‹ Histoire des Albigeois (volume 5)Chapitre 287 sur 323 · Chants populaires du Midi · texte numérisé non relu

Chants populaires du Midi

pect, on dirait une nénie d'ivrognesse, à la fois grotesque et funèbre. Le poëte est un fou sceptique, un imbécile goguenard. Il se moque de tout, et des croisés qui, pour le dernier bouillon de sa femme, ne lui ont laissé qu'une alouette, et des Romieux * qui prendront du vin pour de l'eau bénite sur sa tombe. Il rit et de sa femme, et de l'Église, et de la mort. Le rire y court sur le désespoir. Mais ce sens bachique n'est qu'apparept : la femme romane ne boit point de vin, et l'homme du Midi, sobre lui-même, et de plus avare, ne laisse pas entrer dans sa cave les pèlerins Bevedors. D'ailleurs, cette cave n'est pas un chat; c'est une grotte (cava, cauna, cueva), et la cannelle n'est plus qu'une source rustique. Il faut donc creuser au-dessous, chercher sous ce rire superficiel un sens grave dont la douleur réponde à la cantilène lamentable. Joana, c'est la femme de Toulouse, la patrie romane, l'Église cathare, comme nous l'aditCavalcanti. Elle est gisante, moribonde, foulée aux pieds. Elle est ivre, ce n'est pas de vin, car les croisés l'ont bu, mais del^sprit; et l'unique aliment qui lui reste, c'est le maigre oiseau qui s'appelle louange, et qui monte, comme l'àme, vers le ciel. Mais elle se meurt; qu'on l'inhume au plus profond de la grotte, près de la fontaine, symbole de pureté; et les pèlerins de l'amour divin, les faidits, qui boiront à la source sainte, diront en soupirant : Ici repose la pauvre Joana, l'Église de la Grdce de Dieu.

1. On dit encore d'un hypocrite fripon : c'est un fin Ro" mûift.

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Le sens mystique rétablit Tacoord entre le poëme fet la musique qui est d'une incomparable mélancolie. La strophe, on l'a vu, n'est qu'une phrase coupée en deux tronçons sans riihe. Le premier s'enfle en crescendo et se bisse; le second se répète aussi, et comme dans la chant du Bouvier, retombe avec un gémissement,, mais plus lamentable, et dans le refrain s'intercalent cinq exclamations, formant comme une grappe de sanglots, et comme une fanfare plaintive de douleurs.

L'harmonie de ce chant est saisissante, dans le silence de la campagne, aux heures du soir. Le bouvier la cadence au rhythme de son attelage haie tant. Il la tremble aux oscillations de l'araire, il la traîne au pas lent et lourd de ses animaux ; il lance la voix, la soutient à perte d'haleine, et la strophe, convulsivement et comme par une cascade de sanglots, retombe en notes sourdes qu'assombrit parfois encore le mugissement ému des bœufs que remuent vaguement le trouble du pâtre et la chute mystérieuse du jour.

Le Chant du Berger, le Chant du Bouvier, et la Mort de Joana, forment une trilogie rustique, la nénie funèbre du catharisme parmi les pâtres, les laboureurs, les faidits des bois. Et comme l'albigisme se maintint plus longtemps dans les campagnes, et surtout dans les montagnes, on peut diie que ces complaintes rustiques sont sa dernière poésie, son dernier soupir mélodieux *.

i. Nous devons ces poëines rustiques à la femme distin guée d'un illustre historien, M"»« Athénaïs Michelet. Au mois de septembre 1869, nous partions pour le

Joana est le doux nom mystique et populaire du Midi au moyen âge. On trouve rarement le nom de Marie : parmi, cette multitude de noms gracieux, nous ne trouvons qu'une fois celui de la Vierge : c'est dans la reine d'Aragon, mère du Conquis- -tadT>r. Ce peuple adorait la grâce céleste : non la mère terrestre de Jésus, mais la mère divine du Ghrist. Pour les cathares, TEsprit^était une temme, une angelle, une Eone. L'inquisition imposa le nom ds Marie qui de nos jours seulement s'est élevée au rang de déesse : c'est la patronne du monacliisme, des croisades, de la théocratie romaine.

Deux mots de notre langue expriment encore cette dégradation, cette ruine complète de la civilisation romane. Ver s Tan 1200, cathare, dans l'ordre religieux, et galaubian, dans Tordre chevaleresque, expriment Tidéal de toute élégance et de toute perfection mystique, guerrière et poétique. Vers Tan 1400, patariet galaupian sont synonymes de vagabond, de* maraudeur et de bohème. En deux cents ans les héros des cours d'amour et de l'épopée romane sont tombés au rang infâme de bandits rusti* ques et de truands à demi sauvages. Le faiditisme

^ Mi li. Les impériales des voitures étaient occupées par les orpliéonisles del'Aveyron. Au momeilt où le Irain s*ébranla, ces jeunes musictens entonnèrent le chant de la pauvre Joana. Jamais chœur plus magnifique ni plus attendrissant! C'était reli;;ieux et solennel ! Ces Albigeois quittant Paris et les merveilles de l'Exposition universelle saluaient, çle loin, la patrie romane, plus chère à leur cœur, plus belle encore par son ciel, par ses monts, par ses ruines, par son histoire, par sou incomparable martyre.

albigeois, dégénéré et dénaturé, dut se fondre dans le brigandage immense des grandes compagnies qui, par de justes représailles, rançonnèrent les papes d'Avignon, et passant les Pyrénées, allèrent, à la suite de Dugueslin, s'abattre, comme une nuée de sauterelles, sur les plaines delà Castille, d'oi était venue l'inquisition, rendant la barbarie à la barbarie. Un poète fait à Dama Clémença le dénombrement des guerriers Mundis qui suivirent le héros Breton. On y retrouve les Roaïx, les Lautrec, les Barravi, les Morlanos, tous les noms des paladins du Paraclet *.

Notre langue conserve encore des traces de l'asservissement aquitain et du despotisme français. De nos jours encore, oc et no s'emploient familièrement, entre amis et compagnons : ils expriment la liberté, régalité, la fraternité des républiques méridionales. La croisade apporta le oui et le nani des Normands : ces termes impliquent le respect, la sujétion ; ils ne se donnent que de l'inférieur au supérieur, du serviteur au maître ; ils sont le signe de la conquête et de la domination étrangère. De plus, le oo et le no entraînent le tu républicain, tandis que le oui et le nani exigent le vous féodal et monarchique. Ces monosyllabes donnent l'attitude humiliée du roman conquis devant le conquérant français^. La langue, proscrite elle-même comme hérétique, s'est

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