‹ Histoire des Albigeois (volume 5)Chapitre 292 sur 323 · Menjous, de Domenjou, Dominique · texte numérisé non relu

Menjous, de Domenjou, Dominique

UYRE QUINZIÈME 405

reur et l'horreur étaient montées jusqu'aux nues.

Voici le terme de mon récit ; il ne me reste plus qu'à rendre grâces à Dieu de m'avpir permis d'achever ce martyrologe des ancêtres. Ce n'est point un livre, c'est le testament d'un peuple recueilli dans les ruines de son sépulcre. Il me semblait parfois en le rédigeant que je n'étais moimême que l'un de leurs fidèles troubadours que Dieà retirait de son tombeau détruit pour raconter ces batailles oubliées et ces martyres inconnus. Je me suis mêlé à leurs combats, et mon âme s*est unie à leur âme dans leur magnanime holocauste. Ce livre est un acte, un devoir filial, les funérailles tardives d'une race inconsolée dont les cendres n'avaient point de sépulture et dont la mémoire n'avait point de mausolée. J'aurais dû l'écrire en langue romane, colorée comme le mar?bre sanglant des Pyrénées. Mais ce noble dialecte de la poésie n'a point de vocabulaire historique. Cet idiome, hérétique comme son peuple, est luimême au nombre des martyrs. Il est des ruines irréparables. J'ai donc écrit ce martyrologe en français : c'est la langue de l'histoire. Le latin reste la langue de Tanathème. Le français prononcera la réhabilitation ; l'une et l'autre France assisteront ainsi à ces grandes et saintes funérailles. Plus de mot amer! Plus d'accent irrité I Des soupirs I Des gémissements! Le héros de cette épopée funèbre c'est l'éternel Amour ! Et les compagnes divines de ce paladin sont la Justice et la Liberté I

Pour moi, c'est avec une indicible émotion que je me sépare de ces martyrs du xiii" siècle. Je m'étais

établi sur cette sombre plage des temps, comme Termite qui veille nuit et jour blotti dans sa cellule creusée par les flots sur une falaise de TOoéan. Âpres chaque tempête, je descendais sur le rivage pour recueillir les naufragés. J'erraisle long des écueils; je les cherchais dans les ténèbres; je les appelais dansTorage; je leur disais, en gémissant: Êtesvous là? Je leur creusais une tombe dans le sable. J'y inscrivais leur nom avec un regret pieux. Et recueillant les débris de leur pensée, les dépouilles de leur génie, j'en formais un trophée mélancolique qu'un souffle orageux agite encore en sifflant aux rameaux du saule éploré. C'est comme une Camac albigeoise, la Josaphat de l'Aquitaine. Mais que de noms perdus dans la nuit des temps I que de mémoires qui ne sont pas remontées du fond de l'Océan d'oubli 1 Le mausolée de ces inconnus, dit un poëte, c'est le dôme azuré du ciel. Peut-être me sera-t-il donné de compléter cette nécropole. Mais le temps m'abandonne et, maintenant, après avoir enseveli tant de m^orts et chanté tant de fois l'hymne funèbre, je ne dois plus songer qu'à creuser en silence mon propre tombeau. '

L'histoire cependant doit faire entendre, en finissant, l'enseignement suprême et solennel. J'ai écrit ce martyrologe albigeois à Saint-Germain en Laye, d'où partit.la croisade, au pied même du donjon des rois capétiens qui déchaînèrent sur le Midi la guerre et l'inquisition. Les rois n'étaient plus4ans leurs pa» lais ; ils n'étaient plus même dans leurs tombeaux. Leur trône, leur sceptre, leur cendre avait disparu

dans une tempête. Et moi« solitaire obscur, descendant des proscrits aquitains ^9 recueilli dans l'ombre de ma forêt, je continuais en silence mon œuvre filiale et funèbre. De temps en temps seulement j'arrêtais la course de ma plume haletante pour écouter le bruit lointain des révolutions qui frémissaient dans tout l'univers. Je voyais les derniers débris de la dynastie capétienne expulsés de Naples et de Madrid ; dé cette race royale la plus antique et la plus auguste, qui a construit la France, remanié l'Europe, remué le monde, mais qui de ses vingt trônes n'en conserve plus un seul. Quel est le crime de ces rois ? Ils ont combattu l'Esprit. Je rêvais en sanglotant sur le châtiment des princes et des nations \ les malheurs de nos jours me faisaient mieux comprendre les infortunes des siècles passés; puis je relevais mon front éperdu pour voir s'exécuter le reste des jugements de Dieu. Je voyaiis tomber de son trône olympien le fantôme de la théocratie dil moyen âge à qui sept cents vieillards prosternés dans le Vatican disaient : Vous êtes Dieul et qui, de Tempire du monde qu'il revendique incessamment, ne possède plus, pour reposer sa tête, qu une pierre, une tombe, Rome. Quel est le crime de ces pontifes? Ils ont combattu l'Esprit, torturé rétem^ Amour 1 Etnunc^ Reges^ intelligite t, Eru-dimini, Judices terrœ, Pastoresque populorum t

Saint-Germain en Laye, juillet 1870.

1. Voir, pour I^s restes de Talbigisme passés aa protestantisme, VArisê et le eiège du Mas^tffAzilf par Napoléon Peyrat.

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