Francisque Michel
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mur, d'Alion, et plus bas. encore les mai-sons plébéiennes des faidits, les Crousets et les Albigès, se lèvent en agitant leur lance contre Rome, exterminatrice de leurs aïeux. Les Lévis eux-mêmes, ces maréchaux de la Croisade, ces gardiens armés de l'inquisition, sont ébranlés à demi. Les barons d'Audou et de Léran, possesseurs des terres et des sentiments de Ramon de Perellia, se déclarent les chevaliers de la Bible ; et Montségur, de sa cime, crut revoir les guerres cathares. Mais la nationalité romane était morte : la Réforme nouvelle parlait français ; et par contre le vieux catholicisme parlait roman, rugissait son orthodoxie dans la langue A(?réiique. Mais cette langue harmonieuse des troubadours, si riche, si éclatante, si pittoresque, splendide image de la civilisation méridionale, appauvrie maintenant, ruinée, comme sa terre, comme son peuple, n'était plus qu'un idiome inculte et rustique, un écho discordant de la barbarie. Tandis que le français, cet aigre dialecte normand des croisés, fécondé par le génie et retrempé aux sources grecques et latines, devenait un délicat et magnifique instrument de l'esprit humain, la langue civflisée de l'avenir. Ainsi tout était renversé : la lumière maintenant venait du Nord; les ténèbres couvraient le Midi. Toulouse, la cité tnundinef se retrouvait dominicaine. Elle prêche la croisade, et Montluc est son Montfort. Montluc enrôle des hordes de moines féroces, de pénitents lugubres. Ces tourbes fanatiques s'intitulent les Francs du Languedoc, Ces beaux Francs combattent les Français et appellent le roi d'Espagne. C'est Philippe II, le
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démon dû Midi, leur digne monarque. Toulouse rallume les bûchers» les protestants sont brûlés dans un lieu désert et maudit, à Toccident de la cité ; c'est l'ancien Prat-Comtal, fameux par les holocaustes albigeois, et maintenant même appelé TEnfer. C'est le mot qui résume le mieux l'état moral de la vieille cité dominicaine, bâtie de boue cuite au feu, rouge et noircie par le temps, comme trempée dans une mer de sang, et séchée à la fumée ardente de ses bûchers séculaires.
Catherine de Médicis et le jeune roi Charles IX, traversant le Midi, s'arrêtèrent à Carcassonne et logèrent au palais des Trencabel (janvier 1569). Retenus par les neiges, ils s'amusèrent à simuler la croisade et le siège de l'héroïque cité. La reine, pour se distraire encore, se fit lire les archives de l'Inquisition. Elle insulta les barons et les martyrs albigeois, au nombre desquels étaient ses aïeux maternels, les La Tour du Lauragais. Puis elle conduisit TEliacin de la Saint-Barthélemv ho norer à Prouille le prédicateur des grands massacres, saint Dominique. A Toulouse, non loin du palais des comtes, leur résidence, ils purent outrager de leur dédain le squelette de Ramon le Vieux, dépouillé de son manoir et de son tombeau. Depuis trois siècles, en effet, le comte Ramon VI n'avait pas encore obtenu de sépulcre. L'hospice de Saint-Jean de Jérusalem, où ce prince était mort, gardait dans un coin de son cloître ces pauvres os rongés des rats. En 1700, il ne restait plus que le crâne. Il était jaune comme l'ivoire et portait, disait-on, l'empreinte naturelle d'une fleur de lis.
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Signe évident» aux yeux des conquérants, que sa race et son peuple et son domaine étaient dévolus à la maison de France.
Les comtes caljlhares de Foix reposaient depuis trois cents ans dans leur nécropole de fiolbone» quand se leva la tempête du calvinisme. Mazères» vassale de Tabbaye, impatiente de rompre son joug féodal et monastique, embrassa l'évangile de liberté. Jacques de Castel Verdun, vicomte de Calraont sur l'Ers, d'une ancienne race albigeoise, devint le commandant de la ville émancipée et logeait au château des Tourelles, ce brillant séjour de Phébus, et berceau récent d'un autre Gaston, l'héroïque adolescent deRavenne. Le fougueux chef, exaspéré sans doute par les massacres de Toulouse, et cédant à son horreur des moines spoliateurs de* sa maison, déchaîna contre Bolbone l'aveugle et brutale' fureur du peuple. L'abbaye, vénérable encore bien que dégénérée, fut détruite jusque dans ses fondements; ses tombes furent ouvertes, leurs figures brisées, leurs ossements, hélas! dispersés. Roger-Bernard. III, abandonnant le catharisme, avait dit cruellement dans une chanson : Les cendres des Albigeois seront jetées au vent; prophétie horrible qui retombait sur les poussières magnanimes de ses aïeux et sur les siennes mêmes, quoique infidèles. Bolbone, dont le cloître hébergea les rois de France et d'Aragon, et dont la basilique gardait les dépouilles de comtes plus grands que des rois, méconnaissable aujourd'hui, n'est plus qu'une ferme rustique où les poussins, en grattant le sol, déterrent et dispersent les ossements de ces princes pyrénéens. Après les
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guerres calTinistes , ces moines allèrent recons* truire leur monastère, deux lieues plus bas, & Tramesaïgues (inter ambas aquas), au confluent de VÂriége et de TËrs, site ravissant d'bù les chassa la Révolution française.
Jacques de Gastelverdun était seigneur d'Ornolac et de sa grotte sinistre scellée depuis deux siècles et demi* Le temps, à cette époque, rouvrit ce grand ossuaire albigeoise Les protestants, qui peut-être se cherchaient des ancêtres dans les antres des montagnes, conduits par de vagues et tragiques souvenirs, pénétrèrent dans ses cryptes funéraires. Ils entrent, ils arrivent à l'oratoire de Loup de Foix, montent, par les échelles encore dressées, à la grotte supérieure, et découvrent, ô prodige effrayant, tout un peuple endormi et couché, presque pétrifié lui-môme, comme dans des cercueils de pierre *. La montagne, qui pleurait ses enfants depuis trois siècles, leur avait construit, de ses larmes congelées, des tombes de stalagmites. Bien plus, elle leur avait élevé comme un monument triomphal, et transformé l'affreuse caverne en une basilique merveilleusement décorée de moulures, de sculptures symboliques. On y voyait une chaire, des candélabres, des urnes; puis des ornements sacerdotaux, un pallium, des tiares ; puis encore des fruits répandus autour de ces morts, des melons, des champignons, emblèmes de vie; et enfin,
1. Les dates inscrites à la craie rouge sur les parois ne remontent qu*au règne d'Henri IV.
2. M. Félix Garrigou a donné le dessin d'un crâne fossile de Lombrive du plus beau type dolichocéphale.
une cloche de bronze, dont Ténorme capsule, comme tombée de sa voûte, gisait à terre, symbole d'éternel silence et signe en môme temps de la victoire remportée par ces martyrs sur le Prince de l'air dont le clairon muet décorait leur caveau sépulcral.
Le temps rouvre, chaque jour, pour Tinstruction des vivants, toutes ces cryptes albigeoises. Près de Carcassonne, à l'entrée des Montagnes-Noires, on a découvert naguère une grotte pleine de squelettes, couchés circulairement, les tâtes au centre» les pieds à la circonférence, conmie les rayons de la roue d'un char renversé. C'est évidemment une'Uécropole de faidits des bois. Dans la grotte du Mas* d'Azil, on a trouvé de vastes amas d'ossements humains ; ossements relativement modernes confon* dus avec des squelettes de monstres antédiluviens. Dans les Pyrénées, le Lauragais, le Rasez, l'Albigeois, on trouve encore des cimetières abandonnés ; ce sont des tombes échappées à l'inquisition » dans les déserts. Ces ossements, voilà ce qui reste des catharesj et leur sang colore les mauves pâles qui parfument ces tertres funéraires.
Le laboureur du Midi, si l'étranger s'enquiert pourquoi ses terres sont rouges, répond gravement : Elles sont teintes de sang albigeois. Quand sur le Thabor, ou le pic de Nora, apparaissent des nuages blancs tigrés de noir : c'est un signe de grêle et de tempête. Le pâtre se hâte de ramener son troupeau sous sa cabane ou dans sa caverne. Il s'écrie, effrayé : las Menjos I les Dominicains^ I La ter-