Ibid., p. I'i
avant Pâques, Pentecôte ou NoêL Et dans ces mêmes fêtes qu'ils communient à moins qu'ils n'en soient exemptés par le prêtre; qu'ils entendent les messes paroissiales tous les dimanches et jours de fête, et les sermons partout où ils seront, à moins d'excuses légitimes. Et dans ces mêmes messes, à ces prêtres officiants, entre l'épître et l'évangile, qu'ils se présentent publiquement avec des verges, et qu'ils reçoivent de leur main la discipline. Qu'ils suivent les processions partout où ils seront placés entre le clergé et le peuple, portant des verges dans leur main, et qu'à la dernière station ils reçoivent la discipline de la main du prêtre qui précède la procession. Qu'ils payent exactement à l'Église les dîmes, prémices, oblations, legs et autres droits. Au surplus, qu'ils soient privés de tout office public. En outre, qu'ils persécutent les hérétiques et leurs adhérents, et qu'ils s'appliquent à défendre de tout leur pouvoir la foi catholique. Que le premier dimanche de chaque mois, il montrent ces présentes lettres à leur propre curé, et se les fassent lire et traduire en langue vulgaire, afin qu'ils n'aient aucun doute sur ce qu'ils ont à faire, et dont ils doivent s'abstenir. Nous leur enjoignons toutes ces choses, réservant à nous et à nos successeurs dans notre office la libre faculté d'augmenter, d'amoindrir, de changer ces dites pénitences, lorsqu'il paraîtra convenable, ou lorsqu'il n'existera d'autre raison de les ramener dans leur mur, »
Les captifs de Montségur, après ce discours, furent relâchés, ou plutôt reconduits dans leurs
iiO LES ALBIGEOIS ET L'INQUISITION
montagnes, et peut-être même, pour l'édification de leurs compatriotes, durent-ils subir dans l'église du Mercadal de Pamiers * , une répétition solennelle de leur libération de Carcassonne. Leur nombre devait être bien réduit, les plus vieux devaient être morts dans leurs tours ; ainsi sans doute, Bertran de Perelha, frère du grand chef des faidits, Cécilia de Montservat, femme d'Arnauld- Roger de Mirepois, et la sœur de ce chevalier, Âladaïs de Massabrac. Jordan de Perelha, fils du héros, dépouillé de tous ses domaines, dut ôtra recueilli à la cour de Foix, où ses pères exerçaient héréditairement un office de domesticité féodale. Guiraud de Rabat, son beau-frère, avec sa femme Alpaïs, regagna son riche manoir dans les montagnes de Tarascon. Philippa, sa sœur, revit son mari, Pierre-Roger de Mirepois, puissant et honoré^ au château de Montgaillard, au sud de Foix. Ces deux faidites de Montségur, pauvres prisonnières de Carcassonne, après une longue captivité, retrouvaient, dans leurs donjons, une grande fortune, des serviteurs, des damoiseaux^ des palefrois, et nobles matrones romanes, décorées sur le sein et sur le dos de leur croix jaune, assistaient mélancoliquement aux fêtes comtales de Foix. Mais Âlzeu et Othon de Massabrac, simples écuyers, dépouillés de leur maigre patrimoine, ne purent rentrer dans leur humble castel rustique
1. L'église du Meroadal est aujourd'hui Tégllse du collège quiportesur sa façade celte iiiscriptioa ; Deo Optimo Maximo.
qui de soa nouveau maître avait reçu le nom de Béuaïs * qu'il porte encore au pied de Montségur. On leur fit Taumône d'une lance et d'un cheval et ces vaillants faidits entrèrent au service de Pierre- Boger de Mirepois ou de quelque autre baron des Pyrénées.
Mais à peine ces libérés de l'inquisition avaientils revu leurs toits et leurs monts paternels qu'ils étaient contraints de s'en éloigner pour accomplir leurs pénitences respectives. Les hommes étaient tenus aux longs pèlerinages d'outre-mer; les femmes se bornaient aux courts pèlerinages du Midi. Après bien des années d'exil lointain, de vie errante, revenus dans leur pays, vieux, pauvres et flétris, ils avaient encore à subir les suspicions des prêtres et les insultes d'une populace fanatique. Les inquisiteurs durent plus d'une fois réprimer ces insolences et prendre sous leur protection ces pauvres crousets^ car c'est ainsi qu'on les appelait à cause de leur croix *. Mais au milieu de ces outrages, ils trouvaient de secrètes sympathies; on les visitait comme des confesseurs; on les recueillait avec amour dans les cabanes ; on leur faisait raconter leur^ souffrances dans les tours de Carcasbonne, ou leurs combats sur les cimes de ' Montségur. Us étaient protégés d'ailleurs par
i. Contraction de Béaaset, Bénech, Béni.
2. Arnauld Salvador et Ramoii Gaubert de Capestarig furent condamnés, comme faux témoins, à porter deux langues d'étoffe rouge devant el derrière^ exposés sur une échelle, deux dimanches^ devant la porte de l'église, et mis aux fers. Doat, XXXIL
lU LES ALBIGEOIS ET ^INQUISITION ^
l'effroi qu'inspiraient les faidits, et tel de leurs persécuteurs tombait mortellement atteint d'une flèche qu'un arc invisible décochait du fond d'une
grotte ou de la profondeur de la forêt. Les peuples gardaient leurs sympathies pour les seigneurs déshérités, et les poètes qui transperçaient de leurs traits sarcastiques les étrangers usurpateurs revêtaient les barons des derniers reflets de la poésie méridionale.
Le grand troubadour de cette époque fut le fameux Pierre Cardinal. Il était né vers le milieu du dernier siècle, au Puy-en- Vêlai, ville de granit, assise sur un plateau glacial et tempétueux, au centre d'un cercle de vieux volcans. Le mont Corneille qui la domine de son cône ferrugineux, était le siège et comme le trépied basaltique d'un tribunal d'amour fameux dans tout le Midi. Mais le jeune Pierre, qui avait dans le cœur de la lave et de l'ouragan de son climat vulcanien , dédaigna les ingénieuses fictions mystiques et les grâces sentimentales de la poésie chevaleresque, déplacées à l'heure des suprêmes dangers et des batailles mortelles. Il se fit chantre populaire, poète patriotique et poussa le cri de guerre contre la France. Et maintenant dans l'irrémédiable abaissement de la patrie romane, Archiloque implacable aussi bien qu'héroïque Tyrtée, il console les vaincus, il harcèle les vainqueurs, il décoche toutes les flèches de son carquois satirique contre la tyrannie des conquérants*. Écoutons ce grand chanteur laïque et plé-