‹ Histoire des albigeoisChapitre 1 sur 442 · II A MONSIEUR LE BARON · texte numérisé non relu

II A MONSIEUR LE BARON

Croix et les héros du céleste Amour. Là périrent dans le sang, avec la justice et la liberté, l'antique nationalité cantabre, la jeune civilisation romane, la double renais$ance ëvangéli<iue de FOcoident. Ce fut comme la ruine d'un monde. Qui souleva toutes ces tempêtes? La théocratie romaine.

Mais voyez ce.fantôme qui vient s'asseoir sur votre seuil en gémissant.' L'Ëglise johannite d'Aquitaine implore aujourd'hui l'hospitalité de TEglise réformée de France. Elle sort des sépulcres pour vous raconter ses origines, ses guerres, ses douleurs, son martyre.

Votre Société forme comme un synode permanant, un aréopage religieux de l'histoire. Accueillez pieusement cette noble et sainte veuve. £Ue n'est pas notre mère, mais sa sœur d'Orient. Elle vient de Pathmos et des sept Eglises d'Asie. Elle est la fille de T Apôtre bien-aimé, et réponse mystique du Paraclet. Consolatrice, elle ne veut pas être consolée, non plus que la Rachel d'Hérode. Ses ' enfonts ont été égorgés ; elle n'a plus de descendants sur la terre. A-t-elle seulement un

FERNAND D£ SGUIGKLËR. 111

tombeau? Ecoutes son gémissement héroïque. Nulle voix plus pathétique n'a été entendue depuis les lamentations qui retentirent en Rama. Les pleurs et la flamme ont éteint ses yeux: le bûcher a dévoré sa chair; on lui a arraché la langue; elle a perdu la mémoire; elle n'est plus qu'une ombre. Je suis la voix de cette ombre, et le rapsode de ce fantôme.

Vous rassemblez les épaves de notre grand naufrage du xvi^ siècle* Bientôt un historien Tiendra qui, mettant en œuvre ces vastes matériaux, construira le monument colossal. Le Michel-Angê de ^l'histoire ne posera pas, comme le grand Florentin, le Panthéon sur le Parthénon, ou la Sagesse glorifiant le polythéisme universel ; mais, architecte évangélîque, il donnera au temple de Salomon le dôme de VAgia^phia^ ou le monothéisme hébreu exaltant la Sagesse éclose avant V Aurore, Et sa coupole, digne de Jéhova, du Christ et du Consolateur, dominera le cours des ftges, comme cet humble oratoire qu'une main pieuse a. élevé sur une ialaise du Vexin, domine les

IV A MONSIËUB L£ BARON

çhaumières du hameau et les méandres de la Seine, et ses rivages et ses îles.

Je recueille aussi les reliqûes du long martyre de l'Aquitaine. J'élève un monument à des morts submergés. Quand les Israélites passèrent le Jourdain, ils dressèrent un monceau de pierres brutes à Guilgal. J'ai construit aussi en roches vierges une colonne, une tour com* mémorative, un colombarium expiatoire aux héros du Paraclet. Et cette histoire de guerre et d'amour, je l'ai sculptée en fers de flèches, en tranchants de glaives sur sa triple façade de métal et de granit. Quand nos enfants demanderont : « Qu'est-ce que cette pyramide dè lave encore fumante? » on leur répondra : « C'est l'histoire des aïeux. C'est ici qu'ils passèrent le fleuve de sang, la mer de feu. Et c'est pour cela que l'architecte, issu de cet incendie, et qui en portait les flammes dans son cœur, l'a construite avec les cendres et les scories même du volcan. »

Vous ne dépassez pas l'an 1500. C'est une grande limite des siècles. Au delà, c'est la nuit. '

FBRNANO DB 8GH1CKLBR. . T

c'est le chaos. Le moyen âge est un goufiEre où bouilloimait un monde. Explorateur hasardeuxi j'ai franchi la sinistre frontière. Je me suis aventuré sur les vagues désertes de cet océan. Gomme à Colomb, un colosse équestre me montrait du doigt une Atlantide perdue vers rOccident inexploré.. J'y ai découvert la Réformation du XII* siècle, celle du ix*, celle du v* encore, et tout au fond les deux géants, les deux réformateurs, Jehan de Pathmos et Saul de Tarsis , appuyés Tun sur son aigle et l'an* tre sur son glaive, l'Esprit et l'Amour. Du fond des temps, ces deux'paU*iarohes dirigent le perpétuel renouvellement, l'incessante évolution de l'Eglise de Christ. Une série de reformations étouffées dans le sang précède la Réformation triomphante, comme une longue avenue de sphinx ensevelis sous les sables con* duit aux temples de Memphis.

C'est un grand et mélancolique ravissement que celui du navigateur qui , parcourant des mers inconnues, après de longs jours de courses vides sur des vagues désertes, aperçoit tout à coup, du haut de son vaisseau, des

Yi A MONSIEUE LB BARON

terres, des archipels, les Iles fortunées, et, comme Colomb, Tédea viorge do son Amérique. Surtout si ces terres ont été le séjour d'un peuple illustre par son génie, immortel par son trépas, et dont ces archipels sont le glorieux sépulcre. Tel est le ravissement de l'historien qui s'aventure sur l'océan inexploré des siècles morts. Tel est celui qu'il me fut donné de ressentir ; je naviguais sur une mer de sang, dans une nuit de feu, à la lueur des volcans, au roulement des tonnerres, entqpré des monstres de Tanathème, gardiens d'un monde condamné. Et tout à coup, sous un ciel voilé, m'apparut à Thorizon attristé-cette Atlantide albigeoise, délicieuse et funèbre, souriant dans la mort, coiiiUne une vierge étranglée à son premier amour, et reposant depuis six cents ans dans son linceul d'oubli et dans le vague brouillard des siècles. Comme messire Gauthier de Manny, refroumnt le tumbeî de son père, je découvrais la sépulture des ancêtres, et je crus mourir de saisissement'.

Je me suis arrêté vers l'an 1000, l'heure la

Page 1