CHAPITRE PREMIER
Kamon Y se rend à Bordeaux. — Il implore eu vain lo secours du sénéchal d'Aquitaine. — II reprend son fils à Savari de Mauléon. — Il se rond à Saragosse. « Le roi d^Aragou envoie une ambMsaide à Rome. — Innocent III suspend la croisade.
Pendant que Montfort prenait Acfen , Penne, Biron, Marmande, Moissac, que faisait le comte Ramon? L'infortuné prince se voyait abandonné de tout le monde. C'était d'abord son frère Baudouin, puis son gendre, Pierre Bermond d'Anduze, qui réclamait du pape, du chef de sa femme Constance, le vaste héritage de Toulouse. Puis Bernard-Jourdain de nie, son cousin, le mari de sa sœur India, le fils aîné de la grande Esclarmonde, qui le dépouil-
m HISTOIRE DES ALBIGEOIS
lait ot marchait avec Afonlfort. EnÛQ Savari de Mauléon, sôaéchal d'Aquitaine, son plus cher ami, qai lui refusait des 5;^cnars et cherchait à lui dérober, son fils, le petit infant Ramone! .
Savari de Maulôon était on type éclatant et populaire de la chevalerie de ce siècle. On ferait nn livre, dit son biogra]»lio, de ses exploits rnerveilleux. Sénéchal du roi d'Angleterre, il était venu naguère au secours de Toulouse. Toulouse lui fit une réception triomphale. Elle crut voir rentrer dans ses murs la figure rajeunie de Bertran de Borii et même de Richard Goeur-de-Llon. G*ôtait leur politique : TuDion de Toulouse, du rojanme d^Arles et de l'Aquitaine de l'océani et conséqaemment de l'Angleterre contre Rome et la France. Les princes allèrent assiéger Castelnandari. Ramon VI devait garder le camp, Savari bloquer Montfort dans le château, et le comte de Foix livrer la bataille. Savari ne contint pasMontforl: Ramon VI vit son camp attaquéjparles vaincus, et 1 • comte de Foix vit Simon tomber sur sa victoire fatiguée et lui disputer sa triple bataille. Ramon VI se crut trahi, mais ne soupçonna pas Mauléon, dont le tort n*étâit peut-être encore que mollesse et fatuité chevaleresque. Toutefois l'histoire doit relever le premier signe d'infidélité de ce brillant déserteur de la cause nationale.
Après cette campagne^ où Montfort aurait dû pé« rir, Savari revint à Bordeaux. Le comte lui confia son fils pour le dérober aux chances de la guerre, et pour élever le jeune prince à l'école de ce paladin; Mauléon n'était qu'un brillant aventurier , sous la figure d'un Amadis. 11 emmena l'enfant à Bordeaux.
En voyant les succès lîe Montfort, il rêva peut-être de devenir un Montfort béarnais et de se tailler une principauté des Landes dans les ruines de Ramon VI et de Jean-sans-Terre. Peut-être aussi avait-il été secrètement acheté par Philippe-Auguste, comme il le.fut plus tard par Blanche de GastîUe. Quoi qa'il en soit, Ramon VI, dans son malheur, vint à Bordeaux. 11 implorait le secours de la puissante eité. Le maire refusa pour la yille et le sénéchal pour l'Aquitaine; l'archevêque était un des chefs de la croisade; ilss'entendaient contre Ramon. Le prince, indigné, redemanda son fils. 111e réclama vainement pendant un mois; Mauléon le gardait comme otage. Le malheureux père ne put recouvrer son enfant qu'en laissant au ravisseur un ^ranc? aroiV. Le per* Âde sénéchal trahissait à la fois le comte de Toulonse et le roi d'Angleterre ^
Pierre-Bermond d'Anduse, d'un autre côté, disputait au jeune Ramon l'héritage des Saint-Qélis. bermond était frère d*AsalaXs et neveu de Clara d*Anduze, deux harpes de la Provence-eis-Rhodane. Les ruines de leur poétique berceau se voient encore sur la cime d'une des deux montagnes qui forment les Thermopyles desCévennes, fendues par le Gardon occidental. Ce puissant baron régnait sur les hautes et basses Cévennes, depuis TArdèche jusqu'au Vidourle, depuis le RhOne jusqu'à l'Aigoal. Bermond avait épousé Constance de Toulouse. Il s'était déclaré pour la croisade et Pavait conduite à travers ses terres, du Rhône à Montpellier; puis sur
t. 0. d^Tudelle, strop. CXXIII. v. 2596.
HlSTOiaE D£S ALBIGEOIS
les états da Tieomte de GarcassoQae, soa héroI(|ae coasin» et da comte de Toaloase, son iofortmié bean^-pére. Raroon VI, dépossédé de presque toos ses états, s'était rendu en Aragon pour implorer la protection du roi Pierre II. Le monarque mit les deux Ramon à Tombre de son épée et envoya une ambassade solennelle à Rome pour jostiûer ces princes et se justifier lui-même| calomnié pendant qu'il combattait à Tolosa. Bermond, informé, de cette dépotation, fit partir ses messagers pour réclamer da Saint-Siège Théritage de Toaloose. U disait à Innocent III qne ses ancêtres et lui étaient spécialement les vassaox de l'Église romaine ; qu'il avait épousé une infante de Toulouse, seule fille légitime de Ramon VI et de Béatrix de Béziors; que le jeune Ramon était doublement adultérin , né d'une femme parente du comte au troisième degré, et épousée du vivant de la mère de sa femme Constance; que si le jeune comte de Toulouse était reconnu légitime, non* seulement le droit de Constance serait anéanti, mais encore celui des croisés Tenus pour rétablir la foi romaine dans la province deNarbonne; qu'il était l'ami du comte de Montfort et pr<M à se souiuetlre à tous les ordres du Pape... Ainsi pariait ce traître^, et d'autres lâchetés. Pour soutenir sa missive et son messager secret, il se rendit lui-même à Rome, et mourut en 1215 dans la métropole du monde catholique.
Pendant que le roi d'Aragon combattait magnanimement ft la journée de Tolosa, les Montfort, les Foulques, lesThédise^les serpents de la croisade, le
noircissaient de leur venin auprès d'Innocent lïï. Ce monarque s'était reconnu le vassal du Saint- Siège. Le pape avait conlirmé les droits de Marie, reine d'Aragon. Il avait adjugé à celte princesse contre ses frères le comté de Montpellier. Et pourtant les droits de Marie et de Constance étaient similaires, comme naguère les titres des enfants d'Agnès de Montpellier et d'Agnès de Méranie. Mais les. barons pesaient inoins que les rois dans les balances romaines. Montfort et les légats, dans l'intérêt de la croisade, tà lièrent de relever les causes perdues d'Anduze et de Monlfudlier. Les fils d'Agnès, déclarés adultérins à la mort du comte Guilhem VIII, furent sur le point de l'emporter sur la fille d'Eudoxie, la reine Marie d'Aragon. En vain le roi s'était dédaré vassal du Saint«Siège ; eu vain Marie avait livré en otage, au chef des croisés» son ûls captif à Carcassonne; en vain le vaillant Pierre II revenait vainqueur deTIslam, de la bataille de Tolosa. Le monarque, la reine et l'infant allaient èti^ sacrifiés, et Montpellier adjugé au prince illégitime , candidat d'Amalric et de Montfort. Tout à coup Innocent se ravise. Il sort de cette contradiction, et du même coup étend les droits du Saint-Siège. 11 proclame sa juridiction divine et cite la reine Marie, le comte Guilhem et lesconsnis de Montpellier à son tribunal. Il adjuge la terre à Marie, laisse le titre vide au prétendant, confirme leurs libertés aux consuls et retient pour le Saint-Siège la suzeraineté de saint Pierre. Alors comparut aussi Bermond d'Anduze. Les deux causes étaient connexes. Le César sacerdotal, en jugeant ces principicules cévenols, affîr-
mait sur les trônes et les sceptres de la terre sa domination théocratique.
Sar le trône judicial da monde, Innocent III était joaé et trompé. Cet infaillible ne parvenait pins 'à savoir la vérité sur la croisade. Il avait ordonné à ses légats do recevoir la justilîcattoii du comte Bamon, et ces légats sprviles, désob6i?sant nu pontife, Tentouraient de calomnies et d'nn nuaq-e de mensonges sur le prince spolii'. Arnauld-Amnlric, en ceignant la tiare, usurpait le duché de Narbonne. Montfort s^intitulait comte de Toulouse, avant môme d'avoir conquis cette métropole. Il s'adjugeait tous les domaines de la maison de Saint- Gàis, malgré le Pape, et régularisait de son chef son investiture frauduleuse aux assises de Pamiers. Le chard*airain de la croisade roulait sur les mômes pentes où l'avait lancé Tautomédon romain. Le phaéton épouvanté voulait enrayer, ral :'ntir le char fulgurant, mais leschevaux, ivres de sang, n'écoutaient ni la freinni la voix, et un démon aiguillonnait ce quadrige de l'enfer.
Innocent III écrivit à ses légats, Ârnauld Âmalrie et Kamon d'Uzès (fin d'avril 1212). « Quoique RamoUy comte de Toulouse, ait été trouvé coupable en plusieurs choses contre Dieu et contre l'Eglise, et . que nos légats aient excomnmnié sa personne et abandonné ses états an prfMiiier occupant, cependant il n'a pas été encore condamné eomnie hérétique et convaincu conaplètemenide la mort de Pierre de Gastelnau. C'est pourquoi nous avons ordonné qu'on lui assigne un jour pour se purger, suivant la forme marquée dans nos lettres, nous réservant de rendre
HiSIÛlAfi DBS ALBIOBOIS Wl
là-ddssns nne sentence définitive. Nous ne comprenons donc pas pour quelle raison nous pourrions accorder à d'autres ses états qui ne lui ont pas 6té ôtés, ni à ses liérilier-, surtout pour ne pas paraître lui avoir extorqué Irauduleusement les châteaux qu'il nous a remis; T Apôtre veut qu'on s abstienne de l'apparence même du mal. Nous mandons à Téyèque de Riez et à Thédise d'y procéder selon la forme prescrite. Mais qu'ils ne manquent pas de nons instruire de la vérité ^ »
Ainsi, malgré les ordres formels d'Innocent III, l'évêque de Riez et Thédise avaient repoussé la justitication du comte de'rouK)Use. Ils avaient livré ses domaines ù Montfort, et Simon avait scellé son usurpation par les assises de Pamiers. C'est alors (janv. 1213) que le pontife reçut à Rome l'ambassade du roi d'Aragon, L'évéqne de Ségovie et le docteur Colomb! parlèrent au Pape, et le Pape transmit leurs harangues aux légats :
« Pierre, roi d'Aragon^ notre cher fils, nous a fait savoir qu'il avait refusé de secourir le vicomte de Béziers, Sun vassal, qui implorait son assistance, après la publication de la croisade contre les hérétiques provoiçaiix^ lorsque les croisés furent entrés sur les terres de ce vicomte; et que pour ne pas retarder l'exécution des desseins de l'Eglise, il avait mieux aimé manquer aux catholiques que de protéger les héréti(|ues mêlés avec eux; en sorte que le vicomte, se trouvant sans protection, a perdu tons ses domaines a éié enfin tué misérahlemenL Vous, arche-