CHAPITRE m
Le concile de Lavaur députa au papa et fait son apologie générale. Lettres particoUères des évéques méridionaux. — A
ces lettres du concile le roi d*Aragon oppose les actes de la ville de Toulouse et des princes pyrénéens. — Il tâche de contracter une alliance et uu mariage avec la maison de France.
Les prélats de Lavaur, avant de se disperser, écrivirent an Pape pour justifier le Concile. Us chargèrent de leur missive l'évéqne de Commenges, Tabbé
de Chirac, Guillaume, archidiacre de Paris, Tliédise, chanoine de Gênes et Pierre de Mars, correcteur des lettres apostoliques, lis devaient commenter la lettre de vive voix.
Le comte de Toulouse, avant leur départ, fit une dernière tentative pour fléchir Tévéque de Riez et
Thédise. Il leur envoya le chevalier de Cambon, avec un notaire qui devait être le savant légiste Gui de Gap-de-Porc. Ils refusèrent de conférer avec Ramon VI^ pour les raisons énumérées dans la lettre du Coucile.
Les évéques disaient au Pape :
« A leur trds-saint Père en Jésus-Christ et très
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bienheureux seigneur Innocent, par la grâce deDîea Souveniin Pontife, ses huiubles et dévoués serviteurs, les archevêques, évéques et autres prélats des églises, réunis à Lavaur pour les aifaires de la sainte foi, souhaitent de toute aifection longueur de vie et santé. »
« Pour autant qae la langue ni la plume ne nous suffisent pour rendre dignes actions de grâces à la sollicitude de Votre Paternité, 'nous prions le distributeur de tout bien qu'il siijtjJée en cet endroit à notre défaut, et vous octroie abonthimment toutes les faveurs qu'avez accordées à nous, aux nôtres et aux églises de ces contrées. Gomme en effet la peste d'hérésie, semée sur elles des anciens jours, se fut de notre temps accrue â tel point que le culte divin y était tombé en opprobre et dérision, que les hérétiques d'un côté et les routiers de l'autre y violentaient le clergé, et saccageaient les biens ecclésiastiques, et (|ue le p: ince comme le peuple, donnant eii mai sens, y ont dévié de la droite ligne de la foi, vous avez employé très sagement vos armées de Croisés à nettoyer les souillures de cette peete infâme, de même que leur trôs-chétien général, le comte de Montfort, athlète de toutes pièces, intrépide et invincible champion des combats de Dieu, Si bien que l'Eglise, qui en ces quartiers était si misérablement déchue en ruines, commence à relever la tête, et que toute oj>position et erreur étant détruites pour majeure partie, ce pays, longtemps rempli de sectateurs du dogme pervers, s'habitue enfin aa culte de la divine religion. Toutefois subsistent encore quelques restes de ce fléau empesté, savoir la
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ville de Toulouse avec quelques châteaux, où, comme les ordures qui tombent daus un égout, va s'amasser le résida de la corruptioa hérétique^ et desquels le maître et seigneur, c'est, pour dire, le comte de Toulouse quiy depuis longue date, comme il tous a été bien souvent rapporté, s'est montré fauteur et ' défenseur de l'hérésie, attaque l'Eglise de tontes les * forces qui lui sont demeurées, s'opposant du plus qu'il peut aux adorateurs de la foi en faveur de ses ennemis. »
« Car depuis le jour où il est revenu d'auprès de Votre Sainteté, muni d'ordres dans lesquels vous usiez pour lui de miséricorde plus même qu'il n'en avait besoin, l'ange de Satan est entré dans son cœur, comme il appert très clairement. Et payant d'ingratitude les bienfaits de votre grâce, il n'a rien accompli des choses qu'il avait promises en votre sainte présence; ainsi a-t-il augmenté outre mesure les péages auxquels il avait souvent renoncé, et s'est
. tourné du côté de quiconque il a su notre ennemi et celui de l'Eglise. Espérant sans doute trouver des forces contre elle dans l'assistance d'Othon^ ce rebelle à l'Eglise et à Dieu, il menaçait ouvertement, ainsi qu'on l'assure, et comptant sur son secours, d'extirper de ses possessions T Eglise comme le clergé, à jamais et radicalement, s'étudiant dès lurs à soutenir et caresser plus chaudement encore que par le passé les hérétiques et routiers, dont il avait si souvent
. abjuré le parti. En effet, lorsque l'armée des catjioliques assiégeait Lavaur, où était le siège de Satan et comme la province de la méchante erreur, ledit comte a envoyé an secours des pervers des cheva-
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liers de ses clients, outre qu'en un sien château appelé Cassers, ont été trouvés et brûlés par les Croisés plus de cinquante hérétii^aes, pins nne immense mnltitndede \em croyants. D'abondant, il a appelé, contre l'armée de 'Dieu, Savari, ennemi de TEÎgflise» * sénéchal dn roi d'Angleterre, avec lequel il a osé assiéger, dans Gastelnaudari, le susdit lutteur pour le Christ, le noble comte de Montfort ; mais la dextre du Christ le frappant, sa présomption a tourné bien vite à sa boute, tellement qu'une poignée de catholiques a mis en fiiite une foule infinie d'Ariens. »
« Au demenrant, frustré de son espoir dans Othon et le roi d'Angleterre, comme celui qui s'appuie sur un roseau, il a imaginé une abominable iniquité et député vers le roi de Maroc, implorant son assistance, non seulement pour la ruine de nos contrées, mais pour celle de la chrétienté tout entière, ce qu'a empêché la divine miséricorde. Ayant chassé Tévêque d'Agen de son siège, il^l'a dépouillé de tous ses biens, a pris l'abbé de Moissac et tenu en captivité l'abbé de Montauban presque durant une année. Ses routfers et complices ont soumis à toute espèce de tortures des pèlerins clercs et laïques en quantité innombrable ; ils les ont retenus longtemps en prison, où quelques-uns sont encore. Et par tous ces faits et gestes ne s'est point apaisée sa fureur ; sa main est toujours étendue contre nous; en sorte que chaque * jour il devient pire que soi-même et fait à l'Eglise de Dieu tout le mal qu'il peut, par lui, son Hh, et con- • sorts, les comtes de Foix, de Commenges et Gaston de Béarn, les plus scélérats des hommes et pervers comme lui.
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Finalement, aujourd'hui que, par suite de la vengeance divine et de la censure ecclésiastique, Tathlôte de la foi, le comte très-chrétien, s'est emparé par justes et pieux combats dé presque tontes lenrs terres, et en tant quMls sont ennemis de Diea et d^ l'Eglise, eux, persistant dans leur malice, et dédaignant de s'humilier sous la puissante main de Dieu, ont eu dernièrement recours au roi d'Aragon, à Taide duquel ils entendent peut-être circonvenir votre clémence et faire pièce à l'Eglise. £q etfet, ils Tont amené à Toulouse pour avoir une conférence avec nous qvÀ, da mandat da légat et de vos délégués, nous étions réunis à Lavaar. Ce qu'il a proposé et comment, ce qui est plus, ce que nous avons cru lui devoir répoiiflre,- c'est ce qun vous connaîtrez à plein par les copies que nous vous envoyons scellées, communiquant le tout à Votre Sainteté d'un commun avis et d'accord unanime, et par là mettant nos âmes à rabri dn cas où, faute de signification,, quelque chose serait omise de te qui touche aux affaires de la foi. Sachez aussi pour certain qae si le pays enlevé aux susdits tyrans, si justement et avec si grande effusion du sang des chrétiens, leur était restitué ou à leurs héritiers, non seulement une nouvelle erreur dominerait, pire que la première, mais une ruine incalculable deviendrait imaginante pour le clergé et pour TËglise. £nân»ne croyant devoir noter une à ' une sur la présente page les énormités abominables et 1^ autres des susdits, pour ne paraître composer un volume, nous avons placé dans la bouche des nonces certaines choses qu'ils pourront de vive voix porter jusqu'à vos saintes oreilles. »
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On aura remarqué qae Ramon VI de Toulouse eet
accusé, comme le fut Ramon II de Tripoli, son cousin, de connivence avec les musulmans : le premier avec Mohamet, le second avec Saladin. La calomnie rebondissait d'Orient en Occident Les deux princes étaient libres croyants et moururent pour un christianisme plus pur que celui des Croisades : ils étaient les héros de l'esprit, et, comme dit le poète, les martyrs du Christ spirituel.
Outre cetle apologie générale plusieurs prélats écrivirent de leur chef au Pontife. L*archeyéqne de Bordeaux et ses suffragants de Basas et de Périgueux félicitaient le pape d'avoir exterminé Thérésie par Simon de Montfort, et le suppliaient d'achever son œuvre, c'est-à-dire d'adjuger le Midi au chef de la Croisade. Bertrand, archevêque d'Aix, et phisieius abbés de Provence répétèrent les mômes vœux inhumains sur la destruction de fond en comble de Toulouse, et sur ranéantissemeot de la iflaison de Saint-Gélis. L'éréque de Béziers alla plus loin, et recommanda au pontife « de se défier du roi d'Aragon, le nonyeau chef et le plus puissant défensear de l'hérésie. > Ainsi parlèrent Michel, archevêque d'Ai les, Bertrand de Gavaillon, Gui de Garpentras, Gai d'Orange, Geoffroi deS ûnt-Paul-Trois-Ghâteaux, Rauibaud de Vaison^ Gui de Maguelonne, et Pons, abbé de Saint- Gilles. Chargés de ces lettres et de ces anathèmes, les mandataires du Concile partirent pour Rome ^
Le roi d'Aragon, averti par sés ambassadeurs
i. p. do Vaiix-Gernaj.
que le Pape avait ordonné à rarcbevôque de Nar* bonne de révoquer la Croisade, et à Montfort de rea^
titner leurs terres aux princes pyrénéens, se flatta de giiener entièrement Innocent III. Aux lettres du Concile de Lavaur, il opposa les actes du comte de Toulouse, de l'Infant; des consuls, des comtes de Fois, de BéarnetdeCommenges, déclarant remettre leurs personnes et leurs terres aux mains du Souverain Pontife. Ces pièces furent problablement rédigées par Gui de Gap-de-Porc, le grand légiste de la patrie romane. L*archevôqae de Tarragone et les évêques et abbés aragonais et catalans, qui avaient représenté le monarque au Concile de Lavaur, vidimèrént ces actes à Perpignan et les envoyèrent à Rome parFévêquede Ségorbe. Ainsi deux npfs, parties de Marseille- et de Barcelone; traversaient le golfe de Roland, oonduisint les orateurs de la Croisade et de TAquitaine devant le Saint-Siège, ce tribunal du monde.
Le roi d'Aragon, en môme temps, envoyait l'évêqae de Barcelone à la cour de France avec mission de publier que le Pape avait révoqué la Croisade. U voulait s'attacher Philippe-Auguste et empêcher le prince Louis, qui, malgré son père, avait pris la ci*oix, • de venir cbevaucber dans le Midi avec la noblesse de France. U voulait arrêter ces secours que Montfort iittendait pour achever la conquête de TAquitaine. Pour mieux tarir dans leur source ces torrents orageux de la Croisade du Nord, il chargea ses ambassadeurs de demander en mariage la âlle de Philippe- Auguste.