CHAPITRE VIU
3«UUle de Muret. » Mort du roi d'Aragon. — Dispersion des priuces romans. — Victoire de MonlforU
Montfort sortit par la porte de Salas. Il rangea
son ost sur une esplan^ide et le divisa en trois corps. En tout un millier de barons, la fleur de la chevalerie de France. Il donna Tavant-garde à son frère, Guillaume des Barres, l'Hercule de la Croix;. le centre à son cousin Bouchard de Marli; le corps de réserve à Gui de Montfort» et resta à Tarriôregarde avec Beaudoin de Toulouse. De la porte orientale ils remontent la Garonne; puis, de la rive gauche, tournant brusquement dans la plaine, ils tirent vers le couchant. Les farinées étaient campés entre la Louja, torrent encaissé, et la Garonne, fleuve profond et torrentueux. Le camp avait pour fossés les deux fleuves, position militairement excellente. Les princes tiennent précipitamment conseil. Le roi parle le premier; c^est un orateur et un héros. Son courage s'enivrait de l'aspect do la prairie, toute resplendissante de hauberts et d'épées, de lieauaies
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au cimier d*or battus de bannières déployées et de penoons âottants. « A cheval 1 s'écrie-t-il, fondons sur les F'rançaisl Nous les Taincrons, fassent-ils dix fois pins nombreux. » — € Seigoeor roi, dit le comte de Touloose» restons dans nôtre camp; palissadons les gués dn torrent. Si l'ennemi vent le franchir, nous le transpercerons de nos arbalètes, et quand il tournera le dos, nous le poursuivrons et récraserons dans la prairie. » Un Espagnol matamore, adulateur fanfaron du monarque, don Miguel de Luzia, prétendit que c'était condescendance de la part du roi et couardise de la part du comte. Le roi lai-méme, avec fierté, reprocha à son beaufrère de se laisser déposséder par lâcheté. Ramon se tut comme un homme humilié par ses malheurs. Il dit seulement : « Nous verrons avant qiiil soit nuit. » Don Pedro entraîna les belliqueux comtes pyrénéens et, à la téte de 2,000 chevaliers» il tra* Tersa la Louja.
Le comte de Foix, selon l'habitude, commandait l'ayant- garde. Il était entouré de ses deux fils, Roger-Bernard et Loup, de ses neveux de Marcafaba, de Selio, de Gonserans, qui était un Gommenges, du puissant comte Bernard de Gommenges avec la tribu des enfants d'Asnar; des âls de Bélissen aux trois branches masculines, les Pierre-Roger de Mirepoix, les Arnaud-Roger de Pejrela, les Isarn de Fanjaux et les Batalha; leurs branches féminines comprenaient tonte la chevalerie du Sabartez,les Ladat, les Rabat, les Gastelverdun. Pierre de Durban portait la bannière aux trois pals de gueules de Foix el, poète, chantait la bataille. Roger-Bernard com-
au HISTOIRE DES ALBIGEOIS
mandait des Catalans, c'est-ft-dire ses vassanz de Castelbon et d'Andorre.
Le roi d*Aragoii commandait le deuxième corps catalan et aragonais. An lien de former la réserre,
il conduisait le centre de bataille; en quoi il fit preuve de chevalier plus que de généralissime et de roi. Il voulait combattre MoaUort et les champions de la Croix. Pour n'être pas reconnu, il changea d'armure avec un de ses barons, qui revêtit l'insigne royal. 11 avait pour lieutenant son cousin Nuno- Sanches, comte de Roussillon ; don Miguel de Lusia était son maréchal; don Gomez de Luna portait la bannière d'Aragon. Don Pedro II avait trente-trois ans; il était beau, svelte, gracieux, chevalereux, et sa taille était gigantesque. Son armée était composée de jeunes hidalgos amoureux qui chargeaient Taile des hirondelles de leurs messages d'amour. . Ils avaient des courtisanes dans leur camp , et le roi avait passé la nuit avec une Armide d'Aragon. Ces voluptueux étaient pourtant les vainqueurs des Maures.
Ramon VI, comte de Toulouse, commandait le corps de réserve, composé des barons de Languedoc, de Béarn et de Provence. Prince plus politique que belliqueux, désenchanté, malheureux, il suivait ft
regret : il avait le pressentiment de la défaite. Il avait éloigné dii combat son fils, âgé de quinze ans ; Ramonet, avec son gouverneur Geolfroy de Poitiers et son écuyer Topina, s'établit sur un monticule d'où il pouvait dominer la bataille. Lee milices, au nombre de 40,000, gardaient le camp, et les capitouls
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de Toulouse devaient, pour faire diversion, tenter l'assaut décisif de Muret.
L* infant Ramonet vit bientôt Tavant-garde du comte de Foix se heurter contre le premier corps des Croisés. Mais la cavalerie méridionale, sem- ^ blable à celle des Arabes» se brisa contre les hommes et leschevaaz dn Nord, bardés de fer et commandés par Gniliatime des Barres. Le comte de Foix fut refoulé sur le roi et le roi sur le comte de Toulouse. L'ost croisé entra comme un coin de fer dans cette masse tumultueuse et tourbillonnante. On cherchait à se rallier aux cris de : Foix! Toulouse! Aragon! La mêlée était immense» et le bruit des armes tel, qa'o» ettt dit des hikcherons ahat^ tant à coups de hache les arbres des forêts. Deux chefs croisés, Alain de Roucy et Florent de Ville avaient conjuré la mort du roi d'Aragon, pour s'honorer par cet exploit et laisser l'armée décapitée de son généralissime, lis marchent vers le peuaon royal* Us fondent sur un gaerrier blasonné des armes d'Aragon. « Ce n'est pas le roi^ dit Alain, le roi est meilleur chevalier. » — •Es (^to^^ s'écrie le roi» aquest est lo rey. » D*an bond de son cheval, il abat un chevalier, disperse les Croisés et s'enfonce dans la mêlée comme un lion. Alain et Florent ramènent leurs g-uerriers, enveloppent le monarque et l'assomment de leurs masses de fer. Le roi tombe éto.urdi de son palefroi, comme nn bloc d'airain» et un écujer, nommé Pierre, TachèTe en lui plongeant deux fois son épée dans les jugulaires. Asnard et son fils Pedro, Pardo, €k>mez de Lnna et Miguel de Lnsia périssent en défendant leur monarque.
La mort du roi d'Aragon vole de bouche ea i)OQ« che ; Farmée a'efbre et flotte en tumulte. Mais comment opérer sa retraite? Aa nord elle est arrêtée par la Louja, dont le lit profond, autrefois son re*
tranchement, est maintenant pour elle un piège et un gouffre. A Touest, elle rencontre Montfort, comme un mur d'airain....
Montfort observait la bataiUe. Quand il vit les Aquitains ébranlés, il s'élança pour les charger de flanc. Les Romans se tronvèrent pris entre deux forêts de lances. La bataille pourtant pouvait n'être pas encore perdue. Ils n'avaient qu'à rentrer dans leur camp : ils y trouvaient 40.000 fantassins, leurs consuls en tèle. Il est vrai que ces milices mal exercées avaient échoué dans leur escalade de Muret. Cet échec et la mort du roi les laissèrent découragés entre les baiistes du château et les lances du chef de la croisade. Montfort s'élança dans cette cohue on* doyante et affolée d'hommes de pied et de cheval ; il faillit s'y embourber et y périr comme le roi d'Aragon. Un baron, — on aime à croire que c'est le comte de Foix, — Tatteigiiit d'un grand coup d'épée au flanc droit, Montfort s'esquiva eu se penchant, rompit ia courroie de Tétrier et enfonça l'éperon dans le caparaçon du cheval. Le palefroi se cabra et allait désarçonner son cavalier; mais le.vigonrenz comte retint et dompta l'animal, se redressa en selle et combattit un autre assaillant qui allait lui broyer la tôte. Il avait perdu son épée, mais d'un coup de son gantelet il lui brisa la mâchoire et répandit l'épouvante parmi les spectateurs de ce combat singulier. La bataiiie du héros homé-
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nqae se terniiiie par ce coup de poing de la boxe aDgloHBttucoDne* ^ors tout est livré à la fuite, au pillage, au carnage, aux gouffres da fleuye.
Pendant cette double bataille les évéqaes se tenaient dans Téglise de Muret. Ils invoquaient le Dieu des combats. Dominique poussait des hurlements d'eifroi. Foulques, ami des machines et des machi* nations, haranguait ou négociait sur les murailles. L'assaut des capitouls ayant été repoussé, il manda un moine aux Toulousains pour mettre bas les armes. Il leur donnait pour ga^e de sa bonne foi son étole d'évêque et sa cuciile de Cistercien. Les Toulousains répondirent : « L'évêi[ue veut notre fnort, » et repoussèrent son messager et son symbole. « Nous savons, ajoutèrent-ils, que le mi d'Aragon est victorieux »• Au lieu de don Pedro, ils virent arriver Montfort qui les fit sabrer dans la plaine et vers le fleuve. Beaucoup se noyèrent dans la Garonne ; il y eut environ 15,000 morts. Le roi et quatre hidalgos, pres(jue pas d'Aquitains, aucun Catalan. Montfort perdit neuf hommes, dont un seul chevalier. Telle fut cette bataille célèbre, perdue par la téméfité chevaleresque du roi d'Aragon.
Montfort s*arréta au confluent de b Louja sanglante et de la Garonne qui roulait des cadavres. Il s'empara du camp, plein des richesses de l'Aquitaine et de rArag:on. 11 voulut voir le corps du roi; Matfred de Belvèse, un prisonnier du Laura<ru.iis, un Bellissen, le conduisit près du monar que mort. Matfred eut de la peine à reconnaître son cadavre; les gens de Muret avaient tué les blessés, dépouillé les morts et ravi tout ornement royal. Enfin on le reconnut à sa
beauté et à sa grande taille. Montfort descendit, s*iii^ cUna et répandit quelques larmes, pressentant pent* être son propre trépas. Il ât transporter le corps dans Muret. Lui-môme, nu-pieds, suivit l'auguste dépouille. Il se rendit dans l'église, offrit ses actions de grûces à Dieu, vendit ses armes et son palefroi, et en donna le prix aux pauvres. U envoya l'étendard d'Aragon an pape.
Les évéques célébrèrent sur tous les tons le nouveau Machabée et annoncèrent sa victoire à Rome» à la France et au monde.
Pierre 11 était né en 1180, d'Alfonse II d'Aragon et de dona Sancba de Gastille. A la mort de son père (1 196) il avait seize ans. Pendant sa minorité il avait lancé de cruels édits contre les hérétiques. Ces édits
doivent rester sur le compte de la régente et de ses conseillers castillans, don Diego de Azevedo, don Domingo de Guzman et don Almaric de Lara, les futurs auteurs de la croisade. A son couronnement, il en« tendit le justiça d'Aragon formuler le fameux serment : « Nous qui sommes autant que vous et qui pouvons plus que vous, nous vous faisons roi pour que vous protégiez nos libertés; sinon, non! » Le jeune monarque jura; mais irrité de cette investiture populaire, il s'en alla demander à Rome l'investiture théocraiique. . . 11 jeta aux pieds d'Innocent III la couronne avilie d'Aragon, se reconnut vassal du Saint- Siège et se trouva garroté par cet acte anti-royal, anti-chrétien. Partagé entre l'invasion musulmane
et rinvasion de la croisade, il ne pat être qa'an médiatenr officieux et ne put pas saiiTer le vicomte de Garcasaonne de la trahison, le comte de Tonlonse de la honte, FAcfnîtaine de la mine. Ce ne fat qne
trop tard qu'il put intervenir avec les bandes d'Aragon victorieuses de l'Islam. Triomphant à Tolosa de Castille, il fut battu à Tolosa d'Aquitaine, assommé et jugulé sur le sol comme un taureau. Florent et Al^in semblent être moins ses ennemis qne ses assassins. Il était beau» gracieux et superbe; un héros de cour d'amour et de bataille. Il était poète, compagnon des troubadours, leur disputait le gai savoir et le cœur des dames. Une de ces héroïnes l'accompagnait ; elle passa la nuit sous sa tente ; ses baisers, dit-on, contribuèrent au trépas du héros* Tous les troubadours restèrent fidèles au poète couronné ; un seul l'abandonna, Perdigon de l'Aigoal : comme un chien ingrat, il alla lécher les mains de Montfort. Après le triomphe du Midi» repoussé des cabanes et des châteaux, il ensevelit sa honte dans l'abbaye d'Aiguebelle, au pied du mont Ventour. Guilhem de Tudella fit entendre le gémissement national : « Grands furent le dommage, la douleur et la perte» lorsque le roi d'Aragon resta mort et sanglant» avec grand nombre d*autre8 barons» et grandement furent honnis la chrétienté et le monde*. » Les Hospitaliers de Toulouse vinrent demander ses restes à Montfort. Ils chargèrent le cercueil sur un char funèbre qui remonta les rives de la Garonne et, par le port de
i. Strophe GXU, 221 .
PenascOy ga^a solitairement le monastère de Sizena» en Aragon. La reine dona Sancha, sa mère, Tavait fondé comme pour y recevoir sa déponille héroïque. Ainsi que Richard Gœnr-de-Lîon h Ponte-
vraiilt, Pierre II reposa entre les mains des femmes à Sixena; des femmes ont, pendant six cents ans, prié, pleuré, gémi sur son tombeau. On l'invoquait comme un martyr de TAquitaine et de T Aragon. Trois siècles après on rouvrit son cercueil ; le héros apparat dans sa majesté; lever n'avait point tonché sa chair, conservée, comme sa gloire, par l'aromate d'an germe immortel. Il ne fut enseveli que par Ferdinand et Isabelle de Gastille. I^e roi don Jaime, son fils, éleva, cinquante ans a[)rès, une chapelle expiatoire sur le sol teint de son sang. Le monument a disparu, mais le lieu conserve encore, comme une épitaphe, le nom de AVArago, L'historien, visitant le champ de bataille, Ta trouvé semé d'an grand nombre de c yprès, arbre naturel de ce sol funèbre.