CHAPITRE m
Toulouse et Saragostd ae plaignent au Vatican. — L'Aragoa réclame son jeune roi. — Don Jaimeeat ramené ea Espagne. Supplice du comte Baudoin.
Après la bataille de Muret, Toulouse et Saragosse envoyèrent des ambassades auprès d'Innocent III, la première pour être protégée par le pontife contre les armes de Montfort, la deuxième pour obtenir son jenne roi, captif de Simon dans les mars de Careassonne. Innocent envoya nn légat a iaiere ponr régler ces questions d'Aquitaine et d'Aragon. Ce fut Pierre de Bénévcnt, cardinal de Sainte-Marie-en- Aqnière. II partit de Rome vers la ûn de janvier i£i4.
La reine Marie de Montpellier, dévouée à la Croisade» avait livré son fils, le petit don Jaime» infant d'Aragon^ sortant de noorrice, à Simon de Montfort. L'infant, qui était très bean, avait été élevé à
la cour de Garcassonne par la noble comtesse Alix, avec d'autres jeunes ôtages, entre autres Améric, infant de Foiz, et Pierre Noiasco, neveu des Cap-de*
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Porc. Il avait essayé aussi de s'emparer de Ramonet, infant de Toulouse. Ces infants étaient élevés parmi les filles du conquérant. 11 espérait en placer une sur le trône d'Aragon.
Dès qae les Aragonais eurent scellé le roi-martyr de Muret dans son tombeau de Sixéna, ils envoyèrent à Carcassonne pour réclamer le blond et royal orphelin. Simon refusa de se dessaisir de ce précieux ga^je, qu'il réservait à ses projets ambitieux. Les Catalans députèrent Tévêque de Ségorbe à Rome pour obtenir l'intervention du pontife sur le chef de la Croisade» Pendant cette ambassade pacifique, Nugnez-Sahche» comte de Roussillony cousin du jeune roi, Guilhem de Monteade et Guilhem de Cardonne, soutenus par Améric de Narhonue-Lara, envahirent la Septimanie , qu'ils ravagèrent depuis Carcassonne jusqu'à Béziers. C'est cette irruption inattendue qui fit descendre précipitamment Montfort des Alpes du Dauphiné. Innocent III lui ordonna impérativement de relâcher le jeune monarque. 11 obéît en rugissant et le conduisit à Narbonne; lo légat, Pierre de Bénévent, le remit aux hidalgos de Saragosse et de Barcelonne, qui l'emmenèrent triomphalement en Espagne. Il avait alors six ans et demi et la beauté du sang d'Aragon. Il était neveu des comtes de Toulouse et de Provence, du roi de Ga8tille> de Frédéric II, empereur d'Allemagne, et des Gommènes de Gonstantinople. Il fut conduit au château de Montçon, en Aragon, sous la garde du Guilhem de Montredon, grand-maître dn Temple. Il amena de Carcassonne son compagnon d'études et de jeux, Pierre Noiasco. De ces deux enfants, Tun sera
le conquérant de Valence et des- Baléares; l'autre, lo fondatear de l'ordre de la Merd^ pour la rédemption des captifs gémissant dans les bagnes bariiaresqnes.
Montfort voulut châtier le vicomte de Narbonne, qui s'était joint aux Espagnols. Il ravagea le Narbooais et attaqua Améric, avantageasement posté sous ses murailles ; repoussé , poursuivi par le Lara, désarçonné par son cheval, il ronla à terre comme nn bloc d'airain ; le grand et pesant cavalier brisait toujours les sangles et les courroies de ses harnais. Un combat s engagea sur le corps disputé de ce colosse. II fat entin délivré par Guillaume des Barres, sou frère utérin, un autre géant, l'adversaire de Richard Cœur-de-Ldon.
Simon, rehissé sur son cheval, marché» contre Toulouse, et pendant quinze jours dévaste les alentours de la métropole romane. 11 combat des vignes, des vergers, des bercaiis^ mais n'ose attaque; ses remparts. 11 vole sur Moissac insurgé, en chasse le comte de Toulouse, force le passage de la Réole et se brise contre le Mas-d'Agénais. 11 revient furieux à Narbonne sur l'ordre du légat, qui veut lui imposer la paix avec le vicomte et les Aragonais* £n repassant sous Montauban, il put voir an cadavre flotter aux rameaux d*nn noyer gigantesque, et dévoré par les vautours. C'était la charogne de Baudoin de Toulouse, le Sinon et le Judas du Midi, qui venait d'expier à ce gibet patibulaire le carnage de Muret et ses trahisons contre son frôre, sa race romane, la patrie pyrénéenne.
Le comte Baudoin avait pris la plus sanglante part à la bataille de Muret, et même, à ce (ju'il semble, à la mort du roi d'Aragon. Montfort l'en avait récompensé magnifiquement en lui donnant Topaient Agénais et le montagneux, mais héroïque Qaercy* Bandoin, en compagnie de Guillanme d'Ëneontre, alla visiter ses nouveaux domaines du Lot et de la Garonne. Il vit le patriotique Agen, Fhéroïque Penne, et remonta le cours du Lot qui descend de Cahors. Là, entre le Lot et la Dordogne, se hérisse un massif de montagnes où la cause romane combattait encore sous la patriotique maison de Gourdon. Les héros de ces cantons étaient Bernard de Gazenac, qui avait une âme d^empereur^ seigneur de Doms, Montfort et GastelnaUy et sa femire dona Hélis de Turenne, Tune de ces trois célèbres sœurs tant admirées de Bertran de Born et de Richard Cœur-de-Lion. Baudoin évita l'antre du léopard, et do Cahors inclina vers le sud dans la direction de Montcuc et de Gastelnau de Mont-Rattier. Le premier de ces bourgs était le manoir de Bernard de Montcuc, valeureux chevalier et troubadour dont il nous reste un superbe coup de clairon ; le' second appartenait au poignant et opiniâtre Raltier, se i faneur de Caussade, gendre d'Esclarmond de Foix. Tous ces châteaux étaient occupés par les croisés, parmi des populations hostiles, et Timprudent Baudoin s'approchait terriblement de lantre du lion, car le comte de Foix avait son quartier-général à Montauban. (Un chevalier aragonais le suivait comme son ombre pour lui redemander le sang de son roi.) L'infant de Toulouse et son escorte vinrent coucher au château de l'Olme,
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entre jMontcuc et Gastelnau. Dès que Baudoin fat endormi, le châtelain de l'Olme renferma dans sa tour et en' avertit le chef des faidits dans la forêt. Ce chef, c'était l'implacable Rattier. « Venes, lenr dit-ily hâtes-Tons, je rais tous liyrer le traître endormi! » Et il leor montrait la cl6 de la tour. Rattier le snivit, marcha vers TOlme, mit des vedettes anx portes du bourg, à celles du logis des Croisés, entra dans le château, dans la tour, dans l'alcôve, et surprit le prince endormi. A ses cris d'alarme, ses compagnons se levèrent en tamoite et furent dagaéB par les faidits des bois* Qaelques-UDS s'échappèrent fortivement, et de ce nombre Gnillanme d'Ëncontre, qui galoppa dix lienes dorant jusqu'à Gastel» Sarrasin. Bandoin, garroté, fut conduit à Montcuc, château de Bernard, le patriote troubadour. Les habitants fêtèrent le poète et les faidits libérateurs. Ils demandèrent au prince de leur livrer le donjon :
— « Ne le rendez pas» dit-il aux soldats, quand môme tous me verriez pendre au gibet; attendes le comte de Montfort. » Ce nom mit en fiirenr les proscrits. Il demanda un chapelain et voulut communier : — « Tu ne mangeras ni ne boiras, s'écria le chef faidit, que tu ne nous aies rendu celui que ta retiens dans les fers. » — « Je ne t'ai demandé ni pain, ni vin, ni viande, mais seul le divin mystère. •
— « Rends«nou8 notre captif! » — Ëh bien ! qao l'on me montre seulement r£ucharistie et que j'adore mon Sauveur 1 » Les croisés du chAteau, dans l'effarement, se rendirent et furent conduits au gibet. Rattier conduisit le prince enchaîné à Montauban, quartier-général des comtes de Foix« hfi comtes at-
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tendirent pour son jagement le retour de Bamon VI, encore en Angleterre. Ramon arriva et condamna son frère à la pins ignominieuse mort. Tons les Etats
romans furent représentés au supplice du Gannelon du Midi. Le catalan Bernard de Portelh y représentait TAragon et son roi-martyr. Les princes voulurent faire l'office du bourreau. Bernard lui passa la corde au cou, et le comte et l'infant de Foiz le pendirent à la cime d'nn noyer gigàntesquo, pour que le vil cadavre épouvant&t les traîtres et qne les plaines et les montagnes^ la mer, les Pyrénées et l'Océan assistassent au supplice de Tlscariot pyrénéen. Les princes laissèrent quelques jours sa carcasse aux oiseaux de proie; puis ils permirent aux Templiers de l'enterrer dans leur commanderie de ViUe-Dieu.
Baudoin fut un aventurier d'origine suspecte et vraisemblablement adultérine. Né à Paris» méconnu par son père, Ramon V, délaissé par Constance, sa mère, passée'en Palestine» il fut recueilli par Phi^ lippe-Augqste, son cousin, et élevé à la conr de France. Ramon VI, devenu comte, se hâta de le tirer des mains de Philippe, qui pouvait s'en servir dans ses projets sur l'Aquitaine. Il l'appela à Toulouse, lui donna des terres, des emplois, des honneurs, eotre autres la ch&tellenie de -Bruniquel, le maria à une fille de la grande maison de lÂutrec,
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et dernièrement encore Tavait nommé, dans son testament, régent de ses Etats et tuteur de son fils Ramonet. Il rôchaufifait an serpent. La croisade arriva : il en avait connu les chefs à Paris, il conspira secrètement; quand il fut compromis U passa ouvertement à Montfort et devint l'nn des grands barons de la croisade. On sait la part qu'il prit à la bataille de Muret et probablement à l'assassinat du roi d'Aragon. On connaît aussi le salaire qu'il reçut de Montfort : deux provinces, TAgénais et le Quercy. C'est là que son destin l'attendait, et l'inexorable Rattier, et les vengeurs comtes de Foiz, et Tarbre
patibulaire de Montauban Il avait les vertus et
les vices d'un aventurier^ brave, joyeux viveur, mangeant mainte oie et main t chapon rôti, sous sa tente, et versant à flots le sang et le vin dans la guerre; sans foi, sans loi, sans Dieu, quoi qu'en dise son historien monastique, qui essaye d'en faire un martyr et de'tourner le lacet de sa strangulation en diadème et en auréole. L'Aquitaine jeta son cadavre en défi au Vatican.
CHAPITIIE iV
Le cardinal Pierre de Bénévent. -- Il réconcilie à Narbonno les comtes pyrénéens et la ville de Toulouse. — Il se reivl en Aragon pour iustnlier sur le trône le jeune roi don Jaime. — Pendant son st^onr en Espagne, Montfort guerroie dans TAgénais. — Siège do Cassauhoi.
Le supplice de Baudoin fit rugir Montfort. C'était son Sinon domestique» une incarnation de la trahison du Midi. Son châtiment annonçait le réveil de l'Aquitaine après le coup de foudre de Muret. Toulouse, co fruit attendu de la bataille, no tombait pas dans s;i main. Godefroi en trente jours avait pris Jérusalem, et lui, Simon, i^uerroyait depuis cinq mois» mettant plus de temps à conquérir Toulouse que Bouillon à subjuguer l'Orient! Elle avait résisté à vingt croisades; résistera-t-elle aux diplomates du Vatican?
Innocent III envoya le cardinal Pierre de Bénévent. Il avait pour mission de réconcilier les Toulousains ei les comtes Bernard de Gommcnges et Gaston de Béarn. Il n'est point parlé du comte de Foix. « Toulouse, disait le Pontife, demeurera sous
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la protection du Saint-Siège, et ne sera plas inquiétée par le comte de Montfort. » Il recommandait à Montfort d*obôir à son légat et de rendre le jeune roi d'Aragon.
• Pierre de Bénévent arriva sar les bords dn Rhône, où il rencontra Montfort. D'Arles il se rendit à
Nîmes. Simon s'en était emparé, au nom de l'Eglise romaiîip, con nu» d'une dépendance de Garcassonne. Il n'y avait point d'hérétiques, mais le légat trouva légitime apparemment cette usurpation de Montfort qni donnait Nîmes au Saint-Siège. Delà il se rendit à Montpellier. Cette ville ne voulait pas reconnaître pour son seigneur le petit roi don Jaime, et s^était érigée en république sous le protectorat du roi de France, qui s'en référa à la décision du légat. Il vit en passant Héziers, où un évôque résidait au milieu des ruines et des ossements. A Narboune, il fît cesser les hostilités entre le vicomte et Simon. 11 y trouva les comtes de Foix, de Béarn, de Commenges, de Roussillon, de Toulouse, et sept consuls de Toulouse. Us furent réconcilié à l'Eglise romaine et promirent de livrer divers cbàteauz. Il remit le petit roi don Jaime à son cousin Nugnez, comte de Roussillon. et pas -a en Espairne pour l'installer sur le trône d'Aragon, vassal du Vati 'an. Il est évident que les princes pyrénéens étaient tombés, comme des lions, dans les fosses du légat. Le rusé Italien, par des promesses perfides, les attira dans le piège de Narbonne. Qaand ils furent réunis dans ses murs, ils cédèrent tout ce qu'il voulut, sous la double pression des foudres du Vatican et d'une armée qui venait de France. Gui, évéque de Carcassonue, lavait
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levée et ramenée des pays d'outre-Loîre. Elle sortit, comme sous la baguette d'un enchaiitour, des forêts de la Montagne-Noire. Montfort alla la recevoir à Saint-Tibéri, se mit à sa tôte et revint à Narbonne pour mettre à la raison les princes récalcitrants. Alors ils (kirent se soumettre^ rester prisonniers ou céder lears cb&teauz. Ils livrèrent leurs inexpugnables donjons. Pierre de Vaux-Gernay, qui revenait de France avec Tost, reste émerveillé du stratagème stratégique : « lis ne pouvaient rien, dit-il, les pèlerins sans le légat, le légat sans les pèlerins. 0 riche abondance «le la miséricorde diviaet il arriva donc par i'ordie du Dieu miséricordieux que, durant que le légat alléchait et retenait par une fraude pieuse ceux qui s'étaient réunis dans Narbonne. le comte de Montfort et les croisés purent passer vers Gahors et Agen et librement attaquer leurs ennemis, ou mieux ceux du Christ. 0 pieuse fraude ! ô piété frauduleuse ! » Et le moine entonne un dithyrambe en Thonneur delà perfidie romaine^.
Aux conférences de Narbonne, il n'avait pas été question du supplice de Baudoin. Mais Simon ne l'oublia pas, et pendant que le légat amusait les princes, il chargea son frère/Onide Montfort, et Oui de Vaux-Cernay, évôque de Garcassonne, d'aller, pendant rarinisticc, châtier Rattier de .Castelnau, qui avait livré l'infant de Toulouse. Pendant qu'ils s'acheminaient vers le Quercy, Montfort remonta • vers Valence pour conclure le mariage de son ûis Amaury. L'infante Béatrix était encore enfimt; le