‹ Histoire des Anglo-SaxonsChapitre 121 sur 124 · FERMETÉ I>E GUILLAUME · texte numérisé non relu

FERMETÉ I>E GUILLAUME

Guillaume, de -son çôië, n^avait pas perdis un instant. Il fit d'abord échouer ses^ vaisseaux sur le rivage^ les mit hors d'état de servir et dit ensuite à ses soldats que la fuite étant impossible il fallait vaincre ou mourir. Il avait pris possession de la forteresse romaine de Pevensey ^ dont les murs existent encore , flanqués de tours anglo- normandes , et visité lui*t même tout le pays adjacent ; c'était une partie des devoirs d'un général , qu'il ne confiait ja<^ mais à d'autres yeux que les siens. Un certain Robert , .thane normand ,• qui s'était fixé dana le voisinage , loi conseilla d'établir des retran-^ chemens , afin que Harold rencontrât plus de résistance. Guillaume lui répondit que ses pbis sûrs moyens de défense étaient dans la valeur de son armée , ainsi que dans la justice de sa cause. Pendant toute cette expédition, il montra un sang-^finoid et un jugement très** remarquables, qui contribuèrent à augmentera confiance de ses soldats.

Afin de se conformer aux idées de son siècle, Guillaume avait pris à sa suite un astrologue. Maintenant encore un SAonarque de l'Orient ne s'engage dans une guerre qu'après avoir fait tirer un horoscope , et cette superstition était

^iJT. l'a8TAOU>6DB DE GUILLAUME.

généralement répandue en Europe dans le mo jeiiâge. Le clerc de Guillaume ne se bornait pas à lire dans les astres ; il avait étudié les sciences occultes; c^élait un nécromancien, ou, comme on écrit encore ce mot selon son étymologie présumée , un négromancien , un sorcier , un devin. Au seizième siècle, des talens semblables auraient assurément conduit le clerc sur uo bûcher ; mais dans le onzième, quoiqu'ils fassent opposés à la lettre de la loi ecclésiastique , on s^efforçait de les acquérir autant qu'aucune autre branche de la métaphysique, dont on croyait qu'ils faisaient partie. Notre magicien , après avoir fait ses conjurations , avait affirme qae le duc réussirait, que Harold se rendrait même sans combattre, et les Normands comptaient entièrement sur cette promesse. Après le débarquement, Guillaume s'informa de son astrologue. Un pilote vint, et lui dit que le malheureux s^était noyé pendant la traversée. Guillaume s'empressa de faire remarquer combien on était fou de se fier aux prédictions de quelqu'un qui n'avait pas pu deviner ce qui lui arriverait à lui-même. LcMTsque Guillaume mit le pied sur le rivage, il montra la même présence d'esprit. Il fit un faux pas et tomba sur la paume

PRÉSENCE d'esprit DE GUILLAUME. 49^

des mains. « Mal signe est ci! r> sVcrièrent ses soldais , effrayés du pronostic. « Non » , dit Guillaume en se relevant , « j'ai pris possession du pays , » et il leur montra la poignée de terre qu'il tenait dans chaque main. Un de st» soldats , avec la vivacité d'un Français de nos jours, s^empara aussitôt de cette idée ; il courut à une cabane , et arrachant une poignée du chaume qui la couvrait, il le pria de recevoir ce symbole comme l'investiture du royaume. Ces petites anecdotes montrent le caractère des Normands-, ainsi que la gaité qui animait leur armée.

On dit que quelques tentatives sans succès furent faites pour entrer en négociation. Harold envoya dans le camp ennemi un moine, chargé d'exhorter Guillaume, et de lui faire abandonner son entrepris^. Le duc insista sur ses droits ; mais , suivant plusieurs historiés , il offirit de soumettre sa réclamation à une décision légale , qui serait prononcée par le pape , soit conformément aux lois de la Normandie , soit d'après celles de l'Angleterre ; ou , si Harold ne voulait pas de cet arrangement , de terminer le différend par un combat singuKer , et que la couronne serait la récompense du vainqueur. D'au*-

494 VRILLE DE LA BATAI t^LB.

1res autorités rapportent qae les propositions de Guillaume contenaient Tofire d*un traite par lequel Harold prendrait la Northitmbfie et lui laisserait le reste des domaines anglo-saxons. U est probable que ces propositions, ou du moins plusieurs d*entr' elles ont été faites; mais elles ne furent point rédigées en protocoles réguliers, ni en notes diplomatiques ; c^ étaient des mes* sages verbaux, envoyés de part et d'autre, la veiUe d une bataille sanglante, et dont les historiens n'ont mentionné les particularités que long* lems après. U y a donc peu de sujet de s'étonner s'il se trouve tant de diversité dans les récits, et (1 n'est pas nécessaire de chercher à les cood/ier. La véritjé au fond se comprend fadkncienl. 11 était évident, pour chacun des chefs, qu'ils aventuraient respectivement toute leur fortune sur Uttccupde dés, et^ avant.de s' engagée dans une lotte qui devait devenir latàle à Tun des deux, ils essayaient d'éviter cette dangereuse extrémité. La crainte régnait dans les deux camps. Outre les appréhensions que ressent le cœur le plus ferme, la veille d'un jour dont on est exposé à ne pas voir la fin,, les Anglais redoutaient encore l'exoommunicationpapale et la maléd^tion qu'ils encouiraient , en soutenant le pouvoir d'un usui^

Pléré DES N0RMAN]>6. 4^5

pateur. LorsquMls apprirent que la bataille était résolue ^ ils s'emportèrent avec violence , éclatant en imprécations, puis ils cherchèrent dans une orgie à étouffer le sentiment de leur pusillanimité. Toute la nuit se passa dans la débauche. Les t^^œs-heal, les drink-heid ' , résonnaient sous les tentes ; les coupes de vin passaient de main en main , à la lueur rougeâtre et enfumée des feux de garde, et la ballade bachique était entonnée aVec force par les buveurs.

Du côté des Normands , la terreur inspirée par le jour qui s'approchait affectait les âmes d'une manière bien différente. On n^entendait d'autres voix que celles qui répondaient d'un ton grave aux litanies , qu qui chantaient 4«s psaumes. On faisait Taveu de ses fautes , on célébrait des messes , et ^e sentiment de Taffreux péril où l'on allait se trouver se calmait par la pénitence et la prière. Un de nos historiens les plus dignes de foi nous dit qu'en cette circonstance chacun des deux peuples agissait selon sa coutume na- Uonale. Ces mots renferment pour les Anglais une censure bien amère.

' Moto anglo-s^xoiu qui signifient: A ta sanUije bois à ta santé. y. Roman de Rou^ U 2, p. ISA , et Roman de Brut^ t.1 , p. ^30. ilf.duT.)

496 ^EA ARMÉCa EN PRESSRCE.

Les troupes de Harold étaient dans une forte position , défendue par des tranchées et des palissades , et Ton arait rangé les soldats d'après le système danois, bouclier contre bouclier, présentant à Tenneim un front impénétrable. Les hommes du Kent formaient Favant-garde ; c^était leur privilège de paraître les premiers au con»hat. Les bourgeois de Londres qui avaient lédamé et obtenu rhonneqr de fonnar la garde du roi , étaient réunis autour de l'étendard. Au pied de cette bannière se tenait Harold , avec ses frères Leofwin et Gurth ; ainsi qu'un corps choisi des plus braves thanes; tous regardant avec anxiété du côté où ils s'attendaient à voir arriver l'ennemi, u octobre Avan^ de se mettre en marche , et de très4x>nne 1066. heure dans la matinée du jour de Saint-Calixte , Guillaume avait assemblé ses barons pour les exhorter à soutenir sa juste cause. Quand les Normands s'avancèrent , Iiarold aperpit une division composée des volontaires du comte de Boulogne et de TAmiennois , sous le comman^ dément de Fitz-C^bern et de Roger de Montgomery. « C'est le duc » , s'éci;ia Harold , « et »je le crains peu; mes forces valent quatre » fois les siennes. » Gurth branla la tête et fit

BATAILLE d' H ASTI NG9. 4^7

sentir Tavantage qu^aurait }a cavalerie normande sur les fantassins de l'Angleterre. Mais leur conversation fut interrompue par l'apparition des cohortes combinées , sous les ordres d'Aimeric, vicomte de Thouars , et d'Alan Fergant , de Bretagne. Harold , à cette vue , sentit son cœur se briser, et son effroi se manifesta par de rives exclamations. Enfin la troisième et dernière division de l'armée normande parut à son tour. Le gonfanon sacré flotte au milieu d'une forêt de lances , et Harold n'est alors que trop certain qu'il contemple les rangs commandés en personne par le duc de Normandie.

Les trois divisions normandes commencèrent le combat , en attaquant simultanément l'armiée anglaise sur trois points à la fois. Le duc était immédiatement précédé de Taillefer le ménestrel , qui y à cheval , chantait d'une voix forte et sonore le lay de Chàrlemagne et de Roland, et les entreprises des paladins succombant dans la douloureuse vallée de Roncevaux '. Taillefer,

■ TaUlefer ki malt bien cantoat , Sor un chenal ki to&t alout.

Devant 1i Dos aloot cantant.

De Karlemaine e de RoUant , Et d'Oliver et des vassals Ki monireAt en RenchevaU*

Rwntm de Hou , p. 2H , t. S. (N.duT.)

498 BATAIXXS d'hAITIKCS.

vaillant guerrier lui-même, ëmule de ceux dont il célébrait les hauts faits , avait rëdamé^ comme gusrdon , la permission de frapper le premier coup. Cette désignation de TaiUefer n'ëtait probablement pas son vrai nom , mais une épithète <]uUl avait méritée par sa force et ses prouesses, n justi&a pleinement sa demande, en perçant de part en part le premier Anglais qu'il attaqua , et en faisant mordre la poussière à un seomd. La bataille devint alors générale et semblable à une tempête fiirieuse. Les Normands s^avancè* rent jusqu'au-delà des lignes anglaises, mais ils furent repoussés , et acculés dans un fossé où les chevaux et leurs cavaliers tombèrent les uns sur les autres dans le plus effrayant dâorcire. Il j fut là plus de Normands tués qu'en ancone autre partie du champ de bataille. L'épouvante se répandit ; les troupes légères , chargées de garder les bagages et les provisions , crurent que tout était perdu , et se di)sposaient à prendre k finie y lorsque le fier Odon^ évéque de Bayeux » firère utérin du duc , et plus fait pour porter le bouclier que la mitre , parvint à les rassurer. Il retourne ensuite au combat , se précipite à l'endroit où il était le plus acharné , dîr^ les mouvemens des soldats, les excite par son exemple

BATAILLE d'hASHNCS. 499

à Tœuvre de destruction, et se conduit enfin comme un des plus braves guerriers de Tarmëe. Depuis neuf heures du matin jusqu'à trois heures après midi , les succès furent à peu près balancés. Les charges de cavalerie donnaient aux Normands un avantage immense ; cependant les phalanges anglaises réussissaient à les repousser j et les soldats étaient si bien protégés par leurs boucliers , que les traits des Normands restèrent long-tems sans effet. Les archers voyant l'inutilité de leurs décharges , changèrent la direction des flèches , et , au lieu de les pointer droit devant eux , ils les tirèrent en Tair- de manière à leur faire décrire une parabole afin que la pointe en allât tomber sur la tête des Anglais. Cette pluie de fers acérés produisit un effet meurtrier. Les rangs anglais en souf&aient beaucoup, mais ils restèrent fermes , et les Normands employèrent alors la ruse pour attirer leurs adver-*

saires hors de leurs retranchemens. Ils feignirept de battre en retraite , les Anglais se mirent à les poursuivre avec ardeur ; mais les Normands éleodirept aussitôt leur ligne en cercle, et recommencèrent le combat qui devint plus terriUe encore. Le champ était couvert dé bandes séparées , combattant Tune contine Taptre. Ici les Anglais

5oO BATAILLE o'HASTINGS.

cédaient ; là ils avaient Favantage. Un thane anglais , arme d'une hache , semait l^efiBroî parmi les soldats de Guillaume ; il fut abattu par Roger de Montgomery. Les Normands ont conserve le nom de leur baron ; mais celui de l'Anglais est tombé dans l'oubli. Plusieurs autres thanes anglais dont la vaillance et les exploits retardèrent la ruine de leur patrie , méritèrent pareillement d'être cités avec éloge.

A certain moment de la bataille, les Normands furent sur le point d'être mis en déroute. On entendit crier que le duc avait été tué, et ils se

mirent à fuir dans toutes les directions. Guii-

laume ôta son casque , et galopant à travers les escadrons , il rallia ses barons ^ quoiqu'avec beaucoup de peine. De son côté, Harold s^ épuisait en efforts et se faisait remarquer comme le plus actif et le plus brave des soldats qu'il conduisait à la mort. Une flèche normande lui perça VizW gauche ; il tomba mourant de son coursier , et fut porté au pied de Tétendard. Les Anglais commencèrent à plier ou plutôt ils firent retraite de ce côté où se trouvait leur point de ralliement. Les Normands les entourèrent et combattirent avec fureur pour atteindre ce but. Robert Fit^Ernest avait presque

BATAILLE d'hASTINGS. 5ok

saisi la bannière lorsqu'il fut tuë dans cette tentative. Guillaume y dirigea ses soldats, dans l'intention , dit-on , de mesurer son ëpëe avec celle de Harold. Il rencontra un cavalier anglais qui lui assena sur le casque un si furieux coup» qu'il chancela et fut sur le point de tomber. Le.s Normands volèrent au secours de leur souye-^rain , et le tëmëraire Anglais fut aussitôt perce d^ leurs lances. En ce moment le combat sembla faire prëvoir une issue favorable aux Aqglaifli. Les troupes du Kent et les Saxons, de. Test s'ëtant ralliés , repoussèrent les barons normands ; mais Harold n'était plus avec eux, et Guillaume ^ au contraire , continuait d'animer ses soldats par une intrépidité mêlée de rage. Les. chevaux , qui trépignaient au milieu de la foule épaisse des combattans , rouissaient leurs pieds dans des flots de sang. Gurth était près de l'étendard, sans espoir, mais sans crainte, et il tomba sous le glaive de Guillaume. La bannière anglaise fut renversée, et le gonfanon, planté à sa place , annonça que le duc de Normandie était vainqueur '•

' Aa rapport de GutUaume de Poitiers, le doc de Normandie tulL trois cncvauz tatfs sons lai. TcUe fut l'ardeur des soldats , ^K

5oS ABBAYE DE LA BATAILLE.

La soirëe ëtait alors avancëe. Les troupes anglaises étaient complètement défaites, cependant pas un seul soldat ne roulait se rendre. La lutte continua sur diyerses parties du terrain longtems après que Pobscurité fut venue. Les fuyards se répandirent dans les contrées voisines , cou^ vertes en ce tems-là de bois et de forêts. Partout où les Anglais trouvaient le moyen de s^arrèter» ils résistaient encore, et de l'aveu des Normands, la grande supériorité des forces de ceux-ci put seule leur procurer la victoire.

Guillaume fit débarrasser une partie du terrain près du gonfanon , et planter son pAyUlqn au milieu des corps amoncelés tout autour. H soupa dans cette affireuse enceinte avec ses barons et ils se réjouirent au milieu des cadavres. Mais lorsqu'il contempla plus attentivement cet effroyable massacre , un sentiment naturel de compassion , joint peut-être au repentir, sVJeTa dans ce cœur inflexible ; il ordonna la constrac-

Skaron-Turner diaprés cet historien , que ceux qui ëuîeat ëpoisëspar la fati^e et la perte de leur sang , continuaient de comiiattre en s^appuyant sur leurs boucliers , et que ceux qui étaient entièrement abattus ) excitaient encore lenrs'compagnoos de la Ton et dï) geste. {Pf.duT.)

ABBATI DE LA BATAILLS. 5o3

tion de Pabbaye de la Bataille , où des prières perpétuelles devaient être o£Fertes pour le repos des âmes de ceux qui avaient péri dans le combat, et cet édifice fiit àr-la-fois le monument de son triomphe , et un témoignage de sa piété. La nouvelle abbaye reçut une riche dotation ; toutes les terres à une lieue à la ronde y furent annexées. Uabbé, exempt de l'autorité du métropolitain de Gantorbery, fut investi d'une juridiction archiépiscopale. On érigea le grand autel sur le lieu même où Tétendard de Harold avait flotté ; un registre déposé dans les archives du monastère , rappela les noms de ceux qui avaient combattu avec le conquérant , et entre lesquels avait été partagé le territoire de la vaste Angleterre. Mais toute cette pompe et cette gloire ont passé comme un songe. Les prières perpétuelles ont cessé pour jamais ; le registre de l'abbaye est déchiré ; les boucliers des nobles normands sont foulés aux pieds dans la poussière , l'abbaye est rasée jusqu'à terre , et un marais plein de roseaux occupe le lieu où les fondations do chœur ont été mises à découvert pour la contemplation d'un visiteur oisif ou l'instruction du sombre antiquaire.

«504 tECHERCHC J>U CORPS J>E HAROLD.

Le conquérant a maintenant établi sa puiar sance ; mais que sont devenues les dépouilles mortelles de son compétiteur ? Si nous le demandons au moine de Malmesbury, il nous dira que Guillaume lesrenditàGitha,mèredeIIarold, qui fit inhumer ce dernier de ses enfans dans Tabbaye de la Sainte-Croix. D^autres , qui ont vécu plus près de cette époque, affirment cependant en termes explicites que Guillaume refiisa les honneurs de la sépulture à son ennemi firappé d'excommunication. Guillaume de Poitiers, chapelain du conquérant et témoin digne de confiance, rapporte qu'un corps dont oa ne pouvait plus distinguer les traits , maAs qvJk certaines marques on supposa devoir être celui de Harold , fut trouvé entre les- cadavres de ses frères Gurth et Leofwine , et que Guillaume le fit ensevelir dans le sable sur le bord de la mer, en disant : « Laissons lui garder la côte que » rinsensé voulait défendre. » Le même historien ajoute que Githa oflfirit d'acheter le corps ce qu'il pèserait d'or y et que Guillaume ne fîit ni tenté par la libéralité de^cette mère désolée y ni touché de ses larmes.

Dans Tabbaye de Waltham, on ne sut rien de

RECHERCHE 911 CORPS, DE HAROLD. 5o5

ce qui concerne Githa. Selon les annales du couvent y les deux moines qui avaient accompagne Harold , se tinrent aussi près que possible du lieu où se passait Faction , attendant le résultat de cet événement. Ensuite, lorsque le silence de la mort eut succédé au bruit des armes , ils s'approchèrent humblement de Guillaume et sollicitèrent de lui la permission de chercher le corps.

Le conquérant refusa une bourse qui contenait dix marcs d'or, et qu'ils offraient comme tribut de leur reconnaissance ; mais il leur permit de visiter le champ de bataille , et d'emporter non seulement les restes de Harold , mais encore ceux de tous les guerriers qui auraient pu, de leur vivant , choisir Tabbaye de Waltham pour lieu de sépulture.

Au milieu de hideux monceaux de corps , ils cherchèrent donc celui de Harold . mais en vain ; ils ne purent en trouver aucune trace. Un dernier espoir de découvrir ses restes leur suggéra ridée de s'adresser à la belle Edithe , sa bienaimée , qui parviendrait peut-être à reconnaître des traits que Tamour lui avait rendus si familiers. Âlgithe y femme de Harold , ne pouvait être

5a6 TEASlTlOfl SDE L'iTAIlOM OB SAROLD.

inTÎtëe à remplir un si triste devoir. Osgod afii donc chercher Edithe à Wattham , et les dem chanoines , accompagnas d'une femme ^plorëe, recommencèrent leur pénible tâche dans k champ du carnage. Un cadayre que ses mutilations et la décomposition rendaient borrîUe, fut choisi par Edithe et transporté à Waldiam^ comme le corps de Harold. Il y fut inhumé, à l'extrémité orientale du chœur, avec des honneurs pompeux y en présence d*un grand nombre de nobles normands qui assistèrent an requiem.

C'était long-tems après; le joug normand pesait de tout son poids sur les Anglais, et déjà la bataille d'Hastings n'était plus qu'une histoire lamentable , racontée par les vieillards , à la lueur du foyer, jusqu'à ce qu'ils fussent avertis de faire silence , par les sons mélancoliques du itouyre-feu '. Un anachorète décrépit habitait

* Gaîllatime, craîgnint les eoncQialniles noctnmes qui aiuâun pn donner U facilite de tramer des complots contre loi , avait ordonne qne tons les soirs, an son d^one cloche que l*on nooimaCa»' oit-FêtÊ, les kabîtans ternent obligés dVteindre le feu et la lanière, et de ne pins faire entendre ches eux aucnn bruit. (JV.duTù

TRADITION 80R l'ÉVASIOII BE HAROLD. Sof

alors une cellule auprès de Tabbaye de Saint- Jean, à Chester, ville où Edgar avait autrefois célébré son triomphe. Ce reclus , qui portait de profondes cicatrices et qui était privé de l'œil gauche, vivait dans une austère pénitence et dans une solitude absolue. Henri l". lui rendit un jour visite, et il eut une longue conversation particulière avec le vieil hermite, qui, à son Ut de mort , déclara aux moines présens qu'il était Harold. D'après la relation qui nous est transmise, il avait été secrètement transporté du cbamp de bataille dans un château fort , celui de Douvres apparemment, et il y resta caché jusqu'au moment où il trouva les moyens d'atteindre le sanctuaire où il expira.

Les moines de Waltham se récrièrent avec (ùtct contre cette rumeur. Us affirmèrent hautement que Harold avait été enterré dans leur abbaye ; ils montrèrent la tombe suimontée de son effigie et sur laquelle était inscrite cette épitaphe simple et touchante : Hic jacet Harold infelix; enfin , ils en appelèrent au squelette poudreux dont les os , disaient-ils , laissaient apercevoir encore les traces des blessures que Harold avait reçues.

5o8 TBABITION SUB L EVASION DE HAEOLD.

Ne serait -il pas possible cependant qu'Osgod et Ailric , qui avaient suivi leur bienfaiteur bur le champ fatal , fussent parvenus à le sauver? Ds avaient pu le de'couvrîr pendant son agonie , le ranimer par leurs soins , et lors^'îls déclaraient à Guillaume que leurs recherches étaient restées inutiles, ce n'était peut-être qu^un stratagème inventé pour soustraire Harold au pouvoir du conquérant. La demande qu'ils firent du concours d'Edilhe semble confirmer cette supposition , parce qu'en gagnant du tems, ils n'en avaient que plus de facilité à préparer l'évasion de ce prince; et pendant que la litière , qui portait le corps , s'avanç»! lentement vers l'abbaye de Wallham, Harold vivant, confié à la tendre sollicitude d*£dithe , avait pu être conduit en sûreté jusqu'à la retraite éloignée qui loi servit de refuge.

Quand on compare les diverses narrations qui concernent l'inhumation de Harold , on rencontre les contradictions les plus remarquables. Il est évident que les circonstances n'en furent jamais bien connues , et puisque les anciens historiens ne peuvent à ce sujet se concilier , la tradition sur l'évasion de Harold résoudrait la diffi-

TRADITION SUR l'ÉVASION DE HAROLD. Soq

culte. Je ne soutiendrai pas que i'autlienticitë du fait ne puisse être contestée; mais cette histoire, quoique romanesque , n^est nullement incroysH ble , et ses particularités peuvent aisément s'acorder avec la probabilité. Il n'y avait point de murs à escalader , point de fossés à franchir , point de gardes dont il fallût tromper la surveillance ; les exemples de ceux qui ont survécu à de plus grands périls sont si nombreux , que les inddens racontés ici feraient à peine naître le doute , s'ils se rapportaient à tout autre personnage qu'à un roi.

Il n'existe aucun motif pour penser que la tradition de l'évasion de Harold soit due à quelque sentiment d'affection ou à quelque ruse politique. Le fils de Godwin n'était qu'un usurpateur et n'inspirait point de confiance. Aucun souvenir ne reposait sur son nom : la nation ne pouvait voir en lui le héros capable de s'élancer hors de sa retraite et de rétablir le pouvoir anglo-saxon ; ce pouvoir était détruit pour toujours. L'Anglais humilié , marchant à pas lents sous les voûtes de Waltham, et regardant autour de lui pour s'assurer qu^aucun Normand n'était la pour l'entendre, pouvait murmurer tout bas à

5lO TRADITION SDR l'ÉVASION DE HAROLJ>.

SOU (Us que le monumeat funèbre exposé à le yeux n'ëtait qu^un vain simulacre , et qae HaroVl respirait encore : mais il savait trop bien que la gloire et Torgueil de TAngleterre étaient réellement ensevelis dans ce tombeau , élevé sur le lieu même où Téteiidard de HaroM avait été abattu.

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