LIBRAIRIE PAUL GEUTHNER
13, RUE JACOB (VIe)
PRÉFACE
Les Arabes intéressent l’histoire surtout parce qu’ils ont été les propagateurs de l’islamisme. Il y a là un événement extraordinaire, comparable aux plus grands de ceux qui ont changé la face du monde, tels Rétablissement des grands empires asiatiques, les luttes pour les colonies et le commerce dans la Méditerranée, l’expansion de l’hellénisme, la fondation de l’empire romain. Cet événement nous touche d’autant plus que ses effets n’ont pas disparu dans les ténèbres d’un passé incertain, ils sont tangibles, ils préoccupent notre vie de tous les jours; car plus que jamais, à l’aube du vingtième siècle, nous sommes en contact avec l’Islam, dont les deux cents millions d’adeptes couvrent une grande partie du monde connu des anciens. En Afrique, en Asie, dans l’Europe orientale, la civilisation rencontre des musulmans, les uns endormis dans l’exécution monotone de leurs pratiques séculaires, les autres déjà réveillés, désireux de se mettre au courant des progrès de la science qui ont valu leurs succès aux populations d’Europe.
Les Musulmans appartiennent à des races très diverses, mais ils ont un lien commun qui les unit tous, c’est la langue sacrée dans laquelle sont écrits, non seulement le texte même du Qoran, mais les traditions du Prophète dont l’ensemble forme le corpus de la Sonna , les commentaires qui interprètent le Livre incréé, les décisions juridiques et les travaux de droit qui maintiennent un état social particu-
PREFACE
lier, les ouvrages scientifiques, dernier écho de la science grecque, qui furent au moyen âge le bréviaire de nos chercheurs et de nos savants, avant d’être relégués dans les magasins de curiosités.
Cette langue est celle que parlent les habitants de la péninsule arabique : devenue, à une époque, langue littéraire, elle a été portée par l’expansion islamique à travers l’Asie et l’Afrique ; l’immense littérature qu’elle a provoquée est encore aujourd’hui le bien commun de tous les adeptes de l’Islam, quel que soit l’idiome dont ils se servent dans leurs rapports journaliers. Elle ne s’est pas implantée partout ; elle a, il est vrai, supplanté complètement l’araméen en Syrie, en Mésopotamie, en Babylonie, le copte en Egypte; elle est langue dominante, mais non unique, dans l’Afrique du Nord où les Berbères ont conservé leurs dialectes, à Zanzibar et sur la côte orientale d’Afrique où elle lutte contre un dialecte bantou, le souahili ; mais elle n’est pas parlée en Perse, en Turquie, dans l’Asie Centrale, dans la Russie orientale, dans la Chine occidentale, dans les Indes anglaises, dans les Indes néerlandaises : là, les parlers indigènes ont survécu et se sont créé, à leur tour, une littérature particulière qui en maintient l’usage.
Ces faits ont dicté à l’auteur le choix de son programme. Ecrire l’histoire des Arabes, c’est tout d’abord parler du peuple qui habite la péninsule, partie à l’état nomade, vivant sous la tente, partie groupé dans des villes entourées d’un mince cordon de plantations de palmiers. C’est ensuite traiter de la naissance de l’ Islamisme dans un milieu entièrement païen, traversé déjà par une propagande qui répandait sous la tente des Bédouins et dans les tavernes des cités les derniers échos des graves et profondes paroles prononcées jadis sur les monts de la Judée ; c’est dire l’histoire du Prophète qui est le point de départ de l’immense mouvement de propagation de la nouvelle religion, c’est raconter l’organisation d’une société nouvelle, étudier la chute de l’empire
PRÉFACE
sassanide de Perse, adversaire souvent heureux, jamais abattu de la puissance romaine, se rendre compte comment cette dernière n’a su défendre ni la Syrie, ni l’Egypte, ni bien d’autres provinces encore. Mais ce n’est pas tout. C’est encore raconter la grandeur et la décadence des Khaiifats d’Orient et d’Espagne, dont la langue est toujours l’arabe, l’établissement de petites dynasties de princes feudataires d’abord, indépendants ensuite, sur le territoire morcelé du grand État des premiers temps de la conquête ; c’est dire les révoltes qui ébranlent le grand édifice et le laissent en proie aux influences étrangères.
L’ Histoire des Arabes , par application de ces principes, comprend l’histoire de la péninsule arabique avant Mahomet et sous ses successeurs immédiats, et celle des Etats musulmans de langue arabe; elle laisse en dehors de son domaine les provinces de langue arabe conquises au quinzième et seizième siècle par les Ottomans, mais elle s’occupe de celles qui ont conservé leur indépendance jusqu’à nos jours, telles que P' Oman et le Maroc.
Cette histoire a été complètement renouvelée, surtout pour les périodes anciennes, par les travaux qu’une foule de chercheurs ingénieux et sagaces, armés d’une solide érudition, ont multipliés dans ces derniers temps. Les grandes publications de textes arabes, surtout celle du texte intégral des Annales de Tabarî réuni et publié, sur l’initiative et sous la direction de l’illustre arabisant de Leyde, M. J. de Goeje, par un grand nombre d’éminents collaborateurs, ont fourni des matériaux de tout premier ordre au moyen desquels on a essayé d’approfondir l’étude d’événe¬
ments dont les résumés d’Abou’l-Féda et même d’Ibn-al- Athîr ne donnaient pour ainsi dire que le squelette. Une série de petites bibliographies, qui ne visent nullement à être complètes, mais indiquent les principales sources auxquelles on a eu recours, accompagne les chapitres de manière à faciliter les recherches.
PRÉFACE
Un ouvrage du genre de celui-ci, qui tâche de mettre le lecteur au courant de l’état actuel de nos connaissances, doit naturellement beaucoup à ses devanciers. Pour Pétude des Bédouins, de leurs mœurs et de leur caractère, rien ne peut remplacer, après les voyages en Arabie de Palgrave et de Doughty, le beau livre que le révérend Père Jaussen a consacré aux Arabes du pays de Moab ; vivant avec eux de leur vie journalière, le vaillant explorateur nous a donné un tableau excessivement précis de leurs habitudes et de leur façon de penser ; on ne sera pas étonné des larges emprunts que nous lui avons faits. Les Annali delVIslam de M. L. Caetani, prince de Teano, en cours de publication, soumettent à une révision critique les données des auteurs indigènes : nous lui devons beaucoup pour les premiers temps de l’empire arabe. Si nous citons encore le nom du révérend Père Lammens pour ses recherches sur les débuts des Oméyyades, et les consciencieux travaux de MM. Nœldeke et Wellhausen, nous aurons rendu un hommage de reconnaissance à ceux qui ont, en grande partie, aplani la route devant nos pas. La publication du texte des Prairies d or de Mas oûdî et sa traduction en français par Pavet de Courteille (pour les trois premiers volumes) et Barbier de Meynard, deux savants éminents qui furent nos maîtres, la traduction du Livre de 1 avertissement du même auteur (sur le texte publié par De Goeje) par le baron Carra de Vaux nous ont également été de la plus grande utilité.
Les pages qui suivent offrent au public un manuel : puissent-elles répondre à l’idéal qu’on se forge d’un ouvrage de ce concision dans l’exposition, précision dans les
détails ! Si, en les lisant, on se fait une idée nette d’un développement historique poursuivi à travers treize siècles, 1 auteur sera heureux, car tel est le but qu’il s’était proposé d’atteindre.