CHAPITRE IV
LES ROIS DE GHASSAN ET DE Hl RA
Rois de Ghassan. — La famille de Ghassan, que nous voyons dominer sur les limites de la Syrie au sixième siècle, était originaire du sud de l’Arabie. Elle tirait son origine d’Amr ben 'Amir, surnommé Mozaïqiyâ, que les habitants de Yathrib reconnaissaient aussi comme un de leurs aïeux. C’est Djafna, fils d’'Amr, qui est l’ancêtre éponyme de la famille, d’où l’appellation de Fils de Djafna familière aux poètes antéisl.uni {lies. Le premier de cette famille qui porta le titre de roi fut Abou-Chamir el-Hàrith ben 'Amr, qui portait le surnom de Moharriq connu également par la dynastie des Lakhmides de Hîra. Une bataille gagnée sur les Dadjâ'ima (pi. de Dodj'om, descendants du Zoxop; de Sozomène), chrétiens et pbylarques de Syrie, donna à la famille de Ghassan une prépondérance qui fut reconnue par l’empereur Anastase (491- 518). Djabala est cité par Théophane comme ayant fait des incursions en Palestine vers l’an 500 ; c’est lui qui est probablement le père d’el-Hârith ben Djabala.
El-Hârith est le premier prince de la dynastie dont l’existence soit historiquement sûre. En avril 528, au rapport de Jean Malala, il défait le roi de Hîra, el-Moundhir. Comme phylarque de Palestine, il prend part à la lutte contre les Samaritains révoltés (529). Pour enrayer les entreprises d’el- Moundhir, chef des Arabes inféodés à l’empire sassanide, Justinien lui donne le titre de roi et le met à la tête d’un groupement de Bédouins. Il combattit les Perses sous Béli-
saire, qui perdit la bataille, le 19 avril 531. Dix ans plus tard, il accompagnait encore le grand général byzantin; il passa le Tigre avec lui et s’en retourna après avoir ravagé le pays. Entre temps il luttait contre Hira ; il défendit contre el- Moundhir les tribus arabes du désert de Palmyre que celuici voulait contraindre à lui payer tribut, et lui livra bataille sur la strata ou route militaire de Damas à Palmyre ; dans une autre lutte (vers 5 !x!\) un de ses fils tomba aux mains d’el- Moundhir et fut sacrifié à la déesse el-'Qzzà, au dire de Procope ; une grande victoire (juin 55 h) à El-Hiyâr près de Qinnasrîn le débarrassa de son ennemi, qui resta sur le champ de bataille. En novembre 563, el-Hârith se rendit à Constantinople pour y régler, d’accord avec l’administration impériale, l’ordre de succession de ses fils; l’apparence imposante du phylarque bédouin produisit sur le peuple et jusque dans l’entourage de l’empereur la plus profonde et la plus durable impression. Il y obtint la nomination de Jacques Baradée et de Théodore en qualité d’évêques pour les territoires syro-arabes, où les monophysites étaient en majorité, assurant ainsi un point d'appui à cette hérésie, menacée de disparaître devant l’hostilité des orthodoxes. Si l’histoire de Samau’al ben 'Adiyâ, seigneur deTéïmâ, auquel Imrou’oul-Qaïs avait confié ses cuirasses et qui refusa de trahir ce dépôt, a quelque fondement historique, c’est au même el-Hârith qu’elle se rapporte.
El-Hârith ben Djabala mourut, probablement en 569 ou tout au plus au commencement de 570, après quarante ans de règne; il fut remplacé par son fils el-Moundhir (Alamoundaros des historiens byzantins) qui eut affaire, dès le début, avec les entreprises des Arabes de Idîra ; il vainquit leur roi Qâboûs le 20 mai 570, probablement à ’Aïn Obâoh, lieu et combat célébrés par les poètes ; mais il ne fut pas soutenu par l’empereur Justin II qui, non content de lui supprimer les subsides qu’il recevait, voulut encore le faire périr par ruse. Aussi el-Moundhir se révolta-t-il et resta- t-il trois ans sans obéir aux ordres de Constantinople. Les Arabes inféodés aux Perses ayant rej ris l’avantage et pillant les territoires romains, il fallut bon gré mal gré se rac-
LES ROIS DE GHASSAN ET DE IIIRA
commoder avec le phylarque ; la réconciliation eut lieu au tombeau vénéré de Saint-Serge à Roçâfa (Sergiopolis), où le patrice Justinien avait été spécialement envoyé. La mort de Justin (6 oct. 578) facilita le rapprochement, et quand, deux ans plus tard, le roi bédouin se rendit dans la capitale avec deux de ses fils, il fut reçu avec de grands honneurs par l’empereur Tibère II qui remplaça le diadème ( iklîl ) que portait jusque-là le chef arabe par une tiare (tâdj). Un coup heureux le mit en possession de Hîra, qu’il brûla en emportant un riche butin ; le souvenir de cet événement a été conservé dans les vers d’un poète qui appartenait au parti vaincu, le chrétien 'Adî ben Zéïd ; celui-ci ne manque pas de rappeler que si el-Moundhir a réussi dans son entreprise, c’est que le roi de Hîra était absent.
Cependant, comme on lui attribuait, à Constantinople, l’échec de la campagne de 580 dirigée par le comte d’Anatolie, Maurice, qui avait trouvé rompu le grand pont sur l’Euphrate et expliquait ce fait par des intelligences entretenues avec l’ennemi du côté du prince de Ghassan, on résolut de s’emparer de lui, et l’on profita de l’inauguration de l’église de Iiawârin, dans le désert entre Damas et Palmyre, pour se saisir de sa personne; il fut d’abord interné dans la capitale, puis exilé en Sicile sous le règne de Maurice.
Son arrestation ayant entraîné la suspension des subsides payés à sa famille, ses quatre fils se soulevèrent sous la direction de l’aîné, en-No'mân, ravagèrent le pays et effrayèrent tellement la garnison de Bostra qu’elle leur remit les armes de l’arsenal et les biens laissés par leur père. Tibère II, qui vivait encore, organisa une expédition dirigée parle syrien Magnus, qui attira en-No'mân dans une entrevue et le garda prisonnier; transporté à Constantinople, il y fut interné.
Le groupement des Arabes sur les frontières romaines, si péniblement obtenu, se rompit du coup : les tribus se fractionnèrent en quinze parties sous des chefs différents, dont la plupart reconnurent la suprématie des Perses. L’anarchie se rétablissait dans le désert, et ceux qui étaient passés à l’ennemi offraient encore le plus grand danger pour les
frontières. Parmi les chefs de la famille de Djafna qui sont cités par les poètes et en particulier Nâbigha edh-Dhobyânî, il convient d’admettre l’existence d’un el-Hârith le jeune, dont le fils 'Amr ben el-Hârith a été également l’objet des louanges des versificateurs ; le frère de celui-ci, en-No'mân, est encore cité par Nâbigha. La conquête de la Syrie par Khosrau Parwiz (613-614) mit fin au royaume des Ghassanides.
L’histoire musulmane nous parle encore d’un descendant de la famille de Djafna, Djabala ben el-Aïham, qui régnait à Doumat el-Djandal et lutta contre le général Khâlid; nous ignorons quelle parenté il y avait entre lui et les anciens phylarques romains.
Les Lakhmides a Hira. — L’État de Hira a été fondé, non loin de 1 Euphrate et à l’ouest du fleuve, sur l’emplacement près duquel se voient encore les ruines de Koûfa, ville qui ne remonte qu’aux premières années des conquêtes musulmanes, par les Arabes de Tanoukh. Les habitants de cette ville, du temps des Perses, se composaient de trois éléments, entrant dans la composition de sa population en parties sensiblement égales, à savoir: les Arabes de Tanoukh, du moins ceux d’entre eux qui avaient renoncé à la tente pour se loger dans des demeures fixes, les ' Ibâd , qui étaient des Arabes chrétiens entourant leur évêque, et des confédérés qui étaient venus occuper une partie de la ville et n’appartenaient pas aux deux catégories précitées. Hira est un mot emprunté à la langue syriaque, où il signifie « bergerie » et par suite « enclos défendu par des haies », ce qu’on appelle, en Afrique centrale, une zeriba. C’était un lieu de refuge où se retiraient, à l’abri des poursuites, ceux qui pour une raison quelconque ne pouvaient plus rester au sein de leur tribu ou qui cherchaient, en cultivant les champs arrosés par l’Euphrate, des moyens de vivre que le désert leur refusait. Aussi non seulement les confédérés, mais encore les chrétiens relevaient de tribus différentes ; Tanoukh elle-même était composée d’éléments divers provenant des Bédouins de l’intérieur, Nedjd et Tihâma.
C’est vers le milieu du troisième siècle de notre ère que
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l’on voit se former le royaume de II ira, lorsqu’il entre en conflit, d’après les traditions arabes, avec la reine Zabbâ, qui est la Zénobie de Palmyre. Les premiers princes se nommaient Mâlik ben Fehm, 'Amr ben Fehm, visiblement le frère du précédent, et Djadhimat el-Abrach. Ces renseignements n’ont d’ailleurs aucun fondement historique, sauf peut-être pour le dernier, à cause de ses rapports avec Zabbâ; mais ce qu’en disent les Arabes n’est que des légendes et des contes populaires.
Pour expliquer comment le pouvoir est ensuite passé à la dynastie des Lakhmides, la tradition arabe cite le roman de 'Adî le Laklimide, qui, se trouvant dans la tribu d’Iyâd, devient amoureux de Itaqâch, sœur de Djadhîma, profite d’un moment d’ivresse de la part de Djadhîma pour obtenir son consentement au mariage et s’enfuit devant la colère du roi revenu à lui. Le fils né du mariage, 'Amr, est enlevé par les djinns, revient quelque temps après et, à la mort de Djadhîma, devient son successeur. Il est difficile de déterminer l’époque où eut lieu l’établissement de la dynastie,, peut-être à la fin du troisième siècle, sous le roi Sassanide Sapor Ier.
Son nom de Lakhmides provient de la tribu de Lakhm à laquelle appartenait Amr ben 'Adî ; on l’appelle aussi « la famille de Moharriq » sans qu’on puisse s’expliquer ce nom, qui semble un nom propre et non un surnom, a le brûleur», car en ce cas il serait précédé de l’article. 'Amr ben Hind a été désigné ainsi et avant lui les deux Imrou-oul- Qaïs. Un passage du diwan de Djérîr où se trouve l’expression ' abd Moharriq , « l’esclave de Moharriq », a fait penser que ce nom pouvait désigner une divinité païenne sur laquelle nous n’avons pas d’autres renseignements ; mais c’est, aussi le nom d’un personnage mythique de l’antiquité païenne, auquel les poètes font allusion, sans que nous en sachions davantage.
Après 'Amr ben 'Adî, l’on nomme Imrou-oul-Qaïs surnommé el-bèd’ « l’origine » ou « le commencement », c’està-dire le premier qui fut roi. Le vague souvenir qu’en avaient conservé les traditions arabes a été soudainement mis en
pleine lumière par la découverte des ruines de son tombeau, à en-Némâra, dans le Çafâ (Syrie centrale) et par la lecture de l’inscription en caractères nabatéens et en langue arabe mélangée d'expressions syriaques, qui est maintenant au musée du Louvre. Par cette inscription, nous apprenons la date de sa mort (7 décembre 328). Il y est appelé « celui qui ceignit la mitre », ce qui veut dire que sa souveraineté était fondée sur une investiture d'origine perse. Il paraît avoir poussé ses conquêtes et ses expéditions fort loin dans l’intérieur de l’Arabie, car non seulement on mentionne les deux tribus d'Asad, celles de Nizâret de Madhhidj, non seulement on note la soumission de la tribu de Ma'add, celle que les anciens ontle mieux connue, mais encore il est question du siège et de la prise probable de « Nedjrân, la ville de Chamir », dans l’Arabie méridionale ; Chamir est Chamir Youhar'ich, roi du Yémen. La date fournie par l’inscription donne une haute valeur à la chronologie de Tabari, en ce qui concerne les quatre successeurs d’Imrou-oul-Qaïs Ier ; les quatrevingt-dix ans de règne qu’il leur donne correspondent exactement au temps écoulé depuis la mort du premier roi de Hîra jusqu’à celle de No'mân Ier.
Son fils, 'Amr II, lui succéda. La liste d’Ibn el-Kelbî, qui nous a été transmise par Tabari, fait intervenir ensuite un certain Aus ben Kallâm, sur lequel nous savons peu de chose ; c’est un interroi, il n’est pas de la lignée royale, on en fait un Amalécite, expression très vague ; son règne a pu s’établir à la faveur des troubles qui ont suivi la mort du roi de Perse, Sapor IL Après cinq ans, il fut renversé et mis à mort par un Lakhmide, Djahdjabâ ben 'Atîk ; Imrououl-Qaïs II monta sur le trône de ses ancêtres.
On peut fixer vers 418 l’époque où en-Noman Ier cessa de régner. Il était borgne, et son surnom El-A'war a été conservé par les historiens. Un autre surnom, es-Sâïh « le pèlerin », fait allusion à une légende. On prétend qu’après trente ans de règne, en-No'mân, rempli d’orgueil, contemplait ses palais et demanda à son ministre: « As-tu jamais vu rien de pareil ?» — Non, répondit le ministre, si cela devait durer. Il n’y a que ce qui est auprès de Dieu qui dure ! » — Et com-
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ment y parvient-on? — En renonçant au monde et en servant Dieu. » Pénétré de ces paroles, en-No'mân quitta secrètement son palais la nuit suivante ; on ne le revit plus jamais. Cette légende provient des vers du poète arabe chrétien 'Adi ben Zéïd, qu’il composa pendant qu’il était en prison et dans lesquels il fait apparaître les grands bc* . urnes des temps passés ; on y voit en-No'mân songer tout à coup à la mort et au néant de la vie humaine. Ce qui ferait croire, si les faits auxquels pensait le poète ont quelque réalité historique, qu’en-No'mân, qui avait eu des rapports avec saint Siméon Stylite et avait laissé prêcher la religion de Jésus dans ses Etats, avait, sans pourtant s’y convertir, une certaine disposition au christianisme.
En-No'mân avait obtenu le titre de général au titre perse ; le roi Sassanide avait mis sous son commandement deux troupes de cavaliers connues dans la tradition sous les appellations de Dausar (à deux têtes) et de Chehbâ (la brillante), la première composée d’éléments arabes de Tanoûkh, la seconde, de troupes perses ; il avait été chargé de l’éducation de l’héritier royal, Behrâm-Djoûr (l’onagre, ainsi appelé à cause de sa passion pour la chasse de ces bétes) ; il fit construire deux palais restés célèbres chez les poètes, Khawarnaq et Sadîr. Le premier aurait été bâti par un architecte romain, Sinimmâr, qui, en guise de récompense, fut précipité du haut des murs après l’achèvement du château, soit parce qu’il s’était vanté de pouvoir élever un autre palais encore plus beau, soit parce qu’il connaissaitl’existence d’une certaine pierre qui, une fois enlevée, entraînerait l’écroulement de tout l’édifice. La « récompense de Sinimmâr » est devenue proverbiale. Le nom de Khawarnaq est persan ; les Arabes l’expliquent par «palais des festins » ; M. Andréas voudrait y voir un mot huvarna signifiant « ayant un beau toit « ; M. Halévy le rattache à hvarêno , « splendeur ou gloire royale ».
Sadîr est toujours nommé par les poètes à côté de Khawarnaq ; mais il n’est pas dit que son constructeur ait été en- No'mân. Son nom est aussi probablement perse; Djawâliqî l’explique par les mots sph dilla « à trois coupoles » ; il est
difficille de se rendre compte du mot caché pai cet étiange dilla.
Son fils, el-Moundhir Ier, le remplaça ; fidèle vassal des Perses, il aida à monter sur le trône de son père Yezdgird le pupille d’en-No mân, Behrâm Y Djour qui avait contre lui les prêtres mazdéens. Il l’aida à la guerre contre les Romains , ses troupes étaient présentes à la grande défaite des Peises en 421, lorsqu’une foule de « Sarrasins » périrent noyés au passage de l’Euphrate.
Il laissa le trône à son fils El-Aswad (462-482), « celui que les Perses firent prisonnier », sans qu’on en sache davantage ; s’était-il révolté contre son suzerain, qui le punit ainsi de sa désobéissance ? Vient après lui son frere el-Moundhir 11 (482-489), que remplace son neveu en-No'mânlI, fils d’el-Aswad (489-503) et d’une princesse de la tribu de Kinda ; c’était un guerrier qui combattit les Romains en faveur des Perses et fut battu à Bithrapsos sur PEuphrate (498) ; il prit également une part active à la guerre entreprise par le roi de Perse Qobâdh en 502, qui l’envoya attaquer Harrân ; d'abord battu par les généraux romains Olympius et Eugène, il revient à la charge et remporte des succès sur eux; à la bataille du Khâboûr, près de Circésium, il reçut à la tête une blessure dont il mourut. Pendant ce temps, des Arabes de la tribu de Thadaba, inféodés à la politique romaine,
avaient pillé le territoire de Hira.
Qobâdh plaça sur le trône des Arabes un membre de la tribu de Lakhm qui n’appartenait pas à la famille royale, Abou-Ya'foûr ben \41qama (503-505), puis il fut remplacé par el-Moundhir III, fils de Ma es-samâ « l’eau du ciel », incontestablement le surnom de sa mère. Certains historiens lui donnent pour père un certain Imrou-oul-Qaïs, surnommé aussi el-bècT comme le fondateur du royaume ; ce ne peut être qu’une erreur ; d’autres auteurs le disent fils d’en-No'mân. Le nom véritable de sa mère est également douteux; les uns l’appellent Mâriya (en syriaque : « la dame ») ou Mâwiyya, de la tribu d’Asad ; les autres, c’est-à-dire les auteurs byzantins et latins, lui donnent le nom de Chaqîqa. On a proposé de voir dans Ma es-samâ le surnom d’el-Moun-
LES ROIS DE GHASSAN ET DE III RA
dhir II lui-même, et non de sa mère ; il lui aurait été donné à raison de sa générosité dans les années de sécheresse et de famine. C’est par erreur qu'on aurait attribué ensuite ce sobriquet à sa mère.
La paix conclue entre les Perses et les Piomains (506) laissait les frontières tranquilles ; mais en 518, l’empereur Justin refuse de payer le tribut convenu ; Qobâdh fait ravager le territoire syrien par ses Bédouins. Deux généraux romains, au cours des expéditions qui suivirent, avaient été faits prisonniers ; pour traiter de leur rachat et de leur liberté, Abraham, père de l’historien Nonnosus, fut envoyé en qualité d’ambassadeur ; parmi les membres de la mission se trouvait Siméon de Bêth-Archâm, qui rencontra, au camp de Moundhir à Ramla, dans le désert, une autre ambassade envoyée par le roi du Yémen, Dhou-Nowâs. Chaque année les Bédouins allaient piller le territoire ennemi : ils brûlèrent même les faubourgs de Chalcédoine. C’est el-Moundhir qui, d’après les auteurs syriaques publiés par Land, sacrifia à la déesse El-'Ozzà quatre cents religieuses prisonnières. Ces événements suggérèrent à Justinien, comme nous l’avons vu, l’idée de créer, en opposition aux Bédouins auxiliaires des Perses, un phylarque groupant sous son autorité les Arabes de la frontière de Syrie, et il choisit pour cela El-Hârith, de la famille de Djafna, dont nous avons parlé à propos des Ghassanides. Bélisaire, poursuivant ses succès contre les Perses, repousse de la Commagène les Arabes qui étaient venus y piller, mais il perd la bataille de Callinicus (Raqqa) sur l’Euphrate (531), où périt en-No'mân, fils d’el-Moundhir. Sans tenir compte de la paix conclue en 532 qui ne les concernait pas, les Ghassanides et les Lakhmides continuent à se disputer la prédominance du désert, le long de la strata (route) de Palmyre. Le roi de Perse n’était peut-être pas fâché d’avoir un prétexte pour rompre la paix dite perpétuelle qu’il avait conclue avec Justinien. C’est au cours de ces luttes qu’ el-Moundhir fit prisonnier, au pâturage, un fils d’el-Hârith et le sacrifia à la déesse el-'Ozzà.
A cette époque doit sans doute se placer une ambassade envoyée par el-Moundhir au roi du Yémen, et dont on a
lilSTOIKE DES AUA1JES
trouvé l'indication dans une inscription himyarite publiée par Glaser.
Au cours des luttes avec ses redoutables adversaires, el- Moundhir périt à el-Hiyâr, dans la région de Qinnasrin (55/j), sur la route d’Alep à Raqqa ; il tomba sous les coups de Chamir ben 'Arnr es-Sohéïmî, de la tribu des Banou-
Hanîfa.
* Les sources arabes nous parlent d’une interruption du règne d’el-Moundhir, sur laquelle les textes byzantins sont presque silencieux. Il s’agit de l’invasion subite de la race de Ivinda, sous la direction de la famille d’Âkil-el-Morâr, venant du sud s’implanter entre Ghassan et Hîra; il y eut un interrègne rempli par le nom d’el-Hârith ben 'Amr ben Hodjr, qui était le grand-père du poète-roi Imrououl-Qaïs et le propre beau-père d’el-Moundhir. Les fils d’el-Hârith, Hodjr et Ma'dikarib, combattent les Romains en Syrie (498 et 503), au rapport de Théophane. Ces Kindites s’établirent en 'Iraq; el-Anbâr paraît avoir été leur séjour préféré. En 529 el-Hârith est obligé de se retirer dans l’intérieur du désert, poursuivi par le duc romain de Palestine ; saisi par el- Moundhir, il périt. Le roi de Perse Qobâdh avait été effrayé de l’importance prise par l’État de Hîra; il peut avoir déposé el-Moundhir et l’avoir remplacé par el-Hârith le Kindite ; Chosroès Ier, arrivant au trône, rétablit l’ancien ordre de choses avec d’autant plus de facilité qu’el-Moundhir semble avoir pris parti pour lui contre la secte des Mazdéldtes, soutenue par Qobâdh. L’ahsence d’El-Moundhir, guerroyant au loin, peut aussi avoir été mise à profit par les nouveaux venus. A la suite de leur défaite, les Kindites retournèrent dans le Sud, d’où ils étaient venus.
Trois de ses fils succédèrent à el-Moundhir : 'Amr, Qâboûs (Cambyse) eten-No'mân III. 'Amr avait pour mère une princesse de Kinda, Hind, d’où son surnom d’'Amr-ben Hind ; il fut appelé modarrit el-hidjâra « qui fait rendre desvents aux pierres » à cause de son caractère rude et énergique. Qâboùs lui succéda vers 569 et continua la lutte avec les Ghassânides ; il fut défait en 570 par el-Moundhir ben el- Hârith; il n’échappa au désastre qu’avec un petit nombre de
LES ROIS DE GHASSAN ET DE II IRA
compagnons. Une seconde campagne ne fut pas plus heureuse ; mais les trois ans pendant lesquels le roi de Ghassan, el-Moundhir, resta brouillé avec les Romains, servirent utilement Qâbous, qui poussa ses incursions jusqu’à Antioche. Après sa réconciliation à Roçâfa, el-Moundhir reprit la campagne, marcha sur Hîra et la brûla, en emmenant prisonniers les habitants (vers 578). Qâbous n’était plus roi : il avait été remplacé par son frère el-Moundhir IY, à sa mort (vers 573), mais non immédiatement, car un gouverneur perse avait dirigé l’Etat pendant un an. Si le frère de Qâbous n’avait pas été créé roi tout de suite, c’est que les habitants de Hîra le détestaient, surtout les chrétiens. Il disparaît vers 580, peutêtre dans une guerre, laissant le trône à son fils en- No'mân III, tant célébré parles poètes.
En-No 'mân, surnommé Abou-Qâbous, était d’une laideur remarquable ; il était roux et avait le visage tacheté ; mais on lui reprochait surtout d’être le fils de Salmâ, fille d’un simple orfèvre de Fadak près de Médine, probablement un juif, Wâïl ben 'Atîyya, de laquelle on disait qu’elle aurai" pu tout au plus espérer devenir la femme d’un tisserand ou d’un orfèvre au lieu de trôner dans le palais de Khawarnaq. Il avait des compétiteurs dans la personne de ses nombreux frères, surtout el-Aswad; aussi le trône resta-t-il quelques mois vacant; en-No'mân dut son succès final à la protection du poète chrétien 'Adî ben Zéïd el 'Ibâdi, qui était secrétaireinterprète du roi de Perse pour la langue arabe.
Il régna vingt-deux ans. Hamza Içfahânî rapporte qu’il prit Gircésium dans quelque campagne contre les Romains. Mas'oûdi le montre aux côtés de Ghosroès II à la bataille de Nahréwân perdue contre Behrâm-Tchoûbîn (590) et refusant de lui prêter son cheval. Il fut malheureux dans la lutte •contre les YarboiF, branche des Témîm ; dans une rencontre à Tikhfa, sur la route de Baçra à la Mecque, son fils Qâbous et son frère Hassân furent faits prisonniers; il fallut livrer mille chameaux ( diyat el-moloûk « rançon des rois ») pour les délivrer. C’était un tyran, qui avait un faible pour les femmes et les poètes.
Le mécontentement du roi de Perse ne tarda pas à éclater;
il ne pouvait pas lui pardonner de l’avoir abandonné sur le champ de bataille de Nahréwân; il résolut de se venger, non seulement en le détrônant, mais même en détruisant la la dynastie des Lakhmides, qu’il accusait de vouloir se rendre indépendante. En-No'mân ne se rendit pas tout d’abord à la convocation de son suzerain ; il commença par mettre en sûreté ses deux femmes Far'a et Zéïneb, toutes deux de la race de Tayy, ainsi que ses armes, chez les Tayy, mais ceux-ci l’éconduisirent et c’est dans une fraction des \Abs, puis chez les Banou-Chaïbân qu’il déposa ce qu’il avait de plus précieux; ensuite il se rendit auprès du roi, non pas de bonne grâce, mais parce qu’on l’y obligeait. Il fut jeté en prison, soit à Khâniqîn, soit à Sâbât près de Ctésiphon; cette prison était la ménagerie des éléphants, et le souvenir de ce détail a été conservé par un vers célèbre du poète Sélâma ben Djandal. G est là qu’il mourut, soit qu’il ait été foulé aux pieds par les éléphants, soit qu’il soit mort de la peste, ou même, comme le dit la chronique syrienne anonyme, qu’il y ait été empoisonné (vers 602). Son corps fut transporté à Hîra et enterré dans le couvent de Hind.
La chute d’en-No mân entraînait celle de la dynastie. Il fut. remplacé par un autre Arabe, il est vrai, mais de la race de Tayy, Iyâs ben Kabîsa, qui était chrétien, et à côté de lui an établit un fonctionnaire perse en qualité de résident. Il gouverna neuf ans; c’est pendant cette période qu’eut lieu la bataille de Dhou-Qâr.
Bataille de Dhou-Qar. — Chosroès II exigea du chef des Banou-Chaïbân, Hâni’, la remise des armes déposées par en-No mân; celui-ci refusa, et le roi de Perse lança une expédition contre lui. La cause de cette campagne peut être aussi bien les incursions des Bekrites sur le sol de l’empire perse après la mort d’en-No'mân. Quoi qu’il en soit, la rencontre eut lieu à Dhou-Qâr, dans la région de Koufa. Du côté des Perses combattaient les Bédouins vassaux de l’empire, les Taghlibites et les Iyâdites, sous le commandement d’Iyâs ben Kabîsa; les troupes perses étaient dirigées par leurs chefs, Hâmarz et Djalâbzîn; en tout trois mille Arabes et deux mille Perses. En face d’eux l’ensemble de la tribu
LES ROIS DE GHASSAN ET DE DIRA
de Bekr, sauf les Banou-Hanîfa; deux cents Témîmites prisonniers avaient demandé la permission de combattre à leurs côtés, tant à cause de leur haine pour les Perses que pour obtenir leur liberté; c’était Hâni’ qui commandait en chef.
La défaite des Perses fut éclatante ; célébrée dans le désert, elle montra que les Arabes pouvaient les vaincre e ne contribua pas peu à donner de l’audace aux premières entreprises des Musulmans. Elle se place comme date, entre 604 et 611. Aujourd’hui encore, les récits du Roman d’Antar qui la racontent la font vivre dans le souvenir du peuple arabe.
Iyâs perdit son gouvernement, et mourut; il fut remplact par un gouverneur perse, Âzâdh-beh, fils de Bâniyân, fils de Mihrboundâdh d1 Ramadan (de 611 à 628), qui s’y trouvait encore au moment de la conquête musulmane.
On connaît en outre un prince Lakhmide, c’est el-Moundhir ben en-No'mân el-Gharoûr, que les Arabes du Bahréïn mirent à leur tête quand ils se séparèrent de l’Islâm à ses débuts ; battus à Djowâthâ, leur chef périt dans la lutte ou dans la déroute (633).
Rois de Ghassan.
'Amr ben 'Àmir Mozaïqiyâ.
Djafna.
Abou-Chamir el-Hâritb ben 'Amr.
Djabala.
El-Hârith ben Djabala (vers 528-569).
El-Moundhir.
En-No'mân.
El-Hârith le jeune.
'Amr ben el-Hârith.
Rois de Hîra.
Mâlik ben Fehm.
‘Amr ben Fehm.
Djadhimat el-Abrach.
Lakhmides.
'Amr ben 'Adî.
Imrou-oul-Qaïs Ier, el-bèd ’ (328).
'Amr II.
(Aus ben Kallâm, Amalécite).
Iinrou-oul-Qaïs II.
En-No'mân Ier el-a'war (418). El-Moundhir Ier.
El-Aswad (462-482).
El-Moundhir II (482-489).
En-No'mân II (489-503).
Abou-Ya'foûr ben 'Alqama (503-505).
El-Moundhir III, fils de Mâ es-samâ (505-554).
'Amr ben Hind.
Qâboûs (vers 573).
El-Moundhir IY (vers 580).
En-No'mân III, Abou-Qâboûs (vers 602).
Tayy.
Iyâs ben Kabîsa.
LES ROIS DE GHASSAN ET DE HIRA
BIBLIOGRAPHIE
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