‹ Histoire des Arabes (volume 2)Chapitre 11 sur 28 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LA MECQUE AVANT MAHOMET

Généalogies des tribus arabes. — La valeur à attribuer aux listes généalogiques arabes est nulle; le seul fait à en retenir, et celui-là est indéniable, car il domine toute i’histoire des tribus nomades à l’époque de Mahomet, c’est l’existence de deux races rivales et ennemies, représentées par deux héros mythiques éponymes, 'Adnân et Qahtân. Les noms de leurs descendants fictifs ne représentent probablement pas des personnages ayant existé réellement ; mais il faut les connaître si l’on veut se rendre compte de la manié; e dont les Arabes du sixième siècle de notre ère se représentaient les rapports de parenté existant ou censés exister entre les diverses tribus nomadisant sur le sol de la péninsule, et qu’on savait pour la plupart ne pas occuper, à cette époque, leur habitat primitif, celui où la légende les avait primitivement fixés. Si l’on ne s’est pas assimilé ces rapports, on ne peut comprendre les combats et les batailles que se livrent entre eux les Bédouins, et dont quelques-uns sont des faits historiques considérables ; nous en avons des témoignages formels pour le siècle qui précéda Mahomet,, pour les trois siècles suivants et pour le dix-neuvième siècle.

Les tribus dites arabisées (mosta'riba), représentant un flot d’immigrés venus des plaines de la Chaldée, se rattachent à Adnân auquel on donne artificiellement pour ancêtre Ismaël, fils d’Abraham et de l’esclave égyptienne Agar.

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Ce rattachement cT'Aclnân à la migration des Abrahamide& ne peut être qu’une explication relativement récente, et on n’y peut voir tout au plus que le désir de rattacher l’histoire des Arabes à celle des Israélites, idée qui ne peut être née que du temps de Mahomet et dans le cerveau de quelqu’un de ses disciples; ce rattachement n’aurait eu aucun sens pour les Arabes païens.

'Adnân eut pour fils Ma'add, dont le nom était connu de l’historien byzantin Procope [de bello Persico , éd. Bonn,. 1833, I, p. 100) qui fait mention des Arabes Maciddênoi comme étant une race de Sarrasins établie au nord des Homérites ou Himyarites du Yémen. Procope est mort en 565 de notre ère ; donc au siècle précédant la mission de Mahomet, un grand groupe de tribus arabes se rattachait à Ma'add, fils d’ 'Adnân. Ce groupe se divise en quatre sousgroupes : Nizâr, Qodâ'a, Qonoç et Iyâd. Les Yéménites ont toujours prétendu que Qodâ'a descendait d’Himyar; c’est dire qu’on ne savait plus si la tribu de ce nom était arabe du sud ou du nord ; chacun la rattachait à son parti. Ce dissentiment des généalogistes est précieux; car là où il ne se produit pas, on peut admettre que les généalogistes du premier siècle de l’hégire, qui avaient une grande connaissance des légendes courant dans les campements nomades, ont raison dans le classement qu’ils ont fait des origines des groupements bédouins.

Ma'add est le père de Nizâr, c’est-à-dire de l’ancêtre éponyme des grands groupes de l’Arabie du nord à la même époque; il eut quatre fils, Rabî'a (surnommé al-Faras), Aumân, Iyâd, Modar. Rabî'a et Modar donnèrent leurs noms à des divisions géographiques de la Mésopotamie et de la Syrie du nord (« diyâr RabVa , diyâr Moclar ) qui disparurent depuis ; mais un descendant du premier, Bekr, vit son nom passer à la région qui a pour capitale Amide [diyâr Bekr ) et cette appellation est restée à cette dernière ville, qui ne porte plus aujourd’hui que le nom de Diarbékir, prononciation turque des mêmes mots.

Les descendants d’Iyâd et d’Aumân se multiplièrent dans le Yémen et dans l’Iraq; à Rabî'a se rattachent les 'Abd-el-

Qaïs, qui plus tard émigrèrent dans le Bahréïn; les 'Anézé, qui occupent aujourd’hui en grande partie le désert de Syrie; les Banou-Bekr, dont il vient d’être question, et les Banou- Wàïl, groupement nombreux dont le nom revient fréquemment dans l’histoire des journées des Arabes.

De Modar descendent entre autres, par l’intermédiaire de son fils ‘Aïlân en-Nâs, les tribus de Qaïs, de Ghatafân, de •Soléïm, de Hawâzin, de Thaqîf; et par l’intermédiaire de son autre fils el-Yâs et de son petit-fils Amir Tâbikha, celles «de Mouzaïna et de Témîm. Tous les descendants d’el-Yâs sont groupés sous le nom collectif de Banou-Khindif, Khindif «étant le nom de la femme d’el-Yâs. Cette dénomination est un des exemples sur lesquels s’appuie la théorie du matriarcat chez les Arabes.

Du fils aîné d’el-Yâs, Modrika, descend la tribu des Hodhéïlites ou Banou-Hodhéïl, qui fut fameuse, au sixième siècle, par ses poètes, dont les œuvres nous ont été conservées dans le recueil des poésies des Hodhéïlites; les restes de cette tribu habitent encore aujourd’hui dans les environs de la Mecque. Un autre fils de Modrika, Khozéïma, fut le père de Kinâna, d’Asad, d’Abou-Djodhâm Asada, et d’el-Haun; les descendants d’Asad s’établirent dans le Nedjd, près des montagnes Adjà et Selmà, furent ensuite chassés par les Banou-Tayy et se retirèrent sur les limites du Hedjâz. De Kinâna descendent en-Nadhr, Mâlik et Sihr, à qui se rattache la tribu célèbre dans le monde sous le nom de Qoréïch. Ce nom de qoréïch est le diminutif de qirch « requin » ; suivant Ibn-el-Kelbî, il n’a jamais été un nom d’homme, mais la désignation d’un groupe de familles; c’est un des points qui confirment le totémisme de Robertson Smith. Le souvenir, plus ou moins fabuleux, d’une grande lutte avec les Himyarites est resté attaché au nom de Fihr ; on donne même le nom du roi sabéen qui mena la guerre contre la Mecque, Hassan ben 'Abd-Kulâl ben Mothawwib Dhou-Horath. Fihr groupa une confédération qui comprenait, en outre des Qoréïchites, les tribus de Kinâna, de Khozéïma, d’Asad, de Djodhâm et autres; le roi sabéen fut défait, emmené prisonnier, mis en liberté au bout de trois ans

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après payement de la rançon, et mourut sur le chemin du Yémen, en rentrant dans son pays.

A Ka'b, fils de Lo’ayy, fils de Ghâlib, fils de Fihr, se rattache la branche des Qoréïchites appelés Qoréïchites d'el- Batâh ou el-Batâïh, parce qu’ils demeuraient dans la partie basse de la vallée de la Mecque. D’Adi, fils de Ka'b, descendait Omar, fils d’el-Khattâb, le second khalife.

Histoire primitive du groupe Qoréichite. — Kilâb (dont le nom était proprement Hakam ou Orwa), fils de Mourra, fils de Ka'b, eut à son tour pour fils Qoçayy; autour de ce nom se groupe tout un cycle de légendes relatives à une révolution dans l’organisation du temple de la Mecque, la Ka ba ; ces légendes n’ont rien de mythique et se rapportent très probablement à un fait historique qui, n’étant pas fixé par l’écriture, a pris le caractère vague des traditions transmises oralement. Quoi qu’il en soit, voici ce qu’au premier siècle de l’hégire on croyait encore savoir sur Qoçayy: celuici s’appelait proprement Zéïd; sa mère Fâtima, à la mort de son père Kilâb, se remaria avec un Rabî'a de la tribu de Qoçlâ'a, qui l’emmena sur les confins de la Syrie, ainsi que Zéïd, alors en bas âge; et le surnom de Qoçayy lui aurait été donné parce qu’il aurait grandi loin de son pays natal- Devenu jeune homme, il revint s’établir à la Mecque, fut le gendre de Holéïl ben Hobchiyya, de la tribu de Khozâ'a, alors chef de la Mecque et directeur des cérémonies du pèlerinage, acquit une influence considérable et conçut le projet de s’emparer de la Ka'ba en l’enlevant aux tribus de Khozâ'a et de Bekr; il s’allia avec ses cousins les Banou- Kinâna, ravit à Abou-Ghobchan les clefs de la Ka'ba que lui avait remises Holéïl devenu vieux, expulsa les Khozâ'a de la Mecque et réunit toutes les tribus Qoréïchites sous son commandement; il partagea entre elles les quartiers de la ville abandonnés par les expulsés, ainsi que les vallées avoisinantes, et reçut pour cela le surnom de ModjammiQ « celui qui réunit, rassemble ». Les Banou-Çoûfa, rameau collatéral des Qoréïchites, apparenté de longue date avec les Djorhomites, que la légende dit avoir occupé le territoire de la Mecque avant l’établissement d’Ismaël et de ses des-

cendants, étaient alors en possession de Yidjâza (littéralement « permission, licence »), droit qui consistait à diriger les cérémonies finales du pèlerinage, à guider les pèlerins au mont 'Arafa et au jet de pierres de Mina. Qoçayy profita du pèlerinage pour en venir aux mains avec la tribu de Çoûfa et lui arracher de vive force le droit de Yicljâza ; on se battit, mais comme la lutte dura longtemps, elle se termina par un arbitrage qui donna raison à Qoçayy.

Avant l’organisation de Qoçayy, trois séries de droits étaient attachées à la possession de la Ka'ba, et la tradition en fait même remonter l’existence jusqu’aux Djorhomites, par conséquent avant l’établissement en Arabie des descendants d’Ismaël. C’étaient : 1° Yidjâza dont nous venons de parler et qui était entre les mains de la tribu de Çoûfa; "2e Yifâda , droit de conduire les pèlerins, le matin du jour du sacrifice, de Mouzdalifa à Minà, que possédait la tribu de Zéïd ben ‘Adwân; 3° le nas? « intercalation », droit de fixer l’époque des mois sacrés pendant lesquels s’opérait le pèlerinage, et d’intercaler un mois supplémentaire à l’année lunaire, quand c’était nécessaire pour la faire concorder avec l’année solaire et ramener le pèlerinage à la même saison. Ce droit appartenait héréditairement à la famille d’el-Qalammas, qui formait ainsi un collège de prêtres calculateurs et astronomes, en possession héréditaire de tables de calcul dont l’origine doit peut-être remonter aux travaux astronomiques des collèges de prêtres chaldéens. L islamisme a fait totalement disparaître la charge de nasî\ considérée comme une pratique abominable du paganisme, en substituant l’année lunaire absolue à l’année luni-solaire des anciens Arabes, de sorte que le pèlerinage tombe maintenant dans toutes les saisons de l’année, en une série qui recommence tous les trente ans.

Devenu maître de la Mecque, Qoçayy réunit entre ses mains six différentes charges, dont l’occupation faisait de lui et de sa famille les véritables souverains du territoire sacré. Ces charges sont celles qui sont appelées hidjâba , surveillance du temple et garde des clefs de la Ka ba, siqâya ou droit d’abreuver les pèlerins et de leur vendre l’eau

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apportée du puits d’Adam {kurr Adam ) dans une vallée du mont Hirâ et de l’étang de Khoumm, rifâda , distribution aux pèlerins des vivres fournis par la contribution volontaire des Qoréïchites, dâr en-nadwa , maison du conseil, où se décidaient certaines affaires de la communauté et se pratiquaient certains rites sociaux, liwâ, droit de porter l’étendard à la guerre et de le conserver en temps de paix, qiyâda , le commandement de l’armée en temps de guerre. Les anciens offices paraissent être restés entre les mains des familles et des tribus qui les possédaient; ainsi celui de Yidjâza , que Qoçayy semblait avoir arraché des mains des Banou-Çoufa, resta au pouvoir de ceux-ci jusqu’à leur extinction totale; Yifâda continua d’être pratiqué par la famille d’'Adwân; l’intercalation resta livrée aux calculs des Banou Mâlik ben Kinâna.

Qoçayy introduisit un certain nombre d’innovations, telles que d’allumer un feu à Mouzdalifa, lorsque les pèlerins quittaient 'Arafa au milieu de la nuit, et chargea sa propre famille de son entretien. Il fît dégager la Ka ba des arbres qui l’entouraient; et comme les Qoréïchites, arrêtés par un respect superstitieux qui les empêchait de toucher à tout ce qui se trouvait dans le hitnâ ou territoire sacré du temple, hésitaient à sacrifier ces arbres, Qoçayy prit en mains une hache et porta les premiers coups.

Dans le dâr en-nadwa , ou maison du conseil, se réunis^ sait le Sénat des Qoréïchites, composé exclusivement de membres de cette famille ayant au moins quarante ans. Quand une jeune fille devenait nubile, on l’y conduisait pour déchirer sur son corps la chemise dite el-midra' que les fillettes portaient avant cet âge. L’étendard y était conservé, et c’était un des descendants de Qoçayy qui le portait à la guerre. La création de cette « maison commune » fît de la Mecque, qui n’était alors qu’un sanctuaire entouré de demeures éparpillées, une cité, de sorte que l’on a pu dire que Qoçayy fut le véritable fondateur de la Mecque. La tradition dit aussi qu’il fit creuser le puits appelé el-'Adjoûl, le premier qui fut établi à la Mecque ; il n’y avait auparavant que des citernes.

Qoçayy mourut à un âge très avancé et fut enterré à el- Hadjoûn, où sa tombe devint plus tard un lieu de pèlerinage fréquenté. Il laissa quatre fils, Abd-ed-Dâr, 'Abd-Manâf, 'Abd-el-'Ozzà, 'Abd-Qoçayy, et une fille, Barra. 'Abd-ed-dâr, le fils aîné, succéda aux principales charges assumées par son père ; ses descendants étaient encore, au temps de Mohammed, en possession de la garde de l’étendard, et à la bataille d’Oliod ce furent les Banou 'Abd-ed-Dâr qui tenaient en mains le drapeau des Qoréïchites. Toutefois 'Abd-ed-dâr, qui était d’un naturel faible, ne tarda pas à être supplanté par le second fils de Qoçayy, Abd-Manâf, qui exerça le pouvoir effectif tout en laissant à son aîné l’éclat nominal des titres. Les choses étant ainsi réglées, la cité resta en paix jusqu’au moment où les quatre fils d’ 'Abd-Manâf, nommés 'Abd-Chems, Hâchim, el-Mottalib et Naufal, s’entendirent pour enlever aux descendants d’ 'Abd-ed-dâr les charges qui faisaient la richesse de la contrée et de ses habitants. La guerre civile allait éclater; des conjurations avaient eu lieu; la famille d’ Abd-Manâf s’était rendue à la Ka ba avec un vase rempli de parfums, et y fit prêter serment à ses confédérés en plongeant la main dans le vase et en la portant ensuite sur la pierre noire de ce temple, d’où leur surnom de motayyaboûn (parfumés). Celle d’ 'Abd-ed-dâr procéda de même avec un vase rempli de sang; eux et leurs confédérés y trempèrent leurs mains qu’ils appliquèrent ensuite sur les murs de la Ka ba. Tout était donc prêt pour une lutte longue et sanglante, lorsqu’un traité intervint, en vertu duquel les droits contestés furent partagés : les Banou 'Abd-ed-dâr restèrent investis des charges de la salle du Sénat, de la garde de l’étendard et de celle des clefs du temple ; la famille d’ 'Abd-Manâf dut se contenter de celles d’abreuver et de nourrir les pèlerins ; c’est celle qui, moins honorifique, rapportait davantage. Ce traité resta en vigueur jusqu’au temps de l’islamisme.

Pour expliquer comment les charges laissées à 'Abd- Chems, fils aîné d’'Abd-Manâf, passèrent de ses mains dans celles de son frère cadet Hâchim, on a prétendu qu’il voyageait beaucoup et qu’il demeurait peu à la Mecque, de sorte qu’il fut contraint de remettre à son frère les pouvoirs qu’il

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avait réussi à se faire attribuer. Quoiqu’il en soit, c’est Hâchim qui prend le dessus dans les souvenirs historiques des Qoréïchites. Hâchim était un surnom; il s’appelait proprement 'Amr, mais il fut surnommé hâchim « celui qui émiette », parce qu'il fut le premier à émietter du pain dans le bouillon, en une année de disette. C’était un grand organisateur de voyages; il établit un service de chameaux formant deux caravanes, l’une qui se rendait chaque année, pendant l’été, en Syrie et aboutissait à la mer à Gaza en Palestine, l’autre qui partait l’hiver pour le Yémen et même, •dit-on, l’Abyssinie. Pour assurer la sécurité de son commerce, il conclut des arrangements avec les phylarques grecs de la frontière de Syrie, les Ghassânides; de son côté \4bd-Chems fît un traité avec le Négus, et Naufal obtint des Sassanides l’autorisation d’introduire sur le territoire de l’empire perse les marchandises qu’il apportait d’Arabie. Les quatre frères acquirent par ce moyen des richesses considérables.

Pendant qu’il se rendait en Syrie, Hâchim, passant à Yathrib (Médine), y épousa Salma bent Amr ben Zéïd, de la tribu d’en-Nadjdjâr, à la condition, disent les auteurs, qu’elle ferait ses couches dans sa patrie. Gela veut dire, .ainsi que Pa montré Robertson Smith, que Hâchim, comme beaucoup d’autres voyageurs le feront meme sous la loi de l’islamisme, avait conclu avec elle un contrat de mariage temporaire ( moVa ) en vertu duquel la femme restait dans sa tribu au lieu d’en sortir pour entrer dans celle de son mari, les enfants à venir étant à la charge de la communauté ou de la tribu de la mère, et n’ayant pas la possibilité de rechercher une paternité toujours incertaine. Hâchim mourut au cours de ce même voyage, à Gaza, à l’âge de vingt ou de vingt-cinq ans; il lui était né un fils, connu dans l’histoire sous le nom d’Abd-el-Mottalib, mais auquel on avait donné le surnom de Chéïbat el-Hamd, « la canitie de la louange », parce qu’il était né avec des cheveux blancs, la seconde partie du nom étant destinée à détourner le mauvais œil de cette particularité rare et de nature à frapper vivement l’imagination d’un peuple primitif.

Chéïba fut élevé à Yathrib auprès de sa mère, mais il savait quel était son père, et il avait coutume de se glorifier de sa descendance mecquoise, lorsqu’il jouait avec des enfants de son âge à lancer des javelots, par ces mots : « Je suis le fils de Hâchim; je suis le fils du prince d’el-Bathâ ». El- Bathâ, « la région marécageuse », désigne les bas quartiers de la Mecque, habités par les familles Qoréïchites. Il avait sept ou huit ans lorsqu’un homme des Banou’ 1-Hârith ben ‘Abd-Manâf l’entendit prononcer ces paroles : de retour à la Mecque, il en informa el-Mottalib, qui n’eut pas de cesse qu’il n’eût ramené son neveu avec lui ; et, comme sa mère aurait refusé de le laisser partir, il l’enleva sur son chameau. A la Mecque, on lui demanda qui était ce garçon : il répondit que c’était un esclave qui lui appartenait, et de là vient l’appellation commune d’'Abd-el-Mottalib qui remplaça totalement le nom de Chéïba.

Telle est la tradition, qui semble avoir été inventée pour expliquer ce nom inusité d’'Abd-el-Mottalib. En effet, dans l’usage des peuples sémitiques, les noms formés avec 'Abd, « esclave », sont des noms théophores, c’est-à-dire que le second terme du nom composé est celui d’une divinité; or, il n’y a point eu de divinité arabe du nom d’el-Mottalib, qui est au contraire un nom d’homme, celui que portait précisément l’oncle paternel de Chéïba. Il se pourrait donc fort bien que Chéïba fût un étranger, réellement esclave d’el- Mottalib, et introduit par celui-ci dans la communauté mecquoise; ses capacités, ses talents le mirent en vue. C’est possible, mais ce n’est qu’une supposition.

Naufal, frère de Hâchim, s’était approprié les biens laissés par celui-ci, mort si jeune au cours de ses voyages en Palestine. Quand el-Mottalib ramena de Yathrib ce garçon qu’il prétendait son neveu et qu’on appelait son esclave, Naufal refusa de le reconnaître, et el-Mottalib ne trouva aucun appui chez les gens de la Mecque; il dut recourir à l’aide de la tribu de la mère de Chéïba, ceux que, d’après l’usage arabe,, on appelle « les oncles maternels », et Abou As'ad ben Odas des en-Nadjdjâr se rendit à la Mecque à la tête d& quatre-vingts cavaliers; sur les menaces qu’il lui fit, NaufaL

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consentit à rendre à Chéïba les biens de son père. Une autre version affirme que cette lutte avec Naufal n’eut lieu qu’après la mort d’el-Mottalib, et c’est plus vraisemblable si l’on admet que Chéïba n’était qu’un étranger, un esclave peutêtre affranchi et parvenu peu à peu à une grande situation.

Le principal titre de gloire d’ Abd-el-Mottalib est d’avoir retrouvé la source de Zemzem et d’avoir ainsi rendu le plus éminent service aux habitants de la Mecque, qui ont toujours souffert du manque d’eau. Ce serait un songe qui lui aurait suggéré l’idée de creuser là où il le fit. Quoi qu'il en soit, le point indiqué étant situé entre les deux idoles Isâf et Nâïla, il n’allait pas sans difficulté d’y fouiller la terre. Il fallait que l’autorité d’ 'Abd-el-Mottalib sur ses concitoyens fût déjà considérable pour qu’il y pût procéder sans difficultés.

Les travaux mirent au jour des antiquités indiquant que l’endroit était fréquenté de longs siècles auparavant, et la tradition populaire fit remonter au peuple de Djorhom, que l’on dit avoir occupé ce site avant l’immigration d’Ismaël, les objets qu’on y trouva. C’étaient deux gazelles d’or, qui furent ensuite clouées sur la porte de la Kaba, des sabres dits qalaî , des cottes de mailles et le reste d’un trésor que l’on voulut attribuer au dernier chef djorhomite, mort cinq siècles auparavant. Les Qoréïchites contestèrent les droits de propriété acquis à Abd-el-Mottalib par sa trouvaille ; on dut recourir au tirage au sort par le moyen des flèches pour fixer les parts. Par un bonheur inconcevable, ces parts furent attribuées par le hasard les unes au sanctuaire, les autres à 'Abd-el-Mottalib, de sorte que les Qoréïchites n’y gagnèrent rien.

La découverte de la source de Zemzem enrichissait du coup 'Abd-el-Mottalib, puisqu’elle lui mettait en mains une marchandise des plus nécessaires à l’entretien des pèlerins ; aussi fit-il construire un abreuvoir destiné à faciliter la distribution de l’eau. L’opposition des Qoréïchites ne dura pas longtemps et bon gré, mal gré, le droit d’abreuver les pèlerins avec la nouvelle source lui fut reconnu.

Au moment de la découverte de Zemzem, 'Abd-el-Mottalib n’avait qu’un fils, el-Hârith, né de Samrâ bent Djondab ; depuis cet événement il lui en naquit plusieurs, entre autres 'Abdallah, né de Fâtima bent 'Amr, de la famille de Makhzoûm, lequel fut le père de Mahomet. De la même femme naquit encore Abou-Tâlib, dont le nom propre était 'Abd- Manâf ; de Notéïla bent Djénâb, il eut el-'Abbâs; de Hâla bent Ohéïb,, Hamza; de Lobna bent Hâdjir, Abou-Lahab 'Abd-el-'Ozzà; en tout dix-huit fils et filles. Des doutes sérieux se sont élevés à propos du nom même d’ Abdallah, donné à un des fils d’Abd-el-Mottalib. C’est la première fois que I on rencontre, chez les Arabes païens, un nom théophore dont le second terme est Allah : 'Abd-Allah « esclave d’Allah ». Le nom d’Allah figure bien dans les inscriptions çafaïtiques, mais seulement à titre d’invocation. D’un autre côté 'Abd-el-Mottalib, né et élevé à Yathrib, ville peuplée de Juifs, avait apporté avec lui des habitudes d'esprit et des rites religieux inconnus aux Mecquois ; c’est à lui qu’on attribue la coutume du tahannouth (forme dialectale pour tahannouf , «faire le hanîf , le solitaire chrétien »), qui consistait à se retirer sur les pentes désertes du mont Hirâ pendant le mois de ramadan, et à faire en même temps des distributions d’aliments aux pauvres : coutume chrétienne que nous verrons plus loin jouer un rôle important tout au début de l’histoire du prophète. 'Abd-el-Mottalib peut avoir apporté avec lui ce vocable d'Allah attesté sur les monuments du désert de Syrie et l’avoir donné à un de ses fils ; mais l’existence même de cet 'Abdallah n'est pas autrement certaine.

La légende rapporte que pendant qu’il procédait aux fouilles de Zemzem, 'Abd-el-Mottalib fit vœu de sacrifier à la divinité, quand il aurait atteint le nombre de dix enfants mâles (il n’avait alors encore qu’un fils, el-Hârith), un de ces dix fils. Quand il vit sa postérité atteindre ce chiffre et que ces enfants furent devenus grands, il leur apprit le vœu qu’il avait formé dans des moments difficiles, et les enfants admirent que le sort décidât entre eux celui qui devait être sacrifié. On se rendit à la Ka'ba, et là, en présence de l’idole

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Hobai, on tira au sort par le moyen accoutumé des flèches; le hasard désigna Abdallah. C’était le fils préféré d’ 'Abdel-Mottalib, et il ne put se résoudre à le tuer; on lui conseilla d’aller consulter une devineresse qui habitait Khéïbar* ville juive; cette devineresse était probablement israélite ; elle- indiqua le moyen de sortir de la difficulté ; ce procédé consistait à tirer au sort entre 'Abdallah et un lot de dix chameaux, et de renouveler l’opération autant de fois que le sort ne favoriserait pas le jeune homme. Celui-ci avait contre lui une série noire : il n’échappa à la mort qu’à la dixième fois, de sorte que cent chameaux, sacrifiés en hécatombe* furent le prix du sang dont fut payé le rachat de sa vie. Un festin auquel on convia tous les Qoréïchites utilisa la viande ainsi abattue.

'Abd-el-Mottalib se préoccupa ensuite de choisir une épouse pour son fils miraculeusement sauvé, et il fit choix d’Amina bent Wahb, fille du chef de la famille des Banou-Zohra. C’était une poétesse, dont on a conservé des marâthi ou hymnes funéraires, qui ne sont cités, il est vrai, que par des auteurs relativement récents ; ce détail est donc sujet à caution. Ce mariage ne dura pas longtemps, car 'Abdallah, voyageant pour affaires de commerce, s’était rendu en Syrie avec la caravane ; à son retour, il tomba malade à Yathrib et y mourut à l’âge de trente ans, sans avoir revu sa femme, qu’il avait laissée enceinte du futur prophète Mahomet. Il avait peu de biens; une esclave abyssine* Omm-Aïman Baraka, cinq chameaux et quelques pièces de menu bétail. D’ailleurs le soin de pourvoir à l’entretien de sa veuve et à l’éducation de son fils posthume allait incomber à 'Abd-el-Mottalib.

lIJSTOin,E ®ES ARABES

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