CHAPITRE YI
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Rien de plus incertain que la chronologie de cette époque. La tradition musulmane s’est plu à la reconstituer de toutes pièces, d’après des témoignages vagues, dont pas un seul n’émane d’un témoin oculaire, pas même d’un contemporain. Suivant les historiens arabes, Mahomet est né l’année de l’éléphant. Nous avons déjà vu ce que c’est que l’année de l’éléphant. C’est la date d’une expédition des Abyssins dans le cœur de l’Arabie. Elle est mentionnée dans un des plus anciens chapitres du Qorân (CY, soûrat-el-fil ) : a N’as-tu pas vu comment ton Seigneur a traité les compagnons de l’éléphant ? N’a-t-il pas égaré leurs embûches ? Il a envoyé contre eux des oiseaux abâbîl , qui leur lançaient des pierres de terre sigillée, et il les a rendus comme du blé vert (à demi) dévoré. » Cette campagne est probablement un épisode de la lutte entreprise par les Abyssins, sur les suggestions de l’empire byzantin, contre les Perses Sassanides. Un passage de l’historien Procope (1) nous apprend que peu de temps avant la cinquième année du règne de Justinien, vers 530 après J.-C., eut lieu la conquête du Yémen par les Abyssins et que quelques années plus tard l’empereur byzantin envoya un ambassadeur, nommé Julien, à l’effet de pousser les Abyssins à faire la guerre aux Perses en attaquant leurs possessions de l’Euphrate par le sud, tandis que Justinien les
(1) De Beïlo Pc 'sico, I, p. 20.
attaquerait par le nord. C’est en 540 qu’éclata la grande guerre entre Justinien et Chosroès Ier Anôchè-Réwân, qui fut désastreuse pour les Romains. Abraha, roi abyssin du Yémen, se décida à obéir aux instances de l’empereur de Byzance, et se mit en marche vers le nord, dans le dessein probable de remonter par la route commerciale de la Mecque jusqu’à l’endroit où il pourrait, en descendant le creux naturel de la vallée du Wâdi’r-Romma, atteindre les territoires perses de la Babylonie. Les Abyssins, n’ayant pas de navires, ne pouvaient songer à naviguer sur le golfe Persique pour débarquer dans la région du Chatt el-'Arab. La seule voie ouverte était la route de terre. L’historien grec nous apprend qu ayant à peine commencé à se mettre en route, Abraha revint en arrière subitement. Il est possible qu’une maladie épidémique, par exemple la variole (cette explication rationaliste remonte aux premiers temps de l’exégèse coranique), ait décimé l’armée abyssine et contraint son chef à la retraite : les Arabes du Hedjaz auraient expliqué les pustules et les vacuoles qui leur succèdent par des empreintes de pierres de fronde en terre sigillée, lancée par des oiseaux abâbîl\ c est cette légende que nous aurait conservé le Qorân.
Une autre source, les vers d’Ibn ez-Ziba'ra cités par Ibn- Hichâm(p. 38), ne fait pas mention de pierres et parle d’un vent impétueux que Dieu envoya contre eux et qui les dispersa comme un troupeau de moutons. Quant à la présence d’un éléphant dans l’armée abyssine, animal dont la vue devait plonger les Bédouins dans un étonnement profond, elle est certaine; nous avons dans le texte du Qorân l’écho d’un fait réeL S expliquer comment cet éléphant avait été amené de l’Inde est assez difficile; ce serait plutôt un éléphant d’Afrique, variété que 1 on sait avoir été, à certaines époques historiques, domestiquée et dressée à la guerre.
On a même pensé que l’armée d’Abraha pouvait avoir été appelée « armée de l’éléphant» parce qu’elle aurait eu pour enseigne la représentation d’un de ces pachydermes : mais ce n’est qu’une supposition sans fondement. Il faut un fait étrange pour frapper l’imagination populaire; la naissance
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d’une légende s’explique si Abraha — nous ne savons par quel moyen — a réussi à conduire un éléphant jusqu’aux environs de la Mecque ; un objet de métal découpé, fixé sur une hampe de drapeau, aurait difficilement provoqué la création de l’expression açhâb-el-fil « les compagnons» ou «les possesseurs de l’éléphant ».
Si la guerre de l’éléphant fait partie de la série de campagnes entreprises par Justinien contre les Perses, elle ne saurait descendre plus bas que la date où cessent ces campagnes, 562. Mahomet n’est donc pas né l’année de l’éléphant, comme se le sont imaginé les Musulmans. Le prophète étant mort en 632 à l’âge de soixante à soixante-trois ans, il devra être né vers 570, date le plus généralement adoptée. La tradition ordinairement admise le fait venir au monde un lundi du mois de rébL Ier, dans la nuit du 11 au 12; mais il n’y a aucune raison de considérer cette indication comme exacte. Les contemporains n’ont pas su, et lui-même ne savait peut-être pas le jour exact de sa naissance. Dans une société où Pétat civil est inconnu, des recherches de ce genre sont parfaitement oiseuses. Ce n’est que bien plus tard que les Musulmans ont voulu préciser les débuts de l’histoire du prophète, mais ils n’y sont point parvenus.
Les circonstances qui entourèrent la naissance du prophè te ont un caractère légendaire qui doit les faire rejeter. Tout cela est absolument obscur. On raconte que la naissance ayant eu lieu au milieu de la nuit, le nouveau-né fut jeté sous un chaudron pour attendre le jour, et l'on ajoute que c’était la coutume des Arabes païens, quand un enfant naissait pendant la nuit, de l’abandonner ainsi jusqu’au matin ; le chaudron était probablement destiné à le protéger contre les djinns; mais ce détail, qui ne se trouve que dans les biographies d’Ibn-Sad, à qui l’auteur du Livre de Ici Création Laura sans doute emprunté, peut avoir été inventé pour amener et rendre plus vraisemblable le récit du premier miracle du prophète : au matin, le chaudron était fendu* et l'enfant, les yeux ouverts, regardait le ciel.
Dès que l’enfant eut vu le jour, Âmina fit appeler son beau-père Abd-el-Mottalib, qui emporta, prétend-on, le
nouveau-né à la Iva'ba pour y remercier le dieu Ilobal de la naissance de son petit-fils. C’est lui qui lui donna son nom ; il l’appela Qotham, du nom d’un de ses fils à lui, mort trois ans auparavant; ce n’est que plus tard — quand? pourquoi ? à quelle occasion ? on l’ignore — que le futur prophète fut nommé Mohammed « le loué », qui n’est qu’un surnom, un sobriquet devenu nom propre. Cette appellation de Mohammed ne figure que quatre fois dans le texte du Qorân, et encore dans des passages qui ont paru provenir d’interpolations, selon l’opinion de critiques autorisés; toutefois il est à noter qu’on la trouve dans le texte du traité d’Hodéïbiya. Le prophète est encore appelé Ahmed « le plus louable » par le texte sacré, simple variante de l’appellation de Mohammed. Le nom véritable du législateur du monde musulman restera probablement toujours inconnu.
La mère ne pouvait nourrir l’enfant ; il fallut se procurer une nourrice. On le confia tout d’abord aux soins de Thowéïba, affranchie d’Abou-Lahab, fils d’'Abd-el-Mottalib, mais il ne fut pas facile de trouver une personne voulant se charger du nourrisson, car il était orphelin de père, et les Bédouines qui venaient à la ville chercher des clients s’attendaient à des cadeaux d’usage, qu’elles ne pouvaient espérer d’une mère dans la gêne. Halîma, fille d’Abou-Dho’éïb 'Abdallah ben el-Hârith, mariée à el-Hârith ben 'Abd-el-'Ozzà, tous deux de la tribu des Banou-Sa'd ben Bekr, était restée à la Mecque sans trouver l’emploi de son lait; elle se décida à emmener l’enfant et à l’élever dans son campement. Mahomet resta deux ans au désert ; au bout de ce temps Halima le ramena à la Mecque. La légende prétend que les bienfaits célestes s’étaient répandus sur la tribu des Banou- Sa d, et que ceux-ci auraient voulu garder l’enfant; ils supplièrent la mère de le leur laisser, et comme le séjour dans l’air pur du désert lui avait fait du bien, elle consentit à ne pas le reprendre encore. C’est pendant ce second séjour qu’une légende place la visite de deux anges vêtus de blanc qui saisirent Mahomet à l’improviste, lui ouvrirent la poitrine, tirèrent du cœur une tache noire et lui lavèrent le corps avec un peu de neige qu’ils avaient apportée avec eux. L’origine
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de cette légende remonte à un passage du Qorân (XGIY, 1) où Dieu dit : « Ne t’avons-nous point dilaté la poitrine ? » Les parents nourriciers, effrayés par ce phénomène, que leur racontaient leurs autres enfants, et craignant que celui qui leur était confié ne fût la victime de quelque djinn, le reconduisirent subitement à sa mère, par peur qu’il ne lui arrivât quelque malheur : Amina n’eut pas cle peine à faire avouer à Halîma le motif superstitieux pour lequel elle lui avait ramené l’enfant.
A l’âge de six ans, Mahomet fut emmené à Médine par sa mère Amina pour y rendre visite aux oncles maternels de ■feu son mari 'Abdallah et rendre un pieux devoir à la tombe de celui-ci. Une esclave abyssine, Omm-Aïman, s’occupait
de l’enfant pendant le voyage. Au retour, Amina tomba malade à el-Abwâ, et y mourut. Omm-Aïman ramena seule l’orphelin à la Mecque. 'Abd-el-Mottalib, son grand-père, restait pour s’occuper de son éducation, mais le jeune Mahomet ne jouit pas longtemps de sa protection ; il avait de huit à dix ans quand il le perdit, et son oncle Abou-Tâlib 'Abd- Manâf se chargea alors de l’entretenir. C’était un homme de nature douce, et c’est sans doute ce qui décida 'Abd-el-Mottdib à lui confier le jeune orphelin; mais il était pauvre et chargé d’une nombreuse famille. Il est impossible de se rendre compte pourquoi certains enfants d’ Abd-el-Mottalib étaient pauvres et d’autres riches, car la fortune du père devait être partagée à peu près également entre eux ; il faut admettre que cette fortune n’était peut-être pas aussi considérable qu’on l’imagine. La division des charges entre ses divers fils et le jeune âge de la plupart d’entre eux firent que la famille de Hâchim perdit une grande partie de son influence et fut remplacée par celle des fils d’Oméyya, dont le plus important était Harb.
Abou-Tâlib, dans le désir de voir augmenter ses profits, se résolut à prendre part aux caravanes qui se rendaient chaque année en Syrie, et l’on prétend que son neveu et pupille, alors, dit-on, âgé seulement de neuf ans, le conjura de l’emmener avec lui. C’est pendant ce voyage que la caravane, ayant campé auprès de l’ennitage d un moine chré-
tien, nommé Bahîrâ, celui-ci, qui avait lu dans un livre très ancien les destinées futures de l’enfant, prépara un repas pour les voyageurs et les invita à y prendre part, ce qui surprit fort les anciens de la bande, qui ne l’avaient jamais vu se déranger pour eux ; ceux-ci laissèrent le jeune Mahomet à la garde du camp, mais l’ermite s’aperçut qu’ils ne l’avaient pas amené, le fit venir et l’embrassa avec la plus grande tendresse. Il le questionna, et trouva ses réponses conformes à ce qui était écrit dans le vieux livre. Alors il le recommanda chaudement à son oncle, disant qu’il était prédestiné à un grand avenir, et qu’il eût à prendre garde aux Juifs qui lui auraient fait le plus grand mal s’ils avaient connu qui il était.
Cette historiette n’a absolument aucun fondement historique. Le nom de Bahîrâ provient de certains passages de la Bible hébraïque appliqués à Mahomet, plus tard, par des Juifs convertis. D’autres traditions donnent comme nom du moine Djordjîs (Georges) ou Serdjâs (Serge) ; quant au nom de Nestoûr (Nestor), qui désigne sans doute un chrétien nestorien, c’est probablement tout ce qui est à retenir de la légende ; seulement ce nom s’applique à un doublet que nous allons voir un peu plus loin, l’histoire des voyages en Syrie pour le compte de Khadidja. Au lieu de faire des voyages en Syrie, Mahomet paraît avoir passé son enfance à la Mecque, sans en sortir autrement que pour aller paître, sur les plateaux des environs de la ville, des troupeaux appartenant à ses parents ; ce fut donc une vie assez misérable qu’il vécut là.
Mahomet avait quinze ans lorsque ses oncles prirent part à la guerre d’el-Fidjâr entre la tribu de Kinâna, dont les Qoréïchites étaient parents, et celle de Qaïs, qui comprenait les Thaqîfites de Tâïf ; quant à lui, que son jeune âge et probablement ses goûts empêchaient de se mêler davantage à la lutte, il n’eut rien à faire que de ramasser les flèches tombées à terre et de les remettre à ses oncles, qui combattaient. Un peu plus tard, il se trouva compris dans le pacte resté célébré sous le nom de Hilf el-Fodoûl « la conjuration des f adl », ainsi nommée parce qu’une tradition rapportait qu’aux
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anciens temps de la Mecque, avant l’immigration des Ismaélites, du temps des Djorhomites, quatre individus nommés de dérivés du mot fadl , savoir Fodaïl ben el-Hârith, Fodaïl ben Wadâ'a, el-Mofaddâl et el-Faddâl, s’étaient entendus pour empêcher toute injustice à l’égard des pèlerins dans la vallée de la Mecque ; ils s’étaient, par conséquent, constitués volontairement les gendarmes du pèlerinage. Cette conjuration avait disparu avec l’existence des Djorhomites, et aucune mesure n’avait été prise pour maintenir la sécurité dans les environs de la ville, lorsque les Qoréïchites, émus de déprédations qui pouvaient porter atteinte au bon renom du pèlerinage et détourner de leur cité une aussi excellente source de revenus, convinrent de rétablir le vieux <( pacte des Fadl » et se rassemblèrent à cet effet dans la maison d’'Abdallah ben Djod'ân, que son âge avancé et la situation prépondérante de sa famille désignaient pour réunir chez lui les fractions des Qoréïchites. Tous jurèrent de protéger tout étranger qui viendrait dans la vallée de la Mecque et de l’aider, dans le cas où il subirait quelque tort, à en poursuivre le redressement. Mahomet y assista, et déclara plus tard que l’islamisme n’avait qu’à conserver les pactes païens, quand leur but était aussi honorable que celui qui portait l’antique nom de pacte des Fadl. En effet, la valeur juridique de ce traité était encore maintenue sous les Oméyyades, car nous voyons que sous le règne de Mo'âwiya, el-Hoséïn, fils d’'Ali ben Abi-Tâleb, qui avait à se plaindre d’el-Walîd ben 'Otba, gouverneur de la Mecque et propre neveu du Khalife, le menaça de prendre son sabre et de se retirer auprès de la Ka'baen faisant appel au pacte des Fadl ; et son appel suffit pour que des Mecquois influents, à la tête desquels se trouvait 'Abdallah ben ez-Zobéïr, jurassent de l’assister par application de ce pacte; le gouverneur effrayé céda. On en trouve encore des traces, un peu plus tard, sous le règne d’'Abd-el-Mélik ben Merwân. Ce pacte, observé si longtemps, a sûrement une base historique.
Le mariage de Mahomet avec Khadîdja fait entrer le prophète dans la lumière de l’histoire : car Khadîdja fut, entre
autres, la mère de Fâtima, la seule de ses enfants qui lui survécut et fut la souche des innombrables séyijicls ou chéri fsqui, d une manière plus ou moins authentique, pullulent sur la surface du monde musulman. C’est là un fait contre lequel il ne peut s’élever de doutes. Les détails plus ou moins légendaires qui sont venus se greffer sur ce fait fondamental ne peuvent lui enlever de son importance.
Khadidja était la fille de Khowéïlid ben Asad, fils d’'Abdel-'Ozzà ben Qoçayy, et parente éloignée du prophète. Elle était riche ; son aisance provenait de biens accumulés par les bénéfices du commerce. En effet, chaque année, elle expédiait en Syrie une caravane, sans s’en occuper autrement que pour fournir les fonds ou, plus exactement, elle prenait une participation dans ces expéditions commerciales : elle était 1 un des armateurs de cette caravane; ce genre de commerce ressemble beaucoup au commerce maritime, et il n est pas déplacé de se servir de termes empruntés à ce dernier, qui sont fort clairs en pareil cas, d’autant plus qu’on appelle le chameau le navire du désert. Un agent, qui la représentait, voyageait avec la marchandise ; c’était en général un de ses esclaves qu’elle chargeait de ce soin; on a conservé le nom de Maïsara, parce que c’est l’année où il conduisit la caravane en Syrie, que Mahomet fut chargé d’y représenter les intérêts de la veuve. Au fait, Khadidja étaitelle veuve ? On la donne volontiers comme telle, mais il sn pourrait qu’elle fût simplement divorcée. Comment avaitelle fait la connaissance de Mahomet, alors simple berger qui travaillait pour vivre, et d’où vient la confiance quelle lui accorda ainsi ? Le premier point reste obscur ; pour le second, les traditions sont unanimes à reconnaître que Mahomet, par son caractère hautement honorable, s’était acquis le surnom d’el-Amîn, c’est-à-dire le sûr, l’homme de confiance par excellence. On ne dit pas à combien de ces voyages Mahomet prit part; on cite, comme point terminusdes expéditions qu’il aurait accompagnées, Bostra dans la Syrie centrale, Soûq-Hobâcha dans le Tiliâma, et Djorach dans le nord du Yémen.
C’est pendant une de ces tournées que la tradition place
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la rencontre d’un moine chrétien, ce qui fait double emploi avec le rôle déjà joué par Bahîrâ, ainsi que nous l'avons vu ; seulement, comme le nom de ce second ermite serait Nés— toûr, et que ce nom semble désigner un moine nestorien, il n’est pas exagéré de supposer qu’il y a là quelque trace d’un fait peut-être réel. Il faut bien que Mahomet se soit rendu compte de visu, en un lieu quelconque, de ce qu’était l’ascétisme chrétien, dont il parle avec faveur. Il ne peut guère l’avoir fait que sur les frontières de la Syrie.
Mahomet avait alors vingt-cinq ans : Khadîdja, qui avait eu déjà deux maris, était d’un certain âge, peut-être quarante-cinq ans ; en outre sa position de fortune ne pouvait pas permettre au futur prophète de prétendre à sa main ; aussi est-ce d’elle que vinrent les premières ouvertures. Mahomet consulta ses oncles, qui approuvèrent son mariage ; c’est assez naturel qu’il l’ait fait, et il n’y a pas lieu de supposer que ce détail a été inventé par des biographes optimistes désireux de laisser un portrait favorable du Prophète. La légende veut que Khadîdja ait eu encore son père, et que celui-ci se refusait à admettre ce mariage ; sa permission ne fut obtenue que par surprise ; sa fille l’enivra et profita de son état d’ébriété pour lui faire accorder son consentement. Mais déjà du temps de Tabarî, on donnait cette légende comme fausse, parce que le père de Khadîdja, Khowéïlid, était mort au moins dix ans avant cette époque. Il est plus probable que personne ne souleva de difficultés à cette occasion et que le mariage de Mahomet et de Khadîdja se fit sans opposition.
Tant que Khadîdja vécut, Mahomet n’eut pas d’autre femme ; il conserva toujours pour elle le plus grand respect et la citait volontiers comme un modèle aux autres épouses qu’il eut par la suite. Il eut de nombreux enfants r el-Qâsim, d’où le surnom d’Abou’l-Qâsim qui lui fut donné, suivant l’usage arabe ; ce nom d’el-Qâsim, qui paraît un sobriquet, peut avoir effacé le véritable nom, qui pourrait être ‘Abd-Manâf; puis et-Tâhir et et-Tayyib, qui moururent tous avant la révélation de l’islamisme ; enfin quatre filles, Zéïneb, Omm-Kolthoûm, Roqayya et Fâtima ; celles-ci vécurent,.
mais Fâtima fut la seule, comme nous l’avons vu, qui laissa une descendance. Il se passa ainsi dix ans sur lesquels nous ne possédons aucun renseignement, et c’est dommage, car pendant cette période Mahomet dut se trouver en relation avec des Chrétiens et des Juifs dont l’enseignement posa dans son esprit les germes de la vocation prophétique.
La ka ba. — Le seul fait notable qui sorte de tout ce silence, c est la reconstruction de la Ka ba. Le temple, qui consistait alors en quatre murailles sans toit, était en fort mauvais état , des voleurs s’y introduisirent et enlevèrent les trésors déposés dans le puits à l’intérieur. Les objets disparus furent trouvés dans la maison de Dobéïk, affranchi d’une fraction des Khozâ'a; dans le premier moment de fureur, on lui trancha les deux mains ; mais ensuite on réfléchit et Ton pensa qu’il n’était pas le seul coupable, ou peut-être même qu’il ne l’était pas du tout et que les vrais auteurs des vols avaient caehé le trésor dans la maison de Dobéïk pour détourner les soupçons sur celui-ci. Pour savoir ce qu’il fallait faire, les Qoréïchites s’adressèrent à une devineresse qui indiqua, comme châtiment , l’exil pour dix ans à l’adresse d’el-Hârith ben Amir, l’auteur certain du forfait. On décida, pour mettre fin à des entreprises de ce genre, de reconstruire la Ka'ba. Le naufrage d’un navire marchand grec sur la côte du Hedjaz fournit aux constructeurs le bois qui leur manquait pour adapter un toit au carré de pierre, et un charpentier copte qui se trouvait à la Mecque leur prêta le concours de son art. La reconstruction fut faite avec le plus grand entrain ; les difficultés ne se produisirent que quand il fallut remettre en place la pierre noire, chaque tribu voulant se réserver l’honneur de la rétablir à l’endroit primitif. Ce désaccord faillit susciter une guerre civile. Les Banou 'Abd-ed-dâr eurent recours à la conjuration solennelle qui consistait à plonger les mains dans un baquet plein de sang; de là vint qu’eux et leurs confédérés furent appelés Ici'aqat ed-dam « lécheurs de sang». Mais des intermédiaires sages s’interposèrent, et au bout de quelques jours, il fut convenu qu’on choisirait comme arbitre la première personne qui entrerait Mans le temple : ce fut Mahomet, qui fit apporter un tapis, y
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déposa la pierre noire, et le fit soulever par les représentants des différentes tribus jusqu’à la hauteur nécessaire, puis il mit de ses propres mains la pierre à la place qui lui était réservée.
Dans une année de disette, Mahomet recueillit chez lui son cousin germain 'Ali, fils d’Abou-Tâlib son oncle, lequel, comme nous l’avons vu, avait une nombreuse famille et peu de moyens. Son autre oncle el-cAbbâs se chargea de Dja'far, et Abou-Tâlib conserva auprès de lui son fils Aqil.
Les précurseurs de Mahomet. — Il serait de la plus haute importance de pouvoir déterminer les courants d’idées qui agitaient l’Arabie au moment où la mission du prophète va se déclarer. Malheureusement, nous n’avons sur cette période que des renseignements insuffisants. Le siècle qui a précédé sa venue est l’époque des poètes, parce qu’à ce moment se produit une floraison extraordinaire de talents poétiques. Il est clair que Y esprit arabe, qui dormait depuis tant de siècles, se mit tout à coup à bouillonner et à produire des formes littéraires nouvelles. Ce n’est pas qu’il n’y eut, avant cette époque, tout un mouvement de poésie populaire. Celle-ci paraît avoir commencé par le hiclâ, le chant du chamelier conducteur de la caravane, qui est rythmé par le mouvement de pendule que prend le corps de l’homme monté à chameau. On remarqua de bonne heure qu’en pressant la mesure de la récitation, la file de chameaux accélérait la marche ; et ce fut peut-être là l’origine du discours rythmé. Saint Nil, vers l’an hOO après J.-C., fait allusion à des chants qu’improvisaient les Arabes du Sinaï quand ils rencontraient une source après un long voyage. Sozomène parle de chants populaires où se conservait le souvenir de la victoire remportée par Mania (ou Mavia), reine des Sarrasins, sur les troupes romaines de Palestine et de Phénicie,
en 372 de notre ère.
Chaque tribu avait son cha ir « l’homme qui sait », sorte de devin ( raies ) qui fut plus tard, comme le vates latin, un poète. La principale accusation des Qoréïchites contre Mahomet, lorsque celui-ci commença à prêcher, fut qu il était un cha ir madjnoûn (Qor. XXXVII, 35), c’est-à-dire un devin pos-
sédé par les djinns, comme tons les autres devins. G est dire que chez le cha iv , l’inspiration se produisait comme chez le chamane des steppes de l’Asie septentrionale, sous l’influence d’un étourdissement produit par un état pathologique spécial. Les détails que nous donnent les Arabes sont tellement précis qu’ils ne peuvent laisser place à aucun doute. Le poète était en relations étroites avec un djinn ; celui-ci lui dictait ses inspirations, que l’on croyait d’ordre surnaturel. Il était par suite quelque peu le messager du monde invisible, dans une forme de société où les hommes croyaient fermement à l’existence de ces génies du désert, à leur influence bonne ou méchante, aux sorts que certaines gens pouvaient jeter sur leurs ennemis (forme primitive de la malédiction), toutes habitudes d’esprit dont les civil'sés ont perdu la notion, mais qui sont encore vivantes en pleine Europe instruite, chez les habitants des campagnes, et dont l’étude du folk-lore nous a révélé l’étendue et la littérature spéciale non écrite, mais transcrite sous la dictée par des lettrés. L’influence que les Arabes païens attribuaient au chaïr était considérable. On lui donnait le premier rang dans la tribu ; c’est lui qui fixait le moment du départ du campement pour un nouveau pâturage, l’endroit où l’on devait s’installer ; aussi le consultait-on dans les cas difficiles, comme sur la déclaration d’une guerre, ou même pour des maladies : il était l’arbitre de la tribu, car il était celui qui savait plus que les autres, fort ignorants naturellement. Sa communication avec le monde invisible lui assurait un auditoire crédule, mais on n’aurait pas ajouté foi à ses paroles, s’il n’avait pas prouvé sa possession par le djinn au moyen de quelques instants de folie passagère, et par la pratique de règles bizarres, telles que s’oindre les cheveux d’un seul côté de la tête, laisser traîner son manteau, ne porter de chaussures qu’à un seul pied : rites primitifs d’une religion populaire coexistant à côté du culte de la divinité protectrice de la tribu.
Les formules d’incantation, dont on connaît quelquesunes, étaient en prose rimée. L’invention du mètre radjaz , rythme fort simple (deux longues, une brève, une longue, à trois
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reprises) que les littérateurs n’ont jamais voulu considérer comme faisant partie de la prosodie, et qui se prête particulièrement aux improvisations, donna naissance à la poésie proprement dite, dont une forme très ancienne est celle du hidjâ , la satire, qui est primitivement une incantation; le hidjâ est satire par l’emploi de paroles blessantes, par l’offense qui s’attaque aux sentiments les plus nobles de l’homme, et incantation en cherchant à nuire à l’ennemi en invoquant les divinités malfaisantes par la malédiction et l’emploi du mot fétiche. La malédiction de Balaam est un merveilleux modèle de ce que pouvait être le hidjâ en prose.
Un siècle environ avant Mahomet, il se révèle, comme nous l’avons dit, une véritable floraison de poètes qui ne sont plus le simple devin de la tribu nomade. Il y a à cela plusieurs causes ; la principale est peut-être l’invention de la qaçîdci. Ce genre de poème doit son nom à ce que l’auteur la composait avec l’idée de la terminer par une sorte d’ « envoi », un appel à la générosité de quelque roi ; car il y avait alors les Lakhmides à Hira et les phylarques ghassanides sur la frontière de la Syrie qui accueillaient volontiers ces louanges et leurs auteurs, et se montraient fort généreux. Mais certains poètes n’avaient pas besoin de ce motif pour composer de belles pièces ; le plus illustre est certainement Imrou-oul-Qaïs, dont le nom propre était Hondodj, qui était roi lui-même, et passa sa vie à essayer de recouvrer le trône de son père Hodjr, mis à mort par les Banou- Asad.
L’existence des poètes, à cette époque, est indubitable ; mais c’est une autre question de savoir quelle authenticité il faut attribuer aux vers qui nous ont été conservés. Ces poésies, que l’islamisme n’allait pas tarder à considérer comme la littérature profane classique par excellence, à cause de la langue surtout, car c’est chez les Bédouins que l’on allait chercher les purs modèles de l’arabe, n’ont point été écrits au moment où ils ont été récités ; ils n’ont été conservés que dans la mémoire des pâtres du désert; ce n’est que plus tard que les grammairiens ont été les rechercher ; ensuite, une fois ces poèmes recueillis, les beaux
esprits, les connaisseurs, les râwis eux-mêmes se mirent a les corriger, à les transformer, à déplacer 1 ordre des vers : toutes sortes d’opérations dont on ne peut douter qu’elles n’eurent lieu, car les auteurs le disent expressément. Il ne faut donc pas admettre les poésies antéislamiques comme absolument pures de tout mélange ; il ne faut les prendre que vues de haut, pour ainsi dire, c’est-à-dire n’y considérer que les sentiments généraux qui y sont exprimes, sans entrer dans le détail des expressions et des formules grammaticales, qui peuvent être fausses. Cette question de 1 authenticité de la poésie antéislamique a une importance capitale pour l’histoire des origines de l’islamisme, car nous avons depuis fort peu de temps une série de vers attribues à Oméyya ben Abi’ç-Çalt dans lesquelles sont mélangés les récits bibliques et les traditions arabes, une sorte de prototype poétique des parties narratives du Qorân ; si ces poèmes sont authentiques, il faut y voir une des sources du livre sacré de l’islamisme ; s’ils ont été refaits plus tard avec des passages du livre, ils n’ont aucune valeur. Nous avons montré, en attirant l’attention sur certains vers où le récit est plus complet que celui du Qoran, que les poésies d’Oméyya sont en grande partie authentiques, et que Z conséqüt, .1 n’est pins possible de M. que des poètes, les uns chrétiens, les autres païens avec des tendances judaïsantes ou plutôt judéo-chrétiennes (dans le sens des Ébionites des contrées au delà du Jourdain), n aient, au sixième siècle de notre ère, parcouru les campements et les villes de l’Arabie en charmant les loisirs des veillées — surtout celles des bons buveurs de vin — avec des récits arrangés poétiquement et empruntés au vieux fonds do
l’Ancien et du Nouveau Testament.
C’est d’autant plus certain qu’une concurrence s’était établie au moyen de l’épopée iranienne ; des conteurs allaient récitant des fragments des belles histoires de Roustèm qui feront plus tard la base du Chùhtiâinè de Firdausi, et ces récits avaient beaucoup de succès. Pour ce qui îegai de notre sujet, qui est de montrer que les Arabes, par la prédication poétique, commençaient à se sentir préparés à
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abandonner le paganisme, il suffit d’avoir établi la circulation d’idées judéo-chrétiennes à travers le désert. Il est certain que les poésies d’Oméyya ben Abi’ç-Çalt n’auraient eu aucun intérêt pour les Juifs établis en Arabie en assez grand nombre, dans les villes bien entendu (Yathrib, Khéïbar, le Yémen), ni même pour les Arabes convertis au judaïsme : ces poésies étaient destinées aux Arabes de la tente (tous les poètes sont des Arabes scénites, non des citadins), et si elles n’avaient encore converti personne, elles avaient sûrement créé un courant d’opinion, un état d’âme qui empêcha de considérer la prédication de l’islamisme comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, sans préparation d’aucune sorte : ce serait contraire au processus habituel de l’esprit humain, pris soit individuellement, soit en société.
Débuts de la mission de Mahomet. — H y a eu un moment où il s’est produit une crise physique chez le prophète, et e’est à partir de ce moment qu’il s’est cru appelé à une mis- * sion prophétique ; mais cette croyance ne lui vint que petit à petit. Cette crise se traduisit d’abord par un malaise général, avec réflexion sur l’encéphale, qui fit croire à Mahomet qu’il commençait à entrer dans la possession d’un djinn, et que par conséquent il allait devenir poète, comme tant d’autres dont on parlait alors et qu’il n’aimait pas. La tradition sur laquelle repose ce détail est ancienne ; elle remonte au milieu du premier siècle de l’Hégire et prouve que dans les cercles de théologiens et de traditionnistes qui entouraient à la Mecque le fameux contre-khalife 'Abdallah ibn ez- Zobéïr, cette opinion était courante ; comme on la formulait dans les lieux mêmes où ces événements s’étaient passés, elle a bien des chances de refléter une part de la vérité, d’autant plus que les historiens classiques nous parlent d’une période de trois ans pendant laquelle Mahomet se crut en relations, non avec l'archange Gabriel, mais avec un autre archange, Isrâfil.
Après cette période de sourd malaise, Mahomet commença à entendre, par hallucination, non des voix, mais une voix, toujours la meme ; il se trouvait alors dans un état qu’il a décrit lui-même et où il lui semblait que la voix
lui parvenant à travers un bourdonnement qu’il comparait à celui de la grosse clochette ( çalçâl el-djaras ) pendue au cou du chameau qui marche en tête de la file (généralement de sept chameaux) formant le convoi ou l’un des convois de la caravane. Il avait l’habitude de se retirer à certains moments sur le mont Hirâ, près de la Mecque t pour s’y livrer à une retraite que les traditions (remontant à 'Aïcha) appellent tcihannouth, forme dialectale pour tcihcinnouf , c’est-à-dire « faire comme le hanîf ». Qu’était-ce qu'un hanîf ? La question est encore controversée. Le mot n’est pas d’origine arabe, il semble emprunté à l’hébreu ou à l’araméen ; mais dans la première de ces langues, il signifie (c scélérat, impie » et dans la seconde « hérétique ». Aucun de ces sens ne convient ; ce n’est pas cela que Mahomet entendait par ce mot, qui revient dix fois dans le texte du Qorân (et son pluriel honafâ deux fois) et qui s’applique à « une religion d’Abraham » qui n’était ni la juive, ni la chrétienne. Mahomet entendait par cette expression un adorateur du vrai Dieu, par opposition à adorateur des idoles. Bien que tout cela ne soit pas très clair, il semble qu’il faille admettre qu’il y avait, dans le Hedjâz, des Arabes qui, sans être à proprement parler chrétiens, se livraient aux pratiques de l’ascétisme chrétien et notamment à des retraites temporaires dans certains endroits écartés des montagnes, un peu à la façon des ascètes égyptiens. Quand, plus tard, Mahomet se mit à pratiquer les ablutions abondantes, les païens s’écrièrent qu’il était devenu çabien, cette pratique étonnante, dans une contrée où l’eau est rare, leur rappelant les coutumes des Çabiens (ou chrétiens de saint Jean-Baptiste), les Mandéens du bas Euphrate ; Mahomet pour eux n’était plus hanîf (ascète à la façon des chrétiens), mais çâbî (partisan des larges ablutions).
Donc, Mahomet entendait une voix. Il semblerait que sa première pensée fut qu’il devenait fou ou poète ; car l’inspiration des poètes se traduisait par les mêmes symptômes ; mais il fut bien vite rassuré et comprit qu’elle venait de tout autre source, que l’être qui l’obsédait n’était pas un djinn comme pour les poètes, mais un messager de la Divi-
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nité ; de sorte qu’au début de la lutte qu’il se sentait appelé à soutenir, l’idée dominante de ses prédications, c’est qu’il n’était pas un possédé des djinns, comme le croyait le vulgaire, mais que son inspiration était d’un ordre entièrement différent. Pour lui, c’était un être qu’il appelait roûli « esprit », par réminiscence de ce qu’il avait appris du rôle da Saint-Esprit dans les Évangiles. Il rappelle aussi er-roûh el-amîn « l’esprit fidèle » (Qor. XXVI, 193) et roûh el-qoclos « l’esprit de la sainteté » (Qor. XVI, 104). Ce n’est que plus tard que cet être s’est personnifié dans l’archange Gabriel.
Quelle était la nature des révélations communiquées au Prophète par l’intermédiaire qui le mettait ainsi en relations indirectes avec Dieu? Les plus anciennes sourates du Qorân nous permettent de nous en rendre compte. On a discuté pour savoir quelle fut la sourate révélée la première en date ; ces discussions sont oiseuses. Il est inutile de chercher à savoir quelle fut exactement la première; il suffit d’avoir retrouvé quelles furent les premières. L’une de cellesci est indubitablement la quatre-vingt-seizième, que beaucoup d’auteurs donnent comme la plus ancienne et qui commence ainsi : « Lis ! au nom de ton Seigneur qui a créé — qui a créé l’homme d’un grumeau de sang. — Lis ! et ton Seigneur le plus généreux — qui a enseigné au moyen de la plume de roseau — a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas. »
Ces premières révélations ont un caractère spécial : ce ne sont point des vers, mais bien de la prose rimée, souvent inexactement rimée, plutôt par assonance qu’autrement ; c’est une prose très semblable aux oracles des pythonisses et des devins, et il est tout naturel que les habitants de la Mecque qui entendirent réciter à haute voix ces compositions littéraires les rattachassent immédiatement à celles dont leurs oreilles étaient rebattues. Pour eux, c’était un devin comme les autres qui rapportait les oracles de son djinn. Mahomet, plein d’une profonde conviction qu’il était en relations avec Dieu par le canal d’un esprit, « l’esprit fidèle ou saint », se chargea de les détromper; mais ce ne fut pas facile.
Les premières révélations sont l’expression de la terreur qu’inspirait au Prophète la majesté du Dieu suprême, de l’effroi que lui causaient — et qu’il voulait faire partager à ses auditeurs — les peines réservées aux méchants dans l’autre monde. C’est là le motif dominant de ses proclamations ; il faut y joindre l’expression de la tristesse amenée par les péchés de ses contemporains, du dégoût qu’il sentait lui venir en pensant à l’avidité de gagner qui était la seule préoccupation des citadins de la Mecque, arrivés à un degré assez développé d’indifférence religieuse, indifférence telle d’ailleurs qu’il sera obligé plus tard de se chercher des auxiliaires dans un tout autre pays.
Tout d’abord, Mahomet ne se donne pas comme un envoyé de Dieu; ce n’est que petit à petit, et seulement dans la seconde partie de la première période des révélations, que l’on voit apparaître le mot de rcisoûl « envoyé » et celui de moundliir « avertisseur ». C’est plus tard, dans la seconde période, que l’on constate, en plus de ces deux expressions caractéristiques, celles de nabî « prophète » empruntée à l’hébreu et de moursal « envoyé », et encore ce sont des épithètes accolées aux noms des prophètes de l’Ancien Testament, que Mahomet s’applique rarement à luimême et comme avec prudence. Ce ne sera qu’à Médine qu’il prendra définitivement les deux titres de nabî et de rasoûl Allah.
Khadîdja paraît avoir été la première confidente de Mahomet, et avant de prendre un parti au sujet des étranges apparitions dont l’entretenait son mari, elle semble avoir été consulter un sien cousin, Waraqa benNaufal, qui était chrétien et lui aurait dit qu’il n’y avait rien à craindre, que Mahomet ne pouvait être un possédé du démon et se trouvait en relations avec un être supérieur ou un ange qu’il appelait le très grand Nâmoûs ou Confident ; mais ces détails reposent sur des traditions tellement incertaines qu’il ne faut les accueillir qu’avec la plus grande circonspection. Le seul fait à en retenir, c’est que Khadîdja fut la première à croire en Mahomet et dans sa mission ; elle l’encouragea, le réconforta, le soutint lors des premières persécutions ; elle
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fut la première Musulmane et joua un grand rôle dans la formation de la nouvelle religion ; par malheur, nous n’avons point de traditions remontant jusqu’à elle, et c’est dommage ; son témoignage nous serait bien utile.
Les révélations s’interrompirent pendant quelque temps, et le prophète en souffrit cruellement, moralement et surtout physiquement; car il se mit à courir comme un fou dans les montagnes et conçut même la pensée de se jeter dans quelque abime ; mais enfin les révélations reprirent leur cours par l’invocation de la sourate LXXIV : « O toi qui es couvert d’un manteau, — Lève-toi et prêche — glorifie ton Seigneur — purifie tes vêtements. » A partir de ce moment les communications qu’il recevait de l’au-delà ne furent plus interrompues. Mahomet commença ses prédications ; il avait reçu l’ordre d’avertir le peuple de la punition qui l’attendait s’il continuait à pratiquer le culte des idoles; mais au début, il ne chercha comme auditeurs qu’un cercle fort restreint, composé de familiers qui fréquentaient sa maison.
On se réunissait pour écouter les exhortations, les sermons dans lesquels le Prophète expliquait les révélations qu’il recevait, celles-ci lui arrivant toujours dans un état particulier d’inspiration qui empêchait qu’on ne confondit les unes et les autres. Les révélations nous ont été conservées, au moins en partie, dans les chapitres les plus anciens du Qorân ; nous n’avons presque rien des sermons. Aucun rite ne se manifeste encore; la prière n’est pas citée dans le texte sacré à ces époques, et ce ne fut qu’un peu plus tard que Mahomet institua trois prières quotidiennes (comme chez les Juifs), une le matin avant le lever du soleil, la seconde au coucher de l’astre etla troisième pendant la nuit; des veilles aussi étaient prescrites, car le Qorân dit (LXXIII, 2-4) : « Lèvetoi la nuit entière ou presque entière, — (reste en prière) jusqu’à la moitié de la nuit, par exemple, ou à peu près, — ou bien un peu plus que cela, et psalmodie le Qorân ».
Le mot çalât « prière rituelle » qui deviendra plus tard le nom technique de la prière canonique musulmane, ne se rencontre dans le texte du livre (chap. XVII, v. 80) que dans une période correspondant à la fin de la prédication à la Mecque,
peu cle temps avant l’Hégire. De même il n’est pas fait mention de l’obligation des ablutions avant la période de Médine.
AP rès Khadîdj a, ce fut 'Ali ben Abi-Tâlib, son cousin et son protégé, qui crut en ses paroles, et cela est fort vraisemblable, mais il était très jeune (sept à dix ans) et sa conversion aux nouvelles idées ne peut avoir eu la moindre importance. Il n’en était pas de même de celle d’Abou-Bekr, fils d’Abou-Qohâfa, un des hommes les plus vénérés parmi les Qoréïchites, et qui connaissait admirablement l’histoire des familles mecquoises. C’était un notable commerçant, d’esprit avisé et de bon conseil. Zéïd ben Hâritha peut avoir eu aussi beaucoup d’influence sur l’esprit de Mahomet : il était son confident et son fils adoptif; il appartenait à une tribu kelbite de Doùmat el-Djandal, non loin des frontières de la Syrie, et dont certaines branches étaient converties au christianisme.
Bataille de Dïiou-Qar. — Nous avons déjà vu qu’entre les années 604 et 611 il s’était passé, sur les frontières de Syrie, du côté de la Mésopotamie, non loin de l’Euphrate, un fait considérable dont la répercussion détermina plus tard l’envahissement de la Perse. A Dhoû-Qâr, localité non loin de Hira, il s’était livré une bataille entre les troupes régulières des Sassanides et celles qu’avait mises sur pied une confédération de nomades arabes des Banou-Chéïbân, branche des Banou-Bekr ben Wâd. Les Perses furent défaits ; en réalité, ce fut la première brèche morale portée à l’édifice militaire de l’empire perse. La victoire des Arabes fut chantée dans les campements du désert et quand, après la mort du Prophète, les Bédouins furent lancés à l’attaque du grand adversaire des Bomains, ils n’avaient plus peur de la tactique iranienne : la bataille de Dhoû-Qâr leur avait montré le chemin.
Prédication publique de l’Islam. — Les historiens affirment que ce fut trois ans après le commencement de sa mission que Mahomet reçut l’ordre de prêcher en public; mais les autorités sur lesquelles s’appuie leur affirmation sont bien faillies. Il est néanmoins vraisemblable que les premiers
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adeptes de la nouvelle foi se retiraient pour prier, comme on le raconte, dans les montagnes voisines de la Mecque, car c’est essentiellement là ce qui caractérisait le hanîfisme ; et à ce moment, Mahomet ne se proposait que de rétablir dans sa pureté ce qu’il croyait être la religion d’ Abraham. Mais la prédication publique d’une nouvelle doctrine mit le prophète en opposition avec les idolâtres. Ce furent d’abord des jeunes gens et les faibles, c’est-à-dire ceux qui se sentaient sans protection, parmi le peuple ( ahdâth er-ridjâl et do'afâ en-nas , dit ez-Zohrî), qui écoutèrent ses prédications : les uns, en petit nombre, se laissaient convaincre; mais la plupart venaient à ces réunions en curieux, pour s’y distraire. Les Qoréïchites ne s’y montrèrent pas d’abord hostiles; ils se contentaient de dire, en voyant ces assemblées : « C’est l’esclave ( ghoulâm ) des Banou 'Abd-el-Mottalib qui parle du ciel ! » ; mais les affaires se gâtèrent quand les prédications attaquèrent les dieux de la tribu et la mémoire des ancêtres morts païens et par cela même condamnés au feu éternel. Mahomet touchait à des questions qui tenaient au cœur de ses auditeurs.
Comment se manifesta cette opposition des Qoréïchites ? La tradition musulmane parle de persécutions, de vexations, d’injures, mais on ne peut se fier à ce renseignement: le seul document sûr est une lettre d’'Orwa, fils d’ez-Zobéïr, à 'Abdel-Mélik ben Merwân, conservée par Tabarî, qui ne parle que de désapprobation de la part de ses adversaires ; il ajoute il est vrai : « ils se montrèrent durs à son égard », sans entrer dans de plus grands détails à propos de cette dureté. Us excitèrent leurs clients contre lui et la généralité du peuple se détacha de lui. Le même document nous parle d’une persécution (fitna ) qui atteignit, non pas le prophète, mais ceux qui avaient cru en lui; les Qoréïchites influents persécutèrent ceux qui vivaient sous leur dépendance jusqu’à ce qu’ils obtinrent leur conversion, Mahomet lui-même paraît avoir été menacé de lapidation, si l’on applique à lui-même un passage du Qorân où il parle du prophète Cho'aïb (XI, 93)r mais il ne semble pas que la menace ait jamais été mise à exécution. La moquerie était encore la principale arme de
ses adversaires. La protection de son oncle Abou-Tâlib était assez efficace pour qu’on ne s’en prit pas à sa personne. On essaya, mais en vain, de mettre Abou-Tâlib du parti des Mecquois ; mais il s’y refusa et laissa son neveu libre de prêcher à sa guise.
La colère des Qoréïchites contre le novateur les poussait à employer des mauvais traitements à son égard, mais il est difficile d’admettre la plupart de ceux dont les historiens se sont fait l’écho, parce qu’ils reposent sur des témoignages incertains et peu sûrs ; on ne peut guère faire d’exception que pour un fait rapporté sur l’autorité d’'Abdallah, fils du conquérant de l’Égypte, 'Amr ben el-'Aç. Un jour que le prophète était occupé devant la Ka ba à ses dévotions, un groupe de Qoréïchites tomba sur lui à l’improviste et, tout en lui reprochant de vouloir détruire la vieille religion des ancêtres, lui mit la main à la gorge pour l’étrangler. Abou- Bekr réussit à tirer Mahomet de ce mauvais pas, en y perdant une partie de sa barbe, arrachée dans la lutte. Le danger auquel se trouvait exposé le prophète lui valut du moins une recrue de marque, son oncle Hamza : mu moins par une foi religieuse profonde que par l’esprit de clan, Hamza prit la défense de son neveu contre son autre oncle Abou-Djahl et se déclara de ses partisans. Cette adhésion inattendue vint à propos renforcer le parti du Prophète et entraver les persécutions que lui réservaient les Qoréïchites.
Parmi les ennemis de Mahomet, il faut citer en-Nadr ben Hârith, qui fut plus tard fait prisonnier à la bataille de Bedr et mis à mort sur l’ordre du Prophète; il avait, au cours de ses voyages à Hîra, entendu citer des fragments de l’épopée persane, les gestes de Roustem et d’Isfendiyâr, l’histoire mythique des anciens rois, qui fournira, au dixième siècle, les matériaux du Châh-nâmè de Firdausî ; et quand Mahomet avait récité quelque passage de la révélation, en-Nadr s’en venait charmer les oreilles de ses auditeurs avec ses vieux récits qui avaient beaucoup plus de succès, auprès de ces Sémites, que les sévères admonestations de l’austère moraliste. On en trouve la trace dans le livre sacré : « Cet homme qui, à la lecture de nos versets, dit : ce sont les contes des an-
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ciens — nous lui imprimerons une marque au fer rouge sur le nez (1)’ ».
En lui offrant l’hospitalité dans sa maison, el-Arqam mettait le prédicateur à l’abri des injures qui le poursuivaient sur les places publiques. Située dans une position élevée, au-dessus du puits de Çafâ, cette maison, où Mahomet paraît s’être tenu surtout pendant le jour, fut l’asile qui facilita de beaucoup la conversion de païens timides, effrayés par des sarcasmes publics. Il est difficile de se rendre compte du temps que dura le séjour dans cet abri ; il paraît avoir duré jusqu’au moment de la conversion d’ Omar, dans la sixième année de la mission prophétique; en effet, l’accession de ce farouche combattant formait un précieux appui à l’expansion de la nouvelle doctrine, et ses adeptes s’en trouvaient tout réconfortés.
On n’en vint pas là tout de suite. Voyant ses partisans sur le point de fléchir, Mahomet conseilla à un certain nombre d’entre eux de se rendre en Abyssinie, pays avec lequel les Mecquois étaient en relations fréquentes de commerce, et dont le roi, le négus, était chrétien ainsi que son peuple; la paix régnait sur son empire, et tout le monde s’y savait en sécurité. Ce furent surtout les gens du commun (' anima) pour lesquels le prophète craignait les violences de leurs compatriotes, à qui il conseilla de partir pour l’étranger. Ces émigrés restèrent en Abyssinie jusqu’au moment où, en l’année 7 de l’Hégire, Mahomet était triomphant à Médine et où il pouvait y avoir profit à le rejoindre : leur retour ne fut pas sans soulever la jalousie des Mohâdjirs , qui comparaient à leurs souffrances la vie tranquille què les émigrés d’Abyssinie avaient menée sur le sol paisible de l’Éthiopie. Mais d’autres revinrent à la Mecque avant le triomphe du réformateur, et parmi eux Sakrân ben 'Amr, un Qoréïchite, qui mourut avant l’Hégire et dont la veuve, Sauda, épousa Mahomet un mois et demi après la mort de Khadîdja, et 'Obéïd-allah ben Djahcb, mari d’Omm-Habîba qui fut aussi plus tard femme du Prophète ; tous les deux s’étaient,
(1) Q or. LXVIII, 15-1 G.
au cours de leur exil, convertis au christianisme, tandis qu’en-Nodhéïr ben el-Hârith, dès son retour à la Mecque, renonçait à l’islamisme auquel il ne revint qu’après la prise de la ville par le Prophète victorieux ; il était le frère d’en- Nadr, le conteur de la geste iranienne.
C’est ici que se place un épisode bien étrange. Au milieu des récitations que Mahomet faisait du Qorân, il lui arriva d’ajouter, après les mots : « Avez-vous vu el-Lât et el-'Ozzà, et cette autre, Manât, la troisième idole » (Qor. LUI, 19-20), ceux-ci : « Ce sont les gharânîq (princesses) élevées, et leur intercession provoque la satisfaction [de Dieu] (ou bien : « est espérée», d’après la version d’Ibn-Sa'd) (1) ». Grande joie des païens, de voir trois de leurs principales divinités ainsi glorifiées par le Prophète. Ce ne fut qu’après réflexion que Mahomet annonça que ces paroles lui avaient été suggérées par le diable, que l’archange Gabriel était venu ensuite lui reprocher de les avoir communiquées au peuple sans qu'elles fussent passées par son intermédiaire, et elles disparurent du texte du Qorân tel qu’il nous a été transmis; elles n’ont été conservées que par les historiens. Des doutes de toute nature ont été élevés parles exégètes, d’abord par les théologiens musulmans eux-mêmes, ne pouvant admettre que leur héros eut été une fois transmetteur infidèle de la parole divine, et qui ont fait remarquer les premiers que la tradition était peu sûre, remontant à Mohammed ben Ka'b el-Qorazhî, élève d Ibn- Abbas et par cela même suspect : ces doutes ont été admis par les exégètes européens les plus récents. Nous croyons, au contraire, que malgré le caractère suspect de la provenance, la tradition est l’écho d’un fait exact, qui ne peut avoir été inventé, par qui, et au profit de qui ? Qui a eu intérêt à dénaturer la valeur du caractère de transmetteur fidèle qui est la base même de la croyance islamique? Nous admettons que cette tradition est vraie et que ces paroles, si dangereuses, ont bien été prononcées par Mahomet dans 1 état extatique où les révélations lui venaient d’une manière à moitié inconsciente. Il avait, dans ce cas, été l’écho de
(1) Tabarî, I, 1192 et 1195.
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préoccupations politiques — celles de chercher un terrain de conciliation avec les païens — qui l’avaient tourmenté et absorbaient évidemment l’esprit de son entourage immédiat.
La conversion d’Omar vint apporter à la prédication un appui inattendu. Énergique et violent, craint de tout le monde, 'Omar s’était prononcé contre la nouvelle religion; son adhésion subite s’explique, d’après la tradition conservée à Médine, par l’influence de sa sœur Fâtima, femme de Sa'îd ben Zéïd, qui était musulmane, ainsi que son mari. On raconte qu’'Omar s’était mis en route vers la maison d’el-Arqam où se réunissaient les adeptes; il avait pris avec lui son sabre, et projetait quelque mauvais coup. Il fut rencontré par son cousin No'aïmben 'Abdallah, qui le dissuada de poursuivre sa route et lui fit remarquer qu’il vaudrait mieux pour lui s’occuper de ce qui se passait dans sa propre maison. Retournant brusquement sur ses pas, Omar trouva chez lui Ivhabbâb ben el-Aratt qui lisait le Qoràn (ch. XX) en compagnie de la sœur d’ Omar et du mari de celle-ci; le premier se cacha, Fâtima dissimula le texte sous ses vêtements ; mais ‘Omar avait entendu le bruit de la récitation, il se mit en colère et frappa son beau-frère, puis sa sœur qui s’était interposée ; mais les coups portés à celle-ci firent couler son sang : saisi de honte et d’effroi, comprenant la brutalité de son acte, 'Omar s’arrêta tout à coup, devint doux et calme, et demanda à voir le livre qu’ils cachaient. 'Omar savait écrire, et par suite, lire : ce qu’il lut l’intéressa vivement et le toucha si profondément qu’il déclara qu’il acceptait la nouvelle foi. De là il se rendit à la maison d’el-Arqam avec des sentiments bien différents de ceux qui l’agitaient un moment avant, et il formula publiquement son adhésion, ce qui causa naturellement une grande joie à Mahomet et à ses disciples.
Mise au ban de la famille de IIachim. — La scission entre le parti conservateur de la Mecque et le petit groupe des adeptes fut marquée par la mise à l’index de la famille de Hâchim, ou tout au moins du clan auquel appartenait le Prophète et ses protecteurs; il fut décidé que ni affaire de commerce ou autre, ni mariages ne seraient plus conclus
avec les bannis; le quartier qu’ils occupaient s’appelait Chi b abi-Tdlib « le ravin d’Abou-Tâlib », ce qui fit croire plus tard qu ils se retirèrent dans la montagne ; mais c est invraisemblable, l’histoire de l’Arabie anté-islamique n offrant pas d’exemple de familles se retirant de leur clan et s établissant dans un coin retiré des montagnes ; la méprise provient du mot chVb qui désigne un ravin et par conséquent toute espèce de ravin, même ceux qui, au milieu des villes du désert, servaient à l’écoulement des eaux de pluie et autres. Dans les villes d Orient, quand il se bâtit de nouveaux quartiers, on voit les maisons s’étager en deux files, à droite et à gauche d’un ravin qui sert d’égout: ce n est que plus tard que cet égout est couvert et supporte la lue, qui est construite en dernier lieu. Quand on n’a plus compris ce que signifiait le mot chi b, on a cru à une retraite dans les montagnes, d'où la formation d’une légende.
Les bannis se trouvaient dans la plus grande misère, par suite de la difficulté qu’ils éprouvaient à se procurer des v ivres ; néanmoins, on leur en faisait passer secrètement. L ostracisme se termina par un arrangement entre les partis. La légende prétend que lorsqu’on voulut détacher de la Ka ba la proclamation du ban, on la trouva toute rongée par les vers, à l’exclusion du fragment de vélin sur lequel était éciit le nom de Dieu. Quant au fait du ban en lui-même, on a éle^ é des doutes sur sa possibilité; les Musulmans de la famille de Hâchim n’étaient alors qu’au nombre de trois, Mohammed, ‘Ali et Hamza; ses autres fidèles appartenaient à des familles différentes, à d’autres clans. L’appellation ti aditionnelle est donc fausse; mais il n’est pas improbable qu on ait voulu désigner par là lesMusulmans, qui remplaçaient les antiques idées de tribu et de clan par la confraternité entre adeptes, triomphe de la personnalité qui faisait que chaque individu, n’étant plus retenu par des devoirs d ordre préhistorique dans le sein d’un groupement de famille, s’associait librement avec des gens qui pensaient comme lui. C’était surtout une révolution sociale, et il est bien probable que les riches marchands et bourgeois de la ville essayèrent d’y résister en inventant une sorte de loch
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oui qui dura trois ans et qui se termina par un compromis dont nous ne saisissons pas très bien les conditions.
Voyage nocturne ( isrâ ). — * Peu de temps après, Mahomet raconta qu’il avait fait pendant la nuit un voyage à Jérusalem. C’était un songe; Mahomet crut que c’était une réalité, mais il n’eut pas assez d’empire sur l’esprit de ses adeptes pour le leur faire admettre. Ses adversaires se moquèrent de lui : on savait bien qu’une caravane mettait au moins deux mois pour aller en Syrie et en revenir, et qu’il était par conséquent impossible qu’il eût pu faire le trajet en une nuit. Plusieurs de ses disciples cessèrent de croire en lui, tellement le récit leur parut invraisemblable. C’est alors qu’intervint Abou-Bekr, qui déclara que la description donnée de Jérusalem par le Prophète était entièrement conforme à la vérité; de là lui vint le surnom de Çiddîq « le très véridique » qu’il porta depuis et transmit à ses héritiers. L’intervention d’ Abou-Bekr ramena quelque confiance dans les esprits ébranlés.
Mort de Khadidja et d’Abou-Talib. — Trois ans environ avant l’Hégire, Khadidja mourut, et peu de temps après Abou-Tâlib, resté païen. Mahomet perdait à la fois deux de ses protecteurs et de ses consolateurs, Abou-Tâlib qui l’avait protégé au début de sa mission, Khadidja qui l’avait si souvent réconforté et qui était la mère de ses enfants. La douleur du Prophète fut très vive, mais de peu de durée. Il contracta mariage avec 'Aïcha, fille d’Abou Bekr, alors âgée de dix ans; le mariage ne fut consommé que trois ans après, quand le Prophète s’établit à Médine. Il épousa au bout d’un mois et de quelques jours, la veuve Sauda, fille de Zama'a.
Abou-Lahab, oncle du Prophète, parut d’abord vouloir succéder à Abou-Tâlib et assurer à son neveu la protection qu’il lui devait comme membre du clan, mais des influences qui pour nous restent obscures le détournèrent de ce louable projet, et Abou-Lahab continua de se montrer l’ennemi implacable de la nouvelle prédication. Le Prophète eut alors l’idée de se tourner vers la tribu de Thaqîf, qui habitait Tâïf, à trois journées de marche à l’est de la Mecque ; sans doute quelqu’un lui avait laissé entrevoir la possibilité d’y
réussir, mais ce fut tout le contraire; les trois chefs des Thaqîf, ‘Abd-Yâlîl, Mas oûd et Habib, tous trois fils d’'Amr ben 'Omaïr, et dont l’un était marié à une Qoréïchite, soulevèrent la population contre lui et le firent expulser de la ville. Il fut obligé de se réfugier dans une propriété privéeappartenant à 'Otba et Chéïba, fils de Rabî a ; et pendant qu’il s’y reposait à l’ombre d’une treille, il vit un homme se jeter à ses pieds, et le reconnaître comme prophète : c’était 'Addâs, un esclave chrétien, originaire de Ninive, que les hasards de la destinée avaient amené en ce coin de l’Arabie.
Pour rentrer à la Mecque, Mohammed dut chercher un protecteur : c’est dire qu’il se sentait abandonné de safamille et de son clan. Il s’adressa à plusieurs individus qui refusèrent, tels qu’el-Akhnas ben Cliarîf et Sohéïl ben Amr mais il trouva un accueil favorable auprès d’el-Mot im ben 'Adi, qui avait naguère coopéré à la levée du boycottagedes Banou-Hâchim, du temps d’Abou-Tâlib. Grâce à cet appui, Mohammed rentra à la Mecque et immédiatement demanda la main de Sauda.
Désireux d’assurer le succès de sa mission en s’adressant à d’autres qu’à ses congénères, auprès desquels il se sentait loin de réussir, Mohammed se tourna d’abord vers les Arabes du désert et profita du séjour des nomades aux foires d’'Okâzh, de Madjanna et de Dhou’l-Madjâz pour aller leur réciter le Oorân et prêcher la nouvelle foi. Les Bédouins ne
comprirent rien aux discours du prophète, à l’exception d’un seul homme, Baïhara ben Firàs, de la tribu des Banou 'Arnir ben Sa'sa'a, qui avait des visées politiques et qui conçut leprojet d’utiliser les prédications de Mohammed pour servir ses vues ambitieuses ; mais le Prophète rejeta ses propositions : il ne songeait pas encore à un royaume de ce monde.
Serment d’el-'aqaba. — Les habitants de Médine venaient fréquemment à la Mecque, et l’influence qu’avait sur eux la forte colonie juive de Yathrib les prédisposait à ouvrir les yeux. Souraïd ben eç-Çâmit el-Ausî, surnommé le Parfait à cause des belles qualités qui le distinguaient, fut frappé par la beauté des passages du Qorân récités par Mohammed. Parmi les mem-
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bres d’une ambassade envoyée aux Qoréïchites pour réclamer leur concours contre les Aus, se trouvait un Khazradjite, Iyâs ben Mo'âdh, qui se déclara ouvertement partisan des nouvelles doctrines. Là-dessus éclata la guerre de Bo'âtli entre les Aus et les Khazradj, et ces deux personnages, qui s’étaient intéressés à la prédication, y périrent tous deux ; mais le pèlerinage annuel amena bientôt d’autres Médinois à la Mecque, et plusieurs se convertirent à l’islamisme, espérant peut-être trouver dans le Prophète le libérateur de leurs familles, le Messie dont leurs congénères juifs attendaient toujours la venue. Une année se passa là-dessus ; les Médinois, retournés chez eux, n’avaient pas manqué de parler de ce qu’ils avaient vu, et de s’entretenir de leurs espérances : c’est alors (probablement en 621) que les Médinois résolurent d’attirer chez eux Mohammed et de le prendre pour chef ; on profita du pèlerinage de cette année pour se donner rendez-vous à la Mecque, et c’est sur la colline d’el-'Aqaba qu’eut lieu un événement fort simple en soi et gros de conséquences pour l’humanité : les conjurés médinois (car c’est bien d’un complot qu’il s’agit, diri gé contre la Mecque et les prérogatives des Qoréïchites) reconnurent officiellement Mohammed comme envoyé de Dieu et jurèrent d’observer fidèlement les règles suivantes : croire à l’existence d’un seul Dieu ; ne pas voler, 11e pas commettre d’adultère, ne pas mettre à mort les filles, ne pas proférer de mensonges, et enfin ne pas désobéir au prophète, c’est-à-dire le reconnaître comme maître absolu.
Cette prestation de serment, bêta, la première en date dans l’histoire de l’islamisme, constituait le prophète chef de parti politique en même temps que religieux. L’appui qu’il avait en vain cherché auprès des Thaqîf à Tâïf, il le trouvait à Yathrib chez la confédération des Banou-Qaïla, composée des Aus et des Khazradj ; caries conjurés appartenaient à ces deux tribus. Mohammed leur donna un homme pour diriger leurs prières et procéder à leur instiuction religieuse; il se nommait Moç'ab ben 'Oméïr et alla s’établir à Médine. La présence de cet agent dévoué, de cet adepte fidèle, au milieu des Médinois, fut des plus utiles au
succès de la nouvelle cause ; il est le premier exemple de ces missionnaires musulmans, qui, sans caractère officiel, mus seulement par leur forte conviction interne, ont au dixneuvième siècle envahi une grande partie de l’Afrique centrale, conjointement avec les expéditions des chasseurs d’esclaves.
Le succès fut complet, et Tannée suivante les Médinois profitèrent encore du pèlerinage annuel pour avoir avec Mohnmmed uneseconde entrevue àel-'Aqaba. Cette réunion fut secrète, et eut lieu la nuit. On tomba d’accord ; moyennant l’acceptation des bases de la foi qu’il exigeait, Mohammed promit de se donner tout entier à eux, de combattre leurs ennemis et de faire la paix avec leurs amis. On dit qu'el- Barâ ben Ma'rour, bien connu plus tard comme traditionniste, fut le premier à mettre sa main dans celle du Prophète, en signe de serment.
Sur l’invitation du Prophète, on désigna douze surveillants ou naqîb chargés de s’occuper des affaires de la nouvelle communauté ainsi formée au serment d’el-'Aqaba; neuf d’entre eux appartenaient à la tribu des Khazradj, trois à celle des Aus ; mais cette désignation des naqîb est historiquement, suspecte ; on ne voit pas que plus tard la qualité de naqîb ait rien valu à ceux qui en étaient revêtus, et il reste toujours le soupçon d’une légende calquée sur le choix des douze apôtres par Jésus, tel qu’il a été formulé par Grimme (I, 45-46).
La prestation du serment d’el-'Aqaba fut le motif déterminant qui décida Mohammed à quitter définitivement la Mecque, où il sentait que l’hostilité des gouvernants lui enlevait tout espoir de succès, pour aller s’établir à Yathrib, qui devenait dès lors Médine, Médinet-en-nabi, la ville du Prophète, au milieu de ses adhérents fervents et de ses protecteurs fidèles. Le serment des conjurés médinois avait eu lieu en dhou’l-hidjdja, de sorte que Mohammed resta encore à la Mecque environ trois mois, moharrem, çafar, jusqu’à rebî'el-awwal, où il décida d’émigrer ( hadjara , d’où Jiidjra , hégire). Ces trois mois furent employés par lui à presser le départ de ses fidèles compagnons et adeptes, qu’il envoyait
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à Médine précéder son arrivée : ce sont ceux qui furent dès lors connus sous le nom de Mohâdjir (émigrés). Le prophète resta dans sa ville natale jusqu’à ce que le dernier de ses partisans eût quitté sa demeure : il ne garda auprès de lui qü’Abou-Bekr, le plus riche, et 'Ali, le plus fidèle de ses sectateurs.
BIBLIOGRAPHIE
Abou’l-Féiâ, Vie de Mohammed , traduction française par N. Desvergers, in-8, 1838.
P. Buhl, Muhammed , in-8, Leipzig, 1906.