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CHAPITRE XI

LA PRÉDICATION ABBASS1DE

Les sectes chi'ïtes s’étaient répandues dans le Khorasan, et les partisans des 'Alidesy étaient nombreux. Ce furent ces partisans qui se soulevèrent contre l’empire oméyyade et le détruisirent au profit, non des 'Alides, mais des Abbassides. Comment ce phénomène se produisit-il ? C’est ce que nous allons expliquer.

A cette époque, le Khorasan dépendait de Baçra, et les luttes des tribus arabes entre elles s'y continuaient comme avant la proclamation delà nouvelle religion. Le plus important des groupements était formé par la tribu de Témîm jointe à celle de Ribâb : son influence était assez grande pour que ce qu’il restait des chevaliers perses recherchât sa protection; de même les Zotts de l’Inde. Les Yéménites étaient représentés par les Azd; ils étaient mal vus, étant venus bien tard prendre part aux grandes luttes des conquêtes sous Omar et 'Othmân, mais l’arrivée au pinacle de la famille d’el-Mohallab avait singulièrement agrandi leur rôle. De là, partage d’influence et lutte : les Témîm joints aux 'Abd-el-Qaïs représentant la race de Modar se trouvèrent placés en face des Azd alliés aux Rabî'a.La première de ces coalitions fut assez forte, en 96 (715), pour jeter à bas, vaincre et tuer sur le champ de bataille un chef aussi puissant que Qotéïba, qui, étant de la tribu de Bâhila, n’avait pas derrière lui un clan assez compact pour le soutenir; de sorte qu’un Arabe qui n’était pas appuyé par une famille

influente et comptant de nombreux clients, ne pouvait espérer arriver à rien. On vit le contraire lors de la nomination de à ézîd ben Mohallab, dont la famille était nombreuse et qui s’établit pour longtemps dans le Khorasan. Les Azd revinrent au pouvoir, les Témîm perdirent toute considération ; la roue tourna lorsque la famille des Mohallabides tomba du pouvoir.

L’Iran restait tranquille: c’est au delà de l’Oxus que se passent les révoltes des Sogdiens et les entreprises des Turcs, dont les succès passagers provenaient de l’incertitude du gouvernement et des changements fréquents des vice-rois. Le Témîmite Hârith ben Soréïdj de Dabboûsiya, un ancien khâridjite, se laissa proclamer khalife au nom de la secte des Mourdjites, dans le Tokharistan ; les villes de la Transoxiane se soumirent à lui avec une facilité qui n’eut d’égale que celle avec laquelle elles reconnurent le souverain légitime, quand il envoya des troupes contre les révoltés. Il s’allia aux Turcs, mais fut chassé de Châch par Naçr ben Sayyâr, et réduit à errer au delà du Iaxartes (Sîr-Deryâ).

I lus tard, il alla assiéger Merv et obligea le gouverneur d’en sortir; mais il y fut tué à la suite d’une défaite en redieb 128 (avril 746).

Naçr était un vieil agent des Oméyyades, blanchi sous le harnais. Il pratiqua des réformes financières, veilla surtout à ce que les Musulmans n’eussent pas à payer la taxe de capitation tellement les règles étaient mal observées — et à

ce que le kharâdj fût perçu exactement des non-Musulmans.

Les difficultés qu on avait éprouvées à se rendre maître de Hârith ben Soréïdj en firent présager de plus grandes quand on vit les Ghi ïtes du Khorasan s’agiter sous les drapeaux noirs qui caractérisaient les menées abbassides et former un camp non loin de Merv, sous le commandement

. 0 1^ ^ n Sayyâr suivait depuis longtemps la

naissance de ce mouvement, mais ses demandes de renforts ne furent pas écoutées par la cour de Damas. Une bataille entre Ibn-el-Karmânî, qui avait à venger la mort de son père et était appuyé par les Azd et les troupes de Naçr, sous les

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murs et dans les rues de Merv, fournit à Abou-Moslim l’occasion d’intervenir avec succès : son entrée en scène mit en fuite Naçr qui dut se réfugier à Nichâpour (rébi' II 130 — décembre 7Z|8).

Un 'Alide, Yahya, fils de Zéïd ben ‘Ali, qui avait cru trouver des appuis dans les provinces de la Perse, était tombé en combattant les Oméyyades; ce fut son martyre, pleuré par tous les Chi'ïtes, qu’Abou-Moslim prit pour prétexte de sa révolte. Un agent des Alides à Koûfa, nommé Maïsara, envoyait des émissaires dans le Khorasan pour y prêcher les doctrines chi'ïtes, dès l’an 102 hég. ; ses envoyés se faisaient passer pour négociants, non sans attirer l’attention des autorités, qui les surveilllaient.

En l’an 105, Bokéïr Ibn-Mâhân, ancien interprète de l’armée arabe dans le Sind, arriva à Koûfa et fut converti à la prédication abbasside, qu’il embrassa avec ardeur et dont il fut un des principaux protagonistes. C’est lui qui, à son tour, envoya dans les provinces des racoleurs affiliés au complot. En 124, les conspirateurs tenaient des réunions dans une maison particulière; on s’en aperçut, et Ibn- Mâhân fut arrêté. C’est pendant qu’il était en prison qu’il acheta, pour quatre cents dirhems, à 'Isa ben Ma'qil el-'Idjli son esclave Abou-Moslim, qui allait devenir le chef du parti et l’amener au pinacle.

Le parti politique le plus nombreux était celui des Râvvendites, et ceux-ci étaient les partisans de Mohammed ben el- Hanafiyya, fils d’ Alî ben Abî-Tâlib; c’est à lui, disaient-ils, que son père avait délégué ses pouvoirs d’imâm, et le fils de Mohammed, Abou-Hâchim, les avait transmis à 'Ali, petitfils d’ 'Abbâs, fils d’cAbd-el-Mottalib. Mohammed, son fils, avait hérité de sa qualité, et ses partisans étant les mieux écoutés, les 'Alides proprement dits, surtout les descendants d’el-Hoséïn, se trouvèrent évincés au profit de la maison d’ 'Abbâs. Or, les Râwendites ont toujours revendiqué Abou Moslim pour un des leurs.

Quand l’imam Mohammed ben 'Ali mourut, son fils Ibrahim lui succéda; Ibn-Mâhân, mis en liberté faute de preuves, partit pour le Khorasan, y réunit ses partisans dans la ville

de Merv et proclama Ibrâhîm, tout en lui remettant le trésor des Chi'ites. C était en 126; Ibn-Mâhân mourut l’année suivante. Ainsi Koufa était le centre de l’opposition qui s’abritait sous le nom de la famille d'Alî , et Merv la localité où se tenaient plus librement les réunions : c’est que là les Khozâ'a possédaient des villages ; ces Arabes étaient d’anciens alliés de la famille du Prophète, et de plus, appartenaient aux Azd, rejetés dans l’opposition par la chute des Mohallabides.

Ce fut l’imam Ibrâhîm qui envoya Abou-Moslirn dans le Khorasan. Il avait su choisir l’homme qu’il fallait. Ancienesclave, Abou-Moslim était probablement de race iranienne; ses origines sont plongées dans la plus profonde obscurité! A\oii de\iné les services qu il pouvait rendre à la cause, était un signe de profonde pénétration. Quoi qu’il en soit! la révolte commença par le soulèvement de villages appartenant aux Khozâ'a dans la campagne de Merv, dans l’été de l’an 129 (747).

C est là qu’il déploya pour la première fois les drapeaux noirs, présents de 1 imam. Son armée se composait en grande partie de paysans iraniens, cultivateurs affranchis des villages de Merv; il y avait aussi des Arabes parmi eux, qui avaient les places en vue; car la religion avait, pour la propagande abbasside, unifié les sémites et les aryens. Les Hâchimiyya, les descendants de Hâchim, formaient le noyau de 1 armée. Naçr fut obligé de quitter Merv et de se retirer a Nichâpour, qu’il dut évacuer après la défaite de son fils Témîm à Tous en chawwal 130 (juin 748). La destruction d un corps expéditionnaire dans le Djordjân le contraignit de ne s’arrêter qu’à Hamadân, laissant l’Trâq sans aucune défense. Il mourut d’ailleurs tout près de là, à Sâwa, le 12 rébi 1 131 (9 novembre 748), à l’âge de qualre-vingt-

cinq ans. Il avait prévu que le mouvement du Khorasan prendrait des proportions énormes; il mourut de voir ses prévisions se réaliser.

C était Qahtaha ben Chébîb, un Tayyite, envoyé par l’imam Ibrahim, qui commandait les troupes : Abou-Moslim dirigeait de loin les opérations. Les troupes syriennes qui s’étaient enfuies de Hamadân et les soldats khorassaniens de Naçr ben

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Sayyâr résistèrent dans Néhâwend; mais au bout de quelques mois elles durent capituler (dhou’l-qa'dal31-juillet 749). L’armée du Khorasan descendit des hauts plateaux par la passe habituelle, Kirmanchâh-Holwân-Khâniqîn. Qahtaba surprit :1e camp ennemi, mais il périt au milieu de son succès, d’une façon mystérieuse, au milieu de [la nuit. Son fils Hasan lui succéda et entra à Koûfa sans coup férir (14 moharrem- 2 septembre). L’imam Ibrahim avait été arrêté par ordre de Merwân; il recommanda à sa place son frère Abou’l-'Abbâs, qui fut proclamé khalife, le 12 rébî' II 132 (28 novembre 749), dans la grande mosquée de Koûfa.

« Pendant ce temps, le khalife oméyyade Merwân II avait quitté Harrân et marché dans la direction de Mossoul à la tête de troupes syriennes, et à la rencontre d’un corps expéditionnaire qui opérait de ce côté-là; il fut complètement défait sur la rive gauche du grand Zâb, dans une bataille qui dura du 2 djoumâda II 132 au 11 du même mois (25 janvier 750). Ses troupes étaient découragées, tandis que les Khorasaniens étaient décidés à vaincre. Le khalifat oméyyade était tombé; Merwân se rendit à Harrân, puis à Damas, chercha un refuge à Abou-Fotros près de Jaffa, puis à Faramâ sur la côte d’Égypte, enfin à Bouçîr près d’Ochmonéïn dans la Haute-Égypte, où il périt en se défendant, les armes à la main, à la fin de la même année (août 750). Sa tête fut coupée et envoyée à Abou'l-'Abbâs, comme preuve de l’heureux succès de la poursuite; c’est l’usage, mais ce qu’il y a de particulier, c’est que sa langue fut dévorée par un chat, comme le disent des vers conservés par Ibn-el-Athîr.

Les membres de la famille des Oméyyades furent poursuivis partout, surtout en Syrie, et mis à mort sans forme de procès; les tombeaux des khalifes furent fouillés, leurs os profanés; on déterra le cadavre de Hichâm, dont il ne restait plus que le nez d’intact, on le fouetta, on le suspendit au gibet, puis les os furent brûlés et les cendres jetées au vent. Chose étrange, 'Omar II et Mo awiya furent respectés. Il n’échappa aux recherches qu’un petit-fils de Hichâm, qui se rendit en Espagne et y fonda à son tour une dynastie.

La Syrie, qui perdait tout avec les Oméyyades, se souleva.

mais trop tard. Un courtisan cle Merwân et Pun de ses généraux, Abou’l-Ward Medjzât ben el-Kauther se révolta à Qinnesrin et proclama un descendant de Yézid Ier, Abou-Mohammed Ziyâd ben 'Abdallah, qu’on appelait le Sofyânide et dont on disait que sa venue annonçait la fin du monde; c était les Qaïsites qui formaient le gros de son armée. Cette révolte fut détruite à la bataille de Merdj el-Akhram près de Qinnesrîn à la fin de l’année 133 (fin juillet 751). Abou’l- Ward périt en combattant ; le Sofyânide s’enfuit à Palmyre et de là dans le Hedjaz, où il fut mis à mort par el-Mançoùr, le second khalife abbasside.

C en était fini de l’empire arabe ; l’hégémonie allait passer aux défenseurs de la prédication abbasside, aux Persans, et la fondation de Bagdad devait marquer bientôt définitivement 1 namsation ( isti cIjclîti ) de l’État arabe i la langue seule allait persister, mais la littérature devait être profondément afïectée par l’influence du nouvel esprit. La bataille du grand Zâb était en quelque sorte la revanche de Qâdisiyya, où avait sombré le grand empire perse des Sassanides.

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