‹ Histoire des Arabes (volume 2)Chapitre 18 sur 28 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LES OMÉYYADES

La bataille de Çiffîn avait assuré la domination de Mo 'âwiya sur la Syrie ; elle lui avait permis d’y joindre en outre la Mésopotamie. C’est au commencement de l’année 36 (658) que 'Amr ben el-'Aç s’empara de l’Egypte. Mohammed ben Abi-Hodhéïfa, gouverneur de cette province, qui avait reconnu le khalifat (T'Alî, fut attiré en embuscade à el- 'Arîch; fait prisonnier et mis à mort par l’ordre de Mo 'âwiya, il fut remplacé par Qaïs ben Sa'd, puis par Mâlik el-Achtar, qui n’eut pas le temps d’atteindre les limites de la province : il fut empoisonné en cours de route. Son successeur Mohammed ben Abi-Bekr fut invité par Mo'âwiva et 'Amr à leur céder la place ; il demanda des renforts à 'Alî, qui ne put lui en envoyer. Un seul combat mit l’Egypte aux mains des Syriens; Mohammed ben Abî-Bekr, défait, se cacha dans des ruines où il fut découvert et mis à mort.

Les appuis d’*Ali diminuaient de jour en jour. Il ne pouvait pas compter sur les gens de Baçra; ceux de Koûfa étaient seuls à l’appuyer, et encore sans unanimité. Les Arabes dü Bahréïn refusaient l’impôt et plusieurs tribus^ étaient redevenues chrétiennes. La Perse lui échappait. De l’autre côté, Mo 'âwiya avait conclu une trêve avec les Romains, moyennant le versement d’un tribut annuel. En âO, (juillet 660), Mo 'âwiya prend décidément le titre de khalife à Jérusalem et se le fait donner officiellement par les Sy-

riens; il établit sa capitale à Damas. Ali, qui était parvenu à rassembler quarante mille hommes, allait entreprendre une campagne en Syrie, quand il fut assassiné dans la mosquée de Koufa, en expiation du massacre de Naliréwân.

Mo âwiya avait le champ libre. Il marqua son intention de pousser ses avantages en attaquant l’'Irâq par la Mésopotamie, et vint camper à Maskin, non loin de Mossoul. Hasan, fils aîné d’ Ali et de Fâtima, avait le tempérament peu combatif; il accepta les ouvertures que lui fit faire le khalife oméyyade, et accepta de rentrer dans la vie privée moyennant le payement d’une forte somme d’argent. L’armée de Hasan choisit Qaïs ben Sa'd, l’un des généraux d’'Alî, pour chef et ne déposa les armes qu’après une amnistie comprenant tous les sectateurs du gendre du Prophète. Mo âwiya fut reconnu comme khalife par toute la communauté musulmane dans la première moitié de l’an 41 (été de 661).

Mo âwiya mena la guerre contre les Romains avec une telle ardeur qu’à deux reprises ses expéditions allèrent attaquer Constantinople elle-même. Par ailleurs, il laissa à ses lieutenants de Koufa et de Baçra le soin de faire reconnaître son autorité dans les régions de l’Est. Ceux-ci étaient Thaqîfîtes, de Tâïf, la troisième ville du Hedjaz après la Mecque et Médine, où Mahomet avait fait une vaine tentative pour chercher un appui à sa prédication naissante. Le gouverneur de Koufa, Moghîra ben Cho'ba, avait été obligé de quitter sa ville natale pour un meurtre commis traîtreusement sur un de ses compagnons; accueilli à Médine comme néo-musulman, il fut bientôt chargé par le Prophète de détruire le sanctuaire païen d^el-Lât à Tâïf. Sa connaissance de la langue persane lui fit confier certaines missions sur le territoire iranien. Gouverneur de Bacra sous 'Omar, il étendit les conquêtes vers la Mésène et la Susiane; plus tard, envoyé à Koûfa, il batailla en Médie et en Adherbaïdjan. C’est son esclave Abou-Lou’lou’a qui assassina le khalife 'Omar. Il resta dans l’ombre sous le règne d’'Othmân ; n’ayant pas vu écouter le conseil qu’il donnait à 'Alî de reconnaître Mo'âwiya, il se mit du parti de ce dernier, qui sut l’apprécier et l’envoya à Koufa.

LES OMÉYYADES

Pour Baçra, ce fut Abdallah ben 'Âmir, un Oméyyade, sur qui tomba son choix et qui avait déjà commandé sous Othmân.La situation de la ville était pénible. Son prédécesseur Bosr ben Abi-Artât avait eu à y combattre le soulèvement de Hamrân ben Abân; les tribus s’y battaient entre elles ; le désordre régnait dans les rues. 'Abdallah se reconnut impuissant et demanda à être relevé de ses fonctions. Un peu plus tard, ce fut Ziyâd, surnommé Ibn-Abîhi (fils de son père), sobriquet qui dénonçait sa naissance irrégulière. C’était aussi un Thaqifite de basse extraction, né à Baçra de colons de Tâïf qui s’y étaient établis et dont quelques-uns étaient devenus riches. Sa mère se nommait Somayya. Il savait écrire et fut employé tout jeune à la comptabilité de l’armée de Baçra. Chargé par 'Alî de réduire le Fars à l’obéissance, il y réussit sans employer la force. Pour se l’attacher complètement, Mo âwiya n’hésita pas à le reconnaître comme fils de son père Abou-Sofyân; il lui octroyait ainsi la qualité de frère légitime. Cet acte hardi ne plut pas à tout le monde, et des vers satiriques qui circulèrent manifestèrent le mécontentement de l’opinion. En l’an ào, il reçut l’investiture de Baçra et des régions qui en dépendaient. La proclamation qu’il fit du haut de la chaire de la mosquée était un véritable édit du préteur; il indiquait les punitions sévères qu’il allait employer pour ramener la tranquillité dans la cité. Cette énergie réussit: l’ordre se rétablit, non seulement dans Baçra, mais encore dans l’Iran et même sur les routes du désert. Il envoya un grand nombre de familles de Koûfa et de Baçra coloniser le Khorasan. Pour éviter les compétitions de tribus, il partagea la population de la première de ces villes en quatre groupes, à la tête de chacun desquels se trouvait un chef nommé par lui.

La tolérance que montra Mo'âwiya envers les chrétiens, qui formaient alors la presque totalité de la Syrie, lui concilia toutes les sympathies. L’un de ses conseillers les plus influents était Sardjoun (Serge) ben Mançoûr, un chrétien.

Il mourut à Damas le jeudi 1 1\ rédjeb 60 (18 avril 680), et fut enterré près de la petite porte de la ville, où son tombeau fut longtemps visité.

Dès avant sa mort, il s’était préoccupé de laisser le trône à son fils Yézid; il ne le fit qif après la mort de son frère putatif Ziyâd, peut-être parce qu’il avait pensé que celui-ci lui succéderait. Cet établissement d un ordre de succession n’allait, pas sans difficulté, car il était contraire à la règle musulmane de l’élection suivie par les quatre premiers khalifes et devenue pour ainsi dire loi de l’État: une forte opposition se manifesta meme à Médine ; il fallut user de précautions. Il profita de ce qu’une députation des habitants de Baçra se trouvait à Damas pour leur faire reconnaître lézîd comme son successeur, l’année même de sa mort.

Les gens de Koûfa n’avaient pas été mis dans la confidence. Une députation alla tirer el-Hoséïn, le second fils d’'Alî, de

I asile sur qu il avait trouvé à la Mecque; ils offraient de lui prêter le serment d’allégeance; mais 'Obéïd-allah ben Ziyâd, gouverneur nouvellement installé, enraya le mouvement ; Moslim ben Aqîl, cousin d’el-Hoséïn, qu’il avait envoyé lui préparer les voies, périt victime de son dévouement; el-

II osé in apprit cette triste nouvelle en cours de route, mais il ne put ou ne voulut pas reculer et tomba les armes à la main en combattant contre les troupes sorties de Koûfa, à Kerbelâ près des rives de l’Euphrate, le 10 moharrem 61 (10 octobre 680). Le souvenir de cette tragédie est resté vivace chez les Chi ïtes qui en célèbrent la commémoration chaque année, par des processions sanglantes et aussi, en Perse, par des représentations théâtrales.

Abdallah, le fils d ez-Zobéïr, fut pour Yézîd un adversaire autrement dangereux. Profitant de l’émotion causée par la mort tragique d’el-Hoséïn, ses partisans voulurent le proclamei , mais il ne désira d abord paraître que comme un réfugié dans le temple. Yézîd jura de le faire enchaîner; puis il lui fit remettre une chaîne d’argent, pour rester dans les tei mes de son serment. Amr ben Sa îd, gouverneur de Médine, envoya une expédition contre la Mecque sous les ordies d un frère d Abdallah, Amr ben ez-Zobéïr, qui entra dans la ville et proposa à son frère, pour mettre le khalife en mesure d’accomplir son serment, d’aller le trouver en portant la chaîne d’argent, fût-ce même dissimulée sous ses

LES OMÉYYADES

vêtements. 'Abdallah refusa d’accepter cette proposition et fit jeter son frère en prison.

A Médine, les esprits commençaient à s’agiter. Le nouveau gouverneur, 'Otba ben Wélîd, revenu à son ancien poste, décida les Mohâdjirs et les Ançârs à envoyer à Yézîd une députation, comptant que le khalife les couvrirait de cadeaux et qu’ils rentreraient chez eux bien disposés en sa faveur ; mais, malgré les sacrifices de Yézîd, les députés, une fois de retour, ne purent s’empêcher de raconter la vie dissipée du khalife: il jouait avec des chiens de chasse, fréquentait la mauvaise société, buvait du vin au son de la musique et du chant ; c’était un homme sans religion. Le résultat ne se fît pas attendre ; la population se souleva et donna le commandement de la ville à 'Abdallah ben Hanzhala, un Ançarien; on chassa et l’on poursuivit les Oméyyades habitant la ville ; ils se réfugièrent dans le quartier de Merwân, le plus influent chef de famille de cette gens. Yézîd envoya des troupes à leur secours : l’armée syrienne, aidée par la trahison des Banou-Hâritha, entra dans la ville en tournant les fossés et les remparts et prit à revers les défenseurs ; 'Abdallah ben Hanzhala périt dans la lutte (26 dhou’lhidjdja 63 = 26 août 683).

La route de la Mecque était ouverte, mais Moslim ben 'Oqba el-Morri quitta ce monde avant de l’avoir atteinte. Hoçaïn ben Nomaïr le remplaça; le premier combat fut heureux pour les assiégeants, et le samedi 3 rabî' 1er 64 (31 octobre 683), le feu prit à la Ka'ba, qui fut détruite. C’est un des hommes d’Ibn-Zobéïr, d’après Wâqidî, portant une torche au bout d’une lance, qui mit l’incendie par accident; d’après Madâïnï, ce serait Ibn ez-Zobéïr lui-même. Le siège dura jusqu’au moment où l’on apprit la nouvelle de la mort de Yézîd (14 rébî' 1er). Ne sachant plus au nom de qui ils combattaient, les soldats syriens furent découragés et leur chef négocia même avec Ibn ez-Zobéïr, offrant de le reconnaître comme khalife. On ne s’entendit pas sur les conditions, et l’armée assiégeante retourna en Syrie, emmenant les Oméyyades, contre lesquels Ibn ez-Zobéïr venait de rendre un décret d’expulsion.

Yézid n’était pas ce qu’ont voulu faire croire les Musulmans, qui le détestent à cause de la part qu’il a prise à la mort d’el-Hoséïn, fils d^AIî. Il n’avait pas la morgue habituelle aux souverains, il était accueillant pour tout le monde, et s’occupait de ses amusements plus encore que des affaires du gouvernement. C’était un sybarite. Son jeune fils Mo'âwiya II lui succéda ; mais il mourut bientôt après avoir régné environ quarante jours ; c’était un incapable.

Jaloux des membres de la tribu de Kelb qui jouissaient alors de la prééminence (Yézîd et son fils étaient nés de mères Kelbites), les Qaïsites se révoltèrent dans le nord de la Syrie et en Mésopotamie, et reconnurent pour khalife Ibn ez-Zobéïr. Dahhâk ben Qaïs el-Fihri commandait à Damas et y maintint l’ordre après la mort de Moawiya II. Ibn- Bahdal, oncle maternel de Yézîd, qui tenait une’ place considérable dans 1 empire et avait été le principal soutien du khalife décédé, envoya au gouverneur de Damas un écrit destiné à être lu dans la mosquée et où il rappelait les services rendus par les Oméyyades, en prémunissant les auditeurs contre les menées d’Ibn ez-Zobéïr; Dahhâk ne publia pas 1 écrit, mais il fut joué par le messager porteur de la dépêche, un Kelbite nommé Râghida, qui avait conservé une copie de la lettre et la lut lui-même à la prière du vendredi. Il s ensuivit un tumulte connu sous le nom de journée de Djéïroùn, du nom d’un édifice contigu à la mosquée des Omeyyades et dont le nom est conservé encore aujourd’hui dans celui de Bâb-Djéïroûn qui désigne la porte est de la grande mosquée. Les Qaïsites et les Kelbites se battirent les uns contre les autres et délivrèrent les prisonniers que l’autorité avait faits. Enfin le Qaïsite Thaur ben Ma'n es-Solami alla camper à Merdj-Râhit près de la ville, y reçut des renforts des émirs de Homs, de Qinnesrîn et de la Palestine, et se déclara ouvertement pour Ibn ez-Zobéïr. Ibn-Bahdal, qui jusque-là avait défendu les droits des fils mineurs de Yézîd, se laissa gagner et se rattacha au parti de Merwân ben el- Hakam, d’une autre branche des Oméyyades, qui cherchait à supplanter les Sofyanides. Le nouveau khalife marcha sur Merdj-Râhit où se trouvaient les partisans d’Ibn ez-Zobéïr, et,

LES OMÉYYADES

après vingt jours de combats, remporta une victoire décisive qui lui assura la domination de la Syrie.

Merwân avait été proclamé khalife à Djâbiya le 3 dhou’lqa'da 64 (22 juin 684); il le fut une seconde fois à Damas, avec plus de pompe, en moharrem 65 (juillet-août 684). Son mariage avec Fâkhita, la veuve de Yézîd, lui fut fatal; car elle l'étouffa sous des oreillers, en ramadan de la même année, pour avoir dépossédé Khâlid, son fils, de ses droits au trône et avoir fait reconnaître pour ses héritiers ses propres fils 'Abd-el-Mélik et 'Abd-el-'Azîz. Gela se passa en ramadan 65 (mai 685).

'Abd-el-Mélik, en montant sur le trône, dut songer d’abord à reconquérir b Iraq, possédée d’une manière autotonome par Moç'ab ben ez-Zobéïr en qualité de lieutenant de son frère, le khalife de la Mecque. Celui-ci s’était retranché près deTekrît. Après deux campagnes infructueuses, 'Abdel-Mélik s’empara de Qarqisiya, de Ras el'-Aïn, de Naçîbîn. La rencontre décisive se produisit près de Bâgoumaïra, quartier-général de Moç'ab, qui avait du se défaire de ses meilleures troupes en les envoyant combattre les Khâridjites, et qui ne pouvait compter sur la fidélité des gens de Koufa. Moç'ab tomba percé de flèches.

Ap rès l’occupation de Koufa, le khalife envoya el-Hadjdjâdj ben Yoûsouf contre le Hedjâz. Le siège de la Mecque commença le 1er dhou’l-qa'da 72 (25 mars 692); la ville et le sanctuaire furent battus à coups de pierres. Petit à petit abandonné par les siens, Ibn-ez-Zobéïr, à bout de forces, dit adieu à sa mère, Asmâ, fille d’Abou-Bekr, la « femme aux deux ceintures », se lança seul dans la mêlée et y trouva bientôt la mort, six mois après le commencement du siège. Ce fut la fin de la guerre civile.

'Abd-el-Mélik ben Merwan. — Son règne presque tout entier fut occupé à réfréner les désordres de L'Iraq ; la Syrie elle-même n’était pas tranquille, à cause des luttes entre Qaïsites et Kelbites. Les Bédouins se livraient des batailles interminables, et les vaincus ne rêvaient qu’à prendre leur revanche à la première occasion. Le règne d’ 'Abdallah ben ez-Zobéïr à la Mecque fit songer 'Abd-el-Mélik à diriger le

pèlerinage annuel sur Jérusalem. Toujours est-il qu’il fit somptueusement bâtir, par des architectes et des ouvriers grecs, la mosquée du Rocher bâtie sur l’emplacement du Temple, et que l’on appelle aujourd’hui la mosquée d’'Omar. Une inscription encore conservée fait foi de son entreprise; M. de Vogué a montré que le nom du khalife abbasside el- Ma’moûn qu’elle porte, a remplacé celui d’'Abd-el-Mélik. De même, il fit une tentative pour y transporter, de Médine, la chaire du Prophète; mais son chambellan le fit renoncer à ce projet.

La guerre reprit avec les Romains; il y avait quinze ans que la lutte était suspendue. Justinien II fut défait à Sébaste de Cilicie, en l’an 73 (692), par le frère du khalife, Mohammed, alors son lieutenant pour la Mésopotamie et l’Arménie. Les expéditions annuelles en Asie Mineure reprirent : on les appelait çaïfiyya (campagnes d’été). La première monaie musulmane fut frappée en l’an 74. La comptabilité publique était tenue à Damas en grec, à Koufa en pehlevi ; elle commença, à ce moment, à être remplacée par une comptabilité arabe ; de même, en Égypte, sur les papyrus, le copte est graduellement évincé par l’arabe. Naturellement, les employés restèrent les mêmes: ils en furent quittes pour apprendre l’arabe. Le khalife aurait été bien embarrassé de trouver ailleurs des comptables pour tenir les livres de l’administration des finances. Les travaux considérables auxquels il se livra abrégèrent sa vie; il mourut relativement tôt, à 1 âge de soixante ans, le 1 4 chawwâl 86 (9 octobre 705).

Son frère 'Abd-el-'Azîz était mort avant lui. 'Abd-el-Mélik laissait un fils qui monta sur le trône, Wélîd 1er. Avec lui, les entreprises guerrières reprirent de plus belle ; on prépara une expédition contre Constantinople; la ville de Tyane, patrie d’Apollonius, fut enlevée, la Transoxiane et l’Espagne conquises. En 84, il accomplit le projet qu’avait formé son père, d’enlever aux chrétiens de Damas l’église de Saint- Jean-Raptiste et d’en faire une mosquée; c’est le monument qui est encore appelé aujourd'hui la mosquée des Oméyyades. Il mourut en djoumâda II 96 (février 715), à peine âgé de quarante et quelques années.

LES OMÉYYADES

L’homme le plus remarquable de cette époque était le Thaqifite el-Hadjdjâdj ben Yoûsouf, chargé, en sa qualité de gouverneur de la Mésopotamie, de combattre les Khâridjites et en particulier les Azraqîs (les Bleus) révoltés à l’orient. En 78, on joignit à ses provinces celles du Khorasan et du Sidjistan. Il y installa des lieutenants, ses créatures ; dans la première, ce fut Moballal), qui, en mourant, transmit à sa famille ses pouvoirs et son commandement; dans la seconde, 'Abd-er-Rahman, fils de Mohammed ben el- Ach'ath, auquel il envoya, à titre de renforts, une armée superbement équipée qui est connue sous le nom d’armée des Paons.

'Abd-er-Rahman, appelé communément Ibn el-Ach'ath d’après le nom de son grand-père, remplaça les expéditions de razzias par des campagnes régulières; il occupait le pays conquis au lieu de s’en retourner et de disparaître. Les troupes de 1’ 'Iraq détestaient el-Hadjdjâdj, et ne souhaitaient rien tant que de saisir la première occasion de retourner dans leur patrie. Il n’eut qu’à leur montrer la lettre où el-Hadjdjâdj lui ordonnait de continuer ses expéditions pour les avoir toutes avec lui. On fit la paix avec le roi de l’Arachosie, Rotbîl, on établit des lieutenants pour gouverner Bost et Zarang, les deux principales villes du Sidjistan; puis, en 81, l’armée se mit en mouvement; arrivée dans le Fars, on reconnut qu’il était impossible de séparer le Khalife 'Abd-el-Mélik de son lieutenant el-Hadjdjâclj; on se résolut à faire la guerre à tous les deux. L’armée de f'Irâq se précipita comme un torrent. El- Hadjdjâdj se porta à sa rencontre, la trouva près du Dodjéïl, non loin de Choustèr et fut complètement défait le 10 dhou’l hidjdja (25 janvier 701). Les vainqueurs entrèrent à Baçra en même temps que les traînards de la déroute.

El-H ac Ijdjâdj se retira avec ses Syriens dans le faubourg de Zâwiya et y soutint avec énergie et succès la lutte contre les gens de Baçra; il remporta même sur eux un avantage qui décida Ibn-el-Ach'ath à se transporter à Koùfa, centre de la résistance; el-Hadjdjâdj rentra à Baçra sans difficulté. De là, avec des renforts envoyés de Syrie, il alla attaquer

Koufa dont les troupes étaieut rangées en bataille près du couvent de Déïr-Djamâdjim. Après cent jours de lutte, les troupes, prises de panique sans cause appréciable, incitées probablement par les promesses de pardon d’el-Hadjdjâdj, se débandèrent et retournèrent à Baçra. Ibn-el-Ach'ath retourna à Baçra qui venait d’être reprise par un de ses lieutenants, mais, ne s’y sentant pas en sûreté, il alla s’établir à Maskin sur le Dodjéïl, près d’Izqobâd, à la tête des troupes qui lui arrivaient de toutes parts; el-Hadjdjâdj alla l’y attaquer en cha'ban 82 (septembre 701) ; un corps syrien tourna la position des Iraqiens en traversant un marais et surprit le camp la nuit ; les Iraqiens s’enfuirent et se noyèrent presque tous dans le Dodjéïl.

Ibn el-Achfath partit pour les provinces de l’Est, le Kirmân et le Sidjistân, où il se sentait des amitiés fidèles et où il pouvait espérer continuer la lutte. Son lieutenant à Zarang le fit prisonnier pour le livrer à el-Hadjdjâdj; mais il fut délivré par Rotbîl, qui l’emmena à Kaboul. Ses troupes avaient peur des Syriens; elles passèrent dans le Khorassan, s’établirent à Hérat, et furent complètement défaites. Ibn el-Ach'ath restait toujours un danger, et el- Hadjdjâdj ne négligeait aucune promesse pour amener Rotbîl à lui remettre son protégé; celui-ci finit par lui envoyer sa tête; c’est qu’Ibn el-Ach ath était mort ou s’était suicidé.

En 83 (702), el-Hadjdjâdj fit construire la ville de Wâsit (l’intermédiaire), ainsi nommée parce qu’elle était située à une distance sensiblement égale de Ivoûfa, de Baçra, de Madâïn (Ctésiphon) et d’el-Ahwâz ; il en fit la capitale de la province, devenue immense; en effet, la chute d’Ibn-el-Ach'ath faisait de lui le maître de tout l’Iran, à l’exception du Ivhorasan, car les descendants du gouverneur el-Mohallab s’y étaient constitué des possessions où ils se sentaient tranquilles.

La position d’el-Hadjdjâdj resta aussi forte sous Wélîd Ier; il maintint, par des moyens sévères, la paix dans les provinces où il commandait; il se livra à des travaux publics, réorganisa le système des canaux d’irrigation qui répandent

LES OMÉYYADES

en Mésopotamie les eaux du Tigre et de l’Euphrate, avec l’aide d’un ingénieur indigène, un Araméen du nom de Hassan en-Nabatî. Il adopta certaines mesures d’ordre économique, telles que d’interdire aux paysans d’égorger leurs bœufs, afin de les conserver pour la charrue. En même temps Qotaïba ben Moslim conquérait pour lui la Transoxiane, entrait en contact avec les Turcs et même les Chinois, tandis que Mohammed ben Qâsim, qui appartenait à la même tribu que lui, ravageait la vallée de l’Indus. Il mourut après vingt ans de gouvernement, à cinquante-trois ans, en ramadan 95 (juin 714), laissant en Orient, surtout en Perse, le renom d’un dominateur cruel.

Soléïman succéda à son frère Wélîd Ier. Son avènement marqua un changement de politique intérieure. Il s’était déclaré protecteur de Yézîd ben Mohallab, qui s’était enfui des prisons d’el-Hadjdjâdj, lorsqu’il n’était encore qu’héritier présomptif. La haine qu’il avait conçue pour el-Hadjdjâdj s’étendit aux lieutenants de ce dernier, qui furent destitués après sa mort. Yézîd ben Mohallab le remplaça comme gouverneur et continua la même politique; il résida comme lui à Wâsit. Quant au Khalife, il choisit pour sa résidence Ramlé en Palestine; il put s’y livrer en toute tranquillité à ses goûts pour la bonne cuisine et la débauche. Il n’était pas depuis trois ans à la tête du gouvernement qu’il mourut (çafar 99 = septembre 717). Il aurait voulu voir lui succéder l'un de ses fils, soit Ayyoûb, qui mourut avant lui, soit Daoud; mais le jurisconsulte Piadjâ, qui avait une grande influence sur lui, se décida en faveur de son cousin 'Omar ben 'Abd-el-'Azîz ; quand il fut mort, Pxadjâ se rendit à la mosquée et réclama le serment d’allégeance en faveur de la personne désignée par le testament du Khalife, sans la nommer encore : il ne publia son nom qu’après la cérémonie. Ce fut une surprise, mais aucune opposition ne se manifesta.

'Omar II était le fils d’ 'Abd-el-'Azîz ben Merwân, gouverneur d'Égypte, et par sa mère, il se rattachait au Khalife 'Omar ben el-Khattâb ; il fut lui-même gouverneur de Médine, sa ville natale; il en fut rappelé sur les instances d’el- Hadjdjâdj, qui le voyait avec appréhension donner asile

à ses adversaires, s’enfuyant de L'Irâq. C’était un pieux musulman, élevé à la source même des traditions islamiques, l’école de Médine. Il n’aimait pas la guerre, sachant bien qu’on la faisait dans l’espoir du butin, non pour exalter le nom de Dieu. Il paraît avoir rappelé l’armée musulmane qui assiégeait Constantinople; dans tous les cas, il concentra les troupes en arrière, interdit de chercher à étendre les frontières de la Transoxiane: cependant, c’est sous son règne que les Arabes d’Espagne s'emparèrent de Narbonne après avoir franchi les Pyrénées.

Les Mawâli (pl. de mania) tenaient alors dans la société musulmane, à Koufa et à Baçra, une situation qui rappelle beaucoup celle des affranchis dans l’empire romain. C’étaient à l’origine des prisonniers de guerre, en grande partie d’origine iranienne, puis leurs descendants, laissés libres ou qui s’étaient rachetés de la captivité; ils ne payaient pas d impôts, n’étaient pas enregistrés dans les bureaux de l’armée et par conséquent ne touchaient aucune pension, mais ils devaient suivre leurs anciens maîtres à la guerre. A cette époque, les mots djizya et kharâdj n’ont pas encore le sens précis qu’ils ont pris plus tard, le premier celui de capitation ou impôt à tant par tête, le second celui d’impôt foncier : c’est simplement un tribut qu’ils désignent. El-Hadjdjâdj, pour éviter que les cultivateurs, en se faisant Musulmans, cessassent de payer l’impôt foncier, établit qu’ils ne seraient plus dorénavant dispensés du kharâdj , devenant impôt du sol et non plus impôt personnel : et pour empêcher que cette mesure n’amenât l’abandon des campagnes pour les villes — où les nouveaux Musulmans n’avaient plus à payer que la dîme, n’ayant pas de terres à cultiver — il maintint les agriculteurs fixés à la terre, quitte à les y faire ramener de force quand ils voulaient la quitter. On cria, avec juste raison, que ces mesures étaient contraires, non seulement à la simple équité, mais même à la loi divine, et 'Omar II, esprit religieux, fut obligé de revenir sur ces mesures extrêmes adoptées par le tyran de L'Iraq. Il établit qu’un Musulman, fut-il affranchi ou nouveau converti, n’aurait à payer ni capitation, ni impôt foncier sur la terre (seu-

LES OMÉYYADES

lement la dîme des revenus, en nature); et pour sauvegarder les intérêts du Trésor, il adopta une nouvelle théorie juridique qui considérait que les terres kharâdj seraient dorénavant, sans effet rétroactif, propriété indivise de la communauté musulmane, et il interdit, à partir de l’an 100 de l’hégire, la vente de ces sortes de terrains. Le tributaire devenu Musulman restait sur ses terres en qualité de fermier; l’interdiction de se rendre dans les villes fut levée.

Ses sentiments religieux le défendaient contre l’injustice ; c’est ainsi qu’il fit rendre aux 'Alides les propriétés de l’oasis de Fadak, en Arabie, qui était le domaine propre de la famille du Prophète depuis les premières expéditions de l’Islam; il agit de même à l’égard des héritiers de Talha, compagnon de Mahomet. Cela le fit considérer comme secrètement chi'ïte, mais à tort.

Il n’avait que trente-neuf ans quand il mourut le 25 rédjeb 101 (9 février 720) à Khonâçira près de Damas. Yézîd II était le petit-fils de Yézîd Ier par sa fille 'Âtiqa, épouse d’ Abd-el-Mélik ; d’où le surnom fréquemment donné au Khalife, de Yézîd ben'Atiqa. Il était allié à el-Hadjdjâdj dont il avait épousé la nièce, et par suite il était mal disposé pour Yézîd ben Mohallab, dont la famille d’el-Hadjdjâdj avait eu à se plaindre quand il gouvernait l’ Iraq; aussi ce dernier songea-t-il à se réfugier à Baçra, d’où sa famille tirait son origine et où il comptait encore de nombreux parents et partisans; la ville lui ouvrit ses portes sans difficulté, mais le gouverneur de la citadelle refusa de mettre en liberté ses frères et ses cousins enfermés dans la prison. A la tête des tribus Yéménites, Azd et Rabî'a, rattachées à sa cause par de riches présents, Yézîd ben Mohallab assiégea le réduit et le prit au bout de quelques jours. Ce succès lui livra les provinces relevant de Baçra, TAhwâz, le Fars et le Kirmân, mais non le Khorasan, si longtemps gouverné par sa famille, les Azd y étant tenus en échec par les Témîmites. On lui conseilla de se fortifier dans le Fars; mais ne voulant pas livrer F 'Iraq aux Syriens, il résolut de s’emparer de Koûfa; arrivé non loin du site de Babylone, dans un endroit nommé 'Aqr (château-fort), il y rencontra l’armée de Syrie,

commandée par Maslama ben 'Abd-el-Mélik, vétéran des guerres d’Asie-Mineure. Le 14 çafar 102 (21 août 720) il fit incendier derrière lui le pont de l’Euphrate et engagea le combat; les troupes de l’ïrâq n’offrirent aucune résistance; Yézîd, qui aurait pu s’enfuir vers la Perse, préféra tomber sur le champ de bataille, les armes à la main. Les membres de la famille de Mohallab furent poursuivis avec acharnement; ils s’enfuirent de Baçra par mer, abordèrent la côte du Kirmân, s’en allèrent jusque sur l’Indus sans trouver de refuge; ils furent tous atteints et mis à mort, leurs biens confisqués, leurs femmes et leurs enfants vendus comme esclaves, par application de la loi musulmane.

Yézîd II n’avait rien d’un politique; il était faible et insouciant. Le début de son règne fut marqué par des changements inconsidérés de gouverneurs ; il soumit au tribut les Sogdiens qui s’étaient rendus à la condition d’en être affranchis. Il laissa d’ailleurs ses agents libres d’administrer les provinces comme ils l’entendaient. Il ne songea qu’à s’amuser : deux chanteuses, Sallâma et Habbâba, jouaient un grand rôle à la cour; véritables favorites, les nominations de fonctionnaires devaient, pour réussir, être appuyées par elles. La mort de Habbâba fut suivie de la sienne, à sept jours d’intervalle, de chagrin, croit-on. Il n’avait régné que quatre ans, et il était encore jeune (de trente-trois à quarante ans) quand il s’éteignit, à Arbad, à l’est du Jourdain, le 2Zi cha'bân 105 (26 janvier 724). Il avait réglé par testament l’ordre de succession au trône : d’abord son frère Hichâm, ensuite son propre fils Wélîd.

Hichâm ben 'Abd-el-Mélik, au lieu de Damas, dont il craignait les marécages, préféra s’installer à Pioçàfa, non loin de Piaqqa et de l’Euphrate, à la limite du désert de Syrie. C’était un personnage circonspect, un véritable homme d’affaires, nullement un artiste, à la différence du frère auquel il [succédait. Il confia le gouvernement des provinces orientales à à Khâlid ben 'Abdallah el-Qasrî (chawwâl 105 — mars 724). C’était un élève d’el-Hadjdjâdj, nature énergique comme son maître, mais non féroce : ce n’est que sur des ordres supérieurs qu’il fit brûler certains révoltés. Vers la fin de son

LES OMÉYYADES

commandement, il éclata quelques troubles dus a des Chi ites et à des Khâridjites. Malgré sa modération, il était en général détesté. Appartenant à la tribu de Qasr, branche des Bâdjila, il se rattachait plutôt aux Yéménites qu’aux gens de Modar : il avait donc contre lui les Qoréïchites. En outre, sa mère était chrétienne ; il fit bâtir pour elle une église à Koûfa; il était d’une tolérance fort large, car, non seulement il permit aux chrétiens de bâtir de nouvelles églises, mais il agit avec modération à l’égard des Juifs et avait des employés, dans ses bureaux, qui appartenaient à la religion mazdéenne. Il retrouva l’ancien ingénieur d’el-Hadjdjâdj, le nabatéen Hassân, qui continua le dessèchement des marais de la Babylonie, dans la région de Wâsit, ce qui lui valut un domaine considérable et des revenus énormes. Ce succès lui fit beaucoup d’ennemis; néanmoins il resta quinze ans en place, avant de céder aux intrigues qui le menaçaient. Sous l’inculpation d’avoir puisé dans les caisses de l’État, il furtrrêté et emprisonné à Koûfa, où il resta dix-huit mois; au bout de ce temps, il fut relâché par ordre du Khalife, rien n’ayant pu être prouvé contre lui.

Khâlid avait maintenu la tranquillité dans F'Irâq; une fois parti, l’Alide Zéïd, fils d’ ' Alî Zéïn el-'Âbidin, fut appelé de Médine à Koufa par les Chi'ïtes de cette ville, qui pensaient profiter de la faiblesse numérique des troupes syriennes qui gardaient la ville. Ce soulèvement dura environ dix mois; le nouveau gouverneur, Yousouf ben 'Omar Thaqafî, parent d’el-Badjdjâdj, qui était resté longtemps sans pouvoir obtenir de renseignements, y parvint par l’arrestation de deux affidés : la révolte tomba, Zéïd chercha à s’enfuir et fut tué d’un coup de flèche. Son corps fut mis en croix à Koûfa, sa tête exposée à Damas et à Médine. Ainsi finit misérablement l’un des descendants du Prophète.

La guerre reprit avec les Bomains; chaque été les incursions recommençaient, sous le commandement des deux fils de Hichâm, Mo'âwiya, qui fut l’ancêtre des Oméyyades d’Espagne, et Soléïman; le premier, au cours de ses campagnes, se tua en tombant de cheval, dans une chasse au renard. C’est au cours de ces combats que se créa la légende du

Séyyd el-Battâl, dont on vénère encore le tombeau, à Séidi- Ghâzi, non loin de Brousse, en Asie-Mineure ; car il périt à Akroinus en Phrygie (122 = 740). Sur les bords de la mer Caspienne, les Arabes entrèrent aussi en lutte avec les Turcs et ne furent pas toujours heureux. D’Espagne, ils allèrent attaquer les Francs au delà des Pyrénées. Déjà sous 'Omar II Samh avait pris Narbonne, qui devint leur citadelle; mais sa pointe sur Toulouse fut arrêtée par Eudes en dhou’lqa da 102 (mai 721). Sous Hichâm, 'Abd-er-Rahman ben Abdallah, nommé gouverneur, commença par réduire le berbère Munuza qüi s’était rendu indépendant dans le nord de 1 Espagne et était devenu 1 allié d Eudes, puis il se tourna contre celui-ci et le battit entre la Garonne et la Dordogne. Eudes fit appel à Charles Martel, qui rencontra les Arabes entie 1 oui s et Poitiers en ramadan 11/j. (octobre 732); après quelques jours de lutte, ces derniers firent une furieuse attaque générale à laquelle les Francs austrasiens résistèrent vaillamment; le lendemain matin, les Arabes avaient quitté le champ de bataille. Dix ans plus tard, ils remontaient encore le cours du Rhône, mais ce n’étaient plus que des déprédations de batteurs d’estrade.

Nai bonne était le point de départ de ces expéditions, et une ligne de caravansérails fortifiés (ribât) reliait cette ville à la Provence, notamment à Avignon, prise par Yoûsouf; de là on courait dans le Dauphiné et la Bourgogne. Charles Martel essaya en vain de s’en emparer; il échoua sous ses murs (737) ; vingt-deux ans seulement plus tard, Pépin le Bref l’occupait définitivement (759), et les Arabes essayèrent en vain de la reprendre lors de la grande randonnée de l’émir de Cordoue, Hichâm, dans les provinces méridionales de la France.

L’année suivante, Hichâm changea son lieutenant en Espagne et nomma à sa place 'Abd-el-Mélik benQatan; puis deux ans plus tard il le remplaça par 'Oqba ben Hadjdjâdj, mais sans grand succès. L’élan avait été brisé à Poitiers. D ailleui s, les Berbères se soulevaient en Afrique et les lieutenants du Khalife étaient obligés de dégarnir la frontière du nord. Les indigènes de l’Afrique étaient excédés de se voir traiter en tributaires : ils adoptèrent les doctrines

LES OMÉYYADES

des Khâridjites. Il fallut envoyer des troupes de Syrie, sous le commandement de Kolthoûm ben lyâd el-Qasrî, mais elles ne réussirent pas; Kolthoûm fut tué à la bataille du fleuve Nauam, et son neveu Baldj put à peine ramener le tiers de l’armée à Ceuta, pour de là passer en Espagne.

A l’autre bout de l’empire, en Sogdiane, les indigènes avaient admis la domination musulmane, à condition de ne payer aucun tribut; mais cette condition n’avait pas été longtemps observée. Ils se coalisé] ent avec les Turcs, leurs anciens ennemis, et la situation des Aiabes devint très difficile. Pour y remédier, le khalife confia le gouvernement du Khorasan à un officier expérimenté, Naçr ben Sayyâr el-Kinâni, qui devait rester à son poste sous les successeurs de Hichâm et être le premier à signaler le mouvement de résistance aux Arabes destiné à mener les Abbassides au khalifat.

Hichâm mourut à Roçâfa le 6 rébî 'Il 125 (6 février 743), à peine âgé de cinquantc-cinq ans. D’un extérieur peu agréable, car [il louchait, il aimait à se renfeimer dans son palais et à traiter les affaires par l’entremise d’el-Abrach le Kelbite, dans lequel il avait confiance. Il traita ses sujets chrétiens avec tolérance et rétablit le siège patriarcal d'Antioche, vacant depuis quarante ans, en y mettant pour condition qu’on y élirait un simple moine qui était son protégé, Étienne. 11 était néanmoins bon Musulman, ami d’ez-Zohrî et cl’Abou-Zinâd , fameux traditionnistes , ennemis de la secte des Qadariyya, qui proclamaient l’existence du libre arbitre chez l’homme. Avare de sa nature, il mit en ordre l’administration des finances, mais il poussa trop loin le désir d’agrandir ses propriétés personnelles en multipliant la construction de canaux et de châteaux. Devenu grand propriétaire, comme Khâlid, il dut interdire à celui-ci de vendre son blé avant lui, [ ar ciainte de faiie baisser les prix. Il pressura ses sujets et contiaîgnit ses lieutenants à lui envoyer de fortes sommes, sans se préoccuper de la manière dont ils se les piocui aient. Le mécontentementfut général, le souvenir de ces exactions resta profondément ancré dans la mémoire des populations et ne tarda pas à amener la chute de la dynastie.

Wélîd II, déjà désigné par le testament de son père, succéda à son oncle Hichâm. Il avait quitté Roçâfa pour aller habiter, à la limite du désert, un palais écarté à l’est de la Syrie, nommé Bakhrâ, en plein désert. C’est là qu’au bout de deux ans lui parvint la nouvelle de la mort de Hichâm ; il se rendit rapidement à Damas, la capitale, pour s’y faire introniser. Il était poète, mais ne publiait pas ses poésies et se contentait de se les laisser dérober. Grand seigneur, il dépensa largement les richesses amassées par son avare prédécesseur; il entretenait autour de lui un cercle de chanteurs, de chanteuses, de lettrés; amateur de courses de chevaux, il possédait une meute.

Une révolte de son cousin Yézîd III, fils de Wélîd, fils d’'Abd-el-Mélik, vint l’y surprendre. Celui-ci s’était emparé sans difficulté de Damas et s’y était fait reconnaître. Wélîd II, après avoir fait donner cent coups de fouet au messager qui lui avait apporté la mauvaise nouvelle, prit avec lui les deux cents hommes qui formaient sa garde et auxquels vinrent se joindre rapidement des contingents fournis par les tribus voisines; mais les Kelbites de Palmyre ne voulurent pas combattre les Kelbites de Damas et Wélîd II, abandonné de tout le monde, se retira dans une chambre intérieure du château et se mit à lire le Qorân, comme l’avait fait le khalife Othmân. C’est dans cette posture qu’il fut mis à mort par les vainqueurs, le 27 djoumâda

11 126 (17 avril 744).

Yézîd III, pour se concilier les esprits, adopta le contrepied de la conduite de Hichâm, et s'engagea à ne pas emplir son trésor au détriment des provinces; mais ses bonnes dispositions n’eurent pas le temps de produire d’effet, car il mourut moins de six mois après son intronisation, le

12 dhou’l-hidjdja 126 (25 septembre 744).

La désaffection était générale, et l’attentat contre Wélîd II était venu lui offrir un nouvel aliment; les Syriens eux-mêmes,, qui formaient la force principale de l’empire, attendirent un changement prochain. Merwân surnommé 1’ « âne » (el-Himâr), parce que, disent les historiens syriaques, il aimait une fleur que l’on appelle « rose

LES OMÉYYADES

d’âne », et qui appartenait à unebranche cadette des Oméyyades, avait été douze ans gouverneur de l’Arménie et de 1 Adherbaïdjân, provinces frontières. Là, il y avait à faire la guerre; à la vieille disposition des armées en deux lignes de bataille se faisant face, etentre lesquelles se livraientdes combats singuliers, il substitua des escadrons (karâdîs) pouvant charger par unités isolées ou figurer dans la grande charge d’ensemble qui, généralement, terminait le combat. Profitant* de ce quMbrahîm ben Wélîd, nommé khalife par Yézîd III, n’était reconnu que dans le sud de la Syrie, il envahit ce dernier pays, où il trouva de précieux auxiliaires dans les Qaïsites de Qinnesrîn et les Arabes de Homs. Dans l’Anti- Liban, à 'Aïn-el-Djarr, Soléïmân, fils de Hichâm, qui avait longtemps combattu les Piomains, essaya d’entraver sa marche: il fut battu et se réfugia à Damas, puis à Palmyre, centre de la tribu de Kelb. Merwân, l’âne, entra dans la capitale de la Syrie et s’y fit prêter serment sous le nom de Merwân II, le 26 çafar 127 (7 décembre 7Zi A) - Il n’y voulut pas poursuivre de vengeance: ce ne fut pas par ses ordres que le corps de Yézîd fut déterré et pendu. Il pardonna à ses adversaires, Soléïmân, le fils de Hichâm, et Ibrahim le khalife. Il choisit pour résidence Harrân, l’ancienne Carrhæ, en Mésopotamie, parce que cette ville était dans le territoire des Qaïsites, ses puissants alliés, parce que son père y avait habité et qu’il y avait été élevé; il en fit la capitale de l’empire en y transportant le trésor de l’État. Cela lui aliéna les Syriens, qui sentaient que la direction des allai res leur échappait; ils se soulevèrent, mais la rébellion fut vite étouffée par Merwân; les villes fortes avaient résisté : Aézîd, fils de Khâlid el-Qasrî, fut tué devant Damas, et Thâbit ben No'aïm s’enfuit à la suite du siège infructueux de Tibériade, chef-lieu du thème du Jourdain ( djond cil-Ordonn) ; bientôt repris, il fut mutilé.

Pour rassembler autour de son nom la famille d’Oméyya et l’intéresser à son succès, Merwân II épousa la fille de Hichâm. Mais quand il envoya des troupes pour s’emparer, de P'Irâq qui n’était pas encore entré sous sa domination, les soldats, passant à Roçâfa près de l’Euphrate, proclamé-

rent khalife Soléïmân, fils de Hichâm. Merwân prit en personne la direction des opérations contre les rebelles, atteignit Soléïmân à son camp de Khofâf, près de Qinnesrm, et le défit complètement; tous les prisonniers qui ne se rendirent pas comme esclaves furent massacrés ; Soléïmân se sauva à Homs avec le reste de son armée, puis il s’enfuit à Koûfa laissant son frère Sa'îd défendre Emèse, qui fut forcée de se rendre: la Syrie rentra sous la domination de Merwân, qui en fit démanteler les forteresses principales.

L’Orient était sa is chef. Ibn-Mo'âwiya, qui était un descendant de Dja'far Tayyâr, frère d’'Ali, et pouvait être considéré comme appartenant à la famille du Prophète, se déclara prétendant à Koûfa; il eut, pour soutenir ses droits, les Zéïdites, Chi'ïtes partisans de Zéïd fils d’'Ali Zéïn el-'Âbidîn, et les affranchis, presque tous Iraniens d’origine. Ibn-'Omar, gouverneur de Hira, les défit en moharrem 127 (octobre 1!\!\) : les Zéïdites se défendirent courageusement dans la citadelle et les rues de Koûfa, jusqu’à ce qu’ils obtinrent une capitulation honorable. Ibn-Mo'âwiya gagna la Perse, dont les habitants l’acclamèrent. D’un autre côté, la Mésopotamie échappait aux Oméyyades; les Khâridjites s’étaient réveillés, et sous le commandement de Dahhâk ben Qaïs s’en vinrent assiéger Koûfa, qui fut évacuée par ses chefs, puis Wâsit qui capitula en chawwâl 127 (août 745). Dahhâk adopta Koûfa comme capitale, mais il se rendit à Mossoul à la première nouvelle des entreprises de Merwân, qui envoyait contre lui son fils Abdallah, lequel se laissa assiéger dans Nisibe. Merwân, après avoir terminé le siège de Homs, dut venir en personne et défit les Khâridjites à la bataille de Kafar-T où la, vers la fin de fan 128 (environ septembre 746). L’année suivante, les derniers Khâridjites furent contraints de se disperser; Ibn-Mo'âwiya dut s’enfuir de Merv la Pioyale ( Châhagân ) et périt misérablement; les Khâridjites du Iiadramaùt furent anéantis en 130. Merwân II put se reposer tranquillement dans sa résidence de Harrân. Cependant les plus terribles événements se préparaient alors dans le Khorasan, grâce à Abou-Moslim et à la prédication abbasside.

LES OMÉYYADES

Khalifes Oméyyades

Branche des Sofyanides

Moawiya Ier, fils d’Abou-Sofyân ben Harb (40 — 60 — 660-680).

Yézîd Ier (60 — 64 = 680 — 683).

Mo awiya II (64 = 683).

Branche des Merwanides

Merwân Ier, fils cTEl-Hakam (64 — 65 = 684 — 685). 'Abd-el-Mélik (65 — 86 — 685 — 705).

Wélîd Ier (86-96 = 705-715).

Soléïman (96 — 99 = 715 — 717).

'Omar II, fils cT'Abd-el-'Azîz (99 — 101 = 717 — 720). Yézîd II, fils d’ 'Abd-el-Mélik (101 — 105 — 720 — 724). Hichâm, fils d’cAbd-el-Mélik (105-125 - 724-743). Wélîd II, fils de Yézîd II (125 — 126 = 743 — 744). Yézîd III, fils de Wélîd Ier (126 = 744).

Merwân II el-Himâr (J 27 — 132 — 744 — 750).

BIBLIOGRAPHIE

J. Wellhausen, Das arabische Reich utid sein Sturz, in-8, 1002.

M. J. de Goeje et P. de Jong, Fragmenta historicorum arabicorum , t. I, continens partem tertiam operis Kitcibo'l-Oyun wa'l-hada'ïk ; t. II, continens partem sextam operis Tadjàribod-Omami , auctore Ibn-Maskowaih ; in-4, 1869-1871.

Ibn 'Abd-Rabbihi, El-'Iqd el-férîd , t. II, pp. 299-349.

C. Torrey, The mohammedan conquest of Egypt and Norîh Africa (6 <3-703, A. D.), dans les Biblical and Semitic Studies de l’Université de Yale, pp. 279-330, in-8, 1901.

Th. Nœldeke, Zur Geschichle der Omaijaden, in-8, 1901.

F. Wüstenfeld, Die Famille el-Zubeir , der Tod des Muç'ab ben el- Zubeir, ans dem Muwaffakijat des Abu Abdallah el-Dimascliki, arabisch und deutsch, in-4, 1878.

[R. P.] H. Lammens, le Chantre des Omiades, dans le Journal Asiatique , IXe sér., t. IV, pp. 227 et suiv.

Du même, Études sur le règne du calife omaigade Mo'âwiya Iev, dans les Mélanges de la Faculté orientale de Beyrouth, t. I, 1906.

J. Périer, Vie d’al-Hadjdjâdj, in-8, 1904 (Bibliothèque de l’École des Hautes-Etudes, 'section des sciences historiques et philologiques, fasc. 151).

Quatremère, Mémoire historique sur la vie à! Ab d- Allah ben-Zobaïr, dans le Journal Asiatique , IIe, sér. 1832.

Reinaud, Invasions des Sarrazins en France , in-8, Paris, 1836.

H. Zotenberg, Invasions des Visigolhs et des Arabes en France , Toulouse, 1876 (extrait du t. Il de V Histoire générale de Languedoc).

R. Dorr, de bellis Francorum cum Arabibus gestis (dissertation d’histoire), Kœnigsberg, 1861.

C. H. Becker, Studien zur Omajjadengeschichle. A. 'Omar II, dans la Zeitschrift fur Assyriologie , t. XV.

G. de Rey, Les invasions des Sarrasins en Provence pendant le VIIIe, le IXe et le Xe siècle; in-8, Marseille, 1878.

Vingtrinier (Aimé), Note sur l’invasion des Sarrasins dans le Lyonnais; in-8, Lyon, 1862.

Page 1