CHAPITRE XIV
El-Qâhir ne régna qu’un an et demi ; il avait un caractère dur et d’une rigueur extrême contre ses ennemis; par-dessus le marché il était mobile et changeant. « Toujours armé d’une longue pique, dit Mas'oudi, qu’il tenait à la main quand il circulait dans son palais et qu’il plantait devant lui quand il s’asseyait, il frappait lui-même avec cette arme ceux dont il voulait se défaire ; il sut ainsi tenir en respect ceux qui avaient manifesté tant d’insubordination et d’insolence à l’égard de ses prédécesseurs (1). » Sa violence fut la cause de sa perte: à la suite d’un complot qui se forma dans le palais, il eut les deux yeux arrachés ; son successeur Râdi le tint au secret, enchaîné au fond d’un appartement retiré, puis Mottaqî le fit transférer dans l’hôtel d’Ibn-Tâhir, sanschanger autrement les dispositions prises à son égard. Mou’nis avait été l’une de ses victimes.
Mohammed Râdi-billah, proclamé le 6 djoumâda I 32*2 (24 avril 934), était lettré et poète élégant; il avait une connaissance approfondie des discussions religieuses et philosophiques. Son règne fut marqué par des désordres auxquels le manque d’argent n’était peut-être pas étranger. Les provinces ne rendaient plus rien, ne payaient plus d'impôts ; elles étaient toutes indépendantes du pouvoir cen-
■(! ) Prairies d'or, VIII, p. 288.
tral. Ibn-Moqla, qui est resté célèbre comme un des inventeurs de la calligraphie, et qui fut son ministre, ne put faire mieux que les autres. Réduit aux abois, Râdi se jeta dans les bras de Mohammed ben Râïq, gouverneur de Wâsit, qu’il nomma Emîr-el-Omarâ : la première mesure que prit celui-ci fut, à son arrivée à Bagdad, de supprimer la charge <le wazir et de s’en attribuer les fonctions ; un de ses secrétaires fut chargé de l’administration des finances, de sorte que le maire du palais centralisait tout entre ses mains: le Khalife n’était plus qu’une ombre.
L’histoire du khalifat n’est plus maintenant que le récit de révolutions de palais et le contre-coup des événements qui se passaient à l’intérieur ; elle n’appartient plus, pour ainsi dire, à l’histoire des Arabes, surtout à partir du moment où une dynastie d’origine iranienne et de religion chi ïte s empara de la capitale, seul domaine des souverains déchus. Abou-Chodjâ' Boûyè, dont les Arabes ont fait Bowéïh par suite des règles de leur grammaire, était un condottiere originaire du Déïlem, partie montagneuse du Tabaristan, au sud de la mer Caspienne. Le Tabaristan ou Mazandéran avait toujours échappé aux entreprises des Arabes ; pendant longtemps il était resté indépendant sous la conduite de ses ispahbcids 5 puis les Alides y avaient trouvé un appui certain et y avaient fondé des dynasties. Ses trois fils Ah, Hasan et Ahmed fondèrent, eux aussi, la dynastie dite des Bouïdes. Au moment où Râdi montait sur le trône, non seulement la Perse occidentale, mais même la Susiane ou Khouzistan, dans les plaines du bassin du Tigre et de l’Euphrate, leur appartenaient. Ils venaient de l’enlever aux fils •d’El-Barîdi, les descendants d’un maître de poste de Baçra qui s’étaient créé un domaine dans cette dernière ville. Le Turc Bodjkem, lieutenant de l’émir-el-Omarâ Ibn-Râïq, nvait su battre ces derniers,* il ne put rien faire contre l’ascendant des Bouïdes. Il réussit tout de même à supplanter son ancien chef en 326 (938). C’est lui qui choisit, après la mort de Râdi, le frère de celui-ci, el-Mottaqî,pour khalife {329-940). Ivourtékin,qui malgré son nom turc était un Déïlémite, était devenu émir-el-omarâ ; les désordres conti-
nuant, el-Mottaqi demanda à Ibn-Râïq de venir rétablir l’ordre. Cela ne dura pas longtemps ; battu dans une rencontre avec les fils d’el-Barîdi, il dut s’enfuir, emmenant le Khalife. On fit appel aux Hamdanides d’Alep ; Hasan, qui régnait alors, en profita pour se faire décerner les fonctions d’émir el-omarâ et le titre de Nâçir-ed-daula « le défenseur deTempire », tandis que son frère 'Ali recevait celui de Séïf ed-daula « sabre de l’empire ».
Ce fut un jeu : Touzoun, autre Turc, ayant pris l’avantage, devient émir-el-omarâ ; ayant mécontenté le Khalife, celuici se tourne de nouveau vers les Hamdanides en meme temps qu’il fait appel à Ikhchîd, gouverneur d’Égypte. Aucun succès ; Touzoun empêcha les Hamdanides de s’approcher de Bagdad. Le Khalife s’enfuit à Raqqa sur l’Euphrate ; les Hamdanides enlevèrent Alep au gouverneur d’Égypte et en firent leur capitale (332-94/1). Aucun des compétiteurs n’était en mesure de faire prévaloir sa prépondérance, et le Khalife continuait d’être tiraillé entre ces diverses forces, auxquelles venaient se joindre les Bouïdes. Mottaqi se décida à rentrer à Bagdad, par malheur pour lui, car Touzoun le fît aveugler pour le remplacer par un de ses fils auquel on donna le nom de Mostakfi (333-944). Le Turc ne jouit pas longtemps de son triomphe ; il mourut bientôt d’une attaque de l’épilepsie
dont il souffrait depuis longtemps et fut remplacé par le
vizir Chîrzâdh, qui fut le dernier des Emirs el-Omara proprement dits, car Ahmed le Bouïde, pour mettre fin à l’horrible détresse dans laquelle la capitale était plongée par suite de la famine, y entra après un combat inégal avec le petit nombre de partisans que Chîrzâdh avait réunis autour de lui (11 djoumâda I 334-19 décembre 945), reçut du Khalife le titre de Mo'izz-ed-daula « qui donne la gloire à la dynastie » et prit en même temps celui de Sultan, qui primitivement semble signifier quelque chose comme « chef du pouvoir exécutif » et paraît inférieur au titre de Khalife. Les Bouïdes étaient chi'ïtes : l’Iran triomphait de nouveau. Le nom du sultan fut prononcé au prône du vendredi et gravé sur les monnaies avant celui du Khalife, devenu une simple marionnette entre les mains du détenteur réel du pouvoir.
Cinq semaines ne s’écoulèrent pas que le Bouïde Ahmed fit aveugler Moktafi et le remplaça parMoutî', fils de Moqtadir.
Nâeir ed-daula le Hamdanide avait dû renoncer à lutter contre les Bouïdes et s’était contenté d’établir dans la Syrie du nord un fort pouvoir militaire, nominalement vassal du Khalifat . ces liens de vassalité ne consistaient guère qu’en une reconnaissance officielle et le payement d’un tribut. Nàçir avait mis trente-cinq ans d’une activité inlassable à se ctéer cette principauté ; sa fin fut malheureuse : s’étant brouillé avec son fils Aboâ-Taghlib, il fut fait prisonnier par lui et retenu en captivité jusqu’à sa mort (12 rébf I 358-3 féviiei 969). L h tat qu il avait fondé et dont les limites s’étendaient à 1 est jusqu à Tekrîtsur le Tigre, s’effondra progressivement après lui ; ses fils se brouillèrent et se battirent ; Aboû-Taghlib perdit la Mésopotamie tout entière dans une lutte avec 'Adod-ed-daula, neveu de Mo'izz, qui lui avait succédé en 356 (967). Il fut d’ailleurs tué un an après la perte de la Mésopotamie, pendant une bataille livrée aux Bédouins dans la région de Ramlé en Palestine (369-979). Sessuccessems entrèrent, les uns au service des Bouïdes, les autres à celui des gouverneurs indépendants de l’Égypte. Toutefois le fièie de Nâçir-ed-daula, AIî, que nous avons vu décorer du titre de Séif ed-daula sous lequel il est resté célèbre, avait adopté Alep plus spécialement comme lieu de résidence ; une bataille heureuse contre l’eunuque nègre Kâfour, qui commandait les troupes d’Ikhchid à Homs, lui inspira l’idée d aller attaquer Damas ; mais la résistance de la garnison et 1 apparition d Ikhchid, un combat malheureux près de Qinnesrîn le forcèrent à évacuer même Alep. II reprit l’avantage à la mort du fondateur de la dynastie égyptienne des Ikhchidites (325-9/i6) et s’installa à Damas ; mais il mécontenta le peuple qui rappela ses anciens maîtres : Kâfour, régent, le força de nouveau à évacuer Alep. Enfin un arrangement conclu avec l’eunuque nègre lui assura la Syrie du nord jusqu’à
C était d autant plus nécessaire que les conquêtes des Byzantins, conduits par 1 Arménien Corcuas, avaient ramené sous le pouvoir de l’empereur Romain Lécapène Naçîbin et
Ras-el-'Aïn en Mésopotamie (de 331-942 à 332-943). La paix avec l’Egypte permit à Séïf-ed-daula de lutter contre les Grecs, mais avec des fortunes diverses. Il eut devant lui Nicéphore Phocas, plus tard empereur, qui reprit la Crète et, en ce qui concerne la Syrie, conquit Anazarbe en Cilicie (350-961), puis Mar'ach et enfin Alep elle-même (351-962) ; devenu empereur, il continua avec succès ses entreprises. Malade et fatigué, Séïf-ed-daula mourut à Alep, pillée par les Romains mais non occupée définitivement, le 10 çafar 356 (25 janvier 967); il n’avait que cinquante-deux ans. Son fils Sa'd-ed-daula continua les luttes entreprises tant contre l’ennemi du dehors que contre les révoltés du dedans; mais un nouvel ennemi vint se joindre à tous les autres : les Fâtimites lui enlevèrent une grande partie de ses possessions, et finirent, sous l’un de ses successeurs, par se rendre entièrement maîtres du pays.
Si Séïf-ed-daula n’avait été qu’un guerrier, sa renommée n’aurait guère été plus durable que celle de tant de vaillants combattants que l’on voit paraître et disparaître, sans laisser de traces, au cours de l’histoire ; mais il était aussi un dilettante, un amateur de poésie et de belles-lettres, et il a réuni autour de lui un certain nombre de littérateurs des plus marquants. C’est à Alep, non à Ragdad, que fleurirent les poètes Abou-Firâs, membre de la famille princière, qui chanta les luttes héroïques contre le Domestique, généralissime des troupes byzantines d'Asie, et Moténabbî, « celui qui se prétend prophète » ; c’est à Séïf-ed-daula qu'Abou’l- Faradj el-Içfahâni dédia son fameux Kiiâb el-aghâtii « Livre des chansons », trésor inestimable, anthologie précieuse de la poésie anté-islamique et de celle des trois premiers siècles de l’Hégire. Abou’l-'Alâ el-Ma'arrî, le libre-penseur aveugle, composait ses poèmes hardis du temps de Sa'ded-daula. C’est à Alep qu’el-Fârâbi, né en Asie centrale sur les bords du Iaxartes (Sîr-Deryâ), poursuivit ses études sur la philosophie grecque, précédant de cent cinquante ans Avicenne, plus connu que lui, et qui ne put comprendre la métaphysique d’Aristote qu’à partir du moment où il lut le commentaire d’el-Fârâbi sur ce sujet.
Dynastie des Bouides de l’Iraq.
Mo'izz-ed-daula Abou’l-Hoséïn Ahmed (320-932). 'Izz-ed-daula Bakhtiyâr (356-967).
'Adod-ed-daula Abou-Chodjâa 'Khosrau (367-977). Gharaf-ed-daula Abou’l-Fawâris Ghîrzâd (372-982). Béhâ-ed-daula Abou-Naçr Fîroûz (379-989).
Sultân-ed-daula Abou-Chodjâ' (403-1012).
Mocharrif-ed-daula (411-1020).
Djélâl-ed-daula (416-1025).
Imâd-ed-dîn Abou-Kâlindjar Marzbân (435-1043). Abou-Naçr Khosrau Fîroûz er-Rahîm (440-447 = J 048- 1055).
Dynastie des Ikiichîdites.
Mohammed el-Ikhchîd ben Toglidj (323-935). Abou’l-Qâsim Ongour ben Ikhchîd (334-946). Abou’l-Hasan 'Ali ben Ikhchîd (349-960).
Abou’l-Misk Kâfoûr (355-966).
Abou’l-Favvâris Ahmed ben 'Alî (357-358 = 968-969).
BIBLIOGRAPHIE
Abbu’l-'Alâ el-Ma'arrî, Philosophische Gedichle von A. von Kremer, in-8, 1884. — Le poète aveugle, un précurseur d’Omar Khayyam, extraits des poèmes et des lettres, par G. Salmon ; in-8 carré, 1904.
Abû Firâs, Ein arabischer Dichter und Held , in Text und Uebersetzung mitgeteilt von R . Dvorak, in-8, 1893.
C. Defrémery, Mémoire sur les Émirs al-Oméra, in-4°, 1832 (dans les Mémoires présentés par divers savants à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, lre série, t. II).
Gustave Schlumberger, Un empereur byzantin au Xe siècle. Nicéphore Phocas, in-8, 1890.