CHAPITRE III
HISTOIRE PRIMITIVE DE ^ARABIE
Aussi loin qu’on peut remonter le cours des âges, guidé par les monuments historiques, on trouve les Arabes vivant dans le désert et le parcourant au moyen de chameaux, dont ils ont de nombreux troupeaux qu’ils utilisent pour les caravanes de commerce, et qu’ils louent aux rois d’Assyrie lorsque leurs troupes ont à franchir quelque portion des terres inhabitées. \ers le troisième millénaire avant notre ère, on croit saisir la trace de migrations de peuplades sémitiques ; les Chananéens apparaissent en Syrie et en Palestine, où les Phéniciens, venus des côtes du golfe Persique, vont fonder de célèbres cités commerciales, développer la navigation, supplanter la civilisation égéenne et frayer la route maritime de 1 Occident ; les Hycsos pénètrent en Égypte, en conquièrent une partie et fournissent des rois au pays. Les Arabes du désert, les Bédouins, n’ont pas encore d’histoire. Cependant ils vont fonder des villes, s’y établir et constituer des États dont le commerce sera la principale richesse.
Ce n est, au plus tôt, qu’au huitième siècle que l’on constate 1 existence, dans le sud de la péninsule, d’un puissant royaume, celui des Minéens ou peuple de Ma în, dont on a, depuis 1 exploration de cette contrée par M. J. Halévy, des inscriptions.
On n’est pas encore arrivé à fixer l’âge de ces monuments, et partant il n’y a qu’incertitude autour de l’époque ou ont pu régner les vingt-cinq rois dont on a déchiffré les
HISTOIRE PRIMITIVE DE L’ARABIE
noms ; l’école allemande de MM. Winckler, Hommel et Otto Weber a supposé que ce royaume a duré du quatorzième au septième siècle avant notre ère; mais il convient de faire les plus expresses réserves à l’endroit de cette chronologie, à cause de la tendance bien connue de l’esprit humain à attribuer la plus haute antiquité possible aux documents livrés par les découvertes, quand ils ne sont pas datés. La date de 1500 adoptée par cette école est certainement trop haute : l’alphabet n’était pas encore inventé et les Minéens, par conséquent, ne pouvaient s’en servir. La mention de l’Assyrie dans ces textes épigraphiques ne permet pas non plus de les faire descendre trop bas. Somme toute, suivant l’heureuse expression de M. René Dussaud, « on restera dans la vraisemblance historique en classant provisoirement les plus anciens textes minéens au huitième siècle avant notre ère », ce qui est précisément l’époque où les Assyriens entrent en contact avec les Arabes.
A ce moment, dans le sud de la péninsule, la situation est la suivante. Dans le Djauf du sud fleurit le royaume dont les chefs s’intitulent « rois de Main »; leur capitale est Karnâwou (la Karna d’Eratosthène) ; d’autres villes, Yatliil, Nachk, Nechan, Harim, Kamna, jouent un rôle important.. Au sud de cet État se trouve celui des Qatabanites; à l’est, celui des Hadramautites ; ils ont aussi des rois, et sont en paix avec Ma'în. Dans le nord-ouest, sur le territoire du Madian biblique et sur la route du commerce de la Méditerranée, nous constatons l’existence d’une colonie de Ma'inites, que nous appelons Minéens pour plus de commodité : cette dernière expression est tirée de la traduction de la Bible en grec parles Septante. C’est dans les inscriptions minéennes du Nord que l’on a trouvé, pour désigner le prêtre de la divinité, l’expression lêwi qui a fait penser aux Lévites des- Hébreux. On a fait remarquer, en effet,, l’influence de Yéthro, prêtre madianite et beau-père de Moïse, sur le prophète hébreu ; celui-ci va le retrouver au Sinaï, et sur ses conseils une organisation s’établit ; on institue des juges- II se peut que la tribu de Lévi tire de là l’origine de son
nom.
C’est à cette époque que les Assyriens, dans leurs luttes contre l’Egypte, font mention des Arabes, appelés Aribi dans les inscriptions cunéiformes. Ces monuments nous parlent encore de deux États situés dans l’Arabie du Nord et appelés l’un Mousri et l’autre Melouhha. Nous ne savons pas ce qu’est le second ; quant au premier, il est aisé à rapprocher de Mousran , nom que porte la colonie des Minéens du Nord dans les inscriptions. Or ce nom est bien voisin du nom sémitique de l’Égypte, hébreu Miçrâïm , arabe Miçr. On en a conclu hâtivement que dans un grand nombre de passages de la Bible, là où il est question de l’Égypte, il faut plutôt entendre l’État arabe de Mousri ; cette hypothèse, qui jouit actuellement d’une grande faveur en Allemagne, conduit à des absurdités qui ont été relevées par M. J. Halévy (1). Quoi qu’il en soit, il est certain que le pays appelé Mousri dans les textes assyriens correspond au Mousran des inscriptions minéennes et désigne le territoire des Madianites.
Le roi d’Assyrie Tiglat-Pileser III (745-7*27) établit un chéïkh arabe, nommé Idibi'il, comme vice-roi de Mousran ; si 1 on prend ce dernier nom comme synonyme, géographiquement, de territoire des Madianites, il faut en conclure que le roi d’Assyrie avait mené campagne contre les Arabes du désert et soumis une partie de leur territoire. Ce chéïkh arabe, très indépendant, se révolte constamment.
Sous Sargon (721-705) on trouve cité Pir ou, roi de Mousri; il se révolte et il est châtié. Le rapprochement de Mousrî avec le nom sémitique de l’Égypte, d’une part, et de Pir ou avec l’appellation également sémitique des rois d’Égypte, Pharaon, est bien singulier. Cependant, au rapport des auteurs musulmans eux-mêmes, il y eut des rois arabes qui portèrent le nom de Far (Fir , Fari'), qui est la même chose. Ces memes textes (la grande inscription de Khorsabad) nomment une reine des Arabes, Chamsi, et Itamara le Sabéen, qui n a pas le titre de roi. Il semblerait, pour ce dernier, qu’il n’y aurait pas de rois sabéens à cette époque ;
(1) Revue sémitique , t. XI, 1903, p. 301 et suiv.
HISTOIRE PRIMITIVE DE L’ARABIE
mais cela ne prouve rien, car, ainsi que l’a fait remarquer M. Dussaud, dans les textes de Tiglat-Pileser III (738 et 734), Panammou est appelé « le Samaléen », bien que les textes de Zindjirli, gravés sous son règne, lui donnent la qualification de roi ; la seule conclusion à en tirer, c’est que ce dernier titre n’était pas reconnu à ces princes par la chancellerie de leur suzerain.
L’inscription d’Asar-Haddon, où l’on a voulu voir le récit d'une campagne en Arabie, présente des indications intéressantes. Le roi d’Assyrie raconte que, dans sa dixième expédition, il s’est tourné vers un peuple dont le nom assyrien manque, à raison d’une lacune, mais qu’on nomme Kusi et Musur dans une autre langue dont le nom est également absent. Les Kouchites sont bien l’Ethiopie, non encore colonisée par des Sémites, bien entendu (cela n’a eu lieu que beaucoup plus tard), et ses colonies sur les deux rives de la mer Rouge; il faut bien admettre ce dernier point, sinon on ne pourrait comprendre comment Ba'al, roi de Tyr,se serait fié à Tarkou, roi de Kusi, son ami, c’est-à-dire son allié. Asar-Haddon fait le siège de Tyr ; puis il expédie son camp de Musur vers Meluhha ; ce passage est difficile à comprendre, car on ne sait point ce qu’est Meluhha. Ensuite vient le récit de la traversée du désert ; le roi se rend « jusqu’à la ville de Rapihi (Rafâh) à côté du ruisseau de Musur
{le ruisseau d’Egypte, Wâdi’l-'Arîch, appellation tradition-
nelle de la limite entre Ghanaan et l’Egypte), lieu où il n’y a pas de fleuve». Les souffrances et les privations de l’armée obligent les troupes à boire l’eau des puits. Ensuite il est question des « chameaux des rois d’Aribi » fournis évidemment par leurs propriétaires pour la traversée du désert où l’armée rencontra des serpents à deux têtes qui causaient une blessure mortelle (J).
Gomme l’a fait à juste titre remarquer M. J. Halévy, il semble bien que ce texte relate une expédition à travers le désert qui sépare l’Égypte de la Palestine et dont la tra¬
ct) Comparer ce que dit Hérodjte (II, 75 et III, 107, 109) des serpents ailés de l’Arabie.
versée a toujours offert de grandes difficultés aux armées qui s’y engageaient ; c’est ainsi qu’Hérodote (III, 7), en parlant de l’armée de Cambyse, qui avait à traverser le même désert pour entrer en Egypte, nous apprend que le roi des Perses s’entendit avec celui des Arabes pour pouvoir le franchir.
C’est en effet le seul endroit, comme le fait remarquer le père de l’histoire, « par où il soit possible de pénétrer en Égypte », par terre, en venant de la Syrie ; « c’est un vaste désert d’environ trois jours de marche, d’une très grande sécheresse et aridité ». Cambyse, suivant les conseils de Phanès d’Halicarnasse, ce chef des troupes auxiliaires grecques d’Amasis qui, mécontent du Pharaon, s’était enfui chez les Perses, « fit prier par ses ambassadeurs le roi des Arabes de lui procurer un passage sûr, et il l’obtint après qu’on se fut juré une foi réciproque. Lorsque le roi d’Arabie eut conclu le traité avec les ambassadeurs de Cambyse, il fit remplir d’eau des peaux de chameaux et en fit charger tous les chameaux qu’il y avait dans ses États. Cela fait, on les mena dans les lieux arides, où il alla attendre l’armée de Cambyse ». Le parallélisme absolu du récit d’Hérodote et de l’inscription d’Asar-Haddon montre qu’il s’agit, dans les deux cas, de la traversée du désert d’el-'Arîch entre l’Égypte et la Palestine.
Piois de Qataban. — Les inscriptions de Qatabân connues proviennent de la région située entre Ma’reb et Chabwat. Avant les rois, il y eut des moukarrabs , tels que Yada'ab Dhabyân et Cliahîr Yagoûl ; puis les rois Yada'ab Dhabyân, probablement le moukarrab devenu roi ; Chahîr Yagoûl Youhargib qui n’est pas le même que le précédent, car le nom du pèie est différent, Warawil Ghaîlân ûuhan'im, contemporain de Karibaïl Wâtir, moukarrab de Saba, Chahîr Ghaîlân.
Vers 30 après J.-C., il y a un royaume de Qatabân indépendant ; il n est plus nommé postérieurement à cette date.
Rois du Hadramaut. — Le Hadramaut, avec son principal port de Kané, entrepôt du transit de l’Inde, et sa capitale
HISTOIRE PRIMITIVE I)E L’ARABIE
Chabwat, l’ancienne Sabota, était une dépendance du royaume de Ma in ; une des branches de la dynastie royale y régnait et c’est à elle que I on doit rattacher les noms de Çadouq-îl et de son petit-fils Ma'dî-Karib, contemporain de son cousin Abîyadi Yâthi', roi de Ma'în, qui vivait au moment de finvasion des Perses en Egypte (525 av. J. -G.). Puis un long silence, et enfin on retrouve le nom du Hadramaut dans la titulature des rois de Saba.
D’autres places encore ont eu des rois locaux, plus ou moins vassaux d’Etats plus considérables; ainsi Kaminahoû, visitée par J. Halévy, entre Yrthil et Main, Haram, à l’est, sur le Khârid, la tribu de Sam'â, Maryab, Arbâ', Ausân, les tribus de Mawân, Nouchân, Pi an an (ou er-Ra'n).
L’histoire légendaire du Yémen a pour point de départ les allusions qui y sont faites dans le Oorân, savoir : « le peuple de Tobba (1) », Bilqîs (2), la destruction de Ma Teb par la chute de la digue (3).
Deux groupes sont à déterminer dans la légende musulmane : les histoires relatives à la dynastie de Zhafâr (celles des Tobba') et l’histoire légendaire des temps préhistoriques.
Les vagues souvenirs que les indigènes ont pu conserver de ces anciens temps se trouvent complétés par les listes de rois retrouvées sur les inscriptions, depuis que les rois de Saba et de Dhou-Piaïdân ont pris le titre plus complet de rois de Saba, Dhou-Raïdân, Hadramaut et Yéménât, c’est-àdire depuis le règne de Chamir Youhar'ich, commençant entre 27â et 281 de l’ère chrétienne. Hadhâd, roi de Ma’reb, institue sa fille Bilqîs en qualité d’héritière de son trône, mais il désigne comme le plus capable de succéder à celle-ci Yâsir ben 'Amr, le Yâsir Yuhan'im des inscriptions, d’une autre origine que la lignée royale, et qui peut-être gouvernait déjà du vivant de Bilqîs.
Yâsir Yuhan'im envoie dans le Maghreb une armée qui est •engloutie dans le sable ; il fait dresser une statue d’airain
(1) Qor., ch. XL1V, v. 36, et L, v. 13.
(2) Qor., ch. XXVII, v. 22-45.
<3) Qor., ch. XXXIV, v. 14-18.
avec l’inscription en caractères mosnad (sabéens) : « Il ny a pas de chemin au delà. » Chamir détruit la capitale de la Sogdiane, nommée depuis Samarcande. El-Aqran, son fils,, mène des expéditions dans le territoire des Romains et y est enterré. Son fils est Tobba', le premier de cette série ; il guerroie contre les Turcs, se met en route en passant entre les deux montagnes de Tayy (Adjà et Selmà), arrive en Chine par Anbar et laisse dans le Tibet des troupes dont les descendants vivent encore là-bas.
Melikî-Karib, faible et peu guerrier, eut pour fils As 'ad Abou-Karib, grand astrologue et guerrier, tué par des peuples révoltés. Après lui viennent ses deux fils Hassan et 'Amr, dont le second porte le surnom de Mauthabân « perclus, sédentaire ». Puis un interrègne : 'Abd-Kulâl ben Mathwab était chrétien, mais secrètement, sinon il aurait changé son nom théophore contre un autre mieux approprié ; il régna soixante-quatorze ans. On trouve bien une inscription dans laquelle un 'Abd-Kulâl invoque Dieu sous l’appellation d’er-Rahmân qui paraît spéciale aux chrétiens d’avant l’Islam, mais il n’est pas sûr que ce soit le même.
Un fils de Hassan, nommé Tobba', aurait régné après lui,, selon Ibn-Qotéïba, mais la légende ne le nomme pas comme roi ; ensuite vient le fils d’ 'Abd-Kulâl, nommé Marthad ; après lui le Yémen échappe aux Himyarites.
On trouve dans Tabarî un récit qui pourrait bien être l’origine de la légende qui fait du roi Chamir un conquérant de l’Asie centrale. Tobba', fils de Hassân, envoie le fils de sa sœur, el-Hârith ben 'Amr ben Hodjr el-Kindî, dans le territoire de Ma'add et du côté de Hîra ; puis lui-même se rend dans cette dernière ville pour défendre le Kindite,son neveu, contre le Sassanide Qobâd; sans trop s’avancer, il reste dansle voisinage de la ville et envoie contre le roi de Perse le fils de son frère, Chamir Dhou’l-Djanâh, et Qobâd périt; puis le roi arabe expédie Chamir vers le Khorasan, en même tempsqu’il dirige son propre fils Hassân vers la Sogdiane ; un autre neveu à lui, Ya'four, prend la direction du territoire romain, et fait campagne contre Rome et Constantinople. L’expédition de Chine, menée par Hassân, rapporte de riches*
HISTOIRE PRIMITIVE DE L’ARABIE
trésors; Tobba' rentre dans son pays et y meurt après avoir embrassé l’islamisme (1).
Ce roman est peut-être un écho populaire des récits rapportés en Arabie par des mercenaires arabes et yérnénites au service de rois de Perse, que le besoin de défendre la frontière du nord-est toujours menacée par les nomades turcs avait obligé les Perses à cantonner sur les bords de l’Oxus et du Yaxartes.
Légende de la digue de Ma’reb. — Placés en face des ruines de la digue de Ma’reb, dont la destruction est mentionnée dans le Qorân, les Arabes se demandèrent, sans pouvoir y répondre, quel était l’auteur de ces constructions. Les Himyarites racontaient que le mérite en revenait à Bilqîs, reine de Saba, dont il était fort naturel d’admettre qu’elle était la même que la célèbre reine de Saba qui vint rendre visite à Salomon ; les autres habitants du Yémen disaient toutefois que cette reine n’avait fait que réparer la digue, et que la construction en remontait au fabuleux Loqmân, second fils d’'Âd. Le nom de ce monument, dans le Qorân, est ' arim : c’est le mot himyarite qui signifie « digue » et figure en effet dans les deux inscriptions relevées par Glaser. Les Arabes en ont fait un nom propre : séïl eWarim désigne la destruction de la digue de Ma’reb, emportée par les flots (Qorân, ch. XXXIV, v. 15).
Il est incontestable que la prospérité de la contrée était intimement liée à l’existence de cette digue ; inhabitable avant son installation, elle est restée presque inhabitée depuis que Ve arim n’existe plus. La tradition dit que l’idée du barrage vint de ce que l’eau des pluies formait dans les montagnes des torrents désastreux qui disparaissaient presque aussitôt qu’ils s’étaient montrés. Quand on eut capté les eaux qui dévalaient des hauteurs, la situation changea d’aspect. Le pays se couvrit de jardins et de prairies ; on dit même qu’un voyageur pouvait le parcourir en entier à l’ombre, tellement les arbres se pressaient les uns contre les autres ; un vrai paradis, tel que l’imagination se
(1) Tabari, Annales , I, 881-892; Hartmann, Arab . Frage, p. 493.
plaît à en créer clans les pays inondés de soleil. Un personnage mythique, 'Amr ben 'Amir, surnommé Mozaïqiyâ (de la racine mazaq , « déchirer », à cause de son habitude de déchirer ses vêtements chaque soir, ne voulant pas les porter une seconde fois, conte populaire forgé sur la signification du nom), qui appartenait à la tribu d’Azd et gouvernait à Ma’reb, fut avisé miraculeusement de la prochaine rupture du réservoir ; il quitta le pays avec la tribu d Azd et une grande partie des tribus yéménites, qui émigrèrent vers le nord où elles entrèrent en contact avec les Arabes descendant de Ma'add. Son frère 'Amrân,qui était devin, avait pour femme Zharîfat el-Khéïr, également devineresse, qui eut un songe : elle vit un gros nuage d’où sortirent des éclairs nombreux ; la nuée creva, des torrents d’eau se répandirent. Zharîfa en conclut la disparition prochaine du réservoir qui abreuvait le pays. Sur ses indications, 'Amr alla visiter la digue et vit un rat qui détachait avec ses pattes un bloc que cinquante hommes n’auraient pu remuer. Sûr alors que la prospérité du pays était terminée, il se décida à partir, et entraîna avec lui les habitants du pays.
Légende de Dhou-Nowas. — En himyarite, Dhou-Nowâs signifie « possesseur d’une localité ou d’un château nommé Nowâs », tandis qu’en arabe classique il est difficile de le prendre pour autre chose que « le possesseur de longues boucles de cheveux pendantes». Il n’en faut pas plus pour que, l’imagination aidant, il se crée toute une légende, en l’absence de souvenirs historiques. Néanmoins il est curieux que ce roi soit désigné sous le nom de son pays ou de son clan, au lieu de son nom propre, qui est inconnu ; cela a pu faire penser que, contrairement à la tradition, qui voit en lui un descendant de la famille légitime, il pouvait être un intrus. 11 adopta le judaïsme et persécuta les chrétiens, sans doute pour des motifs politiques. On raconte que, pendant une expédition en Syrie de Hassan, roi de Saba, un individu, nommé Dhou-Chanâtir, s’empara du trône qu’il souilla par des actes honteux; il attirait dans son palais les jeunes gens des premières familles du pays et satisfaisait sur eux ses passions ignobles. Un prince de la famille royale, introduit
HISTOIRE PRIMITIVE DE L’ARABIE
auprès du roi, le frappa d’un poignard qu’il avait caché sous ses vêtements, lui coupa la tête et proclama sa vengeance sur la place publique. L’armée et le peuple, délivrés du tyran, élurent roi son meurtrier.
Légende de la persécution des chrétiens de Nedjran. — Dhou-Nowâs appartenait, comme nous venons de le dire, à la religion juive ; peu t-ê tre portait-il les cheveux des tempes bouclés, à la façon des Juifs de Pologne, ce qui expliquerait le sens donné à son surnom par les Arabes. Il voulut convertir les habitants de Nedjran, qui étaient chrétiens ; comme ils refusèrent d’apostasier , Dhou-Nowâs fit creuser des fosses profondes ( okhcloûd ) dans lesquelles on alluma de grands feux, et vingt mille personnes y furent jetées. Tout cela découle d’un passage du Qorân (ch. LXXXY, v. A amplifié par les commentateurs et interprété par le vague souvenir d’un fait qui semble historique : la prise de Nedjran par Dhou-Nowâs en 523 de notre ère, à laquelle fait allusion la lettre deSiméon, évêque de Beth-Archâm (1). Le chef sabéen y était entré sur la foi d’un traité: à peine maître de la ville, il la livra au pillage et fit brûler l’église avec les prêtres et le peuple qui s’y était réfugié ; les ossements de l’évêque Paul, mort en odeur de sainteté, furent déterrés et jetés dans un bûcher. Pievenons à la légende. L'unde ceux qui échappèrent au supplice alla se réfugier à la cour de l’empereur de Constantinople ; celui-ci, saisissant cette occasion d’entrer en rapports avec le pays inconnu d’où provenaient les aromates, et que l’expédition manquée d’Aelius Gallus avait rendu encore plus mystérieux, entra en correspondance avec le roi d’xùbyssinie, qui était chrétien. Une expédition fut résolue : il est clair que les Piomains mirent une flotte à la disposition des Ethiopiens, qui sans cela auraient été fort embarrassés de traverser la mer Piouge. Sous les ordres d’Aryât, le corps expéditionnaire mit en fuite les Sabéens pris à l’improviste . Dhou-Nowâs, ne voyant aucun moyen d’échapper, poussa son cheval dans la mer et s’y noya. Ce fut la fin du royaume sabéen; le Yémen
(1) Assemani, Bibl. or., I, 361-371).
devint une province dépendant de l’Abyssinie. Procope [De bello persico , 1. I, ch. xx) nomme Esimiphaios (Somaïfa', nom attesté par des inscriptions), le lieutenant du Négus chargé de gouverner le Yémen.
Légende d’Abraha. — Aryât vit se soulever contre lui un de ses officiers, nommé Abraha, autrefois esclave cl’un marchand romain à Adulis, et qui lui proposa un combat singulier en présence des deux armées rangées en bataille (tactique familière à l’épopée iranienne, qu’on est bien étonné de rencontrer en pareils lieu et temps). Aryât consentit, mais il fut poignardé par un esclave au moment où il venait de couper avec son sabre la figure de son adversaire, depuis lors surnommé el-Achram (au nez fendu). Abraha, devenu maître du Yémen, fit élever à Çan'â une église si belle qu’elle est restée connue sous le nom par excellence d’el-Qalîs [ecclesia). Deux Arabes païens de la tribu des Qoréïchites souillèrent le sanctuaire, une veille de fête, en y déposant des excréments. Abraha, ayant su quels étaient les auteurs du sacrilège, jura d’aller démolir le temple de la Iva'ba pour mettre fin aux réunions annuelles qui s’y faisaient. Il rassembla une armée considérable dont il prit le commandement, monté sur un éléphant que la légende appelle Mahmoud (d’où mammouth ) et qui est resté célèbre dans les souvenirs de l’Arabie antéislamique : un chapitre du Qorân s’appelle soûrat-el-F il , du mot pîl « éléphant » emprunté au persan.
Arrivé à Tâïf, Abraha razzia tous les troupeaux des gens de la Mecque, parmi lesquels se trouvaient deux cents chameaux appartenant à 'Abd-el-Mottalib, le grand-père de Mahomet. Celui-ci alla les réclamer au général abyssin, qui crut que le suppliant venait lui demander d’épargner le temple, source de la richesse du pays. « Les chameaux sont à moi, répondit le Mecquois, et la Ka ba appartient à Dieu qui saura bien la défendre ; on a déjà essayé de la détruire, mais sans succès. » 'Abd el-Mottalib^ ayant obtenu la restitution de ses chameaux, se retira dans les montagnes ainsi que les autres habitants de la ville. Abraha voulut entrer à la Mecque, mais l’éléphant sur lequel il était monté s’y
HISTOIRE PRIMITIVE DE ^ARABIE
refusa absolument. Si on le tournait du côté de la Syrie ou du Yémen, il se mettait en marche d’un pas allègre; dès qu’on le ramenait vers la Ka ba, il s’agenouillait comme pour en adorer le véritable maître. L’armée abyssine battit en retraite, et fut décimée parles oiseaux abâbil ( Qor ., CV, 3) dont .chacun portait dans le bec une petite pierre de la grosseur d’une lentille qu’il laissa tomber sur les soldats; ceux-ci furent transpercés par ces frondes d’un nouveau genre. Tous ceux qui échappèrent périrent dans le désert ; Abraha, rentré à Çan'â, ne tarda pas à y périr d’une douloureuse maladie..
Ses deux fils, Yaksoûm et Masroûq, lui succèdent l’un après l’autre : débauchés, tyrans, ils mécontentèrent leurs sujets arabes, qui complotèrent une révolte et chargèrent Séïf, fils de Dhou-Yazan, d’aller négocier leur délivrance avec les Romains et les Perses. Auprès des premiers, une ambassade de ce genre n’avait aucune chance de réussir : les Abyssins étaient leurs alliés naturels. Séïf se tourna vers la Perse, où régnait Chosroès II (Khosrau Parwîz). Reçu dans la grande salle d’audience de Ctésiphon qui, malgré les ^emblements de terre, est encore en partie debout aujourd’hui (Tâq-Kisra au sud de Bagdad), Séïf eut à vaincre les répugnances du monarque, qui craignait d’aventurer ses troupes dans un pays aride ; mais en distribuant immédiatement au peuple les présents que lui offrait le souverain, le chef arabe lui fit croire que l’or et l’argent étaient dans son pays aussi abondants que les pierres des montagnes. Wahriz fut mis à la tête des troupes perses qui débarquèrent au Yémen, et dans une bataille qui eut lieu, Masroûq fut percé d’une flèche lancée parle général perse. Depuis lors le Yémen fut gouverné par les Perses après l’avoir été par les Abyssins ; cet état dura jusqu’à la conquête musulmane.
Rois de Ma 'in.