CHAPITRE VII
Mohammed sortit sans difficulté de la Mecque, mais bien entendu en se cachant. Une légende prétend que les Qoréïchilcs avaient résolu de l'assassiner, que ce projet leur avait été suggéré, dans un conseil tenu au Dâr-en-Nadwa, par un vieillard du Nedjd qui n'était autre que le diable en personne on n'explique pas comment un vieillard non Qoréïchite avait été admis au sein d'un sénat qui ne comprenait que les membres de cette tribu âgés de plus de quarante ans), qu'ils choisirent pour cela la nuit, qu'Wli avait pris la place de Mahomet et dormait enveloppé de son manteau vert du Hadramaut, et que le prophète sortit en passant tranquillement au milieu des sentinelles qui veillaient sur sa maison, préalablement aveuglées — moralement — par un j»'t de sable accompagné d'une prière. On prétend que si Ali fut laissé a la Mecque, c'est que Mohammed, grâce a son titre (Vdinin ou h. » mine de confiance par excellence, avait en garde des dépôts qui' son cousin était chargé <!<• restituer. Toujours est-il que ni Ali, ni les autres membres de la famille n'eurent à souffrir du départ du Prophète, ce qui serait infailliblement arrivé si celui-ci avait dû échapper a un COmploI dirigé contre lui; ses ennemis se seraient vengés de le voir leur échapper, en prenant connue otages les membres de son clan restes en leur pouA oir.
Depuis quatre mois — par conséquent à partir de la conjuration d'el-'Àqaba — Abou-Bekr avait fait l'acquisition de
deux chameaux en vue de la fuite, et les avait consignés à 'Abdallah ben Arqat chargé de les soigner et de les nourir ; c'était un païen, mais ils savaient qu'il ne les trahirait pas. Mohammed et Abou-Bekr s'enfuirent tout seuls, la nuit, de la Mecque et allèrent se réfugier dans une caverne du mont Thaur, à une heure de distance au sud de la ville, par conséquent dans la direction opposée à celle de Médine ; ils y restèrent trois jours. C'est là un fait dont on ne peut douter parce qu'il y est fait allusion dans le Qoràn (IX, 40) , « ... comme Dieu l'a déjà secouru lorsque les infidèles l'ont chassé, lui deuxième. Ils étaient tous deux dans une caverne ». Ils y vécurent, pendant ces trois jours, du lait qui leur était apporté par 'Amir ben Foheïra, affranchi d'Abou-Bekr, qui circulait dans les environs sous le prétexte de paître son troupeau ; puis ils firent venir les deux chameaux préparés pour le voyage, qui leur furent amenés par 'Abdallah ben Arqat, leur guide, tandiqu'Asmâ, fille d'Abou- Bekr, leur apportait les provisions de route ; quand il fallut assujettir celles-ci sur le bât du chameau, il se trouva qu'elle avait oublié d'apporter une corde ; elle détacha alors sa ceinture et la déchira en deux morceaux, dont l'un servit à remplacer la corde absente ; aussi eut-elle, dès ce moment, le surnom de Dhàt en-Xitàqaïn « la femme aux deux ceintures ».
Que, sur l'ordre du Prophète, un arbre qui croissait dans le voisinage soit venu de lui-même se placer devant l'orifice de la caverne pour en cacher l'entrée ; qu'une araignée ait tissé sa toile au même endroit pour montrer qu'il n \ avait personne à l'intérieur et détourner les soupçons des poursuivants ; que Sorâqa ben Mâlik, chargé de poursuivre les fuyards, ait senti les pieds de devant de son cheval s'enfoncer brusquement dans la terre, on n'hésitera pas à voir, dans ces épisodes merveilleux, de pures légendes, d'autant plus que les sources anciennes (Ibn-Hichàm, Tabari) n'en font aucune mention.
De la caverne de Thaur, les fugitifs, contournant la région de la Mecque par le sud, gagnèrent le rivage de la mer Rouge au-dessous d"Osfûn, qui est sur la route de Médine,
et" reprirent celle-ci, mais en passant par des localités peu fréquentées. Le 12rébî' Ier Mohammed arriva à Qoubâ, localité
près de Médine et presque un faubourgde la ville. Son «-ni rée est racontée d'une manière saisissante. Comme on avait appris qu'il avait quitté la Mecque, ceux qui'attendaienl sa \ •nii.se rendaient le matin dans la harra ou plateau volcanique des environs de la ville, sur le chemin de la Mecque, et y restaient jusqu'à ce qu'ils en fussent chassés par la chaleur. C'est au moment de cette forte chaleur qu'apparut le Prophète; tout le monde était déjà rentré chez soi; un Juif fut le premier à l'apercevoir et cria à haute voix : « 0 Banou- Qaïla (surnom de la confédération des Aus et des Kha/radj , voici votre fortune qui arrive ! » A ces mots l'on s'empressa de courir et l'on trouva Mohammed assis sous un palmier en compagnie d'Abou-Bekr ; les Médinois ne l'avaient jamais vu, et ne savaient pas lequel des deux était le Prophète, jusqu'au moment où Mahomet ayant cessé de se trouver à l'ombre, ils virent Abou-Bekr le protéger des rayons du soleil avec son manteau, et ils surent alors qui était leur nouveau chef.
Le Prophète descendit d'abord dans la maison de K.olthoûm ben el-Hidm, mais celui-ci étant décédé presque brus quement, il se transporta dans celle de Sa'd ben kliaithaina (1) appelée généralement béïi el-ozzâb « maison des célibataires » ou manzil el-ghurabâ « hôtellerie des étrangers ». Il y resta quatre jours, 3 établit la première, la plus ancienne mosquée de l'islamisme, qui est connue sous le nom de mosquée de Qoubà ou des Banou 'Amr ben Wuf, d'après le clan qui était établi dans ce village ; puis il lit son entrée à Médine monté sur son chameau. II lui mil la bride sur le cou, le laissant libre d'aller où il voudrait; l'animal s'arrêta à l'endroit où s'élève aujourd'hui la grande mosqué \ mais qui alors était la place où s'arrêtaient l<¥> caravanes mirbad ; après un certain repus, il se remit en marche mais ne tarda [tas à revenir au même lien; alors le Prophète quitta la selle et accepta l'hospitalité d'Abou-Ayyoùb
1 1 les détails sont dans \ a'qoûbi, II. p. 11.
Khàlid ben Zéïd en Nadjdjâri, dont la maison était la plus voisine ; c'est ce même Khàlid qui périt au siège de Constantinople parles Arabes et dont le tombeau, miraculeusement retrouvé en 1453, est aujourd'hui, au faubourg d'Eyyoub, un des lieux de pèlerinage les plus visités et les plus saints.
C'est là que devait s élever la première grande mosquée, mais non le premier oratoire des Musulmans, car la mosquée de Qoubà et celle des Banou Sàlim ben 'Auf lui étaient antérieures en date. Il y avait là quelques palmiers, des champs cultivés et un cimetière ; après avoir acheté le terrain à Mo'âdh ben Afrà, tuteur des deux orphelins Sahl et Sohéïl, Mohammed fit abattre les arbres, détruisit les cultures et lit transporter les ossements des païens dans un autre endroit. Cette mosquée était quelque chose de très simple ; un mur d'enceinte en briques séchées au soleil, sans toit, sauf dans la direction de la qibla, c'est-à-dire du côté de Jérusalem, où fut réservé un espace couvert d'un toit soutenu par les troncs des palmiers abattus pour la construction; on n'y vit de pierres que celles qui servirent aux jambages de la porte d'entrée. Deux maisons furent construites, attenantes à la mosquée, l'une pour Sauda, l'autre pour Wïcha, les deux femmes du Prophète. Un banc {çoffa couvert d'un toit formait une demeure précaire pour les indigents qui s'attachèrent à la fortune du prophète, et dont le nombre ne fit que croître avec ses succès. Peur la prière du soir, on éclairait la mosquée avec des feux de feuilles de palmier: ce ne fut qu'en l'an 9 de l'Hégire que Témim ed-Dàri apporta des lampes de suspension, qanddil, qui furent attachées aux troncs de palmier servant de colonnes. Tel fut l'état primitif d'un des plus anciens lieux de culte musulmans.
Organisation de la communauté musulmane. — Dès le début de son séjour à Médine, Mohammed se révèle homme d'Etat. Nous possédons la constitution de ses adhérents en nation particulière (omma,. C'est un document excessivement intéressant, et l'un des rares authentiques de cette époque, que nous a conservé par hasard Ibn-Ishaq
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(dans Ibn-Hichàm, p. 341). Nous y voyons tout d'abord que Mohammed s'y appelle Mohammed en-nabi « Mohammed le prophète », d'où découlent naturellement plusieurs conclusions, à savoir : que Mahomet prend dès lors le nom de Mohammed, qui n'était probablement qu'un surnom tout d'abord, et laisse tomber dans l'oubli le nom païen (peut être Qotham) sous lequel il était familièrement connu de ses compatriotes les Mecquois ; qu'il s'intitule modestement nabi « prophète », non pas prophète de Dieu, et encore moins rasoùl Allah « envoyé de Dieu », titre d'ordre diplomatique qu'il ne prendra que plus tard. Puis le document déclare qu'il est un écrit de Mahomet entre les Musulmans des Qoréïchites mohàdjir ), ceux de Vathrib ançâr et ceux qui les suivent, donc, non un traité, mais bel et bien une ordonnance. Tous ne forment qu'une seule communauté ou nation (omma , distincte des autres hommes. Cette déclaration est capitale : à partir du moment ou elle a été formulée, il y a quelque chose de changé dans l'Arabie et dans le monde. L'Arabie était divisée en tribus et en clans ; dorénavant une nouvelle théorie se pose et s'affirme ; tout vrai Musulman ne se connaît plus qu'une patrie: la communauté musulmane. Au bout de treize siècles, il en est encore ainsi, et il en sera ainsi tant que durera l'islamisme. Quels — « ► 1 1 L les droits et les devoirs des adeptes de la communauté ainsi formée de gens de nature diverse, mais réunis par une croyance commune ? Le document les établit ainsi qu'il suit: les mohàdjir s qoréïchites doivent partager entre eux solidairement le prix du sang, et racheter leurs propies prisonniers, la coopération des autres croyants ('tant question 'I'- convenance et de justice; de même, séparément, pour chacun des huit clans composant l'ensemble des Ançârs ou auxiliaires; les Banou-'Auf, Banou'l-Hârith, B. Sâ'ïda, H. Djocham, 11. en-Nadjdjâr (tribus khazradjites), 11. Ami- ben Auf. M. en- Nabît, Bel-. Vus toutes trois tribus a usités). Le princip» celui-ci : les croyants doivent se porter au secours de celui de leurs congénères qui esl dans la peine, et payer le prix du rachat ou le prix du sang, volontairement, i ar i n'est une obligation que pour les contribules. Les Juifs, clients des
Banou-Qaïla, ne forment qu'un seul peuple avec les croyants ; ils conservent leur religion particulière. S'il survient un événement inattendu ou un litige, l'on portera la question devant Dieu et Mohammed : le Prophète s'érige ainsi en suprême juge de la communauté.
Pour mieux lier entre eux les membres de la nouvelle nation, le prophète, suivant l'ancienne formule arabe qu'il n'allait pas tarder à abroger, leur fit conclure un contrat de fraternité, c'est-à-dire que chacun se choisit un frère adoptif, substitué à un véritable frère et jouissant de tous les droits de celui-ci, notamment en matière de succession. Il donna l'exemple en prenant pour frère son propre cousin 'Ali. Il y a toutefois lieu d'ajouter que ce fait n'est mentionné que par Ibn-IIichâm, p. 36Û; il manque dans Tabari.
Sans difficulté aucune, Mahomet fit venir à Médine sa femme Sauda bint Zama'a et ses filles restées à la Mecque, ce qui suffit à établir que les Qoréïchites ne s'occupaient plus de lui, si même ils s'étaient jamais occupés de le poursuivre : il est probable qu'ils s'estimaient très heureux d'être débarrassés d'un prêcheur gênant.
Il fallut s'occuper du rituel et de l'organisation de la nouvelle société. Tout ce qui n'était pas l'objet de prescriptions coraniques (et nous avons vu plus haut quelles étaient les conditions requises pour que le prophète parlât au nom de la divinité était tranché par une décision du Prophète. C'est ainsi que les rites de la prière furent petit à petit fixés par des décisions souveraines, non par le texte du Qoràn, qui n'en parle pas. h'adhdn ou appel à la prière n'est pas de l'invention du Prophète ; c'est un habitant de Médine, 'Abdallah ben Zéïd ben Tha'laba, qui vit en songe Dieu lui ordonner d'employer la voix humaine pour convoquer les fidèles à la prière, au lieu de se servir du cor usité par les juifs ou de la simandra des chrétiens : comme Omar eut en même temps que lui le même songe, cela décida le Prophète à adopter ce mode de convocation, et il choisit un homme à la peau bronzée qui avait une voix magnifique et ample, l'Abyssin Bilàl. A ces époques anciennes, il est probable que l'appel à la prière ne se prononçait qu'en vue de la réunion gêné-
raie des fidèles, les vendredis, pour écouter le prône, et que les prières ordinaires de chaque jour, qui, au début, n'étaient pas encore fixées au nombre de cinq, se faisaient à la volonté de chacun et sur l'estimation de l'heure d'après la hauteur du soleil au-dessus de l'horizon. De même, un peu plus tard, le prophète fixa à quatre rai:' a ou prosternations la prière dite calât el-hadar, celle du temps de paix et du séjour à demeure, opposée à celle dite çalâi es-sùfar, celle du temps de campagne et des voyages, qui resta fixée à deux /y/A- V/. Pareillement, peuàpeu, furent délerinin»''<-s !'•*conditions du jeune, du payement de la dîme aumônière
zakât), le droit pénal [hodoâd), les choses licites et les illicites ihalàl ira-haràm .
Les jufs de Médine. — Malgré la conversion de deux rabbins de marque, Mokhaïriq et Abdallah ben Sallâm, Mohammed fut obligé de compter bientôt avec l'hostilité marquée des juifs de Médine. Ceux-ci s'appuyèrent sur les Arabes restés païens pour combattre le novateur, tant à cause de la religion nouvelle qu'il enseignait que parce qu'ils craignaient son espritde domination, dont on commençait à avoir des preuves. Toutefois, comme ils avaient peur de lui, ils cachaient leurs sentiments sous des dehors de loyauté, et formaient le parti connu sous le sobriquet de Mounâfïqoûn ou parti des hypocrites, lis eurent un chef,
Abdallah ben Obayy Ibn-Saloùl ; il parait que ce personnage avait eu des visées ambitieuses et avait pense devenir le maître de Médine; on comprend aisément qu'il ne pardonnait pas à Mahomet de lui avoir pris la place convoitée. C'esl lui qui dit un jour au prophète, qui l'avait trouvé à l'ombre des arbres de sa maison de campagne et lui avait récité des passages de la révélation : Il n \ a rien de pins beau que les paroles, si elles sont véridiques : mais tu ferais mieux Je rester à la maison en les récitant à ceux qui viennenl te voir que de venir ennuyer les gens qui ne désirent pas les entendre ! »
Les razzias. — Après un an de séjour à Médine, temps qui fut occupé, comme nous venons de le voir, par la construction de la mosquée et le commencement de l'organi-
sation de la communauté musulmane, Mohammed se mit à lancer des expéditions guerrières (sariyya, pi. saràyâ, nom donné par les historiens aux expéditions commandées par un compagnon du prophète, le terme de ghazât, pi. ghazawât, étant plus spécialement réservé aux coups de main commandés en personne par le prophète) contre les caravanes qui sillonnaient le désert; le motif qui l'incitait à adopter ce procédé, aussi vieux que l'établissement des Arabes dans leur péninsule, était sans doute de se procurer de l'argent, dont il sentait d'autant plus la nécessité que son rôle de chef d'Etat s'affermissait et s'étendait. Aucune hostilité n'avait été manifestée contre lui ou les Médinois par les Qoréïchites : si Mahomet est le premier à lancer ses bandes sur leurs caravanes, c'est qu'il y avait un grand intérêt, celui de se procurer des prises. Il ne faut pas juger ce procédé avec notre conscience de citadins, habitués à une forme sociale vieille de bien des siècles ; pour un Arabe, même des villes, il n'y avait rien de plus légitime que d'aller s'emparer du bien du voisin ; c'était faire acte de guerre, c'est même une des formes primitives de la guerre; après tout la lutte était égale, la caravane était aimée comme le furent longtemps les navires marchands toujours guettés par les corsaires. Mohammed faisait la course, et dans le désert la course avait toujours été légitime contre l'ennemi; seulement le prophète déclarait la guerre à son propre clan, ce qui était le contrepied des vieux us et coutumes du désert : c'est que la conception de la nouvelle religion avait transformé l'antique société; en âme et conscience, le réformateur s'était séparé de son clan, et tout lui paraissait légitime contre des gens qui n'étaient plus de sa famille; ils étaient dorénavant ses ennemis tout autant que n'importe quel Arabe qui ne lui aurait pas été rattaché par les liens du sang ou ceux d'un pacte (hilf).
Hamza fut chargé, au mois de ramadan de l'an 1, d'aller attaquer, avec trente mohâdjirs montés à chameau, une caravane qoréïchite qui suivait le bord de la mer, et qui était protégée, dit-on, par trois cents hommes à cheval; la rencontre se termina sans effusion de sang grâce à l'interven-
tion d'un homme qui était lié aux Ançârs par un pacte de confédération.
Le mois suivant 'Obaïda ben el-Uàiith se contenta de combattre à coups de flèches avec une autre caravane qoréïchite. Les caravanes étaient fortement armées, puissamment escortées ; les Musulmans ne pouvaient guère réussir leurs attaques à cause de leur petit nombre ; s'ils avaient engagé la lutte, ils auraient été battus infailliblement.
La première expédition où prit part le prophète en personne fut celle d'el-Abwâ, dite aussi de Waddân, mais elle ne réussit pas à atteindre les Qoréïchites ; il n'y eut pas non plus de lutte dans celles de Bowât, de Safwân dite aussi première expédition de Bedr), d'el-'Ochaïra. A Nakhla, au contraire, il y eut mort d'homme ; c'était à la (in derédjeb, et la question se posait de savoir si Ton attaquerait, parce que l'on était dans un mois sacré; mais si on ne le faisait pas, la caravane entrait le lendemain sur le territoire sainl de la Mecque. Les Musulmans se décidèrent pour la première alternative ; ils n'hésitèrent pas à enfreindre le caractère sacré du moi- de rédjeb, et les marchandises portées par la caravane, raisins secs, dattes, cuir du Yéinen et autres produits, formèrent un butin considérable. Mais il se lit un grand bruit à Médine autour de la violation du caractère sacré du mois de rédjeb : c'était une des lois intangibles du désert qui venait d'être outragée. Mahomet désavoua ses compagnons, il refusa d'accepter la cinquième partie du butin ; enfin une révélation vint à propos justifier l'acte commis par Abdallah ben Djahch, le chef de l'expédition : ■ Ils t'interrogeront sur le mois sacré ; ils te demanderont si l'on peut fuire la guerre dans ce mois. Dis-leur : la guerre dans ce mois est un péché grave, mais se détourner de la voie de Dieu, ne point croire en lui et .1 l'oratoire sacré, chasser de son enceinte ceux qui l'habitent, esl un péché encore plus grave. La tentation à l'idolâtrie est pire que le carnage. Les infidèles ne cesseront point de vous faire In guerre tant qu'ils ne vous auront pas f.iii renoncer votre religion, s'ils le peuvent. • Qor. 11,215 .Cette déclaration divine enleva tout scrupule aux Musulmans, et c'est à par-
tir de ce moment que l'usage s'établit, et acquit bientôt force de loi, de mettre à part le cinquième du butin, formant le lot de Dieu et de son prophète, et de distribuer le reste entre les participants à l'expédition.
Deux autres incidents notables eurent une importance considérable pour le développement futur de la religion musulmane : le changement de direction pour la prière, et l'institution du jeûne du ramadan. Il est fait allusion au premier dans le Qoràn (II, 138 et suiv. , mais en termes obscurs. Il semble que le prophète ait hésité longtemps avant de se décider pour la direction delà prière, la qïbla\ le texte ne laisse pas entendre que durant son séjour à la Mecque, Mahomet se tournât de préférence vers la Ka'ba ; il pourrait donc, déjà à ce moment, s'être tourné vers Jérusalem pour prier, mais c'est improbable, car cela serait venu s'ajouter à tous les motifs de haine que les Qoréïchites auraient pu avoir contre lui ; et dans les témoignages que nous avons au sujet de la première période de sa prédication, il n'est dit nulle part que Mahomet ait affecté de ne pas se tourner vers la Ka'ba ; il est admissible que la direction de la prière pour les Musulmans fût alors indifférente. En arrivant à Médine en qualité de prophète, et pour se concilier les Juifs qui formaient la partie la plus intelligente de la population, il adopta la direction de Jérusalem ; et puis brusquement, vers le milieu de la seconde année de l'Hégire, il modifia sa coutume et se mit face à la Ka'ba, dans la direction du Sud, pour prier, en tournant le dos à Jérusalem ; on dit même qu'il était en train de présider à la prière dans le Moçallà des Banou- Salama, lorsque lui fut révélé l'ordre de changer de direction : ce qu'il fit incontinent, avec tous les adeptes présents, et le lieu fut appelé depuis mesdjid el-qiblaiéïn « la mosquée aux deux qibla». Le principal motif de ce changement considérable aurait étéles moqueries des Juifs, qui disaient que Mahomet etses compagnons ignoraientleur qibla jusqu'à ce qu'elle leur fut indiquée par eux, qui se tournaient vers Jérusalem ; le prophète, décidé dès lors à rompre avec eux. aurait saisi ce moment de marquer d'une manière tangible la séparation qui se faisait plus profonde entre l'ancienne etlanouvelle religion.
A l'imitation des Juifs, dont le jeune du kippoûr l'avait frappé, Mohammed avait ordonné à ses adeptes de garder la diète le jour d"achoûrâ 10 du mois de moharrem), le jour du jeune hébreu tombant le 10 tichri, premier mois de l'année civile; niais l'année suivante, il prescrivit le jeune complet et entier du mois de ramadan, tel qu'il est encore pratiqué par les Musulmans, c'est-à-dire chaque jour de toul le mois, depuis la première lueur de l'aube jusqu'au coucher du soleil. Ce long jeune de vingt-neuf ou trente jours (selon que l'apparition de la lune se manifeste visiblement ou non) est de l'invention de Mahomet, et l'une des grues les plus considérables imposées à ses sectateurs. On n'a pas la moindre idée de l'origine de cette adoption; les motifs que l'on en donne (impossibilité d'adopter le calendrier hébraïque, besoin de développer l'islamisme en dehors de l'imitation des juifs et des chrétiens) sont vraiment tout à fait insuffisants; ce n'est pas sur des apparences de raisons de ce genre que l'on prend des décisions aussi graves. Xous ignorons pourquoi Mohammed a adopté un jeune de tout un mois.
Bataille de Bedr. — Le 17 du mois de ramadan. Mohammed remporta sur les Qoréïchites l'importante victoire de Bedr, qui affirma son autorité et son pouvoir et oblig les Mecquois à compter avec lui. Abou-Sofyân ben Harb ramenait de Syrie la caravane des Qoréïchites, en suivanl le bord de la mer; il était sur ses gardes, car le combat de Nakhla lui avait montré qu'il devait s'attendre à des entreprises de la part du chef de parti qui s'était installé à Médine. Dès qu'il fut avisé de l'approche de la earavane, Mohammed convoqua ses compagnons, appela leur attention sur les richesses qu'elle rapportait et sur le petit nombre de ses défenseurs ; il la montrait comme une proie facile et de bon rapport. Mais Abou-Sofyàn fut informé de l'attaque qui se préparait; il en avisa 1rs Qoréïchites à la Mecque; une expédition partit pour le secourir, et Mohammed n'en sut rien. Mahomet était venu s'installer à Bedr, point d'eau sur la route de la Mecque; un prisonnier que I «m lit éclaira les Musulmans sur lc> secours reçus par leurs ennemis; ils
croyaient qu'il appartenait à la caravane d' Abou-Sofyàn, tandis qu'il était venu puiser de l'eau pour l'expédition partie de la Mecque. Les Qoréïchites s'avancèrent pour occuper le point d'eau de Bedr: le Prophète leur lança à la face une poignée de poussière ; les Musulmans chargèrent, et les Mecquois s'enfuirent, sans prolonger la résistance. Tel fut cet événement que la légende amplifia plus tard, et que l'on finit par considérer comme une grande bataille : ce ne fut qu'un petit combat, dont les suites furent incalculables.
Mohammed, pour qui on avait construit une cabane, probablement un gourbi Çarch, 'arîch) de feuilles sèches de palmier et de broussailles, et qui ne combattait pas, eut très peur pendant la durée de la lutte, malgré la présence d'Abou- Bekr, qui essayait de le réconforter; après une fervente prière, il jeta, comme nous venons de le dire, à la tête de l'ennemi, une poignée de sable : la légende prétendit plus tard que des légions d'anges, coiffés de turbans blancs, avaient fondu sur l'ennemi et contribué à la déroute des Qoréïchites.
De nombreux ennemis furent tués pendant la poursuite des fuyards, ou massacrés de propos délibéré. Mohammed fit mettre à mort 'Oqba ben Abi-Mo'aït qui avait composé des vers contre lui, et se réjouit de voir 'Ali tuer un autre prisonnier, Naufal ben Khowaïlid. Des soixante-dix prisonniers qui furent faits, il n'en arriva que quarante-neuf à Médine ; les autres avaient été massacrés. La mort de son ennemi Abou-Djahl ben Hichàm fut l'événement le plus agréable au Prophète; il fut tué au cours de la déroute et abandonné sur place; Abdallah ben Mas'oud fut chargé de le rechercher, et quand il l'eut reconnu, il lui trancha la tête.
C'était le premier succès des Musulmans, le premier coup heureux depuis qu'ils essayaient d'arrêter et de piller les caravanes. Le partage du butin souleva de grandes protestations. En effet, un petit groupe de combattants, sous les ordres de Sa'd ben Mo'àdh, était resté à la garde du gourbi où se tenait le Prophète, et n'avait pu prendre part au pillage. Il réclama sa part. Mohammed trouva que c'était juste, et prit des dispositions pour un partage équitable : il fit rassembler
en un seul endroit tout ce qui avait été pris, marchandises, InHes et gens; ce ne fut que le lendemain qu'il procéda à la distribution. Il préleva le cinquième de la masse, puis il partagea le reste en trois cent dix-sept lots, savoir trois cent treize pour un nombre égal de combattants et deux doubles lots pour les deux seuls cavaliers que comptait l'armée musulmane. Huit personnes qui n'avaient pas pris pari au combat, mais étaient restées a Médine pour des causes de force majeure, eurent aussi leur part réservée par le choix du Prophète.
Celui-ci avait, le jourmème du combat, fini à midi, fait rassembler les cadavres des ennemis et les avait fait jeter dans un puits desséché qu'il fit combler. Quand le puits fui entièrement recouvert de terre, le Prophète s'approcha et cria a voix haute : « O gens du puits! Est-ce ainsi qu'a été tenue la promesse de votre Seigneur? Quant à moi, j'ai vu se vérifier celle de mon Seigneur. » Des compagnons s'étonnèrent de le voir interpeller des morts. II leur répliqua : < Nous n'entendez pas mieux qu'eux, mais la différence, c'est qu'ils ne peuvent pas répondre ! »
La nouvelle de ce désastre plongea la Mecque dans la consternation, car presque tout le monde avait perdu quelque parent, et les participants a la caravane, quelque argent. Il fallut s'occuper de racheter les prisonniers : en six semaines, les rançons furent payées; même certains Qoréïchites pauvres furent mis en liberté sans rachat, à la condition de ne plus combattre contre les Musulmans. Un Qoréïchite, 'Omaïr lien YVahb, conçut le projet
d'aller à Médine assassiner Mohammed ; il y fut encouraeré
par Safvvân ben Oméyya, qui lui promit de payer ses dettes et de soutenir sa famille s'il réussissait; mais découvert par '( )mar et conduit devant le prophète, 'Omaïr se troubla e1 se convertit à l'islamisme.
Après Bedr les expéditions se multiplièrent, ainsi que les razzias qui en étaient la suite ; l'assassinat lui-même vinl à l'aide des progrès de la nouvelle religion. Une poétesse, Asinà, fille de Merwân, mariée à Yézid ben Zéïd el- Khatmi, avait composé des vers injurieux à l'adresse des
crovants. 'Omaïrben 'Adî el-Khatmi, de la même tribu que le mari de la poétesse, jura de tuer cette femme pour venger ses coreligionnaires. Au milieu de la nuit, il pénétra dans l'endroit où Asmâ dormait, entourée de ses fils, dont le plus jeune reposait sur sa poitrine, et d'un coup de sabre il la tua. Mohammed considéra comme un fait louable ce lâche assassinat. Personne n'osa venger la poétesse défunte; au contraire, plusieurs de ses contribules profitèrent de cette occasion pour se déclarer ouvertement Musulmans.
Dans les mêmes conditions Mahomet se trouva débarrassé d'Abou Wfak, un vieillard qui avait composé des vers dirigés contre le pouvoir politique que le réformateur commençait à s'arroger, et dans lesquels il rappelait les anciens temps où les Banou-Qaïla (les Aus et les Khazradj) avaient la réputation d'être fidèles à leurs engagements et d'accourir à la défense de leurs alliés ; on se rend compte, par ces vers, du trouble apporté dans les consciences par les idées nouvelles, substituant l'individu libre, membre d'une cité idéale formée par la religion, au membre du clan prisonnier de ses préjugés séculaires.
Ce fut en cette même année qu'on célébra pour la première fois la fête de la rupture du jeune, 'Id-el-Fitr, qui annonce la fin du mois de ramadan. Devant le prophète, quand il se rendit ammoçallà situé en dehors de la ville, à la tète de ses compagnons, on portait le javelot Çanaza que le Négus avait donné à ez-Zobéïr ben el-'Awwâm : ce javelot resta entre les mains des Khalifes, successeurs du Prophète, puis il tomba au pouvoir de l'anti-khalife Abdallah ben ez- Zobéïr jusqu'à la prise de la Mecque qui mit fin à son court rèo-ne 73 Hég.). Du temps deTabaiï, on disait qu'il était conservé par le muezzin de la mosquée de Médine.
Les Banou-Qaïnoqà' étaient des Juifs qui s'occupaient de la fabrication des armes et des bijoux de métal : ils étaient orfèvres et forgerons. On prétend qu'à la suite d'une dispute au marché, l'un d'eux fut tué par un Musulman ; ils se soulevèrent, mirent à mort le meurtrier, et se retirèrent dans leur quartier isolé, appelé hiçn (forteresse) comme les autres quartiers de Médine, à cause de leurs hautes maisons à trois
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et quatre étages. Mohammed résolut de les y assiéger; l'investissement dura quinze jours : les Banou-Qaïnoqâ\ qui avaient sans succès l'ait appel à leurs confédérés, furent contraints de se rendre; Mohammed prononça qu'ils devaient quitter le pays avant trois jours; ils partirent, les hommes à pied, les femmes et les enfants sur des chameaux, et allèrent s'établir à Edré'ât, en Palestine, sur les confins de la Syrie. On ne leur laissa pas le temps de recouvrer les créances qu'ils pouvaient avoir sur les gens de la ville; ils durent tout abandonner, même leurs esclaves, parmi lesquelles se trouvait Çafiyya, qui échut au Prophète dans le partage du butin.
L'expédition de la bouillie [sawiq) ne fut qu'une coin-''. car Mohammed ne put parvenir à rejoindre Abou-Sofyàn , venu du côté de Médine avec une troupe de gens montés sur des chameaux ; celui-ci s'était même introduit dans la maison de Sallam ben Michkam, qui lui avait appris les derniers événements; le lendemain, Abou-Sofyàn avait lancé sur el-'Oraïd un détachement, qui coupa quelques palmiers, tua deux hommes et mit le feu à deux maisons, puis se retira vers la Mecque. Sur l'endroit qui aurait pu être un champ de bataille, on trouva à terre une masse de sacs remplis de farine destinée h faire de la bouillie, d'où le nom donné à cette expédition.
L/assassinat de Ka'b lien el-Achraf marqua le début de l'an 3. C'était un poète juif de Médine, partisan des Qoréïchites, qui composa un poème à la louange des victimes de Bedr. Celte poésie, récitée partout, souleva les Qoréïchites. Mohammed, se sentant piqué au vif, chargea Hassan ben Thâbit, son poète de cour, de répondre aux sarcasmes de Ka'b et de se moquer de ceux qui l'avaient accueilli à la Mecque : le succès de la réponse fut tel que Ka'b fui obligé de rentrera Médine, mais il ne discontinua pas d'attaquer le prophète et les Musulmans : « Qui me délivrera d'Ibn el- Achraf? » dit le Prophète. Mohammed ben Maslama s'offrit; comme la tâche «'tait difficile à remplir, il s'associa avec quatre Musulmans, parmi lesquels Abou-Nâïla Silkân, frère de lait de Ka'b, et résolut, avec L'autorisation du Prophète,
d'avoir recours à la trahison. Abou-Nàïla, profitant de sa qualité de frère de lait, réussit, en se faisant passer pour mécontent des Musulmans, à entrer dans la confiance de Ka'b. Quand tout fut préparé, dans la nuit du 13 au \h rébî' I, les cinq conjurés, profitant d'un beau clair de lune, se dirigèrent vers la maison fortifiée qu'habitait Ka'b; bien que sa jeune épouse essayât de le retenir, celui-ci sortit de sa maison, s'aboucha avec Abou-Nâïla et se laissa persuader de s'éloigner pour causer plus commodément; un peu plus loin,, pris par surprise, il tomba sous un coup de poignard que lui lança Mohammed ben Maslama. Sa tête fut coupée et portée devant le Prophète, qui était resté sur pied toute la nuit. Longtemps après, en à!i de l'Hégire, lorsque Merwân ben el-Hakam était gouverneur de Médine, Mohammed ben Maslama, alors très vieux, entendit un jour Ibn-Yamin en-Nadari (Benjamin des Banou'n-Nadir) déclarer au gouverneur que Ka'b avait été assassiné traîtreusement; rempli de colère, il s'écria qu'on ne pouvait accuser de trahison quelqu'un qui avait agi au nom et par ordre du prophète ! Mais il se sentit tellement piqué au vif par l'accusation, qu'il menaça de tuer l'indiscret rapporteur, et tenta même de l'assassiner un jour, au cimetière de Médine, à la fin d'un convoi de funérailles. D'autres assassinats du même genre augmentèrent les appréhensions des Juifs qui obtinrent de Mahomet un traité (çahifa) par lequel, en lui promettant de ne plus l'attaquer, ils furent assurés de rester tranquilles ; mais à partir de ce moment, ils furent pris de la plus grande timidité : ils étaient terrorisés.
Bataille d'Ohod. — Les deux expéditions d'el-Kodr contre les Banou-Soléïm, où il n'y eut d'autre incident que la capture de cinq cents chameaux, et de Dhou-Amarr, où l'ennemi se retira sur les sommets des montagnes sans être poursuivi, mais qui fut marquée par un miracle (le chef des ennemis,, Do'thoùr ben el-Hârith, allait frapper Mahomet d'un coup de sabre, lorsqu'il se sentit renversé à terre par l'archange Gabriel; il ne pouvait faire moins que de reconnaître la vérité de la mission du Prophète et de se convertir); deux autres expéditions, une infructueuse à Bohrân, une
autre pleine de succès à Qarada, où les Musulmans pillèrent une caravane destinée à l"Iraq, les Qoréïchites paraissant disposés à quitter la route de Syrie qui leur était fermée par les attaques continuelles du Prophète, furent le prélude de la bataille d'Ohod. Celle-ci eut lieu probablement le samedi 7 chawwâl de Tan 3, date donnée par \Yà<|idi et Tabari dernier indique aussi, à un autre endroit, la date «lu là. qui est adoptée par Ibn-Hichâm . Abou-Sofyân ben I.Iarb ne pouvait pardonner aux Musulmans la surprise et le massacre de Bedr, bien qu'il eût amené saine et sauve à la Mecque la caravane de Syrie. Les profits rapportés par cette expédition ne furent pas partagés entre les ayants-droit, mais réservés pour servir de trésor de guerre. Les Qoréïchites avaient a venger le sang de ceux des leurs tombés sur le champ de bataille; mais, en même temps, s'ils étaient vainqueurs, ils rouvraient à leurs expéditions commerciales la route de ( ii/a, fermée par les entreprises des .Musulmans. Ils rassemblèrent leurs confédérés; on décida d'emmener les femmes, avides de vengeance. La troupe était d'environ trois mille hommes : sept cents d'entre eux étaient revêtus de cottede mailles et deux cents étaient montés à cheval; ils vinrent camper sous le mont Ohod, qu'on aperçoit de Médine; pour obliger les citadins à sortir de leurs maisons fortifiées, c< mtre lesquelles ils ne pouvaient rien, ils décidèrent de les attirer dans la plaine en menaçant leurs cultures; craignant la d< 3truction des palmiers, les Médinois marchèrent à leur rencontre. Entraîné par le mouvement populaire <|ni >e manifesta. Mohammed qui, ainsi que les plus réfléchis de la cite. avait été partisan de l'inaction (ce qui devait obliger les Qoréïchites à quitter Médine sans pouvoir l'assiéger, mais était la ruine des palmiers), consentit à suivre les plus exaltés. Il emmenait avec lui environ mille hommes, dont cent revêtus de cottes de mailles, et deux chevaux seulement, dont l'un était monté parle Prophète. A Chaut, entre Médine et Ohod, Abdallah ben Obayy, avec trois cents hommes du parti des hypocrites, refusa de marcher et de se rendre a un massacre inutile, mais il ne se sépara de lui réellement que le lendemain malin. Il était tard : les Médinois
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passèrent la nuit à la limite de la harra ou sol volcanique, inaccessible à la cavalerie des Mecquois. Le lendemain matin, Mohammed rangea son armée en bataille : c'est la première fois que cela se passa ainsi; et comme il n'avait pas étudié la tactique, il faut qu'il ait écouté les conseils de gens qui savaient ce qu'était une guerre réglée. En effet, pour éviter d'être attaqué par derrière par la cavalerie, il s'adossa au mont Ohod et couvrit son flanc gauche par un corps de cinquante archers, placés sous le commandement d' Abdallah ben Djobéïr. Les Qoréïchites essayèrent de tourner le front des Médinois au moyen de leur cavalerie, mais, repoussés par les archers, ils ne purent y réussir; ils tenaient la plaine, de sorte qu'ils se trouvaient placés entre Médine et les Musulmans. Leur aile droite était commandée par Khâlid ben el-Wélîd, qui fut plus tard l'un des principaux généraux de l'islamisme. Les Médinois se rapprochèrent insensiblement : quand les deux fronts furent face à face, Talha ben Abi-Talha sortit des rangs et vint provoquer les Musulmans ; 'Ali se porta à sa rencontre et l'abattit d'un coup de sabre sur la tête ; 'Othmân, frère de Talha, courut à son secours mais fut arrêté par un coup de sabre de Hamza, oncle du Prophète. Ces deux succès enflammèrent l'ardeur des Musulmans qui se jetèrent sur les Qoréïchites et rompirent leur centre. Une lutte terrible s'engagea autour de l'étendard, qui finit par tomber et disparaître sous les corps de ceux qui s'étaient fait tuer pour le défendre. La journée était perdue pour les Qoréïchites; mais comme les archers avaient en grande partie abandonné leur poste pour aller piller le camp, Khâlid ben el-Wélid, voyant que le point sur lequel il avait fait porter sans succès des attaques répétées, était dégarni de défenseurs, pénétra par la gauche entre les Musulmans et la montagne; la position de ceux-ci était tournée; pris de dos, ils furent massacrés en grand nombre. Le bruit courut même que Mohammed avait péri. En réalité, il avait été blessé pendant qu'il se retirait vers la montagne, entouré d'un petit groupe de défenseurs; une pierre lui cassa une dent incisive, une autre pierre le blessa au genou ; il reçut un coup de sabre dans la poitrine, qui n'eut d'autre
LÉMIGKATION A MÉDINE KiT
effet, à raison des deux cottes de mailles qu'il portait l'une sur l'autre, que de le renverser dans un fossé. Parmi les Musulmans, il n'échappa que ceux qui purent atteindre le montOhod, où ils étaient ù l'abri de la poursuite de la cavalerie ennemie, ou même Médine, comme 'Othmân ben'Affân, qui fut plus tard khalife. La perte la plus sensible qu'ils éprouvèrent fut celle de Hamza, l'oncle du Prophète, blessé à mort d'un coup de lance que lui porta l'esclave abyssin Wahchi; celui-ci, après la retraite des Musulmans, lui ouvrit le ventre, en sortit le foie et le porta à Hind, femme d'Abou- Sofyàn, qui avait perdu à Bedr sou père, un frère et un oncle; celle-ci mâcha un morceau du l'oie et le rejeta à terre, d'où son surnom dHâkilal el-akbâd la Mangeuse de foie . Après leur victoire, les Qoréïchites, sachant bien qu'ils ne pouvaient rien contre les maisons fortifiées de Médine, et satisfaits d'avoir infligé une forte leçon aux Musulmans, reprirent le chemin de la Mecque.
Ce ne furent pas seulement les ennemis qui se sentirent remplis de joie à la nouvelle de la défaite du Prophète ; le parti des hypocrites releva la tète, et les Juifs accusèrent Mohammed de n'aspirer qu'à un pouvoir temporel, car jamais un prophète, disaient-ils, n'avait été blessé de telle façon. 'Omar, pour mettre fin à ces imputations, aurait voulu livrera des actes de violence ; il en fut empêché par Mohammed, craignant de ranimer les luttes intestines qui avaient si longtemps divisé les gens de Yathrib; mais le mécontentement du Prophète fut grand, et a son instigation probablement, le chef des hypocrites, Ibn-Obayy, qui avait eu a la
mosqi une place réservée, a raison de son influence sur
les gens de sa tribu, en fut chassé ignominieusement et :( force de coups.
Reprise des razzias. — Pour diminuer l'eflfel moral produit par sa défaite au pied du iiionti )hod, Mohammed n'hésita p is a se lancer dans de nouvelles expéditions : la retraite des Qoréïchites après le succès lui laissait d'ailleurs le champ libre, mais néanmoins il oll'rail la un bel exemple il énergie. Malgré ses blessures, il l'ut le premier à monter a . he\ al ei ;) pari ii'; de nombreux guerrier-, le suivirent, bien que quelques-
uns fussent plus ou moins grièvement blessés. Il se lança à la poursuite des Qoréïchites qui regagnaient la Mecque ; à Hamrà el-Asad, à six milles de distance, deux frères, envoyés en éclaireurs, rejoignirent les Mecquois et furent tués sur place. Mohammed resta quatre jours dans cette localité, en occupant ses troupes tout le jour à ramasser du bois que Ton allumait la nuit, pour indiquer que Ton continuait de poursuivre les ennemis. Abou-Sofyân proposa de faire volte-face et d'achever les Musulmans pendant qu'il en était encore temps ; il fut seul de son avis. On hâta le retour à la Mecque et Mohammed rentra à Médine.
Le chef des Banou 'Amir ben Ça'ça'a, Abou-Barà Amir ben Mâlik, surnommé le jouteur des lances (molâ'ib elasinna), qui était païen, vint à Médine apporter en présent au Prophète deux chevaux et deux chameaux de course. Les razzias de Mohammed et son pouvoir naissant commençaient à exciter la curiosité des Arabes du désert. Le Prophète ne voulut pas accepter les dons d'un païen, mais il l'invita à se convertir; Abou-Barâ suivit les exercices des adeptes et demanda au Prophète d'en déléguer quelques-uns pour enseigner la nouvelle religion aux tribus du Nedjd, et pour répondre à des scrupules de Mohammed, il l'assura qu'il prendrait ses envoyés sous sa protection. La mission, composée de quarante ou de soixante-dix personnes (ces deux chiffres fatidiques prouvent que les traditionnistes n en savaient plus rien), parvint à un puits nommé Bir-Ma'oùna,. dans le pays des Banou- Amir, que commandait 'Amir ben. et-Tofaïl; elle avait été munie d'une lettre adressée à ce chef, qui refusa d'en prendre connaissance, tua le messager, et essaya de soulever les Banou-'Amir, qui refusèrent derompre le pacte conclu par Abou-Barâ; il se tourna alors vers les Banou-Soléïm, dont le territoire était voisin; ceux-ci répondirent à son appel, entourèrent la petite mission musulmane qui fut massacrée jusqu'au dernier homme, à la seule exception de Ka'b ben Zéïd, laissé sur place, atteint d'une blessure grave: il réussit à se dissimuler et à s'échapper. A cette nouvelle, Mohammed, à la suite delà prière du matin, lança une malédiction solennelle contre les auteurs du guet-apens.
■ Un autre désastre du même genre attendait une seconde mission musulmane à er-Iladjf. Au début de l'année i, le Prophète avait appris que le chef des Banou-Lihyân, Sofyân ben Ivhàlid, préparait une expédition contre lui; il chargea 'Abdallah ben 'Onaïs d'assassiner traîtreusement son ennemi. Accueilli par celui-ci sans déliance et admis à dormir dans la tente du chef, 'Abdallah profita de la nuit pour lui couper la tête et s'échapper. Les Banou-Lihyân, pour venger la mort de leur chef, s'adressèrent aux clans des Banou-'Adal et des Qàra qui se firent passer pour désireux d'embrasser l'islamisme et sollicitèrent l'envoi de catéchistes. Sept compagnons, désignés à cet eil'et, accompagnèrent la caravane au retour de Médine; à er-Radjî', les Banou-Lihyân attaquèrent la petite troupe des Musulmans, dont trois se rendirent; les quatre autres furent massacrés. Des trois prisonniers, l'un, s'étant échappé, fut repris et lapidé sur place; les deux autres, vendus sur le marche à la Mecque, furent suppliciés à coups de lance, une fois le mois de moharrem passé, car suivant les usages païens, il n'était pas permis de verser le sang pendant le mois sacré.
.Mohammed songea alors à employer contre Abou- Sofyân ben IJarb, le vrai maître de la Mecque, le moyen qui lui avait parfois été utile, celui de l'assassinat, mais ses projets ue réussirent pas; l'un des deux émissaires qu'il avait envoyés fut reconnu pendant qu'il accomplissait les tournées rituelles autour de la Ka'ba, s'échappa avec toutes les peines du inonde, se cacha dans les cavernes des montagnes et réussil à dépister toutes les recherches.
Au retour de Bîr Ma'oûna, 'Amiben Oméyya ed-Damrî, qui avait échappé au massacre parée qu'il paissait les chameaux à une certaine distance, avait assassine par erreur, «Lins leur sommeil, deux hommes de la tribu des Banou- 'À mil qu'il ignorait être confédérée avec le prophète. Pour payer le prix du sangde'ces deux victimes, celui-ci fut obi de met ire à contribution les Médinois, parmi lesquels la tribu juive des limiou 'n-\adir. Ce- derniers complotèrenl perte, et déjà l'un d'eux était ail.' chercher une pêne pour la jeter sur la tête de Mohammed, lorsque le Prophète, averti
surnaturellement, s'éloigna. A la suite de cette tentative, Mahomet ordonna aux Banou'n-Nadîr de quitter Médine dans dix jours, sous peine de mort, mais la faculté leur était laissée d'emporter leurs biens meubles et de venir chaque année faire la récolle de leurs palmiers. Ces Juifs étaient confédérés des Banou'1-Aus, mais comme c'était un de ces derniers qui était venu leur transmettre Tordre du Prophète, ils virent qu'ils ne pouvaient compter sur l'aide de leurs alliés. Ils commençaient leurs préparatifs de départ lorsque les hypocrites de la tribu desKhazradj, dont le chef était 'Abdallah ben Obayy, les invitèrent à rester dans leurs maisons fortifiées et leur promirent du secours. Comptant sur cet appui fallacieux, les Banou'n-Nadîr résistèrent aux ordres donnés; il fallut les assiéger : pour vaincre leur résistance on commença à couper les palmiers qui leur appartenaient; effrayés, les Juifs se rendirent, mais ils n'obtinrent pas des conditions aussi bonnes qu'avant le siège, qui avait duré quinze jours : ils durent abandonner leurs biens meubles et tout ce qu'ils ne pourraient pas emporter sur leurs chameaux, sauf les armes. Le butin fut partagé d'une façon différente des autres fois ; Mohammed réunit en conseil les Aus et les Khazradj, qui formaient l'ensemble des Ançàrs, et leur proposa de distribuer aux Mohàdjirs les terres laissées vacantes par les Banou'n-Nadîr, ce qui permettait aux émigrés de vivre à leurs propres frais et de ne plus dépendre de l'hospitalité de ceux qui les avaient recueillis. Le prophète était le premier des émigrés; il s'attribua une part de ces terrains, qui lui fournirent les dattes, l'orge nécessaire à lui et à ses femmes; le surplus du revenu était consacré à l'achat d'armes et de chevaux, sans compter les aumônes qu'il distribuait largement.
Du 1er au 8 dhou'l-qa'da, il se tenait près de Bedr un grand marché annuel. Le bruit courut à Médine que les Qoréïchites faisaient des préparatifs et comptaient profiter de ce rendez-vous pour prendre leur revanche de Bedr, sur les lieux mêmes qui avaient vu leur défaite. On dit qu'Abou- Sofyàn avait eu en effet cette idée, de provoquer les Musulmans à la lutte, puisqu'il)- avait renoncé à cause d'une
disette qui devait entraver ses approvisionnements, et qu'alors
il avait envoyé à Médine un émissaire secret chargé de répandre les bruits les plus exagérés sur les préparatifs des Mecquois. Quoi qu'il en soil, le prophète résolut d'armer uno caravane pour se rendre au marché; il se fit accompagner de 1.500 hommes et de 10 cavaliers, qui purent se livrer en toute sécurité à leurs échanges commerciaux, car les Mecquois ne dépassèrent pas el-Madjanna. Aussi, par dérision, cette expédition avortée fut-elle appelée djéïch es-sawtq « la campagne de la bouillie »; ce sobriquet avail déjà servi une fois.
La fin de cette année fut marquée par l'assassinat (\\\ juif Abou l!àli' Sallâm ben Abi'l-rloqaïq, qui de KJaéïbar excitait la tribu de Ghatafân à faire la guerre aux Musulmans. Pour le faire taire, Mahomet envoya à Khéïbar cinq de ses compagnons qui s'introduisirent dans la ville, entrèrent par surprise dans la maison de Sallâm dont la porte étail ouverte, car c'était l'usage d'agir ainsi pour que L'hospitalité fût toujours oll'erle de nuit à qui la demanderait. Sallâm était ivre et ne se douta de rien : comme le manteau de laine dont il était enveloppé le protégeait contre les coups de taille, l'un des assassins appuya la pointe de son sabre sur la poitrine de l'ivrogne et pesa de tout son poids : Sallâm mourut sans avoir repris connaissance. Les meurtriers se cachèrent pendant deux jours et s'enfuirent sans que les Juifs de Khéïbar pussent tirer vengeance de ce lâche attentat.
Ce n'était qu'un épisode de la lutte entreprise par Mahomet contre les Juifs, dont il s'était d'abord entouré. C'esl ainsi qu'il déclara ne plus vouloir se servir de secrétaires de celte religion, par crainte qu'en traduis, ml les lettres qu'il leurfaisait écrire, ils n'en modifiassent le sens; aussi ordonna-t-il à son secrétaire Zéïd ben Thàbil d'étudier l'araméen qui était la Langue donl les Juifs se servaient.
Au debiii de l'année "). le bruit ayant couru d'une coalition des tribus d'Aninàr et de Tha laba. le Prophète Se mil à la tête d'une troupe de quatre cents Immnie-, ci marcha jusqu'à Dhâl er-Riqâ', nom d'un puits a trois milles de Médine : les deux partis restèrent l'un en face de l'autre sans
combattre, et le lendemain Mahomet se retira, emmenant captives quelques femmes prises dans le camp ennemi. C'est à cette occasion que fut instituée la prière de la peur, calât el-khauf, dans laquelle la moitié seule des Musulmans accomplit les gestes rituels, tandis que l'autre moitié veille; les deux rak a sont séparées par un intervalle dans lequel s'opère la relève de la garde descendante. Au cours de cette même expédition, l'attitude courageuse du Prophète et l'ascendant qu'il exerçait sur tous ceux qui l'entouraient empêchèrent un homme de la tribu de Ghatafàn, nommé Ghaurath, de mettre à exécution le projet qu'il avait formé, d'assassiner Mahomet.
L'expédition contre Doùmat el-Djandal, au sud-est de Damas, n'aboutit pas. Au contraire, celle qui fut dirigée contre les Banou'l-Moçtaliq, branche des Khozâ'a, dont le chef préparait une attaque sur Médine, fut couronnée d'un succès complet : le butin fut abondant. Il y eut un véritable combat à el-Moraïsi', puits non loin du rivage de la mer Rouge. L'ennemi eut dix tués, les Musulmans ne perdirent que l'un des leurs. Un compagnon, Hâchim ben Çobâba, fut tué par erreur au milieu des nuages de poussière ; pour calmer l'agitation qui se produisit dans les troupes musulmanes, Mahomet paya le prix du sang au frère de la victime, mais celui-ci, non satisfait, saisit la première occasion de mettre à mort le meurtrier involontaire de son frère et s'enfuit à la Mecque, où Mahomet le fit exécuter plus tard à son tour. Les deux cents femmes tombées aux mains des compagnons furent ensuite rachetées par les Banou-'l-Moçtaliq, qui envoyèrent à cet effet une ambassade spéciale. Pour une dispute entre deux hommes qui retiraient leurs . seaux d"un puits, les Mohàdjirs et les Ançârs faillirent en venir aux mains : le Prophète dut monter précipitamment sur son chameau et donner le signal du départ, pour empêcher que les choses ne s'envenimassent. C'est pendant la marche du retour qu'il arriva une aventure singulière à Wïcha. On la vit rentrer à Médine seule, après tout le monde, ramenée respectueusement par Çafwan ben Mo'attal es-Solami, un musulman, qui l'avait rencontrée pour ainsj
dire abandonnée dans le désert. II parait que L'armée s'était remise en marche, la croyant installée dans sa litière, tandis qu'elle s'était éloignée pour satisfaire quelque besoin, et qu'ayant alors perdu un collier, elle s'était mise à le chercher si longtemps que tout le monde étail parti. On cria au scandale; Mahomet, préoccupé, manifesta de réloignement pour sou épouse, et celle-ci parla de se retirer auprès de sa mère, sous prétexte de maladie. Le prophète prit conseil d'Ali et d'Osâma ben Zéïd. Le premier conseilla de rompre définitivement, et 'Aïcha ne le lui pardonna jamais; Osâma témoigna plutôt en faveur d"Aïcha, et deux autres témoignages encore étant venus s'ajouter au premier, Mahomet se résolut à faire taire les médisants; mais le moyen qu'il employa d'abord tourna contre son but, car ayant parlé publiquement à la mosquée des calomnies lancées contre lui par ses ennemis à raison de ses ennuis domestiques, les assistants se partagèrent en deux partis qui furent sur le point de se battre. Au bout de quelques jours, après une conversation avec 'Aïcha dans la maison d'Abou- Bekr, il survint à l'improviste une révélation : c'est le passage du Qorân XXIV, 11 qui justifiait entièrement la conduite d"Aïcha et la déclarait irréprochable. La proclamation publique de cet arrêt divin fut suivie du châtiment d< s principaux calomniateurs, parmi lesquels se trouvait le poète Hassan ben Thâbit, le panégyriste du Prophète, qui n'avait pas su tenir sa langue et eut lieu de s'en repentir. Les coups de fouet qu'il reçut n'empêchèrent pas Çafwân, celui qui avait ramené Aïcha à Médine, de le frapper d'un coup de sabre qui l'aurait tué, sans l'intervention des assistants. Le Prophète donna tort à Hassan à cause des vers injurieux composés contre Çafwân, mais il lit néanmoins enfermer celui-ci jusqu'à ce que les blessures du poète fussent guéries.
Mariage de Mahomet avec Zéïneb. — Zéïneb, fille de Djahch, étail l'épouse de Zéïd ben Hâritha, fils adoptif du Prophète. Celui-ci étant entré à l'improviste dans la maison de Zéïd, y aperçul Zéïneb en négligé et la beauté de cette femme lit une telle impression sur Mahomet qu'il résolut de
m HISTOIRE DES ARABES
l'épouser. Mis au courant de ce projet, Zéïd s'empressa d'informer le Prophète qu'il était prêt à divorcer avec Zéïneb; mais Mohammed hésitait, retenu par des scrupules, lorsqu'une révélation vint lui faire connaître qu'il était autorisé à prendre pour femme celle qu'il voudrait.
Guerre du fossé. — Les Banou'n-Nadîr qui, expulsés de Médine, s'étaient réfugiés à Khéïbar, étaient désireux de se venger ; ils formèrent avec les Qoréïchites une coalition (ahzdb, les partis) à laquelle se joignirent les Banou-Soléïm et les Banou-Ghatafàn. L'expédition était considérable; les Qoréïchites, commandés par Abou-Sofyân et joints aux Ahâbîch, tribus alliées de la basse vallée de la Mecque, formaient quatre mille hommes, trois cents chevaux, quinze cents chameaux; si on y ajoute les sept cents hommes amenés par les Banou-Soléïm, mille hommes des Fazàra, huit cents hommes fournis par moitié par les Achdja' et les Morra, on arrive à un total de cinq mille cinq cents hommes au moins, expédition formidable pour l'Arabie. Il ne pouvait être question d'aller attaquer cette armée en plaine : l'expérience d'Ohod suffisait pour déconseiller pareille tentative. D'autre part Médine était ville ouverte; on pouvait, il est vrai, d'un côté, réunir les uns aux autres plusieurs ilôts de maisons de façon à former une muraille continue, mais cela n'était pas possible pour les autres côtés. Mahomet tint conseil : un esclave perse qui se trouvait à Médine, Selmàn el-Fàrisi, suggéra l'idée de creuser un fossé pour défendre la partie ouverte de la ville ; ce fossé, travail de terre jusque-là complètement inconnu aux Arabes, il l'appelait kandaka en sa langue, le pehlevi, et ce mot, qui signifie « creusé », devint khandaq dans la bouche des Médinois. Tout le monde se mit à l'œuvre, et Mohammed donna l'exemple pour travailler au déblai.
Les Qoréïchites restèrent bouche béante devant ce rempart d'un nouveau genre, dont ils n'avaient jamais entendu parler. Ils trouvèrent même que le stratagème était déloyal. Ils ne surent que faire ; durant les vingt ou trente jours que dura le siège, il n'y eut aucun combat général; l'infanterie, inactive, était probablement employée à parfaire le blocus ;
quelques cavaliers s'avancèrent seuls ; on se tirait des (lèches, sans résultat. A la fin, il y eut trois Mecquois de tués, et ce fut tout. Mais Mahomet n'avait pas été tranquille, et pour éviter un assaut général de nuit (idée qui probablement lui venait du même Selmân el-Fârîsi, qui savait que les armées perses pratiquaient couramment ce genre d'attaque, nommé chabî-khoûn en langue persane auquel les Qoréïchites ne songeaient pas, il organisa un service de sentinelles qui se relevaient à heure fixe, et lui-même monta la garde sur les remparts. Quelques escarmouches, dont plusieurs de nuit, tinrent en éveil les défenseurs de la place sans jamais menacer celle-ci sérieusement.
Une fois, 'Amr ben el-'Aç, qui commençait à montrer les talents stratégiques qui devaient rendre son nom célèbre, essaya une attaque sur un point faible à la tête de cent cavaliers mecquois, sans soutien d'infanterie ; mais le rempart fut défendu à coups de flèches et de pierres. C'était de bon matin ; quelques cavaliers musulmans menacèrent le flanc des Qoréïchites, et cette démonstration suffit pour les décider à retourner au camp. Une attaque générale n'eut pas plus de succès, pour la bonne raison que Ion fit donner la cavalerie, sans s'occuper de faire mouvoir l'infanterie; tout se borna à quelques combats singuliers ; cela dura du matin jusqu'au soir et tint les Musulmans sur le qui-vive, de façon à les empêcher d'accomplir les prières. Au coucher du soleil, l'assaillants se retirèrent. Evidemment les Arabes ne comprenaient rien à cette nouvelle tactique, et le fos-<; avec sou rempart dérangeait toutes leurs habitudes. Il est néanmoins étonnant que de véritables hommes de guerre comme K.hâlid et Amr ben el-'Aç, qui furent plus tard les grands généraux de l'Islam conquérant, n'aient pas imaginé !<■ moyen de tourner la difficulté et inventé quelque procédé d'assaut; tout au moins on aurait dû se servir des hommes à pied pour tenter une diversion; mais peut-être le génie ne leur vint-il que plus lard.
Cet insuccès ne contribua pas seul à décourager les tssiégeants ; un vent violent de Test vint éteindre les feux el abattre les tentes dans leur camp ; eu outre le manque de
fourrages commençait à se faire sentir. D'autre part Mahomet négociait avec les Ghatafàn, qu'il voulait séparer des Qoréïchites. Il était allé jusqu'à leur proposer, comme indemnité pour leur défection, un tiers de la récolte des dattes ; ce projet leur souriait, mais l'opposition des Médinois le fit échouer. Fatigués d'une longue attente sans espoir de succès, les Qoréïchites rentrèrent à la Mecque, après être restés au maximum vingt jours en présence du fossé. La discipline morale des Musulmans, obéissant aux ordres de leurs chefs, commençait à avoir raison des efforts désordonnés, non organisés, de leurs adversaires.
Destruction des Banou-Qoraïzha. — Pendant le siège, il y avait eu des pourparlers entre les Banou-Qoraïzha, qui par leur situation tenaient les derrières de Médine, et les Qoréïchites. Les premiers proposaient d'attaquer la ville du côté qui n'était pas défendu par le fossé pendant que les Qoréïchites se lanceraient à l'assaut du rempart. Mais les uns se méfiaient des autres ; les Banou-Qoraïzha exigèrent des otages que les Qoréïchites refusèrent de donner. Ces négociations étaient venues aux oreilles de Mahomet et l'avaient éclairé sur le danger qu'offrait la position des Banou-Qoraïzha, qu'il résolut de détruire ; il se mit en marche le jour même du départ des coalisés. Cette tribu juive occupait de solides maisons dont l'ensemble constituait une forteresse ; le Prophète investit le quartier, mais la lutte se borna à échanger des coups de flèches.. Au bout de quinze à vingt-cinq jours, les Banou-Qoraïzha tentèrent de négocier leur reddition, mais ils ne purent pas obtenir les mêmes conditions que les Banou'n-Nadir ; Mahomet exigea qu'ils se rendissent à discrétion, avec abandon de tous les biens. Après de longues hésitations, les Banou- Qoraïzha finirent par adopter ce parti. L'intervention des Ausne put pas les sauver du sort qui leur était réservé dansl'esprit du Prophète ; celui-ci, pour ne pas prendre la responsabilité du massacre qu'il méditait, leur proposa de s'enremettre à la décision d'un des leurs, et il désigna Sa'd ben Mo'àdh, qui était leur chef : Tabari dit même que les Qoraïzha avaient stipulé qu'ils se rendraient à celui-ci. Sa'd réunit les Aus et les Khazradj, leur fit jurer d'exécuter ce qu'iL
l'émigration a médine ht
déciderait, et quand ce serinent fut tenu, il prononça l'exécution de tous les mâles, les femmes el les enfants au dessous de douze ans devant devenir esclaves. Il n'y a pas de doute que cette condamnation était arrêtée d'avance : quand Aboii Lobâba s'était, au cours des pourparlers qui précédèrent la reddition, rendu chez les Qoraïhza, il avait imprudemment indiqué par un geste le sort qui leur été réservé, imprudence dont il s'était amèrement repenti.
Le prestige de Mohammed s'accrut d'une manière singulière chez les nomades, et on peut rapporter à cette époque un certain nombre de traités qu'il conclut avec des populations encore païennes, qu'il ne cherchait pas à convertir mais dont l'appui politique lui était nécessaire dans sa lutte contre les Mecquois. Avec Fan 6 (mai 627 . les expéditions, les razzias reprirent de plus belle. Trente hommes commandés par Mohammed ben Maslama se dirigèrent vers le Nedjd pour y attaquer les Banou-Bekr ben Kilàb; en route, ils rencontrèrent des femmes des Banou-Mohârib qui leur apprirent l'existence d'un campement de cette tribu sur leur route; ils se mirent en embuscade, attendirent le moment où les bestiaux revenaient du pâturage et se rassemblaient autour des abreuvoirs, pour fondre à l'improviste sur le campement et s'emparer du bétail. Le succès de ce coup de main les décida à employer le même moyen à l'égard des Banou-Bekr, contre lesquels ils s'étaienl mis en campagne ; ils les surprirent et ramenèrent à Médine tous leurs troupeaux. Cette razzia s'appelle l'expédition d'el-Qortà.
Les Banou-Lihyân, au contraire, se tenaient sur leurs gardes et malgré les précautions prises par Mahomet pour cacher sa marche, ils se retirèrent dans les montagnes où il n'était plus possible d'aller les rejoindre. Le Prophète rentra à Médine au bout de quatorze jours, après s'être contente de lancer en avant Abou-Bekr avec dix cavaliers dans la direction de la Mecque, de manière à effrayer les Ooreichiles. Mais il ne tarda pas à être razzié à son tour. Les chamelles qui étaient sa propriété furent enlevées au pâturage par un raid des Ghatafân, commandés par 'Oyaïna ben Hiçn el-Fazâri. Quand on apprit cette audacieuse attaque,
ce fut une grande surprise dans Médine. Huit compagnons montèrent à cheval et se lancèrent intrépidement à la poursuite des ravisseurs. Malgré la perte d'un des leurs, dix chamelles furent reprises sur les vingt qui composaient le troupeau. Mahomet perdit du temps à réunir cinq cents hommes, et quand il arriva à Dhou-Qarad, l'ennemi avait disparu.
L'expédition d'el-Ghamr se serait terminée par un insuccès complet si 'Okkâcha ben Mihçan, qui la commandait, n'avait pas appris que les Banou-Asad ben Khozaïma, ens'enf uyant sur les hauts plateaux, avaient laissé une partie de leurs troupeaux dans la plaine, à la garde de tribus alliées ; ce fut tout le butin qu'on ramena à Médine.
Les Musulmans, enivrés de ces succès, devinrent de plus en plus entreprenants. Un petit groupe de dix hommes se rendit à Dhou'l-Qacça et s'y laissa surprendre, pendant son sommeil, parles Banou-Tha'laba ; il périt tout entier, sauf son chef, Mohammed ben Maslama qui, laissé pour mort sur le lieu de la rencontre, fut reconduit à Médine par un coreligionnaire qui se trouvait là par hasard. Quelques jours plus tard Mohammed envoya dans la même direction un petit corps d'une quarantaine d'hommes destiné à refouler les Arabes que la sécheresse avait contraints de quitter leur territoire habituel pour se rapprocher de la région de Médine, favorisée par des pluies abondantes ; ces Arabes s'enfuirent dès qu'ils aperçurent les assaillants. A el-Djanoùn, Zéïd ben Hàritha fit prisonnière une femme des Banou-Mozéïna appelée Halima, et se fit indiquer par elle un campement des Banou-Soléïm, qui fut surpris et pillé. Parmi les prisonniers se trouvait le mari de cette Halima : Mahomet fit présent à celle-ci de son mari prisonnier, puis il les mit tous les deux en liberté.
Une caravane qoréïchite revenant de Syrie offrait une meilleure aubaine aux coups du Prophète. Cent soixante-dix hommes commandés par Zéïd ben Hàritha la surprirent à el-'Iç et enlevèrent les marchandises tout en emmenant de nombreux prisonniers. Parmi ceux-ci se trouvait Abou'l-'Aç ben er-Rébi', le mari de Zéïneb, fille du Prophète, qui se mit sous la protection de sa femme, protection que Maho-
L EMIGUATION A MÉDINE 14»
met déclara valable toul en refusant un rapprochement entre les époux. Abou'l-'Ae. retourna à la Mecque, puis, après y avoir terminé ses affaires, revint à Médine, se lit Musulman et put alors rentrer en possession de sa femme. Zéïd, un peu plus tard, poussa l'audace jusqu'à aller surprendre, avec quinze hommes, un campement de Banou- Tha'labaà et-Taraf, et ceux-ci se croyant attaqués par le Prophète lui-même, cherchèrent leur salut dans une fuite précipitée, abandonnant leurs troupeaux ; déjà la panique agissait sur les esprits des adversaires de Mohammed et allait singulièrement faciliter ses entreprises.
Parfois il se commettait de singulières méprises. Telle fut celle dont fut victime la tribu de Djodhàm. l'n membre de cette tribu, llifà'a ben Zéïd, avait été envoyé en mission par elle auprès du Prophète ; il avait étudié le Qorân au cours de son séjour à Médine et rapportait un écrit invitant les Djodhâmites à embrasser l'islamisme. Or dans le môme temps Dihya ben-Khalîfa el-Kelbi, compagnon du Prophète, dont celui-ci disait qu'il ressemblait le plus à l'archange Gabriel entrevu dans ses hallucinations, fut dépouillé des présents de l'empereur romain Iléraclius qu'il avait été trouver en Syrie sur l'ordre de Mohammed ; ce coup de main était dû à deux Djodhàmites. Le Prophète ignorait qu'à la suite de la lettre qu'il axait l'ait écrire, celte tribu de Djodhâm était tout entière passe" à l'islamisme; il envoya Zéïd pour châtier les brigands qui avaient assailli son ambassadeur. Les Djodhâm, surpris au campement, eurent deux hommes tués et perdirent un butin considérable. Il fallut renvoyer llifà'a à Médine traiter a\ ec le Prophète. Le cas était épineux. On convint de ne pas réclamer le prix du sang des deux hommes tues, si tout le butin était restitué. 'Ali ben Abi-Tâleb fut envoyé au camp de Zéïd pour lui annoncer que le Prophète avait traité sur cette base, et qu'il fallait rendre les prises : Mahomet lui remit son sabre, bien connu des Musulmans, connue preuve de sa véracité dans la mission qu'il lui confiait. Cela s'était passé à I.lisina, dans le désert de la Syrie, uon loin des confins romains.
Zéïd ben I.làrith organisa une caravane pour se rendre en
Syrie ; il fut rejoint à Wâdi'1-Qora par une bande de brigands, dépouillé de tout ce qu'il avait et laissé pour mort sur le terrain. C'est au prix de mille difficultés qu'il put revenir à Médine. Deux mois après, remis de ses blessures, il organisa une expédition pour se venger des Banou-Bedr ben Fazâra qui lui avaient joué ce tour. Son guide s'étant trompé de route, il put tomber sur ceux-ci malgré la précaution qu'ils avaient prise de poster une sentinelle sur la route ordinaire de Médine. Ils s'enfuirent, laissant comme prisonnière Omm-Qirfa; elle fut écartelée sur l'ordre de Zéïd, qui la considérait comme l'inspiratrice de l'attaque où il avait failli périr.
Les expéditions s'étendaient de plus en plus vers le nord ; Abd-er-Rahman ben 'Auf, à la tête de sept cents hommes, partit pour Doûmat el-Djandal, non loin de Damas ; les habitants de cette petite localité, tous chrétiens et appartenant à le tribu de Kelb, firent bon accueil aux Musulmans et acceptèrent de payer la capitation, ce qui prouve qu'ils gardèrent leur religion. Ali poussa une pointe sur Fadak, dont on soupçonnait les habitants, appartenant à la tribu de Sa'd, de combiner une coalition avec les Juifs de Khéïbar. On saisit en cours de route l'envoyé qui allait traiter de cette alliance ; menacé de mort, il fut contraint d'indiquer le campement de ses contribules, qui fut surpris et pillé par 'Ali ; mais les Banon-Sa'd eurent le temps de s'enfuir. Les craintes que les Médinois avaient conçues à l'égard des gens de Khéïbar se précisaient de plus en plus. Sallâm ben Michkam ayant refusé d'accepter le rôle de chef des Juifs, ceux-ci avaient choisi Oséïr ben Râzim. Les rapports des espions ne laissaient pas de doute qu'il se tramait quelque chose. 'Abdallah ben Rawàha fut chargé de mener une expédition pour laquelle il se présenta trente volontaires. Ceux-ci se rendirent à Khéïbar, déployèrent le caractère d'ambassadeurs et jouirent ainsi d'une considération spéciale. Ils en profitèrent, après de nombreuses palabres, pour persuader le chef de se rendre à Médine accompagné de trente Juifs, pour traiter de la paix; chaque Musulman emmena un Juif sur un chameau, encroupe; au milieu de la nuit, 'Abdallah ben Onéïs, le meurtrier qui
avait déjà sur la conscience la mort d'Âbou-Râfi', saisit un prétexte quelconque, jeta à terre Oséïret le tua. Celui-ci n'avait qu'un bâton pour se défendre : il en axait frappé en vain son adversaire. Les autres Juifs furent assassinés de la même façon, à l'exception d'un seul qui réussit à s'enfuir. Mahomet attendait, à la gorge de la montagne, le retour de l'expédition et fut heureux du succès, acheté pourtant au prix d'une trahison.
A peu près vers la même époque, des gens de la tribu d"Oréïna étaient venus à pied à Médine, et s'étaient déclarés Musulmans. Ils furent atteints des fièvres ; le Prophète leur permit de se rendre à Dhou'l-Djadr et d'y faire une cure de lait en utilisant les chamelles qu'il y possédait. Une fois guéris, ces Arabes disparurent un beau jour en emmenanl les quinze chamelles du Prophète ; Yasâr, le berger, qui voulut s'opposer au vol, fut misa mort dans les plus cruelles tortures. Une femme découvrit le cadavre de l'infortuné berger, abandonné sous un arbre, et prévint les Musulmans : Mahomet envoya sur-le-champ une expédition à la poursuite des brigands, qui furent trouvés dans le désert et ramenés à Médine. Mahomet les condamna à mort; l'exécution fut entourée de raffinements cruels.
A la fin du mois de chawwâl, le Prophète résolut d'accomplir le pèlerinage à la Ka'ba, et il donna l'ordre à ses partisans de se préparer. Il avait pris ce parti à la suite d'un songe, où il s'était vu assister aux cérémonies rituelles et recevoir les clefs du temple. La trêve qui existait pendant les mois sacrés le garantissait contre toute attaque; il n'emportait pas d'armes, ses compagnons ne prirent avec eux que leur sabre. Néanmoins les Qoréïchites crurent a une attaque dirigée contre la Mecque, et ils adoptèrent des précautions pour défendre la ville. Ils en firent sortir un corps expéditionnaire qui barra la route venant du nord. Guidé par trois hommes de la tribu d'el-Aslam, le Prophète suivit dans les montagnes un chemin extrêmement difficile dont il se tira grâce à la clarté de la lune, et descend il dans la plaine d'rlodéïbiya. Là son chameau s'arrêta et refusa d'aller plus avant; Mahomet crut que c'était un signe de la volonté
divine, et ordonna de camper. On n'avait pas osé allumer de feux, de peur de déceler aux Mecquois remplacement du camp ; mais le Prophète déclara que cette précaution n'était plus nécessaire, et bientôt cinq cents feux indiquèrent l'endroit où se tenait, en vue de la ville, la troupe pacifique des pèlerins. Les Qoréïchites, voyant leur position tournée, vinrent se placer entre Hodéïbiya et leur cité. Après bien des allées et venues d'ambassadeurs, sans grand succès, mais qui montraient qu'il y avait à la Mecque un parti considérable qui souhaitait la paix, Mahomet voulut envoyer 'Omar ben el-Khattàb, mais celui-ci ne put accepter, n'ayant plus à la Mecque personne de sa famille pour le protéger; il proposa à sa place 'Othmân ben 'AfTan, qui avait dans sa parenté les grandes familles Qoréïchites et jouissait ainsi d'une certaine influence. Aussi fut-il traité avec le plus grand respect, et on lui offrit même l'autorisation de faire sa prière devant la Ka'ba, mais il refusa cet honneur s'il ne devait pas être accompagné du Prophète. Les négociations traînèrent, et l'on crut qu'il était arrivé le pire sort à 'Othmàn ; les Musulmans voulurent courir aux armes et Mahomet saisit ce moment pour se faire prêter solennellement serment de fidélité ; cette solennité fut appelée plus tard bè'i al er-ridwân ou encore « prestation de serment sous l'arbre ». A peine la cérémonie terminée, on apprit qu'Othmân était sain et sauf; mais la détermination des Musulmans avait fait la plus profonde impression sur les Qoréïchites, qui se montrèrent disposés à conclure un accord. Il ne fut pas facile d'arriver à une entente ; Mahomet était conciliant, mais ses compagnons Tétaient bien moins, parce qu'ils se croyaient déjà maîtres de la Mecque. Omar déclarait, longtemps après, que, s'il avait trouvé cent Musulmans pareils à lui, il se serait séparé du Prophète et n'aurait pas reconnu le traité. Mahomet souscrivit aux prétentions émises par Sohéïl ben 'Amr, plénipotentiaire des Mecquois, qui lui refusait le titre d'envoyé de Dieu, et il fut convenu que la paix régnerait dix ans ; que les transfuges qoréïchites qui se seraient rendus au camp musulman sans l'autorisation de leurs tuteurs seraient restitués, tandis que
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les Qoréïchites ne rendraient pas les transfuges musulmans; Mahomet s'obligeait à ne pas entrer à la Mecque cette annéelà ; en revanche les Qoréïchites, l'année suivante, devaient évacuer la ville pendant trois jours, et les Musulmans y entrer avec le simple attirail de voyageurs et le sabre, leur seule arme, au fourreau.
Ce fut une grande désillusion pour les Musulmans que la conclusion du traité de paix d'Hodéïbiya ; ils avaient ciu toucher le but et s'emparer de la Mecque, et voilà que tout était renvoyé à une époque lointain''. Néanmoins, tell»' était l'autorité du Prophète que personne n'osa se plaindre. < >mar seul eut le courage de montrer à Mahomet la contradiction qu'il y avait entre le songe qui lui avait promis les clefs de la Ka'ba, motif déterminant de l'expédition, et la conclusion de la paix : Mohammed dut lui expliquer que cette prédiction ne s'appliquait pas au temps présent, et qu'il fallait attendre l'avenir avec patience.
La mauvaise humeur des Musulmans était évidente ; iis refusèrent de suivre les conseils du Prophète, qui leur disait de sacrifier les chameaux et de se raser la tète comme si le pèlerinage était accompli, tandis qu'ils étaient a peine en vue de la Mecque. Mahomet, irrité, se retira silencieux sous sa tente. Sur le conseil de sa femme Omm-Salama, il donna l'exemple de sacrifier son chameau, et il entraîna ainsi, mieux que par des paroles, ses compagnons. On leva le camp au bout d'une vingtaine de jours ; au retour, les provisions furent sur le point de manquer et il fallut, sur le conseil d'Omar, mettre en commun ce qui en restait. La conduite de Mahomet en ces circonstances fut justifii e parla révélation de la sourate el-Fath, « la victoire I .
Les Perses et les Grecs. — Il se passait alors de grandes choses en Syrie. Sous le règne de Chosroes II Khosrau Parwîz , les Perses s'étaient emparés de Jérusalem, et au grand scandale de la chrétienté, avaient emporté le bois de la vraie croix, retrouvé miraculeusement par l'impératrice Hélène. Héraclius, reprenant l'avantagé, avait reconquis la
h Qorân, ch. XI. \ III.
Syrie, occupé Jérusalem ; par traité, il s'était fait restituer la croix et avait décidé de la reporter à Jérusalem en s'y rendant à pied, avec toute sa cour, d'Emèse (Homs) où il se trouvait alors. C'était au printemps de l'an 029 de l'ère chrétienne, période correspondant à la fin de l'année 7 de l'hégire. Cette lutte des deux vieux ennemis héréditaires préoccupait l'Orient, et l'écho de ces batailles, franchissant les déserts, retentissait dans les marchés de l'Arabie. Mahomet, dès la Mecque, avait prédit le succès final des troupes romaines : « Les Grecs ont été vaincus tout près d'ici, s'écriait-il au début de la sourate XXX, mais dans peu d'années ils seront victorieux à leur tour. » Devenu chef d'Elat à Médine, il eut la pensée d'en informer les souverains des nations voisines, par l'envoi d'ambassadeurs munis de lettres officielles. La difficulté est de classer chronologiquement les différentes missions dont les historiens ont conservé la trace. On a voulu, tout récemment, mettre en doute d'ailleurs l'existence réelle de ces ambassades, qui ne seraient que de pures légendes, provenant du désir des chrétiens nouvellement ■convertis à l'islamisme, de prêter à Mahomet des projets de religion universelle et, par l'envoi de ces missions, de le comparer à Jésus et à ses disciples allant porter la bonne nouvelle au monde entier. Les sources historiques sont, comme toujours, incertaines et insuffisantes; Ibn-Hichâm donne une liste de ces ambassades, mais il ne la place pas sous l'autorité d'Ibn-Ishaq; Tabarî, il est vrai, cite Ibn-Ishaq, mais on fait remarquer — ce que nous mettons en doute — que la rédaction d'Ibn-Ishaq, dont il s'est servi, est plus récente et plus riche en traditions apocryphes que celle d'Ibn- Hichâm. Les passages d'Ibn-Ishaq que renferme le Livre de la Création et de l'histoire de Motahhar ben Tâhir el- Maqdisî (milieu du ive siècle de l'hégire prouvent que la rédaction d'Ibn-Ishaq utilisée par Ibn-Hichâm était insuffisante ou a été tronquée par lui, et qu'il y a à faire peu de fonds sur l'argument a silentio quand il s'agit d'Ibn-Ishaq. Xous considérerons, jusqu'à plus ample informé, les indications de Tabarî comme exactes.
Mahomet parait, comme c'est assez vraisemblable, s'être
I liMIGH \ i ION A Ml. mm. L5S
adressé d'abord par lettres, dès la conclusion de [a paix d'Hodéïbiya, aux chefs de la péninsule arabe. Ibn-Ishaq cite, il est vrai, El-Moundhir ben Sâwa, <l<' la tribu des 'Abd-el- Qaïs, (jui était alors le inaiire du Bahréïn, probablement sous la suzeraineté du roi sassanide de Ctésiphon, -'t les deux frères Djaïfar et 'Abbâd, fils de Djolandà, de la tribu d'Azd, à cette époque maîtres de l*( Iman. Les ambassadeurs chargés de porter ces lettres se nommaient el-'Ald ben el- Hadramî pour le Bahréïn, et \Amr ben el-lÀç, le futur conquérantde l'Egypte, pour les deux derniers. Mais ces deux ambassades eurent lieu en l'an 8 de l'hégire, un an <-t demi environ après la paix d'Hodéïbiya. Quant au roi <>u prince du Yémâma, Ilaudha ben 'Ali des Banou-Hanîfa, il paraît bien qu'il lui fut envoyé connue messager Salît ben Amr des Banou-'Àmir ; seulement il parait difficile de fixer l'époque précise. Enfin viennent les envoyés auprès des grandes puissances, c'est-à-dire le Moqauqis qui était alors maître d'Alexandrie et par suite de toute l'Egypte sans que uous sachions s'il se reconnaissait ou était reconnu comme vassal de l'empereur de Constantin ople , h' césarde Byzance, le roi de Perse, le négus d'Abyssinie. Les deux premiers figurant à la fois dans el-Wâqidî <'t dans Ibn-Ishaq cités par Tabarî, il est probable que Mahomet leur envoya des missions; c'est plus douteux pour les trois derniers, qui ne se rencontrent que dans la liste d'El-Wâqidî. Quanta la date probable de ces missions, il faut, croyons-nous, la rejeter à l'année 8 de l'hégire, comme l'a pensé l'historien Ibn-el- Athir.
Si Mahomet avait traité pour lui-même et ses compagnons à Hodéfbiya, il n'avait pu prendre d'engagements pour d'autres ennemis des Qoréïchites qui tenaienl alors la montagne entre Médine el la mer Rouge. Des brigands pillaient les caravanes qui se liasardaienl dans le Tihâma. Ibn Sa'd nous rapporte qu'ils envoyèrent une députation à Mahomet, considéré dès lors comme le véritable souverain du pays, el que le Prophète leur remit une lettre par laquelle il les reconnaissait comme Musulmans du moment qu il- croyaient «u l)i<m. accomplissaient la prière et acquittaient la dîme
aumônière, mais interdisait de les rechercher pour le sang versé et les marchandises enlevées. C'étaient de précieux auxiliaires, et il fallait les ménager. Un transfuge de la Mecque, Abou-Baçîr Oséïd ben Hâritha, avait accepté l'islamisme, mais Mahomet, tenu par les termes du traité, fut obligé de le rendre : en route, cet individu tua par surprise l'an de ses gardiens, effraya l'autre et retourna à Médine. Mahomet n'admit pas l'indélicatesse de ce procédé et refusa la part qui lui revenait sur l'argent enlevé à la victime ; il proposa au second gardien de reprendre le transfuge et de l'emmener, mais sans autrement l'aider à accomplir sa mission : le gardien refusa de se charger seul d'un prisonnier aussi dangereux, et le prophète conseilla à Abou-Baçîr de s'éloigner de Médine, ne voulant pas être accusé d'infidélité à sa parole; Abou-Baçîr alla rejoindre les bandits du Tihàma, mena leur vie et devint même leur chef. Sur les réclamations des Qoréïchites, qui le tenaient responsable de cette anarchie. Mahomet écrivit à Abou-Baçîr de venir le rejoindre : la lettre arriva trop tard, Abou-Baçîr mourut en la lisant; mais ses compagnons rentrèrent à Médine.
Une indisposition assez prolongée qui se manifesta alors chez le Prophète fut attribuée à des maléfices des Juifs ; on prétendit qu'ils s'étaient procuré des cheveux de Mahomet, les avaient noués de certaine façon et avaient prononcé sur eux des incantations, cause du malaise ressenti; il ne fallut rien moins que la révélation des deux dernières sourates du Qorân pour déjouer cet envoûtement.
Siège de Khéïbar. — Quand il se sentit rétabli, Mahomet résolut d'attaquer Khéïbar, la principale forteresse des Juifs dans l'Arabie du Nord. A parler proprement, Khéïbar est un canton qui a été visité par le voyageur anglais Doughty, auquel nous sommes redevables d'une bonne description du pays. C'est une vallée assez grande, formée par la réunion de plusieurs vallons, et à laquelle des roches volcaniques noirâtres donnent un aspect sinistre. On voit de nombreuses ruines de châteaux-forts et de villages ; il n'y a plus qu'une forteresse encore existante, c'est el-Hiçn(la citadelle), qui domine le pays, perchée sur une colline de basalte. On ne sait pour
quels molifs Mahomet voulut tenter la conquête du pa \ - , car
les historiens n'en disent rien ; on peut sup] oser que c'i si la suite du plan qu'il avait conçu depuis Médine, de réduire la puissance des Juifs dans toute la région, et aussi le besoin d'occuper ses compagnons, qui déjà murmuraienl de n<- plupouvoir combattre les Qoréïchites, à des besognes utiles. Le butin futur fut réservé aux seuls membres de l'expédition d'Hodéïbiya ; les autres pouvaient combattre, mais sans autre récompense que le mérite de cet acte.
Les Juifs, avertis par ceux de Médine de ce qui se préparait contre eux, avaient confiance dans la position escarpée de leurs maisons fortifiées et surtout dans l'appui que leur avait promis la tribu nomade des Ghatafân, qui était leur alliée, c'est-à-dire qui les protégeail moyennanl subsides. » >n dit même qu'on offrit à ces Arabes, en échange de leur concours, la moitié de la récolte des dattes. Les Ghatafân arrivèrent à Khéïbar trois jours avant que Mahomet se présentât; le premier soin de celui-ci fut de leur faire des offres pour qu'ils abandonnassent le parti des Juifs ; mais ils refusèrent. Puis tout à coup ils levèrent le camp et disparurent. Que s'était-il passé? On dit qu'une voix mystérieuse, annonçant la destruction du camp où ils avaient laissé' leurs femmes et leurs troupeaux, à Khéïfà, jeta parmi eux une terreur panique; ils y coururent, il n'y avait rien. Quand ils revinrent à Kbéïbar, Mahomet était maître du pays. Il leur donna, pour reconnaître leur concours, la montagne de Dhou'r- Roqaïba. Quelle que soit la diversité des traditions, il est certain que les Ghatafân ne donnèrent pas aux gens de Khéïbar le concours promis, e1 que ce fui la le principal motil du succès des Musulmans.
Il fallut un mois a Mahomet pour réduire la série de postes fortifiés dont se composait le canton de Khéïbar. Il n'avait pas de machines de guerre : on se battail à coups de flèches, ce qui n'était pas bien dangereux. Il y eut quelques assauts heureux; les Juifs intimides se réfugiaient de poste en poste, jusqu'au jour où il fallut se rendre. Leur défense fut molle et indécise. Ce qui excitait encore davantage les assaillants, c'était la faim. Ils avaient apporté av< c eux peu
de provisions, vite consommées, et comptaient sur celles des vaincus pour se ravitailler ; mais comme les forteresses se défendirent quelque temps — la première ne se rendit qu'au bout de dix jours — ils éprouvèrent des souffrances réelles; toutefois, déjà à ce moment l'empire que Mohammed exerçait sur les esprits de ses compagnons était tel, qu'il réussit à leur faire jeter de la viande d'àne déjà cuite et dont ils comptaient assouvir leur faim. La prise du château de Ça'b ben Mo âdh ramena Pabondance dans le camp musulman; on y trouva aussi une provision de vin, qui fut versée à terre par l'ordre du Prophète. La forteresse d'Ez-Zobéïr fut prise par la trahison d'un des habitants qui indiqua aux Musulmans le moyen de la priver d'eau potable en coupant les canaux souterrains qui l'alimentaient. Une autre trahison livra un arsenal où les défenseurs tenaient des armes et des machines de guerre. Les Juifs se découragèrent ; on parla de paix, et il fut convenu qu'ils auraient la vie sauve moyennant l'abandon de tous leurs biens meubles, sauf les vêtements qu'ils portaient sur eux. Quant à leurs propriétés,, elles restèrent entre leurs mains à titre de métairies, ou plutôt à titre de propriétés grevées d'une servitude de la moitié des récoltes ; et il en fut ainsi jusqu'au jour où 'Omar, en expulsant les Juifs de toute l'Arabie, déposséda ceux de Khéïbar des terres que le Prophète leur avait laissées.
Mahomet avait jeté son dévolu sur Çafiyya, femme d& Kinâna ben Rabfa, qui était échue en partage à Dihya el- Kelbi et qu'il racheta. Il fit demander à Kinâna de lui indiquer le trésor de la famille d'Aboul-lloqaïq, et comme celui-ci disait l'avoir dépensé pour se procurer des armes, il lui fit jurer que c'était vrai, le menaçant de mort si l'événement tournait contre lui. Le neveu de Kinâna, qui était faible d'esprit, trahit sans s'en douter l'endroit où son oncle avait caché le trésor, ce qui fut le signal de la mise à mort de Kinâna; toute sa famille fut réduite en esclavage. Çafiyya devint l'épouse du Prophète et fut emmenée à Médine.
L'inhumanité montrée par Mahomet vainqueur commença à susciter contre lui des haines féroces. Il faillit être victime d'une vengeance : une juive, Zéïneb, fille d'el-Hàrith et