KHAL1FAT D ABOU-BEKR
.Mahomet était mort intestat; aucune parole ne permettait de connaître ses dernières intentions. Il était décédé presque aphone, en prononçant des mots inintelligibles et sans suite. La communauté musulmane était dans le désarroi. Les Ançars se réunirent en hâte auprès de Sa'd ben 'Obâda, dans la saqîfa ou vestibule couvert d'un toit <lrs Banou- Sà'ida, tandis qu'Ali, Tallia et ez-Zobéïr se rendaient à la demeure d'Aïcha. Le parti desAnçârs n'avait pas perdu son temps, mais la vieille division des Ans et des Khazradj se montra encore a cette occasion et lit avorter le complot; Sa'd ben 'Obâda, qui voulait s'emparer du pouvoir, était Kha/radjite ; cela suffit pour (pie les Ans s'alliassent aux Qoréïchites émigrés. Ce furent ceux qui se mirent en avant qui l'emportèrent : Abou-Bekr et '( Imar groupèrenl autour d'eux les Qoréïchites joints aux Ans des Ançârs ; Ali ne sut (pie se lamenter et déplorer la moi-! du Prophète, ce qu'il n'aurait certes pas fait si, connue le prétendenl !<•- Chi'ites, il avait <'n à l'aire valoir en sa faveur une désignation formelle. Omar entraîna Abou-Bekr .1 la réunion des Banou-Sâ ida, on <•<■ dernier démontra qu'il fallait un Qoréïchite pour être obéi par tous les Arabes; quelqu'un ayant proposé de nommer deux chefs, un Qoréïchite et un Médinois, il s'ensuivil nu grand tumulte au milieu duquel 'Omar, saisissant l'occasion, prêta serment de fidélité entre les mains d'Abou-Bekr, exemple qui lut suivi par la plus
grande partie des assistants. Ainsi ce fut dans un moment de surprise, au milieu du tumulte d'une réunion publique où Ton ne trouvait qu'une faible partie de la communauté musulmane, que fut élu le chef destiné à commander celleci, et que fut réglé, par un mouvement spontané d'Omar, le protocole de la béï'a (prestation de serment) : depuis lors, c'est ainsi que les khalifes furent reconnus officiellement, et ce rite social devint le symbole de leur reconnaissance par le peuple.
Talha et ez-Zobéïr, qui n'avaient pas participé à la réunion publique, auraient voulu choisir 'Ali : mais se trouvant seuls, sans partisans et sans appuis, menacés par 'Omar, ils finirent par admettre l'élection d'Abou-Bekr comme valable. Ils n'étaient pas seuls; on dit même que les Banou- Ilàchim refusèrent de reconnaître l'élection jusqu'à la mort de Fàtima(l). Mais l'appui le plus précieux d"Omar fut l'entrée en scène de la tribu des Aslam, mal disposés pour les Médinois, qui vinrent en foule encombrer les ruelles avoisinant la saqîfa et se joignirent à ceux qui proclamaient Abou-Bekr. « J'étais incertain sur l'issue de l'affaire, a dit 'Omar, jusqu'à ce que j'aperçus les Aslam ; alors je fus sur du succès (2). »
Rien, pas même l'usage, ne déterminait les pouvoirs ainsi remis entre les mains d'Abou-Bekr. Il était chargé de continuer la coutume du Prophète, de diriger la prière et d'assurer la rentrée des taxes : en réalité, il avait, comme Mahomet, les pouvoirs d'un monarque absolu, ne relevant que de Dieu seul. Le caractère pieux et honnête du premier khalife ou lieutenant du Prophète l'empêcha seul d'abuser de ce pouvoir sans frein.
A la Mecque l'impression fut sensible, et la réaction prompte, mais sans durée. Le gouverneur de la ville, 'Attàb ben Asîd, avait été contraint de se cacher; mais les esprits, disposés à la rébellion, furent ramenés par le discours d'un orateur de profession (khatîb), Sohéïl ben Amr, qui termina
1) Mas'oûdi, Prairies d'or, t. IV. p. 183. (2 Tabarî, Annales, I. p. 1843.
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.l'énumération de ses arguments par le plus décisif, La menace de couper la tête à tous ceux <|ui feraient mine de ><• révolter. Dans les tribus nomades, les Bédouins se crurent surtout délies de l'obligation de payer les taxes qui leur avaient été imposées, les unes à titre de garantie contre les déprédations, sorte d'assurances dont la prime avait La forme d'un tribut, les autres à titre de redevances légales. Abou- Bekr, 'Omaret Abou-'l >béïda ben el-Djerrâh tinrent conseil, car Abou-Bekr était bien khalife, mais il ne gouvernail qu'avec l'aide de ses deux conseillers : de sorte qu'on a pu dire avec quelque raison que c'est un triumvirat qui assuma le pouvoir à la mort du Prophète. On fui conduit à reconnaître que, parmi les Bédouins, quelques-uns avaient complètement rejeté l'Islam, que d'autres se refusaienl simplemenl à acquitter les impôts, et qu'un assez grand nombre restait dans l'expectative. On résolut d'agir avec prudence. Par motifs religieux, il fut entendu que Ions ceux qui se soulevaient contre l'autorité de Médine étaient des apostats, d'où le nom de ridda apostasie donné à ce grand mouvement de réaction.
En attendant, Abou-Bekr, contrairement a l'opinion émise par 'Omar et Abou-'Obéïda, décida de donner suite au dernier projet de Mahomet, qui avait voulu envoyer sur les confins de la Syrie une expédition destinée à venger le désastre de Mo'ta. Elle fut placée sous le commandement d'Osâma ; elle s'empara par surprise, au milieu de la nuit, de la bourgade d'Obna dans le Balqâ : les hommes Furenl
massacres, les femmes enlevées, les maisons pillées puis
brûlées. Ainsi fui rempli le double but qu'Abou-Bekr s était proposé : obéir à L'une des dernières volontés du Prophète, et occuper par une expédition les éléments malveillants qu'il sentail s'agiter autour de lui.
Il était temps que l'an • revint de Syrie. Presque aux
porte- de Médine, Ivhâridja ben Hicn el-Fazâri attaqua le collecteur des taxes, le dépouilla el restitua aux Fazàrites Les sommes perçues. Abou-Bekr se mit à La tête de I armée et délit a Dhou'l-Qaçça, à 24 milles de Médine, les Ghatafân qui axaient pris le parti de kliaridja. I 'ne avant-garde d'une
centaine d'hommes avait d'abord été repoussée ; mais la nouvelle de l'arrivée du gros de l'armée suffit à mettre en fuite l'ennemi.
Ce succès encouragea le khalife à envoyer immédiatement une grande expédition, sous les ordres de Khâlid ben el- Wélîd, contre un faux prophète, Tolaïha lien Khowaïlid el- Asadi, qui avait réuni ses partisans à Bouzâkha, source du territoire des Banou-Asad ben Khozéïma. On dit, sans en être très sûr, que Tolaïha avait commencé à se prétendre l'objet de révélations divines dès avant la mort de Mahomet. Sur ce qu'étaient ces révélations, nous ne savons rien, les quelques fragments qui en ont été conservés paraissant être une parodie du Qoràn et par là même suspects d'avoir été composés après coup, par dérision pour les imitateurs du Prophète de Médine. Quand Khâlid arriva devant le camp de Tolaïha, il l'invita à haute voix à sortir de sa tente de cuir ; mais les adeptes du faux prophète lui répondirent : « N'appelez pas notre prophète d'un nom au diminutif, car il se nomme Talha! » Il parait donc que ce faux prophète s'appelait en réalité Talha, et que les Musulmans le nommaient Tolaïha le petit Talha) par pure moquerie. Cependant Tolaïha parut et Khâlid l'invita à se convertir ; c'est alors qu'il aurait explicitement déclaré être lui-même prophète, et que les révélations lui étaient transmises par un personnage mystérieux nommé Dhoû'n-Noùn l'homme au poisson , surnom de Jonas dans le Qoràn (1 . Le lendemain, on livra bataille : l'aile droite et l'aile gauche des Musulmans furent mises en déroute; Khâlid fit alors donner sa réserve, les Ançàrs; tenant de pied ferme, les fuyards se rassemblèrent autour de lui. 'Oyaïna ben Hiçn el-Fazâri, qui attendait une révélation de Tolaïha enveloppé dans son manteau, l'entendit dire au bout de sa troisième demande : « Tu as une meule comme la sienne, et une nouveauté que je n'oublierai pas! » Ne pouvant tirer autre chose de Tolaïha, le chef des Fazàrites lit tourner bride à ses cavaliers, ce qui fut le signal de la défaite complète du faux prophète : échappant au massacre
(1) Waoidi, apud Iun-Hobéich, Caetani, Annali delV Islam, t. II, p. 611.