CHAPITRE X
les trois khalifes orthodoxes successeurs d'abou-bekr : omar, othman, ali
Les quatre premiers successeurs du Prophète portent dans L'histoire le nom de ràchidoân « ceux qui suivent la voie droite », c'est-à-dire légitimes, par opposition aux usurpateurs qui les suivirent. Eux seuls furent reconnus régulièrement par le consensus de la nation musulmane ; choisis par les groupes dominants de Médine, ils auraient été admis sans conteste par le reste des adhérents. Il n'en fut pas néanmoins toujours ainsi. Omar, qui fut l'organisateur du nouvel empire, s'était rendu compte qu'il aurait peu de partisans s'il prétendait ouvertement, tout le premier, à la succession du prophète : en faisant introniser par l'assemblée Abou- Bekr, vieillard d'un caractère respecté, il se couvrait de l'autorité d'un des disciples préférésdu rénovateur défunt, et préparait ses voies d'accès au pouvoir suprême. Abou-Bekr avait continué les traditions de pauvreté du fondateur; il habitait toujours sa petite maison du faubourg, il subvenait à ses besoins par son travail personnel, puisque Mohammed n'avait affecté aucune somme à son entretien ; comme tous les compagnons du Prophète, même ceux qui plus tard auraient pu, se trouvant à la tête de provinces fertiles et florissantes, s'enrichir très rapidement, il affectait la pauvreté, par un sentiment d'honnêteté naturel, tel qu'il s'en rencontre à la fondation de nouveaux Etats ou de nouvelles religions. D'ailleurs les Compagnons l'entouraient et formaient
une réunion de conseillers, de donneurs d'avis qui furent de plus en plus consultés à mesure que de nouvelles générations naissaient et que s'efîacait le souvenir des paroles, des faits et des actes du fondateur de l'islamisme.
Quand Abou-Bekr, miné par la fièvre, sentit sa fin approcher (il n'avait que soixante-trois ans, il réuni! les Compagnons autour de lui et leur fit jurer de proclamer khalife celui qu'il leur désignerait pour son successeur, et Lorsque le serment fut prêté, il leur fit connaître que c'était 'Omar. Il est aisé d'estimer que cette déclaration ne surprit personne; Abou-Bekr acquittait ainsi la dette qu'il avait contractée envers le promoteur de sa propre accession, en même temps qu'il mettait à la tète de la nation musulmane l'esprit organisateur qui allait jeter les hases du nouvel État. Il rendit le dernier soupir le 22 djoumâda II de l'an 13 de l'hégire (23 août 634 •
La Perse était déchirée par des dissensions int< stines : Yezdgird III, fils de Ghahryâr, venait de monter sur le trône de Ctésiphon, après avoir eu à lutter contre les partisans de son compétiteur encore mineur, Ilormou/d V, et d'autres adversaires en plus. Mothannà poussa ses incursions jusque sur le bas Euphrate, et sentit que les Sassanides étaient impuissants à protéger leurs frontières. Abou-Bekr, informé de ces sucées, mît Mothannà avec ses troupes sous le commandement général de Khâlid qui en avait fini avec la grande guerre d'Arabie, et leur armée commença des incursions et des razzias dans la plaine fertile et cultivée de la Babylonie. Cependant le gouverneur de la province, Hormouzd, avait réuni quelques troupes qui luttèrent contre les Arabes à Kâzhinia, à deux jours de distance de l'endroit où s'éleva plus tard la ville de Baçra, rencontre qui se termina à l'avantage de ceux-ci [moharrem di' l'an 12, mars 633 . bien que les soldats perses se fussent attachés les uns aux autres au moyen de chaînes, i e qui tit donner à ce combat le nom de « bataille des chaînes 11 tomba entre les mains des vainqueurs un butin considérable dans lequel on signale, comme des choses extraordinaii une de ces mîlres ornéesde perles que portaient les nobles
perses, et un éléphant que l'on envoya à Médine où Ion n'en avait jamais vu ; c'est à la Mecque seulement que des vieillards très âgés auraient pu se souvenir de celui que l'armée abvssine avait amené du Yémen, une soixantaine d'années auparavant. On ne dit pas que l'on ait éprouvé beaucoup de difficultés ni à faire voyager cet animal au travers du désert, ni à lui fournir de l'eau et du fourrage, ce qui fait tomber les objections qu'on a soulevées récemment contre la possibilité d'amener du Yémen à la Mecque un animal de cette espèce.
A Madhâr, les Perses essayèrent de résister sous la conduite de Qâren, d'une des principales familles nobles de l'empire; Khàlid arriva à temps pour sauver les Arabes de la défaite ; mais à Waladja le succès fut si peu décisif que les envahisseurs s'arrêtèrent. Bientôt après Khàlid emmenait en Syrie la plus grande partie du corps expéditionnaire, laissant Mothanuà sur lEuphrate, avec son quartier général à Hîra. De nouvelles troupes perses envoyées contre lui furent défaites sur les ruines de Babylone. Alors Yezdgird fit venir du Khorasan, qu'il gouvernait en qualité d'z'spahbed ('généralissime), Roustem, filsde Ferroukh-IIormouzd, qui avait contribué, pour venger la mort de son père, à porter son maître à la dignité suprême. Mothanuà avait retiré ses troupes devant la marche de l'armée conduite par ie généralissime, et 'Omar désigna Abou-'Obéïd pour exercer le commandement; celui-ci battit successivement les deux lieutenants de Roustem, Djàbàn dans la région de Hîra et Narsê dans celle de Cascar, au sud de la Babylonie, Cependant les forces de l'empire, qui s'étaient rassemblées entre temps, étaient maintenant prêtes. Pour leur résister, les troupes musulmanes durent remonter au nord et leur barrer la route de Hîra. Un pont de baleaux traversait l'Euphrate : Abou- 'Obéïd passa sur la rive gauche, ayant le fleuve à dos, mais, ne pouvant déployer ses forces en face de l'année perse commandée par Bahman, il fut saisi par un des éléphants qui, avec sa trompe, l'enleva de dessus la selle de son cheval et le foula aux pieds. La mort du chef entraîna la déroute des Arabes, qui auraient tous péri dans les eaux du ileuve si
Mothannà, à la tôle des Bekr, n'avait pas courageusement
couvert la retraite jusqu'au moment où le pont de bateaux, rétabli, permit de passer sur l'autre rive.
A la nouvelle de cette défaite, apportée à Médine par les fuyards <|tii axaient couru jusque-là, 'Omar, avec la plus grande énergie, envoya des renforts sur l'Euphrate et plaça cette fois l'armée sous le commandement de Mothannà : d'autre part, Bahman, le chef perse, avait été rappelé à Ctésiphon par îles troubles intérieurs. Mothannà attendit à Bowéïb, près de rjlîra, l'attaque de l'ennemi, commandé par un descendant de la noble famille de Mihràn. Les Perses franchirent le canal sur les bords duquel les Arabes étaient campés et les attaquèrent courageusement ; mais les renforts reçus récemment, et l'adjonction de la tribu chrétienne des Banou-Namir, qui des frontières byzantines étaienl venus prêter leur concours à leurs frères de race, donnèrent l'avantage aux Arabes. Mothannà, pour achever la défaite des Perses, lit couper le pont derrière eux ; mais cela faillit mal tourner, car les Perses firent front contre l'ennemi et rétablirent la bataille; cependant celle-ci se termina par l'entière extermination des troupes iraniennes id/i=635). Les Arabes, n'ayant plus personne devant eux, parcoururent et dévastèrent toute la Mésopotamie jusqu'au Tigre, et en même temps, pour prendre possession du pays et appuyer leurs derrières, ils fondaient la forteresse de Baçra sur un des canaux dérivés de l'Euphrate.
Mothannà, avisé que le généralissime Roustem rassemblait à Ctésiphon les divers contingents des provinces, se rendit lui-même à Médine pour conférer avec Omar; le khalife n'hésita pas à lui fournir des renforts considérables, parmi lesquels on remarquait des troupes de Pédouins venus du sud. qui n'étaient point Musulmans et étaient attirés par l'amour des combats et le désir du pillage. L'armée ainsi complétée tut placée sous les ordres d'un des plus anciens compagnons du Prophète, Sa'd ben Abi-Waqqâç , car décidément on n'avait pas glande confiance dans Mothannà, général de \ deur, mais dont l'islamisme, de fraîche date, était suspe< i. routefois le nouveau commandant eut l'intelligence de comprendre
les avis éclairés de Mothannà, qui lui conseillait d'attendre les Perses au lieu de marcher à leur rencontre. Des troupes même purent venir de Syrie, où la défaite des Grecs à Test du Jourdain 20 août 636; laissait libre le corps expéditionnaire.
Sur ces entrefaites, Mothannà, qui n'avait jamais pu se remettre des blessures reçues à la bataille du pont, mourut avant d'avoir vu couronner les>services immenses qu'il avait rendus à l'islamisme pendant les trois ans de luttes qu'il avait menées sur l'Euphrate. Le général Roustem était entré à H ira évacuée à son approche, et avait établi son camp non loin de la ville, à Qâdisiyya (16 — 637). Après quatre mois d'inaction, les armées ennemies en vinrent aux mains. Sa'd, malade, assistait de loin, accroupi sur le mur d'enceinte delà petite forteresse de Qodéïs, aux péripéties du combat : ce qui n'était pas pour plaire aux Bédouins, aimant à voir leur chef descendre dans la mêlée et combattre au milieu d'eux, mais ce fut heureux pour eux, car leur général put ainsi mieux se rendre compte des péripéties tactiques de la lutte. Le combat dura de trois à quatre jours; le deuxième ou le troisième, on vit arriver les troupes de Syrie. La nuit suivante resta célèbre par une lutte poursuivie dans l'obscurité au milieu du vacarme et des vociférations, «la nuit du tapage», comme la surnommèrent ceux qui de loin entendirent ce bruit effroyable. Evidemment les Perses employaient une tactique qui leur avait servi bien des fois, celle de l'attaque de nuit (chabî-khoûn) ; mais ils avaient affaire a forte partie. Au petit jour la bataille redevint générale : une tempête lança à la tête des Perses le sable du désert; Roustem tomba dans la lutte sans qu'on sût comment cela arriva; on retrouva plus tard son corps couvert de coups de sabre et de lance. Sa chute entraîna celle de l'armée, et l'on peut dire celle de l'empire sassanide : le symbole, le palladium de la royauté, l'étendard sacre qui rappelait au peuple la délivrance de la Perse par le héros mythique Frèdoûn, le drapeau du forgeron Kàwè, déra/'chi- Kâwiyânî, tomba aux mains des vainqueurs, et c'était un riche butin, car il était orné de pierres précieuses de grande valeur. Une fois abattu, c'était l'empire lui-même qui croulait.
Et en effet les Arabes, franchissant l'Euphrate, marchaient sur la capitale, Gtésiphon. Malgré deux tentatives de résistance, les Perses durent évacuer la Mésopotamie; les renforts vinrent trop tard pour que Ton pût couvrir El-Madàïn,« les villes », nom arabe de Gtésiphon- Séleucie, où sept villes distinctes, sur les deux rives du Tigre, occup lient l'espace dont les Séleucides avaient fait leur résidence. La partie fortifiée, à l'ouest, résista quelque temps; puis un beau jour le roi Yezdgird et sa cour évacuèrent le palais pour se rendre dans la forteresse de Holwàn. Un gué avait été indiqué à Sa'd, mais les eaux étaient trop hautes : néanmoins 'Açim le Témimite se lança à cheval dans les (lots, et l'armée le suivit. Alors les dernières troupes sassanides évacuèrent la ville, livrant au pillage un trésor immensément riche, accumulé depuis quatre cents ans. Le Khalife eut dans sa part les sabres qu'avaient possédés Khosrau Anochè-Rawân et No'man V, roi de Hira, plus le grand tapis orné de figures et représentant la cour du grand roi, tellement grand qu'il ne se trouva pas à Médine déplace pour lui et qu'on le découpa en morceaux pour le partager; le fragment qui échut a 'Ali ben Abi-Tàlib fut vendu plus lard pour vingt mille dirhems.
Yezdgird, réfugié à Holwân, essaya d'en faire partir une armée qui, descendant le cours de la Diyâla, allait aboutir à Gtésiphon et tenter d'en chasser ou d'y surprendre les Arabes; mais Sa'd envoya son neveu Hâchim qui la battit à l)jaloùlà,à environ quinze milles de la capitale. La Susiane Khouzistan), bien (pie compose.' d'une vaste plaine, si défendit pendant un an, sous la direction du satrape Hormouzân, contre les attaques des Arabes partis de Baçra. La prise de Touster (Ghouster le mit entre les main- de ses adversaires : le chef arabe Abou-Moûsa el-Ach'ari conclut avec lui une capitulation soumise à la ratification du khalife. Amen.' a Médine, le satrape se lit promettre la vie sauve tant qu il n'aurait pas achevé de boire le bol qui lui était présenté; et il le laissa choir et se briser comme par hasard, de sorte qu Omar se trouva tenu par s;t parole. 11 fut assassiné par le (ils du khalife, lors des désordres qui suivirent le meurtre de celui-ci.
La chute de Touster inquiéta Yezdgird, qui, ne se sentant plus en sûreté à Holwân, quitta cette forteresse pour gagner les hauts plateaux (19-640). Une armée, partie de Koùfa, camp militaire récemment fondé à quelque distance de Hîra où dominait l'élément chrétien, occupa sans difficulté les passes du Zagros, jusqu'à Qirmisîn (Kirmanchâhân). A Néhâwènd, au sud d'Hamadan, elle rencontra une armée perse commandée par le vieux général Férôzàn; la bataille dura deux ou trois jours et resta longtemps douteuse. No'màn, fils de Mouqarrin, qui commandait les Arabes, tomba sur le champ de bataille; remplacé par Hodhéïfa ben el-Yémân, désigné d'avance par 'Omar, celui-ci remporta enfin la victoire, soit par l'emploi d'une ruse de guerre, soit tout simplement par l'arrivée de renforts.
La défaite des Perses à Néhâwènd ouvrait aux envahisseurs l'accès de l'Asie centrale; ce fut la dernière bataille rangée livrée aux Musulmans par les défenseurs de l'empire sassanide; la Perse zoroastrienne allait cesser d'exister comme Etat. Les villes murées se défendirent quelque temps; mais en l'an 22 (543), Uéi, l'ancienne Raghès dont les ruines sont encore visibles près de Téhéran, Qazwîn, Zendjàn, l'Adherbaïdjan tout entier tombaient dans les mains des envahisseurs; l'année suivante, ce fut le tour de Hamadan, Radian, Ispahan. C'est dans cette dernière ville que s'était réfugié Yezdgird; il la quitta pour Içtakhr Persépolis) où vint l'assiéger Abou-Moùsa el-Ach'arî, arrivant de Touster; la vieille capitale des Achéménides se rendit en 28 (6^8-649), mais comme elle se révolta bientôt, elle dut être reprise de nouveau l'année suivante. Lispehbed du Tabaristan offrit au roi fugitif un asile dans les hautes montagnes du Déïlem, qui devaient rester si longtemps indépendantes; Yezdgird ne l'accepta pas, préférant gagner, peut-être à tort, les provinces orientales de l'Empire; il s'imaginait sans doute pouvoir compter sur un appui de la part de la Chine, mais celui-ci ne vint pas. Accompagné de quelques fidèles serviteurs, il se rendit dans le Kirman, puis dans le Sidjistan et enfin dans le Khorasan. C'est ainsi à peu près qu'avait fait Darius III, fuyant devant Alexandre le Macédonien. Le
satrape du Khorasan paraît ue pas avoir agi loyalement à l'endroit de son maître, et avoir suscité contre lui un des princes turcs de la frontière; dans les combats qu'il fallut livrer autour de Merv, Yezdgird perdit ses derniers soldats. La ville lui ferma ses portes; réfugié dans un moulin qui barrait le cours du Mourghâb, il y fut surpris par des assassins envoyés par le satrape et traîtreusement mis à mort (31 = 651-.V2), à peine âgé de vingt-huit ans.
Conquête de la Syrie. — Dés Tau 13 [634), pour suivre le plan indiqué et ébauché par Mohammed, une année s'organisait à el-Djorf près de Médine. Les circonstances étaient on ne peut plus favorables: l'empereur Iléraclius, dont le trésor était à sec, venait de suspendre l'envoi des subventions accordées par l'Empire byzantin au pli y la r< | ne ghassanide qui défendait les frontières contre les Bédouins pillards. Aussi l'armée musulmane, quoique divisée inconsidérément en trois petites troupes sous les ordres de Khâlid ben Sa'id (bientôt remplacé par Yézid ben Abî-Sofyân, frère de Mo'àw iya qui fonda plus tard le Khalifat oméyyade), de Chorahbîl, l'adversaire de Moséïlima, et d'Ami' ben el-Aç, le futur conquérant de l'Egypte, entra sans difficulté en Palestine, où le lieutenant de l'empereur, Sergius, venait d'être massacré dans Césarée par les Bédouins révoltés. Tout le pays depuis Gaza au sud jusqu'aux montagnes du Hauràn au nord fut aisément occupé. Abou-'Obéïda arriva bientôt du désert avec de nouvelles troupes, pendant qu'Iléraclius rassemblait une armée assez considérable placée sous les ordres de son frère Théodore. Khâlid ben el-Wélid arriva également de 1'Traq avec nue forte brigade île cavalerie; il rejoignit devant Bostra les autres divisions musulmanes, avec lesquelles il alla retrouver Ainr ben el-'Àç établi à La pointe sud de la mer Moite. La rencontre avec les troupes de Théodore eut lieu à Adjnâdéïn l'ancienne Yarmouth non loin de Jérusalem, le 28 djoumâda 1 L3 30 juillet 63/) ; ell< termina par la défaite et la déroute de l'armée grecque, dont les débris se réfugièrent à Damas; Théodore -enfuit a Homs auprès de son frère, qui de son côté se retira a Antioche pour y lever une nouvelle armée.
La bataille d'Adjnâdéïn, le dernier succès que put encore apprendre Abou-Bekr avant sa mort, livrait aux conquérants la Palestine entière et le sud de la Syrie; à peine si les débris de l'armée de Théodore essayèrent encore de lutter à Béïsàn (Scythopolis), bien que protégés par des digues qui avaient inondé la vallée du Jourdain (28 dhou'l-qa'da — 23 janvier 635). Les batteurs d'estrade de Khàlid arrivaient déjà aux environs de Homs lorsque, soudainement, une troupe de £.000 soldats grecs tomba sur la division musulmane campée à Merdj eç-Çotîar à un jour de marche de Damas; le chef qui la commandait, Khàlid ben Sa'îd, resta sur le champ de bataille. Mais cette escarmouche n'eut pas de suite, et le 16 moharrem U (12 mars 635), Khàlid ben el- Wélid bloquait Damas qui ouvrit ses portes en rédjeb de la même année (août-septembre), par capitulation, au même moment où des Arabes s'y étaient introduits de force : de sorte que ce fut une question controversée de savoir si la capitale de la Syrie avait été prise de vive force ou par reddition, ce qui est très important au point de vue du droit musulman. Le clergé de la ville, peut-être mécontent des règles édictées par Héraclius pour mettre un terme aux querelles théologiques, semble avoir contribué à la remise de la place forte aux mains des envahisseurs.
Cependant l'empereur était parvenu à réunir à Homs une armée considérable de 80.000 hommes dont la moitié était formée de troupes impériales, et l'autre moitié d'auxiliaires arménienscommandés par Vahan et de Bédouins Ghassanides sous les ordres de Djabala ben el-Aïham a uxquels on avait réglé l'arriéré de la solde ; c'était le sacellarius (trésorier) Théodore qui la commandait. Devant cette masse imposante qui se mit en marche en février 636 (commencement de Fan 15), Khàlid commença par se retirer et par abandonner même sa récente conquête, Damas, pour s'établir dans la région du Jourdain, d'où, en cas de défaite, il s'enfoncerait immédiatement dans le désert. L'armée impériale, où l'entente n'existait pas, avançait fort lentement; le contact ne fut pris que le 23 djoumâda II (23 juillet) par un combat à Djàbi}-a, au sud de Damas, suivi de plusieurs autres; entre temps des luttes
intestines divisèrent l'armée impériale, où les Arméniens révoltés proclamèrent Vahan empereur; finalement, on en vint aux mains auprès de la vallée de Yâqoùça (12 redjeb- 20 aoùly au confluent du Jourdain et du Yarmoûk (grec llicroinax i, au sud du lac de Tibériade. Comme les Perses à Qâdisiyya, les Grecs eurent contre eux un vent violent <|iii soulevait îles nuages de poussière: sûrement le vent du Bud ou du sud-est, le khamsin bien connu eu Egypte e1 en Syrie. L'infanterie grecque parait s'être bien battue; le sacellaire Théodore périt dans le combat; une fois les lignes enfoncées par la cavalerie musulmane, ce fut un massacre générai des troupes de pied; la cavalerie s'enfuit dans les places fortes. C'en était fait de la domination romaine; Héraclius, n'ayant plus d'armée, retourna a Constantinople.
Les villes résistèrent encore quelque temps: Damas capitula vers la (in de l'année I .") et dut abandonner quelques églises ainsi que la moitié île l'église de Saint-Jean-Baptiste, pour qu'on y établit des mosquées. Abou-'Obéïda, nommé gouverneur à la place de Ivhàlid, occupa le uord de la Syrie, 'Amr alla assiéger Jérusalem d'où Héraclius avait fait enlever le bois delà croix rapporté triomphalement de Perse quelques années auparavant, Chorahbil et Yézid s'occupèrent de soumettre les villes de la côte. 'Omar vint visiter la ville sainte, monté en toute simplicité sur un chameau, comme un Bédouin, vêtu comme lui d'un vieux manteau de poil de cet animal: contraste saisissant avec la pompe, l'apparal et le luxe des vêtements ornés et brodés avec lesquels se montraient les lieutenants de L'empereur.
C'est alors qu'éclata une peste terrible qui ache> .1 la 1 uine du pays et qu'on appelle la peste d"Ama\vâs Emmaûs . Bien Ac> guerriers, bien des compagnons du Prophète furent enlevés par l'effroyable épidémie, entre autres trois des généraux qui avaient aidé a la conquête de la Syrie, Abou- ( >beid;i, ( lliorahbil et Ye/id. A La place de ce dernier, qui avait succédé à Abou-'Obéïda comme gouverneur, Le khalife Omar nomma Mo'âwiya qui avait accompagné les troupes a la guerre et qui resta quarante ;m^ a La tête <!<■ La province dont il devait faire plus t ;ird le QOyau de l'empire
23(j HISTOIRE DES ARABES
des Oméyyades. La soumission complète de la Syrie à ses nouveaux maîtres fut achevée en 19 (640) par la prise de la forteresse de Césarée, au sud de Saint-Jean-d'Acre et du Caruiel, qui avait été si longtemps le chef-lieu de la province romaine et la résidence du gouverneur. L'occupation de Mossoul par l'armée de F 'Iraq ouvrait au pillage les montagnes de l'Arménie. Habib ben Maslama remonta l'Euphrate supérieur jusqu'au lac de Van et y prit la capitale du pays, à cette époque la ville de Dwm (6 dhoù'l-qa'da 21 = 6oct.'642).
Mo'àwiya avait compris qu'il était facile d'étendre les succès des Musulmans eu se créant une flotte, pour laquelle les villes de la côte de Syrie fournissaient tous les moyens en hommes et en matériel; mais 'Omar avait refusé d'entrer dans cet ordre d'idées. Sous le Khalifat d'Othmàn, Mo'àwiya équipa une escadre qui, appuyée par des navires égyptiens, alla ravager l'ile de Chypre et dévaster Salamis, qui s'appelait alors Constanlia. Enfin, de Syrie partirent chaque année des expéditions qui parcoururent l'Asie Mineure et allèrent menacer l'empereur dans sa capitale; pour y mettre un ternie, Constant II conclut avec le gouverneur une trêve de trois ans moyennant le payement d'un tribut. Tout cependant n'était pas succès dans la marche des Musulmans, et lorsque Selniàn ben Rabi'a, ayant franchi la passe de Derbend où le Caucase tombe dans la mer Caspienne, voulut soumettre les Khazares, il y fut anéanti avec toute son armée. A l'expiration de la trêve, Mo'àwiya essaya d'une entreprise maritime contre Conslantinoplc sous les ordres d'Abou'l- A'war ; sa flotte prit Rhodes en passant et arriva jusqu'à Chalcédoine aujourd'hui Kadi-Keuï), mais elle y fut détruite par une tempête (32 = 653). Les troubles intérieurs qui se préparaient obligèrent Mo'àwiya à rappeler ses troupes et à conclure une trêve avec l'empereur.
En l'an 18, Anir ben el-'Àç, mécontent d'avoir pour chef un ancien subordonné, partit du camp devant Césarée et se mit en route pour l'Egypte. 'Omar lui donna l'ordre de s'arrêter s'il n'avait pas encore franchi la frontière ; le messager porteur de la lettre ne le rejoignit qu'à El-'Arich, et
'Amr, considérant (jifil était ainsi autorise, puisqu'il avait déjà dépassé les limites, continua sa marche. L'Egypte était partagée en partis divers par des querelles théologiques: il fut facile au général arabe de remonter le cours du Nil et d'aller piller le Fayvoum; cependant les lieutenants civil et militaire de l'empereur, Théodore et Anastase, qui avaient pris la place du commandant grec, Jean, duc de Cyrène, tué dans un combat, tinrent en échec 'Amr dans Babylone d'Egypte dont on voit encore les ruines au Vieux-Caire, sous l'église copte. II lui fallut recourir au khalife, <|iii celle fois n'hésita pas à lui envoyer des renforts conduits par Ez-Zobéïr, l'un des principaux compagnons du prophète. Les deux Lieutenants voulurent battre les Arabes avant l'arrivée du nouveau général Théodore, et ils attaquèrent Amr à Héliopolis: ils y éprouvèrent d'ailleurs une défaite complète, leur position ayant été tournée par un corps détaché. Babylone, la ville, mais non la citadelle, fut prise à la suite de ce désastre; pendant deux ans, les Bédouins purent se mouvoir librement dans la vallée du Nil. Le pays était dans le plus grand désordre; Alexandrie, décimée par les factions et ruinée par les émeutes, n'était plus que l'ombre de la grande ville d'autrefois; le> Coptes paraissent avoir reconnu à ce moment un chef que les Arabes ont surnommé el-Moqauqis, d'après quelque titre grec déformé (peut-être <j.i-:xj-/r^, connue l'a proposé M. Karabacek et <|ui traitait avec les Arabes sans en référer à l'empereur <>u à ses représentants. Les troupes musulmanes entrèrent sans coin bat Ire dans Alexandrie le 9 dhou'l-qa'da 22 29 septembre 643).
'Omar ne voulait pas que la mer bahr, ainsi que les Arabes appellent le Nil) séparât sa résidence de celle d Lieutenants, et sur ses ordres 'Amr ben el-'Àç construisit une nouvelle ville sur l'emplacement où s'était trouvée fixée
sa tente lors <.\\\ siège de Uabylone : pour cela, elle fut
uommée Fostât, « la tente .. ; c'est aujourd'hui le Vieux- Caire. Il lit eu même temps creuser <'t réparer l'ancien
canal de Trajan qui mettait le Nil en contact avec le golfe de
Sue/, et qui suivait le même chemin que le canal actuel
d'eau douce : c'était afin d'assurer, au moyen des récoltes de l'Egypte, un approvisionnement facile et commode des villes de l'Arabie.
En Tan 25 (646), la situation troublée de Gonstantinople s'étant améliorée, le général Manuel parut devant Alexandrie à la tête d'une grande flotte; l'émeute éclata dans la ville et les Musulmans furent chassés; le Delta fut reconquis, mais les excès commis par les troupes grecques révoltèrent la population copte, qui les avait d'abord accueillies à bras ouverts et 'Amr, profitant de ce moment, battit aisément le corps grec de débarquement. Les Byzantins, pressés de monter a bord de leurs navires, s'enfuirent en hâte à Alexandrie dont les portes étaient ouvertes et où les Musulmans entrèrent en même temps qu'eux. L'incendie dévasta la ville, dont 'Amr acheva la ruine en faisant démolir les remparts qui la protégeaient du côté de la terre.
Deux ans plus tard, Ibn Abi's-Sarh, qui avait remplacé 'Amr, menait une expédition renforcée de vingt mille hommes venus directement de Médine, par Barqa et Tripoli où s'étaient arrêtées les premières incursions, jusque sur le territoire de Cartilage, où le patrice Grégoire commandait pour les Romains ; battu à 'Aqoùba, il dut laisser les Musulmans se répandre dans le pays et le piller, jusqu'au moment où les habitants, par une entente commune, offrirent une somme considérable une fois payée, et promirent le versement d'un tribut annuel, pour que les envahisseurs les laissassent tranquilles. 'Abdallah, fils d'Ez-Zobéïr, qui se trouvait parmi les troupes de Médine, fut chargé d'aller porter au khalife la nouvelle de la victoire; il se vanta même d'avoir tué le patrice Grégoire de sa propre main, mais ce n'est rien moins que sûr.
Organisation administrative. — Le grand mérite du khalife 'Omar fut de donner une organisation définitive à l'Etat gigantesque que de rapides conquêtes venaient ainsi de créer, et qu'il s'agissait de diriger de Médine, la capitale, séparée par des déserts du reste du monde. Pour se smider dans cette entreprise, 'Omar avait, en dehors du texte du Qorân,les paroles et l'exemple du prophète, le hadîth et la sounna. Il s'agit
tout d'abord de constituer le régime de la propriété dans les provinces qui, à de rares exceptions près, avaient été conquises de vive force et dont les propriétés publiques el privées étaient passées an pouvoir des conquérants. On pouvait partager Les terres entre les soldats de l'année musulmane: après quelque hésitation, < >mar adopta l'exemple donné par le prophète à K.héïbar, où les biens-fonds avaient été laissés aux détenteurs actuels moyennant le payement d'un impôt spécial, en dehors de l'impôt de la capitation établi sur tout tributaire qui ne se convertissait pas ;i la foi musulmane. Ces impôts, confondus d'abord sous les deux noms de rfjizija el de kharâdj, furenl plus tard différenciés : la djizya fut la capitation, et le kharâdj l'impôt payé par la terre possédée par des Infidèles, tandis que les Musulmans acquittaient pour leurs personnes l'impôt de la zakât dlme aumônière) et pour leurs biens le dixième du revenu, la dime (cocAr). C'est surtout dans l'Iraq que l'impôt foncier fut établi sur les populations, tandis qu'en Syrie les chrétiens, qui avaient favorisé les entreprises des Musulmans, en furent dispensés. 'Omar posa même cette règle générale, qu'en dehors de l'Arabie aucun Musulman ae devait acquérir de biens-fonds ni se livrer à l'agriculture.
Les sommes que les impôts fournissaient à l'Arabie jusque-là si pauvre étaienl énormes; l'Iraq à lui seul envoyait à Médine, pour le béït-el-mâl, cenl millions de dirhems. Pour mettre de l'ordre dans la distribution de cet argent, ( i;n ir créa, <'ii l'an SO (641), un diwân ou bureau administratif
sur le i lèle des bureaux de l'administration byzantine que
les conquérants avaient pu voir fonctionner en Syrie. Cette création n'eut pas seulement pour résultai d<- mettre de l'ordre dans les finances; elle eut une répercussion certaine sur l'organisation même de la société, car il fallut établir
une liste exacte de tmis 1rs Musulmans avec l'i IlSCri pt ion de
leurs droits à la participation aux bénéfices selon leur plus ou moins d'ancienneté dans la communauté, selon qu'ils avaienl pris part aux premières batailles ou seulement aux dernières expéditions; et comme il fallut dresser des généalogies pour prouver la filiation, on peut dire que c'est alors
04d HISTOIRE DES ARABES
que furent constitués les titres de la noblesse arabe : car les noussâbs ou généalogistes de profession qui pullulaient au temps du paganisme, avaient été accusés d'être tous des menteurs par le prophète lui-même ; tandis qu'une fois inscrites sur les registres du diwân, ces généalogies prirent un caractère d'authenticité qui passa pour de l'argent comptant. 'Omar fit porter en tète des listes, pour une pension de 12.000 dirhems, l'épouse favorite de Mahomet, Aïcha; ses autres veuves touchèrent chacune 10.000 dirhems, ainsi que les membres de la famille de Hàchim qui avaient combattu à Bedr.
Ce n'est pas seulement par la base et la quotité de l'impôt que les tributaires, les non-musulmans qui conservaient leur religion, devaient être différenciés de leurs nouveaux maîtres. C'est pendant son séjour en Syrie qu'Omar établit les règles qui devaient faire loi pour ses successeurs, et dont les principaux termes furent insérés dans la capitulation de Jérusalem. Interdiction aux non-musulmans d'abuser du livre sacré, de se moquer du Prophète et du culte musulman, de toucher une femme musulmane, de chercher à faire apostasier un vrai croyant, d'attenter à ses biens ou à sa vie ; d'aider les ennemis de l'Islam ou leurs espions; ordre de porter des vêtements différents de ceux des Arabes ; défense d'avoir des maisons surplombant celles des croyants, de battre les simandras des églises ou de réciter leurs livres sacrés à haute voix en présence des Musulmans, de boire du vin en public, de laisser voir aux Musulmans les porcs élevés par les chrétiens, de porter des armes ou de monter à cheval; toute une série de mesures prohibitives qui ont dominé l'Orient pendant tout le moyen âge et le dominent encore au moins dans ses parties arriérées, et qui finirent par rendre la vie tellement incommode, tellement insupportab'e aux non-musulmans qu'ils se convertirent jadis en grandes masses à la nouvelle religion; il ne resta guère de juifs, de chrétiens et de Mazdéens que dans les villes; les populations des campagnes devinrent toutes et assez rapidement musulmanes, sauf dans les cantons montagneux où des agglomérations chrétiennes se sont maintenues jusqu'aujourd'hui.
On a fait remarquer que les préceptes politiques édictés par 'Omar sont (rime mansuétude extraordinaire pour le septième siècle de notre ère, et respirent, somme toute, le désir de se montrer impartial et juste. Mais tant valent les mœurs, tant vaut la loi. L'application n'en fut pas toujours uniforme; et d'ailleurs il y a ce principe qui enlève toute valeur aux édits quels qu'ils soient, c'est qu'il est à peu près impossible à un non-musulman d'obtenir justice contre un musulman; sans parler de l'arbitraire des lieutenants du souverain, munis d'une délégation du pouvoir absolu, maîtres de la vie et des biens des sujets, il y a ce fait que le témoignage des non-Musulmans ne peut être reçu en justice contre un Musulman; le non-Musulman n'est défendu contre l'injustice ou la violence que par la conscience et l'esprit d'équité de ce dernier; le jour où l'un ou l'antre sont oblitérés, sous l'empire d'une passion violente, de la colère ou de la haine, il n'y a aucun recours, aucun refuge pour l'infortuné tributaire.
La nature des choses conduisait à une organisation de l'armée. A mesure que s'étendaient les conquêtes, il n'était plus possible de faire partir chaque année de Médine des corps expéditionnaires; tout le temps se serait passé en allées et venues a travers le désert; on fut ainsi amené à établir les troupes, dans l'intervalle des expéditions, dans des camps isolés où elles se trouvaient prêtes à partir; le chef du camp exerçait les pouvoirs de gouverneur de la province et percevait en cette qualité les impôts. A côté de ces centres, Damas, Koùfa, Postât, il y en avait d'autres de moindre importance qui en relevaient, mais qui parfois recevaient directement les ordres du khalife, Baçra, rjoms, Ordonn (le Jourdain) dont le chef-lieu était Tibériade, et l'ilastin la Palestine ayant pour chef-lieu d'abord Lydda, puis Ramlé. Ces camps devinrent bientôt de grandes villes, et c'est ainsi que furent fondées Baçra e1 Koùfa.
Il ne pouvait être, à cette époque, question d'une organisation civile des provinces conquises. Une fois les populations soumises, les Arabes ne s'occupaienl plus que de se rendre compte des sommes que les impôts pouvaient four-
nir, et d'assurer la perception de ces impôts, non pas individuellement, mais par groupes; ils furent donc forcés de recourir aux bureaux administratifs que possédaient, avant la conquête, l'empire romain ou la Perse sassanide ; les registres continuèrent d'être tenus en grec ou en pehlevi ; la monnaie qui circulait fut celle à laquelle les populations étaient habituées, aux effigies de l'empereur ou des Chosroès ; on possède une monnaie frappée à Tibériade vers l'an 15 (636), avec le nom en lettres grecques de Khâlid (ben el- Wélid) au revers, tandis que l'autre face représente l'empereur de Constantinople avec le sceptre et le globe surmontés de la croix. L'administration était restée ce qu'elle était auparavant, et les chefs de village dans les campagnes, les évèques dans les villes assumaient l'autorité et assuraient la rentrée des impôts.
La création du calendrier musulman est encore une œuvre d"Oinar, qui hésita sur le point de départ de la nouvelle ère : date de la naissance ou de la mission de Mohammed; sur le conseil d"Ali, il se décida pour celle de l'émigration à Médine (hidjra, d'où hégire), en l'an 16 (637); et dès lors les ordres officiels partant de la capitale portèrent l'indication de la date selon l'année lunaire.
Une mesure draconienne arrêtée par Omar eut pour conséquence de supprimer en Arabie toute dissidence religieuse, l'expulsion des Juifs et des Chrétiens. Mahomet avait, il est vrai, conclu avec les chrétiens de Nedjrân et les Juifs de Khéïbar des traités qui les laissaient en possession de leurs terres moyennant le payement du tribut; mais ces traités contenaient la clause restrictive : « pour autant que Dieu le voudra », et 'Omar, se faisant l'interprète de la volonté divine, signifia aux dissidents qu'il n'y avait plus de place pour eux dans la péninsule.
Assassinat d'Omar (23-64 'i). — 'Omar, alors dans la force de l'âge (il n'avait probablement pas encore soixante ans ou les atteignait à peine), était de retour du pèlerinage qu'il dirigeait lui-même chaque année ; plusieurs de ses lieutenants étaient venus des provinces s'entretenir avec lui des affaires de l'Etat; parmi ceux-ci se trouvait el-Moghîra ben Cho'ba,
récemment nommé à Kofifa, qui parmi les gens qui L'accompagnaient comptait un esclave persan de religion chrétienne, Fîroûz, surnommé Abou-Lou'lou'a, charpentier el tailleur de pierres de son métier. Celui-ci devail payera son maître, sur les produits de son travail, La somme de deux dirhems par jour; et comme il n'arrivait pas a Le satisfaire, il alla se plaindre au khalife. 'Omar ne trouva rien à redire à la somme qui lui était réclamée, el comme il ajoutait: « J'ai appris, que si tu II* voulais, ti. pourrais construire un moulin marchant à laide du vent; fais-m'en donc un, i le Persan, furieux de sa déconvenue, lui répondil : <• .le te bâtirai un moulin dont on parlera au levant el au coucha ni ! » — a Je crois que le drôle voudrait me menacer », dit tranquillemenl h- khalife en rentrant chez lui. Le lendemain matin, pendant la prière, Fîroûz se précipita sur lui au travers des rangs des fidèles et le frappa a six reprises au moyen d'un poignard a deux pointes avec le manche au milieu, arme dont il se servit ensuite pour se frayer un chemin au travers des assistants. Quelques jours plus tard, 'Obéïd-aliah, un des fils d'Omar, le rencontra et le tua ainsi <|ii<' sa femme et sa fille, et en même temps, comme nous L'avons vu pin- haut, llorinou/.an, l'ancien gouverneur perse de la Susiane, alors interne a Médine, et soupçonne sans preuves d'avoir fait partie du complot.
Omar ne mourut pas tout de suite île ses horribles blessures; il apprit avec joie qu'il ne périssait pas sous les coups d'un vrai croyant. Sa seule préoccupation fut de savoir a qui il Laisserait le pouvoir. Il avait pense a 'Abd er-Rahman heu 'Auf, un des [dus anciens compagnons du Prophète,
mais celui-ci déclina cette offre; Omar composa alors un conseil en adjoignant a Abd-er-Rahman Ah. Othmân, Zobéïr et Sa M ben Abi-Waqqâç, en leur donnant trois jours pour choisir un chef de la communauté; puis il rendit le dernier soupir le 26 dhou'l-hiddja "J."> ."> novembre 644 •
Il n'était pas facile au conseil foi nie par Omar de lui désigner un successeur, chacun, sauf 'Abd-er-Rahman, étanl désireux de briguer l'emploi; deux jouis se passèrent en conversation. Le troisième jour 'Abd-er-Rahman proposa
qu'on s'en remît à lui, qui n'était pas candidat, de choisir la personne convenable, et comme chacun des autres ne pouvait disposer que de sa propre voix et n'espérait plus qu'une majorité se formât sur son nom, chacun restant sur ses positions, on accepta son offre. Il alla donc consulter chacun des conseillers en particulier; une majorité allait se former sur le nom d"Ali en sa qualité de gendre du prophète, lorsque celui-ci déclara qu'il ne reconnaîtrait rien en dehors du livre de Dieu et de la coutume de Mahomet; c'était renoncer à toute l'œuvre d'Abou-Bekr et d'rOmar; alors on se tourna vers l'autre gendre du Prophète, 'Othmàn, qui accepta de maintenir l'œuvre de ses devanciers et qui fut déclaré khalife. Ce fut donc par suite d'une négociation diplomatique que fut amené le choix d"Othmàn, l'homme le moins capable de poursuivre l'œuvre du grand organisateur, et qui allait, par sa faiblesse inconcevable, susciter dans la nouvelle communauté la première guerre civile. Il est incroyable qu'Abd-er-Rahmân se soit trompé à ce point, et il faut croire que les qualités morales de la personne choisie ne pesèrent pas dans sa balance ; il avait peut-être une grande dose de naïveté, et s'imaginait que l'aide de Dieu suffisait à elle toute seule pour bien diriger les affaires du nouvel Etat.
Kualifat d' Oth.màn. — Les premières années de cette période, qui dura onze ans et demi, furent occupées par l'achèvement des grandes conquêtes en Perse et dans le nord de l'Afrique. L'impôt payé par les provinces et qui était tout entier apporté à Médine, servait à payer les pensions que l'organisation d"Omar avait attribuées aux défenseurs de l'islamisme, revenus que les Arabes d'avant la nouvelle religion n'auraient pas rêvés, même les plus riches; le luxe se développait rapidement et était déjà l'objet des craintes et des objurgations des pieux Musulmans qui s'en tenaient à la lettre des préceptes. Les camps de Koùfa et de Baçra renfermaient une population guerrière, soumise à la seule discipline du sentiment religieux, très faible et très superficiel chez les Bédouins, race turbulente et inquiète. Othmân était de la famille d'Oméyya, et favorisa autant que
possible ces aristocrates mecquois en les nommant dans les gouvernements «le province. Pieux comme il Pétait, d'une piété étroite et rigide, il voulut agrandir le temple de la ka'ba et entourer le cube préhistorique de galeries destinées à la prière; il fallut exproprier des maisons, ce qui lit beaucoup crier.
En l'an 32 (653), pendant la guerre d'Arménie que menaient les troupes levées en Syrie et celles qui étaient cantonnées dans T'Iràq, on s'aperçut que les uns ne lis;n' ent plus le Qorân de la même manière que les autres; la tradition orale avait déjà commencé à faire son œuvre; le texte du livre sacré était tracé en gros caractères sans points diacritiques ni voyelles, <•! déjà (rime province à l'autre on pouvait s'apercevoir qu'on ne lisait plus de la même façon. "Othmân sentit le «langer des variantes possibles à l'infini; il résolut de faire établir un texte qui sérail considéré comme définitif. Déjà 'Omar, en voyant tomber dans le combat la plupart des connaisseurs du livre, de ceux qu'on appelait « les porteurs du Qorân », s'élait avisé, pour empêcher la tradition de se perdre, de faire rédiger un texte par un des anciens secrétaires du Prophète, Zéïd ben Thâbit; son travail de réduction avait «de conservé par le khalife, mais non publié par la voie ordinaire de la multiplication des copies manuscrites. C'est encore Zéïd qui fut charge par 'Othmân du soin de dresser un modèle définitif, «|iii resta ;i Médine et dont on envoya «les copies à Damas. Koùfa et Baçra, pour y servir d'exemplaires-types. On brûla l<>us lesautres manuscrits, sans protestation d'ailleurs. Mais à Koùfa se trouvait Abdallah ben Mas'oûd, l'un des premier- convertis à L'islamisme, à la Mecque même, el qui pouvait passer pour un bon connaisseur du livre; soit qu'il lui jaloux de voir Zéïd choisi pour ce travail, suit pour tout autre motif, il mil a crier bien haut que le texte d' 'Othmân «'tait falsifié, et qu'il y manquait des révélations dirigées jadis contre les Oméyyades el «pie le zèle d''Othmân pour sa famille avait fait disparaître; de même, plus tard, les Chi'ïtes ne manqueront «le «lire jusqu'à nos jours qu'M Hlnnàn a fait disparaître «lu texte sacre les litres d' Ali el «!«• sa famille i la Succession
au khalifat. On sait bien, en effet, que nous n'avons pas tout le Qoràn; toutefois il est bon de faire remarquer que les principaux compagnons du prophète restés à Médine, tels qu"Ali, Talha, Zobéïr, Sa'd et d'autres, qui n'avaient pas de raison de ménager Othmân, n'ont jamais protesté contre l'établissement du texte ordonné par le khalife. Les commentateurs du Qorân nous ont conservé un certain nombre de variantes provenant de l'exemplaire d" Abdallah ben Mas'oùd, dont Tordre des chapitres était à peu près le même que celui d' Othmân (preuve que le rangement par ordre de longueur était le fait de la première rédaction de Zéïd), mais qui ne contenait ni la Fâtiha, ni les deux courtes sourates dites el-mo' awwidhatân (les « prophylactiques », les deux dernières); les variantes sont en général d'ordre purement grammatical.
RÉACTION RELIGIEUSE ET NAISSANCE DU Clll ÏSTISME. — La
communauté musulmane ne se composait pas que de pratiquants convaincus; il y avait aussi ceux qui, par politique ou par crainte, par entraînement ou par nécessité, s'étaient rattachés à la religion triomphante; telle celte famille d'Oméyya, promise aux plus hautes destinées et dont le personnage le plus important, Abou-Sofyân, était mort à Médine en l'an 31 (651-652). Véritable grand seigneur arabe, de haute allure et de caractère altier, on peut croire que l'islamisme démocratique n'était pas fait pour lui plaire; et s'il avait livré jadis la Mecque, c'est qu'il avait senti une force irrésistible dans la marche des nouvelles idées. Il n'était pas le seul, et là où, surtout dans les provinces conquises, on échappait quelque peu à la surveillance du pouvoir théocratique, les exemples de vie impie étaient devenus si fréquents que l'un des plus vénérés parmi les compagnons de Mahomet, Abou-Dharr el-Ghifàrî, se trouvant à Damas et rempli de mépris pour le luxe qui l'entourait, se mit à prêcher contre la croissante dissolution des mœurs. S'il s'en était tenu là, on l'aurait considéré comme un prédicateur ordinaire et on ne l'aurait guère écouté; mais, fort de sa situation et de son autorité, il s'en prit au lieutenant du khalife et Paccusa de favoriser, par sa négligence, la dissi-
pation et la mondanité; cela prenait une couleur politique; le lieutenant le renvoya à Médine. Là, Abou-Dharr continua ses sermon'- qui allèrent jusqu'à attaquer le khalife luimême et son entourage, dans lequel on pouvait distinguer un des anciens ennemis acharnés de l'islamisme, El-Hakam. ainsi que son fils Merwân; il proclama, pour la première fois, les droits de la famille du Prophète, c'est-à-dire d"Alî et des (ils de Pâtima, à posséder l'héritage de Mahomet, y compris le droit de régir la communauté des fidèles : or c'était là le principe même de la grande scission qui divisa L'Islamisme en deux branches ennemies, le schisme qui remplit toute son histoire, le chi'ïtisme (de chî'a « partisans » sous-entendu de la famille du Prophète, d'où chi it< Sa naissance remonte par conséquent à la prédication d'Ahoii-l iharr. 'Olhmàn, désigné d'une façon régulière, n'avait pas envie de résigner ses pouvoirs entre les mains de son concurrent; il exila Abou-Dharr dans la petite localité de Rabadha, où celui-ci ne tarda pas à mourir. Prétendre que les droits de la famille de Mahomet avaient été méconnus et foulés aux pieds, était une excellente plate-forme dont les partis d'opposition ne tardèrent pas à s'emparer; c'est ainsi qu "Abdallah ben Sàba, un ancien juif du Yémen converti à l'islamisme, qui avait été expulsé de Baçra <'t de Ivoùfa, se rendit en Egypte pour y proclamer qu'en attendant le retour de Mahomet à la fin des temps, il fallait considérer comme son remplaçant, en son absence, celui qui avait été son aide pendant sa vie, c'est-à-dire Ali. Cette prédication trouva là un terrain d'autant plus favorable que le l;'<,'iverneur Ibn Abi-Sarh était mal vu des fidèles, depuis l'organisation des expéditions maritimes.
Conspirations et révoltes. — Abou-Dharr avait dit tout haut ce que la plupart des Musulmans pensaient tout bas, m savoir que la direction donnée par 'Othmân aux affaires de la communauté était mauvais.'. Le khalife dut même monter en chaire <■! expliquer qu'il ae croyait pas faire autre chose que ce qu'avait fait 'Omar; mais cela ne calma pas l'irritation de gens qui voyaient le pouvoir aux mains de Musulmans peu sincères. Le centre de cette résistance
était 'Àïcha, veuve du Prophète, surnommée omm cl-mouménîn, « mère des croyants ». A Koùfa, les mécontents étaient menés par Mâlik ben el-Achtar, une tête chaude, qui avait été interné quelque temps en Syrie. En chawwâl 35 (avril 656), trois armées, venues sous le prétexte d'accomplir la visite pieuse de Y'omrci, campaient devant Médine : celle d'Egypte menée par Mohammed ben Abi-Bekr, les troupes de Koùfa conduites par Mâlik ben el-Achtar, et une division venue de Baçra. Elles comptaient sur l'appui d'Ali, de Zobéïr et de Talha pour être autorisées à entrer dans la ville, mais le danger était trop évident ; leur demande fut rejetée et la population appelée sous les armes. Les conjurés partirent : à quelles conditions? Toute cette histoire est passablement obscure. Les documents les plus anciens que nous ayons ne remontent qu'à l'époque des Abbassides, temps de violente réaction contre tous les souvenirs des Oniéyvades, et sont empreints d'une visible partialité. Ces rapports prétendent que les conjurés avaient obtenu d''Othmân la promesse de destituer ses gouverneurs de province, dont on avait tant à se plaindre, et qu'ils s'en allaient satisfaits lorsqu'on découvrit des instructions secrètes adressées au gouverneur d'Egypte et qui prescrivaient à celui-ci de leur faire couper les pieds et les mains. Rendus furieux par cette trahison, les conjurés revinrent à Médine et cette fois, s'introduisant dans la ville, allèrent assiéger le khalife dans sa propre maison, bien qu'il eût nié que les instructions secrètes émanassent de lui, et les eût attribuées à une ruse de son conseiller intime Merwân.
« Je n'enlèverai pas le vêtement que Dieu a mis sur mes épaules », avait dit 'Othmân; il fallut se battre. 'Olhmàn continuait chaque jour d'aller présider à la prière: les dissidents, à coups de pierre, dispersèrent l'assemblée. 'Ali, Talha et Zobéïr semblent être restés indifférents à la lutte. Ils se contentèrent d'envoyer un de leurs fils à la défense du khalife, au lieu d'y aller eux-mêmes; pure hypocrisie. Il est clair que leur parti, le parti des bigots, ne voyait pas de trop mauvais œil que l'opinion se soulevât contre Othmân. Celui-ci était bloqué clans sa maison; les assiégeants, qui ne
voulaient pas verser le sang, désiraient le prendre par La lamine. Dix semaines après la première apparition des rebelles, le 18 dhou'Hiidjdja 35 (17 juin <>:>o , la nouvelle parvint à Médine que des troupes de secours, demandées par le khalife à ses lieutenants Ibn-'Àmir à Baçra el Mo'âwrj Damas, tous deux Oméyyades, allaient arriver; cette nouvelle hâta la catastrophe : les rebelles se précipitèrent à l'assaut de la maison, y entrèrenl par les terrasses des maisons voisines, dispersèrent les défenseurs de la porte d'entrée, pris à revers; Merwân, atteint d'un coup de sabre au cou, fut laissé pour mort sur place. 'Othmân était dans sa chambre, lisant le Qoràn; les meurtriers n'osèrent pas s'avancer; mais Mohammed benAbi-Bekr L'injuria, e1 mal, que sa femme Nâïla se fût précipitée pour le couvrir de smi corps elle eut les doigts <le h main coupés . les sabres s'abattirent sur l'infortuné khalife, qui couvril de son sang la page du saint livre à Fendroil où il était ouvert.
Khalifat iv'ai.i. — Cousin et gendre du Prophète, Ali, qui n'avait d'abord trouvé d'appui que chez les Égyptiens, devait finir par l'emporter sur Talha et /obéir, à raison de leur unique qualité de compagnons ; el quand les gens de Koûfa et de Baçra se furent rangés a la même opinion, les habitants de Médine n'eurent plus qu'à accéder à leur tour au choix d'Ali impose par les meurtriers: il avait fallu huit jours de négociations pour arriver à ce résultat. Les deux opposants affirmèrent toujours qu'ils avaient été amen- - par force à la prestation de serment et se serviront de cet argument pour rejeter une allégeance imposée par la contrainte. Il v en eut quelques autres qui refusèrent de mettre la main dans celle du nouveau khalife, tels que Sa'd ben Abi-Waqqâç, le conquérant de la Perse, qui se retira dans ses terres et ne voulut plus occuper d'emplois publics. Mais ce qui fut plus grave pour les débuts du règne, c'est que Mo'âwiya, gouverneur de la Syrie, refusa absolument de reconnaître L'intronisation d' Ali: le mot d'ordre : - Vengeance pour le meurtre d"Othmân! a devint le -igné (le ralliement de tout le parti d'opposition a Ali. composé des partisans d'*Othmân : ainsi s'engageait la lutte entre la famille d'Oméyya et
celle du Prophète, qui devait bientôt se terminer par la victoire complète de la première, suivie plus tard de la revanche de la seconde, mais subtilisée à son profit par une autre branche de la famille de Hâchim, celle d"Abbâs, appuyée par toutes les forces de la Perse renaissante.
No'mân ben el-Béchir s'était échappé de Médine en emportant comme pièces à conviction la chemise sanglante d"Othmân et les doigts coupés de Nâïla, et fut reçu à bras ouverts par Mo'âwiya qui fit exposer ces reliques dans la mosquée de Damas. Le nouveau khalife s'empressa de changer les gouverneurs de province et de les remplacer par des hommes dévoués à sa cause ; mais il sentit qu'avec Mo'àwiya il n'y avait rien à faire qu'à le déposer par la force, si c'était possible: et l'entreprise n'était pas commode, le gouverneur de la Syrie pouvant compter sur l'appui unanime de toute la province. Tout au contraire, 'Ali ne vit personne de Médine accourir à son appel, en dehors d'un petit nombre de gens de sa suite ; sa faiblesse, son indécision pendant la tragédie de la maison d' Othmàn lui avait aliéné l'esprit des gens religieux. Son irrésolution enleva toute énergie à son gouvernement.
L'élection d"Ali mettait en émoi ses adversaires, qui étaient nombreux; ils quittèrent Médine pour la Mecque, où ils se sentaient plus en sûreté sous la protection delà Ka'ba, et où ils rencontraient 'Aicha, toujours prête à ourdir des complots contre Ali; une fois réunis là et d'accord, ils se transportèrent en Babylonie, où ils comptaient des partisans. A Koùfa, malgré la désapprobation de Sa'id ben el-'Àç, gouverneur de la ville pour 'Othmàn. ils recrutèrent des soldats, et ils avaient avec eux trois mille hommes quand ils se présentèrent devant Baçra. Ils occupèrent une partie de la ville malgré la défense qu'en fit 'Othmàn ben Honéïf, et le firent prisonnier par surprise; quoique les partisans d'Alî ne fussent pas ébranlés par cet échec, Talha et Zobéïr finirent par occuper la ville entière. Un grand nombre de partisans d'Ali furent mis à mort sous le prétexte de venger la mort d"( )thmàn, comme si ces gens de Baçra y eussent le moins du monde participé. Ces mesures étaient encore
plus maladroites que cruelles ; elles leur aliénèrent beaucoup de gens qui comptaient des parents parmi les victimes, et ce n'étaient pas des moins considérables, comme Abou Mofisa el-Ach'arî, qui se tint dans une attitude circonspecte et prudente. El-Hasan, fils aîné d"Alî, lit alors son apparition à Koùfa, ce qui donna encore plus de consistance au bruit qui courait du projet de transfert de la capitale dans cette ville, tellement Ali se sentait peu en sûretéà Médine, dont la plupart des habitants s'étaient désaffectionnés de lui.
Suivant sa coutume, 'Ah arriva à Baçra très lentement, et trouva la ville occupée par les ennemis : mais il n'entendait pas procéder à une lutte sans avoir épuisé les moyens de conciliation. Ses ouvertures furent acceptées, el les conjurés parurent vouloir faire la paix, à la condition qu'il leur livrerait les assassins d"( )thmàn qui se trouveraient dans son camp. Lorsque Ali. dans sa marche en avant, eut ordonné à ceux qui étaient compromis dans la tragédie de Médine de se séparer du gros de l'armée et de rester en arrière, ceuxci, qui formaient une troupe assez considérable, prirent peur et considérèrent qu'il y avait avantage pour eux a combattre en vendant chèrement leur vie; tout en obéissanl à l'ordre qui leur était ordonné, ils suivirent l'armée à distance ; campés à Khoréïba non loin de la ville, ils attaquèrent à l'improviste un parti ennemi, ce qui mil lin aux pourparlers pacifiques. Ce combat, le premier où des Musulmans se battirent les uns contre les autres, eut lieu en djoumàda II 36 décembre 656 . Zobéïr se retira vite de la lutte, mais il fut tué, non loin du champ de bataille, par un liédouin rencontré inopinément; Talba reçut une grave blessure donl il mourut avant d'avoir atteint la ville. La morl des deux chefs aurait découragé l'armée sans l'énergie d"Âïcha, qui, de la
litière du chameau où elle étail renfern excitait par ses
cris et ses appels Bes partisans à la lutte. Ce chameau étail au milieu du péril : la litière ne Larda pas à être lardée de flèches de façon à ressembler à un hérisson. Malgré les
membres de la tri bu de I )abba qui l'entouraient, Mâlik ben
el-Achtar saisit le chameau par la bride: le palanquin fut
descendu, 'Aïcha était prisonnière, et la bataille gagnée. Telle fut la journée du Chameau. Ali interdit la poursuite des fuyards, l'achèvement des blessés et le pillage delà ville ; 'Aïcha fut laissée libre de se rendre à la Mecque, d'où elle s'en retourna à Médine en compagnie du pèlerinage.
Cette bataille gagnée rendait 'Ali maitre de l'Iraq et du reste de l'empire arabe, à l'exception de la Syrie ; mais l"Iraq était seul en état de lui fournir des troupes. Cependant ses lieutenants lui en amenèrent de l'Adherbaïdjan et de Hamadàn; il y avait là un millier de compagnons du Prophète, dont soixante-dix avaient assisté a la bataille de l>edr. On remonta le cours de l'Euphrate pour gagner la Syrie, et l'on rencontra les premières troupes de Mo'àwiva à Çiffîn, une grande plaine au sud de Raqqa. C'était l'avant-garde des troupes de Syrie; elle était commandée par Abou'l-A war, excellent manœuvrier qui tendit à séparer ses adversaires de tout accès au cours du fleuve, ce qui les exposait à mourir de soif, eux et leurs montures; c'était les forcer à se battre. Màlik se fraya un chemin jusqu'au fleuve (dhou'lhidjdja 36-mai 057 ; mais 'Ali voulait négocier avant d'engager la bataille à fond : c'était un pacifiste. Le temps se passa en pourparlers inutiles, les chefs des Syriens ne sachant parler d'autre chose que de la vengeance d"Othmân; une trêve pendant le mois sacré de moharrem ne fit que servir davantage les intérêts de Mo'àwiva. Les combats reprirent à l'expiration de cette trêve, occupée par de vaines négociations. Le 9 çafar 37 27 juillet; on en vint à une mêlée générale. Le principal appui d"Ali résidait dans un corps de « lecteurs du Qorân », ainsi appelés parce que, sachant par cœur le livre sacré, ils pouvaient en indiquer la véritable lecture aux néophytes qui s'exerçaient à déchiffrer l'écriture koufique; c'étaient des fanatiques, qui avaient reporté sur Mo'àwiva la haine qu'ils réservaient à Othmân ; parmi eux se trouvaient des complices du meurtre de ce dernier. Au premier choc l'aile droite de l'armée d'Ali enfonça les lignes opposées et parvint jusque tout près de la tente de Mo'àwiva; mais un retour offensif dégagea celleci. L'aile gauche, au contraire, n'avait pas tenu pied et Ali
avait dû se prodiguer de sa personne pour ramener les fuyards. 'Ali provoqua Mo'âwiya en combat singulier, disant qu'on avait assez, tué de inonde et qu'il valait mieux finir L'affaire à eux deux; celui qui serait vainqueur aurait l'empire; ce qui empêcha Mo'âwiya d'accepter cette proposition, c'est qu'Ali, vaillant cavalier, avait la réputation de n'avoir jamais manqué son homme. La nuit n'arrêta pas les combattants; le lendemain parut devoir être décisif. Màlik el- Achtar à la tète de l'aile droite, Ali au centre avec les gens de pied, marchèrent en avant contre Mo'âwiya. qui fut sur le point d'être cerné; ce qui le sauva, ce fut une ruse imaginée par 'Amr bén el-Ac, les exemplaires du Qorân mis au bout des lances de l'armée syrienne et L'appel au jugement du livre sacré. Ce stratagème réussit au delà de toute espérance : les pieux Musulmans ne pouvaient faire autrement que de s'arrêter en présence de cet appel.
De plus, les habiles profitaient du flottement et de L'indécision qui se produisirent en présence de cette démonstration inattendue. El-Ach'ath ben Qâïs, de la tribu de Kinda, qui ne pouvait pardonner aux Médinois de lui avoir enlevé son royaume du Yémen, crut saisir L'occasion de se venger d'eux; il alla trouver 'Ali, l'obligea à rappeler Màlik el- Achtar qui continuait de combattre, et à le déléguer luimême comme envoyé auprès de Mo'âwiya, pour traiter des conditions dans Lesquelles aurait lieu Le jugement d'après le Qorân. El-Ach'ath n'était pas seul; un très fort groupe L'appuyait; Ali dut accepter ses propositions : la partie était perdue pour lui.
L'envoyé ne tarda pas à revenir avec La proposition de nommer deux arbitres, désignés par chacun des deux chefs en présence, qui auraient à décider, d'après Le Qorân, Lequel devait avoir la souveraineté de l'Etat musulman. Les Syriens choisirent 'Amr ben el-'Âç; les Lraquois, à la suggestion d'el-Ach'ath, désignèrent Abou-Moùsa el-Ach'ari, qui avait jadis gouverné leur pays et avail perdu son poste lorsque ses administrés adoptèrent Le parti d'Ali; il n'avait pas voulu prendre part à la Lutte et en attendait le résultat danune localité peu éloignée. I »n convint que les .nue.- reste-
254 HISTOIRE DES ARARES
raient sur leurs positions et que le tribunal arbitral se reunirait, au mois de ramadan, à Doùmat el-Djandal, bourgade du désert entre l'Iraq et la Syrie.
Si fort que fût le parti d'el-Ach'ath, il n'avait pas avec lui toute l'armée; il y eut de nombreux mécontents, parmi les Musulmans sincères qui combattaient pour 'Ali, à qui il déplut que le khalife remit à deux individus, si qualifiés qu'ils fussent, le soin de décider sur une question dont la solution n'appartenait qu'à Dieu seul, au Dieu des batailles : aussi le mot d'ordre : Là hokm' illà lillâh ! la décision n'appartient qu'à Dieu!; fut le cri autour duquel se rallièrent ces opposants, dont le nombre n'était pas moindre d'une dizaine de mille hommes. On connaissait d'ailleurs Abou-Moùsa el- Ach'arî, et l'on estimait que les droits d'cAli étaient en fort mauvaises mains. Ce parti voulut obtenir d'Ali la renonciation à l'entente conclue avec l'adversaire ; n'y réussissant pas, ils quittèrent l'armée pour retourner à Koùfa : et comme ils sortirent du camp, on les nomma khâridjî, au pluriel khawâridj (de kharadja, « sortir, se révolter »}. Par contre, ceux qui restèrent fidèles à la personne d' Ali, non pas tant comme khalife désigné à l'élection que comme successeur du Prophète à titre de membre de sa famille, furent désignés sous l'expression de chi'at AU « partisans d'Ali », d'où Chiites.
Ali négocia quelque temps avec les Khàridjites et semble leur avoir promis de reprendre la guerre avec Mo àwiva après la sentence arbitrale, sur la teneur de laquelle il ne pouvait plus guère conserver de doute; mais il y avait là un noyau de fanatiques sur lesquels le raisonnement n'avait pas de prise; ceux-ci quittèrent leur campement de Haraurà près de Koùfa pour aller se cantonner à Nahréwân sur les premières pentes du Zagros et y élire un khalife dans la personne d'un des leurs, 'Abdallah ben "YVahb (10 chawwâl 37 — "21 mars 658). Avant cela, les arbitres s'étaient réunis à Doùmat-el-Djandal ; le débat de ces deux augures, qu'on pouvait peut-être croire secrètement d'accord et qui, en bons Orientaux qu'ils étaient, auraient pu se regarder sans rire mais cette supposition est démentie par ce qui se passa
après le jugement), est présenté avec quelque solennité par les historiens : « Tu es plus âgé que moi. aurait dit Anir à Abou Moûsa, tu es un des plus anciens compagnons du Prophète, exprime d'abord ton idée. » Si Abou-Moûsa désirait se venger d"Alî qui lui avait enlevé son gouvernement, il ne se souciait guère, lui un des anciens compagnons, de voir à la tête de la communauté musulmane un Oméyyade peu croyant et plus désireux de jouissances temporelles que de récompenses éternelles; il s'entretint donc avec arbitre des candidats possibles au khalifat; et Amr n'eut pas de peine à l'amener a cette conclusion, qu'il fallait déposer 'Ali et rejeter Mo'âwiya, et laisser à la communauté le
soin de désigner le futur maître de l'Etat. < >n tomba d'accu
cord de prononcer la sentence arbitrale dans ce sens, et Abou-Moûsa, devant l'assemblée, déclara Ali et Mo'âwiya déchus de leurs droits à l'empire, puis il ajouta : « Choisissez à leur place celui que vous croirez le plus digne. Alors Anir monta en chaire pour s'écrier : <• Nous avez entendu ce qu'il vient de dire d'Ali, eh bien moi, je dis la même chose (pie lui, je déclare Ali déchu de ses droits, el je proclame à sa place Mo'âwiya, parent d "Othinân et vengeur de sa cause, comme étant le plus digne. Ou s imagine aisément les impressions contradictoires que cette déclaration produisit sur l'assemblée; les deux arbitres, le dupé et le dupeur, s'insultèrent publiquement au moyen de passages du Qorâo qu'il» se jetèrent à la tête. Les Syriens voulurent s'assurer de la personne d' Abou-Moûsa, qui dut s'enfuir el ne trouva de sécurité qu'à La Mecque.
Un pareil arbitrage ne pouvail entraîner L'assentiment «le personne. Mo'âwiya se lit proclamer khalife dans sa province; 'Ali, songeant à reprendre la campagne contre lui. tâcha de ramener les Khâridjites eu leur montrant que La sentence arbitrale, au mépris des termes ilu compromis qui avait institué le tribunal, n'était pas bas* e Bur ta parole de Dieu, mais ils avaient déjà nomme leur khalife, et la cause <l' Ah n'était plus la leur. Les troupes d' Ali. fidèles .1 l'entraînement d'el-Ach'ath ben Qaïs, refusèrent de Le suivre avant d'avoir combattu La défection des Khâridjites, qui
rayonnèrent autour de Nahréwân et y étendirent insensiblement leur domination en obligeant, sous peine de mort, les populations à maudire 'Othmàn et 'Ali. C'en était trop ; celui-ci marcha contre eux; ils se dispersèrent dans les provinces avoisinautes de la Perse et de la Babylonie; dix-huit cents fanatiques qui résistèrent furent massacrés jusqu'au dernier à la bataille de Nahréwân (9 çafar 38-17 juillet 658). La secte khàridjite n'était pas anéantie; ceux qui s'étaient dispersés à temps propagèrent leur opinion dans des contrées mécontentes du système oppressif des impôts et maintinrent longtemps l'insécurité et les troubles dans le Khouzistan. Cette doctrine politique devint une religion ; et encore aujourd'hui, les Ibàdites de l'Oman et de Zanzibar, les habitants de l'île de Djerba en Tunisie et du Mzab en Algérie maintiennent vivace la haine contre c Ali et les compromissions mondaines: ce sont les Vieux-Musulmans.
Les gens de Koùfa qui avaient pris part aux combats de Çiflïn déclarèrent qu'ils en avaient assez fait pour une année et quittèrent 'Ali. En outre l'Egypte lui donnait des inquiétudes; les provinces étaient révoltées et son lieutenant impuissant; il y délégua Mâlik el-Achtar ; par malheur Mo'àwiya eut vent de la chose, et fît décider, au moyen des partisans qu'il avait dans cette province, le collecteur des impôts d'el-'Arich à empoisonner le général 'alide au moyen d'une boisson préparée avec du miel. Au même moment 'Amr arrivait de Syrie; Mohammed ben Abi-Bekr, lieutenant d"Ali, fut abandonné de ses troupes, saisi pendant sa fuite et tué. 'Amr ben el-Aç devint le maître absolu de l'Egypte, sous la suzeraineté de Mo'àwiya. C'était une perte sérieuse pour Ali, qui vit bientôt des corps expéditionnaires syriens apparaître en Mésopotamie, à la Mecque, à Médine même. Pendant deux ans, Ali ne cessa de faire face à ces difficultés renaissantes et à envoyer troupes sur troupes combattre sur ces différents points. C'est alors qu'une catastrophe imprévue vint changer le cours des choses : trois khàridjites avaient juré de débarrasser le monde musulman d"Alî, de Mo'àwiya et d"Amr ; celui qui avait été choisi pour tuer le premier, Ibn-Moldjam, l'attendit
dans un couloir étroit à la sortie de la mosquée de K ou l'a et lui fendit la tète d'un coup de sabre; le khalife mourut deux jouis après 17 ramadan /i0 = 2'i janvier 661).
Ali était un parfait honnête homme, et l'on conçoit aisément que l'islamisme lait considrn' comme un saint ; plus tard, les mystiques se plairont à mettre son nom en tête <1«' leurs arbres généalogiques indiquant leur filiation spirituelle. 11 elaii laid, chauve et obèse; mais c'était un poète et un guerrier courageux ; la tradition postérieure aimera à rappeler ses hauts faits, auxquels elle en ajoutera heaucoup de légendaire-. Cependant il n'avait aucune des qualités de l'homme d'Etat; ses décisions étaient lentes à venir, ses tergiversations, provenant du scrupule honorable d'éviter de verser le sang autant que possible, ont souvent retardé la solution des affaires et même nui à leur bon succès. Déjà, à la mort de son beau-père, il avait, en consacrant ses moments aux soins pieux que l'islamisme réserve aux défunts, laisse passer l'occasion de se produire, d'attirer des suffrages sur son nom, et s'était vu souffler la succession du Prophète au profit d'Abou-Bekr, entraîné par 'Omar dans la réunion publique où l'on avait prononce sur le choix du khalife. Il eut plus tard affaire à forte partie : car Mo'àwiya et Amr heu el-'Àç avaient justement ces qualités de décision et de commandement qui lui faisaient défaut; le second surtout était rusé, et Ali était le dernier homme qui pût penser à une ruse : aussi fut-il joué dans les négociations qui suivirentle combat de Çifi'în. La grande tante de -a vie. due peut-être à son irrésolution, fut d'avoir laisse massacrer '(Mhmàu au lieu de venir a son secours, et c'est, connue nous Pavons vu, le moyen politique qui. exploite habilement, contribua à détacher de lui des partisans qu'autrement il aurait dû réunir autour de sa réputation d'honnête Musulman et de son caractère de khalife.
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ciiantiu; XI
LES OMEYYADES
La bataille de Çiffîn avait assuré la domination de Mo'âwiya sur la Syrie ; elle lui avait permis d'y joindre en outre la Mésopotamie. C'est au commencement de l'année 36 (658 que Amr ben el-'Aç s'empara de l'Egypte. Mohammed ben Abi-Hodbéïfa, gouverneur de cette province. (|iii avail reconnu le khalifat d"Alî, fut attiré en embuscade à el- 'Arich; fait prisonnier et mis à mort par l'ordre de Mo'âwiya, il fut remplacé par Qaïs ben Sa'd, puis par Mâlik el-Achtar, qui n'eut pas le temps d'atteindre les limites de la province : il fut empoisonné en cours de route. s<>n successeur Mobammed ben Abi-Bekr fut invité par Mo'âwiya et 'Amr à leur céder la place; il demanda des renforts à Ali, qui ne put lui en envoyer. Un seul combat mit l'Egypte aux mains des Syriens; Mobammed ben Abî-Bekr, défait, se cacha dans des ruines où il fut découvert el mis à mort.
Les appuis d"Ali diminuaient de jour en jour. Il n«' pouvait pas compter sur les gens de Baçra; ceux de K<>ùfa étaient seuls à l'appuyer, et encore sans unanimité. I Arabes du Bahréïn refusaient l'impôt et plusieurs tribus étaient redevenues chrétiennes. La Perse lui échappait. De l'autre côté, Mo'âwiya avait conclu une trêve avec les I!" mains, moyennant le versement d'un tribut annuel. En 'i<>. (juillet 660), Mo'âwiya prend décidément le titre de khalife à Jérusalem et se le fait donner officiellement par les s\ -
riens; il établit sa capitale à Damas. Ali, qui était parvenu à rassembler quarante mille hommes, allait entreprendre une campagne en Syrie, quand il fut assassiné dans la mosquée de Koûfa, en expiation du massacre de Nahréwân.
Mo'àwiya avait le champ libre. Il marqua son intention de pousser ses avantages en attaquant F 'Iraq par la Mésopotamie, et vint camper à Maskin, non loin de Mossoul. Hasan, fils aine d'Ali et de Fàtima, avait le tempérament peu combatif; il accepta les ouvertures que lui fit faire le khalife oniéyvade, et accepta de rentrer dans la vie privée moyennant le payement d'une forte somme d'argent. L'armée de Hasan choisit Qaïs ben Sa'd, l'un des généraux d"Alî, pour chef et ne déposa les armes qu'après une amnistie comprenant tous les sectateurs du gendre du Prophète. Mo'àwiya fut reconnu comme khalife par toute la communauté musulmane dans la première moitié de l'an il (été de 661).
Mo'âwiya mena la guerre contre les Romains avec une telle ardeur qu'à deux reprises ses expéditions allèrent attaquer Constantinople elle-même. Par ailleurs, il laissa à ses lieutenants de Koûfa et de Baçra le soin de faire reconnaître son autorité dans les régions de l'Est. Ceux-ci étaient Thaqifites, de Tàïf, la troisième ville du Hedjaz après la Mecque et Médine, où Mahomet avait fait une vaine tentative pour chercher un appui à sa prédication naissante. Le gouverneur de Koûfa, Moghîra ben Cho'ba, avait été obligé de quitter sa ville natale pour un meurtre commis traîtreusement sur un de ses compagnons; accueilli à Médine comme néo-musulman, il fut bientôt chargé par le Prophète de détruire le sanctuaire païen d'el-Lât à Tâïf. Sa connaissance de la langue persane lui fît confier certaines missions sur le territoire iranien. Gouverneur de Baçra sous 'Omar, il étendit les conquêtes vers la Mésène et la Susiane; plus tard, envoyé à Koûfa, il batailla en Médie et en Adherbaïdjan. C'est son esclave Abou-Lou'lou'a qui assassina le khalife 'Omar. Il resta dans l'ombre sous le règne d"Othmàn ; n'ayant pas vu écouter le conseil qu'il donnait à Ali de reconnaître Mo'âwiya, il se mit du parti de ce dernier, qui sut l'apprécier et l'envova à Koûfa.
LES OMÉYYADES 26]
Pour Baçra, ce fut 'Abdallah ben Amir, un Oméyyade, sur qui tomba son choix et tjui avait déjà commandé sous 'Othmân.La situation de la ville était pénible. Son prédécesseur Bosr ben Abi-Artâl avait eu à y combattre le soulèvement de Hamràn ben Abân; les tribus s'y battaient entre elles; le désordre régna il dans les rues. 'Abdallah se reconnut impuissant et demanda à être relevé de ses fonctions. Un peu plus tard, ce fut Ziyâd, surnommé Ibn-Abihi (fils de son père), sobriquet qui dénonçait sa naissance irrégulière. C'était aussi un Thaqifite de basse extraction, né à Baçra de colons de Tàïf qui s'y étaient établis et dont quelques-uns étaient devenus riches. Sa mère se nommait Somayya. Il savait écrire el fut employé tout jeune à la comptabilité de l'armée de Baçra. Charge par Ali de réduire le Fars à l'obéissance, il y réussit sans employer la force. Pour se l'attacher complètement, Mo'âwiya u'hésita pas à le reconnaître comme fils de son père Abou-Sofyàn; il lui octroyait ainsi la qualité de frère légitime. Cet acte hardi ne plut pas atout le monde, et des vers satiriques qui circulèrent manifestèrent le mécontentement de l'opinion. En l'an !|5, il reçut l'investiture de Baçra et des régions qui en dépendaient. La proclamation qu'il fit du haut de la chaire de la mosquée était un véritable edit du préteur; il indiquait les punitions sévères qu'il allait employer pour ramener la tranquillité dans la cité. Cette énergie réussit: l'ordre se rétablit, non seulement dans Baçra, mais encore dans l'Iran et même sur les routes du désert. Il envoya un grand nombre de familles de Koùfa et de Baçra coloniser le Khorasan. Pour éviter les compétitions de tribus, il partagea la population de h première de ces villes en quatre groupes, a la tête de chacun desquels se trouvait un chef nommé par lui.
La tolérance que montra Mo'âwiya envers les chrétiens, qui formaient alors la presque totalité de la S\ rie. lui concilia toutes les sympathies. L'un de ses conseillers le- plus influents était Sardjoûn Serge ben Mançoùr, un chrétien.
Il mourut a I lamas le jeudi l 'i rédjeb 60 ls avril 6*80), et fut enterré près de la petite porte de la ville, ou son tombeau fut longtemps visité.
Dès avant sa mort, il s'était préoccupé de laisser le trône à son fils Yézîd; il ne le fit qu'après la mort de son frère putatif Ziyâd, peut-être parce qu'il avait pensé que celui-ci lui succéderait. Cet établissement d'un ordre de succession n'allait pas sans difficulté, car il était contraire à la règle musulmane de l'élection suivie par les quatre premiers khalifes et devenue pour ainsi dire loi de l'Etat : une forte opposition se manifesta même à Médine; il fallut user de précautions. Il profita de ce qu'une députation des habitants de Bacra se trouvait à Damas pour leur faire reconnaître Yézîd comme son successeur, l'année même de sa mort.
Les gens de Koûfa n'avaient pas été mis dans la confidence. Une députation alla tirer el-Hoséïn, le second fils d"Ali, de l'asile sur qu'il avait trouvé à la Mecque; ils offraient de lui prêter le serment d'allégeance; mais 'Obéïd-allah ben Ziyâd, gouverneur nouvellement installé, enraya le mouvement ; Moslim ben Aqil, cousin d'el-Hoséïn, qu'il avait envoyé lui préparer les voies, périt victime de son dévouement; el- Hoséïn apprit cette triste nouvelle en cours de route, mais il ne put ou ne voulut pas reculer et tomba les armes à la main en combattant contre les troupes sorties de Koûfa, à Kerbelà pies des rives de FEuphrate, le 10 moharrem 61 (10 octobre 680). Le souvenir de cette tragédie est resté vivace chez les Chi'ïtes qui en célèbrent la commémoration chaque année, par des processions sanglantes et aussi, en Perse, par des représentations théâtrales.
'Abdallah, le fils d'ez-Zobéïr, fut pour Yézid un adversaire autrement dangereux. Profitant de l'émotion causée par la mort tragique d'el-Hoséïn, ses partisans voulurent le proclamer ; mais il ne désira d'abord paraître que comme un réfugié dans le temple. Yézîd jura de le faire enchaîner; puis il lui fit remettre une chaîne d'argent, pour rester dans les termes de son serment. Anir ben Sa'îd, gouverneur de Médine, envoya une expédition contre la Mecque sous les ordres d'un frère d'Wbdallah, 'Amr ben ez-Zobéïr, qui entra dans la ville et proposa à son frère, pour mettre le khalife en mesure d'accomplir son serment, d'aller le trouver en portant la chaîne d'argent, fût-ce même dissimulée sous ses
LES OMEYYADES 263
vêtements. 'Abdallah refusa d'accepter cette proposition et
fit jeter son frère en prison.
A Médine, les esprits commençaient à s'agiter. Le nouveau gouverneur, 'Otba ben Wélîd, revenu à son ancien poste, décida les Mohàdjirs et les Aurais à envoyer à Yézîd une députation, comptant que le khalife les couvrirait de cadeaux et qu'ils rentreraient chez, eux )>ien disposés en sa faveur ; mais, malgré les sacrifices de Yézîd, les députés, une fois de retour, ne purent s'empêcher de raconter la vie dissipée du khalife: il jouait avec des chiens de chasse, fréquentait la mauvaise société, buvait du vin au son de la musique et du chant ; c'était un homme sans religion. Le résultat ne se fit pas attendre ; la population se souleva et donna le commandement de la ville à Abdallah heu Hanzhala, un Ançarien; on chassa et l'on poursuivit les < >méyyades habitant la ville: ils se réfugièrent dans le quartier de Merwàn, le plus influent chef de famille de cette gens. Yézid envoya des troupes à leur secours : l'armée syrienne, aidée par la trahison des Banou-Hâritha, entra dans la ville en tournant les fossés et les remparts et prit à revers les défenseurs : Abdallah ben Hanzhala périt dans la lutte 26 dhou'll.i i*l jclja 63 = 26 août 683).
La route de la Mecque était ouverte, mais Moslim ben 'Oqba el-Morri quitta ce inonde avant de l'avoir atteinte. Hoçaïn ben Nomaïr le remplaça; le premier combat fut heureux pour les assiégeants, et le samedi 3 rabî" lr tî'i 31 octobre 683), le feu prit à la Ka'ba. qui fui détruite. C'est un (les hommes d'Ibn-Zobéïr, d'après Wâqidî, portant une torche au bout d'une lance, qui mit l'incendie par accident; d'après Madâïnï, ce serait Ibn ez-Zobéïr lui-même. Le Biège dura jusqu'au moment où l'on apprit la nouvelle «le la mort de Yézîd l 'i rébî' I" . Ne sachant plus au nom de qui ils combattaient, les soldats syriens furent découragés el leur cbef négocia même avec Mm ez-Zobéïr, offrant de le
reconnaître comme khalife. < »i s'entendit pas sur les
conditions, et l'armée assiégeante retourna en S\ rie, emmeuant le-- < Iméyyades, contre lesquels Ibn ez-Zobéïr venait de rendre tm décret d'expulsion.
Yézîd n'était pas ce qu'ont voulu faire croire les Musulmans, qui le détestent à cause de la part qu'il a prise à la mort d'el-Hoséïn, fils d"Alî. Il n'avait pas la morgue habituelle aux souverains, il était accueillant pour tout le monde, et s'occupait de ses amusements plus encore que des affaires du gouvernement. C'était un sybarite. Son jeune fils Mo'âwiya II lui succéda ; mais il mourut bientôt après avoir régné environ quarante jours; c'était un incapable.
Jaloux des membres de la tribu de Kelb qui jouissaient alors de la prééminence (Yézîd et son fils étaient nés de mères Kelbites), les Qaïsites se révoltèrent dans le nord de la Syrie et en Mésopotamie, et reconnurent pour khalife Ibn ez-Zobéïr. Dahhâk ben Qaïs el-Fihri commandait à Damas et y maintint Tordre après la mort de Mo'âwiya II. Ibn- Bahdal, oncle maternel de Yézid, qui tenait une place considérable dans l'empire et avait été le principal soutien du khalife décédé, envoya au gouverneur de Damas un écrit destiné à être lu dans la mosquée et où il rappelait les services rendus par les Oméyyades, en prémunissant les auditeurs contre les menées d'Ibn ez-Zobéïr; Dahhâk ne publia pas l'écrit, mais il fut joué par le messager porteur de la dépèche, un Kelbite nommé Râghida, qui avait conservé une copie de la lettre et la lut lui-même à la prière du vendredi. Il s'ensuivit un tumulte connu sous le nom de journée de Djéïroùn, du nom d'un édifice contigu à la mosquée des Oméyyades et dont le nom est conservé encore aujourd'hui dans celui de Bâb-Djéïroùn qui désigne la porte est de la grande mosquée. Les Qaïsites et les Kelbites se battirent les uns contre les autres et délivrèrent les prisonniers que l'autorité avait faits. Enfin le Qaïsite Thaur ben Ma'n es-Solami alla campera Merdj-Râhit près de la ville, y reçut des renforts des émirs de Homs, de Qinnesrîn et de la Palestine, et se déclara ouvertement pour Ibn ez-Zobéïr. Ibn-Bahdal, qui jusque-là avait défendu les droits des fils mineurs de Yézid, se laissa gagner et se rattacha au parti de Merwàn bon el- Hakam, d'une autre branche des Oméyyades, qui cherchait à supplanter les Sofyanides. Le nouveau khalife marcha sur Merdj-Râhit où se trouvaient les partisans d'Ibn ez-Zobéïr, et,
LES OMKYYADES 266
après vingt jours do combats, remporta une victoire décisive qui lui assura la domination de la Syrie.
Merwàn avait été proclamé khalife à Djâbiya le 3 dhou'Iqa'da 6A (22 juin O8.V1 ; il 1'' fut une seconde fois à Damas, avec plus de pompe, en moharrem 65 (juillet-août 68'ii. Son mariage avec Fâkhita, la veuve de Yézîd, lui fut fatal: car elle l'étoufTa sous des oreillers, en ramadan de la même année, pour avoir dépossède Khàlid. son (ils, de ses droits au trône et avoir fait reconnaître pour ses héritiers ses propres fils 'Abd-el-Mélik et 'Abd-el-'Azîz. Cela se passa en ramadan <>.'> mai 685).
'Abd-el-Mélik, en montant sur le trône, dut songer d'abord à reconquérir 1' Iraq, possédée d'une manière autotonome par Moç'ab ben ez-Zobéïr en qualité de lieutenant de son frère, le khalife de la Mecque. Celui-ci s'était retranché près deTekrit. Après deux campagnes infructueuses, 'Abdel-Mélik s'empara de Qarqîsiya, de Ras ell-Aïn, de Naçîbîn. La rencontre décisive se produisit près de Bâgoumalra, quartier-général de Moç'ab, qui avait dû se défaire de ses meilleures troupes en les envoyant combattre les Khâridjites, et qui ne pouvait compter sur la fidélité des gens de Koùfa. Moç'ab tomba percé de flèches.
Après l'occupation de Koùfa, le khalife envoya el-Hadjdjâdj ben Yoùsouf contre le Eiedjâz. Le siège de la Mecque commença le lr dhou'l-qa'da 72 (23 mars 092); la ville et le sanctuaire furent battus à coups de pierres. Petit à petit abandonné par les siens, Ibn-ez-Zobéïr, à bout de forces, dit adieu à sa mère, Asmâ, fille d'Abou-Bekr, la «femme aux deux ceintures », se lança seul dans la mêlée et y trouva bientôt la mort, six mois après le commencement du siège. Ce fut la lin de la guerre civile.
'Abd-el-Mélik ben Merwan. — Son règne presque tout entier fut occupé à réfréner les désordres de 1' Iraq : la Syrie elle-même n'était pas tranquille, à cause des luttes entre Qaïsites et Kelbites. Les Bédouins se livraient des batailles interminables, et les vaincus ne rêvaient qu'à prendre leur revanche à la première occasion. Le règne d' Vbdallah ben ez-Zobéïr à la Mecque lit songer 'Abd-el-Mélik à diriger le
pèlerinage annuel sur Jérusalem. Toujours est-il qu'il fit somptueusement bâtir, par des architectes et des ouvriers grecs, la mosquée du Rocher bâtie sur l'emplacement du Temple, et que l'on appelle aujourd'hui la mosquée d"Omar. Une inscription encore conservée fait foi de son entreprise; M. de Yogùé a montré que le nom du khalife abbasside el- Ma'moûn qu'elle porte, a remplacé celui d''Abd-el-Mélik. De même, il fit une tentative pour y transporter, de Médine, la chaire du Prophète; mais son chambellan le fit renoncer à ce projet.
La guerre reprit avec les Romains; il y avait quinze ans que la lutte était suspendue. Justinien II fut défait à Sébaste de Cilicie, en l'an 73 (692), par le frère du khalife, Mohammed, alors son lieutenant pour la Mésopotamie et l'Arménie. Les expéditions annuelles en Asie Mineure reprirent : on les appelait çaïfiyya campagnes d'été). La première monaie musulmane fut frappée en l'an ~!\. La comptabilité publique était tenue à Damas en grec, à Koùfa en pehlevi ; elle commença, à ce moment, à être remplacée par une comptabilité arabe ; de même, en Egypte, sur les papyrus, le copte est graduellement évincé par l'arabe. Naturellement, les employés restèrent les mêmes: ils en furent quittes pour apprendre l'arabe. Le khalife aurait été bien embarrassé de trouver ailleurs des comptables pour tenir les livres de l'administration des finances. Les travaux considérables auxquels il se livra abrégèrent sa vie; il mourut relativement tôt. à l'âge de soixante ans, le \h chawwâl 86 (9 octobre 705).
Son frère 'Àbd-el-'Azîz était mort avant lui. 'Abd-el-Mélik laissait un fils qui monta sur le trône, \,Yélid Ier. Avec lui, les entreprises guerrières reprirent de plus belle ; on prépara une expédition contre Gonstantinople; la ville de Tyane, patrie d'Apollonius, fut enlevée, la Transoxiane et l'Espagne conquises. En 84. il accomplit le projet qu'avait formé son père, d'enlever aux chrétiens de Damas l'église de Saint- Jean-Baptiste et d'en faire une mosquée; c'est le monument qui est encore appelé aujourd'hui la mosquée des Oméyvades. Il mourut en djoumâda II 96 'février 715), à peine âgé de quarante et quelques années.
L'homme le plus remarquable de cette époque était le Tha- (jifite el-rladjdjâdj ben Yoûsouf, chargé, en sa qualité de gouverneur de la Mésopotamie, de combattre les Khâridjites et en particulier les Azraqîs les Bleus) révoltés à l'orient. En 78, on joignit à ses provinces celles du Ixhorasan et du Sidjistan. Il y installa des lieutenants, ses créatures; d-ans la première, ce fut Mohallab, qui, en mourant, transmit à sa famille ses pouvoirs el son commandement; dans la seconde, 'Abd-er-Rahman, fils de .Mohammed ben el- Ach'ath, aiHjuel il envoya, à titre de renforts, une armée superbement équipée qui est connue sous le nom d'armée des Paons.
'Abd-er-Rahman, appelé communément [bn el-Ach'ath d'après le nom de son grand-père, remplaça les expéditions de razzias par des campagnes régulières; il occupait le pays conquis au lieu de s'en retourner et de disparaître. Les troupes de l'Iraq détestaient el-Hadjdjàdj, et ne souhaitaient rien tant que de saisir la première occasion de retourner dans leur patrie. Il n'eut qu'à leur montrer la lettre ou el-Hadjdjâdj lui ordonnait de continuer ses expéditions pour les avoir toutes avec lui. On lit la paix avec h1 roi de l'Ai achosie, Rotbîl, on établit des lieutenants pour gouverner Bost et Zarang, les deux principales villes du Sidjistan; puis, en SI. l'armée se mit en mouvement; arrivée dans le Fars, on reconnut qu'il était impossible de séparer le Khalife 'Abd-el-Mélik de son lieutenant el-Hadjdjâdj; on se résolut à faire la guerre i Ions les deux. L'armée de l'Iraq se précipita comme un torrent. El- Hadjdjâdj se porta a sa rencontre, la trouva près du Dodjéïl,
non loin de Choustèr et fut complètement défait le I" dhou'l hidjdja 25 janvier 701). Les vainqueurs entrèrent a Baçra en même temps que les traînards de la déroute.
El-Hadjdjâdj se retira avec se- Syriens dans h' faubourg de Zâwiya et y soutint avec énergie et succès la lutte contre les gens <le lï.iera; il remporta même sur eux un avant qui décida Ibn-el-Ach 'a th ;* se transporter t Koùfa, centre de la résistance; el-Hadjdjâdj rentra ;i Baçra ^.ms difficulté. De là, avec des renforts envoyés de Syrie, il alla attaquer
Koùfa dont les troupes étaieut rangées en bataille près du couvent de Déïr-Djamâdjim. Après cent jours de lutte, les troupes, prises de panique sans cause appréciable, incitées probablement par les promesses de pardon d'el-Hadjdjâdj, se débandèrent et retournèrent à Baçra. Ibn-el-Ach'ath retourna à Baçra qui venait d'être reprise par un de ses lieutenants, mais, ne s'y sentant pas en sûreté, il alla s'établir à Maskin sur le Dodjéïl, près d'Izqobâd, à la tète des troupes qui lui arrivaient de toutes parts; el-Hadjdjàdj alla l'y attaquer en cha'ban 82 (septembre 701) ; un corps syrien tourna la position des Iraqiens en traversant un marais et surprit le camp la nuit ; les Iraqiens s'enfuirent et se noyèrent presque tous dans le Dodjéïl.
Ibn el-Ach'ath partit pour les provinces de l'Est, le Kirmàn et le Sidjistàn, où il se sentait des amitiés fidèles et où il pouvait espérer continuer la lutte. Son lieutenant à Zarang le fit prisonnier pour le livrer à el-Hadjdjàdj; mais il fut délivré par Rotbîl, qui l'emmena à Kaboul. Ses troupes avaient peur des Syriens; elles passèrent dans le Khorassan, s'établirent à Hérat, et furent complètement défaites. Ibn el-Ach'ath restait toujours un danger, et el- Hadjdjàdj ne négligeait aucune promesse pour amener Rotbil à lui remettre son protégé; celui-ci finit par lui envoyer sa tête; c'est qu'Ibn el-Ach'ath était mort ou s'était suicidé.
En 83 (702), el-Hadjdjàdj fit construire la ville de Wâsit (l'intermédiaire), ainsi nommée parce qu'elle était située à une distance sensiblement égale de Koùfa, de Baçra, de Madàïn (Ctésiphonj et d'el-Ahwâz ; il en fit la capitale de la province, devenue immense; en effet, lachute d'Ibn-el-Ach'ath faisait de lui le maître de tout l'Iran, à l'exception du Khorasan, car les descendants du gouverneur el-Mohallab s'y étaient constitué des possessions où ils se sentaient tranquilles.
La position d'el-Hadjdjàdj resta aussi forte sous Wélîd Ier; il maintint, par des moyens sévères, la paix dans les provinces où il commandait; il se livra à des travaux publics, réorganisa le système des canaux d'irrigation qui répandent
en Mésopotamie les eaux du Tigre et de l'Euphrate, avec l'aide d'un ingénieur indigène, un Araméen du nom de Hassan en-Nabatî. Il adopta certaines mesures d'ordre économique, telles que d'interdire aux paysans d'égorger leurs bœufs, afin de ies conserver pour la charrue. En même temps Qotaïba ben Moslim conquérait pour lui la Transoxiane, entrait en contact avec les Turcs et même les Chinois, tandis que Mohammed ben Qâsim, qui appartenait à la même tribu que lui, ravageait la vallée de l'Indus. Il mourut après vingt ans de gouvernement, à cinquante-trois ans, en ramadan 95 (juin 714), laissant en Orient, surtout en Perse, le renom d'un dominateur cruel.
Soléïman succéda à son frère Wélid I'1'. Son avènement marqua un changement de politique intérieure. Il s'étail déclaré protecteur de Yézîd ben Mohallab, qui s'était enfui des prisons d'el-IJadjdjàdj, lorsqu'il n'était encore qu'héritier présomptif. La haine qu'il avait conçue pour el-Hadjdjâdj s'étendit aux lieutenants de ce dernier, qui furent destitues après sa mort. Yézid ben Mohallab le remplaça comme gouverneur et continua la même politique; il résida comme lui à Wâsit. Quant au Khalife, il choisit pour sa résidence Ramlé en Palestine; il put s'y livrer en toute tranquillité à ses goûts pour la bonne cuisine et la débauche. Il n'était pas depuis l rois ans à la tête du gouvernenieiil qu'il mourut çafar 99 = septembre 717). Il aurait voulu voir lui succéder l'un de ses (ils, soit Ayyoûb, qui mourut avant lui, soil Daoùd; mais le jurisconsulte I lad jà, qui avait une grande inlluence sur lui, se décida en faveur de son cousin I >mar ben Wbd-el- A/îz ; quand il fui mort. Radjâ se rendit à la mosquée et réclama le serment d'allégeance en faveur delà personne désignée par le testament du Khalife, sans la nommer encore: il ne publia son nom qu'après la cérémonie. Ce fut une surprise, mais aucune opposition ne se manifesta.
'Omar II était le Ris d"Abd-el-'Azîz ben M erwân, gouverneur d'Egypte, el par sa mère, il se rattachai! au Khalife 'Omar ben el-Khattâb; il fut lui-même gouverneur de Médine, sa ville natale; il en fut rappelé sur les instances d elrjladjdjâdj, qui le voyail avec appréhension donner asile
270 HISTOIRE DES AHABES
à ses adversaires, s'enfuyant de l'Iraq. C'était un pieux musulman, élevé à la source même des traditions islamiques, l'école de Médine. Il n'aimait pas la guerre, sachant bien qu'on la faisait dans l'espoir du butin, non pour exalter le nom de Dieu. Il paraît avoir rappelé l'armée musulmane qui assiégeait Constantinople ; dans tous les cas, il concentra les troupes en arrière, interdit de chercher à étendre les frontières de la Transoxiane: cependant, c'est sous son règne que les Arabes d'Espagne s'emparèrent de Narbonne après avoir franchi les Pyrénées.
Les Mawâli (pi. de maula) tenaient alors dans la société musulmane, à Koùfa et à Baçra, une situation qui rappelle beaucoup celle des affranchis dans l'empire romain. C'étaient à l'origine des prisonniers de guerre, en grande partie d'origine iranienne, puis leurs descendants, laissés libres ou qui s'étaient rachetés de la captivité; ils ne payaient pas d'impôts, n'étaient pas enregistrés dans les bureaux de l'armée et par conséquent ne touchaient aucune pension, mais ils devaient suivre leurs anciens maîtres à la guerre. A cette époque, les mots djizya et kharâdj n'ont pas encore le sens précis qu'ils ont pris plus tard, le premier celui de capitation ou impôt à tant par tête, le second celui d'impôt foncier : c'est simplement un tribut qu'ils désignent. El-Hadjdjàdj, pour éviter que les cultivateurs, en se faisant Musulmans, cessassent de payer l'impôt foncier, établit qu'ils ne seraient plus dorénavant dispensés du kharâdj, devenant impôt du sol et non plus impôt personnel : et pour empêcher que cette mesure n'amenât l'abandon des campagnes pour les villes — où les nouveaux Musulmans n'avaient plus à payer que la dîme, n'ayant pas de terres à cultiver — il maintint les agriculteurs fixés à la terre, quitte à les y faire ramener de force quand ils voulaient la quitter. On cria, avec juste raison, que ces mesures étaient contraires, non seulement à la simple équité, mais même à la loi divine, et 'Omar II, esprit religieux, fut obligé de revenir sur ces mesures extrêmes adoptées par le tyran de l'Iraq. Il établit qu'un Musulman, fût-il affranchi ou nouveau converti, n'aurait à payer ni capitation, ni impôt foncier sur la terre (seu-
lement la (lime des revenus, en nature) ; et pour sauvegarder les intérêts du Trésor, il adopta une nouvelle théorie juridique qui considérait que les terres kharâdj seraient dorénavant, sans elîet rétroactif, propriété indivise de la communauté musulmane, et il interdit, à partir de l'an 100 de l'hégire, la vente de ces sortes de terrains. Le tributaire devenu Musulman restait sur ses terres en qualité de fermier; l'interdiction de se rendre dans les villes fut levée.
Ses sentiments religieux le défendaient contre l'injustice; c'est ainsi qu'il fit rendre aux 'Alides les propriétés de l'oasis de Fadak, en Arabie, qui était le domaine propre de la famille du Prophète depuis les premières expéditions de l'Islam; il agit de même à l'égard des héritiers de Talha, compagnon de Mahomet. Cela le fit considérer comme secrètement chiite, mais à tort.
Il n'avait que trente-neuf ans quand il mourut le 25 rédjeb 101 (9 février 720) a Khonàeira près de Damas. Yézîd II était le petit-fils de Yézîd Ier par sa fille Àtiqa, épouse d"Abd-el-Mélik ; d'où le surnom fréquemment donne au Khalife, de Yézîd ben'Àtiqa. Il était allié à el-IIadjdjàdj dont il avait épousé la nièce, et par suite il était mal disposé pour Yézîd ben Mohallab, dont la famille d'el-ïjadjdjâdj avait en a se plaindre quand il gouvernait 1' 'Iraq ; aussi ce dernier songea-t-il à se réfugier à Uaçra, d'où sa famille lirait sod origine et où il comptait encore de nombreux parents et partisans; la ville lui ouvrit ses portes sans difficulté, mais le gouverneur de la citadelle refusa de mettre <-n liberté s< frères et ses cousins enfermés dans la prison. A la tête des tribus Yéménites, Azd et Rabî'a, rattachées à sa cause par de riches présents, Yézîd ben Mohallab assiégea le réduil el le prit au bout de quelques jours. Ce succès lui livra les provinces relevant de Baçra, l'Àhwâz, le Fârs <-t le Kirmân, mais non le Khorasan, si longtemps gouverné par sa famille, les Azd y étant tenus en échec par les Témîmites. ( >d lui conseilla de se fortifier dans le Fârs; mais ue voulant pas livrer l'Iraq aux Syriens, il résolu! de s'emparer de Koùfa; arrivé non loin du site de Babj lone, dans un endroit nommé 'Aqr chàteau-l'ort , il y rencontra l'armée de Syrie,
commandée par Maslama ben eAbd-el-Mélik, vétéran des guerres d'Asie-Mineure. Le 14 çafar 102 [1!\ août 720 il fit incendier derrière lui le pont de l'Euphrate et engagea le combat; les troupes de l'Iraq n'offrirent aucune résistance; Yézid, qui aurait pu s'enfuir vers la Perse, préféra tomber sur le champ de bataille, les armes à la main. Les membres de la famille de Mohallab furent poursuivis avec acharnement; ils s'enfuirent de Baçra par mer, abordèrent la côte du Kirmàn, s'en allèrent jusque sur l'Indus sans trouver de refuge; ils furent tous atteints et mis à mort, leurs biens confisqués, leurs femmes et leurs enfants vendus comme esclaves, par application de la loi musulmane.
Yézîd II n'avait rien d'un politique; il était faible et insouciant. Le début de son règne fut marqué par des changements inconsidérés de gouverneurs ; il soumit au tribut les Sogdiens qui s'étaient rendus à la condition d'en être affranchis. Il laissa d'ailleurs ses agents libres d'administrer les provinces comme ils l'entendaient. Il ne songea qu'à s'amuser : deux chanteuses, Sallâma et Habbâba, jouaient un grand rôle à la cour; véritables favorites, les nominations de fonctionnaires devaient, pour réussir, être appuyées par elles. La mort de Habbàba fut suivie de la sienne, à sept jours d'intervalle, de chagrin, croit-on. Il n'avait régné que quatre ans, et il était encore jeune (de trente-trois à quarante ans) quand il s'éteignit, à Arbad, à l'est du Jourdain, le 24 cha'bàn 105 26 janvier 724). H avait réglé par testament Tordre de succession au trône : d'abord son frère Hichàm, ensuite son propre fils YVélid.
Hichâm ben Abd-el-Mélik, au lieu de Damas, dont il craignait les marécages, préféra s'installer à Roçàfa, non loin de Iîaqqa et de l'Euphrate, à la limite du désert de Syrie. C'était un personnage circonspect, un véritable homme d'affaires, nullement un artiste, à la différence du frère auquel il [succédait. Il confia le gouvernement des provinces orientales à à Khâlid ben 'Abdallah el-Qasrî (chawwâl 105 = mars 72 'i . C'était un élève d'el-Hadjdjàdj, nature énergique comme son maître, mais non féroce : ce n'est que sur des ordres supérieurs qu'il fit brûler certains révoltés. Vers la fin de son
LES OMKYYADKS 273
commandement, il éclata quelques troubles dus à des Chiites et à des Khâridjites. Malgré sa modération, il était en général détesté. Appartenant à la tribu de Qasr, branche des Bâdjila, il se rattachait plutôt aux Yéménites qu'aux gens de Modar : il avait donc contre lui les Qoréïchites. En outre, sa mère était chrétienne ; il fit bâtir pour elle une église à Koùfa; il était d'une tolérance fort large, car, non seulement il permit aux chrétiens de bâtir de nouvelles églises, mais il agit avec modération à l'égard des Juifs et avait des employés, dans ses bureaux, qui appartenaient à la religion mazdéenne. Il retrouva l'ancien ingénieur d'el-rjadjdjâdj, le nabatéen Hassan, qui continua le dessèchement des marais de la Babylonie, dans la région de Wâsit, ce qui lui valut un domaine considérable et des revenus énormes. Ce succès lui lit beaucoup d'ennemis; néanmoins il resta quinze ans en place, avant de céderaux intrigues qui le menaçaient. Sous l'inculpation d'avoir puisé dans les caisses de l'État, il fut arrêté et emprisonné à Koùfa, où il resta dix-huit mois; au bout de ce temps, il fut relâché par ordre du Khalife, rien n'ayant pu être prouvé contre lui.
Khàlid avait maintenu la tranquillité dans T'Iràq; une fois parti, l'Alide Zéïd, fils d'Ali Zéïn el-'Abidin, fut appelé de Médine à Koùfa par les Chi'ïtes de cette ville, qui pensaient profiter de la faiblesse numérique des troupes syriennes qui gardaient la ville. Ce soulèvement dura environ dix mois; le nouveau gouverneur, Voùsouf ben 'Omar Thaqafi, parenl d'el-FJadjdjâdj, qui était resté longtemps sans pouvoir obtenir de renseignements, y parvint par l'arrestation de deux affidés : la révolte tomba, Zéïd chercha à s'enfuir et fut lue d'un coup de flèche. Son corps lut mis en croix à Koùfa, sa tête exposée à Damas et a Médine. Ainsi linil misérablement l'un des descendants du Prophète.
La guerre reprit avec les Romains; chaque été les inclusions recommençaient, sous le commandement des deux fils de lliehàni, Mo'âwiya, qui lui Pancétre d-1- Oméyyades d Espagne, et Solëïman; le premier, au cours de ses i ainpagnes, se tua en tombant de cheval, dans une chasse au renard. C'esl au cours de ces combats que se créa la légende du
Séyyd el-Battâl, dont on vénère encore le tombeau, à Séidi- Ghâzi, non loin de Brousse, en Asie-Mineure; car il périt à Akroinus en Phrygie (122 = 740). Sur les bords de la mer Caspienne, les Arabes entrèrent aussi en lutte avec les Turcs et ne furent pas toujours heureux. D'Espagne, ils allèrent attaquer les Francs au delà des Pyrénées. Déjà sous Omar II Samh avait pris Narbonne, qui devint leur citadelle; mais sa pointe sur Toulouse fut arrêtée par Eudes en dhou'lqa'da 102 (mai 721}. Sous Hichâm, Abd-er-Hahman ben 'Abdallah, nommé gouverneur, commença par réduire le berbère Munuza qui s'était rendu indépendant dans le nord de l'Espagne et était devenu l'allié d'Eudes, puis il se tourna contre celui-ci et le battit entre la Garonne et la Dordogne. Eudes fit appel à Charles Martel, qui rencontra les Arabes entre Tours et Poitiers en ramadan 114 (octobre 732); après quelques jours de lutte, ces derniers firent une furieuse attaque générale à laquelle les Francs austrasiens résistèrent vaillamment; le lendemain matin, les Arabes avaient quitté le champ de bataille. Dix ans plus tard, ils remontaient encore le cours du Rhône, mais ce n'étaient plus que des déprédations de batteurs d'estrade.
Narbonne était le point de départ de ces expéditions, et une ligne de caravansérails fortifiés [ribàt] reliait cette ville à la Provence, notamment à Avignon, prise par Yoûsouf ; de là on courait dans le Dauphiné et la Bourgogne. Charles Martel essaya en vain de s'en emparer; il échoua sous ses murs 737); vingt-deux ans seulement plus tard, Pépin le Bref l'occupait définitivement (759), et les Arabes essayèrent en vain de la reprendre lors de la grande randonnée de l'émir de Cordoue, Hichâm, dans les provinces méridionales de là France.
L'année suivante, Hichâm changea son lieutenant en Espagne et nomma à sa place 'Abd-el-Mélik ben Qatan; puis deux ans plus tard il le remplaça par 'Oqba ben Hadjdjàdj, mais sans grand succès. L'élan avait été brisé à Poitiers. D "ailleurs, les Berbères se soulevaient en Afrique et les lieutenants du Khalife étaient obligés de dégarnir la frontière du nord. Les indigènes de l'Afrique étaient excédés de se voir traiter en tributaires : ils adoptèrent les doctrines
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des Khâridjites. Il fallut envoyer des troupes de Syrie, sous le commandement de Kolthoûm bon Tyâd el-Qasrî, mais elles ne réussirent pas; Kolthoûm fut tué à la bataille du fleuve Nauam, et son neveu I5aldj put à peine ramener le tiers de l'armée à Ceuta, pour de là passer en ESspagne.
A l'autre bout de l'empire, en Sogdiane, les indigènes avaient admis la domination musulmane, à condition de ne paver aucun tribut ; mais cette condition n'avait pas été longtemps observée. Ils se coalisèrent avec les Turcs, leurs anciens ennemis, et la situation des'Arabes devint très difficile. Pour y remédier, le khalife confia le gouvernement du Khorasan à un officier expérimenté, Naçr ben Sayyâr el-Kinani, qui devait rester à son poste sous les successeurs de Hichàm et être le premier à signaler le mouvemenl de résistance aux Arabes destine à mener les Abbassides au khalifat.
Hichàm mourut à Roçâfa le 6 rébî II 125 <> février 743 . à peine âgé de cinquante-cinq ans. D'un extérieur peu agréable, car il louchait, il aimait à se renfermer dans son palais et à traiter les affaires par l'entremise d'el-Abrach le Kelbite, dans lequel il avait confiance. II traita ses sujets chrétiens avec tolérance et rétablit le siège patriarcal d'Antioche, vacant depuis quarante ans, en y mettant pour condition qu'on y élirait un simple moine qui était son protégé, Etienne. Il était néanmoins bon Musulman, ami d'ez-Zohri et d'Abou-Zinâd, fameux traditionnistes , ennemis de la secte des Qadariyya, qui proclamaient l'existence <\u libre arbitre chez l'homme. Avare de sa nature, il mit en ordre l'administration des finances, mais il poussa trop loin le désir d'agrandir ses propriétés personnelles en multipliant la construction de canaux e1 de châteaux. Devenu grand propriétaire, comme Khâlid, il dm interdire à celui-ci de vendre son l>lé avant lui, par crainte <le l'aire baisser les prix. Il pressura ses sujets et contraignit ses lieutenants à
lui envoyer de fortes som s. sans se préoccuper de la
manière dont ils se les procuraient. Le mécontentement fui général, le souvenir de ces exactions resta profondément ancré dans la mémoire des populations et ne tarda pas à amener la chute de la d\ nastie.
Wélîd II, déjà désigné par le testament de son père, succéda à son oncle Hichâm. Il avait quitté Roçâfa pour aller habiter, à la limite du désert, un palais écarté à l'est de la Syrie, nommé Bakhrâ, en plein désert. C'est là qu'au bout de deux ans lui parvint la nouvelle de la mort de Hichâm ; il se rendit rapidement à Damas, la capitale, pour s'y faire introniser. II était poète, mais ne publiait pas ses poésies et se contentait de se les laisser dérober. Grand seigneur, il dépensa largement les richesses amassées par son avare prédécesseur; il entretenait autour de lui un cercle de chanteurs, de chanteuses, de lettrés; amateur de courses de chevaux, il possédait une meute.
Une révolte de son cousin Vézid III, fils de Wélîd, fils d'Abd-el-Mélik, vint l'y surprendre. Celui-ci s'était emparé sans difficulté de Damas et s'y était fait reconnaître. Wélîd II, après avoir fait donner cent coups de fouet au messager qui lui avait apporté la mauvaise nouvelle, prit avec lui les deux cents hommes qui formaient sa garde et auxquels vinrent se joindre rapidement des contingents fournis par le* tribus voisines; mais les Kelbites de Palmyre ne voulurent pas combattre les Kelbites do. Damas et Wélid II, abandonné de tout le monde, se retira dans une chambre intérieure du château et se mit à lire le Qorân, comme l'avait fait le khalife Othmàn. C'est dans cette posture qu'il fut mis à mort par les vainqueurs, le 27 djoumâda
11 126 (17 avril 7Vi .
Yézid III, pour se concilier les esprits, adopta le contrepied de la conduite de Uichàm, et s'engagea à ne pas emplir son trésor au détriment des provinces: mais ses bonnes dispositions n'eurent pas le temps de produire (reflet, car il mourut moins de six mois après son intronisation, le
12 dhou'l-hidjdja 126 (25 septembre Ihh)-
La désaffection était générale, et l'attentat contre Wélîd II était venu lui offrir un nouvel aliment; les Syriens eux-mêmes, qui formaient la force principale de l'empire, attendirent un changement prochain. Merwân surnommé 1' « âne » (el-Himàr), parce que, disent les historiens syriaques, il aimait une fleur que l'on appelle « rose
LES o.MEVVADES 277
d'âne », et qui appartenait à une branche cadette desOméyyades, avait été douze ans gouverneur de L'Arménie et de l'Adherbaïdjân, provinces frontières. Là, il y avait à faire la guerre; à la vieille disposition des armées en deux lignes de bataille se faisant face, et entre lesquelles se Livraient des combats singuliers, il substitua des escadrons karûdîi pouvant charger par unités isolées ou figurer dans la grande charge d'ensemble qui. généralement, terminait le combat. Profitant de ce qu'Ibrahim ben W'élid, nommé khalife par Yézid III, n'était reconnu que dans le sud de la Syrie, il envahit ce dernier pays, où il trouva de précieux auxiliaires dans les Qaïsites de Qinnesrin et les Arabes de Homs. Dans 1 Anti- Liban, à 'Aïn-el-Djarr, Soléïmân, fils de Eiichâm, qui avait longtemps combattu les Romains, essaya d'entraver a i marche: il fut battu et se réfugia à Damas, puis à l*alm\n\
cciitic de la tribu de Kelb. Merwân, l'âne, entra dans la capitale de la Syrie et s'y lit prêter serment s. mis le nom de Merwân II, le 26 ça far L27 7 décembre 744). H "'y voulut pas poursuivre de vengeance: ce ne fut pas par ses ordres que le corps de Yézîd fut déterré et pendu. Il pardonna a ses adversaires, Soléïmân, le fils de Hichàm, et Ibrahim Le khalife. Il choisit pour résidence Harràn, L'ancienne Carrhae, en Mésopotamie, parce que cette ville était dan- le terril »ire des Qaïsites, ses puissants alliés, parce que son père \ avait habite et qu'il y avait été élevé; il en lit la capitale de 1 empire en y transportant le trésor de L'État. Gela lui aliéna les Syriens, qui sentaient que la direction des affaires leur échappail : ils se soulevèrent, mais la rébellion fui vite étouffée par Merwân ; les villes fortes a\ aient résisté : > i zld, fils de Khàlid el-Qasri, fut tué devant Damas, et Thâbit ben No'aïm s'enfuit à la suite du siège infructueux de Tibériade, chef-lieu du thème du Jourdain djond al-Ordonn ; bientôt replis, il fut mutilé.
Pour rassembler autour de son nom la famille d'Oméyya ci l'intéresser à Bon succès, Merwân II épousa La fille de Hichàm. Mais quand il envoya des troupes pour s'emparer de riraq qui n'était pas encore entre sous sa domination, les soldats, passant à Roçâfa pies de l'Euphrate, proclamé-
rent khalife Soléïmân, fils de Hichàm. Merwàn prit en personne la direction des opérations contre les rebelles, atteignit Soléïmân à son camp de Kliofâf, près de Qinnesrin, et le défit complètement; tous les prisonniers qui ne se rendirent pas comme esclaves furent massacrés ; Soléïmân se sauva à Homs avec le reste de son armée, puis il s'enfuit à Koùfa laissant son frère Sa'id défendre Emèse, qui fut forcée de se rendre: la Syrie rentra sous la domination de Merwàn, qui en lit démanteler les forteresses principales. L'Orient était sans chef. Ïbn-Mo'âwiya, qui était un descendant de Dja'far Tavyàr, frère d'Ali, et pouvait être considéré comme appartenant à la famille du Prophète, se déclara prétendant à Koùfa; il eut, pour soutenir ses droits, lesZéïdites, Chi'ïtes partisans de Zéïd fils d'Mli Zéïn el-'Àbidin, et les affranchis, presque tous Iraniens d'origine. Ibn-'Ûmar, gouverneur de Hira, les défit en moharrem 127 (octobre 7&4 '• les Zéïdites se défendirent courageusement dans la citadelle et les rues de Koùfa, jusqu'à ce qu'ils obtinrent une capitulation honorable. Ibn-Mo'âwiya gagna la Perse, dont les habitants l'acclamèrent. D'un autre côté, la Mésopotamie échappait aux Oméyyades; les Khàridjites s'étaient réveillés, et sous le commandement de Dahhâk ben Uaïs s'en vinrent assiéger Koùfa, qui fut évacuée par ses chefs, puis ^Yàsit qui capitula en chawwàl 127 août 745;. Dahhâk adopta Koùfa comme capitale, mais il se rendit à Mossoul à la première nouvelle des entreprises de Merwàn, qui envoyait contre lui son fils 'Abdallah, lequel se laissa assiéger dans Nisibe. Merwàn, après avoir terminé le siège de Homs, dut venir en personne et défit les Khàridjites à la bataille de Kafar-Toùlà, vers la fin de L'an L28 environ septembre 7'|fi . L'année suivante, les derniers Khàridjites furent contraints de se disperser; Ibn-Mo'àwiva dut s'enfuir de Merv la Royale (Châhagân et périt misérablement; les Khàridjites du Hadramaut furent anéantis en 130. Merwàn II put se reposer tranquillement dans sa résidence de Harràn. Cependant les plus terribles événements se préparaient alors dans le Khorasan, grâce à Abou-Moslini et à la prédication abbasside.
Khalifes Oméyyades
Br wciii; DES Son \mi>[ s
Moawiya Ier, fils d'Abôu-Sofyân hou Harb iO -60 660 — 680 .
Vl/.îd Ier (60-64 = 680-683 .
Mo'âwiya II 04 = 683).
Branche des Merwanides
Merwan Ier, fils d'El-Hakam 64—65 = 684 — 6* 'Ard-el-Mélik 65 — 86 = 685 — 705).
VVélîd I"r 86-96 = 705-715 .
Soi iïiman (96-09 = 715-717 .
Omar II. fils d"Abd-el-'Aziz 99- lui - 717-72») . YézÎd II, fils d"Abd-el-Mélik loi -105= 720 — 724 HichÂm, fils d"Abd-el-Mélik L05- 125 = 72'. -7'.:'.. Wélî'd il, fils de Yézîd II L25-126 743- 7',', . VézÎd III, fils de VVélîd I" 126 7','. . Merwan il el-flimâr 127- 132 744 750 .
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