CHAPITRE XIX
LES EYYOUB1TES
Les Croisades. — La prise de Jérusalem par les Croisés (15 juillet 1099) avait jeté la consternation dans le monde musulman ; Tune des villes saintes de l’islamisme, qui avait été pendant quelque temps le point vers lequel le prophète s’était tourné pour la prière, était aux mains de ceux que le peuple considérait comme infidèles. Cette victoire couronnait une longue série de luttes qui, menées contre différents princes, n’avaient guère eu de retentissement en Orient. Le torrent d’hommes précipité sur l’Asie Mineure par l'éloquence enflammée du prédicateur populaire d’Amiens, Pierre l’Érmite, ancien soldat devenu moine et pèlerin du Terre-Sainte, avait eu des fortunes diverses. L’avant-garde, sous les ordres de Gauthier sans Avoir, avait été plus que décimée au passage des Balkans; au milieu des luttes continuelles qu’il eut, par sa faute, à soutenir entre Semlin et Nicli, et surtout sous les murs de cette dernière ville, où il périt en grande partie, le gros de l’armée, inspiré par l’ermite, se trouva bien diminué quand il put enfin se reposer sous les murs de Constantinople. D’autres rassemblements n’avaient pu parvenir aussi loin, comme la bande du moine Gottschalk, partie du Palalinat, qui avait mis la Hongrie à feu et à sang et fut détruite par une trahison des chefs hongrois, ou le ramassis de brigands réunis par Folkmar et le comte Emicon, qui signala sa marche par le
massacre des Juifs d’Allemagne et alla s’écraser sous les murs de Mosebourg.
Alexis Comnène s’empressa d’offrir aux Croisés des navires pour les conduire au delà du Bosphore, et ceux-ci s’en allèrent camper dans la région d’Isinid (Nicomédie), d’où ils essayèrent de traverser les montagnes pour aller attaquer Izink (Nicée), alors aux mains du sultan seldjouqide de Qonya, Qylydj-Arslan 1er, fils de Soléïman, mais ils tombèrent dans une embuscade, et périrent presque tous, y compris Gauthier sans Avoir.
Cependant des armées mieux organisées commençaient à se former en Europe. Le 15 août 109G, un corps composé de Lorrains, de Bavarois et de Saxons s’était mis en marche sous la direction de Godefroy de Bouillon, vassal de l’empereur d’Allemagne, qui avait vendu ses terres aux évêques de Liège et de Verdun. Godefroy, qui savait mener la guerre, maintint la discipline parmi ses soldats, et traversa la Hongrie et la Bulgarie en prenant soin de payer tout ce qui était nécessaire à son armée, après accord avec les souverains territoriaux; il n’y eut de difficultés sérieuses qu’au passage des Balkans, déjà couverts de neige.
Philippe Ier, roi de France, avait joint aux maigres forces qu’il pouvait réunir un gros contingent provenant de la Normandie et du Blaisois, et leur avait donné pour commandant son frère Hughes, comte de Vermandois. On traversa les Alpes pour aller s’embarquer à Bari ; le pape Urbain II était à Lucques et bénit les Croisés ; quand ceux-ci arrivèrent à Home, ils y trouvèrent les soldats du pape aux prises avec ceux de l’antipape Guibert de Ravenne. L’hiver était venu ; dans l’Adriatique, une tempête dispersa la flotte ; Hughes de Vermandois fit naufrage sur la côte de Durazzo, fut arrêté par les autorités grecques et conduit à Constantinople comme un véritable prisonnier.
Boémond, l’un des fils de Robert Guiscard, proclama la guerre sainte dans son camp sous les murs d’Amalfi, souleva l’enthousiasme de ses Normands et se vit contraindre par eux à devenir leur chef. Débarqué à Durazzo, il traversa toute la Roumélie pour aller rejoindre, dans la capitale de
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l’empire byzantin, les Croisés d’Allemagne que Godefroy venait d’y conduire.
Enfin Raymond, comte de Saint-Gilles et de Toulouse, apportait à l’armée son expérience des guerres avec les Musulmans, car il avait combattu les Arabes en Espagne, dans les longues luttes qui avaient popularisé le nom du Gid Campéador ; il aurait pu en être le général en chef, mais son orgueil et sa dureté lui tirent refuser la conduite de l’armée, confiée à Godefroy. Ses richesses considérables lui avaient permis de lever un corps de troupes énorme, qu’il avait rassemblé à Lyon et conduit, par la Lombardie et le Frioul, à travers les montagnes de l’Albanie; il ne put franchir celles-ci qu’en concluant, à Scutari, un arrangement avec le roi du pays.
Au printemps de 1097, les Croisés arrivèrent devant Nicée, dont Qylydj-Arslan avait réparé en hâte les fortifications romaines. Le prince Seldjouqide se tenait dans les montagnes voisines, et essaya de surprendre le camp des alliés, mais il fut battu. En lançant des barques sur le lac Ascanius, on interrompit le ravitaillement de la ville, qui se rendit à l’empereur de Constantinople, frustrant ainsi les Croisés des espérances de pillage que le succès de leurs attaques leur avait fait entrevoir.
De là> on se mit en marche pour traverser l’Asie Mineure, en remontant à distance le cours du Sangarius (Saqaria), non dans sa vallée profondément encaissée, mais en passant par les hauts plateaux de la région de Bilédjik. On atteignit ainsi Dorylée (Eski-Chéhir), où Qylydj-Arslan essaya encore une fois de surprendre les Croisés ; il tomba à l’improviste sur le corps commandé par Boémond, à la tête des Normands de France et d’Italie, qui allait être défait lorsqu’il fut sauvé par l’arrivée de Godefroy et de Raymond de Saint-Gilles. Les Turcs durent s’enfuir à travers des montagnes impraticables. Cette victoire ouvrait aux firancs 1 accès de 1 Asie Mineure, mais leur pérégrination y fut des plus pénibles, le Seldjouqide ayant pris soin de dévaster le pays devant eux, d’incendier les moissons sur pied, de couper les aibies fiui-
tiers et de piller les villes de
la Phrygie et de la Pisidie,
habitées principalement par des Grecs. C’était en juin, la chaleur devenait accablante, et la faim commença à se faire sentir, les villages qu’on rencontrait étant déserts. A Antiocliette (Yalovatch) seulement on put se ravitailler et se reposer ; on traversa comme une trombe la région de Qonya, et l’on descendit en Gilicie par les passes du Taurus ; c’est la route habituelle qu’ont suivie toutes les expéditions guerrières.
Tancrède s’empara de Tarsous, mais il en fut dépossédé par les roueries de Baudoin, frère puîné de Godefroy. Celui-ci ne tarda pas d’ailleurs, dans des visées d’ambition personnelle, à abandonner l’armée pour s’aller conquérir, en Mésopotamie, une principauté indépendante ; la capitale en fut Édesse, que le vieux Théodore, le prince qui y régnait, avait réussi à sauver de la domination des Turcs par le payement d’un tribut, et qui en fut bien mal récompensé par une sédition au milieu de laquelle il périt.
La traversée du Taurus, puis celle de l’Amanus avaient privé les Croisés de leurs chariots, de leurs bagages, même d’une partie de leurs armes ; c’est en piteux équipage qu’ils arrivèrent sous les murs d’Antioche et entrèrent en contact avec les pays arabes. La ville était défendue par le chef turc Yâghi-Siyân, qui harcela les assiégeants par d’incessantes escarmouches. L’hiver amena la disette dans le camp des Croisés ; le sang-froid et le courage de l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil, légat du Pape, empêchèrent seuls les Francs de se livrer au plus sombre désespoir. La défaite des troupes de Damas et d’Alep qui venaient au secours des défenseurs d’Antioche amena la prise de cette ville au bout de neuf mois de blocus; elle fut occupée par Boémond, un matin d’avril, à la suite de la trahison du défenseur de l’une des tours, Roùz-bih, d’origine persane, connu sous le surnom de Zerrâd « le fabricant de cottes de mailles », qui avait à se venger de Yâghi-Siyân. Celui-ci, pris d’une terreur subite, s’enfuit, puis éprouva une vive douleur de s’être ainsi comporté ; défaillant, il tomba de cheval, etfut abandonné à demi mort par ses compagnons; un bûcheron arménien lui coupa la tête et porta ce trophée aux nouveaux maîtres d’Antioche.
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A peine en possession de la ville, mais non de la citadelle, les Croisés y furent à leur tour assiégés par Ivour-boghà, prince de Mossoul, cà la tète de ses alliés de Syrie et de Mésopotamie, et complètement défaits dans une sortie qu’ils tentèrent. Les souffrances devinrent affreuses et de nombreux chrétiens désertèrent pour passer à l’islamisme. La découverte du fer de la lance qui avait percé le flanc de Jésus sur le Calvaire eut seule le don de ranimer les courages défaillants.
Débordant d’enthousiasme, les Francs marchèrent à l’ennemi, le 29 juin 1098 ; leur victoire fut facilitée par un vent violent qui poussa dans les yeux des Turcs la fumée de l’incendie qu’eux-mêmes avaient allumé dans les champs couverts d’herbes sèches. Le camp des Musulmans, largement approvisionné, offrit aux vainqueurs ce qui leur manquait le plus, des aliments abondants ; les défenseurs de la citadelle, découragés, capitulèrent.
La peste qui éclata dans la ville décida la reprise de la marche sur Jérusalem, but suprême delà grande entreprise. Ma'rrat-en-No'mân résista plusieurs semaines, mais enfin elle fut prise et tous ses habitants furent massacrés, car ils étaient musulmans. Quand on s’avança vers le sud, on trouva des secours efficaces auprès des populations chrétiennes de la montagne et de la plaine, qui apportèrent au camp leurs grains. et amenèrent leurs troupeaux. Pendant qu’on s’attardait au siège d’Archas ('Arqa), au pied du Liban, dans la Cœlé- Syrie, Boémond et Raymond enlevèrent les places du littoral, Lattaquié, Djébélé, Tortose (Antaradus). On abandonna 'Arqa qu’on ne pouvait prendre, après quatre mois, faute de machines de siège, et l’on partit enfin pour la cité sainte.
Renonçant à assiéger les places fortes, opération pour laquelle ils manquaient de tout le nécessaire, les Croisés les tournèrent en marchant droit devant eux, inaugurant ainsi une tactique qui fut plus tard celle des généraux de la Révolution française ; ils prirent la route de la côte après avoir évité Homs, et acceptèrent le rachat que l’émir de Tripoli offrit pour sauver sa capitale; ils passèrent sans s arrêter de\ant Beyrouth, Sidon, Tyr, Saint-Jean-d’Acre et Césarée. Arrivés là, il fallut que les Croisés quittassent la côte pour gagner,
par les vallées abruptes, le haut plateau que couronnent, à sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer, les murailles crénelées de Jérusalem.
La ville était alors au pouvoir des Fâtimites, qui y avaient un gouverneur, Iftikhâr-ed-daula, à la tète de troupes nombreuses et bien armées. Il y avait trois ans qu’ils l’avaient enlevée à Soqmân et II-Ghâzi, tous deux fils d’Ortoq; un corps de troupes commandé par El-Afdal, fils de Bedr-el-Djémâli, et bien muni de machines de guerre, s’en était emparé malgré la vive résistance des habitants (cha'bân 489 — août 1096). Les Croisés s’imaginèrent que sans mangonneaux et même sans échelles, ils pourraient s’emparer de murailles bien défendues; il leur fallut reculer sous l’efTet de l’huile bouillante et de la poix enflammée que l’on jetait du haut des remparts. La chaleur intolérable enlevait toute force aux soldats, qui, la nuit venue, ne trouvaient pas d’eau pour étancher leur soif. La situation de l’armée assiégeante allait devenir fort critique lorsqu’une flotte génoise apporta à Jaffa des provisions ainsi que des instruments de charpentier qui servirent à façonner les arbres trouvés dans la forêt de Naplouse et à en fabriquer les machines de guerre dont l’absence avait brisé le premier élan des assiégeants. La flotte génoise avait été brûlée par les Musulmans, mais son chargement avait pu être débarqué à temps, et fort à propos pour les Croisés.
Ceux-ci n’étaient plus qu’une vingtaine de mille ; dans l’assaut général tenté le jeudi 14 juillet 1099, après douze heures de combat, il fallut reconnaître que l’avantage restait aux défenseurs de la cité. On fut plus heureux le lendemain (22 cha'bân =r 15 juillet). Godefroy réussità jeter sur les remparts le pont-levis de la tour de bois qu’il commandait sur le front nord, et l’armée suivit l’exemple de son chef. La garnison égyptienne et les habitants de la ville furent massacrés jusqu’au dernier homme ; une petite troupe, réfugiée dans la Tour de David, obtint de pouvoir se retirer à Ascalon ; les savants, les ascètes, les pèlerins qui se trouvaient dans la mosquée el-Aqçâ périrent tous.
Une fois la conquête opérée, il fallut se préoccuper d’or-
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ganiser l’occupation du pays; la délivrance de Jérusalem avait coûté assez cher pour qu’on n’abandonnàt pas la cité sainte ; et comme celte ville, au sommet des montagnes, ne peut vivre sans la contrée d’alentour, on résolut d’y constituer un royaume franc. On proposa au comte de Flandre, qui avait éloquemment défendu ce projet au conseil des chefs, cè royaume à défendre contre les ennemis qui l’environnaient de toutes parts; il refusa, et Raymond de Toulouse, Tancrède, Robert de Normandie, en firent autant; il ne restait guère que Godefroy de Bouillon, qui par bonheur possédait les principales qualités qu’il fallait déployer dans des moments si difficiles; il fut élu, malgré l’opposition des Provençaux. En même temps le clergé, de son côté, élisait un patriarche dans la personne d’Arnould, chapelain du duc de Normandie, sans tenir le moindre compte des droits du patriarche grec Siméon, réfugié dans file de Chypre.
El-Afclal,le même ministre qui avait enlevé Jérusalem aux Ortoqides pour la donner aux Fâtimites, se mit à la tète d’une armée considérable qui se proposait de prendre une revanche de la victoire des Croisés, et à laquelle s’étaient joints des auxiliaires venus de l’Asie antérieure, les dissentiments qui existaient entre les Chi ites et les Sunnites s’étant apaisés en face du danger commun. Il s’avança jusqu’à Gaza; pour lui faire face, les Francs s’assemblèrent à Ramla et marchèrent droit à la mer; ils rejoignirent à Ascalon les Musulmans appuyés aux murailles de la forteresse. Ces derniers, qui croyaient les Croisés beaucoup plus nombreux qu’ils n’étaient en réalité, les laissèrent évoluer tranquillement, séparer le gros de l’armée des remparts qui devaient la soutenir, et se trouvèrent tout à coup enfoncés par les charges répétées de la cavalerie flamande, appuyée parles archers normands. Leduc de Normandie ayant réussi à s’emparer de l’étendard du ministre égyptien, 1 armée musulmane se débanda ; de nombreux soldats péril en t étouffés aux portes de la ville ou noyés en essayant de regagner la flotte ; el-Afdal put contempler le désastre du haut d’une des tours, puis il monta sur un de ses navires, et
HISTOIRE DES ARARES
donna l’ordre de mettre à la voile, abandonnant les débris de son année à une destruction complète.
La ville d’Àscalon ne se rendit pas, et les Croisés durent se contenter d’en tirer une forte contribution; les divisions des chefs entre eux, l’abandon de Raymond, comte de Toulouse, qui s’éloigna dès que Godefroy voulut l’empêcher de la prendre pour lui tout seul, empêchèrent le succès d’être complet. La même chose se passa devant Arsouf, qui résista vigoureusement, et où Raymond et Godefroy faillirent en venir aux mains, ce qui serait arrivé sans l’intervention de Tancrède et de Robert de Flandre. Godefroy rentra à Jérusalem, mais ce fut pour y apprendre le départ de toute la partie militaire de l’armée, à l’exception de trois cents chevaliers qui restaient avec Tancrède. La croisade était terminée, son but l'empli, les serments accomplis; les Croisés estimaient qu’il n’y avait plus rien à faire pour eux en Palestine, et ils s’en retournèrent en Europe, laissant presque sans défenseurs le nouveau royaume.
Au mois de dhou’l-qa'da 493 (septembre 1 100; , Boémond, marchant au secours du prince de Malatia, menacé par Gumuch-tékin, fils du Danichmend, rencontra celui-ci aux environs de la ville qu’il venait sauver, perdit la bataille et fut fait prisonnier; une tentative faite pour le délivrer échoua misérablement. De vaines attaques ne permirent pas aux Croisés de s’assurer de la ville de Djébélé, sur la côte de Syrie, qui s’était rendue indépendante sous l’autorité de son cadi, Ibn-Çolaïha. Ce personnage, dont le nom était Abou- Mohammed 'Obéïd- Allah ben Mançoûr, était le fils de l’ancien juge du temps de la domination byzantine, qui l’était resté sous la domination du prince de Tripoli, et céda en mourant sa magistrature à son fils; celui-ci, qui avait autant de goût pour l’art militaire que pour la jurisprudence, leva quelques troupes, se déclara indépendant, et pour marquer sa défection à l’endroit des Fàtimites, fit faire la prière au nom du Khalife'abbaside. Quand les Croisés arrivèrent dans le pays, il réussit, en faisant courir de faux bruits, à les éloi gner; à la troisième fois, il leur fit faire, par les chré liens de la ville, de fausses ouvertures de trahison, et quand
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les soldats se présentèrent au rendez-vous et montèrent à l’aide d’échelles de cordes dans la tour indiquée, il leur fit couper la tête les uns après les autres. Néanmoins, craignant sans doute de ne pouvoir tenir davantage, il partit pour Bagdad et rendit la ville à Tâdj-el-Moloôk Boiiri, fils de Toghtékin.
Le nouveau légat du pape, Daimbert, archevêque de Bise, devint patriarche et se fit attribuer la souveraineté du quartier qui entourait l’église de la Bésurrection, avec des droits éventuels à la possession de la ville entière en cas de décès de Godefroy sans héritier; de sorte que l’autorité du roi fut bien diminuée et rédui te à un rôle tout militaire. Aussi s’occupa-t-il de conquérir plusieurs forteresses, d’assurer la domination de la Galilée en y déléguant Tancrède, et de lui prêter le secours de ses troupes quand celui-ci fut assailli, sans succès, par une expédition partie de Damas. Désabusé, inquiet, Godefroy de Bouillon ne tarda pas à mourir.
Les chefs de l’armée repoussèrent tout d’abord les prétentions de l’archevêque Daimbertà la succession de Godefroy, et s’adressèrent à Baudoin, souverain d’Êdesse, qui, en accourant en hâte, faillit être pris dans les défilés du Liban par les troupes que commandait Douqâq, prince de Damas. Pendant quinze ans, Baudoin guerroya sans trêve, usant ses forces clans des luttes incessantes, dans des razzias continuelles, avec des chances diverses de succès, tantôt vainqueur et tantôt vaincu.
La petite ville de Saroùdj, en Mésopotamie, avait été occupée l’année même de la mort de Godefroy, après la défaite de Soqmân ; on s’empara également de Caïffa (Haïfa) et de Césarée de vive force, et d’Arsouf par capitulation. Raymond de Saint-Gilles, défait dans une rencontre avec Oylydj-Ars- | a n , s’en vengea sous les murs de fripoli en mettant en déroute les troupes de Homs et de Damas ; mais devant la résistance de la ville, il se contenta d’accepter une contribution de guerre qu’on lui ofirait et cl’aller mettre la main, non loin de là, sur la ville de Tortose (Anlaradus) en 495 (1102); puis il alla assiéger successivement Bien el-Akrâd
et IJoms.
Baudoin avait attaqué Saint-Jean-d’Acre ; l’incendie détruisit les machines de siège et la flotte ; on dut lever l’investissement de Beyrouth. El-Afdal ne cessait d’envoyer des troupes en Syrie, mais les succès étaient partagés. Djébéïl et Acre furent prises par les Croisés en 497 (1104), mais l’attaque de Harrân se termina par une déroute complète; Baudoin du Bourg, comte d’Edesse, fut fait prisonnier, son cheval s’étant embourbé au passage d’un gué, et ne fut mis en liberté qu’au bout de cinq ans, par Djaouli Saqaou. Au siège d’Artâh par Tancrède (cha'bân 498 = avril 1105), Ridwân, prince d’Alep, qui venait au secours de la place, vit ses troupes enfoncées par un retour offensif des Croisés après un simulacre de fuite, et sa défaite amena la prise delà ville. Apamée céda à la famine ; Tyr se racheta et Sidon se défendit (501 = 1108). Tripoli, qui avait résisté si longtemps, fut enfin prise (11 dhou’l-hidjdja 503 = 1er février 1 1 10y ; la flotte égyptienne qui devait la secourir avait été retenue par des vents contraires ; elle arriva huit jours trop tard. En rébi' II (fin novembre), Sigurd Ier, roi de Norvège, prit Sidon par capitulation. Les Francs subirent une défaite à Tibériade au début de l’an 507 (juillet 1113), où le roi Baudoin fut fait un instant prisonnier, mais ne fut pas reconnu. Il poussa jusqu’en Egypte et y prit la ville de Faramâ. C’est au retour de cette expédition qu’il tomba malade à El-'Arich et v mourut (1118).
La situation était mauvaise pour les Croisés. Le comté d’Ede sse était aux mains de Baudoin du Bourg, cousin du roi de Jérusalem, qui fut appelé à lui succéder. Il eut à se préoccuper tout d’abord de la situation d’Antioche, alors gouvernée par un chevalier nommé Roger, passionné pour la chasse aux faucons, qui fut surpris et complètement défait par Il-ghûzi, prince d’Alep (26 juin 1119). Baudoin du Bourg, loin de venir à bout de l’ennemi qui s’était levé ainsi au nord-est, fut vaincu à plusieurs reprises, surtout à cause de la mauvaise qualité de ses soldats, recrutés en grande partie dans le pays. Antioche n’avait qu’une faible garnison ; son patriarche prit des mesures énergiques pour la défendre par ses propres moyens, puisqu’elle ne pouvait plus espérer
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cle secours du dehors. A Édesse, Josselin de Courtenay avait remplacé Baudoin du Bourg; il ne put se défendre contre le successeur d’Il-ghâzi, l’Ortoqicle Balak ; il fut fait prisonnier et emmené à Kharpout, et la môme mésaventure arriva à Baudoin du Bourg accouru à son secours ; Josselin seul put s’échapper, à la faveur d’une ruse qui mit un parti de Francs en possession, pour quelques jours, de la citadelle.
A ces nouvelles, les Egyptiens entrèrent en Palestine et vinrent assiéger Jaffa; la ville fut délivrée par la victoire remportée par les Croisés près cl’Ascalon ; ces derniers s’emparèrent ensuite, par capitulation, de Tyr (23 djoumâda 518 = 9 juillet 1124), grâce à l’appoint d’un fort parti de Vénitiens, arrivés sur leurs galères, et par suite des tiraillements qui s’étaient produits entre les Fâtimites et Toghtékin, prince de Damas. Les habitants évacuèrent la ville et se dispersèrent dans la contrée ; ils prirent avec eux ce qu’ils pouvaient emporter; ils laissèrent le reste. On ne trouva dans la ville que les malades; les Francs n’inquiétèrent personne, et restèrent depuis lors en possession de la vieille cité phénicienne, pendant cent soixante-sept ans, jusqu’en 690 (1291).
On put négocier le rachat de Baudoin du Bourg, qui fut remis en liberté; il avait passé sept ans dans les prisons musulmanes. Pendant la route du retour, il fit une vaine tentative pour assiéger Alep, d’accorcl avec les Chi'ïtes, mais les citadins livrèrent leur ville à l’émir Borsoqî, lieutenant des Seldjouqides, et les Francs levèrent le siège; et quand il eut repris possession du royaume, il usa ses forces à de petites expéditions de pillage sans but sérieux, comme, par exemple, cette campagne de l’an 520 (1126) où l’on vit les Turcomans et les Francs s’enfuir successivement les uns devant les autres. Les Croisés avaient fait une démonstration contre Damas, où commandait Toghtékin, et étaient venus camper à Merdj-eç-Çoffar ; dans un combat (fin de dhou’lhidjdja = janvier 1127), Toghtékin tomba de cheval; ses soldats, le croyant mort, prirent la fuite : le prince remonta à cheval, et se trouvant seul, s’enfuit aussi. Les fantassins turcomans, voyant la cavalerie chrétienne courir à la poursuite
des fuyards, tombèrent sur la garde du camp et pillèrent celui-ci, où ils s’emparèrent entre autres d’une chapelle remplie d’objets de culte en métaux précieux. Quand la cavalerie des Croisés revint de la poursuite et trouva les bagages pillés et la garde massacrée, elle prit la fuite, saisie de terreur. La capture de la ville de Rafaniya, à l’ouest de Hama, compensa faiblement les pertes subies au cours de la campagne de Damas.
Les Ismaéliens, qu’on soupçonnait de vouloir livrer la ville aux Croisés, furent massacrés à Damas par la population (ramadan 523 = septembre 1129) ; à cette nouvelle, leur chef, Isma'ïl, qui tenait la forteresse de BAnyâs, la livra aux Francs ; ceux-ci marchèrent ensuite sur la capitale de la Syrie, oii commandait le fils de Toghtékin, Tàdj-el-moloùk Boûri ; mais ils se retirèrent dès qu’ils apprirent la défaite subie dans le Hauran par un corps expéditionnaire qu’ils y avaient envoyé pour y faire une razzia.
Quand Baudoin mourut (1131), on lui donna pour successeur Foulques d’Anjou, vieillard Agé de soixante ans, usé de corps et d’esprit, sous le règne de qui la discorde entre les princes chrétiens réduisit le royaume à un état d’anarchie complète. Par ambition, certains d’entre eux s’alliaient avec les Musulmans ; Josselin de Courtenay eut recours à leur aide pour combattre le fils de Boémond, venu d’Italie pour gouverner Antioche et qui fut tué en défendant sa principauté; la veuve de celui-ci, Alyse, voulut, épouser un chef musulman, projet qui fut entravé par Foulques, mais provoqua la révolte de Pons, comte de Tripoli ; Hughes, comte de Jaffa, qui avait toute la confiance du roi, obtint d’avoir la vie sauve et de pouvoir se rendre en Europe. Dans ce désordre, l’empereur grec Jean Coinnène fut le seul à profiler de ces discordes incessantes et reprit une partie des villes de la côte de l’Asie Mineure; il exigea que le prince d’Antioche se reconnût son vassal, et il envoya des troupes assiéger Chaïzar, dans la vallée de l’Oronte, ville enlevée aux chrétiens par les Musulmans d’Alep. Foulques, en mourant, ne laissait qu’un fils Agé de douze ans; la régence fut confiée à la reine Mélisende, malgré les torts qu’elle avait eus envers son mari.
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Ce n’étaient plus les memes Croisés qui avaient conquis la Terre-Sainte ; une nouvelle génération était née en Orient, et sous la double influence du climat et du milieu, elle était devenue pareille aux indigènes, meme pire qu’eux ; les témoignages précis de Jacques de Vitry et de Guillaume de Tyr ne permettent pas de douter qu’à des guerriers braves, naïfs, et quelque peu féroces, avaient succédé leurs fils pusillanimes, astucieux et amollis. Le royaume de Jérusalem aurait croulé très vite si de nouvelles créations n’étaient venu redonner quelque vigueur à un corps décomposé. En fondant l’ordre des Hospitaliers, Gérard de Provence s’était proposé de secourir les blessés pendant la bataille, les malades en temps de paix ; le succès de son entreprise la développa singulièrement ; il se bâtit de vastes constructions, les unes devant servir d’hôpital pour les malades, les autres destinées à l’habitation des chevaliers qui avaient suivi l’exemple de Gérard; ceux-ci vivaient dans la plus stricte pauvreté, et réservaient leurs soins aux infirmes; mais ils s’étaient aussi obligés à combattre à outrance les Musulmans, ce qui constitua un ordre de moines, non contemplatifs ni mendiants, mais militaires. On imitait ainsi l’institution du vibât chez les Arabes, ces couvents des frontières où les combattants étaient tenus par leur vœu d’être toujours prêts pour la guerre sainte.
L’exemple des Hospitaliers fut suivi par les Templiers, dont le but était de protéger les pèlerins et de contribuer a la défense de la Terre-Sainte ; on les nommait ainsi parce qu’ils s’étaient établis dans les environs du temple de Salomon, dont la mosquée T'Omar recouvrait les ruines. Au début, eux aussi pratiquaient couramment la charité et se faisaient remarquer par un dévouement absolu aux besoins de la communauté. Ges deux ordres religieux rendirent les plus grands services au maintien du royaume de Jérusalem.
A peine Baudoin III eut-il quatorze ans qu on 1 intronisa, tellement on était fatigué de la régence de Mélisende ; mais il était bien jeune pour soutenir un fardeau aussi pesant. Sa folle entreprise contre Boçrà échoua et aurait amené un terrible désastre si une saute de vent, en détournant de l’armée franque l’incendie des prairies desséchées allume
Histoire des arades
par l’adversaire, ne lui avait permis de rentrer en Palestine sans de trop grandes pertes.
Les Atabeks. — C’est du nord que devaient venir les plus grands dangers. A la fin du cinquième siècle de l’hégire (onzième de l’ère chrétienne), il s’était créé, dans l’Asie antérieure, un certain nombre de principautés dont les chefs, d’origine turque, portaient un titre emprunté à ce groupe de langues, celui d ’ata-bek. En turc-oriental, ata signifie « père » et bek ( beg ) « prince » ; ce nom avait été donné à des esclaves, affranchis ou non, chargés de remplir les fonctions de précepteur et d’éducateur des princes du sang; on comprend aisément que le jeune prince, élevé par Vatabek , conservait, quand il était arrivé à son tour au pouvoir, pour son vieux maître, une affection profonde et de chers souvenirs ; le précepteur était l’homme de confiance auquel on remettait le soin de traiter les affaires délicates et de résoudre les, difficultés épineuses; aussi ne tarda-t-il pas à exercer une influence prépondérante qui se traduisait par de hautes dignités et un pouvoir réel, h’atabek fut, à de certains moments, commandant des troupes ; chargé du gouvernement de certaines provinces, il s’y établit de manière à fonder lui aussi, des dynasties indépendantes de fait, moyennant la reconnaissance d’une vague suzeraineté.
Un Turc, Aq-Sonqor, « le faucon blanc », était gouverneur d’Alep et de plusieurs autres villes de Syrie vers cette époque, et en cette qualité, il avait reçu du Khalife 'abbaside le titre de qasim-ed-daula « copartageant de la dynastie ». Ce titre passa, en même temps que son pouvoir, à son fils Abou-Sa'id Zengi, revêtu du surnom honorifique d’Tmâded-din, et celui-ci fut le père de l’atabek Nour-ed-din Zengi, dont le nom propre était Mahmoûd, et qu’on appelait parfois Ibn-el-Qasim d’après le titre qu’avaient mérité son père et son grand-père.
Tmâd-ed-din Zengi, prince de Baçra, avait été appelé au gouvernement de Mossoul par la population de cette ville ; il y joignit bientôt Alep et se trouva par là en contact avec les principautés franques de Syrie ; il apportait aux Musulmans l’appui de forces toutes fraîches.
LES EYYOUjm’ES
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II s’empara de la forteresse d’Atliàrib, entre Alep et Antioche (524= 1130) ; ses troupes ravagèrent le territoire de Lattaquié (rédjeb 530 = avril 1136) ; un an après, celles de Damas agissaient de môme dans la région de Tripoli, pendant que Zengi enlevait les places de Ma'arra, de Kafr-tâb et de Ba'rin près de Hama, cette dernière par capitulation ; ce fut la prise la plus importante de toute la campagne, car cette place forte dominait le pays d’alentour.
Quand Josselin de Courtenay mourut, il fut remplacé par son fils, Josselin II, qui n’avait aucune qualité militaire et préférait passer, sous les ombrages fleuris de Turbessel (Tell-Bâchir), un temps exempt de préoccupations.
Les troupes n’étaient pas payées et les forteresses n’étaient
pas réparées. L année 540 (1145) fut marquée, par la conquête d’Edesse. Cette ville n’avait qu’une très petite garnison franque ; les négociants arméniens et chaldéens, qui formaient le fond de la population, s’armèrent et coururent aux remparts. Zengi parut devant. Édesse le 28 novembre 1145. Josselin Il avait demandé du secours à Jérusalem et à Antioche, niais on était beaucoup trop occupé pour pouvoir songer à une province aussi lointaine. Les mineurs creusèrent le sol au-dessous de deux tours des remparts, et mirent le feu aux boiseries qui soutenaient les galeries de mine; les tours s’écroulèrent, et pendant que la plus grande partie de la population accourait défendre la brèche, les soldats de Zengi escaladèrent les murailles laissées sans défenseurs (3 janvier 1146). La citadelle n’ayant pas ouvert ses portes, ceux qui voulurent s’y réfugier périrent étouffés contre les ais fermés. Surpris de la richesse de la cité, Zengi arrêta le massacre et fit mettre en liberté les habitants de la ville, auxquels on rendit leurs maisons. Saroùdj et les autres places que Josselin possédait à l’orient de l’Euphrate furent conquises ; El-Bîré, sur le fleuve même, résista seule aux entreprises de l’alabek, préoccupé de l’assassinat de son lieutenant Djaghar à Mosso ul ; cette place se rendit néanmoins au prince de Mârdin.
Zeligi fut assassiné par ses esclaves tandis qu il assiégeait le château de Dja'bar, le 5 rébb II 541 (14 septembre 1146).
Il avait passé toute sa chie (jui avait si sing
Croisés.
vie à tâcher de remédier à l’état d’aiiarulièrement facilité l’établissement des
Profitant de cet événement, Josselin 11 réussit à reprendre sa capitale, aidé par la faiblesse de la garnison laissée par Zengi, et par la complicité des habitants qui facilitèrent son escalade nocturne ; mais son succès fut de bien courte durée : quelques jours plus tard, il abandonnait, devant une attaque menée par Noùr-eddin Zengi, fils d’'Imàd, la ville qu’il venait de reprendre si audacieusement ; le reste de la population, qui tenta de s’enfuir, périt presque entier; la ville fut démantelée, la citadelle détruite.
Noùr-eddin naquit le dimanche 14 chawwâl 511 (10 février 1118), et Succéda à son père en 541 (1146). Pieux Musulman, il rêva de se consacrer à la guerre sainte ; il enleva aux
Francs Mar'aeh, Bânyâs et autres forteresses ; orthodoxe, il s’évertua à faire disparaître d’Alep les doctrines chi'ites que les Fâthnites y avaient implantées. II institua des wacjfs en faveur des malades, c’est-à-dire pour l’entretien des hôpitaux, et pour celui des maîtres de l’enseignement coranique ; en assignant des fiefs aux chefs des tribus bédouines, il les empêcha de mettre obstacle à la marche du pèlerinage; il donna l’ordre de compléter la construction du mur d’enceinte de Médine, et fit élever, sur les routes, des caravansérails fortifiés et des ponts. Son respect pour la coutume du Prophète était si grand qu’ayant appris un jour, par un prédicateur, que Mahomet portait son sabre en bandoulière, il rompit immédiatement avec l’usage qui s’était introduit dans l’armée, de l’attacher à la ceinture.
Noùr-eddin s’était empressé, à la mort de son père, d’occuper Alep. Dès que Boémond, prince d’Antioche, eut vent de l’assassinat de Zengi, il se mit en campagne immédiatement et lança deux expéditions, l’une dans la direction de Ilama, l’autre dans celle d’Alep ; les populations, sans défiance, furent razziées; Asad-eddin Chirkoùh, sorti en hâte de cette dernière ville, ne put rejoindre les Croisés, et dut se contenter, en taillant en pièces un détachement d’infanterie, de reprendre une grande partie du butin.
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En 543 (1148-1149), les Croisés, qui venaient de recevoir des renforts par mer, entreprirent d’attaquer Damas, el vinrent camper à El-Mizza, à peu de distance des murs. Ils s’emparèrent des canaux du Baradâ, se répandirent dans les jardins et abattirent les arbres pour former des palissades. Un renfort d’archers venus de la Béqâ' donna l’avantage aux Musulmans, qui firent une guerre de partisans, et fouillant tous les sentiers, tuaient tous les chrétiens qu’ils parvenaient à saisir. Les Croisés durent battre en retraite; poursuivis et harcelés, ils perdirent beaucoup de monde dans leur marche rétrograde. Mo'in-ecl-din Anàr, gendre de Nour-ed-din, avait, par sa constance et grâce aux renforts reçus, lassé l’attaque des envahisseurs; quand son beau-père arriva avec de nouvelles troupes, la lutte était finie.
Toutefois, la même année, Noûr-eddin, dans sa marche sur Apamée, fut surpris par Josselin II, prince d’Antioche; il dut s’enfuir après avoir perdu ses bagages, et rentrer a •Alep. 11 prit sa revanche l’année suivante, rencontra les Francs à Innib (Nepa de Guillaume de Tyr) el leur infligea une sanglante défaite (21 çafar 544 = 29 juin 1149). A la suite de cette victoire, il se porta sur Antioche dont la population, bien protégée par des ouvrages de défense, obtint une trêve, puis sur Apamée qui capitula. Pendant qu il s’était rendu devant Damas, dont les habitants, depuis quelque temps, avaient partie liée avec les Croisés, et qu il voulait réduire, il apprit qu’un corps de Turcomans venant d’Alep, et apostés par lui pour se venger d’une défaite, avait fail prisonnier Josselin III pendant une partie de chasse ; pour profiter de cet avantage, il remonta au nord, alla bloquer Azâz etlorça à se rendre cette ville admirablement défendue par la nature et par l’art (5 moharrem 545 = 4 mai 1150). Ce succès préluda à la bataille de Tell-Bàchir, ou la déroute des Francs amena la reddition de la citadelle de I ell-Khâlid. Un peu plus lard (546=1151) il se passa un événement fort simple dont les conséquences devaient être incalculables : Galàh-ed-din 5 ousoul (Saladin) quitta son père, Nedjm-ed-din Evyoùb, alors gouverneur de BaTbekk, pour aller prendre du service à Alep, auprès de son oncle Asad-cddin Chîrkoùh ; et ce dernier le
présenta à Noûr-eddin, qui l’embrassa et lui octroya un magnifique fiéf.
Le prince d’Alep poursuivit ses succès, s’empara d’Antartoùs, pendant que de leur côté les Croisés occupaient Ascalon (548= 1 153) qui devait rester trente-quatre ans entre leurs mains. La présence d’une flotte égyptienne n’empêclia pas les Francs d’emporter d’assaut les remparts de la ville, qui se rendit.
Noùr-eddin aurait bien voulu tenter de la leur enlever, mais Damas lui barrait la route ; F ancienne capitale de la Syrie, aux mains d’un descendant de Togh-tékin, était sous la dépendance effective des Croisés, qui n’attendaient que le moment de s’y installer à demeure ; Noûr-eddin résolut de la conquérir, et pour cela, par d’habiles et peu scrupuleuses négociations, il éloigna successivement du prince tous ses chefs militaires ; ensuite il lui fut facile de prendre la ville et de devancer ainsi l’arrivée des auxiliaires francs, qui se produisit trop tard (549= 1154). Tell-Bâchir se rendit ; une trêve sauva la forteresse de Hârirn, près d’Antioche ; Chaïzar, sur l’Oronte, s’écroula pendant le terrible tremblement de terre qui ruina les villes de Syrie (rédjeb 552 = août 1157), et les Banou-Monqidh y périrent tous, à l’exception d’Ousâma, qui vivait retiré à Damas ; Noùr-eddin profita de celte occasion pour occuper cette place forte, et la rebâtit, à cause de son importance stratégique.
En 558 (1163), Noûr-eddin perdit la bataille d’El-Boqaï'a, sous les murs du château de Hiçn-el-Akrâd, dont il voulait s’emparer pour aller attaquer Tripoli. En plein midi, les Croisés fondirent sur le camp des Musulmans ; l’attaque fut si brusque que l’atabek enfourcha son cheval alors qu’il était encore entravé; un Kurde se dévoua, coupa les entraves et fut tué sur place; une seconde de plus, l’atabek était pris.
Cliâwar ben Modjir-ed-din était le ministre du dernier Khalife fàtimite el-'Adid ; ce poste, qu’il avait obtenu par la violence, lui fut enlevé par le même procédé; Dirghâm, fils de Sasvâd, se révolta contre lui à la tête de forces considérables et le contraignit à se réfugier auprès de Noûr-ed-din. Le prince d’Alep le traita généreusement ; en reconnaissance,
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Châwar lui proposa, s’il lui fournissait les troupes nécessaires pour le rétablir dans ses fonctions, de le reconnaître comme son maître. Noûr-eddin hésita beaucoup à accepter ; il se trouvait partagé entre le désir d’augmenter sa puissance et de pouvoir mettre ainsi en ligne des forces plus considérables pour combattre les Croisés, et la crainte d’étendre davantage sa ligne de bataille et de prêter le flanc aux entreprises des Francs, qui tenaient les routes de l’Égypte. 11 chaigea Asad-ed-dm Chirkoüh de commander un corps expéditionnaire tandis que lui-même détournait l’attention des Croisés par une démonstration sur leurs frontières ; Asaded-din arriva sans encombre en Égypte et rétablit Châwar dans ses fonctions (559=: 1164). Pendant ce temps, Noûr-eddin remportait sur les Croisés la victoire de H â ri ni où il faisait prisonniers le prince d’Antioche et le comte de Tripoli. Boémond se racheta pour une grosse somme d’argent qui servit à alimenter la caisse de la guerre sainte.
Bânyâs (Panéas, Césarée de Philippe) fut assiégée et prise en 559 (1164) ; les Croisés la possédaient depuis seize ans. Le siège fut poussé vigoureusement, et le frère de Patabek y perdit un œil, à la suite d’un coup de flèche. Les secours arrivèrent trop tard pour sauver la place.
Châwar, rétabli en Egypte, s’était bien vite aperçu que Chirkoüh convoitait le pays pour son maître; pour parer à ce danger, . il entra en correspondance avec les Croisés et leur offrit de venir s’établir à demeure dans le pays. Noûreddin fut fort effrayé du danger que pouvait présenter, pour le succès des armées musulmanes, une Égypte aux mains des Croisés; il équipa une troupe dont il confia le commandement à Chirkoüh, en contraignant Çalâh-ed-din à accompagner son oncle, malgré sa répugnance pour cette campagne.
En effet, Chirkoüh n’avait pas perdu de vue la possibilité de se rendre maître de l’Égypte. Il s’assura l’appui du khalife a bbasside en lui montrant le grand service c[u’il pouvait rendre à l’islamisme orthodoxe en chassant les khalifes fâtimites ; et il tourna les positions des Croisés qui se disposaient à lui fermer les voies d’accès, en passant, au delà du Jourdain, dans le pays qui sépare le désert de Syrie de la Pales-
tine (rébî' I 562= janvier 1 1 07) ; mais les Francs, qui n’avaient pu le rejoindre, avaient gagné les bords de la Méditerranée par la route de Gaza, et de là étaient entrés en Égypte, avaient renouvelé les traités conclus avec les Fàtimites, et s’étaient fait remettre des sommes considérables à titre d’avance.
Chîrkoûli n’osa pas attaquer le Caire; il passa le Nil et vint s’installer nuitamment à Gizè, au pied des Pyramides. Pour l’atteindre dans son camp, Amaury essaya de construire un pont de bateaux, mais le Kurde détruisait cet ouvrage à mesure qu’on l’exécutait, de sorte qu’on resta en présence cinquante jours sans rien faire. Chîrkoùh lança des expéditions le long de la rive ouest du Nil, mais il fut bientôt entravé par les Croisés qui venaient de traverser le fleuve à la pointe du Delta ; le Kurde partit pour la Haute- Égypte et s’installa avec deux mille cavaliers dans le défilé de Bâbéïn les deux portes) où il attendit de pied ferme les assaillants qui, malgré leurs forces supérieures et après un combat d’un jour entier, furent finalement défaits par un mouvement tournant. Cela livra l’Égypte et Alexandrie au chef Kurde, mais d’une manière fort précaire et pour peu de temps, car les Croisés recevaient incessamment des renforts de Syrie, et Chîrkoùh, sentant qu’il ne pouvait plus tenir devant leur coalition avec les Egyptiens, consentit par traité à évacuer le pays.
Les Croisés n’avaient, aux termes du même traité, quitté le Caire qu’à la condition qu’il y resterait une garnison franque, et cette garnison n’eut pas de cesse qu’elle n’eût fait, malgré les traités, revenir Amaury de Palestine ; celuici rompit incontinent tous les arrangements, prit Belbéïs au bout de trois jours de siège et en massacra les habitants.
Que devait faire Châwar en présence de cette rupture imprévue ? Après quelque indécision, il s’adressa à l’atabek Noùr-eddîn, qui lui envoya de nouveau Chîrkoùh. Amaury était devant le Caire ; les Égyptiens, pour mieux assurer la défense de leur capitale, venaient d’incendier Fèstât, qui brûla pendant cinquante-quatre jours. On négocia et Amaury accepta, mais à contre-cœur et pour éviter la conquête du
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pays par Nour-eddîn, de retourner en Syrie moyennant des sommes considérables dont il fut payé un acompte sur le champ; il se retira avant l’arrivée des troupes de Syrie, qu’il rencontra néanmoins à son retour, toujours à Belbéïs; cette aventure ne tourna pas à son avantage.
Chîrkouh entra au Caire avec le prestige de la victoire remportée sur Amaury (7 rabî' II 564—8 janvier 1169). Le khalife fàtimite comptait sur lui pour le débarrasser de la tyrannie du ministre tout-puissant Chàwar ; Chîrkouh le fit arrêter par Çalâh-eddîn au milieu d une visite qu’il faisait en cérémonie au camp des Syriens, entouré d’un nombreux cortège. Le khalife, heureux du succès de ce coup hardi, ordonna de mettre à mort le ministre qui l’avait tenu si longtemps dans sa dépendance, et la populace pilla son palais.
Ce fut naturellement Chîrkouh qui le remplaça et fut revêtu des fonctions de commandant suprême de l’armée (émir el-goyoùch) avec le titre d’el-Mélik el-Mançour ; mais au bout de deux mois et cinq jours, il tomba malade et mourut subitement (22 djoumâda II = 22 mars), d’une suffocation amenée par de fréquentes indigestions.
Çalâh-eddîn; — Les chefs des troupes syriennes auraient tous voulu être choisis par le khalife pour succéder à Ghîrkoûh; celui-ci alla chercher le plus jeune d’entre eux, le propre neveu du défunt, Yoùsouf Çalâh-eddîn, peut-être parce qu’il le crut le plus intelligent, ou parce que le moins grand nombre de ses partisans lui donnait moins d’omb rage, pour remplacer le ministre ; et bien que les autres chefs militaires marquassent du mécontentement qu’il en fût ainsi, Çalâh-eddîn, revêtu du titre d’el-Mélik en-Nâçir, sut habilement mettre de son côté et ramener les dissidents ; il devint bien vite un maître aussi absolu de l’Égypte que l’avaient été ses prédécesseurs.
Les Croisés étaient loin d’être satisfaits de la tournure qu’avaient prise les affaires d’Égypte ; le succès de la campagne de Chîrkouh rendait en réalité l’atabek Noùr-eddin maître de ce pays; le khalife fàtimite n’étant qu’un jouet entre les mains de son ministre, général au service de l’atabek, celui-ci tenait de tous les côtés le royaume de Jérusalem,
menacé de se voir bloqué de partout. On convoqua un grand conseil qui décida d’envoyer demander des secours aux rois de France, d’Angleterre et de Sicile, par deux ambassadeurs, Frédéric, archevêque de Tyr et Jean, évêque de Saint- Jean-d’Acre. Ceux-ci n’obtinrent guère que le secours de l’empereur de Constantinople ; il envoya une flotte complètement équipée de cent cinquante galères qui trouva les (boisés, partis d’Ascalon, déjà établis à Faramâ, sur une branche du Delta ; la flotte les aida à traverser le fleuve, et le camp chrétien fut établi devant Damiette (çafar 565 = novembre 1169), dont il fallut faire le siège, rendu d’autant plus difficile que le Nil, étant barré par une forte chaîne, ne pouvait être remonté par les galères byzantines, et que la ville était en communication constante avec l’intérieur du pays. La famine et les intempéries entravèrent les travaux des assiégeants; un brûlot ayant incendié la flotte et détruit le reste des provisions, il fallut retourner en Palestine ; on ne fut pas inquiété pendant la retraite parce qu’on s’était assuré le concours de quelques émirs égyptiens. Quand Çalâheddîn arriva à Damiette, les chrétiens avaient déjà quitté l’Egypte : il ne trouva plus d’ennemis à combattre.
L’année suivante, il poussa une pointe en Palestine, défit à moitié chemin entre Gaza et Ascalon les troupes amenées en hâte par le roi de Jérusalem pour débloquer le château de Dâroûm, et à la suite de ce succès occupa Gaza, où il laissa une garnison musulmane.
Ce fut à son retour au Caire qu’il reçut de Noùr-eddin Zengî l’ordre de substituer le nom du khalife abbassideà celui du khalife fâtirnite dans la prière publique du vendredi, c’està-dire en réalité de proclamer la déchéance d’un ordre de choses qui régnait depuis bien longtemps déjà. Çalàh-eddin hésita, car on ne savait comment l’opinion publique se comporterait en présence d'un changement aussi brusque, mais des ordres formels de l’atabek l’obligèrent à obéir; il réunit un conseil des chefs militaires, dont les uns trouvèrent l’entreprise trop hardie, et dont les autres promirent de la seconder; un chef persan, Emir'Alam, se chargea de lancer l’entreprise, et le premier vendredi du mois de moharrem
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5b7 (10 septembre 1171), il monta en chaire dans la mosquée cathédrale avant que le khatîb eut prononcé le prône et y proclama le nom du sultan abbasside : c’était une révolution, qui fut, contrairement aux appréhensions, accueillie par la population avec 1 indifférence la plus complète. Le khalife fât imite n en sut même rien ; il était malade et renfermé dans une chambre du palais ; personne ne l’instruisit du changement survenu, ni de sa déposition ; d’ailleurs il ne tarda pas à mourir. La dynastie des Fàtimites avait régné en Egypte deux cent sept ans.
Cependant les chi ites n’étaient pas sans appui ; revenus du premier mouvement de surprise, les partisans des Fàtimites s’organisèrent en sociétés secrètes et choisirent pour succéder au khalife défunt le savant 'Omâra du Yémen ; mais celui-ci sentit que la situation de Çalâh-eddin était trop forte pour pouvoir être attaquée, et il renonça volontairement au dangereux honneur auquel on l’avait appelé.
Pour contrebattrc une prédication qui avait joui pendant deux sièclesde l’appui de toutes lesforces gouvernementales, Çalâh-eddin résolut d’employer le même système, celui des missions à l’intérieur, pour vulgariser les doctrines sunnites ; il bâtit, pour le rite chafé'ïte, un collège autour du tombeau de l’imam Châfé'i au Vieux-Caire, et il fît venir des derviches mystiques pour lesquels il installa un hhânqâh ou couvent.
L’Atabek Noùr-eddîn n’était pas sans appréhension au sujet de l’établissement de Çalâh-eddin en Egypte, et il lui prêtait, non sans motifs, le projet de se rendre indépendant. En vue de s’en convaincre, il saisit l’occasion du siège de Karak, qu’il voulait reprendre aux Croisés, pour y convoquer son lieutenant avec un corps de troupes : celui-ci se mit bien en marche, mais arrivé à moitié chemin, sous le prétexte de troubles qui nécessitaient sa présence, il retourna sur ses pas en prévenant par courrier son suzerain de son absence. Celui-ci comprit le véritable motif de l’action de Çalâh-eddin; il le menaça d’aller lui-même en Egypte le déposer ; poui répondre à celte menace, Çalâh-eddin convoqua un conseil où son père Nedjm-eddîn Eyyoùb, prenant la parole, prononça
un discours loyaliste, puis attirant son fils à part, lui fit comprendre l’imprudence qu’il y avait à publier ainsi ses projets d’indépendance sans être sur de la fidélité fort douteuse des chefs turcs qui l'entouraient; aussi Çalâh-ecldin, cédant à ces conseils judicieux, remit à plus tard l’explosion de ses idées. La mort de Noûr-eddîn à Damas (8 ramadan 569 = 12 avril 1174), au moment où il terminait ses préparatifs à la fois contre les Croisés et contre son lieutenant, vint délivrer celui-ci des appréhensions qu’on lui avait fait concevoir ; il laissait un empire considérable, comprenant la Syrie, la Mésopotamie, le Yémen, entre les mains d’un enfant de seize ans, son fils el-Mélik eç-Çâlih Ismâîl. Ce fut le signal delà désorganisation; sans se mettre en révolte ouverte, les Emirs restèrent en possession des villes qu’ils tenaient et se contentèrent de rompre les faibles liens de vasselage qui les reliaient à la puissance suzeraine : c’est le moment que Çalâh-eddin choisit habilement pour aller présenter ses hommages au jeune el-Mélik eç-Çâlih et reconquérir les places de Syrie qui avaient échappé à celui-ci, Damas, Iloms, Hama, Ba albekk et Edesse ; seulement, une fois en possession de ces places, il les gardait pour luimême au lieu de les rendre au jeune souverain, dépouillé ainsi de toute possession réelle. Alors el-Mélik eç-Çâlih se tourna résolument vers Séïf-edd-m Ilghâzî, prince de Mossoul. qui réunit ses troupes aux siennes ; mais les armées réunies furent battues complètement près de Hama (19 ramadan 570 = 13 avril 1175), ce qui mettait x\lep à la disposition de Çalâh-eddin, qui y fit proclamer son nom au prône solennel du vendredi : il était dès lors maître non seulement de l’Egypte, mais de la Syrie ; il n’y avait plus qu’à faire reconnaître ce titre par la chancellerie du khalifat de Bagdad, ce qui n'était qu’une simple formalité quand les cadeaux envoyés étaient suffisamment abondants. La conquête de la Syrie. mettait Çalâh-eddin en contact direct avec les Croisés : ce fut alors sans doute qu’il donna sa forme définitive au projet de les chasser entièrement de la Palestine, qui l’avait hanté toute sa vie.
Pendant son absence, il avait confié l’administration de
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l’Égypte à un eunuque nubien, Béhâ-eddîn el-Asad i, qui fit réparer les digues négligées pendant l’insécurité des dernières années des Fâtimites ; il construisit des roules et des ponts dont les matériaux furent fournis par les petites pyramides, et enfin il proposa d’élever, sur un contrefort du mont Moqattam, la citadelledii Caire, encore existante aujourd’hui. (Qal'at-el-Djebel, forteresse de la montagne), sur l’emplacement du Qaçr-el-hawâ (pavillon du bon air des Toulounides. En même temps, il entourait le Caire d’une muraille. C’est lui que le peuple a surnommé Qara-Qoùch.
Devant Ramla (1er djoumâda II 573 = 26 novembre 1177), Çalâh-eddin, embarrassé par les bagages au passage de la rivière, et n’ayant plus sous la main ses troupes disséminées dans les villages des environs qu elles pillaient, fut battu par une attaque en massé des Croisés, malgré les prodiges de valeur de son neveu Taqi-eddîn. Le général lui-mème fut pris à partie par trois chevaliers (pii coururent sur lui, lalance en arrêt; il fut sauvé par trois braves de son armée qui prévinrent leur choc. La nuit étant arrivée, il fallut, pour rega¬
gner la frontière d’Egypte, s’engager dans les sables, sans eau, sans guide, sans vivres ni fourrage. Heureusement, le cadi El-Fâdil s’était fait accompagner par des Arabes de la tribu de Kinàna, qui éclairèrent la route du retour et sauvèrent une partie de l’armée musulmane.
Les Croisés auraient pu profiter de cet avantage ; ils n en firent rien; deux mois après, des forces considérables en\ahissaient à nouveau la Syrie. Le roi de Jérusalem, Laudoin IV, assailli dans une rencontre, fut sauvé par le dévouement de Honfroy qui périt, le corps percé de flèches. Eue razzia aux environs de Bânyâs donna un grand nombre de prisonniers de marque (2 moharrem 575 = 9 juin 1179). Le château de Béït el-Ahzân, bâti par les Francs pour défendre le gué du Jourdain qui menait à Çafed, lut pris et démoli. La présence aux environs de Karak, d’ Izz-eddin Ferroukhchâh, autre neveu de Çalâh-eddin, empêcha Renaud de Châtillon de donner suite à son projet d’expédition contre la ville de Téïmâ, en pleine Arabie.
Le 5 moharrem 578 (11 mai 1182), Çalâh-eddin quittait
l’Egypte, qu’il ne devait plus revoir, pour se rendre en Syrie, en contournant par l est les possessions franques, en évitant Karak par la route de Wâdi-Moùsa et en continuant par Bocrà jusqu’à Damas.
'Izz-eddin, prince de Mossoul, avait fait alliance avec les Croisés pour combattre Çalâh-eddîn; celui-ci reprit vite les villes de la haute Syrie qui lui avaient été enlevées, il y adjoignit la plupart des places de la Mésopotamie et vint mettre le siège devant Mossoul qu’il aurait probablement reprise si , atteint d’une dangereuse maladie, il n’avait été obligé de se retirer à Hama ; mais Izz-eddîn lui fit proposer la paix en le reconnaissant comme suzerain et en s’obligeant à lui fournir des troupes.
A partir de ce moment Çalâh-eddîn tourna toutes ses forces du côté des établissements francs de la Terre-Sainte. En 583 (1186), il enleva successivement aux Croisés Tibériade, Césarée, Caïffa, Jaffa, Sidon, Beyrouth, Saint-Jean-d’Acre, après avoir remporté une victoire décisive à Hittîn près de Tibériade, le samedi 2/i rébî' II (k juillet) ; Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, et les grands-maîtres des Templiers et des Hospitaliers furent faits prisonniers. C’étaitla fin du royaume des Croisés : Çalâh-eddîn marcha sur Jérusalem, qui capitula après quatorze jours d’une vigoureuse résistance.
Les habitants durent se racheter, chaque homme moyennant dix dinars ; les femmes furent taxées à cinq dinars par tète et les enfants à deux ; ceux qui ne purent payer devinrent esclaves. Les chrétiens étaient restés maîtres de la ville sainte pendant quatre-vingt-huit ans ; Çalàh-eddin y entra le vendredi 27 rédjeb 583 (2 octobre 1187), anniversaire de la nuit du Mi'radj.
Toute la Palestine tomba entre ses mains, sauf Tyr (Çoûr qu’il attaqua en vain, et Saint-Jean-d’Acre reprise par les chrétiens. On conclut une trêve et l’on s’occupa du mariage du frère de Çalâh-eddîn, el-Mélik el-'Adil Séïf-eddin (Safadin), avec la sœur de Richard, roi d’Angleterre ; tout était arrêté et entendu lorsque les évêques refusèrent leur consentement à ce mariage d’une chrétienne avec un musulman, contraire aux canons de l’Eglise. Il aurait fallu que
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Séïf-eddin se fit baptiser; tout accord fut rompu et la lutte reprit, mais pour peu de temps, car Çalâh-eddin, à peine âgé de cinquante-sept ans, mourut à Damas le vendredi 27 çafar 58g ! 4 mars 1193). Il ne laissait dans son trésor particulier que quarante-sept dirhems d’argent ; tout le reste était passé aux frais de la guerre. Il fallut que sa sœur, Sittat-ech- Châm, distribuât de ses propres deniers les aumônes d’usage à l’occasion des funérailles.
L’Etat fondé par Çalâh-eddin disparut avec lui et se morcela en une infinité de petites principautés; car il n’avait pas laissé moins de seize enfants mâles, plus une fille qui épousa le fils de Séïf-eddin, el-Mélik el-Kâmil, son cousin, et il fallait satisfaire tous les appétits. Toutefois, les conquêtes de Çalâh-eddin restèrent groupés dans trois principales divisions : l’Egypte avec Tmâd-eddîn 'Othmân (El-Mélik el- 'Azîz), la Palestine et la Syrie moyenne et centrale (Damas et Boçrà) avec Nour-eddin 'Ali (el-Mélik el-Afdal), la Syrie septentrionale avec Ghiyâlh-eddin Ilghâzî (el-Mélik ezh-Zhâhir). Les autres princes conservèrent, à titre de souverains, les territoires qu’ils avaient reçus en apanage, mais iis reconnurent la suzeraineté de l’un de ces trois fils du conquérant ; c’est ainsi qu’à Karak et Chaubak, se trouve établi Séïf-eddin Abou-Bekr (el-Mélik el-'Adil), frère de Çalâh-eddin; à Hama, Salamiyya et Ma'arra, un petit-neveu du même, Nâçir-eddîn Mohammed (el-Mélik el-Mançoûr), fils de Taqîeddîn 'Omar ; à Ba'albekk, Behrâm-Châh (el-Mélik el-Amdjad), également petit-neveu ; à Edesse, Chîrkoûh (el-Mélik el-Modjâhid), petit-fils de l’oncle de Çalâh-eddin. Le Yémen restait aux mains de Toghtékîn (el-Mélik el-Mo'izz) qui avait succédé à son frère Chems-ed-daula roûrân-Châh, fils de Çalâh-eddin, déjà maître de ce pays depuis 569 (1173).
Les compétitions des divers membres de la famille des Eyyoubites ruinèrent bien vite des contrées qui auraient gagné à être maintenues sous une seule direction. Dès 592 (1196), el-Mélik el-'Adil Abou-Bekr s’entendit avec son neveu d’Égypte, el-Mélik el-'Azîz 'Othmân, poitr enlever Damas à el-Mélik el-Afdal : celui-ci, devant cette coalition, n’eut d’autre ressource que de s’enfuir auprès du khalife abbasside
en-Nâçir, qui ne le secourut point. El-Mélik el-'Azîz ne jouit pas longtemps d’une victoire qui ne lui avait coûté que la cession de Jérusalem en faveur de son allié; il mourut à vingt-sept ans (21 moharrem 595 = 22 novembre 1198), après avoir vainement essayé de démolir la troisième des grandes pyramides et avoir rétabli les règlements de police institués par el-Hâkim pour interdire les promenades sur l’eau pendant la nuit à l’occasion de la grande crue du Nil. Le fils qu’il laissait avait à peine huit ans ; il fallait un tuteur à Nâcir-eddin Mohammed (el-Mélik el-Mançoûr) ; un parti puissant appela le sultan détrôné de Damas, el-Mélik el- Afdal, qui se déclara atabek (tuteur) de son neveu, mais, sans tarder, el-Mélik el- Adil entra en Egypte pour réclamer cette charge, assiégea Y atabek dans son palais du Caire et le contraignit à s’enfuir: puis, maître de la situation, il ne tarda pas à déposer le neveu qu’il était venu protéger, et il devint par ce coup d’Etat maître de l’Egypte comme de la Syrie (chawwâl 596 —juillet-août 1200). Les autres princes de la famille, y compris el-Mélik ezh-Zhâhir d’Alep, reconnurent sa suzeraineté ; ainsi se trouvait reconstitué, sous une seule main, le royaume de Çalâh-eddin.
Les discussions qui partageaient en fractions hostiles les membres de la famille d’Eyyoîib avaient paru aux Croisés un moment favorable pour reprendre l’avantage ; la cinquième croisade, prêchée par le pape Innocent III en 1198 et la sixième, dont l’initiative était due au même, en 1213, allaient jeter sur les rivages de l’Egypte et de la Syrie des foules de nouveaux combattants. Mais l’activité d’el-Mélik el-'Adil et la réunion des principautés éparses sous sa direction devaient lui permettre de faire face à tous les dangers. Les Croisés débarquèrent dans le Delta, et pénétrèrent jusqu’à Foua, sur la branche de Rosette, dont ils massacrèrent les habitants; le sultan n’était pas encore en mesure de les repousser par la force; il acheta leur retraite par la cession de Jaffa 601- 1204) et des moitiés indivises de Lydda et de Ramla, alors partagées entre les Musulmans et les chrétiens. Les combattants de la sixième croisade débarquèrent surtout à Saint- Jean-d’Acre et repoussèrent de Naplouse, en la coupant de