CHAPITRE XXV
LES PETITS ÉTATS MUSULMANS D’ESPAGNE
C’en était fait de l’unité de l’Espagne ; divisée en petits Etats comme la Perse à l’époque des Arsacides (ce qui a fait employer, par les historiens arabes, la même expression de Moloûk et-tawâïf , en espagnol, reyes de tciifas , pour désigner cet état d’éparpillement), elle devait bientôt se trouver sans force en présence des provinces chrétiennes qui allaient dorénavant poursuivre leur affranchissement. Cette situation avait déjà commencé à se produire sous les Oméyyades ; les provinces qui n’étaient plus que vassales d’un pouvoir suzerain, devinrent indépendantes, de fait et de droit, à la chute définitive de ce pouvoir.
La dynastie des Toudjibites à Sàragosse et celle de leurs vassaux, les Banou-Hoiid à Lérida, étaient d’origine arabe ; les Slaves Modjâhid et Khéïrân régnaient à Dénia, à Alméria et aux Baléares; les Hammoûdites de Malaga, qui avaient pris le titre de Khalifes, étaient Berbères et avaient pour vassaux les Zîrides de Grenade. A côté de ces Etats, on peut citer Valence, dont les chefs slaves se succédaient rapidement les uns aux autres; la province de Sakhla, dont la capitale s’appelle encore aujourd’hui Albarracin, proprement Santa-Maria d’Ibn-Rasîn, car elle était gouvernée par les Banou-Rasîn, de race berbère ; les Banou-Oâsim, arabes, dominaient à Apruente ; des principautés isolées s’étaient créées à Arcos-Xérès, Ronda, Moron, Carmona, Huelva, Niebla, Algarve; les Banou-Aftas, d’origine berbère, s’étaient
inslallés à Badajoz ; Tolède était dominée par Ya'icli ben Mohammed, et nous avons vu que des pouvoirs oligarchiques régissaient Cordoue et Séville.
Saragosse avait eu une existence tranquille et florissante sous la domination des Toudjibites; cette situation prit fin avec l’assassinat du dernier de ces princes, Moundhir II, en /|30 (1039); l’anarchie qui en résulta amena les habitants à se soumettre aux Banou-Houd de Lérida, qui y régnèrent jusqu’en 503 = 1110. A Valence, un petit-fils du tout-puissant ministre Almanzor, Abd-el-'Aziz, s’était créé une principauté. Alméria, gouvernée par des soldats slaves, fut disputée entre 'Abd-el-'Azîz et Moudjâhid, qui, établi à Dénia, avait conquis les Baléares et la Sardaigne, et dont les navires étaient maîtres de tout le golfe du Lion. Grenade avait longtemps été étouffée par la présence d’Elvira, sa voisine, capitale de la province ; elle se développa quand le Zîride Sâwi s’y établit comme lieutenant des Oméyyades, avant que, fatigué et épuisé, il ne s’en allât mourir en Afrique, à Kairouan, à la cour de son arrière-petit-neveu Mo'izz, laissant en Andalousie un fils incapable qui mécontenta la population et se fit déposer. Il fut remplacé par un neveu de Sâwi, Habbous ben Maksen, sous le règne duquel il se passa un événement qui ne fut pas banal, car il choisit un Juif pour ministre. Samuel Ha-Lévi, né à Cordoue, était établi à Malaga où il exerçait un commerce de mercerie. C’était un savant profondément versé dans l’étude du Talmud et des sciences arabes; son talent de rédaction en beau style littéraire parvint aux oreilles du ministre de Habbous, qui l’attacha comme rédacteur à ses bureaux : et à la mort de celui-ci, il s’était acquis un tel crédit que le prince le choisit pour vizir. Il se rendit tellement indispensable dans ces fonctions qu’il les exerça durant quarante ans, sous le successeur de Habbous, et le peuple juif lui décerna le surnom de Samuel ha-nagîd « le prince », sous lequel il est connu.
Habboûs laissa le trône à Bâdîs, son fils aîné, affreux tyran, dont le règne. ne fut supportable qu’à raison des tempéraments que Samuel sut y apporter (/i29-/i 65 = 1038-1073)-
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Les Aftasides de Badajoz, impatients de renoncer à leur origine berbère, s’étaient fait fabriquer un arbre généalogique qui les rattachait à Toudjib, l’ancêtre bédouin de la dynastie qui régnait à Saragosse ; complètement civilisés, d’ailleurs, ils ne rêvaient plus que d’art et de science. Ils régnèrent jusqu’en 487 (1094), et ce furent 'Abdallah el-Mançoûr, Mohammed el-Mozhafîar, Yahya el-Mançoûr II, 'Omar el-Motawakkil. A Tolède, l’ancienne capitale des rois goths, Ya'ich avait été remplacé dès 427 (1036) par la dynastie des Dhou’n-noûn, dont le luxe de table devint proverbial en Espagne, mais qui conservèrent peu de temps le pouvoir, car dès 478 (1085) Yahya el-Qâdir, successeur de Yahya el-Ma’moûn, dut céder la place à Alphonse VI.
Cordoue avait confié ses destinées à un homme d’une famille considérable, Djahwar ben Mohammed, tandis que Séville prenait pour chef son cadi, Aboul-Qàsim Mohammed, de la maison des Banou 'Abbâd qui se rattachait à la tribu yéménite des Lakhmides, non pas celle qui avait régné à H ira, mais à une branche pauvre qui avait continué à nomadiser dans le désert de Syrie. La dynastie qu’il fonda, celle des 'Abbadites, qui dura jusqu’à la fin du dixième siècle, donna à sa capitale un éclat qui lui permit de rivaliser avec ce qu’avait été Cordoue. Ce cadi conçut le projet de grouper tous les éléments arabes établis en Espagne pour les opposer aux Berbères et reprendre contre les Etats chrétiens la guerre sainte qui était la règle des frontières des Etats musulmans; pour cela, il dut s’entourer d’une armée qu’il lui fut facile de recruter, étant riche. Cette armée, une fois constituée, fut son principal appui. Son fils Ismâ'il était un homme de guerre : il voulut occuper Béja, et la fortifier ; mais l’Aftaside Mozhaffar envoya de Badajoz des troupes pour la défendre ; les deux armées en vinrent aux mains et Ismâ'il, vainqueur, vit tomber entre ses mains Mozbaflar luimême ; emmené prisonnier à Carmona, puis relâché, il ne se passa pas quatre ans que l’Aftaside ne se vengeât en tombant à l’improviste sur Ismâ'il au cours d’une razzia sur les territoires du Léon et en lui infligeant une défaite remarquable.
Le bruit courut tout à coup que Hichâm II, que l’on croyait disparu lors de la prise de Cordoue en 403 (1013), venait de se montrer à Calatrava et d’y être reconnu comme Khalife. C’était un faux Hichâm, un fabricant de nattes, nommé en réalité Khalaf, auquel une ressemblance extraordinaire avec Hichâm permettait de jouer ce rôle. Ismâ'il amena de Tolède des troupes berbères ; la ville ne se défendit pas ; le cadi Abou’l-Qâsim,: faisant semblant de croire à la réalité des prétentions de Khalaf, voulut le considérer comme un véritable Oméyyade et se servir de lui comme d’un drapeau. Amené à Séville, il remplit admirablement son rôle, assez facile, du moment qu’il restait effacé. Le cadi avait besoin d’un Khalife pour opposer au Khalife berbère de Malaga, Yahya el-Mo'tali, et pour rallier autour de son nom les gouverneurs hésitants. Il fut d’ailleurs vite délivré de ce dernier, qui avait l’habitude d’être ivre : un soir que les gens de Séville tentaient une surprise contre Carmona, il se jeta dans la mêlée, tout étourdi des fumées du vin, et périt surplace.
En mourant (433-1042), le cadi Abou’l-Qâsim Mohammed laissait, dans la personne de son fils Abbâd, le digne continuateur de sa politique. Celui-ci, qui régna vingt-sept ans, prit le titre d’el-Mo'tadid à la mort du pseudo-Khalife Hichâm, en 451 (1059) ; il n’avait d’ailleurs reculé devant aucun moyen pour agrandir son pouvoir, profitant de ce que les seigneurs de Honda, de Moron et d’Arcos-Xérès, avec lesquels il entretenait des rapports d’amitié, étaient venus le visiter à Séville, pour les faire emmurer, avec leur suite, dans le bain où ils se trouvaient et où ils furent asphyxiés par l’air chaud qu’on y introduisit. Il fut facile ensuite de s’emparer de leurs Etats. On rappelle avec effroi son jardin, où les fleurs étaient remplacées par les crânes dénudés de ses ennemis, soigneusement classés et étiquetés. C’était un tyran, qui affectait avec cela des talents poétiques, s’interressant à l’art et aux sciences. Un seul homme pouvait lui résister: c’était Bâdîs, le maître de Grenade ; et en effet, des guerres incessantes régnèrent entre eux.
Au nord, les Etats chrétiens, qui s’étaient épuisés dans
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des luttes perpétuelles, allaient reprendre une nouvelle vigueur avec Ferdinand 1er, qui, d’abord obligé de compter avec les grands de son royaume, avait fini par les dominer. Il enleva Vi/.en et Lamego à Mozhaffarde Badajoz, Alcala de Henarès à Ma’moun de Tolède; ces deux princes achetèrent la paix au prix d’un contrat de vassalité et d’un tribut annuel. En 455 (1063), il envahit le territoire de Séville, et 'Abbâd lut contraint de suivre l’exemple de ces deux chefs, affaibli qu’il était parla révolte de son fils Ismâ’il.
Un appui inattendu vint, l’année suivante, précipiter la ruine des Musulmans. Une armée composée de mercenaires normands, bourguignons et francs, et levée probablement sur l’ordre et au moyen des subsides du pape Alexandre II, franchit les Pyrénées avec le projet de mettre fin à la piraterie qui, de Dénia, allait ravager les côtes d’Italie. Barbastro, dans l’Aragon, fut pris, la capitulation violée, les prisonniers et la plupart des habitants massacrés.
Ferdinand Ier mourut (458-1065) et ses trois fils se disputèrent le trône jusqu’au moment où Alphonse VI réunit de nouveau sous son pouvoir le royaume de Castille, de Léon et de Galice.
A cette époque troublée par des luttes incessantes, la poésie et les sciences fleurirent d’un éclat incomparable. L’émir Mozhaffar de Badajoz et son fils 'Omar el-Motawakkil étaient de profonds connaisseurs en littérature ; parmi les poètes on peut citer Mohammed el-Mo'tamid, prince de Séville, Ibn-'Abdon de Badajoz, Ibn-Khafâdja deXucar,Ibn- Sa'id de Grenade, la belle Wallâda, fille de l’oméyyade Mostakfî, et son amant Ibn-Séïdon, surnommé le Tibulle de l’Andalousie.
Parmi les historiens de marque, il faut citer en tête Ibn- Hazm qui a écrit, cent ans avant Chahristâni, un livre sur les sectes musulmanes et les différentes religions, fut ministre d’ Abd-er-Rahman V, et se livra, après la chute des Oméyyades, à des travaux d’ordre juridique, et Ibn-Hayyân de Gordoue, qui écrivit l’histoire de son temps en soixante volumes. Le géographe El-Bekrî appartenait à la famille des
princes de lliielva ; le grand médecin Abou’l-Qâsim de Zahrû,la ville fondée par Abd-er-Rahman III, est plus connu en Europe sous le nom d’Albucasis que porte son traité de chirurgie traduit de bonne heure en latin; l’étude de la philosophie grecque dut son renouveau à Ibn-Bâdjdja de Saragosse, connu en scolastique sous le nom d’Avenpace.
LES PETITS ÉTATS MUSULMANS ü’eSPAGNE
PETITES DYNASTIES MUSULMANES D’ESPAGNE
iiamm o Édites a malaga
'Ali en-Nâçir .
El-Qâsim el-Ma’moûn .
Yahyà el Mo'tali .
El-Qâsim (2e fois) .
Yahyà (2e fois) .
Idrîs Ier el-Moté’ayyad .
Hasan el-Mostançir ....
Idris II el-'ÂIi . .
Mohammed Ier el-Mahdi.
Idris III el-Mo\val“faq .
Idrîs II (2e fois) .
Mohammed II el-Mosta'li .
Il AMM OU DIT ES A