CHAPITRE XXIV
LES GUERRES CIVILES EN ESPAGNE
Atteinl d’une attaque au début de 36/i(finde97i), el-Hakam II, qui avait à peine soixante ans, abandonna la conduite des affaires à son ministre Dja'far el-Moçhafi. Son fils cadet, Hicliâm (l’aîné était mort en bas âge), que lui avait donné son épouse Çobli (traduction du nom d’ Aurore), d’origine basque, avait dix ans lorsque son père mourut (3 çafar 366 =TCr octobre 976). Deux partis se partageaient la cour: celui des eunuques et gardes du corps slaves, et celui des fonctionnaires arabes et espagnols, auquel appartenait le grand vizir. Derbère d’origine, mais dont le chef était le maréchal du palais Mohammed ben Abi-'Amir. Celui-ci, après avoir en vain essayé de se créer une position dans les offices de judieature, avait, grâce à la faveur de la sultane Çobli, obtenu un petit emploi du palais ; il ne tarda pas à s’élever au rang de contrôleur des Monnaies ; les amis qu’il se fit l’aidèrent à triompher d’une accusation qu’on avait portée contre lui : quand les enquêteurs du Khalife vinrent examiner les caisses, elles étaient pleines. Aussi le souverain se réjouit-il d’avoir sous la main un véritable génie financier, chargé de mettre finaux dépenses exagérées que causait en Afrique la guerre soutenue par Ghâlib contre les Idrisites. Mohammed, revêtu de pleins pouvoirs, réussit à mettre un terme à la dissipation sans mécontenter les olliciers et les soldats. Devenu maréchal du palais, il eut à lutter, avec le vizir Mochafi, contre le parti des gardes slaves, qui voulaient mettre sur le trône, à la place du fils d’el-Hakam trop jeune,
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un frère de ce dernier, Moghîra. Ibn-Abi-'Amir réunit une troupe tirée des régiments arabes et berbères formant la garnison de Cordoue, et se dirigea vers- la maison de Moghira, qui fut assassiné sans défense. Le complot des Slaves avait ainsi échoué : ils n’avaient plus personne à mettre sur le trône, et le lendemain Hichâm II fut proclamé Khalife et prit le surnom d’el-Mo’ayyad « celui qui est aidé par Dieu ». Moçhafi devint hâdjib (chambellan), mais en réalité l’homme puissant qui dirigea les affaires, ce fut Ibn Abi-'Amir;le parti slave fut découronné par l’éloignement de ses deux chefs, Djaudhar et Fàïq. Ibn-Abi-'Amir se révéla comme général dans une campagne entreprise contre les chrétiens; le manque d’énergie du fils de Moçhafi, chargé de la préfecture de la ville, n’ayant pas réussi à maintenir l’ordre dans la capitale, c’est encore l’habile financier qui fut nommé à ces fonctions (366-977). Aussi le peuple le surnommat-il Tha'lab (le Renard). Moçhafi, dont les yeux s’ouvraient enfin au danger qui le menaçait, essaya de mettre de son côté le vieux général Ghâlib en sollicitant pour un de ses fils la main d’unedesesfilles ; Ibn-Abi-'Amir, ayant eu vent de ses projets, demanda lui-même la jeune fille en mariage; la sultane Çobh présida aux noces, et le Renard devint le gendre du vieux combattant. Moçhafi ne tarda pas à être destitué, et son parti décontenancé par une poursuite acharnée.
Djaudhar, qui avait conservé ses entrées au palais, profita d’une audience pour tenter d’assassiner le Khalife, mais son poignard ne put atteindre que le bras d’un des assistants. Cette tentative avortée fut la condamnation des conjurés et d’un petit-fils d’'Abd-er-Rahman III, 'Abd-er-Rahman ben 'Obéïdallah, dont ils soutenaientles prétentions. Pour prouver son orthodoxie violemment attaquée, Ibn-Abi-’Amir réunit les théologiens de Cordoue dans la bibliothèque fondée par 'Abd-er-Rahman III et les autorisa à rechercher et à brûler les livres de philosophie et de sciences qui leur paraîtraient suspects. Il brisa l’ancienne division de l’armée qui perpétuait le souvenir des tribus arabes, et enrôla les conscrits dans des régiments commandés par des chefs nommés par le pouvoir central.
En 370(981), le vieux général Ghâlib se brouilla avec son gendre, lui jeta de vifs reproches à la face et voulut le percer de son sabre; lbn-Abi-'Amir échappa ; la guerre éclata. Ghâlib s’alli a avec le roi de Léon, Ramiro III, et tenta de surprendre Cordoue; mais il tomba de cheval et laissa la victoire à son adversaire : il fut tué dans la mêlée. Pendant vingt ans, ce fut lbn-Abi-'Amir qui régna sur l’Espagne ; le Khalife, confiné dans son palais sous prétexte de sécurité, n’en sortait jamais,
Se mettant à la tête des troupes, qu’il tenait sous une discipline de fer, et qu’il avait composées de gens à sa dévotion, il fit campagne contre les princes chrétiens, défit Ramiro et ses alliés à la bataille de la Rueda et s'empara de Simancas. Un fort orage l’empêcha seul de pénétrer dans Léon. A la suite de ces victoires, lbn-Abi-'Amir obtint du Khalife de porter le titre d’el-Mançoûr « le victorieux », Almanzor des historiens espagnols. Les razzias continuèrent dans la Castille et la Navarre ; les princes chrétiens cherchaient un point d’appui auprès du vrai maître de l’Espagne musulmane, qui, plus heureux que ses prédécesseurs, s’empara de Rarcelone (375-985). Toutes ces campagnes furent marquées par d’affreuses dévastations.
Almanzor comptait de nombreux ennemis qui complotèrent sa perte. C’étaient 'Abd-er-Rahman ben Motarrif et-Toucljîbi, gouverneur héréditaire de Saragosse, le prince oméyyade Abdallah surnommé pieclra-secca (pierre sèche) ou en arabe el-Hadjar, qui s’était naguère emparé de Zamora et qui alors gouvernait Tolède, etunfils d’ Almanzor lui-même, 'Abdallah, tenu à l’écart par son père pour cause de suspicion de filiation illégitime. Mais le tout-puissant ministre fut informé de la conjuration avant que les plans en fussent mûris. La peine de mort le débarrassa des deux premiers, saisis au moyen de différentes ruses; le troisième finit ses jours en prison. La reine Çobh essaya en vain de reprendre un pouvoir quilui avaitéchappé ; elle, qui avait facilité les premiers pas de son protégé dans l’accession aux haùtes dignités de l’empire, se plaignait de l’ingratitude' de cet homme; mais celui-ci consolida encore davantage son pouvoir et obtint du Khalife
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de porter le titre d’el-Mélik el-Kérîm « le roi généreux ». Un autre grand succès vint accroître sa gloire : Saint-Jacques-de- Compostelle fut conquis, la ville et la cathédrale rasées, le tombeau du saint étant seul laissé debout avec un vieux moine pour y prier ; les cloches, transportées à Cordoue sur les épaules des chrétiens prisonniers, n’en revinrent que deux cent cinquante ans plus tard, rapportées sur les épaules de captifs musulmans.
Le 27 ramadan 392 (10 août 1002), mourut de maladie le grand Almanzor. Il avait pris soin de faire conférer à son fils 'Abd-el-Mélik la charge de hâdjib ou grand chambellan, en réalité de premier ministre, et celui-ci l’exerça pendant sept ans après la mort de son père ; un trépas précoce l’ayant enlevé, il passa le pouvoir à son frère 'Abd-er-Rahman ; c’était une dynastie de ministres, qu’on appelait les 'Amirides, du nom d’Almanzor, Ibn-Abi-'Amir. Il y avait à peine un mois qu’il occupait ces fonctions, qu’il obtint du Khalife d’être reconnu comme son héritier présomptif.
Le peuple refusa de souscrire à ces arrangements de cour; un soulèvement eut lieu à Cordoue. Hichâm II n'avait pas d’enfants; un petit-fils d’ 'Abd-er-Rahman III, Mohammed II, profita de ce que le ministre était allé conduire une expédition contre le Léon, pour se mettre à la tète d’une bande armée et assassiner le préfet de la ville. Il s’empara de la personne du Khalife et se fit sans peine décerner par lui le titre d’el-Mahdî. 'Abd-er-Rahman apprit cette nouvelle à Tolède ; il revint à marches forcées, mais fut abandonné par ses troupes et dut renoncer. à reprendre la capitale; il voulut se suicider, n’y réussit pas et tomba entre les mains du ministre d’el-Mahdi, Oméyyade lui-même; il ne tarda pas à être exécuté (399-1009). C’en était fait du pouvoir des 'Amirides.
Il commença alors une période de troubles ininterrompus, nommée par les historiens el-fitno. « la discorde », dans laquelle périrent la splendeur de l’Espagne musulmane et celle de Cordoue, déchirée entre les factions militaires des Berbères et des Slaves. La capitale fut dévastée : elle perdit sesbeaux palais dans des luttes continuelles, le pillage suivi
de l’incendié. Des contre-khalifes se dressaient de toutes parts : Soléïmân el-Mosta'în était porté au trône par les Berbères, tandis que les Slaves allaient tirer de prison le faible Hichâm II pour le mettre sur le trône; puis il disparut sans qu’on sache comment, ni à quelle occasion. Tous les gouverneurs de province se rendirent indépendants de la capitale dévastée. Ali ben Hammoûd, un 'Alide de la branche d’Idrîs, maître de Tanger et de Ceuta, fut proclamé Khalife avec le titre d’en-Nâç.ir par des gens qui avaient trouvé des témoins affirmant que Ilichâm II était mort à la prise de Cordoue, en 403 (1013); mais il n’était pas à la hauteur de la situation de plus en plus difficile, et Khaïran le Slave, qui s’était soulevé à Alméria, suscita contre lui un prétendant, Abd-er-Rahman IY el-Mortada, arrière-petit-fils d’ 'Abd-er-Rahman III ; celui-ci fut contraint de fuir et tué dans sa course éperdue (409-1018); ce fut un frère d’'Alî, Qâsim el-Ma’moîin, qui devint Khalife. Cinq ans après (414- 1023) les habitants de Cordoue se soulevèrent contre leurs oppresseurs berbères et allèrent chercher un frère d’El- Mahdi, 'Abd-er-Rahman Y, pour le créer Khalife avec le titre d’el-Mostazhhir : deux mois après, la populace se soulevait et le massacrait ; son successeur, Mohammed III el-Mostakfi, ne régna qu’un an et finit dans les mômes conditions. Il y eut encore quelques Khalifes obscurs du môme genre; les hautes classes de Cordoue s’entendirent pour prendre le gouvernement entre leurs mains, et la capitale de l’Espagne musulmane devint une république oligarchique, comme Séville l’était déjà.