LES ALM0RAVI DES ET LES ALMOIIADES
En Afrique, le Khalife 'Abd-el-Mou’min continuait le cours de ses succès : il était appelé vers l’est par les révoltes des Musulmans de Sfax, Gabès et Tripoli contre le roi normand de Sicile, Guillaume 1er; il enleva Tunis au dernier des Banou-Khorasân (554-1159) et chassa les Siciliens de toutes les places qu’ils occupaient encore. En traversant le détroit de Gibraltar, il fut frappé de la position naturellement formidable de ce rocher et y fit construire une nouvelle forteresse, plus vaste et plus forte que celle des Oméyyades.
Il avait entrepris de poursuivre ses campagnes en Espagne lorsque la mort l’arrêta (558-1163).
'Abd-el-Mou’min avait changé l’ordre de succession qui aurait amené au pouvoir son propre beau-père Abou-Hafç 'Omar, le plus proche de lui comme rang dans le conseil des Dix, et cela au profit de ses fils : non pas d’un autre Abou-Hafç, mais d’un frère de celui-ci, Abou-Ya'qoûb Yoûsouf (558-580 = 1163-1184) qui eut lui-même pour successeur Abou-Yoûsouf Ya'qoub el-Mançour (580-595 = 1184-1198). Ce sont les deux noms les plus illustres de la dynastie, les règnes où elle brilla de toute sa splendeur. Si orthodoxes qu’ils fussent, les Unitaires, une fois transplantés en Espagne, se montrèrent plus civilisés que les Marabouts ; Abou- Ya'qoûb attira les philosophes à sa cour, et s’occupa d’entreprises artistiques en faisant construire à Séville différents édifices, dont l’un nous a été conservé : le minaret de la grande mosquée, la Giralda, terminé seulement par ses successeurs. La philosophie d’Aristote, mélangée avec le néoplatonisme d’Alexandrie, fleurit dans des personnages tels qu’Ibn-Tofaïl, auteur du Philosophas auto-didactus, un nouveau roman de Hayy ben Yaqzhân dont le titre seul est emprunté à Avicenne, et Ibn-Rochd (Averrhoès), que le moyen âge européen se représentait comme un adepte de l’athéisme tandis que, bon Musulman au contraire, il cherchait à concilier la philosophie et la théologie. A cette époque, Ibn Djobaïr de Valence écrivait le récit de son pèlerinage, important pour la géograph ie du temps.
Le principal adversaire des Almohades était Ibn-Mardenicli qui agrandissait sans cesse son royaume à leurs dépens et
avec l’aide des chrétiens; cela dura jusqu’au moment de sa brouille avec son beau-père Ibn-Hamochk, qui gouvernait Jaën depuis la perte de Grenade, et qui passa à l’ennemi. Cette désertion fut le signal de désastres successifs pour Ibn-Mardenich, dont les possessions passèrent aux Almoliades. Il était assiégé dans Murcie lorsqu’il mourut (567- 1172): la place se rendit, et toute l’Espagne musulmane se trouva au pouvoir d’Abou-Ya'qoûb. Les combats sur les frontières étaient de fortune très diverse; ce n’est qu’en 578 (1182) qu’Alphonse VIII de Castille poussa une pointe dans la vallée du Guadalquivir et pilla une partie de Cordoue ; Abou-Ya'qoûb se vit obligé de prendre en personne le commandement des troupes, et pendant le siège de Santarem, il reçut une blessure mortelle qui l’emporta rapidement (580- 1184).
Les soulèvements qui se succédèrent en Afrique détournèrent de la guerre sainte la pensée de son fils Mançoûr. Dans l’est, les Banou-Ghâniya, descendants d’Ibn-Ghâniya qui avait été gouverneur de Séville sous les Almoravides ; à Tunis, les Hafçides, descendants d’Abou-Sa'id, fils d’Abou-IIafç Omar, beau-père d’ 'Abd-el-Mou’min, tenaient la campagne et se constituaient des principautés indépendantes, tandis que le flot des Banou-Hilâl continuait de submerger le Nord de l’Afrique et que les corsaires tenaient la mer entre les Baléares et Tunis! Abou-Sa'id, personnellement, se comporta comme lieutenant fidèle des Almohades; Après quelques combats heureux contre les rebelles, Mançoûr passa en Espagne et défit les Castillans, abandonnés par leurs alliés du Léon et de l’Aragon, à Alarcos (El-Ark) (9 cha'ban 591 = 19 juillet 1195).
Ce fut pour les Musulmans une grande victoire longtemps célébrée par des poésies et des chants ; mais elle resta en réalité infructueuse, car Tolède ne fut point prise, non plus que d’autres places attaquées, et Mançoûr dut retourner promptement en Afrique pour y lutter contre les Banou- Ghâniya, qui s’étaient révoltés à Tripoli et à Gabès.' L’empire almohade s’épuisait ainsi à lutter de deux côtés à la fôis, ètoh le vît décliner sôits le régné dé Mohanïnïed, fils de Man-
LES ALMORA VIDES ET LES ALJVIOHADES
cour. Celui-ci était jeune, et avait de grandes idées; mais son absence de caractère le mettait sous la domination de son ministre 1 bn-Djâmi. En 609 (1212), après une campagne heureuse en Afrique, il passa le Guadalquivir à la tête d’une armée très considérable (on parle de six cent mille hommes, ce qui est impossible; soixante mille serait déjà fort joli) pour aller combattre Alphonse VIII de Castille, et cettemasse énorme, qui lui faisait paraître ridicule le petit nombre des chrétiens, ne l’empêcha pas de perdre contre eux la bataille de Navas de Tolosa (15 çafar = 16 juillet) : il dut s’enfuir en toute hâte à S éville pour de là passer au Maroc: il n’était rien resté de sa belle armée.
L’année suivante, une maladie l’emportait jeune, et il laissait à la tête des difficultés son fils à peine âgé de seize ans, Yoûsouf el-Mostançir. L’empire des Unitaires s’effritait. Les Banou-Mérîn, qui appartenaient à la tribu berbère des Zénâta, s’étaient installés dans la région de Figuig et de là commençaient à descendre dans les parties florissantes du Maroc pour les razzier. La mort de Mostançir et son remplacement par un frère de Mançoûr, 'Abd-el-Wâhid, ne changea rien à la situation : le ministre Ibn-Djâmi était toujours tout-puissant. Les chéïkhs almohades du Maroc, apprenant qu’un fils de Mançoûr, 'Abdallah, gouverneur de Murcie, venait de se faire proclamer en Espagne sous le titre d’el-'Adil « le Juste », se révoltèrent contre 'Abd-el- Wâhid, le mirent à mort et bannirent Ibn-Djâmi : ce fut la fin de l’État unitaire.
Le Khalife el-'Adil était à peine installé à Murcie, qu’Abou Mohammed el-Béyyâçi (ainsi nommé parce qu’il était gouverneur de Baeza) se fit reconnaître comme anti-khalife ; et pour comble d’infortune, Ferdinand III, qui en avait fini avec les difficultés du commencement de son règne, saisit cette excellente occasion de la division qui régnait entre les Maures pour intervenir en faveur d’el-Béyyâçi (622-1225) et s’attribuer quelques forteresses. Mohammed ben Yoûsouf ben Hoûd, descendant de Mosta'în Ier de Saragosse, se révolta dans l’Est et prit Orihuela, Murcie, Dénia, Jativa, puis, quoique défait par le prétendant Ma’moûn, Alméria, Grenade
et Malaga (626-1229). Ce prétendant, qui n’était autre qu’Abou’l-'Ola, frère d’'Adil, désespérant d’aboutir en Espagne, fitla paix avec Ferdinand et s'assura le concours d’auxiliaires chrétiens pour passer au Maroc, battit son compétiteur Yahyà et châtia les chéïkhs, meurtriers de son frère 'Adil ; il en fit exécuter une centaine ; il rétablit le sunnisme pur en supprimant les innovations introduites par les Almohades. Il mourut en 630(1232) en combattant contre ses adversaires.
A Tlemcen, un Berbère delà tribu de Zénâta, de la branche des Abd-el-Wâd et de la famille des Banou-Ziyân, Yaghmorasen, lieutenant du Khalife, allait bientôt se proclamer indépendant, tandis qu’au Maroc les Banou-Mérin tenaient sous leur dépendance des villes comme Fez et Méquinez. C’est dans ce pays que les derniers Almohades terminèrent leur carrière en 674 (1275), anéantis par les lieutenants des Mérinides dans l’Atlas. L’Afrique du Nord est alors partagée en trois Etats : les Mérinides à Fez, les Ziyânites ou 'Abdelwâdites à Tlemcen, les Ilafçides à Tunis. Ce furent entre eux des luttes constantes : tantôt les uns, tantôt les autres avaient le dessus. Les deux derniers durèrent jusqu’à la conquête turque : en 921 (1515) le corsaire Barberousse s’empara d’Alger : en 982 (1574), Sinan-pacha occupe Tunis et met fin à la dynastie des Ilafçides. Les Mérinides finirent plus tôt; ils furent chassés par la dynastie Sa'dienne, originaire de l’oasis de T a fi le lt, et qui se disait chérif (descendant du Prophète), dans la période qui s’étend de 925 à 959 (1519-1552). Leur pouvoir se termina en 1069 (1659) ; en 1075 (1664) un autre chérif descendant d’émigrés de Yambo', le port de Médine, en Arabie, et nommé Mouley « le maître », se déclara Khalife ; c’est lui dont les descendants régnent encore aujourd’hui au Maroc.