LES ALMORAVIDES ET LES ALMOHADES
Sentant qu’il ne pouvait rien par ses propres forces,Mo'tamid se rendit en personne en Afrique pour réclamer de nouveau 1 appui de Yoûsouf lien Tâchfin. Celui-ci hésita d’autant moins qu’il se sentait pour ainsi dire appelé en Espagne par le peuple musulman, mené par les fciqîhs (jurisconsultes), consterné de voir l’impuissance de ses princes à défendre le sol de l’empire contre les entreprises des infidèles, fatigué des luttes perpétuelles que l’extrême division du pays entredétenait sans cesse, et qui voyait dans les Almoravides les fenseurs de la foi en même temps que ses protecteurs naturels. Tous les principicules de l’ Espagne musulmane disparurent devant Zir ben Abi-Bekr, général de Yoûsouf ; Cordoue, Séville, Alméria, Murcie, Dénia tombèrent entre ses mains (484-1 091), malgré la valeureuse défense de Mo'tamid, qui, fait prisonnier, mourut à Aghmât près de Maroc (488-1095) après avoir déploré son malheureux sort dans des élégies qui sont des plus beaux morceaux de la poésie arabe écrite en Espagne, et qui sonnent le glas de toute une époque : celle de la vie heureuse et brillante des Oméyyades et de leurs successeurs, et qui ne se retrouva jamais plus.
En 487, Badajoz succomba, malgré l’appui des Chrétiens, et ce fut la fin du pouvoir des Aftasides; en 495 (1102) Valence se rendit, après une longue défense parChimène, veuve du Cid. En 503, sauf de rares exceptions, l’Espagne musulmane était devenue la proie des Almoravides. Trois ans auparavant, Yoûsouf ben Tâchfin était mort, âgé de près de cent ans ; il avait, depuis la bataille de Sacralias, pris le titre d’Emir el- Moslimîn (chef des Musulmans), sa qualité d’orthodoxe l’empêchant de prendre le titre d’Emir el-Mou’minîn réservé au Khalife abbaside de Bagdad. Ce fut son fils 'Ali qui lui succéda, non un souverain, mais un véritable marabout, devenu une girouette entre les mains de ses conseillers spirituels ; et ce fut pour l’Espagne un régime de misère, de suspicion et de terreur. Le soupçon de libre pensée, qui s’attachait à quiconque s’occupait de science, eut vite fait de ruiner toute culture. La soldatesque berbère exigeait de l’or et se rendit vite insupportable. Les Almoravides ne durent de se maintenir qu’à leurs succès contre les Chrétiens.
Gela paraissait d’autant plus facile qu’à la mort d’Alphonse VI une guerre civile avait éclaté en Castille et Léon. Iémim, frère d’'Ali, remporta la victoire d’Uclès 501-1108), ce qui mena les Almoravides à Saragosse deux ans plus tard; Santarem et Lisbonne furent réoccupées ; mais Alphonse Ier d’Aragon se dressa devant les Marabouts et reprit Saragosse en 512 (1118), Catalayud l’année suivante, et les défit en bataille rangée à Cutanda. Pendant ce temps, 'Ali, l’Emir des Musulmans, séjournait en Afrique ; il ne fit en Espagne que deux courtes apparitions, marquées par des razzias sans importance, là où il n’y avait pas de péril, et il s’en retourna au Maroc, laissant son frère Témîm comme lieutenant en Europe.
Les Almohades. — C’est au Maroc même que se préparait le danger qui allait précipiter de son faîte à peine atteint la nouvelle dynastie musulmane. Dans l’Atlas occidental, dans les monts Deren, habite la puissante tribu berbère des Maçmoùda. Un jeune homme de cette tribu, Mohammed ben Toùmert ( ioûmerl est la forme berbère du nom d’'Omar), se faisait remarquer par sa piété ; il fréquentait les tombeaux des saints mystiques de l’islamisme, et aimait à allumer force lumières à leur chevet. Trouvant insuffisant renseignement des écoles du Maghreb, il se rendit à Cordoue, puis de là en pèlerinage à la Mecque, et ensuite à Bagdad, où le ministre du Seldjouqide Melek-Châh, Nizhâm el-Molk, venait de fonder l’université Nizhàmiyya, encore toute remplie de l’enseignement de Ghazâli. Après y avoir étudié, il se résolut à revenir en Occident et à s’y déclarer Mahdî ; il commença ses prédications à Tripoli de Barbarie et les continua à Bougie (512-1118), plus tard à Fez et à Maroc et enfin dans sa propre tribu, les Maçmoùda ; il se construisit un oratoire datis les montagnes et de là proclama sa doctrine, qu’il appelait le Tauhîd par excellence (confession de l’unité de Dieu) ; il fut le Mowahhid , l’Unitaire par excellence, et ses partisans sont connus dans l’histoire sous l’appellation à’ el-Mowahhidoûn « les Unitaires », d’où Almohades. Les Almoravides virent bien le danger qui les menaçait, et ils essayèrent de- s’emparer de lui ; mais il se> révolta, ouvertement, se déclara'
LES A LMOR.VYIDES ET LES ALMOIIADES
chérî f ou descendant de Mahomet par Fâtima et prit le titre de Mahdi, comme si, annonçant la fin des temps et les approches du jugement dernier, il était chargé de rétablir la justice sur la terre. En 524 (1130) il poussa la hardiesse jusqu’à vouloir attaquer la ville de Maroc, mais il échoua ; toutefois la défaite ne fit qu’enflammer davantage le zèle de ses sectateurs. Quatre mois plus tard, il quittait ce monde, après avoir constitué pour son successeur son plus fidèle élève, un Berbère de la tribu de Kofimiya, né dans les environs de Tlemcen, 'Abd-el-Mou’min ben 'Ali, et qui déjà, de son vivant, avait présidé le conseil de dix personnes que le Mahdi avait étalai i pour diriger les affaires de la communauté, lbn- Toùmert étant Mahdi, son successeur fut fatalement son khalife « lieutenant », et il y eut dès lors un troisième khalifat à côté de ceux de Bagdad et du Caire.
Roger II, roi normand de Sicile, désireux d’enrayer la piraterie qui, de Mehdia comme centre, ravageait la moitié de la Méditerranée, suscita contre les Zirides les entreprises du chef qui commandait à Sfax et lui envoya des navires pour le soutenir ; 'Ali ben Yahyà, le roi Zi ride de Mehdia, qui ne pouvait plus rien attendre des Fat imites d’Égypte dont il avait pourtant fait rétablir le nom dans la prière, se tourna vers les Almoravides. Une ilotte expédiée par ces derniers attaqua la Sicile ; Roger envoya son amiral devant Mehdia, qui, après une longue lutte interrompue par la paix, fut enfin prise en 543 (1148), ainsi que la côte entre Sousse et Tripoli, qui restèrent quelque temps entre les mains des Chrétiens.
En Espagne, Alphonse Ier d’Aragon, le Batailleur, appuyé par les « Mozarabes » ou Chrétiens de langue arabe ( mos t'arib « arabisé »), tenta, à la tète de quatre mille hommes choisis, un raid sur Grenade, qu’il atteignit sans pouvoir s’en emparer : les « Mozarabes » qui le purent se joignirent à lui et le suivirent dans ses États ; les autres furent déportés en Afrique, où ils ne tardèrent pas à périr sous les coups des Almohades. Occupés en Afrique avec ceux-ci, les Alinoravides n’avaient pas les mains libres en Espagne : les Portugais les vainquirent à Onrique (533-1139) et délivrèrent
une ora nde partie cle leur pays. En sept ans, les Almohades conquirent tout le Maroc (de 534 à 541 = 1140-1147) ; Tachfin, fils d\'AIi, qui lui avait succédé, se vit attaquer dans Tlemcen, abandonna la ville quand elle ne put plus se défendre, s’enfuit dans les environs d’Oran, et au milieu delà nuil tomba dans un précipice, où l’on trouva plus tard son corps : ce fut la fin de la dynastie. Alors succombèrent successivement Oran, Fez, puis Maroc où les chefs almoravides avaient placé à leur tête Ishaq, fils d'Ali. Ils furent tous massacrés : pour les fanatiques Unitaires, ils étaient tous des polythéistes, et ne pouvaient mériter d’autre peine que la mort.
Les défaites successives des Almoravides en Afrique rom- • pi rent tous les liens qui retenaient sous leur domination les villes d’Espagne : au milieu de l’anarchie qui s’établit alors, il ne surnage qu’une figure intéressante, celle de Mohammed ben Sa 41 , appelé communément Ibn-Mardenich « fils de Martinez » parce qu’il appartenait à une ancienne famille espagnole dont la plupart des membres étaient restés chrétiens. Il s’empara de Murcie, de Jaën et d’autres lieux, après s’ètre déclaré maître de Valence en 540 (1146), pendant que des troupes almohades commençaient à débarquer à Xérès et à Cadix pour s’emparer de Séville l’année suivante, tandis qu’Alphonse Y1I prenait Calatrava et Alméria, celleci avec l’appui d’une flotte génoise ; mais les Almohades gagnaient toujours : Cordoue et Jaën devinrent leur proie; plus tard Alméria, enlevée aux Chrétiens, Grenade à un lieutenant des Almoravides, Bougie au dernier des Banou- Hammâd, furent annexées «à leur empire. La mort d’Alphonse VII (532-1157), cet infatigable ennemi des Musulmans, fut un coup sensible aux Chrétiens et leur aurait été funeste sans la création l’année suivante, de l’ordre des Chevaliers de Calatrava, chargés de défendre les frontières contre les entreprises des Musulmans et qui devaient compter à leur actif, plus tard, de nombreux succès : mais en présence des progrès des Almohades, on pouvait s’estimer heureux de maintenir contre ceux-ci les possessions inconestées des Chrétiens.