CHAPITRE XXXIII
LES ARABES AU SOUDAN
Les listes de rois du Songhaï qui nous ont été conservées nous présentent une série de quatorze princes qui étaient païens, probablement fétichistes. Le premier qui embrassa l’islamisme fut Zâ-Kosoï, qui reçut à cette occasion le surnom de Moslem-dcim , ce qui veut dire, dans la langue du pays, « celui qui a embrassé l’islamisme volontairement, sans y être contraint ». Cet événement eut lieu en 400(1009- 1010). Après lui, seize rois de la même lignée régnèrent encore. Leur capitale était Koukiya (Gâo ou Kâgho), sur les bords du Niger.
La dynastie des Songhaï fut remplacée par celle des Sonni, dont les rois portent pour la plupart des noms appartenant à la langue mandé. Le premier, Ali-Kolon, délivra les habitants du joug du peuple de Malliqui les avait réduits à l’état de vassalité ; il eut pour successeur son frèreSelmân- Nàrî, et l’on dit qu’ils descendaient tous deux de Zâ-Yasiboï, l’un des derniers princes Songhaï. Dix-huit rois leur succédèrent.
Les rois de Malli étaient musulmans; le premier qui s’empara du Songhaï fut Kankan-Moûsa, qui accomplit le pèlerinage de la Mecque en 724 (1324) ; c’était un prince pieux et équitable, aimant le faste ; il emmenait avec lui un immense cortège ; on estime à soixante mille le nombre d’hommes qui formaient son armée. 11 fit bâtir, en dehors de Kâgho (Câo), une mosquée qui existait encore au dix-septième siècle. A
il. 20
son retour du pèlerinage, il s’empara de Tombouctou, y laissa un lieutenant et y fit construire le palais royal (en ancien mandé : ma -dougou), remplacé plus tard par des boutiques de bouchers. C’est lui dont parle Ibn-Batoûta quand il raconte les mésaventures d’un des principaux négociants d’Alexandrie, Sirâdj-eddîn ben el-Koweïk, qui avait prêté des sommes considérables au roi de Malli et aux personnages de son entourage, s’était rendu à Tombouctou pour y rentrer dans ses créances et y mourut la nuit même de son arrivée. Le voyageur arabe fut reçu en audience par le roi Mansa Soléïman, qu’il dépeint comme fort avare, mais passionné pour la justice ; il avait succédé à Mansa Maghâ, et celui-ci à Mansa Moûsa,le même que Kankan Moùsa. C’est le grand-père de celui-ci, Sâraq Djâta, qui s’était converti à l’islamisme. Ibn-Batoûta quitta la capitale de l’État de Malli le 22 moharrem 754 (27 février 1353) ; cette capitale n’était autre que Ghana, ville bien connue des géographes arabes, qu’on a supposé être la Oualâta actuelle; mais Ibn-Batoûta distingue Malli de Oualâta, qu’il appelle Ioualâten. Sous un des successeurs de Kankan-Moûsa, Tombouctou fut prise d’assaut par le sultan du Mossi et effroyablement saccagée et ruinée; mais les sultans de Malli s’y réinstallèrent bientôt.
La mine de sel gemme de Teghàzza, à deux jours de marche au nord de Taodeni, et les mines d’or de Bitou, aujourd’hui le Boukoukou, firent la fortune de Dienné, qui en était le grand marché. Le pays était musulman depuis la fin du sixième siècle de l’hégire (douzième de notre ère), oû le sultan Konboro et son peuple à sa suite se convertirent; mais la contrée semble avoir été déjà remplie de savants musulmans, carie sultan ayant fait rassembler tous ceux qui se trouvaient sur le territoire de la ville, ce nombre en monta à quatre mille deux cents. Sur l’emplacement de son palais, qu’il fit démolir, Konboro fit élever la grande mosquée actuelle, et il édifia un nouveau palais à l’est de la mosquée. Sous le règne du sultan 'Abdallah, fils du sultan Abou-Bekr, Dienné fut assiégée par Sonni-'Ali pendant sept ans, et réduite par la famine à se rendre; mais Sonni-'Ali lui accorda une capitulation honorable et fit asseoir le sultan de Dienné sur
IÆS ARABES AU SOUDAN
le même tapis que lui-même. De nombreux jurisconsultes et santons mystiques ont fait de Dienné un des centres les plus actifs de la propagation de l’islamisme dans ces contrées; tous n’étaient pas nègres, il en vint beaucoup de blancs de Tombouctou; ils étaient probablement d’origine berbère, cette ville ayant été fondée, à la fin du cinquième siècle de l’hégire, par les Touareg Imochagh.
Sonni-'Ali, fils de Sonni-Mahmoud-Dâ'ou et fondateur de l’empire sonni, était khâridjite ; homme d’une grande force et d’une puissante énergie, ses ennemis le dépeignent comme méchant, libertin, injuste, oppresseur et sanguinaire. Il persécuta les savants, qui ont contribué à lui créer cette fâcheuse réputation. Il commença de régner en 869 (1464-1465) ; il occupa le trône vingt-sept ans, employa son temps à des expéditions guerrières et à des conquêtes ; il s’empara de Dienné, comme nous l’avons vu, de Djondjo, de Tombouctou (4 redjeb 873 = 29 janvier 1468). Sonni-'Ali mourut le 15 moharrem 898 (6 novembre 1492) : en revenant d’une expédition dans le Gourma où il avait combattu les Zeghràni et les Peuls, il se noya en traversant un torrent.
Son fils, Abou-Bekr Dà'ou, fut proclamé souverain dans la ville de Donogha, mais il fut renversé par la révolte de Mohammed ben Abi-Bekr et-Toùri, l’un des principaux généraux de son père, qui, après avoir été défait une première fois sous les murs de cette ville, reprit l’avantage au bout de quinze jours et, après une lutte terrible, vainquit les troupes d’ Abou-Bekr et devint sultan à sa place, avec le surnom d’Askia. Il était orthodoxe, contrairement à son ancien chef, et s’attira immédiatement la faveur des hommes de loi. Après s’être emparé de Zàglia à la fin de l’année 899 (1494), il partit pour le pèlerinage sacré, par la voie de l’Égypte, qui est à cette époque celle par laquelle l’Orient communique avec l’Afrique centrale. Il rencontra à la Mecque le khalife abbasside d’Égypte el-Motawakkil 'Abd-el-'Azîz, et obtint de lui l’invèstiture des pays qu’il détenait jusque-là à titre de souverain défait.
Rentré à Kàgho en dhou’I-hidjdja 902 (août 1497), Askia- Mohammed reprit le cours de ses conquêtes et étendit les
frontières de ses États jusqu’à l'océan Atlantique, à l’ouest; mais la seule campagne qui eut le caractère de la guerre sainte est celle qu’il entreprit contre les fétichistes du Mossi. Il eut à lutter contre un faux prophète, Tayenda, qui appartenait à la nation yolof ; il le défit et le tua à Zâra en 917 (1511), mais son fils aîné Kalo alla dans le Fouta fonder un grand État yolof.
Devenu aveugle à la fin de sa vie, Askia-Mohammed fut détrôné par son fils Moûsa, qui s’était révolté (10 dhoû’lhidjdja 934 = 26 août 1528) ; il continua cependant d’habiter son palais jusqu’à lafin de sa vie, son fils se contentant de sa propre maison pour demeure. Moûsa, après avoir défait en bataille rangée ses frères rebelles et en avoir fait périr certains dans les supplices, fut tué par les autres après moins de trois ans de règne (24 cha'ban 937 = 12 avril 1531), au cours d’une déroute, et remplacé par son cousin Mohammed- Benkan. Amateur d’expéditions guerrières, celui-ci n’y fut pas toujours heureux; la dernière se termina mal pour lui, car étant arrivé au village de Mançoûr, le même où il avait été proclamé souverain, il y fut déposé par un de ses dignitaires, Mâr-Tomzo (12 dhou’l-qa'da 943 = 22 avril 1537), qui éleva à sa place Askia-Isma'il, autre fils d’Askia-Mohammed, dont le premier soin fut de faire sortir son père de l’ile où il était interné et de le ramener à Kâgho; mais le vieux pèlerin de la Mecque ne tarda pas à mourir (29 ramadan 944 = 2 mars 1538). Isma'il lui-même ne survécut que peu de temps à une heureuse expédition dans le pays de Gourma, et fut remplacé par son frère Askia-Ishaq, celui de ces princes qui inspira le plus de terreur et de respect. Prompt à la décision, il faisait mettre à mort immédiatement tout individu soupçonné de vouloir lui résister ; aussi était-il obéi immédiatement. Sous son règne des rapports s’établirent avec le Maroc, où régnait Mouley- Ahmed le Grand, mais ils étaient loin d’être amicaux ; le sultan du Maroc voulait se faire livrer les mines de Teghâzza, et en réponse Askia-Ishaq envoya une expédition de deux mille Touareg montés ravager la région du Drâ', près de Merrâkech.
Ishaq eut pour successeur un autre de ses frères, Askia-
LES ARABES AU SOUDAN
soy
Dàoucl, proclamé le 25 çafar 956 (25 mars 1549) dans la ville de Koukiya. Mouley Ahmed, surnommé Edh-Dhahabî, s’y prit plus habilement à son endroit que ses prédécesseurs ne l’avaient fait à celui de son frère, car il ne demanda l’exploitation de la mine de sel gemme que pour une année entière, et il accompagna sa demande d’un présent de dix mille pièces d’or; aussi les deux souverains restèrent-ils bons amis, tandis que peu d’années auparavant le chef de l’exploitation des mines de Teghâzza avait été tué par ez-Zobéïri du Tafilelt, sur l’ordre de Mouley Mohammed, ainsi que de nombreux Touareg, caravaniers du sel. Le règne de Dàoud fut marqué par de grandes expéditions guerrières contre ses voisins et par une peste terrible qui ravagea Tombouctou (990-1582) ; cette même année, au mois de rédjeb (août), le souverain mourut dans une de ses fermes, près de Kâgho, où il avait l’habitude de séjourner; il avait régné trentequatre ans et demi.
Son fils ainé, Askia el-Hàdj, s’empara immédiatement du pouvoir, de l’aveu unanime de tous ses frères, car personne ne pouvait lutter avec lui pour l'audace, la bravoure, le sangfroid et l’endurance; cependant une maladie, des ulcères qu’il airait à la partie inférieure du corps, l'empêcha de se mettre à la tête des troupes et le fit renoncer à tout projet d’expédition. Le sultan du Maroc, Mouley Ahmed ech-Chérif, lui envoya une ambassade chargée de lui remettre de magnifiques présents, et Askia el-Hàdj la renvoya avec des cadeaux encore plus précieux ; ce qui n’empêcha pas le sultan de lancer peu de temps après, sur le Niger, une expédition qui ne réussit pas ; les soldats marocains, éprouvés par la faim et la soif, se dispersèrent. Une tentative des Marocains de s’emparer des mines de sel de Teghâzza ne fut guère plus heureuse, car el-Hâdj mit le pays en interdit, et les envahisseurs, ne pouvant trouver d’ouvriers pour exploiter les gisements, durent s’en retourner à Merrâkech. Au bout de quatre ans, les frères d’el-Hâdj se révoltèrent contre lui, le déposèrent (4 moharrem 995 = 15 décembre 1586) et mirent à sa place un des leurs, Mohammed-Bâno. Malheureusement leur choix était mauvais : le nouveau sultan ne brillait pas
par l’esprit ; personne n’avait d'estime pour son caractère : son règne ne fut qu’une suite de calamités et de famines. Néanmoins les complots préparés contre lui avortèrent; le plus sérieux fut la révolte de Mohammed eç-Çâdiq, qui avait le titre de Balama'; Mohammed-Bâno se porta à sa rencontre, mais il mourut subitement, de colère, dit-on, ou peut-être de suffocation, car il était obèse et il faisait très chaud ce jour-là (12 djoumâda [ 996 = 9 avril 1588).
On prit pour chef un fils d’Askia-Dâoud, Ishaq II, qui eut à lutter tout d’abord contre le Balama' : celui-ci s’était fait reconnaître roi à Tombouctou, mais il fut défait par les troupes du sultan du Songbaï, arrêté pendant sa fuite et mis à mort. C’est sous son règne que Mouley Ahmed edh-Dhaliabi entreprit la conquête du Songbaï et y envoya le pacha Djouderà la tête d’une expédition. La propriété de la mine de sel de Teghàzza fut le motif qui amena la guerre. Défait sur les bords du Niger (17 djoumâda II 999 = 12 avril 1591), Ishaq ordonna d’évacuer Kàgbo que les Marocains trouvèrent à peu près abandonnée ; ceux-ci entrèrent sans difficulté à Tombouctou et y construisirent une citadelle. Les fétichistes, depuis longtemps dominés par les nègres musulmans, se soulevèrent et ravagèrent la contrée du Songbaï. Djouder ayant transmis à son maître les propositions de paix des Soudanais, celui-ci se mit dans une violente colère, le destitua et le remplaça par le pacha Mahmoud ben Zergoûn. Le premier soin de celui-ci fut de faire construire des barques, nécessaires pour traverser le fleuve, car les fuyards les avaient toutes emmenées : on abattit les arbres qui se trouvaient à l’intérieur de Tombouctou, on arracha les vantaux des portes des maisons, et l’on parvint à construire deux barques. Par ce moyen, on réussit à atteindre Ishaq, qui venait de rentrer du Bornou et fut de nouveau mis en déroute complète à Banba (25 dhou’l-hidjdja 999 =. 14 octobre 1591). Réfugié chez les fétichistes du Gourrna, il y fut assassiné, tandis que, peu auparavant, l’armée songhaïe avait proclamé sultan Mohammed-Kâgho, un des fils d’Askia-Dâoud.
Se sentant abandonné par ses frères, qui se réfugièrent auprès des Marocains, Mohammed Kâgho se résolut à prêter
LES ARABES AU SOUDAN
serment de fidélité au sullan du Maroc, et il envoya en prévenir le pacha Mahmoûd, qui l’invita à un repas où il fit arrêter le chef songhaï et ses compagnons; les troupes soudanaises s’enfuirent; les prisonniers, transférés dans la ville de Kàgho, y périrent écrasés sous les murs de la chambre ou ils avaient été renfermés, et que l’on fit apparemment crouler sur eux.
Askia-Noûh continua la lutte contre les Marocains pendant deux années entières. Il avait préparé une embuscade dans une forêt, sur la route suivie par l’ennemi; mais sa ruse fut éventée par un des généraux marocains, un renégat nommé Ba-Hasan Frîro. Cependant les troupes des envahisseurs étaient fort éprouvées par la dysenterie; il fallut faire venir des renforts. Les habitants de Tombouctou se soulevèrent, les Touareg y mirent le feu, mais l’insurrection fut calmée par les mesures habiles du qâïd Màmi ben Barroûn, envoyé en hâte par le pacha Mahmoûd; tous ceux qui avaient fui rentrèrent, et entre autres le commandant du port, qui ramena avec lui les embarcations dispersées.
L’occupation de Dienné mit aux mains des Marocains tout le Niger supérieur; mais Tombouctou restait exposée aux attaques des Touareg, qui furent complètement battus sous ses murs par le qâïd el-Moçtafa, grâce aux renforts de cavalerie et d’infanterie amenés du Maroc. Le pacha Mahmoûd fut tué en combattant les fétichistes (1003-1595) et sa tête envoyée à Askia-Noûh, chef des Songhaï; toutefois celui-ci ne tarda pas à être complètement battu par le qâïd Mançoûr, qui nomma à sa place Askia-Soléïmân, son fidèle lieutenant. Mançoûr fit régner la justice dans toute l’étendue de ses possessions, mais il ne réussit pas â enlever à Djouder l’administration du pays, qu’il avait conservée malgré sa révocation; sur l’ordre de Mouley Ahmed, ildut se contenter du commandement de toutes les troupes; ce fut pour peu de temps, étant mort de maladie en 1005 (1596). Cependant Djouder continua de gouverner le Soudan, en qualité de pacha, jusqu’à sa mort (1012-1603). D'autres gouverneurs furent envoyés du Maroc jusqu’au pacha Mahmoûd Longo, qui mourut après huit ans de pouvoir (1021-1612); après lui,
en effet, l’armée d’occupation se choisit des chefs qu’elle désigna sans se donner la peine d’en référer à l’autorité de Fez. Les luttes intestines qui déchiraient le Maroc empêchèrent les détenteurs du pouvoir de songer à l’administration du Soudan.
Les partis qui se disputaient le pouvoir, au Soudan, firent appel à l’intervention des Touareg, qui ruinèrent le pays et finirent par le dominer complètement, vers 1163 (1750). Cet état d’anarchie a duré jusqu’à des temps fort proches de nous, jusqu’à l’occupation du pays par les troupes françaises.
LES ARABES AU SOUDAN
ROIS DU S0NGHA1
(Pour la transcription de ces noms, voir les remarques de M. O. Houdas, Tarîkh es-Soudan, traduction française, p. 4,
Zâ-Alayaman.
Zâ-Zakoï .
Zâ-Takoï.
Zâ-Akoï.
Zâ-Kou.
Zâ-'Ali-Faï.
Zâ-Biyaï-Komaï.
Zâ-Biyaï.
Zà-Karaï.
Zâ-Yama-Karaouaï.
Zâ-Yama.
Zâ-Yama-Danka-Kiba'o.
Zâ-Koukoraï.
Zâ-Kenken.
Zâ-Kosoï se convertit à l’islamisme (Moslem-dam) en 400 (1009).