CHAPITRE IH
Conquête de l'Espagne. — Emyrs. — Premier établissement (de 710 à 756).
LA
Le règne de ce Walyd (705-715), où les Arabes atteisnirent à peu près la dernière limite de leur puissance, montre admirablement avec quel élan général, prodigieux, irrésistible, s'accomplissait l'œuvre du Prophète. Malgré l'unité du pouvoir et l'énorme influence qu'elle donnait au prince sur les affaires de la nation, ce fut, non par le prince, mais sans lui, malgré lui, que la nation fit les grandes choses dont ce règne est marqué. Au dire des historiens, Walyd fut avare : cependant, 1l reconstruisit magnifiquement le vieux temple de Médine, et commença l'édification de la fameuse mosquée de Damas, qui occupa, dit-on, douze mille ouvriers pendant quinze ans, et coûta quarante corbeïlles de quatorze mille dinars d'or chacune. Walyd fut cruel : cependant il fonda, le premier, des karavansérails (kervanseraÿ) publics et gratuits pour les voyageurs, et des hôpitaux pour
les malades. Walyd fut ignorant, illettré, au point que, n'ayant jamais appris même la grammaire, il parlait très-mal l'arabe : cependant,ce fut lui qui abolit l'usage de la langue grecque pour les actes publics, et la remplaça par la langue arabe dans tout l'empire. Timide, indolent, irrésolu, Walyd ne parut jamais à la tête des armées, et ne quitta point son sérail : cependant, les plus lointaines conquêtes portèrent son nom aux deux extrémités du monde. Tandis que son frère Moslémah prenait aux Grecs l'Arménie, le Cilicie, la Cappadoce, et, s'avançant jusqu au Pont-Euxin, menaçait Constantimople ; — tandis que l’un de ses généraux, Kotaïbah, franchissait l'Oxus, passait du Khoraçan dans le Turquestan, touchait aux confins de la Chine, et que son émyr des Indes, Mohammed -Ebn-Hassem-al-Takéfi, ajoutait la conquête du Moultan à celle du Sind, — Mouza pénétrait enfin dans l'Europe.
Le Mahgreb étant conquis et pacifié, les Berbères soumis, convertis à l'islam et enrôlés dans ses troupes, le wali Mouza avait écrit au khalife Walyd pour qu'il lui permit de porter les armes et la foi du Prophète dans l'île d Andalousie (‘'}, contrée pleine de merveilles, admirable par son climat, son territoire, ses fleuves, ses pluies, ses villes et ses monuments. « C'est, disait-il, la « Syrie pour la beauté du ciel et de la terre, l Yémen
(1) Djéxirah-al-Andaloûs, nom que les Arabes donnaient à l'Espagne entière. IL a deux étymologies différentes : les uns disent que l’ancienne Bétique fut appelée Vandalicia, lorsque les Vandales s’y établirent vers 410, et que, de ce mot, les Arabes, n’ayant pas de v dans leur langue, ont fait Andalousia; d’autres (et Casiri, par exemple) , que c’est simplement le ù mot arabe Handalos, région du soir, du couchant, regio vespertina, répondant à l’Hespérie des Grecs.
« pour la douceur du climat, les Indes pour ses fleurs « et ses parfums, l'Egypte pour ses fruits, la Chine « pour ses métaux précieux. » Et le khalyfe s'était empressé d'envoyer au wali les pouvoirs nécessaires, charmé d'accomplir la prédiction du Prophète qui avait promis à ses disciples l'Orient et l'Occident.
Aussi rusé que brave, aussi prudent qu'ambitieux, le vieux Mouza, en général habile, avait caché quelque temps ses projets, et préparé mystérieusement les moyens de tenter avec succès cette grande entreprise, qui, dans sa pensée, se rattachait à un plan beaucoup plus vaste encore. N'ayant en géographie que des notions confuses, 1l rêvait, dit-on, dans la prise de l'Espagne la prise de Constantinople, qu'il voulait ensuite aller prendre à revers par la conquête successive de la France, de l'Allemagne et de la Hongrie. Une circonstance heureuse et fortuite le décida brusquement. L'on rapporte que le comte Julien (comes Julianus, d'où Julian ou Illan), gouverneur de la Mauritanie, qui défendait encore la ville de Ceuta (l’ancienne Septa, ad septem montes) contre les armes musulmanes, ayant reçu du roi Rodéric une grave et personnelle injure (‘), livra, par
(1) Voici comment les historiens espagnols, d’après la Chronique générale d’Alphonse le Savant, racontent la trahison du comte Julien : C’était la Coutume des rois goths d'élever à leur cour les enfants de leurs principaux officiers pour avoir en quelque sorte des otages. Parmi ces enfants élevés à la cour de Rodéric se trouvait la fille de Julien, Florinde, dont l'extrême beauté inspira à ce roi débauché une passion violente. Sans respect pour les éminents services de Julien, Rodéric abusa de sa fille, et le père, désespéré de cet outrage, appela les Arabes pour se venger. Au reste, la manière tout orientale dont cette histoire est racontée, le nom de La Cava (en arabe meretrix, femme de mauvaise vie}, donné à la fille de Julien, celui d’Alifa,
vengeance, à Mouza;' la place forte qu’il commandait, et, l’éclairant sur la faiblesse de la monarchie gothique, le pressa d'accepter la facile conquête que lui offrait la Péninsule. Le général arabe ne résista plus à son propre désir.
Toutefois, avant d'ouvrir la campagne, et pour s’assurer que les rapports du chrétien étaient fidèles, le . prudent wali envoya d'abord une reconnaissance sous les ordres de Tharyf-Aben-Mäâlek, probablement Berbère, et qui connaissait bien les atterrages de la côte espagnole. Tharyf (‘) partit avec cinq cents cavaliers, dans quatre grandes barques, aborda, sans trouver de — 710 résistance, à l'endroit où s éleva depuis la ville de Tarifa, puis ramena qüelques troupeaux et quelques prisonniers, après avoir reconnu la facilité d'un débarquement. Encouragé par cet heureux essai qu'il tint à bon augure, Mouza résolut d'accomplir son grand dessein. Il rassembla une nombreuse flottille dans les ports de Ceuta et de Tanger; il appela les guerriers des tribus arabes et des tribus berbères; enfin, au printemps de l’année suivante, un autre chef, Le célèbre Thâryk-Aben- — 711
donné à sa suivante, prouvent assez que c’est quelque légende arabe, passée dans la tradition, et recueillie, comme bien d’autres, par les chroniques espagnoles. Ce fut le moine de Silos qui la répandit le premier. Ceux des historiens arabes qu’a traduits don José Conde disent simplement qu’en ce temps-là, des chrétiens de Djézyrah-al-Andaloûs (Vile d’Andalousie), offensés par le roi Rudéric, vinrent proposer à Mouza de prendre l'Espagne, lui offrant de l’aider de tous leurs moyens, « tant peut, ajoutent-ils, le désir inconsidéré de la vengeance. » C’étaient, sans doute, des partisans de ‘Witiza, le roi détrôné, dont Julien était proche parent.
(1) Que l’on confond souvent, et Conde lui-même, avec Thäryk-Aben- Zyad.
Zyad, peut-être Berbère aussi, traversa de nouveau le détroit, que les siens nommaient Bab-al-Zakäk (Porte des Défilés), à la tête d’un fort détachement de l'armée musulmane. Cette fois, il débarqua dans la petite île, au pied de l'ancienne Calpé (Djébal-Alfeih, Mont de l'Entrée), qu’il nomma l'Ile Verte [Al-Djézyrah-al-Hadrah), nom que cette île et la ville en face (Algésiras) conservent encore. Averti par l'expédition de l'année précédente, le gouverneur de la province pour les Goths, Théodomir {que les Arabes nomment Tadmir) s’opposa, mais vainement, à la descente des Arabes, et Thäryk alla s'établir et se fortifier sur la montagne voisine que, depuis, Arabes et chrétiens ont appelée de son nom (Djébal-Thâryk, Gibraltar). Il y fut bientôt enveloppé par des troupes nombreuses qu'avait réunies Théodomir pour le rejeter en Afrique. Mais Thäryk, loin de revenir sur ses pas, prit, dit-on, l'énergique parti qui fut imité par Fernand Cortez abordant au Mexique ; 1l fit mettre le feu aux navires qui l'avaient amené, Ôtant, de la sorte, à ses soldats tout espoir de retraite. Puis, 1l fondit sur Tadmir avec cet élan fanatique, cette furie désespérée, qui rendait irrésistible le choc des cavaliers arabes. Rompues et dispersées, les bandes chrétiennes s'enfuirent en désordre. Profitant de cet avantage, avec leur rapidité accoutumée, les Arabes se répandirent aussitôt dans le pays. Ils tournérent à l'occident, parcoururent tout le littoral jusqu'au fleuve Anas (depuis la Guadiana, 4/-Ouady- Anas), et enlevèrent la ville phénicienne de Sidonia, dont le nom nouveau (Medina-Sidonia) rappelle encore aujourd'hui la double conquête qui partit du même point de l'Asie, à seize siècles d'intervalle, Cependant
Rodéric, averti, pressé par Théodomir, qui lui mandat les succès rapides de cet ennemi, «venu de la terre d’A- « frique ou tombé du ciel », était enfin sorti de sa léthargie voluptueuse. Il rassembla des troupes de toutes les parties de la vaste monarchie gothique, et bientôt, se mettant à .la tête de cette multitude, il vint chercher l'ennemi. Les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Léthé (depuis Guadalété, al-Ouad-al-Léthé), non loin de Xerez, et la bataille s'engagea. Nous en laisserons faire le récit par les historiens arabes qu'a traduits Conde :
« Rudéric parut dans les champs de Sidonia avec une armée de quatre-vingt-dix mille hommes, où se trouvait toute la noblesse de son royaume. Thäryk ne s'intimida point à la vue de cette armée nombreuse, qui paraissait une mer agitée ; car, bien que ses musulmans fussent très-Inférieurs en nombre, ils l'emportaient beaucoup par les armes, l'adresse et la valeur. Les chrétiens venaient armés de cuirasses en fer et en cuir dans les premiers et les derniers rangs ; les autres sans cette défense, mais armés de lances, d'épées et d'écus, et les troupes légères avec des arcs, des flèches, des frondes, et d'autres armes encore, suivant leurs coutumes, des masses ferrées, des haches et des faux tranchantes. Les chefs arabes réunirent leurs bannières, et rappelèrent les troupes de cavalerie qui couraient le pays. Les musulmans rassemblés, Thâryk rangea ses escadrons, les prépara et les remplit de confiance pour livrer bataille aux chrétiens. Les deux armées ennemies apparurent l'une à l’autre dans les champs qu'arrose le Guadalété, un jour de dimanche, le second jour de la lune du Rha-
mazan. Sous leurs pieds, la terre tremblait et frémissait; l'air résonnait du bruit des tambours, des clairons (añafiles), des trompes guerrières, et des effroyables clameurs que poussaient l’une et l'autre armée. Elles s’attaquèrent avec une égale bravoure, une égale fureur, quoique bien inégales en nombre, puisqu'il y avait quatre chrétiens contre chaque musulman. La bataille commença au point du jour, se maintint avec une égale constance des deux parts, et le carnage dura sans aucun avantage d’un côté ou dé l’autre jusqu'à ce que la nuit mit trève aux sanglantes horreurs. Les deux armées la passèrent sur le champ de bataille, attendant avec impatience la première aube pour recommencer l'atroce mêlée. Le jour venu, la bataille reprit avec fureur, et la fournaise du combat demeura allumée depuis l'aurore jusqu à la nuit close, » |
« Durant le troisième jour de la sanglante bataille, comme Thäryk vit que les musulmans commencaient à perdre courage et à céder le champ aux chrétiens, il se leva sur ses’étriers, et, retenant son cheval, il s’écria : « Ô musulmans, vainqueurs du Mahgreb, où allez- « vous? où vous mène une fuite inconsidérée? Vous « avez la mer par-derrière et l'ennemi par-devant; il « ne vous reste de ressource qu'en votre valeur et en « l'aide de Dieu. Faites, chevaliers, comme vous verrez « que je fais moi-même. » Cela dit, il s'élança avec son féroce coursier, et, renversant à droite et à gauche tout ceux qui se rencontraient devant lui, 1l arriva aux bannières des chrétiens; et reconnaissant à ses insignes le roi Rudérice, qui montait un char de guerre orné d'ivoire, et traîné par de robustes mules blanches, et qui
portait une chlamyde de pourpre brodée d'or, et sur la tête un diadème de perles, il l'attaqua et le perça d'un coup de lance. Le triste Rudéric tomba mort, car Dieu le tua par la main de Thäryk, et vint en aide aux musulmans. À l'exemple de leur général, ils rompirent et taillèrent en pièces les chrétiens, qui se débandèrent à la mort de leur roi et de leurs principaux chefs, et s'enfuirent pleins de terreur. Les Arabes les poursuivirent avec leur cavalerie, et l'épée musulmane se rassasia de leur sang de tous côtés. Il en périt tant que Dieu seul, qui les avait créés, en sait le nombre, et cette térre demeurà pendant longues années couvertes d'ossements. »
Les Espagnols racontent un peu différemment cette bataille fameuse, dont l’époque, incertaine et controversée, peut être fixée au mois de juillet de l'année 711. Ils la font durer, non trois jours, mais une semaine entüière; ils donnent à l’armée de Thâryk trente à quarante mille hommes, presque tous à cheval; enfin, d'après eux, Rodéric ne fut tué, n1 par Thäryk, ni par nul autre cavalier. Il échappa au massacre, s'enfuit en Portugal ou en Gahce, entra dans un couvent, y fit pénitence, et mourut en odeur de sainteté. Son nom est resté célèbre dans les légendes de chevalerie et les romances populaires. | ù
Quoi qu'il en soit, la bataille du Guadalété décida du sort de la monarchie gothique. Elle périt avec le mp1, et les Espagnols, frappés de terreur, privés de chef, de direction, de ralliement, n’opposèrent plus aux armes musulmanes que des résistances partielles et infructueuses. Mouza, qui avait envoyé au khalyfe la tôte de Rodéric embaumée dans du camphre, avec le récit dé-
taillé de cette bataille « plus terrible que le jour du ju-
« gement dernier, » Mouza, jaloux des succès de son
lieutenant, voulut prendre une part personnelle à la conquête. Sa flottille était de retour, après avoir exploré les îles de Sardaigne et de Corse. Tandis qu'il débarquait, avec dix-huit mille chevaux des taifas arabes, sur le rivage occidental de l'Andalousie, laissant le gouvernement de l'Afrique à son fils Abd-al-Azyz, il écrivait à Thäryk de s'arrêter à l'endroit même où lui parviendrait son ordre, et d'attendre leur jonction avant de poursuivre l’entreprise. Thäryk et tous ses chefs, déjà loin du Guadalété, déjà précipitant leur course victorieuse, trouvèrent l'ordre inopportun et périlleux. Le comte Julien, dans un conseil de guerre, leur représenta qu'il ne fallait pas laisser aux fuyards le temps de se rallier, et qu'en profitant de la terreur qui volait devant eux pour enlever les villes, pour prendre la capitale même, ils étaient maitres du pays tout entier. Cet avis prévalut. Thäryk divisa son armée en trois corps, auxquels il enjoignit également de ne commettre aucune violence, aucun dégât, de ne frapper que l'ennemi armé, et de n’enlever de dépouilles que sur le champ de bataille. L'un des trois corps, sous Mouguéyz-al-Roumi [!), s'empara de Cordoue {Corduba) par le plus hardi et le plus heureux coup de main. Un autre, sous Zaïdé-Aben-Késady-al- Sekséky, occupa en courant Malaga, Elvira, Écija (4stiqis). Le troisième, commandé par Thäryk lui-même, qui suivait une ligne centrale, enleva Jaen (Gienna) au passage ; puis, les trois corps réunis, chassant devant eux
(t} Le Romain, le Grec, l'étranger. C’était un renégat.
quelques débris des troupes de Rodéric, vinrent mettre le siège devant Tolède (Toletum), l'ancienne colonie romaine dont les Goths avaient fait le siége de leur empire, et que les Arabes nommaient Tola itola ().
C'était une ville populeuse, fortifiée, défendue par d'épaisses murailles et par le Tage, qui entoure à demi la colline où elle est assise. Mais, avec les fuyards de Xerez, l'effroi avait pénétré dans son enceinte, et, précéde du bruit de ses succès inouïs, de la valeur irrésistible de ses escadrons, Thâryk avait vaincu sans combattre (?). Tolède se renait à discrétion, et fut — 712 traitée avec une modération vraiment magnanime pour le temps et les circonstances, comme l'avait été Jérusalem par Omar, Alexandrie par Amroû, Ceuta et Tanger par Mouza. L'on convint, dans l'acte de capitulation, que les armes et les chevaux seraient remis à l’armée arabe; que ceux des habitants qui ne voudraient pas rester dans la ville en sortiraient librement, mais en perdant leurs biens; que tous les autres demeureraient maîtres paisibles et inviolables de leurs maisons, terres et propriétés de toutes sortes ; que tous, également soumis au tribut du tadyl (), ils conserveraient le libre exercice de leur religion et l’usage des églises existantes, mais qu'ils ne pourraient, sans autorisation, en construire de nouvelles, n1 faire de processions publiques ;
(:} Sans doute du latin urbs Toletana.
(2) En Russie, les invasions des Tatars-Mongols, dans les années 1224 et 1240, ont laissé précisément le même souvenir que celle des Arabes en Espagne, le souvenir d’une telle furia dans l'attaque, d’une telle rapidité dans les mouvements, que toute résistance était impossible.
(3) Nous verrons ailleurs ce qu'était ce tribut.
qu'ils se gouverneraient par leurs lois civiles et religieuses, et seraient jugés par leurs juges, mais que, toutefois, ils ne pourraient punir celui d'entre eux qui embrasserait volontairement la foi musulmane.
Ces conditions publiées et les otages remis, Thäryk entra dans la ville à la tête d’une faible escorte, et monta au palais fortifié des rois goths, qui couronnait une colline au-dessus du fleuve. Là se trouvaient rassemblés leurs trésors, dépouilles de la conquête et fruits d'une longue domination. Mais, parmi tant d'objets précieux, était une collection dont la prise dut vivement flatter l'orgueil du chef musulman. On rapporte qu à la mort de chacun des rois goths, la coutume était de déposer dans une salle du palais la couronne d'or et de pierres précieuses qu’il avait portée, en y inscrivant son | nom, son âge et la durée de son règne. Thäryk mit la main sur les couronnes des vingt-cinq rois de la monarchie qu’il venait d’abattre.
Cependant Mouza, se frayant une route nouvelle à l'occident de celle qu’avaient suivie les colonnes de Thàryk, et bien dirigé par des guides chrétiens, fit capituler, après un court blocus, l’autre grande ville romaine de la Bétique, Hispalis, que les Arabes nommèrent Aschbilia ou Esbilia, d’où, plus tard, par le renversement de la première syllabe, les Espagnols firent Sévilla. Ilenleva ensuite Carmona, malgré ses vieux murs et sa forte position, puis tourna brusquement sur la Lusitanie meridionale, qu'il soumit sans combat ni siége, puis revint en Estrémadure, et rencontra devant lui la puissante Merida, la ville d’Auguste (Emerita Augusta) que les Romains, sous Adrien, avaient faite capitale de l’une des
cinq grandes provinces de la péninsule hispanique. « On dirait, » s’écria Mouza, à la vue de cette vaste cité flanquée de hautes tours et ceintes d’épaisses murailles, « que tous les hommes ont réuni leurs efforts et leur sa- « voir pour la rendre si grande, si belle et si forte. Heu- « reux qui la soumettra ! » | I] la fit vainement sommer de se rendre. Mérida, où s était refugiée la reine Egilone, veuve de Rodéric, avec quelques nobles Goths, osa fermer ses portes au vainqueur du Mahgreb. Le siége fut long pour l'impatience arabe, et vaillamment disputé. Les assiégeants, soldats de cavalerie, n'avaient point de machines de guerre capables d'entamer des bastions. Bien qu'à la suite de sanglantes et journalières escarmouches, Mouza eüt réussi à faire tomber dans une embuscade les plus ardents défenseurs de la place, 1l crut nécessaire d'appeler Abd-al- Azyz qui lui amena une petite armée de cavaliers et d’archers berbères. Sans espoir d'être secourus, manquant de vivres, menacés du soulèvement des habitants pauvres, les chefs des assiégés, à la vue de ces renforts, se résignèrent à la soumission. Leurs messagers, disent les historiens arabes, trouvèrent Mouza dans sa tente avec une longue barbe blanche, les traits flétris par l'âge et les fatigues. Il leur fit un accueil affable; mais voulant, disait-il, consulter ses officiers, 1l les remit au lendemain pour traiter des conditions. Pendant la nuit, Mouza raccourcit sa barbe, la teignit de noir, se farda le visage, et le lendemain, les envoyés eurent peine à reconnaître en lui le vieillard de la veille. « Pouvez-vous, dirent-ils à leurs concitoyens, en rentrant dans la ville, combattre plus longtemps contre des hommes qui rajeunissent à
volonté? Nous avons vu leur roi vieux hier et jeune aujourd’ hui. » D'ailleurs, malgré l’opiniâtre résistance de Mérida, Mouza lui offrit la même capitulation généreuse que Thâryk à Tolède. Il n’ajouta qu’une clause pour la punir de l'avoir ainsi. retenu sous ses murs. Les biens de ceux qui étaient morts, les armes à la main, pendant le siége; furent saisis comme les biens de ceux qui voulurent quitter la ville. Il emmena pour otages la reine veuve et quelques jeunes gens des principales familles.
Tandis que le wali s’avançait vers Tolède, occupant toutes les places sans résistance, et persuadant aux populations que les Arabes ne venaient n1 ravager les campagnes, ni piller les habitations, ni faire la guerre autrement qu'à ceux qui s'obstinaient en une vaine résistance, Thäryk, après avoir soumis la Castille entière, vint à sa rencontre Jusqu'à Talavera, et s'excusa humblement d’avoir, pour le bien de l'islam, transgressé ses ordres. Mais le wali, envieux d’une gloire qui effaçait la sienne, se montra dur et intraitable. On raconte qu’à peine entré dans Tolède, et conduit à l’aleazar (al kasr, le château), Mouza réclama pour le khalyfe une table précieuse trouvée dans la ville qui fut depuis nommée Alméida (la Table). Elle était d'émeraude, dit-on (‘), et n'avait pas moins de trois cent soixante pieds. L'on prétendait que c'était la fameuse table de Salomon, apportee en Espagne lorsque le temple de Jérusalem fut détruit par Nabuchodonosor (?). Thäryk la présenta, mais man-
{1} Sans doute de malachite.
(2) Suivant M. Reinaud {Monuments arabes, persans et tures), c'était plutôt la table des pains de proposition que Titus fit porter à son triomphe, et qui tomba plus tard aux mains des Vandales d'Afrique.
quant d’un pied; et saisissant ce frivole prétexte pour l'accabler de reproches, Mouza Ôta le commandement au vainqueur du Guadalété; il le fit même jeter en prison, et, dit-on, battre de verges, malgré les prières de leurs compagnons d'armes. Mais bientôt des ordres sévères du khalyfe, qui ne voulait pas laisser dans l'inaction « l'une des meilleures épées de l'islam, » obligèrent le wali à une réconciliation publique, que toute l’armée salua de ses cris de joie. Cette querelle passagère, à laquelle se rattachaient probablement aussi des jalousies de races et de tribus, fut le prélude des dissensions funestes qui s’allumèrent ensuite parmi les vainqueurs, et devinrent finalement la principale cause de leur ruine totale. Cependant, après la prise de Mérida, Abd-al-Azyz s'etait séparé de son père, d'abord pour reprendre et punir Séville révoltée, ensuite pour occuper l'Andalousie orientale, où le comte Théodomir s'était retiré avec quelques troupes échappées au désastre de Xerez. Habile et persévérant, Théodomir s’efforça de résister aux Arabes, non par des combats en rase campagne, où il ne pouvait soutenir le choc de leur cavalerie, mais par des embuscades et des surprises dans les défilés des montagnes. C'était déjà la guerre de partisans, de guérillas. Elle lui réussit quelque temps ; mais enfin son armée fut atteinte, battue et dispersée auprès de Lorca. Il se réfugia dans la petite place d'Orihuela {[Orcelis) avec une poignée de fuyards. Là, n espérant plus son salut que d'une capitulation honorable, il imagina, dit-on, pour obtenir des conditions plus douces, un stratagème singulier. Il fit garnir les murailles par des femmes qui s'étaient revétues de casaques militaires, et qui avaient croisé leurs PAT (ÿ
cheveux souslementon pour imiter la barbe des guerriers. Abd-al-Azyz crut, en effet, à la vue de cette nombreuse garnison, qu'il fallait livrer un siége. Mais dans la nuit, se disant envoyé de Théodomir, Théodomir vint luimême trouver Abd-al-Azyz sous sa tente. Le chef arabe accorda sur-le-champ la capitulation demandée, et charmé du brillant courage, de la présence d'esprit, de la noble confiance du comte goth, il lui laissa le commandement de sept villés formant la province de Murcie, nommée depuis, par les Arabes, Terre de Tadmur, sous la seule condition d'un faible tribut annuel en argent et 113 — en denrées (!) |
Tranquille de ce côte, Abd-al-Azyz revint alors sur ses pas. Précédé par la renommée de sa bravoure et de sa modération, 1l traversa au retour l'ancienne Hlhibéris, queses Arabes nommèrent Grenade (Garb-nata, la Crème du couchant) (?}, puis Baza et Antequera, qui s'ouvrirent sans résistance.
La plus importante moitié de l Esphgui était soumise ; il ne restait plus à occuper que les provinces du nord. Réunis à Tolède, les Arabes se séparèrent de nouveau pour achever leur conquête. Thàryk, remontant aux sources du Tage, iraversa les âpres montagnes appelées aujourd hui Sierra de Molina, s'avança jusqu'à l’Ebre, et vint mettre le siège devant Saragosse (Cæsarea-Auqusta,
[1] Par le traité de paix, conclu entre Abd-al-Azyz-ben-Mouza et Tadmirben-Gobdos, dent les historiens arabes ont conservé le texte, et qu’approuva le khalyfe Walyd, chaque noble goth devait payer par an un dinar d’or, avec quatre mesures de blé, d’orge, de moût de vin, de vinaigre, d’huile et de miel ; chaque serf la moitié de ce tribut.
(?) D’autres font dériver le nom moderne de Grenade du mot Dar Garnathah, Maison fortifiée, autour de laquelle se serait élevée peu à peu la nouvelle ville.
dont les Arabes firent Sarkosta et les Espagnols Zaragoza), alors la plus importante ville du nord de la Péninsule. Mouza prit sa route plus à l'occident, sempara de Salamanque, d’'Astorga, et, passant du Duero à l’Ebre, il vint joindre Thäryk devant Saragosse, qui se rendit à leurs armées combinées. Cette ville fut traitée plus sévèérement que les autres, Aux conditions ordinaires pour l'avenir, s ajouta, sous le nom de rachat du sang, une imposition considérable et immédiate; les habitants furent contraints de dépouiller leurs temples pour se racheter. Sans doute, les Arabes voulaient faire un exemple, et présenter aux places qu'ils n’occupaient point encore, ou la générosité pour la soumission, ou la sévérité pour la résistance.
L'armée conquérante se divisa encore sous ses deux chefs, Tandis que Thäryk, descendant l'Ebre, et revenant au sud, prenait Murviedro (muri veteres, l'ancienne Sagonte), Valence, Xativa, Denia (Dianium), et rejoignait la terre de Tadmir, le wali enlevait successivement Huesca, Tarazone, Tarragone, Barcelone, Géronne {Gerunda) et Ampurias, au pied des Pyrénées. On dit même que, pénétrant dans la terre d'Afrank, 11 s'avança jusqu à Narbonne, dont il rapporta quelques idoles d'argent, c'est-à-dire quelques statues de saints. De retour en Espagne après cette problématique excursion dans la Gaule gothique, il fit encore une rapide promenade militaire, en suivant les Pyrénées et les rivages du golfe de Gascogne, jusqu'aux extrémités de la Galice, jusqu'à l'autre cap Finistère. Les Arabes étaient ainsi maîtres de toute la Péninsule, et cette vaste conquête ne —714 leur avait coûté que deux années,
84 IISTOIRE DES ARABES
Pour concevoir comment les Arabes purent s emparer de l'Espagne avec cette même rapidité presque fabuleuse qu'ils avaient mise à conquérir l'Orient, 1l faut se rappeler d'abord ce que j'ai dit précédemment sur la faiblesse et la décadence de la monarchie gothique. Il faut encore, à ces motifs, joindre une remarque importante. Comme, dans l’histoire, les mêmes effets ne se produisent pas sans les mêmes causes, on trouve, à chaque pas de la vie des peuples, malgré les différences de temps, de climat et de mœurs, des analogies singulières, des similitudes frappantes. J'ai dit que la monarchie élective des Goths était entachée du même vice irremédiable et mortel que la monarchie des Polonais. Je suivrai plus loin cette comparaison. Malgré ses héroiques efforts, la Pologne a péri sous les coups de ses envahisseurs, surtout parce que le peuple polonais, resté serf, n’a point pris une part active et désespérée aux luttes de la noblesse contre l'étranger. Chez les Goths d'Espagne, ce fut aussi la seule noblesse, la seule race des Goths conquérants, qui avaient pris cette contrée sur les Romains, comme les Romains sur les Carthaginoiïs, enfin la seule nation des possesseurs du sol, qui eut à soutenir le choc des Arabes. Quant à la race indigène des Ibères, habituée depuis mille ans à servir des maîtres étrangers, et réduite à la servitude de la glèbe, quel grand intéret pouvait-elle prendre à la défense d'une terre dont elle était dépossédée? N'avait-elle pas le droit de répondre, comme l'âne de Phèdre : Clütellas dum portem meas ? Ainsi se fait la justice éternelle; ainsi se prononce la peine du talion; ainsi périssent les peuples par où ils ont péché.
Nul n'échappe à cette juste loi. Punisseurs des Goths, les Arabes commencçaient dès lors à tomber dans les fautes qui les perdirent, et dont, plus tard, ils furent punis à leur tour par les chrétiens. Les immenses dépouilles ramassées dans ces courses victorieuses à travers la Péninsule servirent à rallumer la querelle mal éteinte de Mouza et de Thäryk. Le premier, devenu plus avare en veillissant, voulait garder pour lui seul celles qu'il avait rapportées de ses expéditions. L'autre, suivant l'usage, faisait le partage des siennes entre tous les guerriers, après le prélèvement d'un cinquième pour la part du khalyle; et, chéri de ses troupes, il s'affranchissait entièrement de l'autorité du wali. Enstruit de leurs dissensions, Walyd les manda tous deux à Damas. Thäryk s’y rendit aussitôt, et, pour se justifier, rappela ses victoires et montra sa pauvreté. « Mieux encore que les « musulmans, ajouta-t-1l, les chrétiens diront si je fus « lâche, si je fus cruel, si je fus avare. » Mouza, qui avait ramassé, chemin faisant, ses trésors déposés à Tolède, à Cordoue, à Séville, et qui trainait après lui quatre cents seigneurs goths pris en olages, n’arriva que plus tard en Syrie. Il comparut devant le khalyfe avec son rival, et l'on vit encore reparaitre entre eux cette table d'émeraude, cette table de Salomon, premier objet de leur dispute à Tolède. En présentant alors au khalyfe le pied qu'il en avait adroitement enlevé, Thäryk prouva que c'était lui, et non Mouza, qui avait conquis cette table renommée, destinée en présent au khaiyfe. Souleyman, frère et successeur de Walyd mort sur ces entrefaites (715), fit outrageusement battre de verges le vieux
Mouza, lui imposa une amende de cent mille mitkals
d'or, et l'exila à la Mekke, où le conquérant du Mahgreb et de l'Espagne mourut bientôt après de douleur en apprenant la fin tragique de tous ses fils : illustre et triste exemple de l'ingratitude des rois (*)
Abd-al-Azyz, demeuré en Espagne à la place de son père, avec le titre d’émyr (dux, caudillo, commandant) et gouvernant l'Afrique avec l'Espagne, avait porté de Tolède à Séville sa cour et le divan, c’est-à-dire le conseil des chefs et des vieillards (?). Il y épousa en grandepompe, peut-être par amour, mais certainement par politique, sa prisonnière, la veuve du dernier roi goth, que les Espagnols appellent Egilone, les Arabes Ayéla, avec le surnom de Omm-al-Issam, ou la Mère des précieux colhers.
(!} Un historien de Grenade rapporte de curieuses réponses faites par Mouza aux questions de Souleÿman. «Parle-moi, lui dit le khalyfe, des chrétiens d’Andalousie. — Seigneur, répondit Mouza , ce sont des lions dans leurs châteaux, des aigles sur leurs coursiers, des femmes dans la plaine, des chèvres dans les montagnes. — Et ceux d’Afranck ? — Ils sont vifs et intrépides dans l'attaque, timides et poltrons dans la fuite. — Et des Berbères, que me diras-tu ? — Les Berbères ressemblent aux Arabes pour la physionomie, la bravoure, la patience, la sobriété, la manière de combattre et les mœurs hospitalières. Mais ce sont les plus perfides des hommes, ne gardant ni leur parole ni les traités, » Ce passage est une des nombreuses preuves du peu de changement que subissent les caractères nationaux. Ainsi l’on y retrouve encore le portrait des Espagnols et des Français, et la différence que Mouza signale entre ses compatriotes et les Berbères avait existé de tout temps. «Les Arabes, dit Hérodote (Hist. lib. Il), gardent leur foi autant que peuple qu’il y ait. » On sait ce qu’étaient, au contraire, la foi punique et la foi numide, ce qu’est aujourd’hui la foi des Bédouins de l’AIgérie.
(2?) Des scheick, mot qui correspond exactement à celui de senior, vieillard et seigneur. Ce conseil se nommait al-dyoudn, que les Espagnols ont traduit par Aduana. Comme on donnait le même nom au bureau de perception des
impôts, les Espagnols l’ont conservé dans cette dernière acception, et nous en avons fait le mot douane.
Après avoir achevé, par ses lieutenants, la soumission de la Lusitanie, de Pampelune (Pompeigpolis) et des monts Al-Bask (la Biscaye), Abd-al-Azyz fit partir pour Damas dix Arabes de distinction, chargés de porter au khalyfe les revenus de sa province d'Espagne et les plus précieux objets de la conquête. Souleyman les recut avec joie ; mais prenant ombrage de la grande puissance qu'avait acquise la famille de Mouza, dont il craignait le ressentiment, 1l résolut de payer d'une reconnaissance toute royale les services du wali qui avait étendu son empire de Carthage à l'océan Atlantique, et de Soûs aux Pyrénées. Cinq des envoyés d’Abd-al-Azyz furent expédiés en Afrique pour ôter le commandement et la vie à deux autres fils de Mouza qui gouvernaient les provinces de Kaïrwan et de Tanger. Les cinq autres envoyés revinrent en Espagne, chargés de la même mission à l’égard d'Abd-al-Azyz. Comme ils craignaient que l'affection des soldats pour l'émyr ne s'opposät à l'exécution des ordres du khalyfe, ils commencèrent moralement l'assassinat, par la calomnie. Ils accusèrent Abd-al-Azyz d'être gagné par sa femme en faveur des chrétiens, et de vouloir relever à son profit Le trône des rois goths. Une conspiration de fanatiques se forma sur ce bruit, et le malheureux époux d'Egilone fut assassiné dans la mosquée de sa maison de campagne pendant la prière du matin. — 715 |
Faute d’émyr nommé par le khalyfe, Ayoub (Job) ben-Habib al Lakmy, cousin d'Abd-al-Azyz, prit momen- {anément l'autorité, du consentement des autres chefs ; et, à son tour, transporta le divan de Séville à Cordoue, afin d'être plus au centre du pays, sans trop s'éloigner
pourtant des communications avec l'Afrique. La Péninsule formait alors quatre grandes divisions, nécessairement assez mal délimitées : A!-Djouf ou le nord ; Al-Kéblah ou le midi; Al-Scharkyah ou le levant ; Al-Gharb ou le couchant {'). Quant à la population, dont nous parlerons plus tard en détail, c'était déjà un mélange de plusieurs races. Parmi les musulmans vainqueurs, venus avec Thàryk et Mouza, il fallait distinguer les Arabes, en petit nombre, et les Berbères, beaucoup plus nombreux. Sous le nom général de chrétiens (Roumi) , appelés depuis Mozarabes, étaient compris les Romains, les Goths, les Ibères, la masse entière du peuple vaincu. Enfin, dans ce peuple soumis, asservi, mais non esclave m1 serf, gardant son culte, ses lois, sa langue, ses usages, se trouvait une population considérable de Juifs, venus en Espagne dès le temps d'Adrien, lorsqu'ils furent chassés de la Palestine après la révolte de Barchochebas et le sac de Jérusalem (136). Malgré quelques édits de persécution portés contre eux par le roi goth Sisebuth (612), les Juifs avaient prospéré en Espagne au point de posséder en propre des villes importantes, Lorsque Abd-al-Azyz prend Grenade, les historiens ajoutent « qui appartenait aux Juifs, » et le nom de Calatayud (Kalat-al-Yéhoud, fort des Juifs), donné à l’ancienne Bilbilis, celui de Rotalyud, etc., montrent assez qu'ils étaient nombreux et puissants au nord comme au midi de la Péninsule. Al-Haour-ben-Abd-al-Rhaman al Kaÿzy, nouvel émyr envoyé de Syrie, vint prendre le commandement des 716—mainsd'Ayoub; et n'ayant plus rien à conquériren
(!) L'une des provinces du Portugal a conservé le dernier nom d’Algarve.
Espagne, il passa les D)ébal-al-Bortät{'), en suivant la route qu’on suppose déjà tracée par Mouza. Il enleva Narbonne (Arbonah), Carcassonne, toute la Gaule gothique, s avança en maraudeur jusqu aux rives de la Garonne, et ramena de cette expédition d'abondantes dépouilles. Dé- — 718 testé pour ses exactions, son arrogance, sa cruauté, cet Al-Haour fut déposé par ordre du khalvfe, et remplacé par le wali Al-Samah, nommé Zama dans nos vieilles chroniques. Celui-ci, venu de Syrie, s’occupa d’abord à réparer les injustices de son prédécesseur, en ouvrant les prisons qu'il avait remplies, en restituant leurs biens à ceux quil en avait dépouillés, en rétablissant sur de plus justes bases la distribution des terres et la répartition des impôts. Puis, zélé musulman et guerrier intrépide, il se rendit dans les Gaules pour en continuer la conquête. De la Narbonnaise (?), 1l gagna, comme Al- Haour, les plaines de l'Aude et de la Garonne, et, remontant ce fleuve, alla assiéger Toulouse. Réduite aux dernières extrémités, cette place allait tomber dans ses mains, lorsque le seigneur d'Afrank (c'était Eudes, ou Odon, duc d'Aquitaine) vint envelopper d'une armée nombreuse la petite armée des Arabes. L’émyr, pourtant, accepta la bataille, disant aux siens : « Ne craignez « pas cette multitude ; si Dieu est avec nous, qui sera « contre nous? » Les musulmans combattirent avec une
(:} Monts-des-Portes. Les Arabes avaient ainsi nommé les Pyrénées du mot portas, de la basse latinité, qui signifiait alors, comme aujourd’hui le mot espagnol puertos, les cols ou passages.
(2) On ne sait point avec certitude si ce fut Al-Haour ou Al-Samah qui, le premier, prit Narbonne. Al-Haour, sans doute, ne l’occupa qu'un moment; Al-Samah en fit la place de guerre des Arabes, et leur base d’opérations.
valeur désespérée et soutinrent longtemps l'attaque d'un ennemi qui se renouvelait sans cesse; mais Al-Samah s'étant fait tuer dans le plus épais de la mêlée avec quelques autres chefs, les Arabes, écrasés, durent céder le 721 — champ de bataille aux chrétiens. Ils se retirèrent en bon ordre, et lentement, dans leur place de Narbonne ; et le chef qui avait protégé leur retraite par des prodiges de valeur, Abd-al-Rhaman [') -Ben-Abd-Allah al Gaféky, non-seulement maintint dans l'obéissance les chrétiens de la Gaule gothique, mais réprima aussi ceux des montagnes qui s'étaient soulevés à la nouvelle du désastre de Toulouse. Abdérame s'était fait tellement aimer de ses compagnons, par son courage, son dévouement, sa libéralité, que, pour eux, toujours prêts à le suivre, les montagnes étaient des plaines. Mais on l'accusait de corrompre, par cette indiscrète générosité, les mœurs austères et frugales des vieux musulmans.
Îl remit, sans résistance et sans plainte, l’autoritéaux mains d'Ambisah-ben-Sohim al Kéby, désigné par le khalyfe pour remplacer Al-Samah comme émyr d’Espagne. Cet Armbisah se rendit célèbre par la justice et la sagesse de son administration. Les musulmans, les chrétiens et les juifs étaient pesés dans sa balance avec une égale impartalité. El régularisa la perception des impôts, qu'il fixa au cinquième du revenu pour les places prises de force, et au dixième pour celles qui s'étaient rendues à discrétion. Sans rien enlever aux anciens habitants, il distribua des domaines aux musulmans les plus pauvres,
(!) Serviteur du Miséricordieux ; ce nom se prononce Abd-er-Rhaman, d’où Abdérame,
en leur répartissant, soit des terres libres (valdios), soit les propriétés d'un grand nombre de juifs qui, dans ce temps, trompés par l’imposteur Zonarias, avaient été le rejoindre en Palestine, où 1l se donnait pour le Messie. Ensuite, comme ses prédécesseurs, Ambisah se — 722 mit à la tête d’une expédition dans les Gaules. Cette fois, tournant à l’est, il la dirigea sur les deux bords’ du Rhône; d’abord en Provence, jusqu'à Nismes; puis le long des Cevennes, jusqu’à Lyon, que ses Arabes, de Lugdunum, nommèrent Loundoun; puis enfin, en remontant la Saône, jusqu'à Autun (Augustodunum), qu’il pilla et dépassa peut-être. Au retour de cette course aventureuse, 1l périt dans une escarmouche. — 725 Ses trois successeurs immédiats, Yahyay- {:) ben-Salémah, Hodzaÿfah al Kaÿzy etOthman-ben-Abou-Nézah, n'eurent qu un moment l'autorité. L'émyr d'Espagne relevait alors du wali d'Afrique ét se trouvait à la merci de linconstance ou de la vénalité de ce chef plus puissant. Al-Haytam, quatrième successeur d'Ambisah, se fit hair par les excès de son avarice et de sa cruaute. Le khalyfe Hescham, auquel parvinrent les plaintes de quelques victimes d'Al-Haÿtam, envoya l’un de ses familiers, Mouhamad-ben-Abd-Allah, avec de pleins pouvoirs, pour faire justice entre l'émyr et ses dénonciateurs. Mouhamad reconnut bientôt la vérité. Il déposa l'émyr, confisqua ses biens, et, pour châtiment suprême, le fit promener sur un âne, la tête nue, les mains liées, dans les villes qui avaient le plus souffert de sa tyrannie. En retournant à Damas, Mouhamad remit le pou- — 728
(1) C’est le nom arabe de Jean le Précurseur.
voir aux mains d'Abd-al-Rhaman-ben-Abdallah al Gaféky, ce vaillant capitaine, qui avait ramené de Toulouse à Narbonne les débris de l'armée d'Al-Samah.
Comme Al-Samah, Abdérame répara d'abord avec soin et justice les torts de son prédécesseur. Il visita les provinces, écouta les plaintes de chacun, et fit strictement exécuter, en faveur des chrétiens et des juifs, toutes ‘ les clauses des capitulations. Mais au milieu de ces travaux administratifs, il réunissait les troupes de l’Espagne, appelait des renforts d'Afrique, d'Egypte même, de Syrie et d'Arabie, disposant tout pour une grande et décisive attaque de la terre d'Afrank. Le chef des forces musulmanes dans la Narbonnaise, Othman-ben-Abou- Nézah, rival d'Abdérame au poste d'émyr, qu'il avaitun moment occupé, et son ennemi depuis le choix du khalyfe, avait épousé l’une des filles d'Eudes, le duc d'Aquitaine. Les chroniques françaises le nomment Munuza, et sa femme Lampégie. Prétextant qu'il avait fait trève avec les chrétiens, 1l refusa d'obéir aux ordres d’Abdérame, qui lui commandait d'entrer en avant-garde sur les domaines de son beau-père. Abdérame irrité fit marcher contre lui quelques troupes qui enveloppèrent le rebelle dans la ville nommée Al-Bab, la Porte, qu'on croit être Puycerda. Othman, essayant de fuir avec sa femme, périt dans les rochers, et Lampégie fut amenée à l'émyr. « Par Allah! s'écria-t-il, jamais chasse si précieuse ne fut faite dans ces montagnes. » Et il envoya la belle captive au harem de Damas.
Bientôt après, à la tête de toutes ses troupes, Abdé- 131—rame passa lui-même les Pyrénées, brülant de venger la déroute de Toulouse, et d'étendre, avec la foi, l'em-
pire du khalyfe sur les contrées inconnues que ses Arabes nommaient la Grande-Terre. Ce ne fut pas toutefois par Ja Gaule gothique, par la Septimanie, qu'à l'exemple d'Ambisah, Abdérame pénétra dans le pays d’Afrank. Pour frapper sur-le-champ son principal ennemi, le chef des Aquitains, il rassembla son armée sur le haut Ebre, traversa la Navarre, franchit les monts Al-Bortat par le col de Roncevaux et la vallée de la Bidassoa, puis tout à coup parut dans la Vasconie surprise. Battant les chrétiens dans toutes les rencontres, ilenleva Toulouse au passage, écrasa Eudes sous le murs de Bordeaux, saccagea cette ville, passa sans résistance la Garonne, la Dordogne, la Charente, enleva Poitiers, et s'avança jusqu'à la Loire, jusqu aux remparts de Tours, où 1l voulait, en livrant aux flammes la fameuse basilique de Saint-Martin, détruire le temple de l'idoltrie. Les Arabes étaient ainsi parvenus au cœur de la France, non loin de ces champs catalauniques (‘}, où, moins de trois siècles auparavant (en 451), les Francs de Mérovée, les Bourguignons de Gondioc et les Goths de Théodoric, réunis sous le Romain Aëtius, avaient exterminé les Huns d'Attila. Ce fut encore la France qui, ayant arrêté cette première invasion de l'Asie par le nord, arrêta la nouvelle invasion de l'Asie par le midi.
Karl ou Charles-Martel, avec le titre de maire du palais, et sous le nom de quelque fantôme de roi, Clotaire IV, Chilpéric If, Thierry Il, gouvernait la monarchie des Francs. Il était au delà du Rhin, repoussant les agressions de quelques peuplades germaines, lorsque les Arabes pas-
(1) La plaine de Châlons-sur-Marne,
sèrent les Pyrénées. Rappelé en France par ce danger pressant, Charles-Martel convoqua, par un ban général, tous les guerriers des divers royaumes réunis précédemment sous le sceptre de Clovis, auxquels vinrent se joindre, malgré la haine qu'ils portaient aux Francs et la crainte de leur domination, les Aquitains chassés de leur patrie. Et comme, en ce grand péril, Charles avait à sauver l'autel en même temps que le trône, pour se procurer de suffisantes ressources, pour rassembler, armer, nourrir la multitude de ses soldats et de ses alliés, 1l mit la main jusque sur les biens de l'Église. L'innombrable armée du roi Kaldoûs (ainsi le nommaient les Arabes (!)) rencontra celle d'Abdérame sur les bords de la rivière Ouar, la Loire sans doute, ou quelqu'un de ses affluents. Les Arabes, d'après leurs historiens, contredits sur ce point par les chroniques françaises, venaient de prendre et de saccager Tours, presque en face de l'ennemi. C'était donc dans le désordre d’une prise d'assaut, d'un pillage de ville, qu'ils se trouvaient pour la première fois en présence des Francs. Abdérame ne put obtenir de ses guerriers qu'ils abandonnassent tout le butin pour ne garder, comme naguère ceux de Thâryk et de Mouza, que leurs armes et leurs chevaux. Quelques escarmouches, quelques marches feintes, ramenèrent les Arabes auprés de Poitiers, où, dans un vaste camp, Abdérame réunissait ses escadrons, dispersés en fourrageurs
(:) On se ferait difficilement une idée de laltération que subissent les noms propres en passant de l’une à l’autre de ces langues si différentes. Il y a tel historien arabe, dit Conde, qui appelle tous les rois de France Colorio et Lodorio, tous ceux d’Espagne Odron et Lodron. Et les chroniqueurs chrétiens rendent bien la pareille aux Arabes,
ET DES MORES D'ESPAGNE. 95 jusque dans les plaines de Sens. Charles-Martel le suivait lentement avec toutes ses forces. Ils se trouvèrent en face dans le courant d'octobre. — 732
« Le sort du monde, dit M. Henri Martin (!'}, allait se jouer entre les Franks et les Arabes. Les barbares d'Ausirasie ne soupçonnaient guère quelles destinées étaient confiées à leur épée ; cependant un sentiment confus de Ja grandeur de la lutte qu'ils allaient engager parut les saisir; les musulmans, de leur côté, hésitèrent pour la première fois. Durant sept jours, l'Orient et l'Occident s examinerent avec haine et terreur ; les deux armées, ou plutôt les deux mondes, s’inspiraient un étonnement réciproque par la différence des physionomies, des armes, des costumes, de la tactique. Les Franks contemplaient d'un œil surpris ces hommes bruns aux turbans blancs, aux burnous blancs, aux boucliers ronds, aux sabres minces, aux légères zagaies, caracolant parmi des tourbillons de poussière sur leurs cavales échevelées ; les cheiks musulmans passaient et repassaient au galop devant les lignes gallo-teutoniques pour mieux voir les géants du nord avec leurs longs cheveux blonds, leurs heaumes brillants, leurs casaques de peaux de bufile, leurs longues épées et leurs énormes haches. Enfin , le septième jour, vers l'aube, les Arabes et les Mores sortirent de leurs tentes, se déployèrent en ordre dans la plaine, et, après la prière du matin, Abd-el-Rhaman donna le signal. »
Confiant dans sa fortune autant que dans sa foi, l’émyr des musulmans espérait une autre bataille du Gua-
(1) Histoire de France, tome 11, page 275.
dalété. Il comptait livrer encore, et toujours au profit de l'islam, une de ces luttes décisives où se joue le sort des Etats. Mais les Arabes n'étaient plus ces guerriers pauvres, austères, enthousiastes, qui avaient vaincu à Xerez par leur ardeur et leur agilité. Toujours braves, toujours orgueilleux, mais embarrassés d'immenses dépouilles, ils ne purent exécuter avec leur ordinaire élan ces rapides mouvements de cavalerie, ces chocs impétueux, irrésis{tibles, qui rendaient la victoire aussi prompte que le galop de leurs coursiers; et les Francs, serrés en épais bataillons, les recevaient immobiles, comme des bancs de glace |‘). Pour protéger, vers le soir, contre une habile attaque des Aquitains, le camp qui renfermait ses richesses, l’armée musulmane se divisa. Le désordre alors se mit dans ses rangs, et, malgré des prodiges de valeur, les Arabes furent enfin rompus, dispersés, exterminés, par des adversaires non moins braves, non moins constants, beaucoup plus nombreux d'ailleurs, et qui combattaient dans leur propre pays pro aris et focis. Abdérame périt dans l’action, et les faibles débris de son armée échappés au carnage à la faveur de la nuit, et laissant leur camp vide, furent ramenés jusqu'à Narbonne, que Charles Martel essaya vainement d’emporter d'assaut. [l pilla les contrées voisines, dont les seigneurs, tout chrétiens qu'ils étaient, firent alliance avec les Arabes pour se délivrer de ses déprédations (?).
(1) Glacialiter manent adstricti, dit Isidore de Beja.
(2) Sur la bataille de Poitiers, et généralement sur l'invasion de la France par les Arabes, on peut consulter, outre l’historien cité déjà (M. Henri Martn}, l’Histoire de la Gaule méridionale, par Fauriel, et l’Aistoire des invasions arabes en Gaule, par M. Reinaud. Dans sa rapide Histoire de France, M. Mi-
Cette victoire signalée sauva la France, et peut-être la chrétienté tout entière. Si le drapeau de l'islam, vainqueur des Grecs et menaçant déjà Constantinople, eût flotté sur les tours de Paris; si la monarchie des Francs füt tombée comme celle des Goths, je ne sais quelle bannière assez puissante restait en Europe pour arrêter le double torrent de l'Arabie, qui, remontant le Rhin et le Danube, eût fait sa jonction au cœur de l'Allemagne. C'était alors la religion de Mahomet qui devenait la religion catholique, l’universelle. On pourrait, sur cette supposition, établir quelque intéressante controverse, se demander, par exemple, si la substitution d'un culte à l’autre eut nécessairement changé le destin du monde moderne, et si le génie de l'Europe se fût trouvé plus gêné dans ses développements, dans son essor, par une religion venue de l'Arabie que par une religion venue de la Palestine. En se rappelant Jean Huss, Galilée, l'inquisition, il est permis d'en douter, et de croire que l'Europe’ n’eût pas plus manqué à ses destinées sous la loi de Mahomet que sous la loi de Jésus. Mais à quoi bon cette controverse dans le vide? L'histoire dit ce qui est, non ce qui pourrait être, et la Providence a prononcé.
La défaite d'Abdérame entre Tours et Poitiers mit fin aux projets d’agrandissement des Arabes par delà les Py-
chelet commence de la sorte le récit, en quatre lignes, de la rencontre des Frances et des Arabes : «... La célérité prodigieuse de ces brigands semblait les multiplier. On craignait que, selon leur usage, après avoir fait un désert d’une partie des contrées du midi, ils ne finissent par s’y établir. » Je regrette profondément que l’illustre historien ait voulu flétrir, par ce mot injuste et dédaigneux, un si grand peuple accomplissant de si grands desseins.
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rénées. Jamais plus ils ne furent en état de les reprendre, car déjà leur trop vaste domination pour un centre unique menaçait ruine en divers endroits. Les Berbères, pressurés par des chefs avaricieux venus de Damas pour s'enrichir, comme jadis les proconsuls de Rome, s'étaient soulevés dans tout le Mahgreb, et recommencaient ainsi cette longue querelle de race, si funeste aux Arabes d’Espagne. Ceux-ci étaient abandonnés à leurs seules forces, bien réduites et bien insuffisantes. À peine le wali d'Afrique put-il leur envoyer quelques renforts sous Abd-al-Malék-ben-Kotan al Féhry, nommé prowisoirement émyr à la place d'Abdérame. Abd-al-Malek traversa l'Espagne en toute hâte pour porter secours aux provinces gauloises où tenaient encore les armes musulmanes. Mais à son retour des frontières, dans la sai- 736 — son des pluies, il fut atteint et battu, soit par les Aquitains, soit par les Bigorrais et les Basques.
Le khalyfe Hescham envoya pour le remplacer Okbahben-al-Hedjadj al KaŸzy, qui venait de comprimer la révolte des Berbères. Cet Okbah fut de tous les émyrs d'Espagne celui qui déploya le plus d'efforts et de talents pour ramener un peu d'ordre au milieu de la confusion qui s accroissait chaque jour. Il se montra juste, humain et sévère. Refusant toute espèce de dons, qu'un long et pernicieux usage lui eùt permis d'accepter, il punissait sans pitié les oppresseurs, quels que fussent leur sang, leur rang ou leur fortune, et jamais les opprimés n'invoquèrent vainement sa protection pour leur défense, et sa justice pour la réparation de leurs griefs. C’est l'éloge que firent de lui les chrétiens euxmêmes. Il signala les commencements de son autorité
ET DES MORES D'ESPAGNE. 99 en ordonnant une égale distribution des charges publiques, dans laquelle disparurent ces distinctions nées de la conquête, devenues odieuses par leur origine, devenues iniques par la succession des temps et la commune soumission. Îl établit, dans les villes et bourgs, auprès de chaque mosquée, des écoles publiques et des tribunaux de kddhys. Enfin il créa un corps de kaschefs (découvreurs), cavalerie permanente, espèce de maréchaussée, destinée à la poursuite des malfaiteurs, au maintien dy bon ordre, à la sûreté des communications. Poursuivant le rêve des précédents émyrs, rève que les khalyfes d'Orient n'avaient pointabandonné, Okbah se préparait à porter de nouveau la guerre dans le Frandjat, lorsqu il apprit à Saragosse que les Berbères s étaient encore révoltés, après avoir embrassé le schisme des Morabites (al-moräbethyn, les voués à Dieu), et que, fiers de quelques avantages, 1ls menaçaient l'émyr arabe dans Tanser. Okbah revint précipitamment à Cordoue, descendit le fleuve avec un corps d'élite, et, passant le détroit, parvint, après de longs efforts, à contenir les rebelles.
Ce ne fut qu au bout de quatre ans que, trompé par une paix apparente, Okbah revint en Espagne. Il y mourut presque aussitôt. Sa longue absence avait été — 741 funeste. Les gouverneurs de provinces, devenus, loin de leur chef, égaux entre eux, agirent sans union, sans concert, et s habituèrent à se considérer, chacun dans son gouvernement, comme maitres et souverains, Cependant les Berbères, profitant à leur tour du départ d'Okbah pour violer la foi jurée, reprirent aussitôt les armes, et rallièrent à leurs taifas jusqu'aux nègres du désert, Le wali d'Égypte, Hantallah-ben-Séfouan al
Kebby, envoya contre eux quelques troupes arabes, commandées par Baledj-ben-Baschyr et Thaalébah-ben-Salémah, qui allèrent imprudemment chercher les rebelles au delà de l'Atlas. Dans ces plaines desable, disent les hi1storiens arabes, les noirs combattants de Soûs et de Masamoud ressemblaient à des nuées de sauterelles. Epuisés par la chaleur, dévorés par la soif, les Arabes furent écrasés dans cette lutte inégale où le climat combattait contre eux. Les deux généraux vaincus s'enfuirent jusqu'au détroit, avec les débris de leur armée, au travers de l'insurrection générale, et cherchèrent asile en Andalousie, Leur arrivée y aluma une sanglante guerre civile. J'en dirai brièvement les phases diverses et les resultats.
Ces nouveaux venus, reçus en fugitifs, prétendirent commander dans l'Espagne comme dans l'Afrique. Mais Abd-al-Malek-ben-Kotän, jaloux de ses droits d'émyr que le khalyfe lui avait rendus après la mort du regrettable Okbah, s'opposa justement à leurs prétentions. Il fallut vider la querelle par les armes. Baledj et Thaalébah se divisèrent d'abord pour faire à la fois le siége de Cordoue et celui de Tolède. Abd-al-Malek fit lever l’un et l'autre; mais les rebelles, s'étant réunis, défirent à leur tour Abd-al-Malek, qui leur fut livré par les habitants de Cordoue. Après la victoire, les troupes élurent tumultueusement Baledj pour émyr, et son collègue, jaloux de celte préférence, l'abandonna, suivi des siens, pour s'établir en maître dans l Estrémadure. Le fils d’'Okbah, Abd-al-Rhaman, vint alors attaquer Baledj avec les troupes fidèles, le tua de sa main, et dispersa son ar- 742 — mée.
Tandis que la confusion, l'anarchie et la guerre civile
désolaient ainsi l'Espagne, les Berbères d'Afrique soutenaient avec acharnement leur révolte, que les victoires de l’Arabe Hantallah parvinrent avec peine à comprimer. Enfin la plus sanglante querelle venait aussi de s’allumer en Orient, entre les Ommévyades et les Abassydes, pour la possession du trône des khalyfes. Le vaste empire de l'islam paraissait prêt à s’écrouler dans ces dissensions intestines, dans cette universelle conflagration.
Ce fut à la faveur de si heureuses circonstances que commença ce long effort des Espagnols pour reprendre leur:patrie à des maîtres étrangers. |
On a l'habitude de placer la première apparition du guerrier chrétien appelé le roi Pélage, et sa victoire, ou plutôt son heureuse embuscade dans la caverne de Covadunga, peu de temps après la conquête de Thäryk et de Mouza, vers l'année 718. « Il y avait alors dans les montagnes des Asturies, disent d'anciennes légendes, une foule incroyable de peuple fidèle. » C'étaient des chrétiens 1bères, romains et goths, qui avaient mieux aimé vivre indépendants, loin des villes, que sous la domination des ennemis du Christ. Ils restèrent, oubliés des vainqueurs, dans ce coin de montagnes, le plus pauvre et le plus äpre de la Péninsule, où vécut le Canaber indomitus d'Horace, où les Romains, malgré la courte expédition faite sous Auguste, ne purent ni maintenir leurs armes, ni faire pénétrer leur langue et leurs mœurs, où la souveraineté des Goths ne fut ni moins contestée, ni plus réelle. Le départ de l'émyr Al-Haour pour les Gaules, justement en cette année 718, les expéditions successives d'Al-Samah (721), d'Ambisah (724),
et d’Abdérame (731), au delà des Pyrénées, enfin celle d'Okbah en Afrique (737), ayant toujours éloigné d'eux le danger d’une attaque, ils purent s'établir et se fortifier dans leur petit territoire. Le chef qu'ils se donnèrent par élection fut Pelagius (don Pelayo), qu'on s’est efforcé de faire descendant des anciens princes goths, quoiqu'il fût plutôt un Ibère-Romain, et auquel on attribue un règne de dix-neuf ans, tout rempli d'aventures miraculeuses. Rien n’est plus obscur, rien n'est plus incertain que ces commencements de la monarchie espagnole, et l'existence même de Pélage a été, comme celle de Romulus ou de Pharamond, vivement controversée. Le fait est qu'Isidore de Béja (ET Pacense), seul écrivain chrétien de l'époque, ne dit pas un mot de ce roi chrétien, et que les historiens postérieurs qui l'ont mentionné ne sont aucunement d'accord sur l’origine, l'époque, la durée et les événements de son règne. Pour concilier tant de doutes et de contradictions, quelques-uns ont imaginé de confondre en une seule et même personne le roi des Âsturies, Pélage, combattant les Arabes, avec le comte de Murcie, Théodomir, vassal des Arabes ; puis, de confondre encore Favila, successeur du premier, avec Athanaïlde, successeur du second. Ce fut le savant Béarnais Marca (‘)}, qui commit le premier cette confusion , et, sous l'autorité de son nom, s'est propagée l'erreur grossière où sont tombés la plupart des historiens étrangers, entre autres, parmi nous, le P. d'Orléans (?), et Voltaire à sa suite, qui appelle ces deux hommes en un Pélage-
(t} Mort archevêque de Paris en 1662, auteur du livre intitulé Marca Hispanica, d'une Histoire du Béarn, ete.
(2) Histoire des révolutions d'Espagne, 1734.
Theudomer. Il est inutile de relever l'absurdité palpable d'une telle supposition qu'aurait dû prévenir, moins encore la différence des noms que celle des situations géographiques et politiques. Théodomir est un personnage trop bien connu, trop bien désigné dans les annales des deux peuples pour qu'on puisse le confondre avec nul autre.
Quant à Pélage, bien que la vaste compilation de don José Conde n’en fasse pas plus mention que la chronique d'Isidore de Béja, il est certain cependant que quelques historiens arabes ont parlé de lui, aussi bien que les chroniqueurs espagnols à partir du 1x° siècle. Ils le mentionnent comme chef des chrétiens d'Astourisch ou de Djalikia (des Asturies ou de la Galice) dans les années 97 et 99 de l'Hégire (719 et 721), l'appelant Belaÿ (la lettre P manque dans la langue arabe) ou Bélaÿ-al-Roumy, Pélage le Romain. Ce qu'on peut croire, en définitive, c'est qu'une poignée d Ibères et de Goths fugitifs (il faut ainsi réduire la foule incroyable de peuples qui vivaient cachés au fond des gorges de montagnes incultes) se réfugia dans les seuls lieux qu'eussent négligés les armes musulmanes, et qu'elle servit de noyau, de ralliement, aux chrétiens mécontents ou zélés qui vinrent accroître peu à peu le petit peuple indépendant. On conçoit que les Arabes, occupés de vastes entreprises toujours dirigées par l’autre extrémité des monts, les aient oubliés dans leur sauvage retraite ; on conçoit aussi que des traditions populaires aient orné de fables, entouré de prodiges, le berceau toujours respectable et glorieux de l'indépendance nationale.
Après le mauvais succès de l'expédition d'Abdérame
dans les Gaules, et à la faveur des guerres intestines qui divisèrent continuellement les vainqueurs des Goths, ces réfugiés de l'antique Cantabrie purent faire quelques excursions hors de leur asile. Ils se grossirent d’une foule de chrétiens qui fuyaient, soit les exactions et les pillages, soit la vue même des temples infidèles, et furent bientôt en état d'essayer de petites entreprises, d'abord au nord, pour gagner le rivage de la mer, puis à l’ouest et au midi pour s'étendre dans les vallées voisines et de plus fertiles campagnes. Il est dit, dans Conde, que, pendant l'absence de l'émyr Okbah (vers 738), quelques partis de chrétiens, sortis des montagnes du Djouf (du nord), ayant paru dans la plaine, Abd-al-Malek alla donner la chasse à ces bêtes fauves, et les repoussa dans leurs repaires. Cependant Alphonse dit le Catholique, gendre de Pélage, élu pour successeur à Favila son beaufrère, s'étant avancé dans la Galice, puis aux bords du Duero, avait pénétré jusqu auprès de Salamanque, et se trouvait, vers l’année 750, souverain d'un petit royaume composé des Asturies, de la Galice presque entière et d'une partie de la province de Léon.
Effrayés de l'état de faiblesse et d'anarchie où les tenaient leurs perpétuelles discordes, les Arabes andalous, après la défaite des deux chefs égyptiens, s adressèrent au wali d'Afrique pour qu'il leur donnât un émyr capable de réprimer les factions et de pacifier le pays. Hantallah leur envoya Houzam-ben-Dhirar al Kélébi, surnommé Abou’l-Khatar, le meilleur de ses officiers, celui qui avait le plus contribué à ses victoires sur les Berbères. Et comme, pour contenir ces obstinés rebelles, 1l n'avait rien trouvé de mieux que de les enrûler dans ses
propres troupes, comme 1l désirait en débarrasser son gouvernement d'Afrique, comme enfin il n'avait plus lui-même qu'un petit nombre de guerriers arabes à son service, 1l fit partir avec Houzam une armée toute composée des Berbères qui s'étaient soumis. Ce fut — 743 alors, pour la première fois, que les Mores proprement dits entrèrent en nombre dans la Péninsule, sans être mêlés aux Arabes, et sans avoir au moins, pour chefs et officiers de leurs taifas, des hommes de la race supérieure.
Avec leur aide, Houzam put arrêter Thaalébah, qui s'était emparé de Mérida et de Cordoue, et les autres gouverneurs de provinces qui s’arrogeaient indüment le titre d'émyrs. Ensuite, pour prévenir de nouvelles discordes, pour attacher au sol les populations mouvantes, il assigna des terres séparées et distinctes aux différentes nations musulmanes nouvellement venues en Espagne, d'Asie et d'Afrique, s'efforçant de régler ce partage de manière que chacun trouvât, autant que possible, dans son domaine, le climat, les productions et les habitudes du pays d’où 1l était issu (‘)}. Houzam leur
(t) Voici les attributions de territoires citées par Conde. Je les rapporte en avouant quælles sont fort peu claires aujourd’hui, faute d’une bonne table géographique que Conde promettait, et qu’il n’a point publiée :
Les Égyptiens et une partie des Arabes Bélédys furent cantonnés dans les districts 84, et de Béja; le reste des Bélédys dans la terre de Tadmir (Murcie) ; les gens d’Hémesse dans les districts d’'Esbilia {Séville) et de Libla (Niebla) ; les gens de la Palestine, dans ceux de Sidonia et d’Algéziras ; le: gens d’Alordania {des bords du Jourdain), dans les environs de Rayata et de Malaga ; les gens de Damas, dans le territoire d’Elvira ; les gens de Kinsrin, dans celui de Jaën ; les gens de Ouacita, dans les dépendances de Cabra ; enfin les gens des Iracks et de Kaïrwan, dans les provinces plus éloignées à Porient.
assiona également un tiers du produit des terres eultivées par les serfs des agémis (a djémys, étrangers, probablement les Goths demeurés sous la domination musulmane), laissant toutefois aux familles des Arabes venus les premiers, au temps de la conquête, les biens qui étaient dès longtemps en leur possession. Dans ce remaniement de territoires, dans cet établissement plus fixe des tribus, disparut le petit royaume de Théodomir, passé d’abord aux mains d'autres seigneurs goths, et toute la Péninsule, sauf les Asturies, n'eut plus que des maitres arabes.
Les efforts et les réglements d Houzam ne purentassurer à l'Espagne une bien longue tranquillité. Deux chefs de tribus, Samaÿl-ben-Hatim al Kéléby et Thouéba-ben- Salémah al Djézamy, l'un de Syrie, l’autre d'Égypte, mécontents de leur partage, s’insurgèrent bientôt contre Houzam, qu'ils accusaient de trop favoriser ses compatriotes, les Arabes de l’Yémen. Ligués contre l'émyr, ils le firent tomber dans une embuscade, et l'emprisonnèrent à Cordoue. Houzam parvint à s'échapper avec le secours de quelques amis, mais 1l fut tué dans un combat livré sous les murs de la ville. Les rebelles, vainqueurs, se partagèrent l'Espagne. Thouéba demeura à Cordoue avec le titre d'émyr; Samaÿl alla gouverner Saragosse 745 — et les provinces du nord.
La faiblesse du pouvoir ainsi divisé, l'insubordination qui naît des dissensions civiles, enfin la nécessité où sont des chefs armés les uns contre les autres de s’assurer l'affection de leurs troupes, même par la licence, amenèrent un tel relächement dans la discipline militaire, que les soldats se livraient impunément à tous les
excès, n'épargnant pas plus les musulmans que les chrétiens ou les juifs, et que les peuples d’Espagne, jusqu'’alors tranquilles et respectés, se trouvaient livrés à tous les maux de la conquête. Ce fut donner de grands renforts aux chrétiens des Asturies qui, justement à cette époque, sous Alphonse le Catholique, accomplirent d'heureuses entreprises autour de leur retraite. Les hommes sages, parmi les musulmans, sentirent qu'un tel état de choses exigeait un prompt remède. N’espérant rien de l'Orient, que désolaient aussi des guerres intestines et plus graves encore, ils convinrent de former une assemblée générale où seraient conviés les chefs des tribus arabes de l’'Yémen, de la Syrie et de l'Égypte, pour prendre d'un commun accord toutes les mesures nécessaires au bien public, et spécialement pour faire élection d’un émyr qu'ils investiraient du commandement supérieur. Une telle assemblée était nouvelle parmi les musulmans, et ses actes préparaient à l'Espagne son émancipation du khalyfat de Damas. Elle se réunit, cependant, malgré l'opposition des plus séditieux, et — 746 nomma d'une voix unanime Youzouf-ben-Abd-al-Rhamant al Féhry, arrière-petit-fils de cet Okbah-ben-Nafé qui, le premier, porta les armes arabes du Nil à l'océan Atlantique. C'était un homme de bien, estimé de toutes les factions parce qu'il n'avait pris parti pour aucune d'elles, et que les chrétiens respectaient à légal des musulmans. Il avait longtemps et bien gouverné la province arabe des Gaules.
Youzouf se mit à parcourir les provinces de l'Espagne, pour tout voir de ses yeux, pour écouter les plaintes, pour rendre la justice. El fit partout réparer les routes et
les ponts, il changea la plupart des gouverneurs qui s'étaient habitués, disent les historiens, à considérer les populations comme des troupeaux; il parvint enfin à rétablir pour un moment l’ordre et la paix. Par ses nouvelles dispositions, l'empire arabe d'Europe fut alors divisé en cinq grandes provinces : 1° Korthobah (Cordoue), ou l’Andalousie, comprenant les villes et territoires d'Eschbilia (Séville), Karmouna (Carmona), Estedja (Ecija), Schedzouna (Sidonia), Arkosch (Arcos), Libla (Niebla), Malaca (Malaga), et Djahen (Jaen). — 2° Tolaitola (Tolède), ou la Castille et l'Andalousie orientale, comprenant Ouad-al- Hakhara (Guadalaxara), Aourioualeth (Orihuela), Balentsia {Valence), Dania (Denia), Locant (Alicante), Karthadjanah (Carthagène), Maoursia (Murcié), Ouad-Aexi (Guadix]. — 3° Méréda (Mérida), ou l'Estrémadure et la Lusitanie, comprenant : Batalyos (Badajoz), Barakara (Braga), Leschbouna (Lisbonne), Bortokal (Oporto), Elbora (Evora), et Eschtorka (Astorga). — 4° Sarkosta (Saragosse), ou l’Aragon, la Navarre et la Catalogne, comprenant : Tarkena (Tarragone), Tortoscha (Tortose), Barschalouna (Barcelone), Djerounda (Gironne), Lareda (Lerida), Oueschka ([Huesca), Bambalons (Pampelune), et Djaka (Jaca). — 5° Arbounah (Narbonne), ou la Septimanie, entre les monts Al-Bortät et l'Ouad-Némousa (le Gard), comprenant Karkaschouna (Carcassonne), Batieras (Beziers), Agada (Agde), Macalouna (Maguelonne, devenu Montpellier), et Némousa (Nismes).…
Les sages mesures de Youzouf donnèrent à l'Espagne un repos de quatre années. Mais bientôt reparurent les rivalités de personnes et les jalousies de races. On disait
de l'émyr que, pour ses partisans, sa coupe était de miel, et, pour ses rivaux, d’absinthe. Au bout de cette espèce de trève entre les factions, Amer-ben-Amroû al Koraÿschy, lequel se piquait d’être le descendant direct de Mokschab, l'enseigne du Prophète au combat de Bedr, mécontent de ce que Youzouf lui eût ôté le titre d’émyr de la mer {Amyr-al-Bahr, amiral), et plus mécontent de ce qu'il eüt donné les gouvernements de Tolède et de Saragosse à Samaÿl, son ennemi, et au fils de Samaÿl, souleva les tribus svriennes, ameuta les Berbères, et se mit en révolte ouverte au nom des Abbassydes, qui disputaient alors aux Omméyades le trône impérial de Damas. Il attaqua d'abord Samaÿl et son fils dans — 750 Saragosse, prit cette place, après un siége meurtrier, et marcha sur Tolède, où Youzouf, ayant recu son investiture du dernier khalyfe omméyade, assemblait, pour punir le rebelle, les Yéménides et leurs alliés. La guerre entre eux fut longue, sanglante, acharnée. Cependant, après des succès divers, Youzouf vainqueur avait enfermé son rival dans cette même Saragosse, ct Amer-ben-Amroû fut pris à son tour après un mois d'assauts. Ce fut alors que la venue d’un étranger — 755 en Espagne y produisit une révolution complète, et rétablit sur de nouvelles bases, plus stables, plus solides, la puissance arabe qui s’écroulait dans les déchirements d'une interminable anarchie,