CHAPITRE LIL
Khalyfat de Cordoue. — Dynastie omméyade. — Second établissement (de 756 à 1001).
Lorsqu’en l’année A1 de l'Hégire (662 de notre ère), Moawiah-ben-Abou-Sofvan fut fait khalyfe dans Koufah par son général Amroû, il imagina, pour se rattacher par le sang à la famille de Mahomet, dont il détrônait le petit-fils, de se dire arrière-petit-fils d'Ommévah, qui avait été cousin d'Abd-al-Mothleb, aieul du Prophète. De là vint le nom d'omméyade donné à la dynastie qu'il fonda, et qui, de lui à Mérouân If, fournit quatorze khalyfes à l’empire d'Orient. Il n'entre pas dans mon sujet de raconter comment cette dynastie, par ses discordes, ses luttes et ses crimes, indisposa contre elle les nations de l'islam; comment les abbassydes (descendants d'Abbas, oncle de Mahomet), à la faveur de cette désaffection générale, purent réclamer le trône, et le disputer les armes à la main, en suscitant un schisme en même temps qu'une révolte; comment enfin, après les chances
HISTOIRE DES ARABES ET DES MORES D’ESPAGNE. {if
diverses d’une longue guerre civile, qui déchira tout l'empire et l'inonda de sang, Mérouân IT fut entièrement défait dans la plaine d’Arbelles, pris et mis à mort par Abd-Allah, oncle du jeune Abow'l-Abbas, avec qui fut intronisée la dynastie des abbassydes {*) (750). Il suffit de rappeler que la très-nombreuse famille des Omimévyades fut non-seulement proscrite, mais exterminée. Elle périt presque tout entière dans des supplices raffinés qui firent donner au jeune khalyfe le surnom d’Al-Ssefah, ou le Sanguinaire. On rapporte, par exemple, que son oncle Abd-Allab, s'étant fait livrer quatre-vingt-dix jeunes gens de cette famille infortunée, les fit battre de verges jusqu à ce qu'il tombassent épuisés de douleur, qu'on les couvrit alors de tapis, et que les bourreaux prirent un repas sur les corps palpitants de leurs victimes, dont ils entendaient les gémissements et l’agonie. Ces vengeances atroces s exercérent jusque sur les morts, car on déterra les cadavres des derniers khalyfes omméyades pour les brüler et en jeter les cendres au vent.
Mais le premier, l'inévitable châtiment de la cruauté, d'après le constant témoignage de l’histoire, c'est qu’elle manque toujours son but. Malgré l'anathème et l'extermination, un membre de la famille proscrite put échapper au massacre de ses proches. C'était un jeune homme de vingt ‘ans, Abb-al-Rhaman-ben-Ma’ouyah, petit-fils du khalyfe Hescham. Il parvint à s'enfuir de Syrie sous un déguisement, et après avoir erré quelque temps dans
() La langue de Mérouän fut jetée à un chat, comme celle d’un impie, parce qu’il avait eu pour précepteur l’imam Djad, qui, le premier, osa nier la divinité du Koran. On l’appelait pour cette raison 4/-Djady.
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l'empire, au milieu de longues aventures et de grands dangers, il vint se réfugier parmi les Berbères de l'Atlas, dans la puissante tribu des Zénètes, où il vécut quelque temps, connu d'eux, mais sous le nom supposé de Djafar-al-Mansour.
C'était pendant le feu’ de la guerre que se livraient Youzouf al Féhri et Amer-ben-Amroû pour la possession de l’émyrat d'Espagne. A la même époque, des nobles arabes, au nombre d'environ quatre-vingts, pris même dans les tribus belligérantes de Syrie et d'Egypte, se réunirent en secret à Cordoue, chez un certain Tamämben-al-Kamah, Yéménite, pour conférer pacifiquement sur les moyens de délivrer leur pays adoptif du fléau sans cesse renaissant de la guerre civile et de l'anarchie, de lui donner, enfin, un gouvernement stable, fort, respecté. Ils convinrent unanimement que la rivalité des chefs et l'impunité des révoltes, dans l'éloignement du siège de l'empire, était la première cause de tous leurs maux ; qu'il fallait donc, pour les faire cesser, créer en Espagne un empire indépendant, qui ne relevât plus, ni des walis d'Afrique, ni même des khalyfes de Damas. La récente usurpation des Abbassydes devrait servir à colorer d'un prétexte religieux cette efficace résolution aux yeux de ceux que ne toucherait pas suffisamment la nécessité politique. Restait la difficulté d'élever une dynastie au milieu des jalousies de personnes, de familles et de tribus. L'un des convoqués, Wahib-ben- Zahyr, proposa le dernier rejeton de la race vénérée des Omméyades, le jeune Abdérame, dont 1l connaissait la retraite ; et ce choix, qui devait rallier les musulmans fidèles, qui devait imposer aux rivalités « comme le soleil
paraissant au milieu des étoiles », fut approuvé par tous les membres de l'assemblée. Deux d’entre eux, Tamamben-al-Kamah et Wahib-ben-Zahyr, se rendirent secrètement en Afrique pour chercher le jeune proscrit dans sa tribu du désert, et lui offrir, au nom des tribus arabes de l’Yémen, de la Syrie et de l'Égypte, la puissance souveraine en Espagne. Abdérame accepta sa haute destinée. Il partit aussitôt, conduit par les deux envoyés de Cordoue, traversa heureusement la Mauritanie, puis le détroit, évitant les villes et les ports fréquentés, et vint débarquer à Hisn-al-Mounékàb (fort des Coteaux, aujourd'hui Almuñecar), avec quelques centaines de cavaliers fournis par la tribu berbère qui lui avait donné asile. Les conjurés de Cordoue avaient déjà répandu son nom dans la province, avec la nouvelle de sa prochaine arrivée, et partout les populations, qui l’attendaient, seduites par sa bonne mine autant que par l'éclat de sa naissance, l'accueillirent avec allégresse et dévoüment. Alméria d'un côté, Malaga de l'autre, lui ouvrirent aussitôt leurs portes, puis Xerez, Arcos, Sidonia, et, son escorte se grossissant toujours, Séville enfin le recut en triomphe à la tête de vingt mille guerriers. — 155
L'émyr Youzouf, qui venait d'achever heureusement le siège de Saragosse, et ramenait à Tolède son rival enchaïîné, apprit les succès d'Abdérame aussitôt que son débarquement sur les côtes d’Andalousie. Plein de fureur à ces nouvelles, il fit périr tous ses prisonniers, « ce qui indisposa sa fortune, » disent avec profondeur et naïveté les historiens arabes; et, remettant à son fils ainé Abd-al-Rhaman toutes les troupes disponibles pour qu'il allât couvrir Cordoue, il s empressa lui-même, avec