DE L'EUROPE
a Les nations de l'Europe, » dit Baillydans une de ses lettres à Voltaire, « après avoir vieilli dans la barbarie, a n'ont été éclairées que par l'invasion des Mores et Tarte rivée des Grecs. » J'ose ajouter : Et bien plus par l'invasion des Mores, ou de ceux à qui Bailly donne ce nom, que par l'arrivée des Grecs du Bas-Empire. En effet, Tun des caractères distinctifs et saillants de l'influence qu'exercèrent les Arabes sur toutes les branches de la civilisation moderne, c'est précisément d'avoir rendu à l'Europe la connaissance des auteurs grecs anciens, dont la langue , les ouvrages, les noms même étaient complètement oubliés.
Auteurs grecs. — On peut affirmer hardiment que les nombreuses traductions et les commentaires encore plus nombreux qu'écrivirent les Arabes sur toutes les œuvres de la Grèce antique, et qui font de leur littérature la seconde fille de la littérature grecque, servirent à donner aux peuples modernes les premiè-
1C3 HISTOIBE DES ABABES
res notions des sciences et des lettres de F antiquité. Ce ne fut qu'après les avoir connus par les versions des Arabes, qu'on forma Te désir de posséder, de comprendre les écrivains originaux, et que la langue d'Homère et de Platon trouva quelques studieux interprètes. » Nam majorem partem eruditionis Grœcœ, quam hodie ab ipm * fontibus habemus, ab Arabum manibus priûs aceepimm (Hyde, de Linguœ arabicœ prœstantiâ et utilitate). Pour justifier cette assertion, si elle pouvait sembler un peu paradoxale, il suffirait de faire observer que les Arabes avaient transmis à l'Europe les connaissances qu'ils empruntèrent aux Grecs, et sans en dissimuler les origines, bien avant que l'hôte deBoccace, Léonce Pilati, eût ouvert un cours de langue grecque à Florence (vers 1360), et que la dispersion des habitants de Gonstantinople, après la prise de cette ville par Mahomet II (1453) eut rendu l'étude de leur idiome commun en Europe (*). Beaucoup de livres grecs, en efîet, notamment ceux qui traitaient des sciences, furent originairement traduits de Varabe en latin. On peut citer, entre autres, les premières versions d'Euclide et de Ptolémée (^). Une preuve non moins certaine que les lettres grecques reçurent d'abord asile chez les Arabes, c'est que plusieurs ouvrages de l'ancienne Grèce ont été conservés par eux, et retrouvés dans leurs propres ouvrages (^j. Les mathémati-
(*) « Les Grecs du Bas-Empire n'ont eu qu'une influence tout à fait insensible sur la renaissance des sciences en Occident. L'impulsion était donnée : Archimède, Euclide, Ptolémée, étaient connus en Europe par les Arabes, longtemps avant que leurs écrits arrivassent de Grèce (Libri, Discours préUm, p. iSO, notes). »
(2) Cette dernière porte la date de 1136.
(3) « Neque negari potest cum litterœ in Europa pessum dari et extingui
ciens, par exemple, n'auraient jamais possédé lesSphérir ques du géomètre Ménélas d'Alexandrie, antérieur à Ptolémée, sans la traduction arabe [Kitalhal''Okar)y qui fut ensuite traduite en latin, ni les huit livres des Sections coniques d'Apollonius dePerge, si le Maronite Abraham Ecchellensis n'eût copié et traduit (1661) les v*, vi* et Yii"* livres, qui manquaient, dans un manuscrit arabe de ^kB Bibliothèque des Médicis à Florence ; les médecins n'auraient pu davantage compléter les Commentaires de Galien sur les Épidémies d'Hippocrate'sans la traduction arabe découverte à l'Escorial, et les naturalistes n'auraient pas même en abrégé le Traité des Pierres d' Aristote, sans le manuscrit arabe de notre Bibliothèque Nationale.
Lorsqu'on trace l'histoire de toute la science humaine, et lorsqu'on se rappelle que la Grèce survécut à Rome dans Alexandrie, il faut bien placer les Arabes pour gardiens de ce dépôt sacré entre la Grèce et la renaissance. « Ils méritent, dit M. Libri, une reconnaissance éternelle pour avoir été les conservateurs des sciences des Grecs et des Hindous, lorsque ces peuples ne produisaient plus rien et que FEurope était encore trop ignorante pour se charger de ce précieux dépôt.... Effacez les Arabes de l'histoire, et la renaissance des lettres sera retardée de plusieurs siècles en Europe. » (Discours prélim., p. 147 et 151.)
ccBpissent, ab ArabUms omne genus scientiarum tractatvm fuiise, atque excultum, et principes quosque scriptores in linguam ipsorum translatos , usque adeo ut quidam grœce deperditi apud solos Arabes reperiantur, Unde tôt inter illos philosophi, medici, mathematidf etc. (Renaudot, Epist, ad Doc. Bib. grec, tomel). »
iro HISTOIRE DBS ARABES
Dans la science surtout, et bien plus que les Romains, leurs devanciers, les Arabes furent les héritiers des Grecs. S'ils préférèrent hautement la philosophie d'Aristote à celle de Platon, c'est peut-être parce qu'ils virent dans Platon ce qu'il fut en effet, l'un des Pères de TEglise chrétienne, mais certainement parce qa Aristote mêla les sciences positives à la spéculation métaphysique. Cependant Platon (Aflathoun) reçut d'eux, comme Aristote (Aristbathlis ou Aristou), le surnom à'Al-ElcAh ou le Divin. Ce n'était pas seulement sur les maîtres, principes seriptores^ sur Aristote, Hippocrate, Dîoscorides, Euclide, Ptolémée, Strabon, que se portaient et se concentraient leurs études ; il n'est pas de si médiocre grammairien, pas de si mince rhéteur, pas de si subtil sophiste, que les Arabes n'aient traduit et commenté.
Scolastique. — C'est en passant par leurs mains que la doctrine péripatéticienne a enfenté la scolastique (^). Il est certain que, dans l'interminable querelle des réalistes et des nominaux, les premiers s'appuyaient sur l' autorité d'Avîeenne, les autres sur celle d' Averrhoès ; il est certain, suivant l'observation de M. Hauréau, que le philosophe Al-Kendy est souvent cité par Alexandre de Halès, Henry de Gand, saint Bonaventure, tandis qu'Al-Faraby fournit ses aphorismes à Guillaume d'Auvergne, Vincent de Beau vais, Albert le Grand ; et que ce même Guil-
(^) « Un jeane orientaliste piémontais, M. Pallia.... , s'occupe maintenant de l'histoire de la Philosophie chez les Arabes, et il croit pouvoir établir qu'ils ont eu une grande influence sur la renaissance de la philosophie parmi les chrétiens, et qu'ils ont posé les bases de la philosophie scolastique. » (Libri, Hist, des sciences mathém. en Italie y Discours prélim., p. il 8, note 1.)
laume d'Auvergne préfère hautement les Arabes aux Grecs» trouvant les Grecs trop philosophes et les Arabes plus théologiens. Sans doute la scolastique fut une science vaine et regrettable, puisque les écoles du moyen âge, comme dit Gondillac, ressemblaient aux tournois des chevaliers ; mais elle a produit pourtant quelques libres penseurs, tels que Jean Scot Erigène, Bérenger, Abélard, William dOccam, et c'est d'elle enfin que sont sortis avec le temps Jean Huss, Savonarole, Luther, Bruno, Gampanella.
Après s'être emparés des diverses connaissances qu'avaient possédées les Grecs anciens, restés supérieurs aux Latins plus encore dans les sciences que dans les lettres, et non moins que dans les arts , après en avoir agrandi le domaine dans toutes les directions, les Arabes l' ouvrirent aux nations de l'Europe qu'ils avaient toutes devancées, L'Espagne fut naturellement la première à recevoir leurs dons et à les répandre. Au x"" siècle , dans les plus profondes ténèbres du moyen âge, cette contrée, in qmm, ditHaller, artes humaniores eanfugerant, était la seule qui acceptât, qui accueillit les études solides, repoussées et détruites partout ailleurs , même à Gonstan- ' tinople depuis Léon l'Isaurien (717). Dès le x* siècle, en effet , alors que le Mozarabe Jean de Séville traduisait en arabe les saintes Ecritures, et qu'un autre Mozarabe, Âlvarode Gordoue, reprochait à ses compatriotes d ou-» blier leur langue et leur loi [legemsuamneiduntchristiam, et linguam propriam non advertunt Latini) pour s'élever à la doctrine des Arabes (Arabico eloquio sublimati], l'Espagne comptait plusieurs savants illustres , un Ay ton , évèque de Vich , un Lupit de Barcelone , un Joseph ,
qui enseigna Tarchevêque de Reims Adalbéron , tous versés dans les mathématiques et Tastronomie.
Sciences mathématiqtAes. — Cétait alors en Espagne que venaient s' instruire le petit nombre d'étrangers que tourmentait le désir de savoir. (îerbert (né en Auvergne vers 930 9 élu pape en 999 sous le nom de Sylvestre II, mort en 1003), si célèbre par ses aventures, sa science et ses travaux, après avoir parcouru toutes les écoles de France, d'Italie et d'Allemagne, sans pouvoir satisfaire la passion d'apprendre dont il était obsédé , vint enfin chercher en Espagne ces connaissances physiques et mathématiques qui causèrent une telle admiration en France , en Allemagne et en Italie , où il retourna les répandre , qu'on ne put expliquer les prodiges de sa science qu'en l'accusant de s'être donné au diable. Gerbert passe unanimement pour avoir introduit le premier dans ces contrées l'usage des chiffres arabes , et pour avoir joint quelques notions élémentaires d'algèbre aux calculs de l'arithmétique. Il passe aussi pour le premier constructeur d'horloges. Soit que Gerbert, comme l'affirment la plupart de ses biographes, ait poussé ses études jusque chez les Arabes, à Gordoue et à Séville , soit qu'il ait fait seulement un long séjour en Catalogne et fréquenté les savants de ce pays , ainsi que le témoigne son recueil d'Epitres adressées en grande partie à des Catalans , tels que le comte de Barcelone Borrell, Ayton, Joseph, Lupit, il n'en est jpas moins certain que (Herbert apprit tout ce qu'il sut des Arabes, et que cette science , si prodigieuse qu'elle parut surnaturelle, il l'avait, comme dit William de Malesbury , voUe awa Sarrasins.
Son exemple et ses succès excitèrent d'autres étrangers
à venir glaner où il avait fait une si ample moisson,
L'Allemand Hermann-Gontract , auteur du livre De œm-
positioneastrolabii (mort en 1054), T Anglais Atbélard, qui
traduisit le premier Euclide d'arabe en latin (vers 1130),
l'Italien Campano de Novare, qui publia une Théorie ^clh ?
des planètes, Daniel Morley, Olhon de Frise, enfin Her- ^«^u<--
mann F Allemand, Platon de Tivoli, Gérard de Crémone,
qui traduisit, à Tolède même, Alhaeen, Avicenne,
Rhasès, Alboucasis , et jusqu'à YAlmo^e^te de Ptolémée,
non du grec mais de l'arabe , — ce Gérard de Crémone
duquel on disait : ce Toleli vixit, Toktum duxit ad astra, )»
— tous allèrent successivement recueillir en Espagne les
éléments de mathématiques, de physique et d' astronomie
qu'ils rapportèrent à leurs compatriotes. Montucla ne dit
pas seulement que a les Arabes furent longtemps les
uniques dépositaires de la science, et que nous devons
à leur commerce les premiers rayons de lumière qui
vinrent chasser les ténèbres des xi% xn* et xin* siècles ; »
il ajoute que <k pendant cette période , tous ceux qui ob*
tinrent le plus de réputation dans les mathématiques
avaient été acquérir leur science parmi les Arabes. »
[Histoire desmathém. tome P', part. III, liv. i".) Il est
avéré que tous les auteurs qui écrivirent sur les sciences
exactes , avant le xv"" siècle , ne firent autre chose que
copier les Arabes , ou tout au plus étendre leurs leçons.
Tels furent l'Italien Léonard de Pise, le Polonais Vitellio,
l'Espagnol RaymondjLuUe, l'Anglais Roger Bacon, enfin
le Français Arnauld de Villeneuve , qui passe pour avoir
découvert l'esprit de vin, l'huile de térébenthine et
autres préparations chimiques. Nous avons vu déjà que,
durant la même époque, toute la géographie européenne
174 HISTOIRE DBS ARABES
se bornait aux Sept Climals d'Edryz; et en corrigeant, d' après Âbou*Isak-Ibrabym*ben-Yayah, quelques erreurs géographiques, Abraham Hinckelmann pouvait dire, au xvn* siècle : Maxima adjumenta et lumen in posterum ara- Hsmo debeïnmm. (Prœf. Akor.) » -
Quant aux fameuses Tables astronomiques d' AlphoDseX, elles ne font, comme son livre sur les Armillaires ou Sphères célèbres, que résumer les découvertes des Arabes avant le xiii' siècle. C'est dans leurs ouvrages qu avait puisé tout son savoir ce monarque célèbre qui reçut le nom de Sage (ou Savant), et qui fit , en effet, avancer la science entre le système de Ptolémée et celui de Kopernic. Les Tables Alphonsines sont empruntées aux divers Zydji^ ou Tables des astronomes arabes; elles en reproduisent le fond et la forme. Lorsque Louis XIV fit mesurer géométriquement un degré du méridien pour déterminer la grandeur de la terre, il ne savait pas sans doute que, neuf siècles auparavant, le khalyfe Al-Mamoun avait ordonné la même opération à ses astronomes de Bagdad. Au moyen âge, « le premier pas que Ton «c fit vers le renouvellement des connaissances, fut la « traduction des Eléments d astronomie d'Alfergan. » (Bailly, hist. de lastr. t. 1* livre viii.) Ce fameux rabbin espagnol Aben^Hezra (ou Esdra), qu on surnomma Le Grande le Sage^ l'Admirable, pour avoir écrit son livre de la Sphère, était né à Tolède, en 1119, et avait été disciple des Arabes pour Tastronomie. Il répandait en Europe les leçons de ses maîtres. C'était dans Albategnius, plus que dans Ptolémée, que Sacrobosco (John de Holywood) avait puisé les matériaux de son livre de Sphera mundi; c'était dans Albategnius encore, que le commen-
tateur de ce grand astronome, Régiomontanus (Joban Mûller, de Eœnigsberg, Regius Mans) avait trouvé la première notion des tangentes. C'est atissi dans les Crépmeules d'Alhacen que l'illustre Kepler prit ses idées sur la réfraction atmosphérique; et peut-être que Newton lui-même doit aux Arabes, plus qu'à la pomme de son verger de Woolstrop, la première aperception du système de l'univers, car Houbamad-ben-Mouza (cité dans la Bibliot. arab. Philo$ophorum) semble, en écrivant ses livres du Mouvement des corps célestes (De prœci" puorum orbitum cœlestium motu) et De la vertu d'attraclion (De virtute attrahendi), avoir entrevu la grande loi de l'harmonie générale (^).
Médecine. — L'influence des Arabes sur toutes les sciences naturelles, chimiques ou médicales, n'est pas moins incontestable que leur influence sur les sciences mathématiques. Roger Bacon et Raymond Lulle étaient aussi bien leurs élèves pour la science cherchée de T alchimie, du grand art, que pour la science trouvée des calculs numériques. C'est par eux aussi qu'Albert le Grand (Àlbrecht Grotus, ou Gross, né dans la Souabe, en 1193), ce savant universel, ce maître éminent de saint Thomas d'Aquin, qu'on appela, comme Gerbert, le Magicien, fut initié à toutes les connaissances de l'école aristotélique. Et le célèbre Fabrizio d'Acquapendente disait encore, après l'année 1600 : « Celse, chez les Latins, Paul Egi* nète chez les Grecs, Albucasis chez les Arabes, forment un triumvirat auquel je confesse avoir les plus grandes obligations. i>
(*) C'est Topinion formelle de Casîri et d'Andrès; mais je dois avouer qu'elle n'est point acceptée par Sylvestre de Sacy.
De même que l'astronome Albategnius dans le domaine du ciel, ou le géographe Edryz dans celui de la terre, Àvicenne et Àverrhoès régnèrent souverainement sur la médecine pendant six cents ans, jusque dans le XVI* siècle. On commentait encore Àvicenne, dans le siècle dernier, à Montpellier et à Louvain. Boerhaaye convient, aussi bien que Haller, de cette longue domination de la médecine arabe, et Brucker a pu dire en toute vérité : « Usque ad renatas litteras^ non inler Arabes a modo, verum etiam inter Christianos^ dominatus est Avi- « cenna tantum non solus. » Lorsque le médecin portugais Pedro Juan, qui fut archevêque de Braga, puis pape, sous le nom de Jean XXI, écrivait, dès le commencement du xui* siècle, son Trésor des pauvres ou Remèdes à toutes les maladies, son Traité d* hygiène et son Traité de la formation de f homme, il copiait les Arabes.
C'était d'Espagne alors que venaient presque tous les médecins de l'Europe, et que, par eux, s'étendait le goût des sciences et des lettres. « Interea hispani m^id, dit Haller, dum gens eorum patriam paulatim récupérât, litterarum amorem cum Italis communicarunt. » C'était du moins en Espagne qu'allaient étudier les juifs, si renommés alors dans l'art de guérir, pour se répandre ensuite, comme les jeunes médecins au sortir d'une faculté, dans les divers pays de l'Europe. Rois et papes prenaient leurs médecins parmi les juifs. Pour citer seulement quelques exemples fameux, je rappellerai que le médecin du roi d'Aragon Alphonse le Batailleur, Pedro Alfonso, auteur de contes latins qui furent traduits en partie dans les Cento Novelle antiche de Francesco Sansovino, était un juif converti, et Paul Ricius, médecin de l'empereur
Maximilien P', était un juif resté juif. Celui-ci avait étudié en Espagne, où il traduisit l'ai- raArj/fd'Albucasis, ce livre queHaller appelle fons eammunis de la médecine moderne.
IVous avons vu précédemment que les Arabes pratiquèrent une foule d'opérations chirurgicales inconnues des anciens, et enrichirent également la pharmacie d'une foule de médicaments nouveaux. Mais un fait peut résumer en lui seul toutes les preuves de l'influence qu'exercèrent les Arabes sur l'art médical : c'est que la fameuse école de Salerne, dont naguères on suivait les lois dans toute l'Europe, doit son origine aux Arabes. Lorsque le Normand Robert Guiscard prit Salerne (vers 1060) sur ceux qu'on nommait les Sarrasins^ et qui occupaient le midi de l'Italie depuis plus de deux siècles, il y trouva une école de médecine, fondée par ces infidèles. ïl eut la sagesse de la* conserver, de l'enrichir, de lui donner pour chef Constantin l'Africain. C'était un More deCartbage que des voyages et des aventures jetèrent, comme Edryz, au pouvoir des Normands de Sicile, qui prit l'habit au monastère du Mont-Cassin sous le célèbre abbé Didier, devenu le pape Victor III, et qui, dans sa retraite, traduisit en latin tous les ouvrages de ses compatriotes sur l'art de guérir. Il acheva de fonder ainsi l'école de Salerne, car c'est dans ses œuvres que furent pris tous les aphorismes de la Mediûna Salertina. Comme l'université de Montpellier eut pour fondateurs (vers 1200) les Aragonais, auxquels appartenait alors cette ville, presque récente, et qui n'avait pas encore hérité de l'évêché de Maguelone, on peut affirmer, suivant la tradition généralement admise, que sa faculté de méde-
tu H1S10UIB DBS ARIMS
cine fut fondée par les Arabes, médiatement du moins, et en ce sens qu elle s étaUit snr leur doctrine, la seule adoptée» la seule régnante (^).
Agriculture. — Si les Espagnols ont abandonné plasieurs importantes cultures introduites dans leur pays par les Arabes, celles du dattier, du bananier, de la canne k sucre, du coton, et presque aussi du mrûrier, néanmoins, ils suivent encore les leçons de leurs maîtres en quelques parties de l'agriculture. Us ont conservé les azeguias (al-ssakyah) et les nortos (naa ourah), ainsi que les siiot, dont le nom moresque équivaut en Espagne à celui de grenier»
ArtèHecturt. — Quant à F influence des Arabes sur r architecture, le seul des beaux-arts que la rdigion permit de cultiver aux musulmans, il me semble qu'on ne saurait la mettre en doute, qu elle apparaît avec autant de certitude et d'éclat. L'on a souvent liait cette question : D'oJi vient que l'architecture de la fin du moyen âge, c^e qui passa du pl^n cintre à l'c^vé et des basiliques aux cathédrales, fut nommée gothique? Gomme ce nom, s'il impliquait une origine du Nord, serait en flagrante contradiction avec les fiiits, la questicm est restée sans réponse. Mais on aurait du se rappder que le nom de gothique n'a pas été donné seulement à l'architecture que virent r^ner les xn* et' xui* sièdes. On ap-
{^^ De nos jours encore* et si dépassés ifa^îls soient dans la carrière des scMces^ Iw MMtaMtts ottt tiuNùs à rEorofe quelifoes prérieuses déeoov«rt«s« Amà rinf hrtf, cet Iwiwcnx piéfiAeur ëe la vMcliie» nous Tient de la Circassie, où eUe fol d^aboid pnlMi«ée. Passée de là en Perse, en &éonrte« en Tun|nie« elle fut apportée en Angletene» vefs 1720, par Vuhrsire lady Wonley-MonUgoe* qui en fit la pieaùm ^preoTC, à Constanti-
pelait aussi gothiques récriture et le missel qtii furent remplacés en Espagne, dans Tannée 1091, par les caractères latins (nommés alots français) et par le rituel romain. Ils ataient reçu et conservé ce noïn de gothiques, parce que leur usage datait de l'époque où TEspagne était le domaine des Goths. Ne serait-ce point aussi parce que les premières leçons de l'architecture nouvelle vinrent à l'Europe par l'Espagne, que cette architecture, comme récriture et la liturgie espagnoles, fut nommée gothique ? Cette explication, toute simple et naturelle, est d'ailleurs en parfaite concordance avec l'histoire. Les conjectures des hommes versés dans la matière s'accordent en ce point que l'architecture Éfîoderne est née à Byzance, cette seconde Rome, ah les arts s'étaient réfugiés, chassés d'Italie. Les architectes byzantins, qui mêlèrent les premiers le style capricieux et fleuri de l'Orient au style sobre et régulier de l'ancienne Grèce, eurent deux sortes d'élèves : les Arabes et les peuples germains. Ceux-là, d'abord, fondèrent l'architecture appelée moresque ou sarrasine; ceux-ci, ensuite, l'architecture qui fut plus tard nominée gothique. Parties du même point, les deux architectures restent analogues, presque semblables, pendant deux siècles, conservant l'une et l'autre, avec les différences imposées par le climat, les traditions de leur commune origine. Ainsi la nïosquée de Cordoue , élevée par un prince de Syrie, et les vieilles basiliques de l'Allemagne, sont également issues du style byzantin. Elles se divisent ensuite pour ptetidre eh«acune un style particulier. L'architecture musulmane conserve le système des nefs surbaissées, et prend pour caractère spécial le cintre outre-
180 HISTOIRE DES ARÀEES
passé, c'est-à-dire rétréci à sa base, ayant la forme d'un croissant renversé. L'architecture chrétienne adopte le système des nefs élancées, et son caractère distinctif de* vient ïogive^ substituée au plein cintre païen. Mais il faut remarquer qu'avant les chrétiens, les Arabes avaient employé Fogive, qu'une foule de monuments, en Espagne surtout, prouve l'usage qu'ils faisaient de cette forme inconnue de l'antiquité, et que c'est sans doute parce que l'ogive, devenue le trait saillant et caractéristique de l'architecture chrétienne, avait passé de l'Espagne en Europe, que tout le système fut nommé gothique. Enfin ces deux architectures parties de Byzance, l'arabe et la germaine, se rapprochant toujours, viennent se fondre, au bout de huit siècles, dans le style dit de k Benai$$ance.
Personne ne nie, personne ne conteste la frappante ressemblance qui existe entre les monuments arabes et ceux de l'Europe au moyen âge. Cette ressemblance ne se trouve pas seulement dans les grands édifices des capitales, pour la construction desquels on appelait quelquefois des architectes sarrasins, comme cela est arrivé même à Notre-Dame de Paris (^). On peut la suivre jusque dans les plus humbles bâtiments des petites villes. Ainsi, j'ai retrouvé l'arc à plusieurs lobes de la Mezquita de Gordoue dans le cloître de la cathédrale de Norwiob, et la fine colonnette de l'Alhamrâ dans l'église Notre- Dame à Dijon. Cette ressemblance n'était donc pas seulement occasionnelle, fortuite, elle était générale et permanente. U n'est pas besoin d'autre chose pour prou-
(1) Voir Dulaure, Histoire de Paris, tome II, p. 253 et suiv.
- ver ma thèse. Si l'art chrétien et Fart arabe se ressem-
' blèrent, et si l'un précéda Tautre, évidemment il y eut entre eux un imité et un imitateur. Est-ce Fart arabe qui imita l'art chrétien? Non, car l'antériorité de ses
-œuvres est manifeste, incontestable; non, car l'Europe, au moyen âge, reçut toutes les sciences des Arabes, et dut aussi recevoir d'eux le senl art dont la loi religieuse leur permit la culture.
Musique. — L'impossibilité où nous sommes, malgré les efforts de tous les savants modernes, d'avoir une connaissance, même imparfaite et approximative, de la musique des Grecs, doit apprendre et faire concevoir à
: quel point il est difficile de constater l'état de cet art, d'en retrouver les monuments et de les comprendre, une fois que les traditions sont interrompues. C'est une langue morte où nul ne sait plus lire. Nous avons dû nous borner, dans la section précédente, à démontrer que les Arabes cultivaient la musique comme un art très-important, très-avancé. Il existe, aux archives du cnapitre de Tolède, un monument précieux de l'influence qu'ils exercèrent sur la musique moderne. C'est un manuscrit annoté de la main même d'Alphonse le Savant» et qui renferme les cantiques [cantigas) composés par ce prince, avec la musique sur laquelle ils étaient chantés. On y trouve non-seulement les six notes inventées, vers 1030, par le moine Gui d'Ârezzo, ut, r^, mi, /*a, sol, la (^), mais
(') Ce sont» comme on sait, les six premières syUabes des six premiers vers du cantique de saint Jean*
Ut queant Iaxis Famuli tuornm
Aesonare fibris SoWq poUuti
Mm gestonun Labii rectum.
tn msTOiBP m» ababks
encore la septième note, les oinq lignes et las clés dont la découverte fut postérieure, et même les queuêi aui notes, en haut et en bas, dont l'usage ne s'introduisit que beaucoup plus tard dans récriture musicale du reste de l'Europe. Jusqu'alors la musique n'avait servi qu'aux psalmodies de l'Eglise, au plain^hant des hymnes et des antiphones. Ce manuscrit, cité et copié dans la Pakographia castellana (p. 72, planche 8), est, selon toute apparence, le plus ancien monument de l'application régulière de la musique à la poésie vulgaire et profane (^). Comme Alphonse X doit principalement sa science prodigieuse à l'étude des Arabes, on ne saurait guère mettre en doute qu'il ne leur eût emprunté, pour œ livre comme pour tous ses ouvrages, des connaissances déjà formées, celles qui étaient dès lors consignées dans les écrits d'Al-Faraby, d'Aboul-Faradj, eto,, qu'Alphonse pouvait très-bien comprendre avec le secours des Mozarabes de Séville (^). Cette supposition, qui ferait attribuer aux Arabes une notable part à la création de la musique moderne, acquiert d' autant plus de vraiôemblanoe que les premiers instruments adoptés par les Espagnols, les Français et les autres nations de VEurope, ont été nom-
(1) Ce qui met hors de doute l'authenticité de cette pièce, c'est qu'Alphonse, dans son testament, déclare expressément que ses canHgcu doivent ètTQ chantées. Leur rhythme, d'ailleurs, ne le prouve pas moins qf\% l^ur nûiP> Elles sont écrites en dialecte galicien (devenu le portugais), et en petits vers de huit syllabes, tandis que toutes les poésies de l'époque sont en longs vers qui varient de douze syllabes à seize.
ft) Lorsqu'il reconstitua, en 1354, l'université de Salamanque, fondée par son aïeul Alphonse IX, il y institua deux chaires de droit eivil, deax chaires de droit canonique, deux chaires de logique et de philosophie (certainement péripatéticienne, c'est-à-dire arabe), et une chaire d» w/nsiqm (Corànica del rey don Alfonso X°).
mes more$que$ dans toutes les langues. On se sert encore aujoard'hui, dans le pays de Valence, de la ckirimia et de la iulzaina des Mores, tant de fois citées par Cervantes et ses contemporains (^). Quant aux modernes instruments h cordes, ils ont eu tous pour modèle le luth des Arabes {al aoud^ d*où laud en espagnol), qui ont aussi donné à l'Espagne la hftara (guitarra), devenue T instrument national du peuple dont ils furent les maîtres en toutes matières.
Plusieurs théoriciens, entre autres J.-J. Rousseau, ont proposé d'écrire la musique avec des chiffres, sa ns se douter assurément que les Arabes avaient déjà pratiqué ce mode de notation. Kiesewetter (Die Mmik der Araher) &it remarquer que, la gamme arabe ayant dix-sept intervalles, les Arabes pouvaient écrire et écrivaient en effet la musique avec leurs chiffres, en employant les nombres de un à dix-huit pour la première octave, de un k trente-cinq pour deux octaves, et ainsi de suite. Ne serait«ce point de cet ancien usage des chiffres^ arabes, servant à récriture musicale, qu'est venu l'emploi des mêmes chiffres pour la basse chiffrée, où un simple nombre indique un accord? C'est possible, et fort vraisemblable.
La vieille musique espagnole, celle qui se conserve en Andalousie sous le nom de carias, rondeiias, playeras, etc. , fort différente des boléros d'opéras comiques, et qui échappe à la notation moderne, est certainement d'ori-
(^) Le premier de ces instruments est une es{»èce de long hautbois, à douze trous, d'un son grave et retentissant. On l'employait à la guerre, comme le clairon. L'autre est un instrument de même nature, plut court et plus aigu, qui ressemble au fifire.
184 BISTOIRB DES ARABES
gine arabe. Qui l'a conservée dans ce pays, par la tradition? une race orientale, une race nomade, ces bohémiens, qui , venus de FEgypte vers le xiv* siècle, et peu^ être de l'Inde auparavant , se sont répandus dans toute TEurope, appelés gitanos en Espagne , zingari en Italie , gyppries en Angleterre, zigeufwr en Allemagne , tzigani en Russie , et se nommant eux-mêmes pharaons. Ces no* mades aux mœurs immuables , qui sont encore aujourd'hui, par le physique et le moral, non-seulement en Espagne , mais en Russie , tels que Cervantes les a dépeints (i) , ont porté et gardé partout les anciens chants de leur problématique patrie. Musiciens du peuple, formés en4roupes de chanteurs et de danseurs , ils ont répandu partout la forme et le sentiment de leurs antiques mélodies. G* est par eux qu en Russie , comme en Espagne , la musique populaire a pris ou gardé le caractère oriental ; ce sont eux qui , au pied des tours du Kremlin de Moscou, m'ontfaitentendre les mêmes chants que dans les jardins deTAlhamràde Grenade. Ici et là, j'avais recueilli de leur bouche un vivant écho de la musique arabe {^).
BeUei-leUres. — Avant d'exposer comment eut lieu l'influence des Arabes sur la littérature proprement dite, et pour faire bien comprendre, en général, comment les Espagnols s'instruisirent à leur école , malgré la différence de langage , et malgré la haine profonde qui
(<) Dans sa nouvelle La GitanUlà de Madrid. ËUe est au premier volume de ma traduction des Nouvelles de Cervantes.
(2) Voir, pour plus de détails, l'article Alhamrâ, dans le second volame de mes Musées d'Europe (p.* 220 et suiv.), et, dans V Illustration des li et 18 avril 1846, Une Nuit de Pâques au Kremlin de Moscou.
semblait les séparer encore plus des conquérants de leur pays , il est bon de rappeler quelle sorte d'intermédiaire, outre les juifs, exista entre les deux peuples. On sait qu'un grand nombre de chrétiens gotbs et ibères vivaient sous la domination musulmane , depuis la conquête de Houza (714) , dans le libre exercice de leur religion. Tolède, Cordoue, Séville, Valence, toutes les grandes cités, aussi bien que les bourgades et les villages , étaient peuplées de ces chrétiens qui furent nommés Mozarabei. Lorsque les Espagnols, sortis de leur retraite des Àsturies, eurent peu à peu , de Pelage à saint Ferdinand , recouvré les provinces qu'avait inondées T islam, ils y retrouvèrent ces compatriotes» nés et élevés sous lautorité des Arabes , qui leur transmirent les sciences, les arts et les coutumes de leurs maîtres. Les Mozarabes d'Andalousie, qui étaient restés tout à fait privés de communications avec les chrétiens du nord de l'Espagne , n'avaient plus, à l'arrivée de leurs frères, d'autres mœurs et d'autre langage que ceux des Mores. Leur religion même s'était profondément altérée par un si long séjour au milieu des races infidèles. Après les conquêtes de saint Ferdinand, il fallut les instruire de nouveau dans un culte dont ils n'avaient plus guère que des traditions et des formes, et l'archevêque de Séville Juan, que les Mores appelaient Kayed-al-Matràn , fut chargé par Alphonse X de traduire, pour leur usage, les saintes Ecritures du latin en Arabe. (Cor&aiea del rey donAlfonto X\) C'était l'arabe avec le latin, qu'on enseignait dans les écoles fondées par Alphonse X à Séville, en 1254. L'on voit même, dans les bibliothèques de TEscorial et de Madrid , plusieurs manuscrits de cette époque écrits en langue espagnole , mais
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fttec des caractères ariibe$ (^). On voit également , dans les laédaillers de Madrid et de Paris, diverses monnaies des ^ rois chrétiens (entre autres d'Alphonse VIII de Gastille] gravées en lettres, langue et style arahes (^). La langue et l'écriture des musulmans se perdirent peu à peu parmi les Mozarabes^redevenus chrétiens, et furent complètement oubliées dans la suite, sous le mépris et l'horreur qui leur étaient voués.
On pourrait fixer à la prise de Tolède par Alphonse VI, en 1085, et conséquemment à la première communica-
(*) Je citerai, pour eiemple, un poëme de Joseph , découvert, il y a peu d'années, par un orientaliste espagnol, M. Greus, dans la bibliothèque royale de Madrid. Miguel Casiri avait eu ce manuscrit dans les maios à TEscorial ; mais, ne reconnaissant pas , sous les lettres arabes, la langue espagnole, il Tàvait pris pour l'œuvre d'un poète de l'Asie, composée dans un dialecte qu'il ignorait. Ce poëme de Joseph, sans nom d'auteur, est écrit en strophes de quatre vers, en quatrains monorimes, ce qui en place l'époque entre Gonzalo de Berceo et l'archiprètre de Hita , de la première moitié du xiii* siècle, à la seconde moitié du xiv®.
P) Voici la description abrégée de l'une de ces monnaies, que possède la Bibliothèque Nationale de Paris , et dont la description très-dëtaillée se trouve au tome YI, p. 307 et suiv., de M. Romey :
Elle porte dans l'aire : Amyr al-katoulihin Alfounsch-berir-Schandja ayda Allah wé nasra. — L'émyr des catholiques Alfonse, fils de Sancho, que Dieu le fortifie et le secoure.
Dans le champ : Imâm al 6yaa al Me$syhya baba Roumya* — L'imâm du Messie, pape de Rome.
A la légende : Besm el Abou et Aben wé el Rouh el kadous Allah el wahid min amin outamid y koun saUma. — Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit, ne formant qu'un seul Dieu, celui qui croit et qui est baptisé sera sauvé.
Et sur l'orle : Dhireb hadxa al dmar hi Tholèithola aam vahed wé arbm wém^ytynwé elflitarik el safar, — Ce dinar (d'or) a été frappé à Tholaïtola (Tolède), l'an un et quarante et deux cents et mille (1241) de l'ère el safar (de l'ère romaine et espagnole, UOd de J.-C.).
ET 08S U(mm D'BSPAONE l«7
tion avec le& Mozarabes» l'époque où oommraça h culture des laugues vulgaires eu Europe , où naquit la poésie moderne. Ce fut. eu effet » à F aurore du xii"" siècle que parurent simultauément les premiers poètes espagnols et les pr^cuiers troubadours provençaux qui eurent, suivant toute apparence, une même origine et des maîtres communs. Il est sans doute inutile de démontrer que les plus anciennes poésies castillanes, notamment les roman€e$ ('), furent des imitations de Farabe; personne ne le conteste sérieusement. Mais on doit prouver qu'il en est de même des trobas (^) provençales, que plusieurs considèrent comme le produit tout spontané du génie de leurs auteurs, prokm $ine matre creatam,
La langue provençale , qu'on appelait aussi , et plus communément , langue lémosine ou langue d'oc , ne se parlait pas seulement dans les provinces méridionales de la France. Sauf une légère différence de dialecte, elle s'étendait aussi dans la Catalogne, l' Aragon, la Navarre, gouvernés par des princes d'origine française, et jusque dans le pays daValence, où elle fut portée par Jacques T' avec la conquête ( 1 238) . G' est elle qu un historien nom me la mat-
[^) Véritable poésie nationale des Espagnols, les romaneeê sont de petits poëmesy bornés à une seule action, et destinés dans l'origine à répandre des traditions populaires. On les divise en trois classes principales : romances historiqiies, romances pastoratix et romances morisques. Ces derniers, qui ont conservé le nom de leurs inventeurs, sont consacrés aui sujets de galanterie et d'amour. Une quatrième espèce, plus récente, a reçu le nom de ;o|^au« on burksqvm.
On peut consulter h ce propos mes EttUks sur Vhist&ire des imUtutions, de h littérature, du théâtre et des beaux-arts en Mspagne, p, i56 et suiv.
(2] Tro^a, acte, invention, composition, surtout en vers; d'où trobar, versifier, et trobador, faiseur ou chanteur de vers.
qui enseigna TarcheTêque de Reims Adalbéron, tous versés dans les mathématiques et l'astronomie.
Sciencei mathématiques. — C était alors en Espagne que venaient s* instruire le petit nombre d'étrangers que tourmentait le désir de savoir. Gerbert (né en Auvergne vers 930 , élu pape en 999 sous le nom de Sylvestre II « mort en 1003), si célèbre par ses aventures, sa science et ses travaux, après avoir parcouru toutes les écoles de France, d'Italie et d'Allemagne, sans pouvoir satisfaire la passion d'apprendre dont il était obsédé , vint enfin chercher en Espagne ces connaissances physiques et mathématiques qui causèrent une telle admiration en France , en Allemagne et en Italie , où il retourna les répandre , qu'on ne put expliquer les prodiges de sa science qu'en l'accusant de s'être donné au diable. Gerbert passe unanimement pour avoir introduit le premier dans ces contrées l'usage des chiffres arabes, et pour avoir joint quelques notions élémentaires d'algèbre aux calculs de l'arithmétique. Il passe aussi pour le premier constructeur d'horloges. Soit que Gerbert, comme l'affirment la plupart de ses biographes, ait poussé ses études jusque chez les Arabes, à Gordoue et à Séville , soit qu'il ait fait seulement un long séjour en Catalogne et fréquenté les savants de ce pays, ainsi que le témoigne son recueil d'Epttres adressées en grande partie à des Catalans , tels que le comte de Barcelone Borrell, Ayton, Joseph, Lupit, il n'en est pas moins certain que Gerbert apprit tout ce qu'il sut des Arabes , et que cette science, si prodigieuse qu'elle parut surnaturelle, il l'avait, comme dit William de Malesbury , volée aux Sarrarim.
Son exemple et ses succès excitèrent d'autres étrangers
à venir glaner où il avait fait une si ample moisson. L'Allemand Hermann-Contract , auteur du livre De cornpositione astrolabii (mort en 1054), T Anglais Atbélard, qui traduisit le premier Euclide d'arabe en latin (vers 1130), l'Italien Campano de Novare, qui publia une Théorie ^/i,. . » des planètes^ Daniel Morley, Olhon de Frise, enfin Her- f.*>r -..v mann l'Allemand, Platon de Tivoli, Gérard de Crémone, qui traduisit, à Tolède même, Alhaeen, Avicenne, Rhasès, Alboucasis , et jusqu'à YAlmageste de Ptolémée, non du grec mais de l'arabe, — ce Gérard de Crémone duquel on disait : a Toleti mxiu Toktum duxit ad astra^ i> — tous allèrent successivement recueillir en Espagne les éléments de mathématiques, de physique et d'astronomie qu'ils rapportèrent à leurs compatriotes. Montucla ne dit pas seulement que « les Arabes furent longtemps les uniques dépositaires de la science, et que nous devons à leur commerce les premiers rayons de lumière qui vinrent chasser les ténèbres des xi% xu® et xin' siècles ; » il ajoute que ce pendant cette période , tous ceux qui obtinrent le plus de réputation dans les mathématiques avaient été acquérir leur science parmi les Arabes. r> (Histoire desmathém. tome P', part. III, liv. i".) Il est avéré que tous les auteurs qui écrivirent sur les sciences exactes , avant le xv* siècle , ne firent autre chose que copier les Arabes , ou tout au plus étendre leurs leçons. Tels furent l'Italien Léonard de Pise, le Polonais Vitellio, l'Espagnol RaymondjLulle, l'Anglais Roger Bacon, enfin le Français Arnauld de Villeneuve , qui passe pour avoir découvert l'esprit de vin , l'huile de térébenthine et autres préparations chimiques. Nous avons vu déjà que, durant la même époque, toute la géographie européenne
se bornait aux Sept ClimaU dEdryz; et en corrigeant, d'après Abou-Isak-Ibrah y m-ben-Yayah, quelques erreurs géographiques, Abraham Hinckelmann pouvait dire, au xvii'' siècle : MasitM adjummta et lumen in po$terum arabismo debebimus. (Prœf. Alcor.) » -
Quant aux fameuses Tables catronomiquei d' Alphonse X, elles ne font, comme son livre sur les Armillaires ou Sphères célèbres, que résumer les découvertes des Arabes avant le xiii* siècle. C'est dans leurs ouvrages qu'avait puisé tout son savoir ce monarque célèbre qui reçut le nom de Sage (ou Savant), et qui fit , en eflTet, avancer la science entre le système de Ptolémée et celui de Ropernic. Les Tables Alphonsines sont empruntées aux divers Zydji^ ou Tables des astronomes arabes ; elles eu reproduisent le fond et la forme. Lorsque Louis XIV fit mesurer géométriquement un degré du méridien pour déterminer la grandeur de la terre, il ne savait pas sans doute que, neuf siècles auparavant, le khalyfe Al-Mamoun avait ordonné la même opération à ses astronomes de Bagdad. Au moyen âge, « le premier pas que l'on ce fit vers le renouvellement des connaissances, fut la « traduction des Eléments d astronomie d'Alfergan. » (Bailly, hist. de l'astr. t. 1* livre viii.) Ce fameux rabbin espagnol Aben^Hezra (ou Esdra), qu'on surnomma Le Grande le Sage^ l'Admirable, pour avoir écrit son livre de la Sphère, était né à Tolède, en 1119, et avait été disciple des Arabes pour l'astronomie. Il répandait en Europe les leçons de ses maîtres. C'était dans Albategnius, plus que dans Ptolémée, que Sacrobosco (John de Holywood) avait puisé les matériaux de son livre de Sphera mundi; c'était dans Albategnius encore, que le commen-
tateur de ce grand astronome, Régiomontanus (Johan MûUer, de Kœnigsberg, Regius Mons) avait trouvé la première notion des tangentes. C'est aussi dans les Crépuscules d'Alhacen que l'illustre Kepler prit ses idées sur la réfraction atmosphérique; et peut-être que Newton lui-même doit aux Arabes, plus qu'à la pomme de son verger de Woolstrop, la première aperception du système de l'univers» car Houhamad-ben-fifouza (cité dans la Bibliot. arab. Philosophorum) semble, en écrivant ses livres du Mouvement des corps célestes (De prœci" puorum orbitum cœleHium motu) et De la vertu d'attraction (De virtute attrahendi), avoir entrevu la grande loi de l'harmonie générale (^).
Médecine. — L'influence des Arabes sur toutes les sciences naturelles, chimiques ou médicales, n'est pas moins incontestable que leur influence sur les sciences mathématiques. Roger Bacon et Raymond Lulle étaient aussi bien leurs élèves pour la science cherchée de l'alchimie, du grand art^ que pour la science trouvée des calculs numériques; C'est par eux aussi qu'Albert le Grand (Albrecht Grotus, ou Gross, né dans la Souabe, en 1193), ce savant universel, ce maître éminent de saint Thomas d'Aquin, qu'on appela, comme Gerbert, le Magicien, fut initié à toutes les connaissances de l'école aristotélique. Et le célèbre Fabrizio d'Acquapendente disait encore, après Tannée 1600 : a Celse, chez les Latins, Paul Eginète chez les Grecs, Albucasis chez les Arabes, forment un triumvirat auquel je confesse avoir les plus grandes obligations. y>
(*) C'est Topinion formelle de Casiri et d'Andrès; mais je dois avouer qu'elle n'est point acceptée par Sylvestre de Sacy.
i76 HISTOIRE DES ARABES
De même que l'astronome Albategnîus dans le domaine du ciel, ou le géographe Edryz dans celui de la terre, Avicenne et Averrhoès régnèrent souverainement sur la médecine pendant six cents ans, jusque dans le XVI* siècle* On commentait encore Avicenne, dans le siècle dernier, à Montpellier et à Louvain. Boerhaave convient, aussi bien que Haller, de cette longue domination de la médecine arabe, et Brucker a pu dire en toute vérité : « Vsque ad renatas litteras, non inler Arabes « modo, verum eliam inter ChmtianoSj dominais est Avia cenna tantum non solus. )> Lorsque le médecin portugais Pedro Juan, qui fut archevêque deBraga, puis pape, sous le nom de Jean XXI, écrivait, dès le commencement du xui"* siècle, son Trésor des pauvres ou Renèdes à toutes les maladies^ son Traité d'hygiène et son Traité de la formation de l*homme, il copiait les Arabes.
C'était d'Espagne alors que venaient presque tous les médecins de l'Europe, et que, par eux, s'étendait le goût des sciences et des lettres, a Interea hispani m>edici^ dit Haller, dum gens eorum patriam paulatim récupérât^ litterarum amorem cum Italis communicarunt. » C'était du moins en Espagne qu'allaient étudier les juifs, si renommés alors dans l'art de guérir, pour se répandre ensuite, comme les jeunes médecins au sortir d'une faculté, dans les divers pays de l'Europe. Rois et papes prenaient leurs médecins parmi les juifs. Pour citer seulement quelques exemples fameux, je rappellerai que le médecin du roi d'Aragon Alphonse le Batailleur, Pedro Alfonso, auteur de contes latins qui furent traduits en partie dans tes Cenlo Novelle antiehe de Francesco Sansovino, était un )uif converti, et Paul Ricius, médecin de l'empereur
Maximilien P% était un juif resté juif. Celui-ci avait étudié en Espagne, où il traduisit lai- Ta^/^d'Âlbucasis, ce livre queHaller appelle fom œnmunis de la médecine moderne.
Nous avons vu précédemment que les Arabes pratiquèrent une foule d'opérations chirurgicales inconnues des anciens, et enrichirent également la pharmacie d'une foule de médicaments nouveaux. Mais un fait peut résumer en lui seul toutes les preuves de F influence qu'exercèrent les Arabes sur l'art médical : c'est que la fameuse école de Salerne, dont naguères on suivait les lois dans toute l'Europe, doit son origine aux Arabes. Lorsque le Normand Robert Guiscard prit Salerne (vers 1060) sur ceux qu'on nommait les Sarrasins^ et qui occupaient le midi de l'Italie depuis plus de deux siècles, il y trouva une école de médecine, fondée par ces infidèles. Il eut la sagesse de la^ conserver, de l'enrichir, de lui donner pour chef Constantin l'Africain. Cétait un More de Cartbage que des voyages et des aventures jetèrent, comme Edryz, au pouvoir des Normands de Sicile, qui prit l'habit au monastère du Mont-Cassin sous le célèbre abbé Didier, devenu le pape Victor III, et qui, dans sa re*traite, traduisit en latin tous les ouvrages de ses compatriotes sur l'art de guérir. Il acheva de fonder ainsi l'école de Salerne, car c'est dans ses œuvres que furent pris tous les aphorismes de la Medicma Salertina. Comme l'université de Montpellier eut pour fondateurs (vers 1200} les Aragonais, auxquels appartenait alors cette ville, presque récente, et qui n'avait pas encore hérité de l'évêché de Maguelone, on peut affirmer, suivant la tradition généralement admise, que sa faculté de méde-
178 HiSTOiRE DBS ARABBS
cine fut fondée par les Arabes, médiatement du moios, et en ce sens qa elle s établit sur leur doctrine, la seule adoptée» la seule régnante (^).
Agriculture. — Si les Espagnols ont abandonné plusieurs importantes cultures introduites dans leur pays par les Arabes, celles du dattier, du bananier, de la canne à sucre, du coton, et presque aussi du nrûrier, néanmoins, ils suivent encore les leçons de leurs maîtres en quelques parties de l'agriculture. Us ont conservé les azequias (al-^sakyah) et les norioM (naa'ourah), ainsi que les 9ilo$, dont le nom moresque équivaut en Espagne à celui de grenier.
Artàiteeture. — Quant à F influence des Arabes sur r architecture, le seul des beaux-arts que la religion permit de cultiver aux musulmans, il me semble qu'on ne saurait la mettre en doute, qu'elle apparaît avec autant de certitude et d'éclat. L'on a souvent lait cette question : D'où vient que l'architecture de la fin du moyen âge, celle qui passa du plein cintre à l'ogive et des Ixisiliques aux cathédrales, fut nommée gothique ? Cooune ce nom, s'il impliquait une origine du Nord, serait en flagrante contradiction avec les faits, la question est restée sans réponse. Mais on aurait dû se rappeler que le nom de gothique n'a pas été donné seulement à l'architecture que virent régner les xn* et'xiii* siècles. On ap-
(^) De nos jours encore, et si dépassés qu'ils soient dans la carrière des seieBces, les mnsidraans ont transmis à TEurope quelques précieuses découvertes. Ainsi Finoeahition, cet heureux précurseur de la vaecine» nous Tient de la Circassie, où elle fut d'abord pratiquée. Passée de là en Perse, en Géorgie, en Turquie, elle fut apportée en Angleterre, vers i720, par l'illustre lady Wortley-Montague, qui en fit la première épreuve, à Constantinople, sur son propre fils.
pelait aassi gothiques récriture et le niissei qtii furent remplacés en Espagne, dans f année 1091, par les caractères latins (nommés alors français) et par le rituel romain. Ils ataient reçu et conservé ce nom de gothiqueSy parce que leur usage datait de F époque où TEs^ pagne était le dotnàine des Gotbs. Ne serait-ce point aussi parce que les prelnières leçons de F architecture nouvelle vinrent à l'Europe par l'Espagne, que cette architecture, comme l'écriture et la liturgie espagnoles, fut nommée gothique ? Cette explication, toute simple et naturelle, est d'ailleurs en parfaite concordance avec r histoire. Les conjectures des hommes versés dans la matière s'accordent en ce point que l'architecture tfioderne est née à Byzance, cette seconde Rome, ah les arts s'étaient réfugiés, chassés d'Italie. Les architectes byzantins, qui mêlèrent les premiers le style capricieux et fleuri de l'Orient au style sobre et régulier de l'ancienne Grèce, eurent deux sortes d'élèves : les Arabes et les peuples germains. Ceux-là, d'abord, fondèrent l'architecture appelée moresque ou sarrasine; ceux-ci, ensuite, l'architecture qui fut plus tard nommée gothique. Parties du même point, les deux architectures restent analogues, presque semblables, pendant deux siècles, conservant l'une et l'autre, avec les diflKérences imposées par le climat, les traditions de leur commune origine. Ainsi la mosquée de Cordoue, élevée par un prince de Syrie, et les vieilles basiliques de l'Allemagne, sont égalenient issues du style byzantin. Elles se divisent ensuite pour prendre chacune un style particulier. L'architecture musulmane conserve le système des nefs surbaissées, et prend pour caractère spécial le cintre outre-
passé, c* est-à-dire rétréci à sa base, ayant la forme d'un croissant renversé. L'architecture chrétienne adopte le système des nefs élancées, et son caractère distinctif devient Vogive^ substituée au pldn cintre païen. Mais il faut remarquer qu'avant les chrétiens, les Arabes avaient employé Togive, qu'une foule de monuments, en Espagne surtout, prouve l'usage qu'ils faisaient de cette forme inconnue de l'antiquité, et que c'est sans doute parce que l'ogive, devenue le trait saillant et caractéristique de l'architecture chrétienne, avait passé de l'Espagne en Europe, que tout le système fiit nommé gothique. Enfin ces deux architectures parties de Byzance, l'arabe et la germaine, se rapprochant toujours, viennent se fondre, au bout de huit siècles, dans le style dit de la Renaissance.
Personne ne nie, personne ne conteste la frappante ressemblance qui existe entre les monuments arabes et ceux de l'Europe au moyen âge. Cette ressemblance ne se trouve pas seulement dans les grands édifices des capitales, pour la construction desquels on appelait quelquefois des architectes sarrasins, comme cela est arrivé même à Notre-Dame de Paris ('). On peut la suivre jusque dans les plus humbles bâtiments des petites villes. Ainsi, j'ai retrouvé l'arc à plusieurs lobes de la MezquUa de Cordoue dans le cloître de la cathédrale de Norwich, et la fine colonnette de l'Alhamrâ dans l'église Notre- Dame à Dijon. Cette ressemblance n'était donc pas seulement occasionnelle, fortuite, elle était générale et permanente. U n'est pas besoin d'autre chose pour prou-
(0 Voir Ddaare, Histoire de Paris, tome II> p. 253 et suiv.
ver ma thèse. Si l'art chrétien et Fart arabe se ressem-bièrent, et si l'un précéda l'autre, éyidemment il y eut entre eux un imité et un imitateur. Est-ce l'art arabe qui imita l'art chrétien? Non, car l'antériorité de ses œuvres est manifeste, incontestable; non, car l'Europe, au moyen âge, reçut toutes les sciences des Arabes, et dut aussi recevoir d'eux le seul art dont ]a loi religieuse leur permit la culture.
Musique. — L'impossibilité où nous sommes, malgré les efforts de tous les savants modernes, d'avoir une connaissance, même imparfaite et approximative, de la musique des Grecs, doit apprendre et faire concevoir à quel point il est difficile de constater l'état de cet art, d'en retrouver les monuments et de les comprendre, une fois que les traditions sont interrompues. C'est une lan* gue morte où nul ne sait plus lire. Nous avons dû nous borner, dans la section précédente, à démontrer que les Arabes cultivaient la musique comme un art très-important, très-avancé. Il existe, aux archives du chapitre de Tolède, un monument précieux de l'influence qu'ils exercèrent sur la musique moderne. C'est un manuscrit annoté de la main même d'Alphonse le Savant, et qui renferme les cantiques {cantigas) composés par ce prince, avec la musique sur laquelle ils étaient chantés. On y trouve non-seulement les six notes inventées, vers 1030, par le moine Gui d'Arezzo, ut, ré, mi, /a, sol, l(^ [^)> mais
(^] Ce sont, comme on sait» les six piemières syllabes des six premiers vers du cantique de saint Jean.
Ut queant Iaxis Famuli tuoram
Aesonare fibrîs Solve poUuti
Mm gestorom Labii rectum.
méconnus. La chevalerie fut le plus puissant correctif de la féodalité , en donnant aux faibles , aux opprimés , des appuis et des vengeurs*
On a disputé pour savoir si le berceau de la chevalerie devait être placé au Nord ou au Midi, c est-à-dire si cette institution venait des conquérants de la Germanie ou des conquérants derYémen; et, comme dans toutes les disputes, on a fourni de part et d'autre ce qui se nomme des preuves. Il faut distinguer : aux Germains appartient la fraternité d'armes ; aux Arabes aussi (*). Mais des Germains plus spécialement viennent le faux point d'honneur, la vengeance des affronts, le duel, le jugement par le combat , à peu près tous les vices de l'institution militaire ; des Arabes , la fidélité à sa parole , le pardon aux vaincus , la protection aux faibles , le devoir d'observer et de faire observer la justice, à peu près toutes les vertus de l'institution militaire. Cette distinction repose sur les faits et les dates de l'histoire. Au temps d'Attila, d'Alaric et de Clovis, il n'y avait que des soldats dans les armées du Nord ; la chevalerie parut en Europe seulement après les conquêtes des Arabes. « Aussi braves que les chrétiens, dit Fauriel [Hist. de k poésie provençale , t. I, p. 4=23), les Arabes étaient beaucoup plus civilisés, et ce fut incontestablement d'eux que vinrent , dans le cours de la guerre , les premiers exemples d'héroïsme, d'humanité, de générosité pour les adversaires, en un mot de quelque chose de cheva-
(^) « Dans la seconde année de l'hégire (lorsque Mahomet préparait à Yatreb l'attaque de là Mekfee), il ordonna que chaque musulman se choisît un ami, et se liât à lui par une fraternité indissoluble... » (Kaâimirski,
Not, biog. sur Mahomet.)
leresque , bien avant que la chevalerie eût un nom et des formules consacrées. » Ce ne fut même qu'au xn* siècle , à la suite de la première croisade , que la chevalerie se trouva généralement répandue. En Espagne « en Sicile , en Syrie , elle avait passé des musulmans aux chrétiens.
Sans doute les Arabes accordaient à la bravoure autant de prix et d'honneur que les peuples germains. Dans la guerre que soutint le grand Âbdérame pour ériger le khalyfat de Gordoue, un de ses walis, nommé Abd-al- Malek, tua son jeune fils d'un coup de lance en le voyant reculer devant une troupe supérieure à la sienne. C'était une règle que, si l'ennemi n'était pas au moins double en nombre, tout Arabe qui fuyait devait être noté d'infamie (*). Cependant la bravoure, unique vertu des soldats germains, n était ni la seule, ni même la première, exigée d'un chevalier arabe. Dix qualités lui étaient indispensables pour mériter ce nom, à savoir : la bonté, la valeur, la gentillesse, la poésie, le bien dire, la force , l'équitation, l'adresse à manier la lance, l'épée et l'arc (^). On voit, par le rang qu elles occupent, que, dans l'opinion des arabes, les qualités morales l'emportaient sur les qualités physiques, la bonté passant avant le cou-
(1) Par les Régkmmts de Youjsefy roi de Grenade, il était même condamné à mort.
(2) (( Fue muy buen caballero, y se decia de él que ténia las diejs
prendas que distingum à los nobles y generosos, que consisten en bondad, valentia , caballeria, gentileisa, poesia, bien hablar, fueraa, destrexa en la lanjta, en la espada y enel tirar del arco, » (J. Gonde, parte II, cap. 63.) fj^Le mot gentilejsa, ou gentillesse, qui a bien changé d'acception en vieillissant, veut dire les belles manières , le bon ton d'un homme bien né et bien élevé, de celui que les Anglais nomment encore un gentknmi.
rage ot la culture de Tesprit avec l'adresse corporelle. Un Irait de leur histoire prouvera jusqu'où s'étendait chez eux le respect des lois volontaires de la chevalerie. Il est de ces événements qui peignent toute une époque et toute une nation, parce qu'ils ne peuvent appartenir à nul autre temps et à nul autre peuple. Alphonse YIII de Gastille. qui prit le titre d'empereur, et que les Arabes nommaient AUEmbalatour, assiégeait, en 1139, le fort d'Oreja. Le wali do Cordoue (ce n'était plus sous les khalyfes omméyades, c'était sous l'Almora vide Taschfynben-Aly) rassembla quelques troupes pour secourir cette place. Mais, au lieu d'attaquer l'armée castillane, supérieure à la sienne, il crut plus facile de l'obliger à lever le siège par une diversion. Il tourna donc adroitement le camp des chrétiens, et vint à marches forcées jusqu'aux portes de Tolède. La reine Bérengère (Berenguela) s'y trouvait enfermée, sans moyens de résistance. Dans l'extrémité où la réduisait l'adroite manœuvre de l'ennemi, cette princesse imagina d'envoyer un héraut au général more pour lui représenter que, s'il était venu combattre les chrétiens, il devait aller les chercher sous les murs d'Oreja, où son époux l'attendait Wa tête de l'armée; mais que faire la guerre à une femme n'était pas digne d'un chevalier brave, galant et généreux. Le scrupuleux Almoravide se rendit à de si bonnes raisons; il s'excusa de sa méprise, et demanda la faveur de saluer la reine avant son départ. Bérengère, en effet, vint se montrer sur la muraille au milieu de ses dames, et les chevaliers arabes, en s éloignant, défilèrent devant elles comme dans un tournoi. Pendant cette cérémonie, digne des cours d'amour, Alphonse faisait capituler le fort d^O-
ET DES MORES D'ESPAGNE. fOI
reja. Ne dirait-on pas nos Français saluant les Anglais à Fontenoy : « Messieurs, tirez les premiers? )> Et F aventure n'est pas racontée par les musulmans, mais parles chrétiens (Ferreras, aiio 1139.)
Ce fut r introduction de ces coutumes chevaleresques parmi les peuples de T Europe, jusque-là gouvernés par les seules opinions religieuses, qui forma ces mœurs singulières du second âge chrétien, où se trouvaient confondus les lois de Thonneur avec celles de F Église, et l'amour des femmes avec celui de Dieu : singularité qui a toujours fait un des traits les plus saillants du caractère des Espagnols.
Le savant et judicieux Fauriel a fait la même remarque. Après avoir rappelé quelle tolérance montrèrent les Arabes envers les chrétiens subjugués, et quelle fidélité dans leurs engagements : « Ces faits, dit-il, aident à en « expliquer un autre, aussi certain qu'il est remarqua- « ble : cestrespèce de sympathie et d intimité sociale « qui s'établit de bonne heure et alla toujours croissant « entre les Arabes et les Espagnols; c'est la facilité avec « laquelle ceux-ci cédèrent au noble ascendant des pre- « miers, se prirent à leur aimable génie, adoptèrent leur «langue, leurs mœurs, et jusqu'à leur tour d'imagina- «tion (^).»
(1) L'histoire offre use foule d'exemples des effets bizarres que produisait ce mélange des mœurs de l'Orient et de l'Occident. Je vais en citer un, appartenant à l'époque du Cid, c'est-à-dire au temps où la chevalerie venait de pénétrer de l'Andalousie musulmane dans la Castille chrétienne.
Un peu avant la prise de Tolède par Alphonse VI, Amat, évêque d'Oleron en France, et légat du fameux Grégoire VII, vint demander, au nom du papè> qu'on substituât pour l'office de la messe le rituel romain au rituel des Goths (nommé aussi mozarabique) , dont les Espagnols ^ faisaient encore
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Oatre rinstitulion générale de la chevalerie, lés Arabes furent peut-être les premiers à fonder les ordres militaires, ou milices religieuses, qui se propagèrent en si grand nombre dans toute l'Europe. On a vu précédemment (vol. I, chap. iv) qu au moment de la chute des Omméyades, et lorsque les Espagnols commençaient à menacer F empire du croissant, ébranlé par les querelles entre Arabes et Berbères, des musulmans zélés avaient formé une association religieuse et militaire pour la défense du pays contre les infidèles. Ces chevaliers,
usage. Pour décider cette importante question, Alphonse, qui avait humilié l'orgueil du saiHt-siége en lui refusant l'hommage de sa couronne, convoqua à Burgos, en 1077, un concile national, ou assemblée générale des grands et des prélats. L'archevêque primat et la plupart des membres ecclésiastiques opinèrent, comme la reine, pour la substitution de rofïice romain ; mais les séculiers, plus attachés aux coutumes de leur pays, insistèrent pour le maintien de TofTice gothique. Comme chaque parti soutenait son avis avec la mêmp obstination, et qu'il n'était pas plus possible au roi de les concilier que de juger quelle liturgie serait la plus agréable au ciel, il remit la décision de l'affaire au jugement de Dieu, Ainsi ce moyen extravagant et barbare de découvrir la vérité d'un fait, servit encore à découvrir celle d'une opinion. Après quelques épreuves au feu et à l'eau , qui furent, dit-on, contraires au missel romain, l'on convint d'employer l'épreuve des armes. Un champion fut choisi de part et d'autre, et les membres de l'assemblée quittèrent les bancs du concile pour s'asseoir sur les gradins du champ-clos. Juan Ruyz de Matanca, qui combattait pour le missel des Goths, sortit vainqueur de la lice, où son adversaire laissa la vie. Cependant la reine, aidée du cardinal Richard, qui' était venu de Rome apporter au roi de Castille une petite clé faite des chaînes de saint Pierre , entraîna son' époux dans le parti du pape, et obtint de lui, deux ans après, l'ordre d'adopter le rituel vaincu : dénouement non moins étrange que le sujet du combat, et que le combat lui-même. [Corônica del rey don Alfonso F/". Ferreras, aho 1077 y sig., etc.) Enfin, pour comble de singularité^ le cardinal Ximenez, au bout de quatre cents ans , fit réimprimer le missel mozarabique, et en perpétua l'usage dans la cathédrale de Tolède. (Fléchier, d'après Eug. de Robles, Alvaro Goraez, etc.)
nommés raMts {rabhyt)^ n'imitaient point le reste des troupes qui se dispersaient après chaque campagne» mais restaient constamment sous les drapeaux. «Ils étaient tous, dit J. Conde, des cheraliers d élite, qui professaient une extrême austérité de yie, une grande constance dans les dangers et les fatigues, et qui s engageaient par vœu à défendre les frontières. Jamais ils ne devaient fuir, mais combattre intrépidement et mourir à leur poste. » « Il est yraisemblable, ajoute-t-il, que de ces ra-^ bits procédèrent, tant en Espagne que parmi les chrétiens d'Orient, les ordres militaires, si célèbres par leur valeur et les services rendus à la chrétienté. (Parte II, cap. 117, nota.) C'est sans doute après avoir reconnu l'utilité d'une semblable milice que les Espagnols sentirent le besoin de lui opposer d'autres instituts de chevalerie. Ainsi furent fondés les trois principaux ordres militaires d'Espagne : celui d'Alcantara, en 1156, par des chevaliers de Salamanque (') ; celui de GalatraVa, en 1158, par des moines bernardins, qui défendirent cette ville; et celui de Saint-Jacques (Santiago), en 1161, par des chevaliers de Léon. L'ordre d'Evora, en Portugal, fut institué k la même époque. Il faut convenir néanmoins que la plupart des autres ordres militaires de l'Europe, tels que les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem (devenus Chevaliers de Rhodes et de Malte), les Templiers et les Chevaliers Teutoniques, dont les instituts furent successivement fondés dans la Palestine, en 1099, 1118 et 1128, existaient avant les ordres d'Espagne, et qu'ils auraient pu leur servir aussi de modèles. Mais les
(^) Il fut régularisé paf Alphonse IX> en 1214.
rùbiUj que les Espagnols avaient sous les yeux, et qu'ils rencontraient en face, étaient bien antérieurs à tous. Lorsque le dernier khalyfe omméyade , Pescham III , se rend aux frontières, en 1026, il est parlé d'eux comme d'un institut dès longtemps fondé. Les ràbits avaient donc précédé d'un siècle au moins même les Hospitaliers de la première croisade.
Il serait , au reste , fort curieux de rechercher en combien de choses diverses les Arabes ont donné l'exemple à l'Europe. Ainsi , dès le commencement du viii'' siècle, on voit un émyr d'Espagne, Okbah-Ben-al-Hédjadj , créer, sous le nom de Kaschefs (découvreurs) , un corps de maréchaussée destiné à la répression du brigandage. — On voit le khalyfe Âbdérame II fonder un service de poste , six cent vingt ans avant Louis XI , pour le même objet, et dans la même forme : <c II ordonna, disent les hisc< toriens traduits par Gonde , que, dans tous les che&* <c lieux de districts, il y eût un Sahyb-al-béryd , ou <c capitaine des routes, avec un certain nombre de <c courriers à cheval , pour porter en grande diligence « les avis et ordres du gouvernement. » [Parte /, cap. 45.) — On voit r un des derniers khalyfes de Cordoue, Djéouhar-ben-Mouhamad (1044) , essayant de ramener un peu d'ordre et de sécurité au sein de sa capitale agitée par les guerres intestines, nous donner le modèle de la garde nationale , en confiant la police intérieure de la ville aux citoyens notables à qui des armes sont distribuées ; on le voit aussi , pour éloigner et pour saisir les malfaiteurs nocturnes , imaginer de placer des portes aux rues, précaution que renouvelèrent les bourgeois de Paris lorsqu ils étaient forcés de se défendre contre les entreprises
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des écoliers de TUniversité. <c ... Les wazirs de sa conte fiance avaient la police de la ville. Ceux-ci distribuaient a des armes aux habitants honorables de chaque quartier « pour faire la ronde dans les rues. . . et toutes les rues de « la ville étaient fermées par des portes, pour éviter les « désordres de nuit, et pour que les malfaiteurs ne pus- « sent fuir les rondes de chaque quartier... et ceux dont a c'était le tour de faire la ronde passaient un jour et une nuit, puis ils remettaient leurs armes h ceux qui « venaient les remplacer; » (Conde, parte Illy cap. 1. ) — On voit enfin les Arabes employer, dans leurs opérations militaires, pour transmettre les ordres ou les nouvelles, une espèce de télégraphie, soit au moyen de signaux de feu auxquels ils savaient donner une signification, soit au moyen de vedettes ou crieurs, qui se plaçaient à d'égales distances, et correspondaient entre eux par des signes , des instruments ou des porte-voix. Ils gommaient Al-Thalayah ces vedettes échelonnées, et les petites tours qui leur servaient d'échauguettes. L'on trouve encore un grand nombre de ces tours en Espagne, où le mot atahya s'est conservé dans son double sens (*).
Navigation. — Mais il est un autre point , plus important , plus digne d'intérêt, où les Arabes nous ont encore
(^j L'asage des atcUayas était immémorial chez les Arabes. Abou^l-Fédah rapporte qu'un roi de cette ancienne dynastie des Homéyrites, qu'on suppose avoir régné surl'Yémen vers les époques de Ninus et de Salomon, fut surnommé Zou'l-minar (Seigneur des phares , des minarets] parce que, dans une expédition au pays des Nègres, il fit dresser des tours garnies de lanternes afin de retrouver sa route au milieu de l'océan des sables. (Schultens, Sist, imperii vetutissimi lectanidarum in Arahid Felice.)
devancés ; celui-ci tient à l'art de la navigation. Je ne dirai pas que c'est la découverte de F Amérique, mais c'est du moins la recherche d'un nouveau-monde, dont ils soupçonnaient l'existence par delà le grand Océan, et la rencontre des débris de l'antique Atlantide. Ce sujet demande quelques développements préliminaires.
L'espace compris entre Madère et les Açores ( l'on pourrait dire entre l'Afrique et l'Amérique, puisque les géographes ont placé les confins de ces deux grandes divisions du monde aux deux petits archipels voisins ) fut jadis occupé, selon toute apparence;; par une terre assez vaste pour mériter le nom de continent, laquelle, s étendant au loin vers le sud, enfermait aussi dans ses plaines, depuis submergées , les Canaries , les lies du cap Yert et toutes les petites vigies éparses entre ces quatre groupes d'îles. C'était du moins l'opinion de l'antiquité, qui donna à celte terre , inconnue , mais révélée par la tradition, le nom d'Atlantide. Lorsque les Phéniciens, quinze cents ans avant Jésus-Christ , eurent fait en quelque sorte la découverte de l'Espagne ; lorsque ces hardis navigateurs , qui agrandirent l'antique nacelle d'écorce, qui attachèrent des voiles au3^ mâts de leurs vaisseaux , et qui, se dirigeant sur l'espace des mers avec la science empruntée aux Cbaldéens, osèrent abandonner les rivages connus pour chercher de nouveaux rivages, abordèrent à ceux de l'Hespérie dernière, ils ne s'arrêtèrent point à la côte orientale de l'Andalousie, la Tharsès de l'Écriture sainte, où les Philistins se rendaient du port de Joppé. Après y avoir fondé la vieille Abdère et Malacca (Malaga), ils franchirent le détroit entre Abyla et Calpé, entrèrent les premiers dans l'Océan, et fondèrent,
sur les riyes occidentales de TËurope, le port de Gadir (depuis Gadès, Cadix), et la ville d'Assidonia, que, dans une seconde conquête partie du mente point seize siècles après, les Arabes ont appelée Médina^Sidonia.
Ce fut sans doute pendant les fréquents voyages que faisaient les Phéniciens à cette lointaine colonie, que des vaisseaux, poussés par la tempête, allèrent toucher aux rentes de cette terre inconnue qui gisaient au milieu de l'océan Atlantique, et bien au delà des colonnes d'Hercule, dont le non plus ultra marquait alors les limites du monde. La relation de ces premiers explorateurs causa, dans F antiquité, le même effet que produisit, à la fia du xv'' siècle, la première annonce de la découverte de FAmérique. Ce nouveau-monde des anciens avait été, du moins on le crut ainsi, une lie immense, une espèce de continent, dont les rivages, étendus depuis Tarchipel des Canaries jusqu'à celui des Antilles, auraient jadis rempli tout l'intervalle qui sépare les deux hémisphères. Ce monde du milieu aurait ensuite péri, abimé dans les flots, au milieu de quelque grand cataclysme, ne laissant d'autres vestiges que les quatre groupes d'iles dont les sommités apparaissent encore à la surface de l'Océan qui l'a submergé <t comme les os d'un grand cadavre. »
Cette terre de l'Atlantide, objet de la curiosité générale, devint bientôt le pays des fables. Dès que les Grecs eurent connu, soit par le récit des colons tyriens de Gadir, soit par leurs propres voyages enibérie, et poussés aussi par les vents ou l'esprit d'aventure, les restes de cette grande lie perdue dans la grande mer, ils en tirent le berceau du monde. Ils y transportèrent toute la théogonie qu'ils avaient d'abord placée dans la Sicile,
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puis dans Tltalie, puis dans laBétique, i mesure qails avaient connu ces pays nouveaux, et qu ils reculaient toujours avec les limites de l'univers ; cette théogonie qu avait déjà racontée le Phénicien Sanchoniaton, lequel se vantait d'avoir lu les livres sacrés de Thot, cachés dans les temples de F Egypte, et plus anciens que les livres de Moïse. Ce fut donc dans cette île à demi fabuleuse que fut reléguée Thistoire primitive du monde, celle d'Uranus, Gybèle, Saturne, Rhée, Jupiter, Atlas et ses sept filles, les Pléyades.
A ces récits mythologiques, succéda Thistoire du peuple océanien, de même que, dans la Grèce, à l'histoire des dieux avait succédé celle des héros. On crut que, de l'Atlantide, était sortie une race d'hommes qui avaient précédé dans la science les hiérophantes de l'Egypte et les brames de l'Inde. On cfnt que les Atlantes, civilisés et civilisateurs, au lieu d'avoir été découverts et visités par les navigateurs de la Méditerranée, étaient venus en conquérants découvrir et visiter le monde méditerranéen; qu'une émigration de ce peuple, conduite par Atlas, en soumettant de proche en proche le littoral africain, avait pénétré jusqu'en •Egypte, y avait laissé son culte, ses lois, sa science, et les avait ensuite apportés à la Grèce. Solon, le législateur de TAttique , consacrait les loisirs de sa vieillesse à composer une grande épopée sur celte tradition nationale , — Iliade inverse, où la Grèce n'était plus conquérante, mais conquise , dont la Troie était Athènes et l'Agamemnon Atlas, — mais qui attribuait aux Athéniens une origine illustre, de la même manière que la conquête du Latium par Enée, en donnant aux Romains des ancêtres
troyens, illustrait à leurs yeux le berceau de Rome.
Avant SoloD, dont le poème inachevé n'est point arrivé jusqu'à nous, le vieil Homère avait parlé, dans son Odyssée, des Atlantes et de leur lie ; Hésiode aussi, dans son Livre de$ dieax^ et, plus tard, Euripide sur le théâtre d'Athènes. Mais de tous les Grecs, c'est Platon qui s'est le plus occupé de ce peuple primitif. Ses deux dialogues intitulés Timée et Critia» sont consacrés à l'histoire de l'Atlantide. Platon, encore enfant, écoute les récits du vieillard Gritias, son a'ieul, lequel avait recueilli, de la bouche même de Selon, ce qu'avait enseigné à celui-ci un vieux prêtre égyptien de Sais : l'Atlantide était jadis une grande lie qui gisait dans l'Océan, en face de l'embouchure appelée les colonnes d'Hercule ; elle formait un carré oblong, ayant de longueur trois mille stades, et de largeur deux mille (*). Son territoire s'étendait vers le sud , et, du côté du nord, il était bordé par des montagnes qui surpassaient en grandeur et en beauté toutes les autres montagnes de la ferre. >Elles abondaient en forêts, en rivières, en lacs, en prairies. Riche en métaux, rUe fournissait abondamment toutes les choses nécessaires à la vie de l'homme. Les forêts donnaient une grande quantité de bois de construction, et abritaient une foule d'animaux divers, parmi lesquels se trouvaient même des éléphants.
Après la description de cette lie, qu'il appelle fertile, belle, sainte et merveilleuse, Platon fait connaître son culte, sa constitution, son histoire. Il décrit le temple de Neptune, où s'assemblaient, tous les cinq ans, les dix
(^) Le sUde équivaut à 47 mètres«
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rois qui se partageaient lé gouveraeme&t de Tllé, pom renouveler leur serment, faire les lois et rendre la justice. Les peuples de F Atlantide furent longtemps soumis aux dieux et aux règles de la vertu ; longtemps ils vécurent dans l'innocence et le bonheur. Mais leurs mœurs douces et pures finirent par s'altérer. A la simplicité succéda l'orgueil, à la paix domestique, l'ambition des conquête. Au lieu de cultiver les champs qui avaient nourri leurs pères, les Atlantes sortirent en armes de leur pays, se répandirent violemment sur les terres voisines, et voulurent conquérir le monde. Alors Jupiter, gardien et vengeur des lois éternelles, assembla le conseil des dieux pour le châtiment de ce peuple impie. Sa deîrtrn<> tion fut résolue, et les fléaux du ciel furent appelés è punir ceux qui s'étaient faits les fléaux de la terre. Jupiter déchaîna les tempêtes, fit trembler l'univers sur ses fondements, et, dans l'espace d'une nuit, l'Atlantide disparut sous les flots. «C'est pourquoi^ ajoute Platon, la « mer qui se trouve là n'est point navigable, ni recon- « nue par personne, puisqu'il s'y est formé peu après « un limon provenant de cette lie submergée. »
Sans doute, dans ce récit, assez semblable à celui du déluge, Platon se montre plus moraliste qu'historien. Il voulait donner aux hommes un conseil de modération, une leçon de sagesse, et il s'appuyait sur un exemple fameux. Mais c'est précisément ce besoin de justifier le précepte par l'événement, de prendre la morale dans l'histoire, qui démontre combien il croyait au fait d'où la leçon devait jaillir. Le récit de Platon sur l'Atlantide est bien certainement la croyance de l'antiquité ; et la nature volcanique des îles qui subsistent encore , jointe
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à la rupture violente du détroit de Gibraltar, qui a réuni à l'Océan l'ancien lac de la Méditerranée, rend cette croyance au moins vraisemblable. Baffon la partageait pleinement (^).
Successeurs des Phéniciens ei des Grecs en Espagne, audacieux exécuteurs des trois grands voyages maritimes qui forment le Périple d*H(mnùn , les Carthaginois connurent et possédèrent les débris de l'Atlantide. C'est là sans doute qu'était cette tie de l'Océan qui, d'après Aristote, dépeuplait la métropole par une continuelle émigration, cette lie où, d'après Diodore de Sicile, Garthage se ménageait un dernier asile. Quant aux Romains, malgré leurs continuels rapports avec la florissante colonie de Gadès, ^ bien qu'ils fussent maîtres,
— au nord, de la Lusitanie, des Gaules, de la Grande- Bretagne, — au midi, du royaume entier de Jugurtha,
— ils n'entreprirent aucune expédition maritime , et nous ne trouvons rien dans leurs annales d'où l'on puisse inférer qu'ils aient étendu leur domination ou
(1) <( L'histoire de Tîle Atlantide ne peat s'appliquer qu'à une trè&-grande « terre qui s'étendait fort au loin à l'occident de l'Espagne. Cette terre était « très-peuplée... et cela nous indique assez positivement le voisinage de « l'Amérique avec ces terres atlantiques situées entre les deui continents... K En r^léehissant sur la tradition de la submersion de l'Atlantide, il m'a « para que les anciens Egyptiens, qtii nous, l'ont transmise, avaient des « communications de commerce, par le Nil et la Méditerranée, jusqu'en a Espagne et en Mauritanie... Il semblerait donc que la Méditerranée et « Boème le détroit qui la joint à l'Océan, existaient avant la submersion de « l'Atlantide; néanmoins l'onvertpre du détroit pourrait bien être de la « m^ue date. Les causes qui ont produit l'afiaissement subit de cette vaste a terre ont dû s'étendre aux environs. La même commotion qui l'a détruite « a pu faire écrouler la petite portion de montagnes qui fermait autrefois le c( détroit... » [Epoques de la nature, YP Ep.)
leur commerce jusqu'aux lies de l'océan Atlantique, rien qui puisse même indiquer un voyage de curiosité ou de hasard. Il est vrai que leurs liistoriens , leurs géographes, leurs naturalistes, tels que Diodore de Sicile, Strabon, Pline, Pomponius-Mela, ont tous parlé de l'Atlantide ; mais c'est d'une manière si confuse, si incohérente, si peu assurée, que leurs récits ressemblent moins à la description géographique d'une contrée connue, qu'à Thistoire mythologique d'un pays fabuleux. Tout ce qu'ils en savent, ils l'ont appris par oui-dire, et d'autres que les Romains (^]; tout ce qu'ils écrivent sur l'ancienne terre d'Atlas et sur les archipels qui marquent la place qu'elle occupa dans l'Océan, est copié des Grecs. C'est toujours, et seulement, le récit de Platon.
Lorsque Constantin eut élevé sur le Bosphore une nouvelle Rome; que l'empire se fut divisé, ayant deux têtes et deux maîtres ; et lorsque les barbares, rompant leurs digues, se frayèrent une route sanglante à travers l'Europe, du centre de l'Asie jusqu'à T Afrique, — dans ce grand cataclysme moral où la civilisation périt , où l'esprit humain fut enseveli sur un bûcher comme le phénix, pour renaître de ses cendres et recommencer sa carrière, — non*seulement on oublia le chemin des pays océaniques, mais on perdit jusqu'au souvenir que
(<] AiDsi lorsque Pline , qai adopte d'aUlears la vieille histoire du contineBt submergé, explique pourquoi les îleS' Fortunées des Grecs ont reçu le nom de Canaries : « C'est, dit-il, parce qu'on y a trouvé une race de a grands chiens, dont une paire fut présentée au roi Juba {Canariam vocant « a magmtudine canicm..*.. ex quibw perducti sunt Jubœ duo, Lib. vi, (( cap 32). »
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d'anciennes découvertes et d'anciennes traditions en avaient laissé dans la mémoire des hommes.
Il est certain que , depuis la destruction de Garthage et la conquête étendue par les Romains sur l'Espagne et la Mauritanie, les lies de F Océan n'eurent plus de relations avec l'ancien monde , jusqu'au temps des grandes découvertes. Ce fut en 14S0, lors des premières tentatives faites pour trouver le cap de Bonne-Espérance, que les Portugais Joâo Gonzalvès-Zarco et Tristâo Vaz rencontrèrent sur leur chemin l'Ile de Madère ('). Douze ans plus tard, d'autres navigateurs de la même nation découvrirent l'une des Açores. Dans ces deux archipels, comme les Espagnols dans celui des Canaries, qu'ils avaient occupé dès 1403 , ils trouvèrent des peuplades indigènes, les Guanehos^ qui disparurent en peu d'an* nées, car il parut plus facile et plus prompt aux colons chrétiens de les exterminer que de les convertir à l'Evangile.
Ces Guanchos^ descendants des anciens Atlantes, étaient demeurés si longtemps sans voir aucun étranger, sans avoir aucun rapport avec le reste du monde, que les traditions des voyages de l'antiquité avaient fini par s'éteindre. Ils se croyaient la seule race humaine, et leurs lies étaient pour eux tout l'univers.
Cependant l'on ne saurait douter que, quatre siècles avant la venue des Portugais , les Guanchos de Madère et
(^) On leur attribue généralement la découverte de cett^île; cependant il parait certain que deux navires, partis, en i346, de Mayorque, d'où ils étaient expédiés pour la Rivière d'Or par un Catilan nommé Ferrer, touchèrent à Madère et aux Canaries. Ces îles sont même indiquées sur de vieilles cartes catalanes de 4367 et 1375.
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des Açores n'aient reçu la visite d'autres navigateurs, partis également des eaux du Tage . mais portant sur leurs bannières un autre symbole que la croix.
Il y avait alors trois cents ans que les Arabes étaient maîtres de la péninsule ibérique, et la Mauritanie (le Mahgréb) était une des provinces du khalyfat de Gordoue. Mous avons vu que les Arabes d'Espagne, conunerçants autant que^ guerriers , entretenaient un continuel échange de denrées naturelles et d'objets &briqués, non-seulement avec leurs frères de l'Egypte et de la Syrie, mais avec les Grecs de Constantinople et les petits états de l'Italie, y compris la Sicile et la Sardaigne, que les soudans d'Egypte possédaient encore à cette époque ; nous avons vu que la race arabe, occupant la plus grande partie du littoral méditerranéen , et réunissant, par son commerce de la mer Noire et de la mer Rouge, l'Orient à l'Occident, avait accompli la grande pensée du fondateur d'Alexandrie. Quelques marins de cette nation, qui possédait aussi des ports dans l'Océan de l'un et de l'autre côté du détroit auquel est resté le nom de Thâryk , eurent l'idée et le courage, 477 ans avant le départ de Christophe Colomb, de se jeter à la découverte au milieu du grand Océan, sinon, comme l'illustre Génois, avec un but fixe et précis, avec l'opiniâtre foi d'une croyance donnée par la science et le génie, du moins pas simplement à l'aventure, mais soupçonnant aussi quelque autre monde au bout de cette immensité.
Dans les historiens arabes traduits par J. Conde, il se trouve deux relatiofis de ce premier voyage d'entreprise (parte II, cap. 109). L'une est fort courte, l'autre
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plus détaillée et garantie par la juste célébrité du nom de son autear. Je vais les transcrire toutes deux littéra*lement :
I. « Dans ce temps (Fan de Thégire 433» ou, de notre ère, 1015-16, sous le règne passager de l'usurpateur berbère Souleyman), quelques bourgeois de Médynat- M. Alischbounab (Lisbonne), au nombre de quatre-vingts a hommes, amis entre eux, et d'une même tribu, s ema barquèrent pour cbercber de nouvelles terres dans a r intérieur de Tocéan Atlantique, Mais ils ne purent « passer au delà de quelques lies, où ils furent assaillis <c par une multitude infinie déperviers, et ils s en reyina rent, contant des choses merveilleuses de leur voyage. « Et ils furent appelés les Entreprenants, et ils donné- « rent leur nom à la rue qu ils habitaient dans Médynata Alischbounab, laquelle, depuis lors, fut appelée rue a des Al'Mogaouars.
II. « Le scbéryf Edryz (*) raconte que de Médynat- « Alischbounab sortirent les Al-Mogaouars sur leurs <( vaisseaux, pour reconnaître ce qu'il y aurait dans la «c mer Océan. C'est pour cela que le quartier voisin «c d'Alhama-Darab fut appelé, à cause d'eux, jusqu à ces « derniers temps, la rue des Al-Moga(mar$. Il arriva que <& huit chefs de familles, tous cousins germains, se réu- « nirent et équipèrent un navire de charge. Ils y mi- « rent de Teau et des provisions suffisantes pour quelle ques mois. Us mirent à la voile au premier souffle du
(*) Celui qu'on a. longtemps nommé le Géographe de Nubie, Il est bon d'observer qu'Edryz étant mort en 1099 , sa relation , contempoi'aine de l'événement, était écrite longtemps avant les découvertes des Portugais, et qu'elle a'a pu, comme on dit, être faite après coup.
a vent d'OrieM, et quand ils eurent navigué presque « onze jours, ils arrivèrent à un parage de mer ayant « de forU courante, des eaux obseurei et peu de clarté dam n tair. Alors ils eurent peur, et virèrent de bord, et sîla lonnant la mer du côte du midi, pendant douze autres « jours, ils arrivèrent à Ytle de$ Troupeaux [Djézyrat-ala Ghanem), qu'ils nommèrent ainsi i cause dei; innom- « brables troupes de bestiaux qui allaient de tous côtés à u l'aventure, sans bergers ni personne qui les gardât. « Ils s'approchèrent de l'Ile, sautèrent sur le rivage, et (c rencontrèrent une fontaine de belle eau courante, sur a laquelle s'étendait un bosquet de figuiers sauvages. « Ils prirent quelques pièces de bétail dans ces trouce peaux et les apprêtèrent pour le repas ; mais leur a chair était amère, et personne n'en put manger. Ils « gardèrent les peaux, et continuèrent par un vent du <t midi pendant douze jours, jusqu'à ce qu'une lie se « découvrit à eux, et ils y virent des habitations et des c( champs cultivés. Ils se dirigèrent sur cette lie pour « vérifier ce qu'elle contenait; mais, à peu de distance, ce ils furent environnés par des gens montés sur des « za^uarks^ ou canots, qui les prirent et les conduisi- « rent, dans leurs embarcations, à une ville qui était « sur le bord de la mer. Ils y abordèrent, et virent des « hommes rouges ( rojos, couleur de cuivre), de haute « stature, ayant peu de cheveux, mais forts longs, et des « femmes belles à merveille. On les tint enfermés trois <x jours dans une maison . Le quatrième jour, un homme (n entra, qui parlait arabe, et leur demanda qui ils a étaient, d'oàils venaient, et pourquoi. Us lui racona tèrent leurs aventures, et il leur promit une bonne
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« réussite* Le fendemain, on les présenta au roi, lequel « leur demanda la même chose que leur avait demandée a rinterpréte la veille. Et eux dirent qu ils s étaient mis « à la mer avec le désir de voir ce qu elle contenait de H tant de merveilles, et d'arriver à ses extrémités. Quand « le roi entendit cela, il sourit, et leur fit répondre par m le truchement que son père avait ordonne à quelm ques-uns de ses sujets d'aller reconnaître cette mer, « que ceux-ci avaient navigué quelques mois sur son « étendue, jusqu'à ce que la lumière leur manquât, et a qu'ils étaient revenus sans tirer aucun profit de leur a voyage. Le roi ordonna ensuite à son truchement de « leur offrir de sa part sûreté et bonnes espérances. On « les ramena dans leur prison, jusqu'à ce que le vent <( d'Occident commençât à courir. Alors, on les mit dans « des zaouarkSt on leur banda les yeux» et Ton partit par « un très-bon temps. Et ils ajoutaient : Nous avions <K navigué dans leur compagnie, trois jours avec leurs «c nuits, quand nous arrivâmes à une plage, et ils nous a débarquèrent, et ils nous laissèrent sur la plage les « bras attachés derrière le dos. Le jour commençait à « poindre, et le soleil se leva, et nous étions dans une m grande angoisse, fort maltraités par nos liens, quand « nous entendîmes de grands cris de voix humaines, et « nous répondîmes tous ensemble. Et des hommes vin- <( rent à nous, qui, nous trouvant en cet éjtat, nous dé* <( tachèrent de nos liens. C'étaient des Berbères, avec « qui nous pûmes parler, et l'un d'eux nous demanda : « Savez- vous ct^mbien il y a entre votre pays et le nôtre ? « Et nous lui dîmes que non, et il reprit : Eh bien I en- « tre votre pays et le nôtre, il y a deux mois de chemin.
« Et le chef de oes gens s écria ; « OtM»a/l. Qh I quelle « peine I » Et depuis lors cet eadroit s'est appelé A$afi. « C'est un port à rejitrémité du Mahgréb- »
Si» de cette relation du schéryf Edryz, on élague toutes les circonstances indifférentes ou imaginée», si l'on s! en tient aux faits saillants et^ caractéristiques > il est impossible de ne pas reconnaître • dans ces lies visitées par les marins arabes de Lisbonne , quelques-uns des restes de l'antique Atlantide , les AQores et Modère. On ne saurait du moins lire cette relation sans être frappé des mêmes caractères que présentaient oes lies à leur découverte, et qu'avait présentés déjà dans le récit de Platon. Résumons-les dans une courte analyse :— Les Ajrabes partent de Lisbonne , comme on le ferait encore aujourd'hui, par les vents alizés, et ils sont ramenés en Afrique avec le vent d'ouest, *^ Ils se dirigent d'abord droit à l'occident, puis tournent au midi ; c'est juste le chemin des archipels de l'Océan. — Ils troufent de$ eam obscures et peu de clarté dam l'air. Platon avait dit que la mer est restée trouble par le limon des terres submergées, et l'on sait que, dans ces parages, oh croissent d'immenses bancs de plantes marines, régnent souvent d'é- *pais brouillards. Les Arabes rencontrent aussi de forts courants , et sont débarqués au port d'Assafi, à l'extrémité de la Mauritanie, ayant deux mois de cbemia à faire pour regagner leur pays. Or, personne n'ignorSque l'océan se verse sans cesse dans la Méditerranée par un courant de l'ouestàrest, etque souvent des navires qui croient aborder h Ténériffe sont emportés, sans y preifdre garde, jusqu'au cap Noun à l'extrémité de la côte occidentale du Maroc. — De grands troupeaux erraient à l'aventure dans
la première Ue rencontrée par les Arabes; d'après Platon, la terre des Atlantes était riche en animaux utiles à rhomme. et maintenant encore le bétail est trèsHsommun dans les quatre petits archipels. — Ces animaux à la chair amère, dont les Arabes emportent les peaux, étaient des chèvres probablement; c'est aussi l'espèce de bétail qui s y trouve en plus grande abondance , et les habitants des lies du cap Vert font, des peaux de chèvres, leur principal objet de commerce et d'échange, *- Les Arabes s'éloignèrent de ce premier groupe d'Iles parce qu'ils y furent assaillis, suivant la courte relation, par des nuées d'éperviers {por una infinita multitud de azores , dit la tra< duction de Gonde] ; c'est précisément le nombre infini de ces oiseaux de proie qui fit donner à ces lies , par les premiers navigateurs portugais, le nom de Ilhas doB Açore$^ lies des Eperviers. ^-Changeant de direction, ils rencontrent une grande lie , gouvernée par un chef, qui réside dans une ville au bord de la mer : c'est Madère et Funchal. *- Les habitants sont cuivrés : ce sont les anciens Guanchos. — Ces insulaires viennent s'emparer du vaisseau arabe, montés sur leurs canots, que le schérif Ëdryz appelle zaouark, mot qui signifie précisément cymbat bateau long, pirogue faite d'un tronc d' arbre ; Platon avait dit que les forêts de l'Atlantide fournissaient abondamment des bois de construction, et lorsqu'on 1420, les Portugais découvrirent la plus grande île des quatre archipels, ils lui donnèrent le nom de Madère (ilha da Madeira^ Ue du bois de charpente) , à cause des beaux arbres qu'ils y trouvèrent en abondance.
Ces divers rapprochements suffisent pour démontrer que les marins arabes partis de Lisbonne en Tan de l'hé-
gire 433, poar une aventureuse exploration de la gramde mer, de la merde$ Ténèbres (AiAr-a[-7a{me()» ont réellement visité deux des archipels de l'Océan, les Açores et Madère, et que, dans l'histoire de ces débris de l'Atlantide , leur voyage'est comme un point de jonction qui rattache la découverte des Portugais à celle des Phéniciens , c'est-àdire l'âge moderne^ à l'antiquité. Les Arabes auraient donc, dans l'intention du moins, et dans le fait en partie, précédé d'environ quatre cents ans tous les navigateurs du XV* siècle , et placé dès lors le premier jalon sur la route glorieuse que parcoururent jusqu'au but final Christophe Colomb et Yasco de Gama.
Je n'achèverai pas cet ouvrage, consacré à la mémoire d'un peuple dont les bienfaits ont été trop peu connus ou trop vite oubliés, sans exposer une conjecture historique qui, malgré la distance des époques, se rattache essentiellement au même sujet. Il est possible que l'Europe doive aux Arabes de plus antiques services, et que sa civilisation première lui vienne de ce peuple; c est-à-dire que ce fussent des Arabes qui, au temps d'Inachus, de Cécrops et de Cadmus, en apportèrent les germes de l'Egypte à la Grèce, où elle a grandi pour s'étendre sur tout l'Occident. Voici par quels jnotifs peut se justifier cette opinion :
Plus de deux mille ans avant l'ère chrétienne, les Arabes lectanides (Kahthanytes) , qui vivaient à l'orient de la Péninsule, et dont Schultens a écrit la très-antique histoire, ayant attaqué les Arabes Kushites [Kouschytes), qui habitaient les bords de la mer Rouge, obligé*-
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rent une grande partie de ces peuples à se jeter, par Fisthme de Suez, dans le nord de l'Egypte, où ils s'emparèrent de Memphis et de toute la vallée septentrionale du Nil. C'est leur immigration que les annales égyptien* nés nomment Y Invasion des Pasteurs (Hyesos). Elle eut lieu sons la dix^-septième dynastie. Après les avoir laissés quelque temps maîtres de la Basse-Egypte, les anciens habitants, aidés des Ethiopiens, leur reprirent Memphis et les refoulèrent dans le Delta. Plusieurs tribus de Pasteurs quittèrent, après un long séjour, ce coin de terre où elles étaient trop à l'étroit , et enfin^ au bout d'environ trois siècles, Sésostris, selon les uns, Tethmos, selon les autres, commença son règne par leur totale expulsion. La plupart de ces Arabes d'Egypte, qui furent contraints d'abandonner, à ces trois époques, l'asile qu'ils y avaient conquis, vinrent aborder sur les rivages de iH Grèce. L'arrivée d'Inachus dans le Péloponèse, entre l'année 1900 et 1850 avant Jésus-Christ; puis celle de Cécrops dans l' Attique, vers l'année 1650 ; puis enfin celle de Cadmus et de Danaûs qui s'établirent, l'un dans la Béotie, vers 1580, l'autre dans l'Argolide, vers 15711 , après avoir touché à l'Ile de Rhodes ; cette arrivée successive des quatre fondateurs d'états grecs , venus tous quatre dé l'Egypte , concorde parfaitement avec la triple émigration des Pasteurs. Un tel accord doit laisser peu de doute sur la véritable origine de ces étrangers célèbres. Pourquoi des Egyptiens indigènes auraient-ils quitté les fertiles plaines du Nil pour monter sur leurs vaisseaux , et chercher à l'aventure une nouvelle patrie? M'étaient-ce pas plutôt les Kouschytes, les Pasteurs, chassés précédemment de l'Arabie, leur pays
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natal, puis de la Basse-Egypte, leor pays de conque* qui devaient s établir aux premiers rivages où le vent les avait portés? deux qni sf enfuirent sur leurs cbanieaiix allèrent se fixer dans le Hahgrêb ; et ce sont peut-être les ancêtres des Berbères. Mais que seraient devenues les populations émigrées par mer, si ce n'étaient celles que recueillirent Tarchipel et le continent de la Grèce?
Les philologues conviennent que la plupart des noms de ces étrangers» entre autres ceux d'Inachus et de Cadmus('), ne pouvaient être Egyptiens. Ce serait une nouvelle et puissante raison pour croire à leur origine asiatique. Au contraire, il ne faudrait pas trouver un motif de doute dans cette circonstance que les divers fondateurs des premiers états grecs portèrent, en partie, dans cette patrie nouvelle, les mœurs et le culte de VEgypte ; car les conquérants arabes de Memphis avaient dû les embrasser eux-mêmes après trois à quatre siècles de séjour sur la terre égyptienne. On pourrait m^me expliquer ainsi, par le mélange qu avaient dû laisser dans les mœurs et les croyances des Pasteurt leur origine en Asie et leur long séjour en Afrique, ces analogies et ces différences entre les mythologies grecque et égyptienne, qui font encore le supplice des érudits.
Cette opinion, que les étrangers qui policèrent la Grèce étaient des Arabes venus d'Egypte, mais non des Egyptiens, est professée dans ïHiiUnre générale et particulière de la Grèce de Gousin-'Despréaux, qui la fonde sur quelques passages de Manéthon, recueillis par José*
(<) Ce sont, à ce qu'on assure, deux mots syriaques : inach (d'où ava^) hrave, et cadmi (d'où axa$7)fji,oç) so/ûant, (Cousin Despréaat , d'après Fréret.)
phe {% sur Diodore de Sicile, Pline, etc. Volney, dans ses Beeherches sur l* Histoire ancienne, a traité indirectement la question. Après avoir prouvé, loin d'en faire l'objet d'un doute, que les Pasteurs d'Egypte étaient Arabes, il attribue à leur conquête la fuite de plusieurs familles égyptiennes qui se seraient alors réfugiées en Grèce, Mais, d'après la chronologie qu'adopte Volney, cette émigration d'Egyptiens, causée par l'invasion des Pasteurs, ne pourrait correspondre qu'à l'arrivée d'Inachus dans le Péloponèse. Celle de Cécrops aux rivages d'Athènes, celle de Cadmus à Thèbes et de Danaûs & ÂTgos, ne peuvent plus s'expliquer que par l'expulsion successive des Pasteurs, de Memphis d'abord, puis du Delta. Or, ce fut seulement avec Cécrops, Cadmus et Danaûs, Arabes d'Egypte, que les habitants de la Grèce, restés jusque-là dans l'état sauvage, commencèrent à vivre en corps de nation^ à se policer enfin.
De ce fait, s'il peut être admis, et de tous ceux dont j'ai composé le précédent chapitre sur la foi des plus respectables témoignages, il faut tirer la conclusion singulière, et pourtant obligée, qu'à la naissance de la civilisation antique, et à la renaissance de la civilisation moderne, ce sont les Arabes qui furent les premiers instituteurs de l'Europe.
(^) Voir la note II, à la fin de cette partie.