HISTOIRE DES ARABES ET DES MORES D'ESPAGNE. J
semblaient étouffées pour jamais. La plus profonde paix régnait dans l'intérieur de Tempire. Toutes les créations importantes, tous les grands ouvrages de luxe ou d* utilité, dont les neuf premiers khalyfes omméyades illustrèrent à Fenvi leur règne, subsistaient encore, et à la fois. Les hommes éminents dans tous les genres accouraient de tous les pays de l'islam à la cour de Cordoue. Enfin, les sciences, les lettres, les arts, devenus populaires, était la commune occupation d'un peuple heureux, tranquille et puissant.
Un événement, rare à celte époque, une révolte des Berbères d* Afrique, en soulevant de nouveau les races occidentales (^] contre la domination toujours contestée des Orientaux (^), venait de causer d'assez vives alarmes. Par un succès rapide et complet, le jeune Abd-al-Malek s était illustré aux yeux des Arabes, qui déjà voyaient en lui le digne héritier d'Al*Mansoûr. Au nom d'Aï- Modhaffer (le Victorieux), que lui avaient donné les soldats de son armée, le khalyfe avait ajouté le titre éminent de wali de Fez, et sa victoire devait être célébrée, avec la publication de la guerre sainte, par des réjouissances générales. Mais Al-Mansoûr n avait point attendu réciatdes fêtes auxquelles était -conviée toute la nation pour mêler sa joie à la joie publique ; il avait déjà rendu ses grâces au ciel. Jalouse de la vraie gloire, sa grande âme dédaignait une vaine ostentation. Jamais, dans ses plus glorieux triomphes, il ne permit que des trophées fussent portés devant lui, ni qu une foule de captifs suivissent les pas de son cheval. Après la victoire du bien-
(^) Magréhbyns.
p) Scharakyyns,
aimé de ses fils, et quand la fierté semblait plus permise, il conserva la même modestie. Des dons à tous les hospices, à toutes les écoles, d'abondantes aumônes répandues sur les pauvres des trois religions, cent jeunes orphelines dotées, et deux mille esclaves chrétiens rendus À la liberté : voilà par quels témoignages avait éclaté son orgueil paternel.
Pour amuser le peuple de Cordoue, il lui donna le seul spectacle que permissent les lois et les mœurs musulmanes, celui des jeux guerriers, des exercices qui retraçaient et préparaient la guerre véritable (^) . C'étaient des évolutions, des quadrilles, des danses à cheval, simulant une mêlée acharnée et sanglante ; c'était le tir de l'arc ; c'étaient les courses de bagues enlevées à la pointe de la lance ; c'étaient enfin de vrais combats livrés dans l'arène à des animaux braves ou féroces, à des taureaux, des tigres et des lions ('). Ces jeux militaires des Arabes de Cordoue, conservés par les Mores de Grenade, furent imités plus tard par les chevaliers chrétiens ; ils sont l'origine des joutes et des tournois, si communs, si célèbres en Espagne, depuis le règne de Jean II jusqu'à la chute de la maison d'Autriche, et aussi des courses de taureaux, qui ont survécu à toutes les révolutions de la
(1) « Toute espèce d'amusement doit être interdit comme frivole, excepté l'exercice de Tare, le maniement du cheval et les plaisirs pris en famille. » (( Les enfants ont le droit de demander à leurs parents qu'on leur enseigne à écrire, à nager et à tirer de l'arc. » (Paroles de Mahomet.)
(2) « En cette année (1169, sous le règne de l'Almohade Youzef-Abou- Yakoub) , il y eut à Maroc spectacle et chasse de lions, pour la fête de la Alfitra [id-Fitr], au sortir du Ramazann, et le schéik andalous Aloski, de Talavera, qui se trouvait présent, tua un terrible lion à coups de lance, à cheval, et célébra cette fête en vers élégants. » (J. Coude, parte III , cap, 48.)
monarchie, i tous les progrès des mœurs et de la civili* sation (^).
Chez les Arabes, ces luttes des hommes de guerre se continuaient entre les beaux-esprits, qui célébraient, dans des combats poétiques, la pompe des fêtes et la gloire des vainqueurs. Moins de lances s'étaient exercées dans les joutes que de kalams (') ne s'exerçaient ensuite À les décrire, et moins de pas avaient tracés les chevaux sur la poussière .de Timmense arène, que les poètes ne traçaient de monorimes sur les longues feuilles du papier de Valence. On dit que trois cent mille vers furent écrits à propos des fêtes données par Âl-Mansoùr au peuple de Cordoue. Sur ce nombre, Ebn-Féradj choisit une octave, qu'il recueillit dans le célèbre divan auquel il donna pour nom le$ Jardim; encore a-t-elle péri, avec toute la collection, dans le magnifique autode-fé que les rois catholiques allumèrent, cinq siècles après, sur la grande place de Grenade conquise.
On sait bien quelles espèces de jeux présentaient les cirques arabes ; mais ni l'histoire, ni la poésie, dans les œuvres qui ont survécu, ne nous instruisent assez pour permettre d'en essayer une véridique narration (^).
(*) Au temps d'Al-Mausoûr, les Espagnols n'avaient encore rien emprunté aax Arabes, pas même leurs jeux. Lorsque, deux siècles après, Alphonse ÏX célèbre avec les rois aUiés sa grande victoire de Las^Navas de Tolosa, il leur offre des spectacles d'un genre fort différent. On lâcha dans des barrières, disent les historiens, un cochon au milieu d'une troupe d'aveugles, pour qu'ils le tuassent avec leurs bâtons, et les coups que se donnaient ces malheureux firent le plus vif amusement des spectateurs. (Ferreras, ano 1212.)
P) Plumes de roseau.
(3) Dans l'édition de 1834, prenant mes détails parmi les chroniqueurs espagnols du siècle d'Isabelle la Catholique, j'avais cru pouvoir risquer la description d'un tournoi des Arabes; mais de simples analogies, une res-
Il faut donc, avec ce regret, et dans cette insuffisance* laisser les jeux pour passer aux combats.
Le cri d'AUDjihéd^ jeté par le khatyb de la grande mosquée de Gordoue, avait retenti, répété par les imams de toutes les mosquées, jusqu'au fond des plus lointaines provinces de l'empire ; la guerre sainte était publiée. Commandé dans cette forme, au nom du Dieu de Mahomet, par le successeur du Prophète, le service militaire devenait un service religieux. Tout musulman, sauf les femmes, les enfants, les malades et les esclaves, était tenu de F accomplir, non moins impérieusement que la prière dans chacune des cinq parties du jour, que l'assistance à la kitotbah une fois dans la semaine, que le jeûne du Ramazann une fois dans Tannée, que le pèlerinage à la Mekke une fois dans la vie.
En partageant les pays conquis entre les chefs de leurs tribus, les premiers khalyfes arabes n avaient pas eu besoin de se réserver le droit de suzeraineté sur ces donataires primitifs, ni d'exiger d'eux à perpétuité l'hommage lige et le service de guerre, pour que ceux-ci, les imposant à leur tour aux divers tenanciers de leurs domaines, qui les imposeraient encore à d'arrière-vassaux, étendissent la chaîne féodale, d'anneaux en anneaux, jusqu'aux serfs de la glèbe. Ces chefs religieux, ces roisprêtres des races conquérantes du Midi possédaient» dans leur titre même, dans l'origine et la nature de leur puissance, tous les droits que les chefs militaires, les simples généraux des races conquérantes du Nord n'avaient axer-
semblance probable, n'étaient point suffisantes pour donner à cette description un caractère authentique, un cachet d'exactitude et de vérité. J'ai mieux oimé la supprimer entièrement.
ces précédemment qu en vertu de contrats, d'obligations réciproques, de conditions mutuellement jurées.
La religion, la loi, Tautorité, les droits, les devoirs, tout, chez les Arabes, était soumis au grand principe de r unité. ATexemple du monde, l'Etat était gouverné par une seule intelligence, régi par un seul pouvoir. Le khalyfe régnait sur l'empire comme Dieu sur l'univers. Il était le chef de la nation, parce qu'il était le pontife de la foi ; il était le juge suprême sur toutes les matières, parce qu'il était l'unique interprète de la loi unique ; -il com* mandait aux actions , parce qu'il commandait aux consciences. Et dans l'obéissance se trouvait la même unité que dans le commandement. Tout sectateur de l'islam était sujet du prêtre en même temps que sujet du prince, sujet par l'âme et par le corps* Tout devoir politique était devcrtr religieux. 11 fallaitpayer l'impôt au khalyfe, comme aux pauvres la dîme aumônière ; il fallait se rendre à l'appel du wali, et marcher en troupe à la gaswah (expédition de guerre sainte), comme il fallait se rendre à l'appel de Timâm, et marcher en procession dans les campagnes pour réciter les prières contre la sécheresse.
Cette année (^), l'afQuence des fidèles était extrême. La guerre, pour laquelle ils s'empressaient d'offrir leur concours avec ce sentiment pieux mêlé de l'espoir d'un prix céleste qu'on apporte à l'observance des pratiques religieuses, n'était point une de ces querelles de race ou de secte qui avaient mis si fréquemment les armes aux mains des nations musulmanes, lorsque le pouvoir était disputé, par une révolte ou par une hérésie, aux familial De rhégire 376, de l'ère chrétienne 998.
les OU aux croyances régnantes. L'attaque se préparait contre les étrangers, les infidèles, les communs ennemis du territoire et de la loi. Aussi toutes les tribus se montraient-elles également jalouses de fournir leur contingent d'enrôlés volontaires. Ce fut ainsi qu'un siècle plus tard, on yit les divers peuples de la chrétienté, oubliant leurs rivalités mutuelles à la voix du commun pontife, marcher ensemble, la croix sur l'épaule, à la conquête du pays lointain, berceau de leur culte. L'Al-Djihéd était la croisade des Arabes. Un autre motif, d'intérêts tout mondains et temporels, venait encore accroître cette pieuse ardeur. Les bulletins de victoire, lus dans toutes les mosquées, avaient appris à la nation entière les grands succès de la dernière campagne, qu Al-Mansoûr avait couronnée par la prise à l'assaut de la ville de Saint-Jacques. On accourait avec l'espoir de nouveaux succès et d'un riche partage de dépouilles, car le butin fait l'année précédente avait été si considérable, qu'après la vente des captifs, des armures, des denrées et de tous les objets précieux, chaque fantassin de l'armée avait reçu pour sa part, bien que celle du cavalier fût double, la valeur de cinq miUcâk d'or. Il est vrai que la niasse des prises n'avait subi d'autre prélèvement que celui d'un cinquième pour la part du kbalyfe, ou plutôt pour la part des hôpitaux, des écoles et* des pauvres, et qu' Al-Mansoùr, fidèle à ses habitudes de grandeur généreuse, avait abandonné la part du général à ses soldats (^j.
(1) Ce butin commua se nommait anfâl.
Les princes chrétiens d'Espagne imitèrent des Arabes Tusage de vendre les prises et d'en répartir la valeur, dont la cinquième aussi leur était réservé. Col nsaffe s'est conservé jusque sous les rois de la maison d'Autriche.
ET DBS MORES D'ESPAGNE. fSS
Les officiers du khalyfe, ses miiii dominm, chargés de lever les troupes et de régler le contingent de chaque district, d'après Timportance de l'entreprise et la situation du trésor impérial, n'avaient d'autre embarras que celui de faire un choix parmi cette multitude d'enrôlés qai se faisaient inscrire sur les listes , et sollicitaient instamment leur préférence. Les hommes de tous les rangs, de tous les métiers, de tous les âges même, s'offraient avec un égal empressement. A côté d'un élève des madrézah, encore revêtu de la robe collégiale, on voyait un commerçant h barbe grise qui s'était enrichi par trois voyages aux Indes, et pensait à faire son salut après sa fortune; à côté d'un conducteur d'ac6mi/a« (^), de ces longues files de bêtes de somme, ânes, mulets ou chameaux (^), qui servent à l'échange des denrées entre les provinces et au transport des marchandises» on voyait un berger de ces immenses troupeaux errants qui se promènent le long des chaînes des montagnes, émigrant, suivant les saisons, des pâturages du nord à ceux du midi. Partout les citadins étaient mêlés aux campagnards; les artisans aux agriculteurs. Celui qui fabrique le papier dans les ateliers de Xativa se présentait avec celui qui cultive le lin et le chanvre dans les plaines de Valence ; celui qui tanne les cuirs à Mérida, avec celui qui arrose les rizières deVEstrémadure;
(<) Al-xémyl,
(2) Si l'on doatait qae les chameaax fussent nombreux en Espagne, an temps des Arabes, il suffirait pour s'en convaincre de lire dans les historiens traduits par J. Conde que TEmyr de Se ville Aben-Abèd amena mille chameaux chargés de provisions au-devant de Talmoravide Youzef, lors de son second débarquement, en 1087 (parte IIl, cap. 18).
celai qui fourbit ou ciselle les métaux à Jaeii, avec celui qui récolte le sucre et le coton dans les vallons de Halaga ; celui qui tisse les étoffes de soie à Murcie avec celui qui émonde led mûriers dans les champs de Grenade (^).
Parmi tous ces dévots aspirants au métier des armes, le choix des officiers tombait d'abord sur les anciens soldats, sur ceux qui, revenus dans leur pays natal après la campagne précédente, offraient encore au khalyfe le service d'un bras aguerri. Pour remplir les vides que faisaient chaque année dans les rangs la mort, les blessures, la vieillesse, le dégoût des fatigues et des dangers de la guerre, on prenait de préférence les plus jeunes hommes , les plus robustes, les plus alertes, ceux dont l'absence ne devait laisser sans pain , sans appui, ni leurs vieux pères ni leurs jeunes enfants. Toujours les célibataires étaient préférés aux hommes mariés. D'ailleurs aucun des enrôlés n'était admis au service, s'il n'était maître de ses actions, qu'en justifiant de l'expresse autorisation de ses parents ; aucun ne contractait d'engagement pour plus d'une campagne. A la fin de la saison militaire, l'armée se dispersait en atteignant la frontière de l'empire, et chaque soldat rentrait dans sa famille jusqu'à la formation d'une armée nouvelle. Il n'y avait d'autres corps permanents que la garde du khalyfe, composée en grande partie de mercenai- ^ res africains , et les kaschefs (découvreurs) , troupe de paix, troupe de police, qui ne servait qu'au main-
(<] En 1600, un peu avant Texpulsion des Morisques, le roi d'Espagne afTermait encore la récolte de la soie (la cria de la seda), dans la seule province de Grenade, 184, 500 ducats d'or.
tien de Tordre intérieur et à la répression des délits. Le camp où s'assemblait T armée était placé, comme l'année précédente, au milieu d'un vaste plateau dans le district de Tolède, au delà de cette forte cité , mais en deçà des monts qui séparent aujourd'hui les deux Castilles, et sous les murs d'une bourgade presque entièrement peuplée de Mozarabes. Cette bourgade, qui marque à peu près le point central de la Péninsule , est devenue depuis, moins par les avantages de sa position que par le caprice d'un prince absolu, la capitale de la monarchie espagnole (^). Quelques escadrons de l'armée d'Abd-al-Malek , revenus d'Afrique avec leur général , n'avaient pu prendre de repos entre la campagne d hiver, faite contre les révoltés à'al-Kéblah (du midi), et la camgagne d*été qui allait s'ouvrir contre les infidèles d*aU Djouf(Au nord). Us campaient déjà dans les prairies qui bordent le torrent des Pommiers (^), dont le lit tortueux et sablonneux va verser dans le Tage Teau des neiges fondues par le soleil du printemps sur les sommets de Guadarrama. Chaque jour de nouvelles troupes, parties de tous les points de l'empire, des rives du Duero jusqu'au port de la nouvelle Carthage, et de la pointe
(*) Si l'orgueil de Philippe II n'eût point aveuglé sa prudence, jamaitî, lorsqu'il voulut fixer enfin Terrante cour des Espagnes, il n'aurait préféré cette bourgade de Madî*id à Tolède, grande et forte ville, non moins centrale, et déjà métropole religieuse ; ni à Lisbonne, plus grande ville encore, et qui touchait, comme port de mer, aux vastes possessions des Amériques. Mais, d'une part, il fallait punir Tolède, centre et boulevart de la ligue des Cornu* neros ; et de l'autre, qui aurait alors soupçonné que, simple province de la grande monarchie fondée par Charles-Quint, le Portugal redeviendrait bientôt, et sous les rois autrichiens, une monarchie indépendante et rivale ?
P) Le Manzanarès.
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d'ilI-G/iar6(^) jusqu'aux bouches de l'ancien Iberas, venaient grossir ce noyau de l'armée impériale. On voyait arriver successivement — et les fils des tribus arabes de l'Yémen et du Hedjaz, tribus voisines et sœurs, mais de tous temps rivales, et dont la mutuelle inimitié a précédé les traditions de l'histoire, — et les fils de la Syrie, tout d'abord convertis à l'islam, — et les fils de l'Egypte, qui reçurent presque en même temps la lumière, — hommes de races nobles que les Arabes purs traitent en frères, car, premiers conquis, ils ont partagé toutes leurs autres conquêtes, — enfin les fils du Mahgrêb^ innombrable race de vaincus , qui n'ont adopté la loi du Prophète qu'abattus sous Fépée de ses disciples, et qui ont inondé T Espagne de leurs émigrations continuelles, après avoir aidé leurs vainqueurs à la prendre. Ces nations, si diverses par l'origine, le nombre et la condition, mais que réunit du moins une foi commune sous le sceptre du pontife-roi, forment le peuple musulman, dont les Africains sont le corps et les Orientaux la tête. Les volontaires de leurs tribus composent la cavalerie de l'armée, c est-à-dire l'armée elle-même, car, chez les Arabes, le cheval fait partie du guerrier. Le guerrier, comme les anciens Centaures, c'est une tête et des mains d'homme portées sur une vigoureuse croupe de cheval et servies par ses jambes agiles. Combattre à pied n'est donc à leurs yeux qu'une ignoble dispute d'esclaves qui se frappent du poing, ou d'animaux qui se déchirent de la dent.
Néanmoins leur camp renferme aussi plusieurs corps d'infanterie; mais ce sont presque uniquement des
(*) Le cap Saint- Vincent.
chrétiens et des juifs mozarabes qui les composent. Peu de musulmans , sinon les officiers qui commandent et surveillent» consentent à descendre jusqu'à cet avilissant métier. Ces fantassins, troupes méprisées» prennent rarement part k Thonneur du combat. Ce n'est point pour s'étendre en longues lignes de bataille, ou se serrer en impénétrables masses, qu'ils sont appelés à suivre les rangs de l'armée. Réduits & la demi-ration du cavalier, ils sont les serviteurs des combattants véritables. Dresser les tentes et planter les palissades du camp, combler le lit d'une rivière, aplanir le chemin d'une montagne, creuser les tranchées d'attaque devant une place forte, conduire le bétail, préparer les vivres des hommes et des chevaux, voilà leurs fonctions en campagne. Quelques-uns cependant, archers et frondeurs, portent le zenbourek^ l'arc-de-pied , l'arbalète qui ne peut se tendre qu'avec Fâide du pied, et qui lance, dans une rainure, de courtes flèches , ou des balles, ou des pierres. L'infanterie forme un intermédiaire entre les cavaliers et les bétes de somme. Celles-ci, toujours trèsnombreuses à la suite d' une armée arabe , comme les troupeaux de bœufs et de moutons, portent les tentes et les hamacs, les réserves de flèches, de lances, de toutes armes, les provisions de blé et de riz pour les hommes, d'orge pour les chevaux, indispensables dans un pays frontière que ravagent chaque année les algarades des deux partis. Enfin elles traînent les balistes, les béliers, les catapultes, les tours roulantes , toutes ces machines de siège appelées du nom général de mandjam/k (% qui
(^) De numdjanyk, venu sans doute du mot grec (jLaYyavov, est venu le vieux mot français mangonneau, qui date des croisadest
élèvent des remparts contre les remparts, qui brisent les portes des forts et percent les murailles des villes.
Chaque détachement nouveau venii formait un dowar (^], un campement. Les tentes, disposées en rond comme dans les villages nomades des Bédouins, et se touchant Tune T autre, ouvraient leur cercle seulement du côté de la Kébla^ du côté de la Mekke, de sorte que, pour chaque prière de la journée, les guerriers du dowar n'avaient qu'à tourner le visage vers la porte de leur campement.
Tandis que l'armée arabe se rassemblait au camp de Madrid, le hagib faisait accomplir une cérémonie, moitié religieuse, moitié politique, qui doit précéder toute entrée en campagne, toute déclaration de guerre. Le Livre dit : ce Combattez vos ennemis dans la guerre entreprise pour la religion, mais n'attaquez pas les premiers. Dieu hait les agresseurs... S'ils vous attaquent, baignez- vous dans leur sang ; telle est la récompense due aux infidèles*. S'ils quittent l'erreur, le Seigneur est indulgent et miséricordieux. r> De là vient, même en cas d'irruption sans prétexte et de conquête préméditée, la nécessité d'essayer le pouvoir du conseil avant d'employer la force du glaive : « Invite-les, dit le Très- Haut au Prophète, invite-les à la voix de ton Seigneur avec adresse, avec prudence, avec des exhortations douces et persuasives ; ce sont-là les premières armes avec lesquelles tu dois les combattre et les vaincre. » Mais comme il ne faut jamais violenter les consciences, comme le khalyfe compte parmi ses sujets des peuples
(1) D'où notre mot dowUrBf ou d<mer, - .
ET DES MORES lyESPÂGNE. S89
entiers d'infidèles, on ne peut contraindre ceux qui refusent d'ouvrir les yeux à la lumière qu'à reconnaître aussi l'autorité temporelle du chef de l'islam, à l'accepter pour roi, sinon pour pontife, k lui payer le taadyl^ l'impôt de capitation. C'est ainsi que s'accompliront ces paroles : <c Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu, jusqu'à ce que vous puissiez les soumettre et recevoir de leurs mains abjectes le tribut légal. » Deux hérauts étaient donc partis pour porter au roi de Léon, de la part du khalyfe, deux sommations successives : l'une, toute religieuse, l'exhortait, ainsi que son peuple, à quitter le culte des idoles pour le culte du vrai Dieu ; r autre, toute politique, leur enjoignait de se reconnaître sujets et tributaires du khalyfat de Cordoue. Ces sommations, d'habitude, ne pouvaient guères avoir d'autre effet que d'avertir par avance l'ennemi que menaçaient les armes musulmanes. Dans le cas présent, elles étaient devenues de simples et vaines formalités ; les hérauts qui les portaient, et dont la mission, tant de fois répétée, était connue sans qu'ils l'expliquassent, ne furent pas même admis en présence du prince au- ([uel s'adressaient leurs messages. Les fronteros (*j espagnols ne leur laissèrent point franchir la limite des deux états.
Cinq jours après le retour à Cordoue des hérauts ainsi congédiés, les joyeux héUlis des cavaliers arabes, rangés en longues colonnes devant le front du camp, saluèrent l'arrivée du kaiâraUkawad f ). Ministre et géné-
(*) Gardiens des frontières.
P) Chef des chefs, généralissime.
S90 HISTOIRE DBS ARÂBBS
rai, Al-Mansoûr n'avait quitté qu'au dernier moment la salle du conseil où s'expédiaient toutes les afihires civiles, pour venir prendre le commandement de l'armée* Il laissait l'empire tranquille et florissant; maintenante allait le rendre glorieux. Dès qu'il eut franchi Tenceinte du camp, et sans prendre de repos après une marche longue et rapide, il commença la revue de tous les corps. Gbaque homme, chaque cheval, chaque mulet de bât passèrent sous ses yeux. Il s'assura que tous les cavaliers étaient munis de la lance, de l'arc, de lépée et delà masse d'armes attachée sous le genou ^ que tous avaient un morion de fer sous les plis du turhan, une cotte de mailles sur la longue veste, et un léger bouclier de Sabine; que tous portaient sur les flancs de leurs chevaux, d'un côté, le carquois rempli de flèches empennées avec des plumes de perdrix, de l'autre, le sac de peau pour les provisions, et l'écuelle de cuivre étam/ pour les repas. Il reconnut le bon état des arme^ el iu suffisance des approvisionnements ; il distribua les 'ioi: velles recrues dans les cadres des taifas, disposa les escadrons, présenta les officiers à leurs soldats, et répartit les bannières aux kaïtk ('). Ceux-ci commencèrent leurs fonctions en donnant lecture du décret où le khalyfe Al-Hakem II a tracé les obligations des musulmans dans YAl'Djihêd (^), en expliquant aux soldats leurs devoirs à la guerre : Tant que l'ennemi combat, point de qua tier;.dès qu'il se rend, aucune cruauté, aucune insu n'est permise envers un captif. Les ruses, les strats^è
[1] Kàid, comme caudillo en espagnol, est le chef d'une troupe. | (^) Ce décret est cité à la note 1 de la page 40 de ce volume.
sont autorisés; mais jamais un manque de parole, ja« mais une violation de la foi jurée. Enfin, peu de jours après l'arrivée du général au camp, une armée de trente mille cavaliers et dû mille fantassins, répartis sous qua« tre- vingts bannières, franchissait, pleine d'enthousiasme, la chaîne neigeuse du Guadarrama. De la plaine qu elle avait quittée, on voyait les masses de la cavalerie arabe se dérouler en longues ondulations, comme un serpent gigantesque, sur le flanc des montagnes. Les reflets du soleil levant, qui frappait de ses premiers rayons les armes polies, faisaient luire de rapides éclairs sur le sombre ruban des colonnes mouvantes, et quand, par intervalles mesurés, cessait le bruit des clairons et des timbales, on entendait Fécho lointain des hymnes guerriers et religieux qu'entonnait, dans d'immenses concerts, la grande voix d'une armée.
Elle portait le nom qu'.on donne à toute armée complète, celui d!al'khâmis, qui veut dire un composé de cinq parties, et symboliquement la main. Elle comptait, en effet, cinq corps principaux, Tavanlrgarde, l'aile droite, l'aile gauche, le centre et l' arrière-garde [al-mokadémaj al-maïmana, al-maisara, aUkalb etal-sakah). Six mille Berbères, commandés par Souléïman, qui laissait à ses lieutenants la garde du palais de Médynat-al-Zohrah, ouvraient la marche de YaUkhâmis, tandis qu'un autre corps de Berbères, égal au premier, couvrait ses derrières. Au corps de bataille, composé du centre et des deux ailes, qui marchaient, un peu séparées, sur des routes parallèles, se trouvaient les guerriers des tribus venues de l'Arabie, de la Syrie et de l'Egypte. Les hommes de pied, ainsi que les acémUas^ étaient répartis éga-
lement entre les cinq corps de Tarmée. C'est au centre que se tenait Al-Mansoûr, et qu'on dressait la haute tente du quartier général ; c'est au centre qu'était porté l'oriflamme impériale, la bannière blanche où sont tracés, sur une face, la Main et le Livre^ sur l'autre, les qua« tre premiers versets de la sourate du Koran qui se nomme la Victoire (')• Au pied de cette bannière sacrée, et comme abritée sous ses plis, était une relique précieuse, yénérée de tout le peuple qui adore Allah. C'est un mos'af, un volume du Koran, qu'écrivit de sa main le pieux khalyfe Othman, le troisième des quatre khalyfes immédiats, des quatre khalyfes /7ar/aifo, et qu'apporta, de Syrie en Espagne, le proscrit Oipméyade qui fonda le khalyfat de Cordoue. Ce mos'af a pour reliure des lames d'or incrustées de diamants ; il est enfermé dans une cassette de bois aromatique dont les planches sont ornées et comme brodées de dessins en rubis et en émeraudes, et que portent, sur de solides brancards, deux chameaux richement harnachés. Cette relique marche toujours au centre de l'armée, près de l'étendard et près du général, comme marchait jadis, au milieu des soldats du roi David, r arche sainte qui renfermait les Tables de la Loi P).
(<] C'est la 48^. « I. Noos avons remporté pour toi ane victoire éclatante, â. Atîn que Dieu ait l'occasion^ de te pardonner les fautes anciennes et récentes, afin qu'il accomplisse ses bienfaits envers toi, et te dirige vers le droit chemin. 3. Afin qu'il t'assiste de son puissant secours. 4. C'est lui qui fait descendre la tranquillité dans les cœurs des fidèles , afin qu'ils augmentent sans cesse leur foi. C'est à Dieu, plein de savoir et de sagesse, que sont les armées des cieux et de la terre. » — Les musulmans portent encore ces quatre versets sur leurs drapeaux.
(^) Cemos'afovL koran manuscrit d'Othman, propriété des Omméyades, tomba au pouvoir des Almoravides, puis des Almohades, 'qui l'emportèrent en Afrique. On croit qu'il est maintenant dans le trésor des Osmanlis.
Les eclaireurs de l'armée» les adalides (') , étaient pour la plupart des chrétiens mozarabes de Tolède , que la communauté d'origine et de religion met en fréquents rapports avec les chrétiens espagnols. Ils apprennent, par de nombreux voyages clandestins , à connaître tous les sentiers qui traversent les plaines et les forêts , tous les ports [^) des montagnes, tous les gués des rivières. Us savent se diriger sûrement même dans les ténèbres , et reconnaître aux traces, avec une sagacité merveilleuse, toute personne et tout animal. Mais leur réputation d'équivoque fidélité s était établie par trop d'épreuves pour qu'on leur confiât aveuglement le destin de l'armée. Quelques adalidei musulmans, du petit nombre de ceux qui avaient pu pénétrer dans les .provinces espagnoles , yeillaient sur les guides chrétiens pour prévenir toute embûche et déjouer toute trahison. À la tète de ces surveillants , se trouvait un vieux chevalier arabe auquel une intéressante aventure de sa jeunesse avait donné la connaissance approfondie des pays où s'engageaient les troupes impériales. Quarante ans avant cette époque , le roi de Léon Sancho le Gras ('), dès longtemps malade d'une hydropisie , qui passait pour excès d'embonpoint, fit demander au khalyfe Abdérame III la permission de venir à Gordoue chercher sa guérison. Une escorte d'honneur alla le prendre à la frontière , et c'est en roi que le dolent Sancho fut accueilli dans la capitale d'un empire dont le chef exerce l'hospitalité en ouvrant aux étrangers,
(1) Al-dâlyl, guide.
P) Puertos, passages, ce qu'on 'appelle cols dans les Alpes elles Pyrénées.
(') Sancho-el-6ordo.
sur toutes les routes, des auberges gratuites (^). Les médecins arabes parvinrent à guérir le prince chrétien. Mais , pendant sa longue absence , le puissant Hernan- Gronzalez , non content de soustraire son comté de Castille à l'hommage de vassalité , avait placé sur la tête de son beau-frère Ordono le Méchant la couronne suzeraine de Léon. Abdérame, toujours digne du nom de Magnanime que lui donnèrent les chrétiens , confia au roi dépossédé une armée arabe qui le rétablit sur son trône. C'était dans ce corps auxiliaire que le chef des guides avait fait ses premières armes. Devenu l'époux de la fille d'un baron chrétien , il s'était fixé longtemps à la coar de Léon, et consacrait maintenant au service de l'islam les dernières années d'une vie passée chez les ennemis de la foi.
Chaque nuit, l'armée campait , et, pendant la journée, sa marche était interrompue aux heures des repas et des prières. Par un privilège commun aux soldats en campagne et aux voyageurs en route, les cinq Namaz ou prières quotidiennes se réduisaient à deux , et les Rikaih ou oraisons qui les composent, à la moitié de leur nombre ordinaire. Quand l'eau de purification venait à manquer, une autre dispense autorisait à faire les ablutions avec le sable , la poussière ou la cendre. Les ordres de marche et de halte partaient du quartier général ; ils étaient donnés ^ toute l'armée à la fois par un énorme tambour, large de quinze coudées dans son diamètre » fait de bois sonore et de peaux d'ânes, et qui , frappé sur un tertre, par un temps calme, s'entendait à une demi-
(1) Ces auberges se nommaient mehjiâL
journée de chemin ('). Ce signal, répété par les timbales et les tambours des diverses taifas, parvenait rapidement jusqu'aux colonnes dispersées sur les flancs du corps de bataille.
Après quelques jours de marche, Tarmée arabe atteignit la rivière de Termes , dont les eaux furent tant de fois rougies par le sang des guerriers de l'une et l'autre loi. Elle côtoyait la rive gauche pour trouver, en remon* tant le cours de l'eau , un endroit guéable que pussent franchir les bagages et les machines. Tout à coup une espèce d'éclair , une petite flamme vive et brillante parait* i l'extrémité de l'horizon; puis d'autres flammes, successivement allumées et rapprochées de plus en plus , étendent jusqu'au général une ligne de feux presque instantanés. On eût dit que la première flamme , rapide comme la lumière, avait bondi en sauts gigantesques d'un point à l'autre de sa course. Aussitôt , sur Fénorme tambour, résonne F ordre de halte, et, du centre aux deux extrémités de la longue colonne mouvante, s'étend, avec la voix des chefs, l'immobilité commandée. Les atalaya$ (^) avaient annoncé l'approche et la rencontre de quelque 9bstacle inattendu. Chargés d'éclairer la marche de l'armée, de signaler les mouvements de l'ennemi, de transmettre les ordres aux corps éloignés , les aialayas se tiennent à d'égales distances, afin d'établir entre eux des lignes de communication , et se parlent , par la transmission des signaux, une langue muette qui s'adresse aux yeux, et qui, pour traverser l'espace avec
{}) Voir dans J. Conde (parte III, cap 44) quelques détails sur la marche de Tannée d'Abdelmonmen, premier émyr des Almohades. [^) Al'^wla/yahy éclaireur^, guetteurs.
rapidité , l'emporte autant sur la parole que la lumière sur le son. Le feu est leur moyen le plus habituel de correspondance. Pour produire, dans la nuit, une flamme plus vive , et, dans le jour, une fumée plus lumineuse et plus durable ; pour former des symboles par le nombre, le mélange et la direction des feux , ils emploient des substances qu a découvertes et préparées la science delà chimie. Au charbon réduit en poussière , au souffre si prompt à s enflammer , ils mêlent cette poudre blanche et saumâtre qu'on appelle sel de pierre (*) , et dont la puis- 'sance, déjà connue, déjà essayée, mais encore sans emploi précis , doit bientôt prêter à Tart de la guerre ses plus formidables moyens de mort et de destruction f).
Tandis que l'armée entière suspendait sa marche, Al- Mansoûr , quittent la place qu'il occupait près de Tétendard du khalyfe , avait rapidement franchi les rangs des tribus arabes , puis ceux des Berbères de l'avant-garde, et, suivi seulement d'une faible escorte de cavalerie, il gravissait une colline ardue dont le pied baignait dans la rivière , et du haut de laquelle était parti le premier signal d'alarme. En arrivant sur la hauteur, il laissa échapper un cri de surprise , et son cheval s'arrêta, retenu par une secousse machinale : l'armée chrétienne était devant ses yeux , campée sur l'autre rive du Termes.
Quelque habitué que fût Al-Mansoûr, par vingt années d'épreuves, à l'opiniâtre constance des Espagnols, à cette énergie patiente, indomptable, qui les ramenait au combat après vingt défaites, il lui semblait q^u'abu-
(<) MalhfcMaToud, scUpetra, salpêtre.
('2) Sur l'invention et l'usage de la poudre à canon chez les Arabes, voir précédemment la l'« section du chap, â de la seconde partie, page 161.
ses par un songe, ses yeux n'apercevaient qu'une vision fantastique. A peine quelques mois s'étaient écoules depuis qu'il avait battu ces chrétiens dans deux rencontres sanglantes et chassé devant lui les débris de leurs troupes, qu'il avait traversé toutes leurs provinces et emporté d'assaut la ville sainte où reposent les os de leur apôtre. Et déjà ces vaincus obstinés, plus prompts que lui dans les apprêts de guerre, se retrouvaient à sa rencontre, non point cachés dans les asiles inaccessibles des montagnes où il les avait refoulés, mais au milieu de la plaine, à l'entrée de leurs champs, et prêts à lui disputer le passage de la frontière. Cependant il ne pouvait douter de leur présence. On voyait distinctement les huttes à moitié creusées dans le sol et couvertes de branchages où s'abritaient les soldats. De loin en loin, parmi ces masures construites à l'instar de celles des hameaux, s élevait, comme un manoir féodal, la tente du baron qui réunissait ses vassaux autour de sa bannière. En aidant sa vue d'un de ces instruments d'optique par le secours desquels le^astronomes arabes étudient le mouvement des corps célestes, Al-Mansoûr pouvait compter le nombre de tentes seigneuriales que renfermait le camp des chrétiens. Ce camp, adossé à un amphithéâtre de collines, formait quatre quartiers distincts. Le plus éloigné, beaucoup plus nombreux à lui seul que les trois autres ensemble, était composé des Léonères, des Galiciens et des Âsturiens, tous sujets directs du roi de Léon. Au-dessus d'une haute tente, posée comme la cathédrale d'une ville au centre des habitations, flottait un vaste étendard, où l'on distinguait, sur un fond rouge, la croix jaune et le lézard de Compostelle. Là devait
t98 fllSTOIRB DKS ARABES
être le yieux Bermudo II, qui, depuis seiie années, occupe le trône de Pelage, car nul autre que le roi ne pourrait arborer la bannière royale. Le quartier le plus Yoisin de la rivière, celui qui formait ï avant-garde da camp, était occupé par les guerriers de Gastille. Une bannière carrée, ornée aux quatre coins par deux tours et deux lions, annonçait que leur vaillant comte, don Garcia-Hernandez, était au milieu de ses vassaux. Le troisième et le quatrième quartiers, placés loin F un de Tautre un peu en arrière de celui des .Castillans, couvraient les deux flancs des Léonères. Dans T un [d'eux, on n'apercevait aucun drapeau de prince; c'était un corps auxiliaire envoyé par le roi de Navarre^ ce Saucho le Majeur, plus occupé des intérêts de sa famille que de ses devoirs de chrétien ou de sa renommée de chevalier (^)« Dans l'autre quartier, trois maim sanglantes peintes sur la bannière, avec l'inscription irurakbai (les trois font une), indiquaient que les trois petites républiques vasconnes, Alava, Guipuzcoa et Biscaye, avaient réuni à l'armée des Goths-Ibériens l^s fils du petit peuple, toujours libre dans ses montagnes, toujours pur de mélange étranger comme de conquête étrangère, qu'Horace appelait, mille ans auparavant, Cantaber indomitm. Ceux-là seuls étaient de véritables volontaires, car ils n'ont ni roi, ni seigneur, ni maiti*e d'aucune sorte. Ils ne sont pas même Espagnols, mais seulement chrétiens, et, s'ils font la guerre, c'est par devoir de conscience f).
(1). Le fils aîné de Sancho, Ferdinand I*', réunit dans sa main tous les sceptres de l'Espagne chrétienne, et fonda, avec le royaume de Castille, la première dynastie d'origine française.
(2j On peut trouver quelques détails sur les provinces basques et leurs
Quant aux gaerriers de Léoo, de Navarre et de Castille, ils n'avaient pas, comme les Basques et oomme les Arabes, un simple devoir religieux à remplir lorsqu'ils prenaient les armes contre les ennemis de leur culte ; une obligation plus précise les réunissait tous les ans sous la bannière de leui*s souverains. Chaque laboureur, des-« cendant des populations conquises, sans être précisément esclave à la manière des captife, c est-à-dire une pièce de bétail humain, appartenait cependant comme serf au possesseur de la terre & laquelle il était attaché, et devait le servir à la guerre aussi bien qu à la culture du sol. Celui-ci, homme-lige, arrière-neveu de quelque soldat des ari]aées conquérantes, devait à perpétuité le service de son bras et des bras de ses serfs aux descendants du chef qui avait divisé jadis, entre ses hommes d'armes, les vastes domaines qu'il avait reçus, sous la même condition, du roi son suzerain. De sorte que, par l'effet de ces devoirs successifs, de ces chaînons d'obéissance, l'appel du roi pouvait enlever à la glèbe le dernier serf de son dernier vassal. Admirable pour tenir sous le joug les populations asservies, l'instituticn féodale n'était pas moins favorable à la défense et à l'agrandissement du territoire. Ainsi les continuels succès d'Al- Mansoûr l'ayant rendu maître de la Castille entière, de cette province si patiemment reconquise sur les descendants de Mouza par les descendants de Pelage, le comte don Garcia, réfugié avec ses vassaux sur les terres du roi de Léon, ne pouvait recouvrer ses domaines que par la guerre obstinée, implacable, sans trêve ni répit, qui
anciens fueros dans mes Etudes sur l'histoire des institutions j de la littératwref etc., enSipagne, (Appendice au chap. 1.)
300 HISTOIRE DES ABABES
les avait donnés à ses ancêtres. D'une autre part, c'était seulement dans celte guerre incessante qui ajoutait pièce à pièce, comme les alluvions d'un fleuye, de nouveaux champs au territoire chrétien, que les hommes d'entreprise pouyaient acquérir à leur tour des fiefe héréditaires. La constance et Topiniàtreté naturelles du caractère espagnol étaient donc encore stimulées par tous les aiguillons de l'intérêt personnel. H y avait d'ailleurs, dans les usages militaires des Arabes, un vice irrémédiable que les chrétiens savaient merveilleusement mettre à profit. Cette retraite et cette dispersion de l'armée musulmane après chaque campagne, ainsi que la double qualité d' Al-Mansoûr, qui devait partager sa vie entre la salle d'audience du ministre et la tente du général, rendaient impossible la conservation des conquêtes. Une bataille gagnée, une ville prise, avec des ennemis comme les Espagnols, ne donnaient que V occupation temporaire d'un pays qu ils recouvraient aussitôt, et qu'il fallait leur enlever une autre fois au printemps de l'année suivante, pour le perdre encore à l'automne.
Recrutée par des moyens si différents, l'armée chrétienne ne ressemblait pas davantage à l'armée arabe pour l'organisation et la tenue des troupes. Celle-ci se composait non-seulement de diverses religions, mais de diverses races , de diverses tribus, que rendaient rivales des motifs fréquents de jalousie, quand des haines immémoriale;^ ne les rendaient pas ennemies déclarées. Celle-là était formée dans une seule religion, dans une seule race, dans un seul peuple; elle avait, contre l'avantage du nombre, l'avantage de F union, et toutes les troupes de vassaux rassemblées sous les bannières
ET DES MpaSS IfES^kmE. 301
de leurs seigneurs, que dominait également F étendard du roi, étaient fortement enchaînées ensemble par les anneaux de la hiérarchie féodale. L'une ne comptait dans ses rangs que de la cavalerie ; les seuls hommes de labeur étaient à pied. L'autre était tout entière compo* sée d'infanterie, les chefs seuls , les nobles , étaient à cheval. Cette disposition pouvait sembler au premier coup d'œil un grave désavantage ; mais , loin de là , elle tournait au profit des chrétiens» qui faisaient, sur le champ de bataille, une guerre défensive , qui sou* tenaient d'habitude derrière leurs murailles ou des retranchemenls le choc de l'ennemi, et qui, rompus, échappaient k sa poursuite en escaladant des rochers inaccessibles aux chevaux. Les Arabes avaient le grand lort de conserver dans la montueuse Geltibérie la manière de combattre que la nature avait tracée à leurs pères dans les steppes sablonneuses du Hedjaz ; et s'ils pouvaient répéter encore justement les paroles de Mouza, qui, peignant au khalyfe les divers peuples qu'il avait subjugués , disait des Espagnols : « Ce sont des (( lions dans leurs châteaux et des chèvres dans leurs u montagnes, » ils ne pouvaient plus ajouter : <( Mais <x ce sont des femmes dans la plaine. y> Ces fils des anciens Gotbs, alors amollis par trois siècles de paix, s'étaient faits hommes par trois siècles de guerre.
Du reste, leur camp n'offrait aucune trace de ce luxe, de ces aisances que les Arabes portaient dans toutes leurs expéditions. Pauvres, isolés, sans arts, sans commerce, les Espagnols ne luttaient que de courage avec leurs riches et industrieux envahisseurs. Us n'étaient pas même arrivés à ce point où l'envie conduit à l'imita-
toi HISTOm DIS ARABE3
tion. Un chef de tribu, lorsqu'il accomplissait le pèlerinage de la Mekke, menait avec lui, comme un patriden romain , une caravane de clients et d'esclaves ; il emportait des fours d'ai^nt pour manger chaque jour du pain nouvellement cuit, et plusieurs de ses chameaux étaient chargés d'outrés remplies de neige afin qu'il pût boire, au milieu du désert, des sorbets glacés. Un général d'armée menait sa cour de femmes , "de musiciens et de poètes ; les festins , les danses, les jeui d'esprit, continuaient sous sa tente nomade comme dans son palais de Gordoue. Les chrétiens, au contraire, dormaient dans des huttes de terre et de ramée ; ils vivaient de pain d'orge et de chair de chevreau ; leurs barons n'avaient, pour élégantes armures, qu'une massive cuirasse, qu'un lourd morion de fer ; et les soldats, vêtus d'un justaucorps en cuir, qui couvrait la poitrine et laissait les bras nus, n'avaient le plus souvent d'autre arme qu'un épieu ferré. Au lieu d'une troupe de femmes, dont les voix mêlées aux instruments guerriers formaient d'agréables concerts , les chefs espagnols amenaient à leur suite quelque noire confrérie de moines qui psalmodiaient des cantiques en latin barbare , et tous les divertissements des corps de l'armée se bornaient à entendre chaque matin l'office de la messe, autour d'une croix de chêne plantée sur un autel de gazon.
Al-Mansoùr ayant choisi, au revers de la colline, une place pour établir son camp, fit faire halte à l'armée. En quelques heures de travail , les gens de pied eurent tracé un grand cercle et creusé un fossé profond, qu'ils garnirent, sur son revêtement intérieur, de hautes palissades. Les cavaliers de toutes les toi/os, les machines, les
ET DBS MORES D*BSPÂ6N£. 303
«hameaux, les mulets de b&t, se rangèrent suceessivement et sans désordre dans cette enceinte où leurs places étaient marquées d'avance. Les tentes en cuir, entourées d'un petit fossé pour l'écoulement des eaux, furent aussitôt dressées, et les chevaux attachés aux piquets, près des chameaux accroupis. Le camp des chrétiens, placé sur l'autre rive du Tonnes, n'était pas à un demi fanandj du camp des Arabes. Les plus avancées des atalayas auraient pu atteindre de leurs flèches les premières sentinelles espagnoles. Celles-ci garnissaient un étroit pont de pierre, formé d'une seiïle arche, et si haute, si aiguë, qu'elle semblait, vue du cours de Teau, le portail en ogive d'une chapelle solitaire. C'est ce passage important, car les ponts étaient rares dans leurs provinces, que les chrétiens voulaient fermer à l'ennemi. Lorsque les escadrons arabes commencèrent & descendre, en colonnes serrées, la colline qui avait jusque-là caché les deux armées l'une & l'autre, un grand mouvement s'était fait parmi les Espagnols. Us connaissaient Al-Mansoûr, et, craignant une attaque immédiate, ils étaient accourus se ranger sur les épaulements de terre et de pieux dont ils avaient fortifié leur camp. Mais en voyant les Arabes mettre pied à terre, et dresser les tentes au milieu de la plaine, ils regagnèrent aussitôt leurs quartiers» comme après une fausse alarme. La garde du pont fut seulement renforcée; et, dans l'intervalle des deux camps, dont les feux se reflétaient de chaque côté sur l'eau, comme les lumières d'une ville qu'un fleuve coupe par la moitié, les guerriers des deux religions abreuvaient paisiblement leurs chevaux à demiportée du trait.
La nuit et tout le jour suivant se passèrent dans le même repos. Seulement les éclaireurs arabes, envoyés en reconnaissance par Àl-Mansoùr, lui rapportaient à chaque instant quelques détails nouTeaux sur la disposition générale du terrain, sur les points guéables de la rivière et sur les abords du camp ennemi. Le lendemain» à la pointe du jour, les aialaya$ signalèrent un héraut. Celui-ci, portant dans la main gauche une lance surmontée d'un écu aux armes royales, et sonnant par intervalles d'une petite trompe en corne de bœuf qu'il tenait à la main droite, s'approcha des barrières du camp , et demanda l'entrée pour un envoyé du roi de Léon. La réponse d'Àl-Mansoûr lui fat aussitôt transmise, et l'on vit, peu de temps après, un prélat espagnol déboucher, avec sa suite, du pont dans la plaine.. Vêtu de ses habits pontificaux, il s avançait à cheval entre deux hommes d'armes, que précédait son héraut. Une escorte d'honneur vint à sa rencontre» et le conduisit jusqu'à la tente d'Al-Mansoùr, qui l'attendait au milieu de ses principaux officiers. Habituellement, les parlementaires ennemis n'étaient introduits dans une ville forte ou dans un camp retranché qu'avec un bandeau sur les yeux. Mais le général arabe, qui avait plus à gagner qu'à perdre en laissant reconnaître ses forces, fît à dessein négliger cette précaution. Déjà frappé par-le magnifique aspect du camp, l'évêque espagnol ne put retenir un cri de surprise quand il se trouva en face du divan d'Al-Mansoùr. Jamais les descriptions du paradis chrétien, qu'il promettait à ses ouailles, n'avaient approché de ce luxe asiatique étalé pour la première fois devant ses yeux. Il resta quelques moments immobile et
dans l'attitude d'un homme en extase. Mais, reprenant bientôt, avec le souvenir de son rôle, toute son arrogante fierté, il prononça ces mots d'une voix lente et grave :
« Le souverain seigneur des trois royaumes, défenseur de ses peuples et agrandisseur de ses états, le glorieux roi Bermudo, fils de Ramiro, mon seigneur, m'envoie à toi, Mohammed, fils d'Amer, général d'Hescbam, fils d'Al-Hakem, qui s'intitule khalyfe de Cordoue, commandeur des croyants, monarque des deux nations et des deux lois. (Que Dieu brise ses vains titres ! ) »
Al-Mansoûr sourit, lorsque son truchement répéta en arabe ce fastueux préambule, dont l'ambassadeur chrétien avait emprunter toutes les expressions aux messages des khalyfes ; il lui fit signe d'exposer l'objet de sa mission.
« Ton armée, reprit le prélat, et celle du roi, mon seigneur, sont encore enfermées dans leurs retranchements. Ce n'est donc pas aujourd'hui que tu peux songer à combattre, car un jour entier n'est pas trop long pour le grand duel qu'elles sont venues vider ici. Demain, vendredi, est le jour saint des musulmans ; il est juste que toi et tes frères puissiez le célébrer en paix. Samedi est le jour saint des juifs, qui sont en grand nombre dans les rangs de ton armée et de la nôtre ; ils ont le même désir et le même droit. Enfin, dimanche est le jour saint des chrétiens, et mes frères ressemblent encore a leurs ancêtres les Goths, qui aimèrent mieux se laisser égorger par l'épée des Romains, que de manquer, en tirant leur épée, à l'observation du repos dominical (*). Je te propose donc une trêve de trois jours. »
{») Devant Ceiita, en 547.
Al-Mansoùr répondit : a Voici ce que dit le Livre : M Certes, les musulmans, les juifs et les chrétiens, qui croiront en Dieu et au jour dernier, et qui feront h bien, en recevront la récompense des mains du Très- Haut ; ils seront exempts de la crainte et des supplices. )> À Dieu ne plaise, chrétien, qu Al-Mansoûr puisse être accusé jamais d'avoir troublé dans leurs prières, quelles qu'en soient la langue et la forme, les créatures qui rendent gloire au Créateur, surtout dans les trois religions qui sont la seule et mémb religion. Retourne i ton maître, dis-lui que j'approuve ses scrupules, et que la trêve de trois jours est conclue. Que la colère d'Allah tombe sur celui qui enfreint sa promes^! »
Ayant reçu cette réponse par la bouche du truchement, le prélat espagnol fit une profonde inclination, puis il se retira, reconduit jusqu'à mi-chemin du pont par l'escorte qui l'avait amené. En rejetant la demande du roi de Léon, Al-Mansoûr eût manqué à la tolérance et k la générosité dont se glorifiaient justement les Arabes ; mais il eût manqué de. même à ses devoirs de prudence, si, confiant en la foi toujours douteuse et souvent violée des chrétiens, il ne se fût mis en garde contre une embûche possible, tendue avec cette subtile adresse dont les peuples encore h demi-sauvages étonnent maintes fois les plus civilisés. Ses précautions ne furent pas vaines. Trois heures après le coucher du soleil, les atalayas se replièrent en courant sur les postes avancés, et bientôt, au cri de Santiago y derra Espana (*), répondirent
(*) Littéralement : Saint- Jacques, et attaque, Espagne. --^ On peut voir dans le Don Quichotte {parte H, cap, 58) la singulière explication que donne Sancho Panza de ce vieux cri de guerre.
mille cris semblables, poussés, comme des hurlements, dans les ténèbres. Les Espagnols, à la faveur de la nuit, avaient en silence franchi le pont et f étroite plaine qui séparait les deux camps; ils espéraient surprendre les Arabes endormis sur la foi de la trêve. Mais à peine eurent-ils jeté tous ensemble ce cri de guerre, ce cri de mort, qui devait, comme les trompettes deGédéon, porter répouvante parmi les nouveaux Philistins , que des feux s'allumèrent soudainement sur toute la ligne d'enceinte, et les archers musulmans, cachés derrière les palissades, firent pleuvoir une grêle de flèches sur les assaillants que des lueurs éclatantes montraient à leurs coups. Ceux-ci, surpris eux-mêmes par cette résistance inattendue, tournèrent le dos sans combattre; et, laissant bon nombre de morts et de blessés, ils regagnèrent les abris du pont avec toute la vitesse de la fuite, plus grande habituellement que celle de l'attaque. Quelques partis de cavaliers berbères , lancés à leur poursuite, coupèrent la retraite aux moins agiles. Ceux qui n'osèrent passer la rivière à la nage durent jeter leurs armes et demander à genoux merci, pour obtenir de conserver la vie en perdant la liberté, et de faire, comme esclaves, partie du butin général (').
Le reste de cette nuit, où s'étaient trouvées aux prises la fourberie espagnole et la prudence arabe, se passa en apprêts réciproques pour la grande épreuve du lendemain. Al-Mansoûr voulait châtier sans délai la perfidie
(*) Comme on Ta vu dans le récit des événements historiques, cette ambassade et cette agression eurent lieu réellement la veille de la bataille de Zalakah, livrée en 1086 par l'Almoravide Youzef au roi de Castille Alphonse VI.
de Bermudo, et ceiuici, qui savait bien avoir éveillé la colère de son terrible ennemi, se disposait à une résistance acharnée. Dès que Taube commença de poindre, dès qu on put, selon T expression du Livre, distinguer un fil blanc d*un fil noir, les deux armées se virent en présence. Prévoyant une attaque de front, les Espagnols avaient rempli de leurs épaisses masses d'infanterie tout l'intervalle qui séparait leur camp de la rivière. Mais ils se trompaient sur T intention d*Âl-Mansour. Le hagib avait trop d'expérience des choses de la guerre pour engager sa cavalerie sur l'étroit passage d'un pont défendu par des tranchées, des ravines et des épaulements ; ce n'était point un siège qu'il voulait faire, mais une bataille qu'il voulait livrer. Au lieu donc de se mettre en marche par le chemin qu'avaient suivi leè Espagnols dans leur attaque nocturne, l'armée arabe avait quitté son camp par les barrières opposées, et s étendait, en une ligne immense, sur le bord du Termes, bien audessous du passage que gardait l'ennemi. Aux premières lueurs du crépuscule, les guides, qui avaient reconnu et sondé, la veille, tout le cours de la rivière, se jetèrent à l'eau pour aller marquer, sur l'autre rive, les points de plus facile abord. Aussitôt toutes les taïfas^ précédées de leurs officiers qui maintenaient l'ordre des rangs, mirent ensemble leurs chevaux à la nage , la plupart des cavaliers menant en croupe un des fantassins armés de l'arbalète, et la rivière disparut quelques moments soas la multitude armée qui couvrait ses eaux. Les Espagnols étonnés virent exécuter ce passage avec toute la promptitude et la régularité d'une simple manœuvre. A voir l'armée arabe déjà rangée sur l'autre rive en
ET DES MOaES D'ESPAGNE. 309
ordre de bataille, on ^t dit qu'à la voix d'Al-Mansoùr, les flots obéissants s étaient ouverts, comme autrefois ceux de la mer Rouge devant le prophète des Hébreux, ou s étaient durcis et solidifiés comme ceux du lac de Génésareth sous les pieds du prophète des chrétiens.
Tournés dans leur première position par la manœuvre d'Al-Mansoûr, les Espagnols opérèrent avec célérité un mouvement de conversion , afin de présenter toujours à Tennemi leur front de bataille. Dans cette seconde position, ils se trouvaient placés, en avant de leur camp, comme ils l'avaient été d'abord en arrière du pont. Les Léonères, les Galiciens et les Asturiens, réunis sous le commandement du roi Bermudo, formaient, au centre de leur ligne, une énorme phalange carrée. L'aile droite, qui s'appuyait à la rivière, était composée des Castillans, tandis que les Navarrais et les Basques, dont les troupes volantes s'étendaient au loin dans la plaine, flanquaient, à gauche, le corps de bataille. Ainsi disposée, l'armée chrétienne avait cessé tout mouvement; serrés et profonds, ses rangs ressemblaient, dans leur silence et leur immobilité, à des murailles hérissées de fer. Au-devant, se tenaient les hommes couverts de cuirasses en fer ou en osier, ou de pourpoints bourrés de laine et revêtus de cuir; ils avaient pour armes des piques, des dards, des haches, des masses ferrées, des faux tranchantes, des faucilles recourbées, des bidents (') et des tridents aux pointes de fer aigu. Derrière eux se tenaient les archers et les frondeurs. La cavalerie arabe,
(*) C'étaient des espèces de fourches dont le fer avait la forme d'un crois saut.
qui 8 avançait au pas, aurait pu de ses longues colonnes envelopper les masses ennemies ; mais la rivière et l'enceinte du camp fortifié couvraient celles-ci sur un de leurs flancs et sur leurs derrières ; il fallait les prendre de front, ou d'angle, et les aborder sur le terrain qu elles avaient choisi. Al-Mansoûr, qui n'aurait obtenu, en attaquant les ailes, qu'à les faire replier sur le centre, dont il aurait augmenté la force, résolut de porter tout son effort contre le corps principal; bien certain, s'il parvenait à Tentamer, que sa déroute, en séparant les corps détachés, entraînerait celle de l'armée entière. Il envoya quelques troupes berbères, sous les ordres de Souléïman et d'Abd-al-Halek, pour occuper, plutôt que pour combattre, les Castillans d'un côté, les Navarrais et les Basques de l'autre, se réservant, pour lui-même et ses Arabes, l'attaque principale.
En marchant à l'ennemi, les troupes récitaient l'oraison du combat. Gomme imâm suprême de l'armée, Al- Mansoùr, pour donner le signal de la prière, était descendu de cheval, et, s agenouillant, s'était prosterné la barbe dans la poussière. Alprs, chacun des chefs de taifa$, se plaçant à la droite du premier rang de ses escadrons, fit à son tour l'office de Ximâm^ et ses cavaliers, de même que les fidèles à la mosquée, répétaient après lui la courte prière avant la bataille. <x 0 Seigneur, disaient-ils comme autrefois les guerriers de David prêts à combattre ceux du géant Goliath, ô Seigneur, ae- K corde-nous la constance et le courage; affermis nos « pas, et viens nous secourir contre un peuple infî- « dèle. » On voyait de loin en loin, dans les rangs, des guerriers qui portaient sur la tête une couronne de
fleurs. Ceux-là, pour racheter quelque faute, ou par excès d'austère piété, avaient juré de mourir martyrs (^), et ils marchaient au combat parés comme lj3S victimes des anciens sacrifices.
Au moment où, remonté sur son cheval de guerre et gagnant le haut d'une colline, Al-Hansoûr allait donner des ordres pour que Tarmée s'ébranlât, un baron chrétien sortit des rangs de l'armée ennemie, et s'avança seul sur le champ de bataille. De haute stature et de larges épaules, portant sur le corps une double cuirasse et sur la tête un large bourrelet en fer d'où s échappaient, comme une crinière hérissée,' ses longs cheveux roux , le chrétien montait un lourd et puissant cheval que couvrait une peau d'ours dont les griffes croisées lui pendaient devant le poitrail. Il s'arrêta au milieu de l'intervalle qui séparait les deux armées, et s'appuya sur le fer de sa lance, après l'avoir brandie trois fois contre les musulmans en signe de défi. C'était l'usage fréquent que des combats singuliers d'homme à homme précédassent les batailles de peuple à peuple. Al-Mansoûr, voyant le chrétien, appela du geste l'un de ses meilleurs officiers, Moushafa-al-Gamry. a Combien penses-tu, lui demanda-t-il, que mon armée contienne de braves capables de tenir tête à cet infidèle? En ai-je bien mille? — Pas autant, répondit Moushafa. — Cinq cents? — Moins encore. — Cent, ou cinquante tout au moins? — Je ne sais, répliqua le Gamry, s'il en est plus de trois. »
Cependant un nahib (capitaine) de la garde berbère s'était avancé contre le chrétien, et, plus hardi que pru-
(1) Sehéhyd.
3t9 HISTOIRE DES ARABES
dent» voulait rompre une lance avec lui comme dans une passe d'armes. Hais, à peine ébranlé du choc, le chrétien traversa le Berbère de part en part, et, du bois de sa lance ensanglantée, chassa le cheval du vaincu vers l'armée espagnole, dont les cris célébraient la victoire de son champion. Un autre officier sortit des rangs d'une taifa arabe. Averti par la funeste expérience de son devancier, il sut éviter la terrible lance du baron castillan, et parvint à le joindre d'assez près pour l'étreindre dans ses bras, espérant le renverser de cheval et l'accabler sous sa lourde armure. Mais d'une masse d'armes à pointes ferrées qui pendait à l'arçon de sa selle, le chrétien frappa l'Arabe sur la tête, lui brisa le crâne et l'envoya rouler sur le cadavre du Berbère. Des cris plus bruyants, plus sauvages, partirent de l'armée espagnole, tandis que l'armée musulmane, consternée, gardait un morne silence.
Al-Mansoûr appela de nouveau Moushafa. « Aurais-tu raison, lui dit-il, et ne se trouvera-t-il pas dans mon armée trois braves pour lutter contre cet infidèle? Va le tuer, Moushafa, ou j'y envoie mon fils, ou j'y vais moimême, malgré ma barbe grise, car, par Allah, je ne puis souffrir ni cette bravade injurieuse, ni ce mauvais présage. » Moushafa s'élança sans hésiter. Le chrétien avait changé de cheval, et de nouveau, avec un dédain paisible, il s'était fièrement campé devant le front des lignes ennemies. Le Gamry l'eut bientôt rejoint. Dressé, l'épée à la main, sur son rapide étalon du Hedjaz, qui obéissait^lavec souplesse aux moindres mouvements de la bride oude l'étrier, il se mit, comme un léger dogue autour d'un sanglier aux abois, à faire le siège de son
lourd et immobile adversaire, le harcelant, le fatiguant, lui donnant le yertige par d'incessantes attaques. Enfin, lorsque emporté par 1 élan d'un coup furieux frappé dans le vide, le chrétien tombait sur le pommeau de sa selle, Moushafa lui enfonça dans le flanc, entre les cuirasses du dos et de la poitrine, sa fine lame indienne. F^e colosse, à son tour, roula par terre tout sanglant. Sautant de cheval, et d'un second coup de cimeterre, Moushafa lui trancha la tête, la prit d'une main par les cheveux, saisit de l'autre la peau d'ours qui couvrait les flancs du cheval devenu libre, et rentra dans les rangs des Arabes, salué de leurs joyeux halalis (>).
À ce moment, un hasséghi (page), accouru du camp, fléchissait le genou devant Àl-Mansoûr. Il venait lui pré* senter, avec un jeune faon serré dans des liens, une lettre pliée et scellée. C'était un présent du célèbre poëte syrien Sayd-aben-Hassan-al-Rébay, surnommé Abou'l- Olah, comme l'ancien poëte aveugle, lequel, venu l'année dernière de Bagdad à Gordoue, avait suivi dans son expédition contre les chrétiens du Djouf le hagib, qui l'avait appelé et retenu à sa cour. Al-Mansoûr ouvrit la lettre, et lut les vers suivants : « Asile de mes frayeurs, apptti de mes dangers, reçois avec bonté let^hant que je t'adresse. Ta main bienfaisante m'a toujours comblé de faveurs, comme la pluie qui féconde les herbes des prés, comme le ruisseau qui arrose les fleurs des jardins. Que le Dieu du ciel te couvre de son bouclier souverain, qu'il te bénisse et détourne de toi les traits de l'infidèle ! Je vois d'ici la poussière que soulèvent dans le prochain
{*) Le foûd de cet épisode se trouve dans J. Gonde (parte II, cap, 97).
tu HISTOIRE DES ARABES
bosquet de tamaris deux féroces léopards prêts à fondre sur une proie innocente. C'est moi, chétif, qui serais cette proie sans le secours de ton bras puissant ;' et ce reconnaissant serviteur, que tu as recueilli dans T enceinte fortifiée de ta grâce, t'offre un jeune cerf avec une bizarre intention : Garcia je Tai nommé, et tel que je te le présente garrotté de liens, si le ciel réalise mon augure, je verrai avant ce soir Garcia-ben-Ferdeland. Et maintenant, que de ton carquois, comme d*une nuée, les flèches tombent sur les ennemis de la foi. » Du présent de son poêle favori, venu en telle occasion, Àl-Mansoûr aussi tira bon présage, et, plein de confiance, il commanda l'attaque.
Dès que les musulmans furent arrivés à portée du trait, les clairons sonnèrent, et quelques archers , détachés des rangs, commencèrent à engager l'action. Gomme au tir de l'arc dans les joutes, ils précipitaient leurs chevaux jusque sur le fer des lances espagnoles, et, les arrêtant court, décochaient leurs flèches, puis, faisant volte-face, essayaient d'échapper par la fuite aux flèches de l'ennemi. Ces armes volantes ne portaient pas seulement au loin les blessures du fer, mais souvent aussi les blessures plus mortelles du poison. Les Arabes en avaient trempé la pointe dans le suc de l'aconit, et les chrétiens dans celui de l'ellébore noir. Les premiers, suivant l'immémorial usage, jetaient, dans leurs rapides escarmouches, ces cris perçants et prolongés, ces cris d\illah hou Akbar I (Dieu est grand!) que les Espagnols nommèrent alaridos (^). Pour ceux-ci, qui n'invoquaient qu'en attaquant leur
(*) Les Arabes avaient deux cris de guerre : le taMil, courte prière qui se disait en engageant le combat : « Il n'y a de force, il n'y a de puissance
saint Jacques-Ie-Tue-Mores (^), ils gardaient un morne et profond silence. Mais on entendait s'élever, du milieu de leurs rangs, les voix solennelles des prélats et des moines qui chantaient sans interruption les versets du psaume de délivrance : In esntu Israël de Egypto.
Le nombre des tirailleurs arabes, lancés sur F ennemi par petits pelotons, croissait incessamment. Bientôt leurs cris se confondirent; leurs armures, plus pressées, s'entre-choquèrent; et Ton voyait, devant les bataillons chrétiens, comme un tourbillon d'hommes et de chevaux, allant, venant, courant dans tous les sens. Des jets de poussière grise s'élevaient sous leurs pieds, roulés par le vent, et de ce nuage épais, que le reflet des armes sillonnait d'éclairs, tombait une pluie de flèches toujours renouvelée, toujours grossissante. Les Espagnols , fixés à leurs places, n'avaient pas reculé d'un pas. Aux morts, aux blessés , succédaieîrt de nouveaux combattants, et les rangs, également pressés, continuaient à présenter partout une masse impénétrable. Ils avaient eu de nombreux vides à remplir; mais un monceau aligné des cadavres d'hommes et de chevaux tombés aussi sous leurs coups formait devant eux comme un rempart^ et rendait plus difficile, plus périlleuse, l'approche de cette vivante citadelle.
Al-Mansoùr voulut mettre fin à ce carnage inutile. Sur son ordre, porté dans la mêlée, les troupes volantes des archers se dispersent, s'éloignent, laissent vide le champ de leurs meurtrières évolutions. Alors les esca-
« qu'en Dieu, suprême et tout-puissant ; » et le takbir, ou simple exclamatîon : « Dieu est grand, » qui se répétait tant que durait le combat. (1) SanHago»M<iU>moros.
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drons d'élite s'ébranlent, dirigés par le général de l'armée qui les tenait en réserve, et la niasse impétueuse des cavaliers arabes va heurter de front la masse immobile de l'infanterie chrétienne. De ce choc dépend le succès de la bataille. Deux fois les guerriers d'Al-Mansoùr, debout sur leurs selles et la lance en arrêt, se sont précipités au galop contre la massive légion ; deux fois les flots de la furie arabe se sont brisés sur l'écueil de la constance espagnole. Impassibles au milieu des effrayants alaridos^ impassibles devant le choc plus effrayant des cavaliers qui ébranlent la terre , les chrétiens présentent froidement le fer de leurs longues piques et de leurs fourches aiguës à la tête des chevaux , qui , se cabrant , roulent avec leurs maîtres dans la poussière.
A la seconde attaque, repoussée comme la première , les rangs des escadrons arabes sont rompus, sont abandonnés. Des chevaux errent sans maîtres sur le champ de bataille, et des hommes sans chevaux. Une foule de braves sont tombés sur le mur de cadavres que les chrétiens ont élevé devant eux; les autres, découragés, regagnent en désordre les bords de la rivière qu'ils ont franchie le matin. Al-Mansoûr , le désespoir dans Tâme, a vu fuir ses meilleures iaïfas, ses plus nobles tribus, celles dont l'effort, rarement nécessaire, n'avait jamais été ni vain, ni douteux. Il n'avait plus de réserve, plus d'armée; il était vaincu, pour n'avoir pu vaincre. Impuissant à faire entendre de cette multitude tumultueuse sa voix imposante et respectée, Al-Mansoùr s'élance audevant des fuyards. Il arrache de son front ce turban qui les a tant de fois guidés à la victoire ; il jette son épée, il saute à bas de son coursier fumant , et mettant dans la
poussière sa tête nue , sa barbe vénérable , il se couche étendu sur la terre, montrante ses soldats que, pour aller plus loin, ils doivent fouler aux pieds le corps de leur général. Cette éloquente pantomime, plus prompte que le discours, est aussi d*un plus prompt effet. Tous les chevaux sont arrêtés, comme retenus par une seule pensée; toutes les âmes sont pénétrées à la fois par la honte, par le repentir, par la soumission, par le sentiment du devoir, de l'honneur et du dévouement. La voix des chefs est entendue; les rangs se reforment; on s'anime, on s encourage, on s exalte, et tous ces guerriers, dispersés naguère comme des ramiers dont un vautour a traversé la troupe, réunis maintenant sous leurs drapeaux, reviennent au combat en jurant de préférer la mort à l'ignominie d'une fuite nouvelle, et de vaincre pour le nom d'Allah. Le hagib a saisi des mains de son alferez l'étendard du khalyfe; il marche à la tête des escadrons; il les forme, les échelonne, les ramasse en une colonne profonde, et montrant sur les rangs ennemis la place où doit se concentrer tout leur effort, il donne le signal d'une charge désespérée. Cette impétueuse phalange, lancée à toute bride, va frapper comme une baliste contre la muraille d'hommes que lui opposent les chrétiens. Ceux du premier rang, poussés par les rangs qui les suivent , dressent leurs chevaux contre les lances espagnoles; atteints dans le poitrail, ces animaux, par un aveugle instinct, s'enfoncent sur le fer qui les perce, et leur corps, emporté par l'élan de la course, écrase de son poids l'ennemi qu'ils ont désarmé. D'autres cavaliers les suivent, et d'autres encore ; ils se jettent dans les rangs ent&més, pour tomber aussi, mais pour agrandir l'on-
yerture; et bientôt, comme un fleuve qui ronge et emporte sa digue, la cavalerie arabe s'infiltre par mille issues dans le carré rompu de T infanterie espagnole. Alors ^tout est consommé; la résistance et la fuite sont devenues également impossibles. Divisés , enveloppés, foulés aux pieds des chevaux , les fantassins ne peuvent ni frapper de leurs longues armes , ni parer les coups qui leur sont portés d'en haut. Il faut se rendre , ou périr.
La seconde ligne des chrétiens, où se trouvaient le roi Bermudo et ses principaux barons, se mit aussitôt en retraite. Recueillant les débris des bataillons enfoncés, et présentant un front redoutable aux archers musulmans jetés à sa poursuite^ elle recula sans désordre jusqu'aux limites du camp, dont elle enleva, au passage, les objets les plus précieux et les plus sacrés; puis elle disparut dans les montagnes qui entouraient d'une enceinte de rochers la plaine du combat. Gomme Al- Mansoùr l'avait prévu, la défaite des troupes du roi de Léon avait été celle de toute l'armée. Les ailes étaient vaincues aussi, mais toutefois avec des chances bien différentes. Abd-al-Malek, que la tendresse paternelle n'avait exposé qu'au moindre péril, après avoir contenu les Navarrais par sa seule présence, les avait vus, comme tous les corps auxiliaires, lâcher pied dès que l'action s'était animée; et les Basques, d'abord plus fermes, avaient cédé pourtant k la vue du désastre de leur corps de bataille. Le jeune Al-Modhaffer ramenait dans les rangs de sa cavalerie une longue colonne de prisonniers, attachés par chaînes de cinquante hommes.
Pour les Castillans, ils avaient dignement soutenu leur renommée de bravoure et de fidélité. En voyant
plier, sous T effort des escadrons arabes, la première ligne des Léonères, le vaillant comte Garcia, pour porter secours à son suzerain, avait voulu percer cette nuée de Berbères qui escarmouchaient autour de ses rangs et le tenaient éloigné du combat décisif. De son côté, mettant à profit le mouvement téméraire du comte de Castille, Souléïman )»vait aussi commandé Tattaque. Une mêlée terrible, sanglante, s'était engagée comme au fort de la bataille. Marchant à la tête de ses guerriers , et servant, du haut de son cheval , de point de mire aux archers ennemis, le trop brave Garcia tomba presque aussitôt sous leurs flèches. Les Castillans, res* tés sans général , s'étaient repliés sur les bords du Tormès, et gardaient, au milieu de leurs rangs pressés, le corps du comte expirant. Mais , dans cette position, la retraite leur était coupée ; ils se trouvaient enveloppés de toutes parts. Tandis que les Berbères de Souléïman, suivant le cours du fleuve, occupaient la rive où s'était livré le combat, les Arabes d' Al-Mansoûr revenaient de la poursuite des Léonères en remontant le fll de l'eau sur la même rive , et les Castillans se trouvaient de la sorte enfermés dans un demi-cercle dont l'armée musulmane formait l'arc et le Tormès la corde. Cernés ainsi par toutei^ les forces ennemie», les soldats du comte ne pouvaient pas même essayer de franchir la rivière à laquelle ils étaient acculés, car l'infanterie musulmane laissée à la garde du camp, ayant vu l'heureux résultat de la bataille, était accourue se ranger sur la rive opposée, où elle présentait au passage un obstacle invincible.
Al'Mansoùr, d' un signe de la main , retint ses troupes
qui s'apprêtaient, échauffées par le carnage, à écraser ce dernier débris de l'armée chrétienne. U voulait épargner la vie de tant d'hommes; il voulait, au lieu d'abreuver inutilement la terre d'un sang généreux , donner des bras aux champs de son pays, à ses vaisseaux, à ses mines, à ses monuments. Un héraut partit pour sommer les Castillans de rendre les armes, et leur promettre à ce prix la vie sauve. Debout sur une éminence, au milieu de son armée, Al-Mansoùr suivit des yeux son messager, qui s'approcha des vaincus un rameau vert à la main, et, s arrêtant à quelque distance, leur fit entendre les paroles de clémence dont il était chargé. Les rangs des Castillans s'étaient ouverts à son approche, et l'on put distinguer, au centre de leur épais bataillon, le corps du comte Garcia qui gisait mourant sur un brancard formé de bois de lances. Une confrérie de moines , reconnaissables à leurs longues robes de laine brune, l'assistait à ses derniers instants. La voix du héraut d'Al-Mansoùr était arrivée jusqu'à lui. On le vit soulever avec effort sa tête nue et pâle, que voilaient de longs cheveux sanglants. Un mot sortit de ses lèvres, puis il retomba sans vie sur sa rude couche de guerrier. Aussitôt les moines qui l'entouraient, élevant les bras au ciel, entonnèrent ces paroles : Requiem œternam dona noMs^ Domine; et tous les guerriers castillans, tombant à genoux, les mains jointes, la tête inclinée, se mirent à répéter en chœur les lugubres psalmodies de l' office des morts. C'était leur réponse à la sommation du héraut. Al-Mansoûr contemplait, dans un pieux recueillement, l'étonnant spectacle qu'offraient ces victimes résignées du devoir et de la foi. Emu de pitié, frappé
d'admiration, il sentait couler ses larmes au concert lointain de ces martyrs qui priaient sur eux-mêmes, et chantaient l'hymne de leurs funérailles.
Souléîman s approcha : «Fils d'Amer, lui dit-il, pourquoi le signe de ta main n'a-t-il pas ordonné déjà le châtiment de ces chiens maudits dont les aboiements nous bravent en insultant le ciel ? »
« Fils d'Al-Hakem , reprit Al-Mansoûr , ne sais-tu point qu'il est écrit : <c Celui qui tuera un homme sans en éprouver de violence sera puni comme le meurtrier de tout le genre humain ; et celui qui aura sauvé la vie & un homme sera récompensé comme le sauveur de tout le genre humain? » — Faites place, enfants d'Ismaïl, faites place; que ces chrétiens vivent, et qu'ils bénissent le nom d'Allah , clément et miséricordieux ! »
En même temps , son bras étendu commandait aux Arabes de quitter la rive du Termes , et ses légions obéissantes, reculant è petits pas comme les flots qu'une force invisible retire chaque jour des grèves de l'Océan, rendirent aux martyrs chrétiens le chemin de la vie et de la liberté. En voyant tout à coup s'ouvrir un passage au travers des escadrons ennemis, les Castillans crurent que le ciel accordait un prodige à l'âme déjà bienheureuse de leur prince expiré. Oubliant le péril, oubliant de combattre, ils se levèrent dans la joie et dans la confiance d'une délivrance miraculeuse. Les moines prirent sur leurs épaules, comme une arche d'alliance, les reliques du saint comte , et tous les guerriers, sans interrompre leur prière, ?e mirent en marche à sa suite, la tête nue, les armes basses, et rangés comme en un grand convoi .
Sftt HISTOIRE DES ARABES ET DES MORES D'ESPAGNE.
Au moment oii cette procession chrétienne commençait, spectacle inouï, k défiler devant les rangs immobiles des Arabes, F armée victorieuse entonnait aussi le chant d6 triomphe enseigné par le Koran : « La victoire vient de Dieu;» tandis quune colombe, envolée du camp, et gagnapt à tif^e d'aile le haut minaret de la mosquée de Gordoue , allait annoncer au khalyfe que son hagib avait une fois de plus mérité le nom d'Al- Mansoûr (^).
(*) C'est au moyen d'un pigeon apporté de Se ville que Témyr Aben-Abêd annonce à son fils Raschyd la victoire de Zalakah. (Voir J. Conde, parte ///, cap, 17.)