PAGNERRE. ÉDITEUR
18, mu DE SEirtE
PRÉFACE
Dans la préface de Y Essai sur l'histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, publié en 1833, j'exposais ainsi Torigiae et le but de cet ouvrage :
Ci UuiSTomB de V Espagne, jusqu'au r^ne de Charles- Quint, est si peu connue parmi nous, et les travaux de nos écrivains sur ce pays et sur cette époque sont tellement incomplets, tellement remplis de contradictions et d'erreurs, qu'on peut dire hardiment que cette histoire est encore à faire ('). Quelques recherches , entreprises d'abord pour un objet spécial, m'ayant conduit aux véritables sources, je conçus la pensée de combler cette
(1) J'avais alors le droit de parler ainsi ; M. Charles Romey n'a commencé qu'en 1839 la poblication (non terminée) de sa vaste et savante Histoire *v d^ Espagne, qui suivait, à deux ans d'intervalle, celle de M. Rossew-Saint- ^ nilaire«
oi'K. ;:?v>i.
Il PRÉFACE.
lacune historique. Je voulais surtout, par Fexamen des institutions gothiques, puis des institutions castillanes et aragonaises, encore plus dignes d'intérêt et d'étude que nos franchises communales du moyen âge, ajouter de nouvelles preuves à cet adage, que la liberté est vieille et le despotisme nouveau (*).
« Après avoir décrit les premiers établissements des Phéniciens et des Grecs dans Tlbérie, la prise de possession des Carthaginois, la conquête définitive des Romains, la forme qu ils donnèrent à cette province, et les changements successifs qu'elle éprouva sous leur domination ; après avoir raconté l'arrivée des barbares par qui fut détruit l'empire, leurs irruptions en Espagne, l'établissement des Goths dans cette contrée, la constitution qu'ils lui donnèrent et les événements de leur règne, j'arrivais à la conquête faite sur eux par les Arabes, disciples de Mahomet. Ici, se présenta un nouveau spectacle, plus curieux, plus animé, plus grand que celui qui m'avait jusqu'alors occupé. Je reconnus bientôt que l'histoire du peuple conquérant et civilisateur, au lieu de n'être qu'un épisode de l'histoire du peuple conquis et civilisé, demandait un cadre à part ; je reconnus qu'elle était encore plus ignorée que l'autre, et qu'elle méritait
(1) C'est ce que j'ai tenté de faire ensuite dans les Etudes sur VkisUnre des instUvAiGnSf de la Uuérature, du thédtre et des beaux^arts en Espagne,
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plas d'être connue. Comme ces premiers explorateurs des richesses du Nouveau-Monde, qui, suivant à la surfiace du sol les traces de quelque mine d'argent, rencontraient à la traverse un filon d'or, et, laissant leur prer mière découverte, poursuivaient Tautre jusque dans Jes profondeurs de la terre, je me suis aussi détourné, pour pénétrer, à la suite du précieux filon qui coupait mon chemin, dans les révélations d'une histoire intéressante et neuve.
« Pour rappeler à la mémoire des honunes, pour rendre à la vie historique un peuple qui a passé sur la terre sans laisser de successeurs, de traditions, et, pour ainsi dire, de vestiges,un peuple détruit, efiacé du monde, et dont une haine ingrate a poursuivi Tanéantissement jusque dans ses œuvres et dans ses souvenirs, il ne suffit pas de renouer le fil des événements de son histoire ; il faut retrouver aussi son organisation politique, exposer les causes de sa grandeur et de sa chute, et présenter à notre admiration reconnaissante cette haute civilisation, dont rinfluencot qui, seule, lui a survécu, s est étendue sur FEurope entière. Il faudrait aussi, évoquant des ombres et relevant des ruines, peindre ses mœurs, ses usages, sa vie domestique et sociale, et jamais peut-être si beau, si poétique sujet ne s est offert à l'imagination du romancier historique. Quelque nouveau Walter Scott pourra s en emparer un jour; mes forces n'iraient pas si
IV PRÉFACE
loin. Je n aiqu un but et qu une ambition : c'est, en apportant ma pierre à l'édifice des connaissances générales, d'initier les gens du monde à celle d'une histoire igno^ rée hors d'un petit cercle d'érudits ; c'est de rappeler à notre souvenir, à notre gratitude, le nom et les bienfaits d'un peuple civilisateur ; c'est enfin d'éveiller sur lui la curiosité, l'intérêt, l'étude, et de me faire suivre, ou plutôt dépasser, dans la route où je ne tracerai que les premiers pas.
<x Pour donnera ce travail préparatoire autant d'ordre et de clarté que possible, j'ai divisé mon sujet en deux parties principales. La première ofirira un précis des événements historiques ; elle sera partagée elle-même en plusieurs chapitres qui serviront à distinguer les diverses époques. La seconde partie, qui contiendra d'abord une dissertation sur la constitution politique des Arabes, sur leur puissance, leur richesse^ leur population, et sur les causes de leur décadence, sera aussi consacrée à rechercher jusqu'où s'étendirent les diverses branches de leur civilisation, et quelle influence ils exercèrent sur celle de l'Europe.
« Le récit des faits est principalement emprunté à V Histoire de la domination des Arabes en Espagne, par Joseph Conde ('), ouvrage qui n'est, à vrai dire, que la
(') Historia de la dominacion de los Arabes en Espana. Trois vol. in-8<*. Madrid, 1821.
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tradaction littérale de plusieurs lambeaux de manuscrits arabes attachés ensemble avec assez peu d*art et de goût, mais qui jette beaucoup de lumière sur toutes les parlies de cette histoire, et fournit les plus précieux matériaux (']. J'ai d'ailleurs eu soin de donner à la compilation de Conde une sorte de contrôle, en comparant son texte avec celui des historiens espagnols, afin de trouver la vérité entre les exagérations de lorgueil national et les injures de la haine étrangère. Dans ce but, j'ai consulté de préférence, outre le critique Masdeu, l'histoire générale de Ferreras, moins brillante que celle de Mariana, mais plus exacte et plus fidèlement copiée des anciennes chroniques. Pour l'époque des Morisques, j'avais à choisir entre une foule d'auteurs contemporains, tels que Hurtado de Mendoza, Marmol, Àznar , Bleda. Quant aux documents relatifs à la civilisation arabe, ils m'ont été principalement fournis ou indiqués par l'abbé Juan Andrès, auteur d'une Histoire générale de la littéra- (tira(^), ouvrage peu connu, écrit en italien et en espagnol, et qui n'est point traduit dans notre langue. Enfin je dois à l'obligeante érudition de M. Davezac les orthographes et les étymologies arabes.
(>) J. Coude mourut pendaut l'impressiou de sou premier volume ; les autres furent publiés sur des manuscrits encore incorrects, qu'il n'avait pu revoir, et que personne, après lui, ne put ni compléter, ni coUationner sur let originaux.
(3) JMVOrigm$, progretH e stato attwUe iTogni ktteratura.
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a Je ne me dissimule pas les inconvénients du plan que je me suis tracé. Suivre une forme didactique ; séparer la partie morale de l'histoire de sa partie matérielle, au lieu de les confondre et de les diversifier Tune par l'autre ; transporter les détails plus intéressants sur la constitution politique et la civilisation générale, après la série ininterrompue des événements, c'était condamner la première partie de cet ouvrage au défaut rarement pardonné d'aridité et de monotonie ; d'autant plus sûrement, qu'en se succédant les faits se ressemblent, et qu'ils n'offrent guère d'autre variété que celle des chances et des vicissitudes d'une guerre étemelle entre deux peuples et deux cultes ennemis, d'une guerre où l'on a compté trois mille sept cents combats. Cependant, le besoin de mettre ordre et clarté dans les détails d'une histoire à peu près inconnue et nouvelle m'a semblé la plus puissante des considérations. Jai donc conservé ma division des matières. Au reste, il faut le redire encore, je n'ai pas la prétention d'avoir fait autre chose qu'un livre élémentaire; c'est une étude, non une œuvre d'art, que je publie, et si je désire appeler T attention, ce n'est pas sur l'historien, mais sur l'histoire, n
Ce vœu n'est pas resté tout h fait stérile. Ainsi, la distinction que je faisais, dans le titre même de mon livre, entre les Arabes et les Mores, jusques-là toujours
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confondus, bien que, de ces deux races, Tune ait détruit l'autre, est maintenant acquise à l'histoire. Tous les écri- Tains, depuis lors, Font admise ; tous en ont reconnu la justesse, l'importance, la nécessité. Et s'ils ont omis de rappeler qui l'avait faite avant eux, je me console de leur oobli en les voyant accepter du moins le service que j'avais pu leur rendre.
Cette distinction était nouvelle : les anciennes chroniques comme les histoires plus récentes, les Espagnols comme les Français, Hariana, Ferreras et Hasdeu comme Marca, le P. d* Orléans et Voltaire, tous avaient fait des Arabes et des Mores une seule et même nation. Bien plus ; les traducteurs même de F arabe, ceux qui avaient pu puiser aux sources originales, n'avaient pas évité cette erreur. Ainsi Cardonne, dans tout le cours de sa très-succincte et très-incomplète histoire, prend indifféremment le mot de More ou d'Arabe pour désigner les peuples musulmans d'Afrique ou d'Espagne, et J. Gonde lui-même commet en mille endroits la même confusion ('). Cette distinction était importante, car un homme illustre dans la moderne littérature de l'Espagne, en m' annonçant que j'avais eu l'honneur d'être appelé.
(I) n dit» par exemple» dans son prologue : «.... De là vient qu'on croit commonëment que les Mores, lorsqu'ils firent leur entrée en Espagne» étaient innombrables, et moins de vaillants guerriers que des barbares cruels» sans culture ni police, n