POPULATION
Pour reconnaître è quel état de grandeur s'éleva l'empire arabe, il faut d'abord essayer de découvrir quelle fut sa population. In multitudine populi dignitas régis, et in paucitate plebis ignomeinia prineipis. (Prov. cap. XIV., V. S8.) Le plus grand symptôme de prospérité ou de décadence chez un peuple étant Tacroissement ou la diminution de sa population, l'on peut trouver en quelque sorte, par un calcul numérique, le degré de sa puissance et de son bien-être ; on peut écrire une histoire en chiffres. D est donc intéressant et utile de comparer l'état d'un même pays, sous le rapport du nombre de ses habitants, aux différentes époques de son histoire, de mesurer, pour ainsi dire, la taille d'un peuple à ses différents âges. C est ce que je vais essayer de faire pour
(1) En certains cas, raflVanchissement était obligatoire. Ainsi, la femme esclave, choisie pour nonnice d'un enfi^t musnlman que sa mère ne ponvaii allaiter, était affranchie de plein droit. Sous le nom de mère de hit (soudana), elle entrait dans la famille du nourrisson, et cette parenté entraînait les mêmes prohibitions de mariage qne celte du sang.
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r Espagne, afin de mieux constater sa situation sous les Arabes.
Il est inutile de remonter aux temps à peine connas (douze à quinze siècles avant Jésus-Christ], où les Phéniciens firent la découverte de la péninsule hispanique, que se partageaient alors les races ibérienne et turde a u sud-est, lusitanienne à V ouest, et eeUiqae au nord; ni à répoque un peu postérieure où les Grecs firent quelques établissements sur la côte orientale ; les documents sont trop rares, trop incomplets, trop incertains. Mais on peut s'arrêter à 1* époque où Rome et Garthage se disputaient FEspagne, « la première province du conti- <c nent, dit Tite-Live, qu'occupèrent les Romains, et la a dernière qu ils soumirent. )> (De Tannée 244 à l'année 38 avant Jésus-Christ). Sa population était alors considérable. C'est ce qu'indiquent la longue résistance de Sagonte aux armes d'Annibal, et celle de Numance, luttant seule dix années contre Rome , qui l'appelait terror imperii. Calon le Censeur se vantait, au rapport de Plutarque, d'avoir pris plus de places en Espagne que l'année de son consulat (559 de Rome) n'avait eu de jours. Polybe affirme que le préleur Sempronius Gracchus en détruisit trois cents dans une seule année, et Pompée, au dire de Pline, fit graver sur une colonne triomphale qu'il avait soumis huit cent soixante-seize villes à la république. Enfin Strabon rapporte qu'au recensement fait sous le règne d'Auguste, la seule ville de Gadès (Cadix) comptait six cents chevaliers (équités)^ et qu'il n'y avait quePadoue, dans tout l'empire romain, qui, après Rome, en eût un plus grand nombre. On sait que, pour être de l'ordre équestre, il fallait posséder
une fortune d'au moins 400,000 sesterces. Le Portugais Osorio, dans ses traités latins de philosophie ('), porte la population de la péninsule hispanique, sous les premiers empereurs, à soixante-dix millions d'habitants. Mais son calcul, évidemment exagéré, repose sur des bases fautives. « D'après les recensements ro- « mains, dit-il, Tarragone, au temps d'Auguste, renferme inaitdeux millions cinq cent mille âmes, et Mérida, ce en Estrémadure, entretenait une garnison de quatre- « vingt-dix mille hommes. » Puis , il part de ces deux points pour établir son évaluation générale. Mais il prenait cimtas pour ville, et non pour province (la cité romaine), et son erreur vient d'avoir mal compris co mot (^). Au reste, en donnant plus de deux millions d' habitants, non à la ville, mais au district de Tarragone, on porterait la population totale de l'Espagne au moins au triple de ce qu'elle est de nos jours; et ce calcul parait alors très-vraisemblable, surtout quand on lit ce passage de Giceron : « Nous n'avons surpassé ni les Es- « pagnols par le nombre, ni les Gaulois par la force, ni « les Grecs par les arts (^) . »
Cet état florissant continua pendant la première période de l'empire. La population indigène fut mémo accrue par de nombreuses colonies militaires, et par l'arrivée d'une grande partie des juifs chassés de la Palestine . sous Adrien. Mais lorsqu'aux règnes de Titus, de Trajan
(*) De nobUitaU, de glorid, de régis instUutiwief etc.
p) Voici la définition qu'en donne César : Societas kominum qui uno agro ae tractu habitant, nsdem legibus et institutis utuntwr. {De BeUo Gai., 1. 1. , cap. 6.)
(3) « Nec numéro Hispafws , nec robore GaUos, me artibm Grœcos superavimus. r»
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et des Ântonins, succédèrent les règnes de Commode et de Garacalla ; lorsque Constantin porta sur le Bosphore le siège du gouvernement ; lorsqu il fallut défendre l'empire, à l'orient, contre les Parthes et les Perses, au nord, contre les Barbares, dont les populations se poussaient les unes les autres sur le midi, — alors le déchirement de l'Etat, les exactions infinies, la misère géûérale, les guerres ciyiles et les continuels envois de troupes sur les frontières, appauvrirent d'habitants toutes les provinces. Puis vint l'invasion des Barbares, qui rompirent enfin leurs digues et inondèrent toute l'Europe sous les flots de leurs hordes sauvages. Les premiers d'entre eux qui parurent en Espagne furent les Vandales, dont la destinée fut aussi la plus singulière, et qui, après avoir traversé la Dace, l'Allemagne, les Gaules, l'Espagne» ne purent se fixer qu'en Afrique, chassés de tous les pays de l'Europe par de nouveaux venus. Après avoir passé le Rhin, le 1" janvier 407, et ravagé toutes les Gaules, ils avaient franchi les Pyrénées dans l'année 409, et s'étaient répandus en Espagne, ouvrant la route aux Alains, aux Suèves et aux Wisigoths, qui s'y jetèrent sur leurs traces. On connaît les effroyables eflets de ces irruptions successives. On sait qu'à Tapproche des dévastateurs, les habitants des campagnes fuyaient dans leurs cités, laissant la terre sans semences, et que ces multitudes, entassées ainsi dans les villes, n'avaient d'autre alternative que d'être passées au fil de l'épée, si elles ouvraient les portes aux Barbares, ou de périr de faim si elles se défendaient dans leurs murailles. Tel fut le nombre des victimes, que l'infection causée par les cadavres sans sépulture fît naître une peste générale qui faillit enle-
ver le reste des vivants. Les massacres, les incendies, la famine, la peste» tous les fléaux, toutes les calamités semblèrent s unir pour la destruction de T espèce humaine; et des provinces entières, naguère florissantes, furent si complètement dépeuplées, qu'on ne trouva plus, lorsqu'on y revint longtemps après, que des forêts et des marécages, comme dans les déserts où l' homme pénètre pour la première fois.
Avec les Goths, derniers venus en Espagne, et bientôt ses seuls maîtres, une autre ère commença. Des mœurs plus douces^ des lois plus sages que celles des autres conquérants du Mord, une longue paix, plusieurs règnes calmes et prospères, enfin la fusion commencée des peuples vainqueur et vaincu réparèrent successivement les maux de la conquête. Ces nouveaux venus, qui traînaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, et qui avaient soumis les Âlains et les Suèves, remplacèrent en nombre les victimes de l'invasion. Après Theudis, Resch- Swintb, Wamba, l'Espagne n'était pas moins peuplée qu'aux dernières années de l'empire romain.
Tel était l'état de cette contrée lorsque les Arabes y pénétrèrent, et, à leur suite, les peuplades africaines. Mais cette conquête des peuples du midi, bien difi*érente de celle des peuples du nord, se fit sans ravages, sans dïusion de sang, comme une simple prise de possession. Les musulmans formèrent donc toute une nouvelle population ajoutée à l'ancienne; et, pour comprendre l'énorme accroissement que l' arrivée de ces tribus d'Asie et d'Afrique dut causer à la population générale, malgré les vices de la polygamie {% il faut se rappder que, chez les
( 1 ) Voir SUT c« sqjet l'opimoa de Montesquieu {UUres Pentum. Let. ii4} .
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et des Ântonins, succédèrent les règnes de Commode et de Garacalla ; lorsque Constantin porta sur le Basplior6< le siège du gouvernement ; lorsqu'il fallut défendre l'empire, à l'orient, contre les Parthes et les Perses, au nord, contre les Barbares, dont les populations se poussaieni les unes les autres sur le midi, — alors le déchirement de l'Etat, les exactions infinies, la misère géùérale, les guerres ciyiles et les continuels envois de troupes sur les frontières, appauvrirent d'habitants toutes les provinces. Puis vint l'invasion des Barbares, qui rompirent enfin leurs digues et inondèrent toute l'Europe sous les flots de leurs hordes sauvages. Les premiers d'entre eux qui parurent en Espagne furent les Vandales, dont la destinée fut aussi la plus singulière, et qui, après avoir traversé la Dace, l'Allemagne, les Gaules , l'Espagne» ne purent se fixer qu'en Afrique, chassés de tous les pays de l'Europe par de nouveaux venus. Après avoir passé le Rhin, le 1" janvier 407, et ravagé toutes les Gaules, ils avaient franchi les Pyrénées dans l'année 409, et s'étaient répandus en Espagne, ouvrant la route aux Alains, aux Suèves et aux Wisigoths, qui s'y jetèrent sur leurs traces. On connaît les effroyables eflets de ces irruptions successives. On sait qu'à rapproche des dévastateurs, les habitants des campagnes fuyaient dans leurs cités, laissant la terre sans semences, et que ces multitudes, entassées ainsi dans les villes, n'avaient d'autre alternative que d'être passées au fil de l'épée, si elles ouvraient les portes aux Barbares, ou de périr de faim si elles se défendaient dans leurs murailles. Tel fut le nombre des victimes, que l'infection causée par les cadavres sans sépulture fît naître une peste générale qui faillit enle-
rappelle qu'aucune aljama n était sans hôpital, aucune mosquée, grande ou petite, sans école, et que les ablutions étaient aussi fréquentes, aussi indispensables que la prière , on reconnaîtra que la ville et les faubourgs de la capitale de l'empire pouvaient bien contenir ce nombre énorme d'édifices publics et privés (').
Sous la domination des Arabes, les campagnes n'étaient pas moins peuplées que les villes. Douze mille villages, selon leurs historiens , étaient arrosés par le Guadalquivir , tandis que toute la province actuelle d'Andalousie n'en renferme que huit cent neuf; et l'on disait de l'Âlmoravide Youzef (qui régnait, il est vrai, sur la Berbérie aussi bien que sur la plus grande partie de l'Espagne), qu* on priait pour lui, chaque ajourna, du haut de trois cent mille chaires. Ce qui prouve encore quel était le nombre des sujets du khalyfe, c'est que, malgré les soins donnés à l'agriculture et à l'élève du bétail, sciences où excellaient les Arabes, malgré le commerce extérieur, très-étendu, très-florissant, plusieurs famines désolèrent l'Espagne à différentes époques, et chaque fois qu'une sécheresse ou tout autre grave accident de l'atmosphère nuisait aux récoltes. Il fallait que la population fût bien considérable, pour que l'Espagne, alors que toutes les terres étaient savamment cultivées, souffrit d'un fléau qui ne se renouvelle plus
( 1 ) Moscou, au commencement de ce siècle, renfermait dans sa vaste enceinte environ seize cents églises. Il lui en reste à peu près neuf cents, depuis le grand incendie de 1812, pour une population qui n'atteint pas 400,000 âmes. — Rome, au temps d'Auguste, et d'après le dénombrement de Publius Victor, contenait mille neuf cent seize palais ou maisons isolées, et quarante-quatre mille neuf cent vingt iim^œ ou blocs de maisons [ce que les Espagnols appellent man;:anas [pommes] , et les Parisiens pdtvs),
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aujourd'hui que la moitié des champa rôate ineuUe. Les longues guerres civiles qui accompagnèrent la chute des Omméyades et le démembrement du khalyfot, puis la double conquête des Almora vides et des Almobades d'Afrique, enfin toutes les désastreuses circonstances de la destruction de fempire arabe par les Mores, diminuèrent sensiblement la population mélangée sur laquelle avaient régné les khalyfes. Vint ensuite la reprise du pays par les Espagnols, depuis Pelage réfugié dans un coin des Asturies, jusqu'aux rois catholiques faisant capituler Grenade. Cette conquête successive ne ressembla nullement à la rapide conquête des Arabes. Elle dura huit siècles; elle coûta trois mille sept cents combats; et les chrétiens, moins tolérants et plus féroces, exterminèrent devant eux toutes les races infidèle. Ainsi furent prises, Tolède, par Alphonse YI (1085); Valence, par Jacques I" d'Aragon (1238); Cordoue et Séville, par saint Ferdinand (1S36 et 1248). Les dévastations furent telles qu'à cette dernière époque, par exemple, il fallait nourrir les troupes laissées en Andalousie avec des vivres envoyés de Castille, et qu'on ne repeuplait les villes et les campagnes conquises, qu'en offrant de grands avantages à de nouveaux habitants. Ce fut l'origine de la plupart des fueros (privilèges et franchises) des communes espagnoles. Lorsque enfin la conquête s'étendit jusqu'au royaume de Grenade, lorsque la bannière de Castille et d'Aragon fut plantée sur les tours de l'Alhamrâ, une grande partie des trois millions de Mores entassés dans ce dernier asile passèrent en Afrique avec leurs derniers rois, le Zagal et le Zaquir, en vertu de la capitulation. Ceux qui restèrent»
qu'on fit de force chrétiens, et qu'on nomma Moriscos, furent, comme on Fa vu, dispersés à travers la PénînsuJe, après quelques révoltes étouffées dans le sang. Hais toute la puissance du gouvernement royal et tous les supplices de l'inquisition n'ayant pu les enchaîner complètement au christianisme, un décret de Philippe III (1610), exécuté avec une incroyable rigueur, les bannit en masse de l'Espagne , dont ils étaient sans contredit la plus laborieuse et la plus industrieuse population. Précédemment (1492), un décret des rois catholiques en avait chassé tous les }mts. Il ne resta plus qae les vieux chrétiens (*).
(<) Pour donner plus d'intérêt à cette histoire de la population comparée de l'Espagne, je crois devoir la continuer jusqu'à nos jours.
Ces émigrations entières de nations ne sont pas la principale cause du dépeuplement delà Péninsule. L'année même où tombait Grenade (1 492) , Christophe Colomb découvrait un nouveau monde, et Vasco de Gama, bientôt après (1497), pénétrait aux Indes orientales en doublant le cap des Tempêtes, devenu le cap de Bonne-Espérance. A la nouvelle de leur succès, ce fut un délire universel. D'abord, quelques aventuriers conduits par les Cabrai, les Balboa, les Cortez, les Pizarro, s'ouvrirent un passage avec le fer et la flamme dans ce monde inconnu auquel le conteur Amérigo Vespucci donna son nom; puis des peuples entiers d'émigrants y pénétrèrent sur leurs traces. Pendant de longues années , les flottes d'Espagne et de Portugal portèrent Mns cesse de nouveaui habitants à ces nouvelles contrées. En effet, après l'extermination des races indigènes, il fallait bien, pour utiliser ces conquêtes, que la métropole s'épuisât en colonies. Non cependant que les Espagnols et les Portugais allassent aux Indes travailler de leurs mains ; l'honneur de la peau blanche ne pouvait le permettre, et l'on tirait d'Afrique des bêtes de somme à formes humaines. Mais ib allaient honorablement s'enrichir de dépouilles, et rapportaient à leurs compatriotes, déjà tout disposés à cette ▼ie de paresse entreprenante, le goût des fortunes lointaines et rapides. L'Espagne acheta l'or de l'Amérique au prix de son industrie, de son agrienlture, de sa population.
Voilà sans dente la cause principale de la misère et du dépeuplement dont
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