REVENUS PUBLICS
Le trésor des khalyfes s'alimentait de deux sources principales : le produit des mines et celui des impôts.
Mines. — Gomme les anciens maîtres de FEspagne, les Arabes avaient su mettre à profit ses richesses cachées. La fécondité métallique de cette contrée fut trèscélèbre au temps des premières colonies, et dut être, en effet, considérable, puisqu'on la fit en quelque sorte fabuleuse. Si l'on en croit Hérodote, Âristote et Diodore de Sicile, les Phéniciens trouvèrent en Ibérie une si grande quantité d'or et d'argent, qu'ils remplacèrent dans leurs navires, par ces métaux précieux, tous les ustensiles de fer et de plomb. Âristote assure même que, des bergers ayant mis le feu aux forêts, et la terre s'échauffant par l'incendie, on vit l'argent couler des montagnes (') Strabon rapporte (^] qu'on tirait des seules mines de Garthagène vingt-cinq mille drachmes d'argent par jour, et qu'à l'arrivée des Carthaginois, ce métal était si commun que les naturels du pays en faisaient jusqu'à leurs vases de ménage, jusqu'aux mangeoires de leurs bestiaux. L'or roulait dans les sables de plusieurs ri-
(1) « /n Iberid, combuttis aUquondo àpastoriims tylvis, calenieque ignibus terrd, manifestum argeiUum defluxiue.i» (Hitt, nat.) On croit que de ce vaste incendie (de icup on pyr, feu), vient le nom des Pyrénées.
P) Geogr., lib. ni.
vières, entre autres dans leTage {Tagw mrifer), et les montagnes de Gazorla, o& se trouve la source du Guadalquivir, s'appelaient sous les Romains Argmtariui Mon». Le Mexique et le Pérou n'offrirent pas de plus grandes richesses aux avides compagnons des Cortez et des Pizarro. Â F époque des Arabes, le produit des mines deTEspagne était bien diminué sans doute, mais il n était pas épuisé comme il parut Tétre depuis, et les fouilles se faisaient encore avec succès ('). Ijours historiens rapportent que, sous le règne d'Âl-Hakem H (de 961 à 976), on exploitait, soit par l'État, soit par les particuliers, des mines d'or et d'argent dans les montagnes de Jaen, de Bulche, d'Âroche, et dans celles des Âlgarves, sur les bords du Tage (en Portugal, ) ainsi que deux mines de rubis près de Beja et de Malaga. On exploitait aussi des mines de vif-argent, d'ambre, d'aimant, de souffre, d'antimoine, etc. On péchait en outre le corail sur toutes les côtes d'Andalousie et les perles sur celles de Catalogne. Au reste, il n'existe pas de renseignements assez précis pour évaluer, même approximativement, le revenu de ces mines (^).
Impôts. — Les impôts, sous les khalyfes arabes, étaient de deux espèces : les uns se payaient en nature, les autres en numéraire. Le principal impôt de nature, appelé azaque (al-zagah ) était une dlme levée sur toutes les productions du sol, en y comprenant les troupeaux.
(1) L'on a récemment retrouvé et l'on exploite aujourd'hui, dans le royaume de Grenade, plusieurs abondantes mines d'argent, ceUe de la Encaimacian par exemple, et une autre prèa de Gnadalajara.
f'). En Turquie, aujourd'hui, le sultan prélève le cinquième du produit des mines de métaux exploitées dans l'empire; rien sur les mines de pierres précieuses.
Mais cette rederanoe du dixième des fruits en mrtare, considérée comme un avantage pour le contribuable, n'atteignait que les terres possédées par des musulmans, et nommées terres décimales. Les propriétés des sujets du khalyfe non*musulmans, qui s'appelaient terres tribU' taircê^ étaient soumises à un droit fixe, en argent, exigible quels que fussent la quantité des récoltes et le prix des denrées. Les musulmans étaient comme les métayers du kbalyfe; les non-musulmans, comme ses fermiers. Outre ce droit fixe sur les propriétés tributaires, les impôts pécuniaires étaient de deux sortes : le charoge {aUscharadj), ou droits d'entrée et de sortie, soit aux frontières ( douanes), soit dans les villes ( octrois), sur les denrées et marchandises, et le taadil {tadyl), ou capitation sur les chrétiens et les juifs. Ce mot ta dyl signifie égalisation; c'était un tribut particulier, une espèce de rachat, qui égalisait les non-musulmans aux musulmans pour la protection aux personnes et aux propriétés. Le khaljfe Aly avait dit de ses sujets chrétiens et juifs : ^ Certes, ils ne sont soumis au tribut que pour mettre au mêm^ niveau leur sang avec notre sang, et leurs biens avec nos biens. x>
Au temps de la plus grande puissance des khalyfes {c'est sous le règne paisible d'Al-Hakem II que les historiens font cette évaluation), les revenus de l'empire, en argent, et sans compter le produit en nature de l'ozo^u^, s'élevaient chaque année à douze millions de mitcales d'or, c'est-à-dire au moins à trois cents millions de notre monnaie française ('). Ces revenus divers, perçus par les
(1) Le mUaU (mitskAl) fat, comme la dobla, une momiaie arabe intro«
colleeteurs impériaux dans les villes et les campagnes, étaient affectés aux dépenses générales de l'empire, c'està-dire aux salaires des divers employés de l'Etat, à l'entretien des armées et des flottes, à celui des mosquées, des hôpitaux et des écoles, à la construction ou répara* tion des édifices publics , des places de guerre, des chemins et des fontaines, au rachat des captifs et au soulagement des pauvres.
Autrei revenus du Mialyfe. — Outre les impôts réguliers, le khalyfe avait quelques autres branches de revenus. Ainsi, sur tout le butin de guerre, un cinquième était prélevé pour lui avant le partage entre leç soldats de l'armée. Cet usage existait depuis Mahomet ('), et la part du Prophète^ devenue part du khalyfe, fut envoyée
dïdte dans les États chrétiens d'Espagne. Ferdinand P' (?ers i050] fit an monastère de CInny nn cens on rente annuelle de mille mitcales d'or, et la reine Urraque, en il 13, vendit à don Diego Femandez une ville et un distdct, près de Burgos, moyennant ttOO mitcales d'or. Mais le mUcale, durèrent de la dobla, avait une valeur propre et déterminée. D'après un règlement du khalyfe Omar, le dirhem ou drachme était de quatorze karats, et le mitskal de vingt karats, chaque karat pesant cinq grains d'oige ^ Pedro de Cantos-Benttez, dans son EscruHnio de numedas arUiguas, dit que le mitcale d'argent valait la dixième partie du maravèdi d'or, c'est-à-dire cinq réaux de veillon actuels, ou 1 fr. 30 c. Comme le dinar d'or valait vingt dirhems d'argent, et comme le mitcale d'or et celui d'argent pesaient le même poids de vingt karats, il est naturel, d'après la proportion, à cette époque, de la valeur des deux métaux, de donner au mitcale d'or vingt fois la valeur du mitcale d'argent. En ce cas, le revenu pécuniaire du gouvernement arabe s'élevait au delà de 300 millions de francs.
(^) cr Sachez que, lorsque vous avez fait un butin, la cinquième part en revient à Dieu, au Prophète, aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs. » {Koran, sourate viii, v. 42.)
* Cependant Ebn-Khtldoan ne porte qQ*à 72 grains d*orge moyen» le poids da miukal d*or.
aux monarques d'Orient « tant que TEspagne leur fut soumise. Depuis Abdérame, elle resta aux kbalyfes de Cordoue, et, depuis Aben-al-Hamar, aux éniyi*s de Grenade. On appelait ce quint du khalyfe le lot de Dieu, parce que, suivant la prescription formelle de Mahomet, il devait être employé en bonnes œuvres (').
Le trésor particulier du khalyfe se grossissait encore du produit des successions en déshérence, et, de plus, des dons que lui faisaient ses sujets, soit qu ils fussent offerts par une province, une ville, une tribu, en re« connaissance de quelque faveur, soit qu'ils fussent rhommage de simples particuliers (^). Parmi les dons de cette dernière espèce, il en est un qui mérite d'être cité ; il prouvera quelle était la richesse du prince auquel des sujets pouvaient présenter de semblables offrandes. Âbdéranae III ayant donné la charge de wazir du conseil d'Etat à Abd-al-Malek , frère de son favori le wali Ahmet-ben-Sayd-Âbou-Amer , qui revenait d'une heureuse expédition contre les chrétiens de Galice, les deux frères lui offrirent à cette occasion , avec le cinquième du butin, un présent personnel, dont voici la composition, suivant l'historien Aben-Rhalekân : Quatre cents livres d'or pur de Tibar, la valeur de quatre cent vingt mille sequins (zéquis) en lingots d'argent, quatre cents livres d'aloës, cinq cents onces d'ambre, trois cents
(<] Le même prélèvement du cinqaiëme sur le butin de guerre, ^et le même emploi charitable de ce cinquième, se font encore en Turquie, pour et par le sultan.
(^) Les rois d'Espagne, jusqu'à nos jours, ont souvent reçu de ces contributions volontaires qu'on appelait donativos. C'était, entre autres, l'unique revenu qu'ils pussent tirer des trois provinces basques, Biscaye, Aiava et Guipuzcoa.
5# HISTCMRB DES AfUMS
onces de camphre précieni, trente pièces d'étoflb d*or et de soie , cent dix {burmres de martes fines dn SLhorasan , quarante-huit caparaçons d'or et de soie tissas à Bagdad, quatre mille livres de soie en pelotons, trente grands tapis de Perse et cent petits tapis pour la prière, huit cents armures de fer bruni pour dievaux de bataille, mille boncliers, cent mille flèches, quinze cbe* vaux arabes de hante race et cent chevaux d'Afrique et d'Espagne, avec de riches harnachements brochés d'or, vingt mulets de bât avec litières et longues couvertures, quarante jeunes garçons et vingt jeunes filles esclaves. Ce présent était accompagné de vers ingénieux et délicats composés par celui-méme qui Tofirait, le wali Ahmet-ben-Sayd. Sans poésie , le don n'eût pas été complet, ni le donateur un homme accompli.
Dans la répartition des revenus publics, les khaiyfes, qui étendaient sur le mal ou trésor de l'Etat, comme sur toutes choses ('), leur absolu pouvoir, s'attribuaient une part immense et proportionnée aux charges qu'ils avaient à supporter. Outre les dépenses dn palais, où la magnificence asiatique entourait d'une pompe sans égale le chef de la nation et de la foi , les khalyfes soldaient une troupe d'environ douze mille cavaliers, seul corps permanent de l'armée, qui formait leur garde personnelle. Ils entretenaient également, dans toutes les villes importantes de l'empire, des bibliothèques publiques et des écoles gratuites. La tnadrézah, l'école attachée à la mosquée impériale de Gordoue, ne comptait pas
(1) Ils étaient, par exemple, mattre^des flenTes, des ehemins, des mes, de tout ce que nous nonunons propriétét publiques.
ET DES MORES D'ESPAGNE. il
moins de trois cents orphelins élevés à leurs frais. Les soins et les dépenses consacrés par eux à Tinstruction générale s'étendaient fort loin : ils avaient, par exemple, dans les villes de Mauritanie, d'Egypte, de Syrie. d'Arabie et de Perse, des envoyés dont F unique fonction était de leur transmettre les ouvrages que les poètes ou les savants de ces pays mettaient au jour , de les tenir au courant des découvertes et des progrès faits dans les sciences et les arts. Il existait aussi, sur les principales routes, des auberges publiques, appelées mendk (mmzâX)y ouvertes gratuitement à tous les voyageurs. C'était Yhùipitakté du kkalyfe, qui l'exerçait ainsi d'un bout à l'autre de l'empire. A la pratique de ce devoir, si sacré parmi les Arabes, le kbalyfe, comme imâm suprême, ne pouvait manquer de joindre celle de l'auDoône, l'une des cinq colonnes de l'islam (^). Aussi répaadait-il , sur tous les pauvres de ses états, d'immenses et continuelles largesses. C était par des actes de charité, de bienfaisance, qu'étaient toujours célébrées les fêtes du culte et les réjouissance nationales : seule compensation possible aux vices monstrueux, aux abus révoltants du pouvoir absolu, comme la taxe des pauvres ^ en Angleterre, est la seule compensation possible aux vices et aux abus du régime aristocratique , qui met en présence l'extrême ridiesse et l'extrême pauvi*eté.
(1) a L'édifioe de rislam» disent les docteurs musulmans, est appuyé suf cinq colonnes : la profession de foi, la prière, la dîme aumônière,* le je(\ne et le pèlerinage à la Mekke. »
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