‹ Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, traitant de la constitution du peuple arabe-espagnol, de sa civilisation, de ses mœeurs et de son influence sur la civilisation moderne (volume 3)Chapitre 37 sur 63 · VICES DE LA CONSTITUTION · texte numérisé non relu

VICES DE LA CONSTITUTION

L'institution à la fois religieuse et politique laissée par Mahomet à son empire naissant, fiivorisait sans doute les entreprises de prosélytisme armé qu'accomplirent ses successeurs immédiats. Cette concentration de tous les pouvoirs, cette unité de commandement, secondée par toute la première ferveur de 1* enthousiasme religieux, était admirable pour la conquête. On a vu avec qudle merveilleuse rapidité les Arabes étendirent dans foutes les directions V autorité des premiers vicaires de Mahomet. Aveuglément dociles aii signal de leur roi-pontife, ils s'élançaient à la conquête du monde avec le fanatisme ardent et résigné de martyrs qui se dévouent pour leur foi. Mais lorsqu'ils eurent atteint les bornes que la nature et leur petit nombre mettaient & cet agrandissement colossal, lorsque l'ardeur délirante qui les poussait en avant se fut refroidie, et qu'ils pensèrent à s'établir dans les immenses possessions qu'ils avaient si rapidement acquises, il devint évident, dès l'origine, que cette institution, si favorable à la conquête, était peu propre à la conservation, et que leur gigantesque empire, privé de base, mal constitué, mal uni, portant dans son sein d'irrémédiables germes de mort, était menacé d'une chute aussi rapide, aussi éclatante que l'élévation.

Arrêtés en Espagne par le mauvais succès de la guerre des Gaules et l'extermination de l'armée d'Abdérame l'émyr dans les champs de Poitiers, les Arabes, au milieu des querelles intestines qu'entretenaient, loin du siège de l'empire, la rivalité et l'impunité des chefs.

étaient tombés aussitôt dans un tel état d'affaiblissement, qu'ils ne purent éteindre cette faible étincelle de résis* tance allumée dans les montagnes des Asturies, d'où partit r incendie qui acbeva de les consumer. Ce ne fut que par leur rupture avec l'Orient, par un schisme, par un démembrement de la grande unité musulmane, qu'ils purent conjurer leur ruine immédiate. Abdérame l'Omméyade, en groupant autour de son trône, que les Abassydes nommaient usurpé , toutes les forces des Etats de l'Occident, leur rendit quelque vigueur et quelque stabilité. Que l'on étudie les vices de la constitution du khalyfat de Cordoue, identiquement semblable à celle du khalyfat de Damas, et Ton découvrira les véritables causes de la décadence et de la ruine du double empire des Arabes.

Succession au trône. — En constituant son empire, Mahomet commit un oubli fatal : comme il n'avait que des filles, qui ne pouvaient exercer la royauté, parce qu'elles ne pouvaient exercer'le sacerdoce, il ne régla point la succession au trône. Après lui, le khalyfat fut d'abord [électif; puis bientôt les khalyfes s'attribuèrent le droit d'élection, en le bornant à leur famille, ce qui établit une sorte d'hérédité dynastique. La couronne n'était donc ni proprement élective, ni proprement héréditaire ; le monarque choisissait son successeur parjni ses enfants, lorsqu'il en avait qui fussent mâles et majeurs. Vainement peut-on dire que cette coutume avait un côté favorable, en ce qu'elle établissait entre les fils et petits-fils du prince régnant l'émulation de mériter la préférence, en ce que cette préférence pouvait tomber sur le plus digne. Elle ne produisait le plus habituelle-

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ment que de dé^streux effets, parce qu'elle excitait eûtre eux, dès leurs premières années, la jalousie et la rivalité. Leursdroits étantégaux par la naissance, et chacun d*eux pouvant prétendre au choix de son père ou aïeul, il était rare que ce choix, souvent mal constaté, quelquefois omis comi^étement, fût leur loi suprêmcf et qu'entre frères, oncles et neveux habitués à se regarder en ennemis, le saùg des guerres civiles ne baign&t pas les marches du trône, dès qu'il était vacant (').

.Pouvoir des walis. — D'une autre part^ dans l'impuissance d'exercer personnellement sa domination sur tout l'empire , le khalyfe avait , dans les provinces, des lieutenants, lesquels, institués en vertu d'une délégation de son autorité absolue et générale, se trouvaient, comme lui-même, investis de tous les pouvoirs. Us étaient à la fois commandants des troupes, administrateurs civils, receveurs des impôts, juges d'appel, etc. dette exorbitante autorité, qui n'était ni partagée, ni balancée par aucune autre, leur donnait facilement le désir et les

(1) Les sultans othomans de Constantinople ne trouvèrent qu'un remède &

ce vice de la constitution : celui de tenir enfermés et captifs dans le sérail tous les membres de la famille impériale, ou, mieux encore» de faire étrangler tous leurs compétiiiurs possibles k la dignité suprême. Othman I*', dès 1299, donna l'exemple de ce remède héroïque en tuant de sa main son oncle Dundar-Elb. Après lui, Bayézid I^' (Bajazet) fit mourir son frère unique ; Mourad II, ses quatre frères; Sélim I*', cini) frères et neveux ; Mourad III, cinq f^res; Mouhamad III, le jour même de son avènement, dix-neuf frères, etc. (Monradgea d'Ohsson, TabUau de Vempire oîhoman) . Rien de semblable, il ûiut le dire en l'honneur des dynasties arabes, ne se rencontre dans l'histoire de Damas et de Cordoue ; et ce moyen n'eût pas été d'un facile emploi dans les familles des khalyfes que la polygamie avait prodigieusement étendues. Selon le recensement de la famille des Abassydes, fait en 816, elle se composait, en princes et princesses, de 33,000 âmes.

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moyens de la rendre indépendante. Pour peu quàla mort d'un khalyfe, sa couronne fût disputée entre divers prétendants, les walis, favorisés par les querelles de la famille impériale, résistaient rarement à Tenvie d'y trouver un prétexte pour dénier ï hommage au vainqueur, et pour s'ériger en souverains. De là, tant de révoltes si longuement soutenues, si péniblement étouffées. Puis, quand la dynastie succombe, le khalyfat périt avec elle, et l'empire, démembré, mutilé, coupé en tronçons, n offre plus qu'une anarchie de petits Etats, rivaux, ennemis, qui, pour mieux s'entre-déchirer, appellent l'ennemi étranger, et jusqu'à l'ennemi religieux.

Diversité de$ races. — Ces deux causes éternelles de discorde, l'incertaine succession au trône et la trop grande puissance des walis, étaient, d'ailleurs, singulièrement favorisées par la diversité des races et des tribus qui formaient la nation, fit qui vivaient distinctes, séparées, rivales, quoique soumises au même sceptre. C'étaient des Arabes, des Syriens, des Egyptiens, des Berbères, puis des chrétiens, des juifs, des idolâtres. Toutes ces grandes familles, et toutes les infinies subdivisions qu'elles renfermaient, faisaient autant de partis, autant de factions, toujours divisées par des jalousies de caste ou des haines de croyance, toujours prêtes à mêler aux dissensions générales leurs inimitiés particulières. Les familles nobles se disputaient la préséance jusque dans le conseil d'Etat, sous les yeux du khalyfe, et souvent leurs inimitiés séculaires éclataient en combats singuliers ou même en assassinats. L'on a vu quelle longue pertur^ bation causa dans l'empire la révolte des Hafsoun, qui s'était allumée probablement à la vieille querelle des

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Yéménytes et des Arabes du Hedjaz, et qui se recruta surtout parmi les Mozarabes et les jni& conU^e les musulmans. Cette fatale disposition des choses et des esprits avait pour résultat qu*il sufBsait à un rebelle d'être attaché par les liens de F affection, et même par ceux du sang, à Tune des races, ou tribus, ou croyances, pour avoir aussitôt un parti forme. Le même effet des mêmes causes se reproduisit dans le royaume de Grenade. Là, sous les successeurs d'Aben-al-Hamar, la nation n'était plus séparée, comme sous les khalyfes de Gordoue, en grandes divisions de races, de peuples et de cultes, telles que les Arabes, les Berbères, les chrétiens ; mais elle était morcelée en tribus, presque en familles, telles que les Abencerrages (Beny-Séradj), les Zégris (Zéyrys), les Gazules (Djézoulys), les Zénètes (Zenatys), les Gomares (Ghomârys), les Masamudes (Mésamédys), etc.; et les rivalités, devenues plus personnelles en se rétrécissant, n'en étaient que plus vives et plus archarnées.

Comme s'il n'eût pas suffi que tant d'origines et de facilités données à la révolte produisissent incessamment des dissensions intestines, certaines r^les religieuses venaient encore s'opposer h ce qu'elles fussent rapide* ment et radicalement étouffées. Telle était cette coutume d'Aly qui défendait que, dans la guerre entre musulmans, on tuât l'ennemi hors du champ de bataille, qu'on le poursuivît au delà d'un canton, et qu'on bloquât ses places plus d'une semaine. Cette coutume, en donnant aux vaincus le moyen d'échapper et de réparer leurs pertes, éternisait la guerre. Comme on Ta vu dans le récit des événements historiques, ce ne fut qu'avec l'assentiment de ses généraux, de ses conseillersdu divan,

et de ses imâms de YAjama, qu'Adérame III prit le parti de violer la coutume d'Aly à l'égard du rebelle Kaléb-Ben-Hafsouiii pour étouffer une sédition qui, depuis un demi-siècle, désolait l'empire.

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