INTRODUCTION
Mahomet et le Koran. — Les Arabes et les Espagnols jusqu'à la conquête
de l'Espagne en 711.
On chercherait vainement, dao8 Thistoire des nations, l'exemple d'un homme qui, seul en quelque sorte au milieu de l'humanité, et ne devant rien qu'à lui-même, ait été sa propre raison d'être, son commencement et sa fin. Les plus grands hommes n'ont été grands qu'A la faveur de circonstances antérieures et contemporaines, qui déterminaient leur vocation, préparaient leurs voies, faisaient leurs complices d'un pays, d'une époque, el d'eux-mêmes les instruments, k la fois puissants et
dociles, des desseins de la Providence. Ceux qui, sous le nom de conquérants, changent si rapidement la face de la terre, qu on ne voit qu eux dans leur ouvrage, n en ont pas moins, d'une part, des ancêtres historiques, des prédécesseurs, des précurseurs; de l'autre, pour auxiliaires, l'opinion d'un peuple et les idées du temps. Le succès leur vient surtout de ce qu'ils arrivent au moment favorable et précis, et leur premier mérite est l'à-propos. Ils ne sont pas tout, ils résument ; ils ne font pas tout, ils achèvent. Ainsi, dans notre Occident, Alexandre fut préparé par Philippe et par l'état de la Grèce, César par Marins et par l'état de Rome, Charlemagne par Pépin et par l'état de l'Église, Louis XIV par Richelieu et par l'état de la féodalité défaillante. Napoléon par la République française et par l'état de toute l'Europe.
Mahomet, dont le nom fut prophétique (Mohhammed, le Glorifié)^ Mahomet, fondateur à la fois de religion et d'empire, homme de qui l'œuvre double et prodigieuse fait peut-être le plus prodigieux des hommes, Mahomet n'a point échappé cependant à la loi commune. L'Arabie était prête à se mouvoir lorsqu'il est venu lui donner le mouvement. Ces anciens Arabes, que les Grecs nommèrent scénites ( de 9xy)V7), tente) à cause de leurs mœurs nomades, et chez qui se trouvaient les vertus et les vices inhérents à l'enfance des sociétés, n'avaient eu long- . temps que deux façons de vivre : les uns étaient pasteurs, et menaient leurs troupeaux errants, dans les pâturages du Hedjaz, de l'Oman et de l'Yémen; les autres étaient guerriers, et exerçaient le brigandage sur leurs frontières, k moins qu'à la faveur de la réputation d'excellents cavaliers et d'excellents archers qu'ils eu-
rent toujours eu Orient, ils ne louassent leurs services mercenaires aux princes voisins de la Syrie, de VÉgypte et de la Perse. De temps immémorial, le peuple arabe, peu nombreux, était divisé, comme la nation juive, en grande familles ou tribus, qui, n ayant de commun que le langage, vivaient dans un état de rivalité et presque d'hostilité perpétuelle, faisant des guerres pour .la possession d'une source ou d'un pré {*). La religion des Arabes était le sabéisme, l'adoration des astres. Cette religion, née chez les Sabéens, peuple primitif de TYé* men, répandue ensuite dans l'Asie Mineure, la Gbaldée, la Perse et l'Egypte, s'était altérée et défigurée chez les Arabes par le mélange d'une foule d'idolâtries. Ainsi, sur les tombeaux, ils sacrifiaient des chevaux et des chameaux, et même des enfants. D'ailleurs, jusque dans la religion, bien qu'elle fût la même, les tribus vivaient séparées et rivales, car chacune d' elles avait dans le ciel un protecteur en propre, objet de son culte particulier : Ilhomayr adorait le soleil ; Ranénah, la lune ; Lakhm, la planète Jupiter; Kays, l'étoiie Syrius (al-Sharay-al- O'bour); Mysam, l'QEil-du-Taureau (al-Debaran), etc.
Au milieu de nations plus avancées et mêlées aux affaires du monde, les Arabes demeurèrent plusieurs siècles dans cet état d'isolement volontaire, de mœurs primitives, d'ignorance et de liberté patriarcales. Mais, quelque temps avant la venue du Prophète, un grand changement s'était opéré parmi ce peuple, immobile
(■) Ces tribus s'appelaient Khabyles, et si Ton donne aujourdliui ce nom m\ indigènes de l'Afrique, c'est en commettant la faute qui faisait nommer, en Espagne, un gtierriUa (troupes de gens de guerre) ce qui était un gnerriUero, c'est-à-dire en prenant le tout pour la partie.
jusqae-lÀ, et, dans les principales tribus, la civilisation commençait à poindre sous tous ses aspects divers. Déjà ils avaient formé des établissements fixes, et s'adonnaient à la culture de la terre dans la partie fertile de leur territoire, celle que nous nommons FArabie-Heureuse (']; déjà ils avaient fondé plusieurs villes, non-seulement dans rintérieur du pays, comme la Mekke et Yathreb, mais aussi sur le littoral des deux bras de mer qui enveloppent leur presqu'île, la mer Rouge et le golfe Persique. De ces comptoirs , ils recevaient quelques petites expéditions de commerce maritime, et, par leurs caravanes de chameaux, ils Seiisaient un trafic assez con« sidérable entre l'Egypte et les Indes. Le progrès moral, la culture de l'esprit, suivait parallèlement, là comme partout, le progrès matériel, la culture du sol et des arts industriels. L'art de peindre la parole et celui du calcul des nombres, longtemps inconnus des tribus ismaylites, venaient de leur être révélés; ils avaient reçu des Syriens, leurs voisins, l'écriture et les chiffres. Ce n'était plus par la simple tradition orale que se perpétuaient chez eux les préceptes fort obscurcis du vieux culte sabéen, les observations des astronomes rustiques, les chants des poètes que la seule nature avait formés ; et l'on voyait, appendues dans le sanctuaire, autour de la sainte Kaaba, et tracées en lettres d'or, les œuvres de Schanfara et des autres poètes excellents, qu'on appelait les sept $u8pendu$ [Moallakas] ou les sept dorés (ModhahébatC").
(0 Oq appelait Fellah les Arabes agriculteurs, sédentaires, et Bedawii, Bédouins, les Arabes pasteurs, nomades.
P) Seth, le plus beau des cent vingt fils d'Adam, avait biU la Kaaba
La puissance da peuple arabe venait aussi de se signaler par quelques actions d'éclat, et, ce qui est plus remarquable, par quelques actions d'ensemble. Ainsi l'aïeul de Mahomet, Abd-el-Motaleb (Â'bd-al-Hotbleb), nommé chef de toutes les tribus dans un grand danger national, avait repoussé Tattaque du roi des Ethiopiens qui était venu tenter la conquête de l'Arabie. C'est de sa victoire que date l'ère arabe dite de VAlfilf ou de l'éléphant, qui remplaça l'ancienne ère de la fondation de la Kaaba par Abraham, et qui fut bientôt après remplacée par l'ère de ÏHégyre [Hédjrah], ou de la fuite^ celle qui commence le 16 juin 622, jour où Mahomet, chassé de la Mekke, alla se réfugier à Yathreb , depuis appelée Médinat-en-Naby (ville du Prophète), ou simplement Médine. Même cette rivalité, souvent armée, entre la Mekke et Médine, où Mahomet trouva son premier point d'appui, servait à entretenir l'esprit guerrier chez les Arabes, et les préparait aux grandes expéditions qu'ils firent ensuite hors de leurs frontières, suivant la judicieuse observation de Montesquieu, qui, même avant la révolution française, prouvait qu'un peuple n'est jamais plus propre aux conquêtes étrangères qu'au sortir de la guerre civile (').
Il n'entre pas dans notre sujet de raconter en détail
(maison carrée) sur l'endroit où les anges dressèrent une tente pour Adam et Eve, lorsque, dia&sés du paradis, ces pères du genre humain s'étaient retrouvés après une séparation de cent années. Abraham la rebâtit À la même place, fit Vezxann (appel du muexxm à la prière) au genre humain tout entier, et depuis lors la Kaaba est le point de direction, le centre de réunion de toutes les prières des hommes.
(>} Voyez les raison^ décisives qu'il donne à ce iiyet dans le chap. XI de la Grandeur et décadence des Romains,
la vie de cet homme extraordinaire qoi changea la hce do monde , et prit pins de la moitié de la terre alors connue à la religion qni s* était nommée catholique on universelle ; mais nous en dirons ce qu'il importe de savoir pour comprendre 1* œuvre immense i laquelle il donna 1* impulsion, et dont le peuple arabe se fit rexécateur.
Hohhammed-ben -À* bd - Al lah-abou 1 - Kassem-al-Korayschy, c est-à-dire Mahomet, fils d'Abdallah, père de Kassem, de la tribu de Koraysch (^), était né à la Mekke, dans la seconde moitié du vi* siècle ('). Nous ne mentionnerons ni les prodiges qui accompagnèrent sa naissance, au dire des croyants, ni les signes néfastes qui, suivant les chrétiens, annoncèrent la venue de Tantéchrist ; nous ne ferons de lui ni le descendant direct d'Abraham par Ismaël, en trente générations, ce qui est absurde , ni un misérable palefrenier de chameaux au service de la veuve Khadidjah , ce qui est faux ; nous ne dirons pas que deux gouttes de sa sueur ont enfanté le riz et la rose , mais nous n'affirmerons pas davantage qu'il était sujet au mal caduc, et que ce fut pour colorer aux yeux de cette Khadidjah, qui le prit pour mari, ses accès épileptiques,* qu'il feignit des extases causées par l'approche de l'ange Gabriel. Laissons les louanges de
(1) On sait que les Arabes ajoutaient toujours h leurs noms propres celui de leur père , et souvent de leur aïetQ. C'était l'usage des Grecs et de presque tous les peuples anciens, que les Espagnols ont suivi longtemps, que les Russes suivent encore. Les Arabes prenaient aussi quelquefois pour surnom le nom de leur premier-né, fils ou fille, et toujours le nom de leur tribu.
P) Les uns disent le i«' avril 569, d'autres le 10 novembre 670, d'autres encore le 16 juillet K71 ou 57S.
la o^ulité et les injures de la haine ; laissons les mensonges de toutes sortes. Voici ce qu'on peut tenir pour vrai, parce que «'est vraisemblabe : Lorsque, après une jeunesse austère et réfléchie, qu'agitèrent seulement quelques expéditions guerrières contre les tribus rivales, et quelques voyages de commerce dans les contrées limitrophes de l'Arabie, Mahomet, auquel on avait donné le surnom d'émtn (loyal, fidèle], commença son apostolat, ayant déjà quarante ans (^], et sans autres disciples que sa femme Kbadidjah, son affiranchiZaïd (Seïde), son jeune cousin Aly, son vieil oncle Abou-Thaleb, Warka, le cousin de sa femme , et leurs serviteurs, il ne pensa d'abord qu'i corriger, à réformer la religion de sa patrie, qu à réunir soasd' anciennes croyances épurées ses compatriotes aussi divisés par le culte que par le sang. En effet, la plupart des tribus étaient plongées dans de grossières idolâtries; quelques-unes pratiquaient un judaïsme corrompu ; d'autres avaient adopté en partie le christianisme équivoque de certaines sectes orientales. Mahomet, alors sans autre ambition qu'une sainte ardeur du bien, voulut les éclairer de ses lumières, et les rallier sous sa parole, en les ramenant toutes au simple et pur théisme d'Abraham. Mais lorsque, après quatorze années d'une persévérante prédication, il fut contraint par les persécutions des gens de sa propre tribu de se réfugier k Médine; lorsqu'il trouva dans cette nouvelle patrie des sectateurs et des soldats; lorsqu'aux Oisabs (disciples) et mohad^ert (émigrés) qui l'avaient suivi, il ajouta les
(1) « J'avais pourtant habité parmi vous sans le faire (lire et prêcher), jusqu'à rAge de quarante ans (Koran, sourate, x, v. 17). »
18 HISTOIRE DBS ARABES
aman (auxiliaires) qui s* enrôlèrent sous son drapeau; lorsqu'il se vit général d'une armée, et que les glorieux combats de Bedr, de Moraïsi, de Kaibar, lui apprirent le secret de ses forces et de son talent : alors la mission qu'il s'était donnée grandit ayec sa fortune ; il se fit conquérant, en même temps que législateur et prophète. Il attaqua et prit la Mekke, où il abattit , avec les idoles du temple, un petit sénat de décemvirs ; il soumit toutes les tribus par le glaive ou la parole ; il vainquit même les Grecs de Syrie ; il reçut des ambassades et des présents de tous les princes étrangers voisins de TArabie ; et lorsque, le 8 juin 632, il mourut à Médine, maître paisible et incontesté de toute la péninsule Arabique, de cette contrée que n'avaient pu vaincre et dompter ni Gyrus, ni Alexandre, ni Rome, ni Gonstantinople, Mahomet avait fondé ensemble un empire et une religion, qui, moins d'un siècle après sa mort, embrassaient plus de pays que les Romains n'en conquirent en huit cents années, qui s étendirent un moment des extrémités de la Ghine au chœur de la France, et qui couvrent encore aujourd'hui la moitié de l'ancien hémisphère.
Les deux premières sourates, ou chapitres du Koran, qui sont devenues les 96* et 74% exposent bien l'humble début de la mission du prophète d'Allah; et comme chaque sourate fut composée pour une circonstance quelconque de sa vie, on aurait le secret des changements qui s'opérèrent dans ses idées et dans ses actions, si toutes les sourates du Koran étaient rangées par ordre de dates, par ordre historique, dans le livre sacré. Malheureusement, ces divers chapitres, écrits sur des feuilles de palmier, sur des morceaux d'étoffe ou de cuir, sur
des pierres blanches, sur des omoplates de mouton, étaient péle-méle à la mort du Prophète ; et son secrétaire, Zaïd-ben^Thabet, chargé par Abou-Bekr d'en former le recueil, mit h ce travail plus de conscience, plus de fanatisme, si Ton peut ainsi dire, que de bon goût et de bon sens. Aux firagments écrits par Mahomet, il ajouta ceux qu'avait retenus la mémoire de ses dis*ciples. n recueillit tout, même les répétitions et les variantes, appelant sourate chaque fragment , auquel un nom. fut donné, et rangeant toutes ces sourates , non par ordre de dates ou de matières , mais suivant leur plus ou moins d'étendue. Il commença par les plus longs chapitres pour finir insensiblement par les plus courts. Cette forme défectueuse, qui altère le vrai sens du livre de Mahomet, qui prête aux interprétations et commentaires, explique aussi la plupart des imperfections qui lui sont reprochées.
Ainsi fait, ce recueil fut nommé le Koran (*), c est-àdire la Lecture, de même que les chrétiens avaient donné aux deux Testaments réunis le nom de Bible ou Livre. Le Koran, en efiet, par son extrême diversité, pouvait être non-seulement la lecture par excellence des fidèles, mais en quelque sorte leur unique lecture. Il renferme un peu de tout, suivant ses parties; et si Ton y trouve quelques menus détails biographiques, même quelques événements de ménage que le compilateur Zaïd aurait pu soustraire sans impiété, rien n'y manque de ce qui
0) Al-Kour^an; on le nomme aussi KikUh-AUah, livre de Dieu; KéUtf <^A parole sacrée ; ZemU, livre d'en haut ; Dfnkr, admonition ; Mos^af^ ▼•lame, etc.
forme une loi, un culte, une religion. LeKoran est à la fois un livre de théogonie comme la Genèse, de dogmes et préceptes comme le Lévitique, de règlements civils comme le Deutéronome, d'histoire nationale comme les Juges et les Rois, de poésie sacrée comme les Psaumes, de visions comme T Apocalypse, et surtout de morale comme FEvangile. Ce fut le Koran, plus encore que le sabre, qui donna tant de nations à Mahomet d'abord, puis à ses successeurs. Les premiers disciples du Prophète, ceux qu'on appela ses compagnons^ et qu'on pourrait appeler ses apôtres, Abou-Bekr, Âly, Hamza, Omar, ne furent pas subjugués par son bras, mais séduits par sa parole ou ses écrits. On dit même, et ceci tient du prodige, que le premier poète des Arabes, Abid (ou Lebid), déchira ses propres vers, appendus à laKaaba. lorsqu'il lut ceux de Mahomet, et qu'il rendit témoignage à ce rival mieux inspiré.
Toujours humble et modeste à propos de lui-même, Mahomet, qui s'appelle sans cesse le prophète ignorant, illettré, qui déclare n'avoir pas le don des miracles, et qui ne se donne que pour le docile instrument de Dieu, chargé de transmettre aux hommes sa parole divine, ne vint pas détruire, mais accomplir les deux grandes lois religieuses qui se partageaient l'Orient, celle de Moïse et celle de Jésus ('). Gomme Jésus avait laissé Moïse le
(1) « Nous avons donné le livre de la loi à Hoise,etnoiis l'avons fait suivre a par d'autres envoyés. Nous avons accordé à Jésus, fils de Marie, des si- (c gnes manifestes (de sa mission), et nous l'avons fortifié par l'esprit de la « sainteté (sourate u, verset 84). » Mahomet punit de mort le blasphème contre Moïse et Jésus, aussi bien que le blasphème contre Dieu, son prophète et le Koran. U rattacha même sa religion au culte primitif d'Abraham.
grand prophète de la loi qu'il venait réformer, Haho^ met laissa Jésus le plus grand des prophètes antérieurs i sa mission ('), et comme les fondateurs du christianisme avaient, si Ton peut ainsi dire, enté leur jeune culte sur le tronc séculaire du vieux culte des Juifs, Mahomet enta le sien sur les deux Testaments, sur le Peutateuque et l'Evangile. Le Roran paracheva la Bible, et, i la suite d'Adam, de Noé, d'Abraham, de Moïse, de Jé- SQs, qui avaient successivement répandu sur la terre des parcelles de l'éternelle vérité, Mahomet fut le dernier des prophètes de Dieu, et livra aux hommes tous les secrets du Très-Haut (*).
Par cette croyance, la théologie musulmane reprit,
Abreliam dit aa Seigneur, en bâtissant la Kaaba : a Soscite un apôtre au « miliea d'eux (les musulmans], aQn <iu'il leur lise tes signes, leur enseigne « le Koran et la sagesse {Thid,, v. 123). »
(1) Voir l'histoire de Jésus, dans la m* sourate, versets 37 à 52, et, dans la soor. IV, le verset 456.
(^) «Nous avons fût descendre le Penta^uque; il contient la lumière et f là direction.... Sur les pas des autres prophètes, nous avons envoyé Je- « sus, fils de Marie, pour confirmer le Pentatenqne. Nous lai avons donné « l'Evangile, qui contient la lumière et la direction.... Enfin, nous t'avons « envoyé le livre contenant la vérité (sour. v, v. 48, 50, 52). — La « promesse de Dieu est vraie ; il l'a faite dans le Pantateuque, dans l'Évan- « gile, dans le Koran (sour. ix, v. 112). — Jésus, fils de Marie, disait à f son peuple : 0 enfants d'Israël I Je suis l'apôtre de Dieu, envoyé vers c vous pour confirmer le Pentatenqne qui vous a été donné avant moi, et « pour vous annoncer la venue d'un autre apôtre après moi, dont le nom t sera Ahmed (s. LXI, v. 6). » — « Ahmed signifie le glorieux, dit M. Kasimirski, et Mohammed le glorifié. Ce mot vient de la même racine, et a le nteie sens qa'Ahmedf qui, k son tour, répond au mot grec Periclytos, le giorieux. Les mahométans prétendent que Jésus-Christ a prédit la venue de Mokimmêd, d'Ahmed, du Peridytos (Evang., Joan XVI, 17), et que le Para-^ clet [Paracktoi), que l'on sait s'appliquer à la descente du Saint-Esprit, n'est qu'une altération de Perielytot, imaginée par la mauvaise foi des chrétiens.»
S2 HISTOIRE DES ARiBKS
adopta la grande hérésie d*Arius, qu^avait condamnée le concile œcuménique de Nicée, et la fit triompher à son tour. Prophète élu, apportant le Livre éternel, incréé, Mahomet réalisa le Verbe, créature de Dieu, non Dieu, mais participant à la nature de Dieu, modèle typique de rhomme, contenant la pensée divine. « Ârius, « dit M. Pierre Leroux, a mis en avant Tunité de Dieu a avec un prophète, un être particulier, un type de « perfection préconçu, antérieur à l'humanité, créé au a commencement des temps, et tenu en réserve pour <i paraître quand le moment serait venu. C'est l'aria- « nisme, c'est aussi le mahométisme. » J'ajoute qu'en effet, ce qui pourrait manquer à Mahomet du verbe d' Arius, qui était aussi le verbe de Platon, se trouve du moins dans le livre transmis de Dieu aux hommes par son intermédiaire.
Sa religion fut nommée hlam, ou Réngnation, parce que l'un de ses principaux dogmes est la soumission aux décrets éternels ; et c'est de ce dogme, pareil à celui de la prédestination dès longtemps adopté par les chrétiens, que ses disciples les moins éclairés, les plus fanatiques, ont fait, par une interprétation forcée, et malgré l'opinion formelle de tous les docteurs, le dogme du fatalisme (*).
Les ennemis de l'Islam, anciens ou modernes, ont accusé la religion de Mahomet d'être uniquement matérielle et sensuelle, en se fondant sur la polygamie qu elle
(1) Un des disciples de Mahomet lai ayant dit : et Je vais lâcher mon chameau dans le désert, Dieu sans doute me le renverra. » Mahomet répondit : « Commence par l'attacher, puis aie bon espoh*. » C'est bien dire : aide- toi, le ciel t'aidera.
autorise et sur l'espèce de félicités qa'dle promet aux élus dans la vie future. Us n'ont point remarqué, d'à-bord, que la polygamie fut de tout temps permise en Orient, même chez les Jui&, et sans aucune limite, comme le prouve assez l'exemple de Salomon, tandis que Mahomet réduisit ses sectateurs à ne pas prendre plus de femmes qu'ils n'en pouvaient convenablement entretenir, et jamais plus de quatre vivantes ; ensuite, que pour faire comprendre et désirer ces joies du ciel, toutes les religions ont dû les faire semblables aux jouissances de la terre, et que le paradis chrétien lui-même, avec ses concerts, ses spectacles, ses pompes éternelles, n'ofire pas moins que 1* antique Elysée la satisfaction des sens, ce qu'autorise d'ailleurs, ce qu'exige en quelque sorte l'autre dogme de la résurrection des corps. Mais lorsque le Roran dit : « Ceux qui retournent à Dieu « trouveront un paradis où il y a des jardins sur le cou- « rant des rivières, oh ils vivront éternellement avec des « femmes toujours pures ; d il ajoute : « Outre ces décc lices, ils jouiront du bon plaisir de Dieu, qui lesren- « dra contents. » C'est ce que les Arabes appellent la eomplai$ance de Dieu, la communication de la créature avec le Créateur et de l'être fini avec l'être infini ; <( auprès « de laquelle nul autre bien n'est comparable, ni même « concevable; » ce qui fait dire à d'Herbelot : « Il n'est « donc pas vrai que les musulmans ne reconnaissent « d'autre béatitude dans le ciel que la jouissance des t plaisijrs des sens (Bibliot. orient, au mot Gennah). »
Tout au contraire, aucune religion n'est plus sévère, plus rigide que celle de Mahomet; et la circoncision, plus douloureuse que le baptême, marque, dès l'entrée
94 HrSTOlRE DES ARABES
de la vie, son caractère d'austérité. Ceui qui accusent la religion musulmane d'être sensuelle et rel&chée ont donc oublié — les cinq prières par jour (namaz) avec les cinq ablutions, — le grand jeûne de la lune de Bamazann, et les nombreux jours d'abstinence, — Tannée presque sans fêtes et sans repos (*), — la nourriture frugale et rendue difficile par les abstentions (^), — F austérité des mœurs qui exige la séparation des familles, et la séparation dans les familles, — la sévérité de la législation pénale, qui, étant théocratique, est incommutable, et régit uniformément, depuis douze siècles, toutes les nations musulmanes, — l'obligation du travail personnel ('). — l'interdiction absolue du vin et des liqueurs fermentées, celle de tous les jeux, même les plus
(■] Les musulmans n'ont que deux fêtes dans l'année : Vld-Fitry ou rupture du jeûne, h la fin du Ramazann, et Yld^Ad'hha, fête des sacrifices, soixantenlix jours après. Ce sont les deux Beyram des Turcs. Quant au vendredi, djouma, il ne ressemble pas au dimanche des chrétiens ou au sabbat des juifs. Ce n'est pas une fête ; le travail et le commerce ne sont suspendus que pendant la prière publique de midi.
(^) Sont réputés immondes : tout animal carnassier, tout oiseau vorace, le porc, la tortue, l'éléphant, le cheval, le mulet et l'âne ; tout animal aquatique, sauf les poissons ; le lait des juments et des ânesses. Des animaux mondes, on ne mange ni le sang, ni les reins, ni les entrailles ; et pour manger du chameau, du bœuf, du mouton, des poules, il faut les enfermer d'abord, afin qu'ils ne mangent rien d'immonde, le chameau trente jours, le bœuf vingt, le mouton dix, la poule trois.
(3j a Chacun doit vivre de ses œuvres, » dit le Koran. Adam avait été laboureur, Noé charpentier, Abraham tisserand ; David avait fait des cottes de maille, Salomon des paniers et des corbeilles. Mahomet fut tailleur : il faisait et raccommodait lui-même ses habits ; Abou-Bekr, premier khalyfe, fut tisserand, Omar corroyeur ; la plupart des khalyfes furent jardiniers, et plusieurs d'entre eux faisaient de petits ouvrages qu'ils vendaient au profit du temple de la Mekke, ou du tombeau de Mahomet à Médine.
£T DKS MORES D'ESPAGNE. }&
innocents ('), celle de la danse, celle de tous les spectacles profanes, et même, pour comble de sévérité, Tinterdiction de presque tous les arts, même des arts agréables, de la musique entre autres, qui ne pouvait cependant , comme la peinture ou la statuaire , donner prétexte, par la représentation d'êtres corporels, à de noayelles idolâtries.
Au reste, le Koran est un livre d'une telle importance dans rhistoire du monde, et qui a fourni matière à ti^nt de controverses, qu'il est bon de le faire connaître, aa début même de cette histoire, autrement que par Topinion de l'historien. Nous essayerons d'en présenter une analyse succincte, simplement par des citations du texte que nous prendrons éparses dans les divers chapitres, pour les rapprocher suivant Tordre des sujets (').
Le Roran ne contient que des idées fort simples, et généralement fort claires, même dans une traduction, malgré la difierenoe des temps, des lieux, des idiomes. La forme et le style de ce livre, évidemment empruntés aux livres antérieurs que Mahomet lui-même appelait sacrés, le Pentateuque, les Psaumes et l'Evangile, ont cette beauté mâle, cette grandeur simple, cette force calme que nous appelons bibliques. Telles sont, par exemple, toutes les définitions de Dieu, de sa puissance, de sa miséricorde, répandues dans les différentes sourates; telle est l'histoire d'Abraham (s. vi], celle de Joseph (s. xii), celle de Moïse (s. xxvui], le récit de la destruction
(1) «Celai qui joue aux échecs et aux dames est aussi impur que celui qui trempe ses mains dans le sang du porc. 9 (Hadyx, lois orales du Prophète.)
(^) Elles seront empruntées à la récente traduction de M. Kasimirski, acceptée pour très-fidèle par tous les orientalbtes.
S6 HISTOIRK DES ARABES
d' Ad (9. LXix), etc. Ces beautés de forme devaient séduire un peuple à T imagination vive et colorée, qui, fier de sa langue riche et pompeuse, cultivait la poésie avec passion, récompensait les poètes par des honneurs publics, avait pour spectacles des combats littéraires. Néanmoins Mahomet se défend, s'indigne presque d'être pris pour un poète. « Ce sont les poètes, dit-il, que suivent les hommes égarés (s. xxvi, v. 224). » a Nous (Dieu) ne lui avons pas enseigné la poésie ; elle ne lui sied pas (s. XXXVI, V. 69). » a Ils disaient (les infidèles) : Abandonnerons-nous nos dieux pour un poète, pour un fou? — Non, il vous apporte la vérité (s. xxxvii, v. 35). » « Le Koran nest pas la parole d'un poète, c'est la révélation du Maître de l'univers (s. lxix, v. 41). » Enfin, à plusieurs reprises, il se nomme lui-même le prophète ignorant, le prophète illettré (s. vu. v. 156. — S. Lxii, V. 2, etc.).
En parlant de sa mission, Mahomet montre la même humilité qu'en parlant de lui-même. 11 n'est rien, il ne peut rien. Dieu parle, Gabriel dicte, Mahomet écrit. « Je n'ai, dit-il, aucun pouvoir, soit pour me procurer ce qui m'est utile, soit pour éloigner ce qui m'est nuisible. Je ne suis qu'un homme chargé d'annoncer les promesses de Dieu et d'avertir le peuple des croyants (s. vu, V. 188). » « Je ne vous dis pas que je possède les trésors de Dieu, que je connais les choses cachées; je ne vous dis pas que je suis un ange. Je ne fais que suivre ce qui m'est révélé (s. vi, v. 50). » a Et toi, Mahomet, nous t'avons envoyé vers les hommes avec la mission de prophète (s. IV, V. 81). » « Quand ta ne leur apportes pas un verset du Koran, ils te disent : Tu ne l'as donc pas
enoore trouvé ? Dis-leur : Je ne £ais que suWre ce qui m'est révélé par Dieu (s. vii, v. 303). )^ « Mahomet n'est qu'un apôtre ; s'il mourait, s'il était tué, retourneriez-vous à vos erreurs (s. m, v. 183)7 i» «Nous t'avons envoyé ce livre pour faire passer les hommes des ténè* bresà la lumière (s. xiv, v. i). » «Je suis un homme comme vous» mais j'ai reçu la révélation qu'il n y a qu'un Dieu (s. xvm, v. 110). » « J'ai reçu de Dieu Tordre d'être le premier de ceux qui se résignent h, sa volonté (qui se font musulmans) (s. xxux. v. 14). » « Je n'ai pas d'autre pouvoir que de vous prêcher ce qui vient de Dieu, et de vous porter ses messages (s. lxxii, v. 34).» a Si Mahomet avait forgé quelque discours..., nous lui aurions coupé la veine du cœur (s. lxix, v. 44 et suiv.). » Etc.
Sous la dictée de l'ange, Mahomet écrit jusqu'aux reproches que Dieu lui adresse; par exemple, lorsqu'il s'accuse amèrement d'avoir mal accueilli un mendiant aveugle, tandis qu'il était en conférence avec un homme puissant (s. lxxx, v. 1 et suiv.). Simple secrétaire des commandements du Très-Haut, il se garde bien de faire des miracles, ni de prétendre qu'il puisse en faire, a Us disent : si au moins des miracles lui étaient accordés de la part de son Seigneur ! Réponds-leur : les miracles sont au pouvoir de Dieu, et moi je ne suis qu'un envoyé (s. XXIX, V. 49). D « Ce n'est pas à un envoyé qu'il appartient de faire un miracle (s. XL, v. 78) (*). » Sa
(•) Des paroles si formelles d<5meiilent, autant que riiisioire de sa vie, tontes ces anecdotes ridicules répandues sur Mahomet : la lune mise dans sa Duncfae, la montagne qui ne veut pas marcher h lui^ etc.
religion n'est pas nouvelle. De même que Jésus était venu accomplir la loi de Moise, Mahomet vient accomplir la loi juive et la loi chrétienne. Dieu termine en lui la confidence* la révélation commencée aux autres prophètes, m II (Dieu) t*a envoyé le livre qui confirme les Ecritures. Il a fait descendre le Pentateuque et T Evangile pour servir de direction aux hommes. Il a &it enfin descendre le livre de la Distinction (entre le bien et le mal) (s. m, v. S). » <c Nous t'avons donné la révélation comme nous l'avions donnée à Noé et aux prophètes qui ont vécu après lui. Nous l'avons donnée à Abraham, à Ismaël, à Isaac, à Jacob, aux douze tribus, à Jésus, Job, Jonas, Aaron, Salomon, et les psaumes à David (s. iv, V, 161). » «( Toutes ces religions (celles d'Abraham, de Moïse et de Jésus) n étaient qu'une religion (s. xxi, v. 92) .)> a C est un livre que nous avons envoyé d'en haut, un livre béni, corroborant les Ecritures antérieures (s. vi, V. 92). » L'unique preuve que Mahomet donne de sa mission et de la divine origine du Livre, c'est le Livre lui-même. « Disent-ils : c'est Mahomet qui a inventé ce Koran? Réponds-leur : Composez donc un discours semblable ; appelez-y même tous ceux que vous pouvez, hormis Dieu (s. x, v. 39) ! »)
Ce fier défi n'a rien de présomptueux , car , si défectueux que soit son assemblage, le Koran contient d'admirables parties, et supérieures quelquefois à tout ce que renferment ces « Ecritures antérieures )> qu'il est venu confirmer. Cela se conçoit, cela doit être. Qu'une religion imparfaite ait régné avant une religion plus parfaite, que la loi de Moïse ait précédé la loi de Jésus, rien n'est plus simple. Mais comment lui aurait-elle
£T DKS MORES D'ESPAGNE. 39
succédé? Donc» la religion qui, sur une grande partie du monde, a remplacé celle de Mo'ise et celle de Jésus, ne pouvait pas leur être essentiellement inférieure ; et, relativement aux pays qui l'ont adoptée, elle devait même sembler un progrès. Ainsi la date seule de la religion de Mahomet parle en sa £9iveur, et doit au moins mettre l'homme juste en garde contre les critiques passionnées, les injures, les calomnies, dont elle fut l'objet jusqu'au temps du libre examen. L'idée de Dieu, par exemple, l'idée d'un Dieu unique, tout-puissant, juste et bon, n'est-elle pas plus belle et plus haute dans le Koran que dans aucun des livres religieux qui l'avaient précédé, sans excepter l'Evangile? « Dis : Dieu est un — c'est le Dieu éternel — il n'a point d'égal — il n'a point enfanté, il n'a point été enfanté ( ces quatre petits versets forment toute la sourate cxii) i> « Ils disent : Dieu a un fils. — Par sa gloire, non. — Unique dans les cieux et sur la terre, dès qu'il a résolu une chose, il dit : Sois, et elle est ( s. ii, v. ii et ni). ^ <( Dieu est le
seul Dieu, le Vivant, l'Immuable Le sommeil n'a
point de prise sur lui Les hommes n'embrassent de
sa science que ce qu'il a voulu leur apprendre (î6., V. 256). » a Abraham avait dit : » <c Mon Seigneur est celui qui donne la vie et la mort. — Cest moi, répondit Nemrod, qui donne la vie et la mort. — Dieu , reprit Abraham, amène le soleil d'orient, faites-le venir d'occident. » L'infidèle resta confondu (t6., v. 260). » a Infidèle est celui qui dit : Dieu est un tiers de la Trinité — il n'y a de Dieu que le Dieu unique (s. v. v, 77). » <c La vue ne saurait l'atteindre; lui, il atteint la vue (s. vi, V. 105). 1» « Votre Seigneur est ce Dieu qui créa le del
et la terre en six jours, et s assit ensuite sur le trône pour gouverner l'univers (s. x, v. 3). » « Il n existe pas un seul être que Dieu ne tienne par le bout de sa che^ velure (s. xi, v. 59). » a Le tonnerre célèbre ses louanges; les anges le glorifient, pénétrés de frayeur... Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre rend hommage àTEternel. Les ombres mêmes de tous les êtres s'inclinent devant lui les matins et les soirs, etc (s. xiii, v. 12 à 18). » « Si la mer se changeait en encre pour écrire les paroles de Dieu, la mer se tarirait avant les paroles de Dieu (s. xviii, v. 109). )> <( 0 hommes, vous êtes tous indigents, Dieu seul est riche (s. xxxv. v. 16). » « Si vous êtes ingrats. Dieu est assez riche pour se passer de vous ; mais il lui plairait de vous voir reconnaissants (s. xxxix, V. 9). » c( Au nombre de ses miracles sont le jour et la nuit, le soleil et la lune. Ne vous prosternez donc ni devant le soleil ni devant la lune, mais devant ce Dieu qui les a créés (s. XLi, v. 37). » « Nous avons créé l'homme, et nous savons ce que son âme lui dit à l'oreille (s. l, v. 15). » a A lui appartient l'empire des cieux et de la terre, ... il fait vivre et il fait mourir, ... il est le premier et le dernier... En quelque lieu que vous soyez, il voit vos actions (s. LVii, v. 2, 3 et 4). Il est ce Dieu hors lequel il n'y a point de Dieu, le Roi, le Saint, le Sauveur, le Fidèle, le Gardien , le Fort , le Puissant, le Très-Haut. Gloire à Dieu, et loin de lui ce que les hommes lui associent... U est le Dieu unique , le Producteur, le Formateur, le Créateur. Les plus beaux noms lui appartiennent; il est le Fort, le Sage, il est le Clément, le Miséricordieux (s. lxx, v. 23 et 24). » Etc. -La morale, c'est-à-dire la loi des hommes entre eux.
ET DES MOR£S D'£8PA6NE. dl
n'est pas inférieure, dans le Roran, à cette grande idée de l'Être Suprême. Et précisément parce que, de ce c6té, le plus important de tous, la religion de Mahomet a été le plus attaquée, il est juste de la défendre. Quelques citations suffiront à cette tâche. On Taceuse d'abord, et surtout, de fonder une justice impitoyable et barbare, de rendre le mal pour le mal, d'adopter en tout la loi du talion , de faire ainsi rétrogader Thumanité de Jésus à Moïse. Cette accusation est fausse; et, bien que Mahomet, législateur guerrier, vivant dans les camps, menant des armées, n'ait pas l'adorable mansuétude de Jésus mourant sur la croix, cependant il recommande aussi, non-seulement de bien faire : « Faites le bien, car Dieu aime ceux qui font le bien (s. ii, y. 191), )> mais encore de faire le bien à ceux qui nous foat le mal : « Rends-leur, dit Dieu à Mahomet, rendsleur le bien pour le mal (s, xxni, v. 98). d « Rends le bien pour le mal, et tu verras ton ennemi se changer en ami et protecteur (s. xu, v. 34). » Loin d'accepter le talion de Moise^ Mahomet le corrige et l'efface, et presque dans les mêmes termes que Jésus. L'un avait dit sur la montagne : « Vous avez appris qu'il a été dit : œil pour œil et dent pour dent. — Et moi je vous dis de ne point résister au mal que Ton veut vous faire, etc. (Saint Matthieu, ch. v, v. 38 et 39). L'autre écrit sous la dictée de IMeu : a Dans ce code, nous avons prescrit aux Juifs : àme pour âme, œil pour œil, nez pour nez, dent pour dent. Celui qui, recevant le prix de la peine, le changera en aumône, fera bien (s. v, v. 49). » « Quand vous exercez une vengeance pour des injures reçues, faites qu'elle soit analogue à celles que vous avez souffertes;
mais, si vous préférez les supporter avec patience, cela vous profitera mieux (s. xvi, v. 137). d « Le paradis est à ceux qui, emportés par la colère, savent pardonner (s. xui, V. 35). » Et l'application répond aux principes; ainsi le meurtrier volontaire est puni de l'enfer éternel, et quant au meurtrier involontaire, il est tenu d'affranchir un esclave et de payer à la famille du mort le prix du sang, à moins qu'elle ne fasse convertir cette somme en aumônes (s. iv, v. 94 et 95). Que reste-t-il après cela delà loi du talion (')?
Voici maintenant d'autres préceptes de morale, qui, certes, loin de le déparer, orneraient l'Évangile même : a N'adorez qu'un seul Dieu, tenez une belle conduite envers vos père et mère, envers les orphelins et les pauvres; n'ayez que des paroles de bonté pour tous les hommes, faites la prière, donnez l'aumône... Le bien que vous aurez fait, vous le retrouverez auprès de Dieu (s. II, V. 77 et lOl). » — « La vertu ne consiste point en ce que vous tourniez vos visages du côté du levant ou du couchant. Vertueux sont ceux qui croient en Dieu. . .» au livre et aux prophètes, qui donnent pour l'amour de Dieu des secours à leurs proches, aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs, qui rachètent les captifs, qui observent la prière, qui font l'aumône, remplissent leurs engagements, se montrent patients dans l'adversité, dans les temps durs et dans les temps de violence. Ceux-là sont justes et craignent le Seigneur (s. ii. v. 172). » — <c Ne trompez personne, remplissez la mesure, pesez avec
(*) Elle n'existe que pour les blessures faites volontairement. Mais il y a toujours lieu au rachat de la peine.
équité, soyez vrais dans vos discours, dans vos serments» lAt-ce contre vous-mêmes... Dieu vous châtiera si vous manquez à un engagement réfléchi. L infraction commise coûtera la nourriture de dix pauvres, ou leur vêtement, on r affranchissement d'un esclave(0. (s. v, v, 91.) » Dieu veut rendre son joug léger, car Thomme a été créé faible (s. IV, V. 32). » a Quiconque commet une mauvaise action, agit iniquement envers sa propre âme (s. iv, v. 110). » « Toute âme sert d'otage à ses œuvres (s. lu, v. 21). )> u 0 vons qui croyezl que la haine ne vous entraîne pas à commettre une injustice; soyez justes, la justice est la piété (s. y, V. 1 1) . D « Abandonnez le dehors etle dedansdu péché (s*, vi, V. lâO). D «Fais la prière et l'aumône; les bonnes actions éloignent les mauvaises (s. xi, v. 116).» (c Abaisse devant tes père et mère l'aile de ton humilité (s. xvm, V. 35). » (« Ne marche pas orgueilleusement sur la terre, tu ne saurais ni la fendre en deux, ni égaler la hauteur des montagnes (î6., v. 39). » ^ C'est la sagesse de la vie que de supporter avec patience, et de pardonner (s. XLU, v. 41). » « Ne médisez pas les uns des autres; qui de vous voudrait manger la chair de son frère mort (s. xlix, v. 12)? r> Personne ne niera, j'imagine, que tout cela soit beau et saint ; mais Mahomet s'élève plus haut encore : < Celui qui aura tué un homme... sera regardé comme le meurtrier du genre humain ; celui qui aura rendu la vie à un homme sera regardé comme s'il avait rendu la vie à tout le genre humain (s. v, v. 35). » Jamais encore on n'avait proclamé, avec tant de simplicité et
(I) Cette panition du manque de foi me semble former, à eUe seale, un tnité de morale.
de grandeur, la fraternité et la solidarité humaines.
Une chose digne de remarque, c'est la grande et large place que Mahomet laisse au repentir. Il en est parlé presque & chaque page du Eoran. « Quiconque se sera repenti de ses fautes et se sera corrigé, Dieu accueillera son repentir, car il est indulgent et miséricordieux (s. v, V. 43). » <3c II revint aussi à ces trois qui étaient restés (*). Toute vaste qu elle est, la terre était devenue étroite pour eux ; ils se croyaient à Fétroit dans leur propre corps, et pensaient que, pour se sauver devant la colère de Dieu, ils n'avaient qu'à chercher un asile en lui. Dieu revint à eux, afin qu'eux aussi revinssent à lui, car il aime à revenir aux pécheurs (s. ix, v. 119). » «... Ceux qui se repentiront. Dieu changera leurs mauvaises actions en bonnes (s. xxv, v. 70). » « Quel excellent serviteur ! (parlant de Salomon) il aimait à revenir à Dieu (à se repentir) (s. xxxvni, V. 29). « Dis : 0 mes serviteurs, vous qui avez agi iniquement envers vous-mêmes, ne désespérez pas de la miséricorde divine, car Dieu pardonne tous les péchés. Il est l'Indulgent, le Miséricordieux (s. xxxix, V. 54). » Etc.
En donnant au repentir sincère cette puissance de mériter toujours le pardon, il était naturel que, parmi les divers attributs de Dieu, Mahomet élevât la miséricorde au-dessus de tous les autres, au-dessus même de la justice. Mais d'abord il met cette justice divine hors de l'atteinte de tout soupçon, de toute controverse : il supprime le péché originel, fondement des dogmes de la chute et de la rédemption, sur lesquels reposent les deux
(*) Qui avaient foi dans Texpëdition de Tabouk,
lois antérieures. <( N'avons-nous pas ouvert ton cœur, et allégé le fardeau qui accablait tes épaules (s. xav, v. 1, 2 et 3) ? Y> Ces mots renferment une allusion à certaine l^nde admise sur Mahomet de son vivant même. On disait que» lorsqu'il était encore aux bras de sa nourrice, deux inconnus le saisirent, lui enlevèrent le cœur de la poitrine et lui lavèrent une tache noire. Ces inconnus étaient deuxanges , etoette tache noire le péché originel (^ ) . n est certain que Mahomet voulut faire à tous ses disciples Tablution intérieure que les anges lui avaient faite, n lenr ôta cette tache, étendue du premier homme A toute r humanité. «Aucune âme, dit-il, ne portera le fardeau d'une autre âme (s. vi, v. 164). » « L*àme qui porte sa charge ne portera pas celle d'un autre (s. un, v. 39). )» Et la justice de Dieu, ainsi rétablie dans toute sa pureté, dans tout son édat, donne plus de relief à sa bonté, plus de splendeur à sa clémence. «Dieu, dit admirablement Mahomet, Dieu s'imposa & lui-même le devoir de la miséricorde (s. VI, V. 12). )> « Celui qui a commis une mauvaise action en recevra un prix équivalent; celui qui a bit une bonne action, en recevra la récompense décuple (s. V, V. 161). » « A ceux qui feront le mal, leur rétribution s^ra pareille au mal ; a ceux qui ont fait le bien, le bien et des récompenses en sus (s. x, v. 27 et 28). d « Dieu est enclin à avoir pitié, à pardonner (s. xxxui, v. 24), il est le Compatissant, l'Indulgent (s. xxxiv, v. 2). )^ 4L Dieu soldera leur salaire (des justes), et y ajoutera encore de sa grâce (s.xxxvi, v. 27). )^ La tradition ajoutée au Koran rapporte que Moïse ayant englouti dans l'abimé
(<) KMâunia, p. 5^9, note i .
r insolent et séditieux Earoun (le Coréde la Bible), avec tous ses trésors, celui-ci, tandis que la terre entr'ouverte le cachait insensiblement, jusqu'aux genoux, puis jus* qu'à la ceinture, puis jusqu'aux épaules, avait quatre fois crié vers Moïse pour qu'il eût pitié de lui, mais sans l'attendrir, et que Dieu reprocha à Moïse sa cruauté : <( Karoun, lui dit-il, a quatre fois imploré ton pardon, et tu ne l'as pas écouté; s'il me l'eût demandé une seule fois, je lui aurais fait grâce 0). )^
Cette miséricorde, si vantée dans le Très-Haut, si recommandée aux hommes ici-bas, Mahomet et ses successeurs la pratiquèrent envers leurs ennemis vaincus. Il est généralement accepté que l'islam se répandit par le sabre, par la violence. C'est une erreur qu'on pourrait nommer calomnie, si elle ne s'expliquait par un malentendu. Les khalyfes firent d'immenses conquêtes et imposèrent leur autorité : cela est vrai. Mais jamais ils n'imposèrent violemment la foi musulmane. « Point de contrainte en religion , » avait dit Mahomet (s. ii, V. 257). Et loin de répéter après les chrétiens cette cruelle parole « hors T Eglise point de salut; n loin de condamner indistinctement au feu éternel tous ceux qui n'entraient pas dans l'islam, il ouvrait libéralement le paradis aux justes des religions qu'il avait continuées, et de toutes les religions. « Certes, dit-il, les juifs, les chrétiens, enfin quiconque croit en Dieu... et aura pratiqué les bonnes œuvres, tous ceux-là recevront une récompense de leur Seigneur. La crainte ne descendra pas sur eux, et ils ne seront point affligés (s. ii, v. 59) (^). »
(1) Kasimirski, p. 335, note i.
(2) Plus tard, il est vrai, les docteurs musulmans ont prétendu que ce
Tdle est, dans la doctrine, la tolérance prescrite aux mosulmans. On verra, par cette histoire même, s'ils ne font pas constamment et fidèlement mise en pratique. Les dogmes de la religion de Mahomet, d'après le Koran, qni ne les place jamais avant les bonnes œuvres, ni sans elles, sont peu nombreux, simples et clairs. Les articles de foi se réduisent à quatre objets : 1* L* unité de Diea; S"* La prédestination, qui entraîne la complète sGomission aux décrets éternels, d'où vient le nom de V islam (résignation), et celui de musulman {mauslim résigné) ; 3* la vie future (qni commencera par la résurrec^ tien de tous les êtres, même des animaux), et le juge* ment dernier; A* la rémunération du bien et du mal par des récompenses et des peines, graduées dans le paradis et dans l'enfer. A ces quatre croyances fonda* mentales, il sufiQt d'ajouter, pour compléter les dogmes,
— la prière, — l'aumône, — le jeûne, — les ablutions,
— le pèlerinage à la Mekke, — l'abstention du vin et de quelques mets que Mahomet avait réduits à trois, les animaux morts, le sang fluide et la chair de porc; — enfin, par horreur de l'idolâtrie, la prohibition absolue de toute représentation d'être vivants, et par sévérité de mœurs, celle de presque tous les plaisirs profanes, ce qui a rendu les Arabes iconoclastes, et ne leur a
Yerset avait été abrogé par le verset 79 de la sourate m : « Quiconqae désire un autre culte que la résignation à Dieu (rislam)... sera dans Vautre monde du nombre des malheureui, » et qu'ainsi la croyance en l'islam était indispensable au salut. Mais le mot détiret il me semble, indique assez que ce second verset doit s'appliquer seulement aui renégats» A ceux qui avaient déjà connu et pratiqué l'islam. Au reste/ Mahomet ne peut pas plus être fait re^nsable des interprétations du Koran par les imâms et les khalyfes, que Jésus de l'interprétation de l'Evangile par les prêtres et les rois.
peimîs de cultiver, des beaux-arts, que l'architecture. Parmi ces dogmes divers se trouve, avec une près-* cription d'hygiène publique, un avantage assuré à la patrie du Prophète, bien qu elle l'eût d'abord rejeté, et que Médine , qui l'adopta, eût mieux mérité que la Mekke d'être choisie pour le but du pèlerinage de tous les croyants. Fidèle k sa doctrine, Mahomet pardonna à cette patrie ingrate, et lui rendit le bien pour le mal. Tous les autres dogmes sont plus essentiellement reli* gieux ; mais de ceux-là il en est un que Mahomet recommande avec plus d'instance, qu'il impose avec plus de rigidité : c'est Taumône. Pour lui, l'aumône n'est pas une vertu facultative, un simple exercice de la charité humaine, comme serait, par exemple, l'hospitalité, si sa-* crée pour tous les sectateurs de l'islam ; l'aumône est un devoir strict, une étroite obligation, et la dtme aumô'nière^ c'est-à-dire le don aux pauvres du dixième des revenus, était aussi exactement payée par tout fidèle musulman que le charadj ou le zakah au khalyfe ('). « 0 croyants, donnez F aumône des biens que nous vous avons départis, avant que le jour vienne où il n'y aura plus
ni vente, ni achat Faites l'aumône des meilleures
choses que vous avez acquises , ne distribuez pas en largesses la partie la plus vile de vos biens Ne rendes
point vaines vos aumônes par les reproches ou les mauvais procédés... Une parole honnête, l'oubli des offenses, vaut mieux qu une aumône suivie de mauvais procédés... Quelle que soit l'aumône que vous ferez. Dieu la
(>) Quelques docteurs ayant prétendu, dans la anite, que Taumône était une vertu libre et volontaire, leur opinion fut condamnée comme hérétique.
connaîtra. .. Faites-vous 1* aumône au grand jour, c'est louable. La faites-vous secrètement, elle vous profitera encore davantage... Ceux qui font Faumône le jour ou la nuit , en secret ou en public, en recevront la récompense de Dieu.. . L'aumône toucbe la main de TÉtre miséricordieux avant de passer dans celle du pauvre Il
anéantit l'usure et multiplie l'aumône (s. u, v. 255» 265, 266, 273, 275, 277). » a Dans leurs biens (des justes), il y avait une part pour le mendiant et pour l'infortuné (s. Li, V. 19). » « Vous n'atteindrez à la vertu parfaite que lorsque vous aurez fait l'aumône de ce que vous chérissez le plus (s. m, v. 86). » <c Point de grâce pour celui qui meurt rassasié laissant à côté de lui son voisin affamé (Hadyz). » Etc. Et l'on peut ajouter à ces citations la parabole du jardin de dattiers détruit par la tempête, lorsque les fils refusèrent aux pauvres ce que le père avait coutume de leur donner (s. Lxin, v. 17 et suiv.).
L' assistance mutuelle entre les hommes est tellement obligatoire pour les musulmans , que celui qui ne peut bire l'aumône par lui-même doit au moins recommander les pauvres à la charité des riches. Aussi lit-on sans surprise, dans le récent ouvrage d'un homme qui avait passé sa vie parmi les nations de l'Orient avant d'écrire son livre en Europe, ces remarquables et solennelles paroles : Cl Les préceptes du Koran, gravés dans l'esprit et la mémoire de ses sectateurs , les rendent les plus humains et les plus charitables de tous les peuples de la terre* » (Mouradgea d'Ohsson, Tahlew de l'empire Ottoman.) C'est pour cela que M. Cousin a pu dire avec toute vérité, en morale comme en histoire : « Le Koran est
uoe seconde édition de rEvangile.» (Prag.pkil., tome ii, p. 442).
Il est certain que la religion de Mahomet fat, comme celle do Christ, la religion des pauvres et des faibles, en opposition des riches et des puissants. Les idolâtres arabes, comme les idolâtres romains ou les pharisiens juife, étaient les patriciens du pays, chefs des villes et des tribus, magistrats et prêtres. Mahomet est le prophète ignorant, illettré, pris parmi les simples, les recherchant de préférence^ repoussé par ceux qu'enorgueillit le pouvoir ou la richesse. <c Toutes les fois que nous avons envoyé des apôtres pour prêcher quelque ville, ses plus riches habitants leur disaient : Nous avons trouvé nos pères suivant ce culte, et nous marchons sur leurs pas... Ils disent : Si au moins le Roran avait été révélé à l'un des hommes puissants des deux villes (la Mekke et Médine), nous aurions pu y croire (s. xuu, V. 32 et 30). » <c Ce langage, disent les commentateurs, était en effet celui que tenaient les hommes riches et considérables parmi les Arabes, croyant au-dessous d'eux d'embrasser une religion qui comptait parmi ses premiers adeptes des gens humbles, pauvres et obscurs ('). 1^ Aussi les riches , les puissants sont-ils toujours condamnés par la voix de Dieu dictant à Mahomet : « Nous n'avons pas envoyé un seul apôtre vers une cité, que les hommes opulents n'aient dit : Nous ne croyons pas h sa mission ; nous sommes plus riches en biens et en enfants... Ce n'est point par vos richesses ni par vos enfants que vous vous placerez plus près de nous. Il n'y
(») Kasimirski, p. 431, note 2.
a qae ceux qui croient et pratiquent les bonnes œuvres qui en auront le droit (s. xxxiv, t. 33, 34 et 36). » 4( Saiassez les méchants, précipitez-les au milieu de l'enfer, et versez sur leur tète le tourment d*eau bouillante, en criant à chacun d'eux : Subis ce tourment, toi qui as été puissant et honoré sur la terre (s. XLiv, y. 47, 48 et 49). »
Une preuve éclatante que V islam fut la religion des faibles et des opprimés, c'est que Mahomet se fit le vengeur, le protecteur de toute une moitié de l'espèce humaine, jusqu'à lui tyrannisée par l'autre. Les femmes furent relevées du profond abaissement, de la misérable servitude où les teoait l'autorité des hommes. Gela peut sembler un paradoxe, et rien n'est plus vrai cependant. Il faut se rappeler qu'en Arabie, jusqu'à Mahomet, et, même de son temps, parmi les Arabes idolâtres, les femmes étaient à peine considérées comme faisant partie de la race des hommes ; elles formaient une classe inférieure, vouée à l'ignorance et la sujétion. La naissance d'une ûlle était considérée comme une honte et une calamité; souvent même, par un odieux abus de la puissance paternelle, les Arabes tuaient leurs filles ou les enterraient vivantes. La preuve de cet horrible usage se trouve dans le Roran même : « Ils attribuent des filles à Dieu ('), et ils n'en désirent pas pour eux-mêmes. Si l'on annonce à quelqu'un d'entre eux la naissance d'une fille, son front se rembrunit, il devient comme suffoqué par la douleur. H se cache aux siens à cause de la désas-
(1) Les anges étaient des filles de Diea> d'après la croyance des Arabes idolâtres.
treuse nouvelle. Doit-il la garder et en subir la honte, oulensevelir dans la poussière?... (s. xvi, v, 59, 60 et 61). » <c 0 prophète! si des femmes fidèles prêtent serment de ne point associer à Dieu, de ne point commettre d'adultère, de ne point tuer leurs filles... accueille leur pacte... (s. LX, V. 12). » <c Lorsqu'on demandera à la fille enterrée vivante pour quel crime on Ta fait mourir... (s. Lxxxi, V. 8 et 9). » Mahomet, qui aima tendrement sa première femme Rhadidjah , qui en eut plusieurs autres, et qui, de ses enfants, ne conserva que quatre filles, entre autres Fatima, sa bien-aimée ('), Mahomet réhabilita la femme autant que le permettaient les idées de son époque et les mœurs de l'Orient. Il dit sans doute: « Les femmes sont votre champ, cultivez-le comme vous voudrez (s. ii, v. 223). » Il dit encore : « Les maris sont supérieurs à leurs femmes [ibid. , V. 228), » ce que notre Gode civil a répété, douze siècles après, en termes plus durs et moins polis. Il dit même : a Vous réprimanderez celles dont vous craindrez la désobéissance ; vous les reléguerez dans des lits à part, vous les battrez ; )> ajoutant aussitôt : « Et dès qu'elles vous obéissent, ne leur cherchez point querelle (s. iv, v. 38). » Mais Mahomet dit aussi : a II ne sera point perdu une seule œuvre d'aucun d'entre vous, ni homme, ni femme. Les femmes sont issues des hommes (s. iii, v. 193). » a Hommes ou femmes, ceux qui pratiqueront les bonnes œuvres,., entreront dans le paradis et ne seront pas fraudés, sur leur récompense , de ce que peut contenir le creux d'un noyau de datte (s. iv, v. 123;. » <c Dieu a
(») 11 disait, en embrassant Fatima, qu'il sentait en elle l'odeur du paradis.
promis aux croyants, hommes et femmes, les jardins bai^ gnés par des rivières (s. ix, v. 73). » « Un jour tu verras les croyants, hommes et femmes; leur lumière courra devant eux (s. lvii, v. 12). )> Cette égalité des sexes devant Dieu et dans la vie future est répétée jusqu'à dix fois de suite, comme une loi nouvelle qu'il &ut incul-* quer fortement, dans le long verset 35 de la sourate xxxui • Celle des sourates (la iv"*] qui traite de la famille, des successions, etc., est intitulée Us Femmes^ et commence par ces belles paroles : <c Respectez les entrailles qui vous ont portés (v. 1). » Enfin Mahomet recommande instamment et à plusieurs reprises les bons traitements, la concorde, la générosité envers les femmes (par exem* pie, s. Lxv, V. 6). Dans les cas de succession, de mariage, de veuvage, de divorce, de répudiation, il pourvoit à leur droit d'héritage (^), à leurs dots, à leurs douaires, à leurs reprises, 11 réduit à quatre le nombre des épouses, illimité jusqu'alors (s. iv, v. 3); et ce nombre même n'est permis qu'à celui qui prouve devant le magistrat qu'il peut les entretenir honorablement suivant sa condition. Les mœurs galantes et chevaleresques des Arabes, imitées dans l'Occident, enfin la grande quantité de femmes illustres citées par leurs historiens, prouvent assez combien, grâce au Koran, le sort de la femme fut amélioré et relevé chez les Arabes. Plus tard, les Turcs, les Persans, les Mores, tous ces différents peuples musulmans qui ont détruit V empire des Arabes, en Asie et en Afrique, ont £iit retomber la femme presque jusqu'à
(>) Les parts des femmes étaient la moitié de eelles des hommes (s. iv,
44 niSTOlHE DES ARABES
la condition inférieure, dégradée et misérable d*où l'avait tirée Mahomet.
Livre pratique et clair, malgré la confusion de ses parties mal agencées , le Roran ne contient à peu près aucune métaphysique. A peine sur un ou deux passages, les sectes mystiques ont-elles trouvé à discourir et à fonder des systèmes. Yoici , par exemple , une explication de la vie, de la mort et du sommeil : <c Dieu reçoit les âmes au moment de la mort ; il reçoit aussi celles qui sont en sommeil et ne meurent pas ; il garde celles dont il a décrété la mort, et renvoie les autres jusqu'au terme fixe (s. xxxix, V. 43). )> Ailleurs Mahomet dit : <c ... Dieu fait émaner la création , et puis il la fait rentrer.. . (s. x , V. 4). x> Les philosophes musulmans, remarque M. Kasimirski, citent fréquemment ce passage, suivant lequel toute la création est une émanation , une manifestation variée et continuelle des attributs de Dieu, unique et invariable dans son essence (p. 175, note T*). Il serait difficile de rencontrer dans tout le Koran aucune autre trace de métaphysique que ces deux versets , dont le sens se résume à peu près dans la doctrine in Deo vivimus, et movemuTy et summ. Cette absence totale de la conception métaphysique en Mahomet explique comment il n'a point compris le sens profond du dogme de la Trinité, que les chrétiens prirent à Platon, qui l'avait pris, par Timée de Locres, aux vieux brames de l'Inde. Ne voyant dans ce dogme mystérieux de la divine Triade que des égaux, des associés ou des enfants donnés à Dieu, il l'a rejeté comme une monstrueuse idolâtrie, avec la Dualité des Persans, lesquels divisaient l'empire du monde entre Ormuzd et Ahriman, avec le polythéisme de ses compa-
triotest qui est devena le plus graad des douze grands péchés.
Quant k la physique de Mahomet, on peut croire qu'elle est aussi primitive, aussi enfantine que celle du Pentateuque et de rEvangile. Pour lui, la terre est une surface plate, hérissée de montagnes, au-dessus de laquelle est bâtie la voûte du ciel, d'où s'échappent les vents, les orages et la pluie. <c C'est Dieu qui vous a donné la terre pour base et le ciel pour édifice (s. xl, V. 66). )» a Nous avons étendu la terre comme un tapis (s. Li, V. 48), et nous y avons jeté des montagnes (s, l, V. 7). » « n a formé les sept cieux superposés. Tu ne trouveras aucune imperfection dans la création du Misé^ ricordieux. Levez les yeux vers le firmament, y voyez' vous une seule fissure (s. lxvii, v. 3)? i> <c Nous faisons descendre l'eau du ciel en certaine quantité; nous la faisons rester sur la terre, ou nous l'en faisons dispa-» raltre (s. xxiu, v. 18), » etc. Sur les jours, les mois, les saisons, les années, Mahomet se borne à les remettre aux mains de Dieu, qui a tracé le cours des deux astres principaux dans ce firmament sans fissures : « Il roule la nuit sur le jour et le jour sur la nuit ; il a soumis le soleil et la lune; l'un et l'autre poursuivent leur course jusqu'au terme marqué (s. xxxix, v. 7). » a Le soleil court jusqu'à sa retraite... Nous avons établi des stations pour la lune... Il n'est point donné au soleil d'atteindre la lune, ni à la nuit de devancer le jour (s. xxxiii, v. 38, 39 et 40). » Quant aux étoiles, reléguées dans le ciel inférieur, elles sont, d'après Mahomet, chargées de la police des demeures de Dieu, et les étoiles filantes sont les armes de cette céleste maréchaussée, a Nous avons orné
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le ciel le pi as proche de la terre d'an ornement brillant, d'étoiles qui gardent les cieux contre tout démon rebelle, afin que les démons ne viennent pas écouter ce qui se passe dans l'assemblée sublime. Celui qui s'approcha rait jusqu'à saisir à la dérobée quelques paroles, est atteint d'un dard flamboyant (s. xxxvu, y. 6, 7, 8 et 10). )» C'est dans le septième ciel, le ciel pur, le ciel sans étoiles, qu'est dressé, loin des importuns et des indiscrets, el Arch, le trône de la Bhjesté divine.
Une complète analyse du Koran exigerait des développements beaucoup plus vastes et plus minutieux. Il faudrait expliquer, par exemple, quels sont les êtres que, dans la création, Dieu a placés, non entre lui et l' homme, mais au-dessous de l'homme, les anges, les génies et les démons ; il faudrait enfin descendre jusqu'aux lois civiles qui découlent de ce code religieux. Mais tout cela sort de notre sujet ; noas faisons de l'histoire, non de la théologie. Il a suffl d'envisager sous les aspects principaux la doctrine du prophète d'Allah.
De tous les fondateurs de religion, Mahomet est le seul qui, joignant la force à la persuasion, ait fait des prosélytes par la conquête. Moïse n'avait donné des lois qu'aux Hébreux, car ceux-ci voulaient être seuls le peuple de Dieu, et, loin d'imposer leurs croyances, ils se gardaient même, dans un égoïsme étroit et jaloux, de les communiquer aux autres peuples. La doctrine du Christ, préchée aux gentils, devait, au contraire, être universelle, mais par la seule opération de la grâce divine accomplissant la rédemption de tous les hommes. L'islam vint donner une rude atteinte à ce grand argument du catholicisme ou de Tuniversalité, et, dans le succès des armes
fflusulmanes, dans les victoires qui répandirent la loi du Ptt)phète, comme une irrésistible inondation» sur l'Asie, l'Afrique et l'Europe, les sectateurs do Mahomet voient précisément une preuve de son apostolat , et la marque éclatante du doigt de Dieu. Il faut, d'ailleurs, à propos des conquêtes de T islam, faire une remarque importante. Irrité par les persécutions de ses compatriotes les Korayschiles, réduit à se cacher, à fuir , à mei^ier des secours étrangers, et trop faible pour laisser vivre ceux qui voulaient détruire avec lui son culte naissant, Mahomet se montra d'abord exigeant et cruel. Même en embrassant sa loi, ses ennemis n'échappaient pas tous à la mort. Mais dès qu'il fut devenu fort et puissant, Mahomet devint clément et magnanime. Aucune vengeance, aucune violence, aucune injustice ne souilla la fin de sa vie, pleine d'actions généreuses, et la dernière fois qu'il monta, presque mourant, dans la chaire, ce fut pour appeler ceux qui avaient à se plaindre de lui, et pour leur offrir réparation de tous les torts qu'il avait causés. Sa reh'gion fut comme lui-même. Impérieuse d'abord et persécutrice, elle s'étendit avec la conquête, et se propa- , gea par la force. Mais dès qu'elle fut victorieuse, dès qu'elle régna sur les nations limitrophes, elle s'adoucit, s'humanisa, devint tolérante et généreuse. A partir d'un quart de siècle après Mahomet, on ne citerait plus chez les Arabes et chez tous les musulmans un seul acte de persécution religieuse. Au prosélytisme armé succéda la plus complète tolérance, et, sous le scqptre des divers khalyfes, en Asie, en Afrique, en Europe, chaque nation, chaque tribu , chaque famille put garder ses croyances et pratiquer son culte librement.
C était d'une manière diamétralement opposée que le christianisme avait pris naissance, et qu'il avait fondé son empire universel. Jésus n'avait point tiré le glaive, et ne s'était pas attaqué aux puissances de la terre. Il n'avait eu, pour subjuguer les âmes, d'autre force que sa doctrine, d'autre violence que ses paroles, d'autres armes que l'exemple de sa vie et de sa mort. Ses premiers disciples, faibles, pauvres, outragés et martyrs comme lui, grandirent dans les persécutions, renaquirent des supplices, et finirent par gagner à leur cause jusqu'aux maîtres du monde. Mais, depuis Constantin, et à partir du triomphe de la Croix, le christianisme, changeant tout k coup de caractère, de langage et d'action, s'était fait h son tour intolérant et persécuteur. L'Eglise avait pris pour règle l'odieux eompelle intrare, et Ton ne sait que trop comment elle l'exerça, pendant quatorze siècles, non-seulement contre tous les cultes ennemis, mais, dans le propre sein du christianisme , contre les schismes, les hérésies et les sectes. L'histoire du monde entier, de Constantin à Louis XIV, où se trouve com- , prise celle que nous allons entreprendre, est là pour démontrer combien, depuis leur antagonisme, diffèrent sur ce point les religions chrétienne et musulmane, combien l'une fut plus que l'autre violente, tyrannique, oppressive des consciences et de la liberté humaine. Sur un second point, non moins capital , analogue d'ailleurs , et qui pourrait même , par une claire induction , servir au premier de preuve justificative , l'avantage reste encore du même côté. Certes, les disciples du Koran ont le droit de rappeler avec orgueil aux disciples de l'Evangile combien plus de chrétiens se sont
fûts musalmans que de mnsalmans chrétiens. En tous les temps, et de tous les pays, on a tu des foules de renégats passer, sans contrainte et sans retour, au service de l'islam, tandis qu il serait difficile de citer un seul sectateur de l'islam qui ait volontairement renié sa foi pour embrasser la nôtre. Gomme fidèles à leurs croyances et comme tolérants envers les croyances d' autrui, les mahométans peuvent se rendre le même témoignage, dans le cours entier de leur histoire , qu'avaient pu se rendre les premiers chrétiens, avant que l'humble religion éclose dans la crèche de Bethléem se fût assise sur le trône du double empire.
Reprocher à l'islam, à la doctrine de Mahomet, la décadence, peut-être irrémédiable, où sont tombées les nations qui la pratiquent aujourd'hui, serait une injustice souveraine. La religion d'un peuple n'a pas avec sa puissance politique de relation directe, absolue et forcée. Autrement, en lisant l'histoire des Romains, il faudrait donner la préférence au paganisme, qui vit s'élever la fortune et ia grandeur de Rome, sur le christianisme qui vit, sans les empêcher, sa chute et sa ruine. Le Roran, au contraire, a donné l'impulsion des conquêtes et de la civilisation à des races indolentes, vieillies dans une immobilité séculaire, qu'il fallait retremper et rajeunir. Mais il n'a pas eu le pouvoir de les transformer entièrement, de combattre et de vaincre l'incessant effet du climat, du sang et des mœurs. C'est lui qui avait fait la grandeur, ce n'est pas lui qui a fait la décadence ; et l'unique reproche qu il doive encourir, c' est de n'avoir pu conjurer plus longtemps la loi fatale des choses humaines (^).
(>) 0 Tous les maax politiques qui affligent les peuples musulmans déri- T. î. 4
60 mSTOlBlâ PfiS ARABfiS
Il faut observer, en outra, que le peuple oonquéraot et ci?ilisA(eur de Tislam, le peuple arabe, a dès longtemps disparu du milieu des natioiis diverses qu'il avait subjuguées et converties, et que, parmi les musulmans, nul autre peuple, pas même les Turcs, n*a recueilli Vbéritage de sa mission, n'a continué ou con^ serve son œuvre, A la cbute des Arabes a commencé sans retour la cbute de tout T islam* C'est ce que démontrera, pour une notable partie du vaste empire qu'ils fondèrent sur la parole de Itfabomçt, cette histoire des Arabes d'Espagne, h laquelle il e^t temps d'arriver, flous la prendrons brièvement à ses origines.
La mort du prophète n'arrêta point le mouvement qu'il avait donné. Malgré le défaut d'en&nts mâles dans sa descendance, malgré les querelles qui agitètèrent immédiatement sa famille , malgré les querelles plus graves encore qui divisèrent presque aussitôt ses sectateurs, parmi lesquels se formèrent les deux grands partis ou schismes d'Aly et d'Omar (les ehyitet et les sunnitei)^ l'œuvre de la conquête, qu'il avait poussée seulement aui^ frontières de l'Arabie, s'étendit , s'élargit en tous sens avec une rapidité merveilleuse, et m^ naça d'englober toute la terre alors connue dans l'empire d'une religion vraiment universelle. « Faite avec des idées et des passions morales, dit M. Guizot. l'invasion arabe eut sur-le-champ un éclat, une grandeur qui avaient manqué à l'invasion germaine ; elle s'est
vept de leurs pr^ugés, de leurs dusses opinions, des vices du gouvernement, mais non des vrais principes de la religion et de la loi. » (Mooradgea d'Ohasoa.)
ET DBS MOaSS D'ESPAGNE. bi
d^oyée aveu plus d'énergie et d'eothousiasme ; elle i frappé bien aotrement l'esprit des bommes. » [HUlûire k la CiviliêQtion m Ewropet d!" leçon.)
Il faut reeopiialtre aussi qu'au momeqt ok l'Arabie géUnçait pour frapper autour d'elle, tout Tauoieu monde so trouvait ouvert à ses eoups, et semblait attendre des maîtres, Mabomet, si peu historique dans la tragédie de Voltaire, y dit néanmoins avec autant de justesse qne de grandeur :
... Chaque feopie, à son tour, a brillé mt Ia terre, Par les lois , par les arts, et surtout par la guerre. Le temps de l'Arabie est A la fin venu. Ge peuple géaéreoi » trop longtemps inconim i Laissait I dans ses déserts, ensevelir sa gloire : Voici les jours nouveaux marqués pour sa victoire. Vois du nord an* midi l'univers désolé , La Perse eneor sanglante , et son trône ébranlé ^ L'Inde esclave et soumise , et l'Egypte abaissée ; Des murs de Constantin la splendeur éclipsée ; Vois fempiie lomain tombant de toutes parts , Ce grand oorpa diécbiré , dont les membres épars Languissent dispersés, sans bonneur et sans vie. Sur les débris du monde élevons l'Arabie. D lanl on nouveau culte , il dut de nouveaux fcrs , U Uai UB Boovff 0 Meu povr l'aveugle nuivers.
{Mahomet, acte 11^ scèvt 5.)
CSousin , gendre et jHremier disciple de Mabomet, qui Tavait donné pour époux à Fatima, sa fille bien-aimée, Aly semblait devoir être le premier kbalyfe, le premier mcce$9eur on vicaire du Propbète. MaisÂyéscha, la préiévée des nombreuses femmes qui avaient remplacé Rbadidjab dans la couche de Mahomet, celle qu'il épousa, dit-on, à neuf ans, lorsqu'il en avait cinquante-
&f HISTOIRE DES ARABES
quatre, celle qui fut réellement Tun des principaux interprétateurs de son livre, et dont la puissante influence prouva aussitôt que la femme était affranchie, Ayéscha put éloigner Âly du siège suprême, et faire choisir à sa place, par les six électeurs, son propre père, le vieil Abou-Bekr {père de lavierge). Dès que celui-ci eut &it rassembler par Zayd les feuilles éparsesdu Koran, dès qu'il eut bien établi le texte de la foi au milieu des versions et des commentaires qui tentaient de la défigurer, il réunit les guerriers des diverses kbabyles, et remit à Yézid-Aben-Abi-Sofian , assisté de Rhaled-Aben-Wélid et d'Abou-Obeïdab, le soin de répandre Tislam. « Invitet a les peuples à la foi, disait-il à ses généraux, avant de « leur déclarer la guerre. Triomphez de vos ennemis a par la bravoure, jamais par le poison. Gardez votre <c parole. Fuyez la cruauté; ne frappez point ceux qui a se rendent; respectez les vieillards, les femmes et les a enfants. Ne coupez pas les arbres fruitiers, ne dévasii tez pas leschamps en culture.» Ses troupes pénétrèrent en Syrie, battirent Farmée que Tempereur grec Héracli us envoyait au secours de cette province, et prirent 634 — Damas le jour même où mourait Abou-Bekr.
Ce fut le second khalyfe, Omar-Aben-al-Khattab, cette espèce de saint Paul musulman, qui, d'abord acharné persécuteur de Mahomet, devint son principal auxiliaire, et fortifia la foi naissante par l'exemple de ses austères vertus (') ; ce fut Omar qui, des quatre khalyfes
(I) Il resta tellement simple au rang suprême, qu'il n'habitait qu'une tente, s'asseyait par terre, écrivait le plus souvent ses ordres sur des briques, et scellait se5 dépèches avec de l'argile. 11 avoit fait graver sur sa monnaie : « Dieu ordonne la justice et la bonne foi. »
qu'on nomma immédiats ou parfaits, porta le plus loin elle pins vite le drapeau victorieux du Prophète. Il entra lui-même dans Jérusalem, la ville sainte de rOrient, dont Fempereur Héraclius venait d'emporter la croix du Christ, comme s'il eût prévu la perte irrémédiable de ce berceau du christianisme; puis, divisant en deux grands corps ses armées de croyants fanatiques, il envoya Saad-Âben-Âbou-Wakkas conquérir VOrient, et Amroù*Aben-al-Âss conquérir l'Occident. Saad enleva la Perse entière à lezdedjerd Ilf, le dernier des Sassanides, malgré les armures des Persans et leurs éléphants dressés pour la guerre, plus vite qu'Alexandre ne l'avait prise h Darius. Amroû, de son côte , pénétra dans l'Egypte avec une poignée de cavaliers, et par sa ruse autant que par son audace, commença la conquête de ce puissant pays, alors province de l'empire grec. L'Egypte entière appartenait à l'héréeie des jacobites ou monophysites, qui niaient, comme Je Koran, la double nature de Jésus-Christ. Cette circonstance favorisa l'audacieuse entreprise d' Amroû. Alexandrie seule résista, et fut emportée d'assaut. — 640 Cest alors que les flammes achevèrent de détruire la fameuse bibliothèque du Sérapion, ce vaste recueil des œuvres de l'antiquité, de toutes les connaissances et de toutes les erreurs des hommes, qu'avait commencé Ptolémée-Soter, et qu'avaient successivement accru tous ses successeurs. Mais l'on ne sait encore si cet incendie déplorable fut causé par un accident, ou s'il fut ordonné par le khalyfe Omar, lequel, à la question de son général, aurait répondu : « Si les livres de la bibliothèque « d'Alexandrie disent la même chose que le Koran, ils
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m sont inutiles; s'ils disent autre chose, ils sont nui- <x sibles ('). » Ce qui est plus certain, c'est qu'Amroû, par une habile politique, par un gouTefnement sage et ferme, sut étendre sa conquête jusque sur l'esprit des Egyptiens, qui s'attachèrent à lui ; c'est que les Arabes, naguère ces nomades indisciplinés, montrèrent dès cette époque le génie de la domination et de l'établissement. Après avoir aboli les sacrifices humains o£Férts au Ffil, Amroû fonda la ville de Fostat (la tente], devenue le Vieux-Caire [AUKahèrah , la victorieuse) , et fit creuser un canal qui, par le Nil, joignait la mer Rouge à la Méditerranée, œuvre aussi haixiie qu'utile, renouvelée des
(1) Je dis qtt'Amroû acheva de détruire la bibliothèque d^Aleiandrie, ear les chrétleps, dès longtemps, et par haine des lettres payennes, avaient commencé cette oenvre de destruction. Sous Théodose, entre autres, le puissant patriarche Théophile abattit le temple de Sérapis, et vida les armoires des livres. C'est ce que raconte Paul Orose lui-même, dans ses Hitt advemu pagimat (lib. iv, cap. iS) ; et Ginguené dit avec toute justice {Hkté Uu. ^ItaUe^ tome ii] : « La barbarie de Théophile, dont on parle peu, ne laissa presque rien à faire, plusieurs siècles après, k celle des Sarrasins, dont on fait tant de bruit. »
An reste, et en supposant vrai Tordre donné par Omar, fauUil s'étonner et s'indigner davantage de la conduite du second successeur de Mahomet^ au commencement du vii* siècle, que de celle des Espagnols, qui, sous Isabelle et Ferdinand, à la fin du xv" siècle, brûlaient à Grenade, en grande pompe, tous les livres arabes, qu'ils appelaient tou/des aleoranst et qu'ils jugeaient ainsi, sans eiception, dignes des flammes de Tauto-da-^ ? — Ne sait-on pas que Léon l'Isaurien , h Constantinople, un siècle après Omar» avait brûlé tout ensemble, dans les bibliothèques de Justinien, livres et lecteurs («... £dêi cum Ubrit, et doctoi iUos ac venerahUes viros combusHt. — Annales de Zouaras)? Ne sait-on pas aussi que, même après Isabelle, même après Léon X, dont il fht le sucoesseur, Adrien VI appelait tontes les sta-» tues antiques des idoles, et tous les livres profanes d'impies vanités? Ne saiton pas enfin que l'école alexandrine, détruite par les chrétiens, refleurit au contraire sous l'empire des Arabes?
ET DBS MORBS B'ËSPÂGNE. 55
Pharaons^ des Ptolémées et de Tîbjftni et que lesTtites ioBouciâDts ont laissé périr.
Omar était mort assassiné ; son sU(icesseui^ — 644 Othman eut le tnéme sort, après douze années d*ttn règne toujours agité par les rébellions ; et Aly, enfin khalyfe dans sa vieillesse, ne put, ni par ses tictoires sur les remballes, ni par sa clémence entera leurs chefç, conjurer le poignard dont il fut aussi frappé. Pendant ces déchirements intérieurs, l'œuvre de la conquête arabe, nécessairement ralentie, ne s'était cependant point arrêtée. Le Kbomçan, après la Perse, avait subi le joug, et, de FEgypte, les armes musulmanes avaient pénétré dans l'ancienne Gyrénaïque (aujourd'hui Barquab), s ouvrant un passage sur tout le littoral africain. Mais lorsque, de la main d'Amroù, et quoique étranger à la famille de Mahomet, Moa^iah eut reçu la couronne impériale ; lorsque, de son vivant, il eut désigné pour — 661 successeur au trâne son fils Yézid, et fondé ainsi dans sa propre famille la dynastie des Omméyades ; lorsque enfin Tempire eut pris une forme plus fixe et plus stable ; alors, et sans plus d'interruption, les Arabes continuèrent, avec des succès prodigieux, avec une incroyable rapidité, leur œuvre de conquête universelle. Nous no les suivrons pas en Asie, jusqu'aux Indes, à la Tatarie, au Thibet, à la Chine ; nous les verrons seulement s'approcher de l'Europe.
Sous Moawiah et sous son fils Yézid, les deux walis (otmly, gouverneurs de provinces) Okbah-Aben-Nafé et Mouhégir-Dinar-al-Ansari, tout en se disputant l'Egypte, s'étaient avancés à l'occident. Okbah, resté maître du commandement, prit l'importante ville de Gyrène, an-
cienne colonie grecque, jadis rivale de Carthage, et alors rivale d'Alexandrie; puis, s avançant encore, sur remplacement d'un camp retranché qu'il avait établi oh commence aujourd'hui le beylik de Tunis, il fonda la ville de Kaïrwan ; puis, s'avançant toujours avec une incroyable audace, il côtoya toute la chaîne de l'Atlas ^ur soa versant méridional, pénétra dans l'ancien royaume de Soùs, et parvint, en suivant la rivière de ce nom, jusqu'à l'océan Atlantique, en face des Canaries. On dit qu'alors entrant dans la mer jusqu'aux sangles de son chameau : « Allah, s'écria-t-il, je te prends à témoin que si ces <( profondes eaux ne m'arrêtaient, j'irais porter plus «c loin la connaissance de ton saint nom. »
Dans cette course aventureuse, les Arabes avaient traversé les plus célèbres contrées de l'ancienne Afrique romaine; d'abord le pays de Carthage, puis la Numidie, qu'avaient possédée Massinissa, Jugurtha, Juba, puis enfin les deux Mauritanies. Là, ils rencontrèrent la race indigène et belliqueuse des Berbères (') , ces peuples qui devaient être, pour les Arabes de l'Occident, d'abord leurs principaux auxiliaires, ensuite leurs implacables destructeurs. Un soulèvement général de ces Berbères, alors demi-chréliens, demi-payens, contraignit Okbah à regagner sa ville fortifiée de Kaïrwan. Mais bientôt, reprenant l'offensive, il pénétra dans le pays de 682 — Zab (partie de l'Algérie où se trouve Biscara], avec un simple camp volant. Il y fut enveloppé par une multitude de Berbères, qu'avait réunis leur émyr Aben-Ka-
(1) Leur nom, formé peul-être anciennement de celui de barbares, que donnoient les Grecs et les Romains à tous les peuples étrangers, a formé depuis ceux de Barbarie et de Barbaresques.
ET DES MORES D'ESPAfiNE. b7
bina. Alors Okbah fit yenir son compétiteur Moahégiral-Ansari, qu'il menait enchaîné dans ses expéditions : « Ami, lui dit-il, voici le jour de la délivrance, du mar- € ty re, du plus riche gain que puisse faire un musulman • 4c Je n'ai pas voulu te priver de cette heureuse fortune.» Les deux chefs, réconciliés, montèrent à cheval, se jetèrent, tête baissée, à travers les escadrons ennemis, et périrent avec toute leur petite armée : trait de mœurs digne d*ètre rapporté, et qui explique, mieux qu'une longue dissertation, les prodiges des armes arabes.
A la suite d'autres combats meurtriers, les Arabes perdirent jusqu'à leur ville forte de Rairwan. Il faUut que le wali d'Egypte, Hassan-aben-Naaman, amenât toute une nouvelle armée. A son tour, il défit les Berbères, prit leur reine Kahina ('), et les rejeta jusqu'en Mauritanie. Cest sous le gouvernement de son successeur Abdal-Azyz-Aben-Mérou&n, frère du khalyfe Abd-al-Malek, qu'on voit apparaître à la tête des Arabes d'Afrique — 697 le célèbre Houza (Mouzay ou Moïse) Âben-Nossaïr. Chargé de reprendre sur les infidèles le pays de Mâr — 702 gkrebf ce nouveau général, l'un des plus grands hommes dont l'islam s'honore, battit la cavalerie des Berbères en plusieurs rencontres, refoula leurs tribus les plus indomptables jusque dans les déserts au sud de l'Atlas, prit des otages aux tribus soumises, et, avec l'aide infatigable de ses deux fils Abd-al-Azyz et Mérouftn, il fut, en peu d'années, maître paisible et reconnu do — 705 toute la province d'il-6arb, ou du couchant, qui s'étendait du golfe de Carthage aux lieux ou Okbah ,
(<) Veuve sans doute de l'émyr du même nom. •
M ttlëîOItUS Dits ARABS6
iiâgiiÀm, atàit pomMé son chattietto dans TOoéatii Mtkiê la eonquéte militaire n'était poiût aaseï pour le génie de Monia. Ce Alt aurtout par les moyena et r^i^iii«* pie d'une oirilisation aupérieare qu'il aubjttgua lea Bef^ bères. Il aut leur perauader, en appuyant aea discoura 9ur de génèrent traitementSi qu'ila étaient frèrea des Arabes (lea uns et les autres étant, en e£Fet, de raoe sémi^ tique), et, comme eui, descendants d'Ismaêl ('). 8ana persécutions, sans violence, 1* islam pénétra bientôt parmi ces tribus farouches, cbe£ lesquelles, jusque-là, à peine quelques Itteurs de christianisme ataient traversé d'antiques idolâtries. Convertis même par leur défaite, qu'ils tenaient pour surnaturelle, et mêlant A l'ardeur de néophytes une belliqueuse impatience de prendre part aux expéditions de leurs vainqueurs, ils 8*enrôlaient en foule sous les drapeaux musulmans. Un petit nombre de chrétiens des villes du littoral, lea uns descendants des colonies romaines, les autres venus de l'Espagne gothique, avaient seuls, profitant des capitu* lations accordées aux vaincus, passé chez leurs frères d'Espagne. Mousa fit des Berbères le gros de son armée, la masse des simples soldats, dont les Arabes restèrent les officiers ; et ces importants renforts, qui décuplaient ses forces, lui permirent de tenter les nouvelles conque^
(1) Il est même probable que plusieurs des principales tribus berbères, les Zénètes, les Gomarès, les Mazamoudes, etc., avaient pour ancêtres des Arabes qui s'étaient venus fixer en Afrique, soit lors de Témigration armée des tribus homéyrites, vers Tan 1000 avant J.-C, soit lorsque les Arabes koosobiUs furent chassés, vers les années lOttOet ittSO avant J.-G., de la Basse-Egypte, qu'ils avaient longtemps occupée sous le nom de pasteurs (hycsos). Il est certain, suivant la remarque de Cardonne, que la langue arabe se parlait en Berbérie avant l'arrivée des Arabes musulmans.
ET 0Ë8 MORES D'fiSPAOftE. 69
tel iukctuelles étfeit ooiiTiéë éoil âilibitieilie hcttvité. Eft ^et, du pftlAis deTândjah (V ancienne Tingiâ, hùjdnN d'hul Tanger), sxkt le promontoire d'Abylâ, il royaitett fece de lui Gâlpé, 1* antre colonne d'Hercnle, et un étroit bras de mer le séparait Seul de œtte Europe, promise, eomme les deux ttuireb phrtied du monde, aui en&ntii dtt Prophète.
Bl les Arabes étaient merveilleusement préld à con* quérir V Espagne, VEspagne n'était pds moins disposée A être oonquise. Il fiiut brièrement exposer sa situation. Découverte, si Ton peut ainsi dire, environ quinze sièdes avant J>G., par les Phéniciens, qui fondèrent, dans la Méditerranée, Abdara (Abdère) et Malacca (Mb* laga), dans l'Océan, Gaddir (Gadès» Cadix], sur les rives du fleuve Bétis, Isbilia (Hispalis, Séville) et Gartouba (Ciorduba, Gordoue), et qui donnèrent à toute la con« tréele nom de Spania (Hispania, Espagne) (*); — colonisée sur d* autres points par les Grecs d'Asie, à Rhodope (Rosas), Emporium (Ampurias), Dianium (Dénia), et Sagonte; — envahie par les Carthaginois, commerçants guerriers, qui chassèrent tous les colotas étrangers, prirent leur place et établirent encore des colonies non-* velles, Barcelone et Carthagène; — l'Espagne, après s'être appelée Ibérie et Hespérie dernière, était échue aux Romains à la suite des guerres puniques, des assassinats de Yiriatès et de Sertorius, du grand suicide
(') On croit que ce nom de Spania, le premier et le dernier qu'oit reçu PËspagne, tient db phénicien tpan, caché (Ch. ftomey, 1. 1, p. 17) ; comme on dirait terre inconnue, mystérieuse, cachée aux exlrëmités du monde. Effectivement, les Phéniciens gantèrent longtemps le secret de leurs découvertes et de leors établissements dans ce pays.
de Numance et des eipéditions d'Auguste. Peu à peu, les cinquante peuplades diverses qui se partageaient le sol de la Péninsule, les unes autochtones , comme les Ibères proprements dits, les autres venues du dehors par d'ataciennes immigrations, comme les Celtes au nord, et les Turdes ou Turdétains au midi, s'étaient soumises au peuple géant par qui fut subjugué le monde des anciens! Devenue Tune des grandes provinces de l'empire, couverte de colonies militaires, donnant à sa métropole une foule d'hommes illustres dans les armes, le forum, les sciences, les lettres (*), et même plusieurs maîtres à l'univers (^), romaine enfin autant que l'Italie, l'Espagne s'était élevée dans la grandeur de Rome et s'était abaissée dans sa décadence. Quand les barbares, rompant toutes les digues, submergèrent le monde romain, ni son éloignement de la Caspienne et de la Baltique, ni le rempart que les Pyrénées lui font au nord, d'une mer à l'autre, n'avaient pu préserver l'Espagne de la commune inondation. Quittant les Gaules ravagées, des hordes féroces de Vandales, d'Alains et de Suèves étaient venues tour à tour ravager TEspagne ; et lorsque les Vandales, toujours poussés par des flots de peuples nouveaux, après avoir un moment occupé la Bétique (426), passaient le détroit pour s'établir en Afrique jusqu'à ce que Bélisaire vint les y détruire (553), les Goths de l'ouest (Wisigoths), rejetés par les Huns du vaste empire qu'ils s'étaient fait entre la Vistule et le Borysthène, suivaient
(1) Les deux Cornélius Balbus, les deux Sénèque, Lucain, Martial, Silius Italicus, Portius Latro, Quintiliien, Columelle, Florus, Pomponius Mêla, etc.
(3) Triijan» Adrien» Marc-Aurèlei Théodose.
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les Vandales dans les Gaules, franebissaieDt les Pyrénées, et formaient, sousÂtaulf, un nouvel empire entre h Loire et VEbre (412) ; puis bientôt, refoulés des Gaules par les Francs de Clovis, qui les battit à Vouglé (507), et ne leur laissa que la Septimanie au delà des monts, ils s'étendirent sur l'Espagne entière, exterminèrent les Alains dans la Lusitanie sous Wallia (519), soumirent les Suèves dans la Galice sous Léovigilde (568), cbassèrent les derniers restes des Romains-Grecs de T Andalousie occidentale sous Swinthila (6âl),*et se trouvèrent ainsi maîtres d'un vaste État qui comprenait, outre la péninsule ibérique tout entière, au nord la Gaule gothique (l'ancienne Narbonnaise) , au midi ^la Mauritanie tîngitane.
De tous les barbares qui détruisirent l'empire romain , les Gotbs , depuis plus longtemps en contact avec des peuples civilisés, plutôt émigrants d'abord que conquérants, et ne cherchant des territoires nouveaux que parce qu'ils étaient chassés de leur territoire, étaient les moins stupides, les moins féroces, les moins barbares enfin. Après les horribles calamités que répandit la première invasion des Vandales, des Alains et des Suèves, après une sorte d'extermination générale, la conquête des Goths fut pour l'Espagne une délivrance, et leur règne une résurrection. D'ailleurs, entre les anciens peuples indigènes, Ibères» Celtes, Lusitans ou Turdes, tous devenus Romains , et leurs nouveaux maîtres, il se trouvait un efficace moyen d'union, un véritable lien fraternel : la conformité de croyance. <c Non cum iubjectis, disait Orose des vainqueurs , $ed cum fratribus ekristianis. » Les Gk>ths avaient été chrétiens avant tous
ei siifouE Dsa ababbs
les autpes barbareB, et dès leur établiaaement dans la Dace, au ddà du Dauiibe (378), sous l'empereur Valeus, qui leur envoya des missionnaires. Seulement, oomme alors la eour impériale et la moiti^ de T empire profes* saimit r hérésie d'Arius, les Goths furent faits ariens. Us redevinrent catholiques en Espagne, sous Reoared, à la fin dii yi* siècle.
On suit clairement , dans la série des lois gothiques, les traces de la fusion qui peu à peu s'opéra entre la nation conquérante et la nation conquise. Ainsi les ma^ riagee entre les àem races gothe et romaine, d* abord prohibés, furent permis et encouragés sous Bech- Swinth (653); ainsi, tandis qu Alaric II avait fait compiler par le célèbre jurisconsulte Anien un abrégé du code de Théedose pour en faire la loi particulière de ses sujets romains (505), le même Reeh-Swinth les soumit à la loi des Goths, et ne voulut plus qu'une seule législation, comme une saule race, dans toute l'étendue de la monarchie. C'était, pour oette œuvre de fusion des deux peuples, joindre le moyen politique au moyen naturel. En promulgant deux lois au jour de la conquête, Alarin avaitétéjuste; en imposant une seule loi, un siècle et demi plus tard, Rech*Swinth fut habile. Au reste, oette loi des Goths (Le» Vmgotlmum), ce code fameux qui, sous le nom de Fuero Juzge, fut la loi de l'Espagne chrétienne jusqu'aux Siete Partidas d'Alphonse le iSa* vaut, dans la seconde moitié du xiii* siècle, cette loi, disije, moins imposée qu'étendue d'une race à l'autre, n'était pas seulement l'œun^ successive des rois, mais encore celle des conciles nationaux, oh pr^uiient place tMfl las eheis du peuple, prélats et guerrims, où se trou*»
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m\ représentée jusqu'à la nation vaincue, e( qui furent Torigine des qqrtès espagnoles (').
£n France, la division entre les Franc» et les Gaulois fut très-longtemps marquée ; elle ne disparut que sous la race des CapéUens. £n ^pagne, la dirisiçui entre lee Gotlis et les Ibères s'effaça beauooup plus vite. Sons un gouvernement doui et sage, sous des règn^ paisibles et prospères, comme ceux d'Ëurieb, deTbeu^ dis, de Recb-Swintb , de Wamba, on vit s accomplir plus rapidement cette espèce de phénomène historique que présenta partout la conquête des barbares ; le peuple vaincu subjugua par ses mœurs le peuple vainqueur qui rayait sulgugué par ses armes, L'un, plus nombreui, plus uni en finnilles, plus civilisé d'ailleurs, eut, dans cette seconde lutte, un puinant et vii^rieux auxiliaire, le climat. Ces hommes du l^ord, soudainement trans^ [dautés an Midi, durent prendre tous les usages des Ibères, pour Ift culture du sol, pour l exercice des métiers, pour Im habitudes domotiques, pour tout ce qui Gompose la manière de vivre d'une nation. Ils abandon*' uèrent aussi, par nécessité, leurs jaiyons asiatiques pour adopter le latin, d'abord écrit dans tous les actes publics et privés, puis bientôt parlé dans toutes les relations sMîiales, Ce latin, corrompu par l'introduction de cer^ tains éléments étrangers pris aux langues barbares, tels que l'article remplaçant la déclinaison, les verbes auxi« liairas remplaçant la conjugaison, etc,, fut nommé nmanee, et ce romain bâtard, notre ramim rusùqM, S9 réglant par des changements et procès succesni&i puis
(t) Voir le praflûer «htpitie (partie i>«, g I) de BM Etuda tm (Châtain
8*altérant encore par Tintroduction de quelques éléments arabes, est devenu peu à peu la langue espagnole.
Cette fusion presque accomplie des deux peuples goth et romain, devait être pour la monarchie gothique un puissant gage de force et de stabilité. Mais plusieurs causes d'affaiblissement, au moins devant une invasion étrangère, paralysaient cet heureux résultat d'une politique juste et sage. En premier lieu la nation des hommes libres, Goths ou Romains, ne formait que la moindre partie de la population. La race aborigène, la race ibérienne, était presque tout entière réduite en servitude. Ce n'était pas, il est vrai, l'esclave romain, la chote du maître, soumis au droit de vie et de mort ; mais le serf de la glèbe, le serf actuel de la Russie, attaché à la terre comme un cheptel de bétail, et transmissible avec elle. Sous les Goths, en Espagne, il y avait une foule de serfs : serfs de naissance (nati), et serfs par punition [mancipii) ; serfs vils (viles), et serfs capables (tdoneî] ; serfs de cour [curiœ), serfe d'église (eeclesiœ)^ et serfs de particuliers (privati). Ceux de ces serfs à qui l'affranchissement (manumissio) donnait une demi-liberté, et qui s'appelaient liberti comme les affranchis romains, demeuraient également soumis à la suprématie et à la tutelle de leurs patrons. De cette situation il résultait que la race indigène, transmise, comme un troupeau, des conquérants anciens aux nouveaux conquérants, des Romains aux Goths, n'avait nul intérêt direct et personnel à la défense d'un sol dont elle était déshéritée, et que ses mains cultivaient pour des maîtres étrangers.
En second lieu , et nous bornant à la classe des ingénus, la féodalité, cette formidable institution de la con-
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quête, si forte pour rétablissement et pour la défense, pour tenir les vaincus sous le joug et pour repousser les ittaques d' autres enyabisseurs, manquait presque entièrement à l'Espagne gothique. Je ne dirai point avec Marina (Teoria de las cortes) que les Gk>ths ne connurent fli fiefs, ni vassaux, ni tenure ou mouvance, ni juridiction seigneuriale ; le texte du Fuero Juzgo répondrait safifisamment. Mais en reconnaissant, comme Montesquieu, que le régime féodal s'introduisit dans toute TEurope « avec une étonnante uniformité, i» j'ajouterai; comme les auteurs de la Constitution de 1812 (Rapport préliminaire) , que ce régime existait trè9'adouci^ c'est-àdife très-incomplet, en Espagne, avant F irruption des Arabes. Il faut remarquer que, dans l'origine, en divisant les terres parmi leurs compagnons, à cbarge d'assistance et de service militaire, les conquérants ne formèrent rien de plus qu'une sorte de confédération, de ligue armée et permanente, destinée à comprimer les soulèvements des indigènes, et surtout à repousser les entreprises de nouveaux peuples aventuriers. La féodalité n'était pas encore une institution politique, mais seulement une organisation militaire. Ce fut plus tard, et peu à peu, gréoe à la conversion presque générale des alleux (allôdia), ou propriétés libres, en fief$ {fetida), ou propriétés vassales, mieux défendues par l'association et par le suzerain, grâce aux cbangements qiie subirent les fiefs, d*abord amovibles, puis viagers, puis héréditaires, que se forgèrent tous les anneaux de la chaîne féodale. En France, il n'est pas question de fiefs avant les Capitulaires de Charlemagne ; ot, en Espagne, h l'époque où le grand empereur d'Occident promulguait ses lois, la
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moQérohie dos Goths était déjà renversée et détruite par le sabre de 1* islam.
Ce n'était pas seulement la féodalité, née de la guerre et propre à la guerre , qui manquait aux Gotbs espagnols; c'était la guerre elle-même. Sous les Tingt-cinq rois qui, d'Ëurich (473) à Rodérich (710), occupèrent le palais de Tolède, les Goths n'eurent plus à finire ni a repousser aucune grande entreprise militaire. Depuis un siècle surtout^ depuis l'expulsion, sous Swinthila, de quelques derniers restes des Romains du Bas-Empire, l'Espagne gothique avait joui d'une paix profonde, abi^lue. Une seule fois, sous Wamba (vers 675), les Goths eurent à repousser, dans la Narbonnaise, quelques incursions des Francs, et à combattre, dans la Méditerranée, la flottille des Sarrasins, lesquels perdirent, disent les vieilles chroniques , deux cent soixante -- dix barques quelles appellent vaisseaux. Chez eux, pas un combat, pas une prise d'armes ; et, dans ce long repos, sous ce climat énervant, avec le croisement des races, il n'avait pas fallu plus de deux ou trois générations pour que les vainqueurs amollis fussent devenus aussi indolents, aussi efféminés que les pacifiques Ibères, qui, sauf Sagonte, Numance et la Lusitanie de Yiriatès, s'étaient toujours, et à tout venant, livrés sans résistance avec le sol de leur patrie.
Enfin des discordes intestines , des troubles, des déchirements, paraissaient annoncer la prochaine désorganisation de l'institution gothique. Elle sennblait dès lors avoir fait son temps. Nous avons vu, de nos jours, la Pologne périr par les vices de sa constitution. Des vices exactement semblables corrompai^it la constitu-
tion politique des Goths, et devaient entraîner égale* ment la ruine de TEtat. La royauté était élective aussi, et le concile des grands (seniores , majores), comme la diète polonaise, disposait en réalité de la couronne. Bien que la royauté dût être viagère, on avait souvent m le concile déposer, à tort ou à raison , les rois qu'il avait élus et consacrés , comme Sv^inthila (631), comme Wamba lui-même (680). C était livrer TEtat aux brigues, auxfiactions, aux mesquines querelles de familles, aux plus mesquines ambitions de personnes. Tandis que les Arabes, victorieux, irrésistibles, s'avançaient le long de l'Atlas, da Nil à l'Océan, les Goths consumaient en dissensions intérieures les faibles restes de leur activité. Monté sur le trône dans l'année 700, Witiza en avait été chassé dix ans après , s étant attiré par des actes multipliés de tyrannie le ressentiment national ; et le même concile par qui fut prononcée sa déchéance , avait élu pour le remplacer Rodérich (ou- Rodrigue), chef du parti mécontent. Mais, h peine élevé au rang suprême, Rodérich commît les mêmes excès, et, tout à ses plaisirs, fit regretter bientôt le tyran capricieux dont il avait pris la place. Les fils de Witiza, secondés de leur oncle Oppas, aicheTéque de Séville , et plus encore du mécontentement public, préparaient dans le midi de T Espagne une révolte ouverte.
Cest h ce moment que Mouza, maître du Mahgreb , achevait la soumission des Berbères , et que le — 710 khalyfe Walyd (Oualyd-Abou l-Abâs), dixième successeur de Mahomet, montait sur le trône de Damas.