‹ Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, traitant de la constitution du peuple arabe-espagnol, de sa civilisation, de ses mœeurs et de son influence sur la civilisation moderne (volume 3)Chapitre 55 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA idOSQUÉB.

« Dieu très-haut! Dieu très-haut! Dieu Irès-baul! Dieu très-haut! J'atteste qu'il n y a point de Dieu, sinon Dieu, et que Mahomet est le prophète de Dieu . Venez à la prière; venez au temple du salut. Il n'y a point de Dieu» sinon Dieu. »

Cet Ezzann, jeté dans les airs, au même instant, du haut des six cents mosquées de Cordoue, appelait à la prière d'Al-Ssobi ('] les habitants de la grande cité. A peine le soleil commençait à frapper de ses premiers rayons les innombrables croissants d'or qui brillaient à

(>] De l'aube.

ut HISTOIRE DES ARABES

la pointe des minarets (') ; cependant T appel matinal des muezzins (^) semblait avoir éveillé lojite la population de la capitale du kbalyfat d'Occident. Trois cent soixantequinze périodes de douze lunaisons s'étaient accomplies depuis la fuite du Prophète à Médine (^) ; et le saint mois de Rhamazann, — c^t austère carême au long jeûne de trente jours pendant lesquels nul musulman, du lever au coucher du soleil, ne mange une miette de pain, ne boit une goutte d'eau, ce carême aux longues prières de trente nuits pendant lesquelles tout musulman récite les 6,666 versets du Eoran, — s'était achevé la veille. On entrait dans la lune de Schéwal, et, avec elle, dans la fête appelée IdrFitr, le Retour de la rupture du jeûne, qui précède de soixante-dix jours l'autre grande fête annuelle des musulmans, Yld-ad^hha, le Retour des sacrifices (*). Mais une solennité, plus grande que les solennités accoutumées de ce jour, augmentait l'empressement des fidèles, toujours dociles h la voix des muezzins. Ce n'était pas seulement le peuple de Cordoue qui se préparait à jouir des cérémonies et des spectacles annoncés; les habitants du grand faubourg d'Orient, de cette moitié

(1) Al-meinareh, phare, tour du phare, de la lanterne.

p) Mouadxyn (en Espagnol (dmuedano) crieur des mosquées.— Pour noQcer les heures de la prière, les tambours, instruments guerriers, ne convenaient pas à la sainteté de l'objet; les cloches non plus, qui étaient déjà h l'usage des chrétiens ; ni les trompettes, à l'usage des juifs ; ni les fenx, à l'usage des Guëbres. Mahomet adopta la voix humaine. — VEx:s€um, on appel du mnêéxMin, se fait pour chacune des cinq namax, on prières canoniques de la journée. •

P) L'année 376 de l'hégire correspond à l'année 998 de l'ère chrétienne, et 1036 de l'ère espagnole.

(*) Ce sont les deux béiram des Turcs.

de la ville coupée par le fleuve, couvraient d'une mul- » titude empressée le large pont de pierre que Témyr Al- Samah jeta sur Tantique Bétîs devenu pour ses nouveaux maîtres le Guadalquivir ( Al-Ouad-al-Kébir , le Fleuve-Grand) ; et de longues processions de gens des campagnes, montés pour la plupart sur des chameaux, des chevaux, des mulets ou des ânes, venaient, de toutes les directions, mêler leur foule à la foule sortie des deux cent mille maisons de la ville impériale.

La saison des fleurs prêtait à la fête ï une de ses plus belles journées. Par une conjoncture jugée d'heureux présage, la lune nouvelle, qui ne s'était levée sur Thorizon qu'après la sixième heure de la nuit, avait brillé jusqu'à l'aube du matin, et son pâle croissant, mince et courbé comme une lame de cimeterre, apparaissait encore à l'occident, parmi les dernières étoiles, tandis que le soleil montait tout radieux sur son trône de l'orient. L'air était calme et pur ; aucun vent ne pliait la cime des palmiers, et si quelques brises légères soufflaient de l'ouest par intervalles, elles apportaient sur leurs ailes, avec la fraîcheur des sommets neigeux de la Cordilière- Brune (Sierra-Morena), les parfums des mille jardins qui enveloppent d'une ceinture embaumée Korthobah la grande (').

Sur la vaste place de la Moiallah, s'élève, isolée de toutes parts, la masse carrée de Til/ama f), surmontée de son dôme étincelant, flanquée de ses quatre légers mi-

(1) Fondée par les Phéniciens, qui la nommèrent Kartouba, elle fut appelée Cordubè par les Grecs, Corduba par les Romains, Corduva par les Goths, Korthobah par les Arabes, et finalement Cordova par les Espagnols.

(^) Al'Djamif grande mosquée, cathédrale.

1 1 i HISTOIRE DES ARABES

narets, et précédée de son jardin d'orangers. C'est là qoe débouche,' de toutes les rues, la multitude qui affluait à flots pressés sous les colonnes de leurs longues galeries. La rue du centre, conduisant à la principale des dix-neuf portes percées dans la façade du temple, était couverte, de l'une à Taufre extrémité, des plus riches tapis de Perse, dont les nuances douces aux yeux, imitant celle d'une vaste prairie, faisaient ressortir tout l'éclat des fleurs naturelles dont ils étaient jonchés, tandis que de longues guirlandes où d'autres fleurs se mêlaient à divers feuillages, suspendues entre les maisons, abritaient ce parterre d'un berceau parfumé. Cette rue était vide encore : un double rang de cavaliers de la garde africaine retenait, à chaque issue, les flots du peuple; mais, à travers la claire-voie des jalousies qui enferment les vastes balcons symétriquement avancés sur la rue, on voyait scintiller les riches parures que la loi permet aux femmes en les défendant aux hommes; et, du haut des azotea$ (') , à l'ombre des myrtes, des grenadiers, des orangers touffus de ces nouveaux jardins de Babylone, une autre foule, suspendue dans les airs, semblait regarder, comme de la surface d'un autre sol, un spectacle souterrain.

Après quelques moments de silencieuse attente, le bruit lointain des chirimias aiguës, des sonores aiiafiU^ des sourds atabals et du ihantanah retentissant (^) annonça l'approche de ceux qu'attendaient les regards fixés de la foule immobile. On vit d'abord paraître, ouvrant la marche et précédant le cortège, un corps de

(*) Alsothehf terrasse.

(2) Clairons, trompettes, timbales et tam-tam.

Kasehefs ('), seule troupe qui partageât avec la garde africaine du khalyfe le privilège de rester constamment sous les armes. Leurs courtes lances de jonc, leurs légers boucliers de sabine (^), et la simple cotte d'armes, sans cuirasse ni mailles d'acier, qui couvre leurs vestes en toile de lin, indiquent qu'il remplissent un office de paix plutôt qu'un service de guerre. Après eux venaient les magistrats municipaux dont ils exécutent les ordres pour la répression des délits, la poursuite des malfaiteurs, le maintien de la sécurité publique. Parmi ces derniers, on distinguait, aux insignes de leurs profes* sions, les chefs de corporations des divers métiers, les alguazih (^) commandés par le mothésib (^), les wakyh (^) des hôpitaux et des écoles, les collecteurs du zégah (^j, les percepteurs du scharadj (^) et du taadyl(^), les inspecteui*s des bazars, chargés de pourvoir aux approvisionnements de la ville et de surveiller les transactions commerciales. A leur suite s'avançaient, gardant un ordre aussi parfait qu'eussent pu se l'imposer des hommes de pied, deux nombreux détachements de cavaliers de la garde africaine et de la garde esclavone. Depuis Abdérame I", le fondateur du trône de Gordoue, lequel aborda en Andalousie ayant pour toute armée quelques centaines

(>) DécùuvreurSf cavaliers de maréchaussée.

(^) Espèce de genévrier dont les branches tressées servaient à fabriquer des armes défensives.

(3) Al-ouaxyl, ofTiciers de police urbaine.

(*) Edile, préfet de police.

(&) Majordomes.

(<^) Dtmes en nature.

C) Droits de douane et d'octroi .

(•) Capitation sur les non-musulmane.

)46 HISTOIRE DBS ARABES

de Berbères de la tribu des Zénètes, c est aux guerriers de cette nation qu'est confiée la garde personnelle du khalyfe. Cependant ils ont dû, dès le temps du premier Al-Hakem, partager cet honorable privilège avec une troupe de ces esclaves que les juifs vont acheter sur Ja côte orientale de l'Adriatique^ et qui, faits musulmans, composent par moitié la garde du palais. Ils sont tous montés sur de puissants chevaux noirs; leurs menons de fer sont cachés sous les plis d'un large turban blanc ; par-dessous leur cotte d'armes entf ouverte, une cuirasse courte et polie étincelle de mille feux aux rajons du soleil, ainsi que leur écu d'acier; et la pesante masse d'armes pend h l'arçon de leur selle, tandis qu'ils étendent sur l'épaule la longue et lourde épée à deux mains ('). Au milieu de leurs rangs, et tous à cheval, seule monture et seule voilure d'un noble Arabe, marchait là foule immense des officiers du palais. C'étaient d'abord les représentants des deux privilèges civils de la souveraineté , l'intendant de la Sikka (^) et celui du tiraz (^); puis les djamdars (*), qui servent la personne du prince; puis le receveur des demandée en reparatiom de griefs ; puis le secrétaire de la main auguste^ assisté des deux déwadars^ le grand et le petit teneur de t encrier, suivi des scribes de récriture fine

(») «La garde des eselaves, composée d'étrangers... faisait le serrice intérieur de rAlcazar. Elle se servait d'épées à deux mains» d'écus et de masses d'armes. » (J. Conde, parte II, cap. 66.)

p) Le coin des monnaies.

P) Le droit qu'a le souverain de porter son nom tissé dans l'étoffe même de ses vêtemenU, en brocart, soie ou filoselle. îl y avait un hôtel du tirax, un intendant du Hrax, etc. , pour la fabrication des robes du khalyfe.

(*) Officiers de la garde-robe.

et de la grosse écrilwe. Enfin, roriflamme impériale, se déployant avec majesté dans les airs, annonça l'approche du khalyfe. Gomme la couleur blanche, adoptée jadis par les Omméyades de Damas, remplaça, en Espagne, depuis Abdérame P', la couleur noire choisie par les Abbassydes, l'étendard de l'empire est une longue bannière de soie blanche, au centre de laquelle, sur un écusson d' or, brille la main vermeille tenant la dé d'azur, image symbolique du Uvre qui ouvre les portes du mande^ et qu'adoptèrent les compagnons de Tharyk, lorsqu en abordant à l'antique Calpé, leur épée ouvrit k la loi les portes de l'Occident (*).

Hescham II venait deMédynaUal'Zokrah H, la ville de

(1) On trouve encore la mam et la clé sur un écusson, à la porte fortiflée de rAlhamrâ, nommée Porte du Jugement,

L'oriflamme du Prophète avait été noire ; ses drapeaux, comme ses robes, noirs ou blancs ; et ces deux couleurs sont restées chères à tes disciples, qui les préfèrent aux antres, et qui proscrivirent même lon^emps le jaune et le rouge. Aly, quatrième khalyfe, choisit le vert pour la couleur impériale. Les Omméyades reprirent le blanc, et, par opposition, les Abbassydes adoptèren^ le noir. Plus tard , les Almohades eurent un drapeau blanc et bleu, parsemé de croissants d'or. D'après les chroniqueurs romanciers , tels que Perez de Hita , les rois de Grenade eurent ensuite un drapeau couleur paille, sur lequel était brodée, en rubis, une grenade A demi-ouverte qu'entourait cette légende : a Je suis né avec la couronne {con la corona naci) . » Mais ce doit être une de leurs inventions, car le nom donné par les Arabes à l'ancienne llliberis (GarlMiataf crème du couchant, ou Dar-^arruUhah, la maison-forte, d'où Granada), n'a aucun rapport avec le fhiit qui porte, en espagnol et en français, le même nom que la ville. J. Coude dit positivement [parte /K, cap. 6) que les armoiries du premier roi de Grenade, Aben-al-Hamar , sur sa bannière et sur ses monnaies, étaient un écu en champ d'argent, avec une bande diagonale bleue, tenue aux extrémités par deux gueules de dragons, et portant cette légende : Lé ghaleb iUeh Allah ff il n'y a de vainqueur que Dieu. »

(^) Ville de Zohrah {Flewr), bâtie par Abdérame m pour son esclave fii-

palais, toute bâtie de marbre et de bois de cèdre, la ville aux toits dorés, où les colonnes de jaspe, d'albâtre et de porphyre sont aussi nombreuses que les arbres de tous les climats qui croissent mêlés dans ses jardins. Seul entre tous les hommes nobles de l'empire, Hescham ne s'est jamais assis sur les reins d'un coursier. Il était, comme une femme, porté dans un palanquin de forme indienne que soutenaient, à l'aide de longs brancards, douze mules blanches, conduites par autant d'esclaves noirs qui marchaient à leurs côtés. Les rubis, les émeraudes, les saphirs, les topazes, mille pierreries de mille couleurs brillaient sur les harnais des mules et sur les ais du char, qu'une espèce de dôme, formé de plumes d'autruche et de paon, protégeait contre les feux du soleil de mai. Sous ce dôme vacillant, Hescham était à demi couché, et les yeux de la multitude cherchaient avidement à découvrir les traits d'un prince qui, depuis vingt ans de rè>gne, toujours caché au fond du harem, ne s'était montré h ses regards que dans les grandes solennités religieuses, seulement assez pour obéir à la loi de sa famille, à la loi des Omméyades, qui veut que le khalyfe soit visible [^). Déjà, pour Hescham, malgré les sourds murmures des vrais croyants qui prophétisèrent à ce propos les malheurs de son règne, on avait transgressé cette loi, qui exige aussi du khalyfe la majorité de quinze ans.

vorite. Elle est décrite précédemment dans la section I'^ du chap. 2 de la seconde partie.

(■) C'était afin de combattre l'opinion des sectateurs d'Aly, les Schyïtes, k l'égard da khalyfe appelé Vimâm Madhy, qui disparut dans le m* siècle de l'hégire, et dont ils attendaient le retour, comme les Juifs l'arrivée da Messie.

Il eût été trop téméraire, trop périlleux, de la transgresser deux fois, et de souffler ainsi l'esprit de révolte jusqu'aux plus fidèles gardiens de la foi.

D'une écharpe de mousseline blanche, roulée autour de la tête d'Hescham, une des extrémités tombait sur son front ; l'autre, plus longue, pendait sur ses épaules, enveloppant son cou. Cest ainsi qu'à l'imitation des anges, disait-il, s'était coiffé Mahomet. Des épaules jusqu'aux pieds, que chaussaient des bottines de cordouan rouge, Hescham était couvert d'une férédjyah, ou robe très-ample, mi-partie de toile d'or et de soie verte, sur laquelle tranchait un long et large baudrier de velours pourpre, orné de boutons d'or, qui soutenait, dans un fourreau semblable, une épée droite à deux tranchants. Sur la lame de cette épée, se lisait la devise prise au Koran : <c Le secours vient de Dieu, et la victoire est proche. » La robe d'Hescham était entourée, au col, aux manches, aux parements et aux bords inférieurs, de larges bordures, où, par l'entrelacement de fils d'or dans la soie et de fils de soie dans l'or, le nom du khalyfe se trouvait mille fois répété. C'est le privilège du tiraz, qui donne au prince régnant un costume personnel, que nul ne peut s'approprier. Hescham ne comptait pas au delà de trente-deux années ; ses traits étaient nobles et réguliers, sa physionomie douce, aimable, intéressante. Hais une taille. efféminée, des yeux languissants, un visage pâle que pâlissaient encore les reflets du turban impérial, montraient un homme énervé dans les langueurs du sérail, et qui devait arriver par une longue enfance à une vieillesse anticipée. La foule, h son approche, s'inclinait humblement ; elle courbait

fSO HISTOIRK DES ARABES

le front jusque sor la poussière. Mais ses respects, tout religieux, s'adressaient moins au prince, chef de rempire, qu'au vicaire du Prophète, au premier desimâms, au pontife suprême de la foi. On vénérait moins l'indolent Heschara que le fils du sage et bienfaisant Âl-Hakem II, le petit-fils du magnanime Abdéraroe III, l'héritier de cette glorieuse famille des Omméyades qu'une longue suite de monarques illustres avait rendue chère à tontes les nations groupées sous F ombre de leur soeptre*. A voir la cour qui entourait immédiatement le khalyfe, on eût dit d'un jeune enfant qu'on n'a point encore enlevé aux mains des femmes, qui, du harem^ n'est pas encore passé au $élamlik(^). A son coté, dans le palanquin même dont les mouvements souples et cadencés le berçaient mollement , se tenait sa mère, la sultane Ssobyha (^), dont l'âge mûr n'avait point altéré la fierté, ni flétri tous les charmes. Son front était chargé d'un diadème éclatant. Seule, entre toutes les femmes, par le privilège de l'âge autant que par celui du rang, elle avait le visage découvert, et ses regards se promenaient avec assurance sur la foule prosternée. A sa suite venaient, sur d'élégantes litières, les femmes qu'elle avait prises à l'ancienne cour de son mari pour en former la cour actuelle de son fils. Outre le milhafcà, le double voile blanc, dont une pièce leur couvre le front jusqu'aux yeux, tandis que l'autre descend de la naissance du nez jusqu'à la ceinture, toutes ces femmes

(^) Le harem et le sélamlikf daos les maisons musulmanes, sont comme le gynécée et Vandrôn des Grecs. Les pièces intermédiaires, appelées lemabéyn, n'appartiennent qu'ail père de famille.

p) Aurore.

portent le sehariyah , le voile ou masqae de crin , qui lent permet de voir sans être vues. Elles portent aussi les parures permises à leur sexe, une infinité de broderies, de longues chaînes d*or, des colliers, des bracelets et des chapelets de corail, d'ambre ou de perles, des éventails en plumes de paon, à poignées d'ivoire ou d'ébène. Leurs cheveux, tressés en une foule de petites boucles, sont entremêlés de bijoux et de fleurs. Elles n'usent jamais de pommade, ni de poudre, ni de fard ; seulement leurs ongles sont teiAts avec le kkina (argile rouge), et les sourcils , ainsi que les paupières, noircis par un collyre composé d'antimoine et de noix de galle. De jeunes khasséghis (pages) agitent des chasse-mouches autour de leurs têtes. Comme une longue^tlalaA (') blanche, tombant jusqu'aux pieds par^lessus leurs pantalons blancs, noués aux chevilles, complète l'office des voiles qui les cachent à tous les yeux, la multitude ne peut reconnaître les membres de ce divan d'un prince efieminé, toujours en tutelle, bien qu'il ait lui-même la tutelle générale de Tempire ; mais du moins, quand elles passent, on se redit leurs noms demeurés célèbres. C'est Lobnah, autrefois secrétaire intime du docte Al-Hakem II; Maryem, la Sapho deSéville, qui professa, dans les chaires de cette cité, 1% science et la poésie ; Khadidjah, qui composait les vers et la musique de ses chansons; Rhadyah, enfin, si célèbre par la grâce de l'esprit, qu'on l'appelait, quand elle paraisssait dans une réunion, Y Heureuse Etoile.

Quelques hommes, quelques vieillards, mêlaient leurs

(1) Robe légère et traojiparente.

longues djobbah (>) noires aux blanches gilahh de ce cortège féminin. D* abord les deux oncles du khalyfe, Abd-al*Âzyz et Al'Hondhyr, auxquels leur frère Al- Hakem II a confié les emplois jugés les plus honorables de r empire : l'un est gardien de la bibliothèque du palais Hérouân, l'autre est président des académies de Cordoue; — puis les deux médecins du khalyfe, le juif Samuel de Rotalyéhoud et T Arabe Abou-al-Eâsem-Ralafben-Abas (^), qui a étudié Fart de guérir à Ghiraz, sons Yimâm des médecins, sous l'auteur du Kanoun, le grand Ebn-Synâ ('), qui se rend illustre par la charité comme par la science, que les pauvres bénissent quand les doctes le glorifient, et qu on montre au doigt comme la merveille de son temps (^]. Auprès d'eux se tenait un vieillard étranger, dont la longue tunique de velours noir et la toque de même étofie attiraient les regards de la foule. C'était l'ambassadeur de l'empereur grec Jean Zimiscès, t|ui était venu renouveler d'anciens traités de commerce et d'alliance entre Constantinople et Cordoue. Il avait à ses côtés, pour truchement et pour compagnie, un évéque chrétien, lequel, ayant fait précédemment partie d'une légation envoyée par le khalyfe à l'empereur byzantin , avait alors reçu de l'ambassadeur grec

(>) Pelisses ouvertes ïwr-devant.

(^) Albucasis.

P) Avicenne.

(*) Albucasis est né un peu «près le règne d'Hescham H , et c'est de Rhasès (Al-Razy), mort un siècle auparavant, que les historiens disent qu'il était montré au doigt. Ce Rhasès répondit un jour à une question « qu'il ignorait ce qui lui était demandé. » Voyant la surprise de l'interrogateur : « Si ta mère, lui dit-il, possédait autant de chameaux qu'il y a de choses que je ne sais point* elle serait pins riche que le roi de Perse. »

les services d'hospitalité qu il lui rendait à son tour. A peiue le khalyfe et son bizarre entourage étaientils passés au milieu d'un religieux silence, à peine la foule avait-elle relevé ses mille têtes inclinées par le respect, que déjà des cris d'enthousiasme saluaient d'un immense et glorieux concert la venue du véritable chef de l'empire. « Gloire au fils d'Amer! Gloire à l'invincible (') ! Qu'Allah lui donne de longues années I » Tous les yeux voulaient voir, toutes les mains voulaient saluer, toutes les bouches voulaient bénir Al-Mansoùr. Le hagib (^) venait à cheval, en habit de guerre. Il était vêtu avec l'austère simplicité tant recommandée par le Prophète auiL vrais croyants. Pas une pierrerie sur toute sa personne ; il laisse ces riches bagatelles aux femmes, ou les relègue dans les harnais de ses chevaux. Pas un brin de soie sur tout son costume ; le Prophète a dit : a Ne portez point d'habit de soie ; celui qui s'en revêt dans ce monde ne s'en revêtira point dans l'éternité. » Pas un ornement d'or ou d'argent sur toute son armure, a Certes, a dit le Prophète, le feu de l'enfer tonnera, comme le mugissement du chameau, dans le ventre de celui qui mange ou boit dans des vases d'or ou d'argent. » Ce n'est qu'à la reliure du Koran que peut servir le plus précieux de ces deux métaux ; et le sceau de l'empire, le cachet d'Hescham, qu'Al-Mansoûr tieni en sa main comme emblème de la haute dignité dont il

(1) Al-Mantoùry dont les Espagnols ont fait Almanzor.

P) Hadjeb, huitiier de la porkf chambellan, titre du premier ministre dus khalyfes de Cordoue. Le titre de m>tr, donné par les sultans ottomans à leur premier ministre, signifie littéralement porte-faix, parce que le vizi porte le fardeau du gouvernement.

954 HISTOllE DSS ARABES

est revêtu, estua simple cachet d'argent, semUiable à celui du Prophète, où se trouve gravée la devise laissée par Moawiah à la famille des Omméyades : « Toute action a sou mérite (^). » Au'Klessus des plis du turban de mousseline blanche (le blanc est la couleur heureuse) qui c^nait le ^nt du hagib, s élevait un cimier d' acier bruni, surmonté d'une espèce de fer d'épieu court et carré. Sa légère kabah (^), couleur d'azur, était faite d'une étoffe tissue avec les toisons des chevreaux de Kachemyre. Elle était couverte, sans être cachée, par une une cotte de mailles, dont les anneaux d'acier poli, tressés et flexibles comme les fils d'une toile de soie, cuirassaient, sans les étreindre, 1^ épaules, la poitrine et les flancs ; les hauts montants de la selle défendaient le reste du corps. Un long poignard, uneépée k double tranchant, fourbis aux forges de Damas et dons du khalyfe d'Orient, étaient suspendus à l'écharpe blanche qui pressait trois fois ses reins. Les longs étriers où ses pieds reposent, enfermés par-dessus les chevilles, lui servaient,

(^] C'est-à-dire mérite récompense oa châtimeDt.

Le cachet de Mahomet portait seulement ces mots : Mohhammed apôtre d'Allah,

Le cél^re cachet d'Aly, gravé sur acier blanc, contenait ces sept lignes :

« J'ai préparé contre toute erreur le mot : il n'est d^mUre Dieu qw Die».

a Et contre toute affliction le mot : il n'est de pouvoir et de force qu'en Dieu.

« Et contre toute adversité le mot : je me confie en Dieu,

« Et contre tout péché le mot : je demande pardon à Dieu,

« Et contre tout chagrin le mot : ce que veut Dieu,

c( Et envers tout bienfait le mot : louange à Dieu.

« Ce qu'Aly, fils d'Abou-Thaleb, possède de gr&ces de Dieu , il le tient de Dieu. »

P) Tunique à manches étroites.

autant queja bride, à diriger un étalon dufledjaz, que courrait, au lieu de la housse de velours, une longue peau de tigre agrafée pas ses griffes sur le poitrail, et dont la erini^ ecbevelée, l'œil ardent, la bouche écumante, la jambe sèche, le pted bondissant, annonçaient rindotnptable énergie d'un fils du pay$ des degrés (^). Derrière le hagib, un silahdar f') portait sa lance et son adarga (^) richement ciselé. L'attitude d'Al-Mansoùr est simple et grave. Ses beaux et nobles traits, brunis par le soleil d'Andalousie, amaigris par les veilles et les campagnes, attestent les travaux du minisire ainsi que les fatigues du général. L'activité de l'esprit et du corps a creusé sur son front des rides précoces, et des filets d'argent commencent k sillonner sa longue J>arbe noire. Mais, dans le doux regard de son œil bleu (^), dans le sourire de bi^iveillance qui anime cette bouche habituéeau commandement, se lit l'heureuse union du génie et de la bonté.

 sa droite marchait Abd-al-Halek f )• F aîné et le bîenaimé de ses fils; Abd-al-Malek, vivante image de son père , mais tout brillant des grâces de la jeunesse, et qui le représentait k Tâge encore si tendre où la sultane-mère lui remit, avec le sceau du khalyfe, les destinées de l'empire. A sa gauche était le Berbère Souleïman-ben*

(ij C'est le sens du mot Hedjaz , et la contrée se nomme ainsi parce qu'elle s'élève graduellement des rivages de la mer jusqu'aux sommets des monts Horeb et Sinaï.

P) Ecuyer.

(3) Al-darkah, bouclier rond.

(^j Ce sont des yeux bleus que donnent k presque tons les khalyfes omméyades les portraits tracés par les historiens qu'a reooeilMs I. Conde.

(^) Serviteur du Prince, ce dernier mot comme surnom de Dieu.

âô6 UlSrOIRE DES ARABES '

al-UakeiOt Séhylh$eharla ou chef de la gard^ alricaine, que sou teint basané, ses traits courts, ses lèvres épaisses entourées d'une barbe laineuse, faisaient reconnaître, parmi les blanches et délicates figures des fils de r Arabie, pour un des fils siibjugués, mais non soumis, du Maghreb. Ils étaient immédiatement suivis par \ Amyral'Bahr (^) , par les six wal%$ (') des grandes provinces de l'empire, Hérida, Tolède, Saragosse, Valence, Murcie et Grenade, par leurs vingt-quatre wazirs (') et par les kaids (*) des principales places fortes , tous en costume de guerre , tous portant les insignes de leur dignité. Pais venaient, vêtus de longs caftans à l'orientale, les vieillards composant YAl-Dywân ou Meschouar (^); puis les * hautsionctionnaires de Tordre civil, dépendant, comme les chefs de l'armée , du ministre unique ; puis enfin les membres des diverses académies de Gordoue, auxquels s'étaient mêlés d'autresacadémiciens, les uns venusdeSéville ou de Tolède, les autres de plus lointaines contrées, de Bassra ou de Koufa. Quelques escadrons de la garde berbère de l'Alcazar , précédés de leurs troupes de musiciens qui répondaient incessamment aux acclamations de la multitude par le bruit des instruments guerriers, terminaient cette longue procession , dans les rangs de laquelle on avait compté toutes les autorités et toutes les gloires de l'empire.

Le khalyfe , le hagib et leur suite s'arrêtèrent devaot

(>) Emyr de la mer, amiral.

P) Gouverneurs.

(3) Lieutenants de districts.

(*) Commandants de forteresses, dont les Espagnols ont fait alcayde.

(5) Divan ou conseU d'Etat.

la façade de la 'mosquée, sur la grande place de la Mosallah, où , le dixième jour de la prochaine lune de Zithidgé, le peuple s'assemblera de nouveau pour la fête des Sacrifices (*). Alors, au milieu des dix-huit portes lamées de bronze, la porte centrale, lamée d'or, tournant sur ses gonds énormes, s'ouvrit lentement et découvrit le vaste péristyle du temple , où se tenaient , rangés en deux longues files, ses nombreux desservants. D'un côté, le collège des Imâms , des prêtres qui enseignent aux croyants les préceptes du Livre, qui maintiennent l'orthodoxie de la foi , qui accomplissent les cérémonies du culte; de l'autre, le collège des Khadys^ dont l'office, également sacerdotal, est de faire descendre la loi unique aux intérêts profai^ps, aux choses de ce monde, soit en l'interprétant, comme loi civile, entre les plaideurs, soit en l'appliquant, comme loi criminelle, aux coupables. Exerçant tous un office clérical, ils portaient également le dilk noir, le manteau fendu sur l'épaule, et la tarah, le petit voile noir empesé qui descend du turban sur le dos. Les premiers avaient à leur tête le khatyb C] i lo chef

(1) Vld-AcVha, l'une des quatre Pâques eu usage chez les Arabes d'Espagne. Le khalyfe, grand imâm, frappait lui-même quelques-unes des victimes avQp une lance que tenait le grand Khady. On distribuait en présents aux familles pauvres les corps des chameaux, des buffles, des bœufs et des moutons qui périssaient dans ces fêtes, où Ton a compté quelquefois jusqu'à quinze cçnts victimes. Le sacrifice du chameau était indispensable, suivant ce verset du Koran (37 de la sour. xxii) : a Nous avons destiné les chameaux pour servir aux rites des sacrifices... Us doivent rester sur trois pieds, attachés parle quatrième... Quand la victime est tombée, mangezen, et donnez-en k celui qui se contente de ce qu'on lui donne. » A la dernière fête d'Id-Ad'ha que célébra Mahomet , peu avant sa mort, il immola lui-même soixante-trois chameaux, nombre égal aux années de son âge.

(2) Prédicateur principal.

de la madrézah (i) et le day des day$ f ) ; les autres étaient précédés du khady des kliadyt (') et de ses quatre assesseurs, qui forment le tribunal supérieur de Tempiret et dont la fonction redoutable est de juger les juges.

Le khalyfe descendit de son palanquin» les femmes de leurs litières , le hagib , le êahybscharia , les uxdis , les wazirs^ les kaïds^ quittèrent leurs cbevaux, et cette multitude de hauts personnages, gardant le plus grand ordre et le plus grand silence , entra dans le parvis. Là, sont les portes qui conduisent aux tribunaux , aux écoles , k la haute tour où se font les observations astronomiques. Une vaste cour , en forme de carré long , conduit de ce portique à la mosquée ; elle s'étend sur une citerne d'égale étendue, dont la sépare une couche de terre végétale pressée entre les dalles supérieures et les voûtes souterraines. Cette cour est pavée d'une mosaïque de marbre, qui se reproduit en dessins uniformes , et du centre de chaque rosace s'élèvent, à des intervalles réguliers, les hautes tiges d'orangers séculaires qui répandent au loin le parfum des fleurs ei des fruits dont ils sont chargés à la fois. Sous leur feuillage épais, sombre et luisant, qui arrête les rayons du soleil, mais laisse passer en s* agitant les fraîches haleines de la brise, jaillissent dans des bassins de marbre une infinité de jets d'eau limpide, où les fidèles , avant de pénétrer dans le sanctuaire, se purifient par les ablutions que prescrit la loi du Prophète.

Entourés d'une foule d*imâms qui, la tête inclinée, les bras croisés sur la poitrine, semblaient, dans leur

(») Ecole gratuite.

(^) Chef des missionnaires.

(3) Khàdy^'Khodah,

complète immobilité, deui rangées de statues de marbre blanc, Hescham et sa cour s'arrêtèrent quelques instants aux fontaines de purification, pour se laver le visage, les mains et les bras jusqu'au coude. Ces fontaines sont r image des deux sources purificatoires qui coulent devant la porte du Paradis, pour que les élus, avant d'entrer dans la demeure des bienheureux, éteignent dans leurs eaux d'oubli les jalousies, les haines et toutes les passions dont le cœur des hommes est troublé sur la terre. L'ablution faite, le khalyfe fut introduit dans la mosquée.

Ce monument eut pour architecte l'homme par qui fut élevé l'édifice même de l'empire arabe en Espagne, ce proscrit miraculeusement échappé au massacre de sa famille entière, qui vint relever en Europe la vieille tige des Omméyades, abattue dans TAsie sous la hache des Âbbassydes, et qui fonda, par un heureux schisme, le khalyfat de Cordoue, rival de celui d'Orient. Abdérame l" (') traça lui-même le plan de son Aljama,.et de chaque journée il consacrait une heure à diriger les travaux de construction, comme il consacrait aux dépenses une part des revenus impériaux. Abdérame n'en jeta les fondements qu'après les longues années de guerre et de triomphes sanglants que lui coûtèrent la résistance dfe ses rivaux en Espagne et les attaques de ses ennemis d'Asie. Il termina son œuvre de roi, mais non son œuvre d'artiste; il laissa un empire fortement constitué par la victoire et la clémence, mais il ferma les yeux sans avoir entendu retentir sous les voûtes de son

(1) Abd'al'Bhamanf serviteur du Miséricordieux.

temple la prière de consécration. Hescham P' acheva pieusement l'ouvrage de son père.

Si quelque initié de la secte ascétique des Roufay^ fuyant les embûches des quatre tontateurs ennemis de rame [\ parcourt neuf fois l'enceinte consacrée entre la seconde et la troisième prière du jour, il comptera trois cent-trente coudées dans la longueur de l'édifice, et cent quatre-vingt-cinq dans sa ;largeur ; il s'arrêtera, en faisant une génuflexion profonde^ au centre des dixneuf larges nefs qui conduisent des portes du temple à son extrémité, et des trente-huit nefs plus étroites qui s étendent entre les murailles latérales. Si c'est un étranger couvert de l'irftam (*), qui vient accomplir dans To/jama de Gordoue VitiHaf, la retraite de dix jours, il tournera lentement, en récitant chaque jour une sourate du Koran, autour de ses mille quatre-vingt-treize colonnes de marbre, toutes faites d'une seule pièce, hautes, légères, privées de bases, mais ornées de chapiteaux, et ressemblant à des troncs de palmiers desquels on aurait coupé la tige au-dessus de la naissance des feuilles. Rangées symétriquement comme les arbres d'un jardin, elles portent la merveilleuse charpente de bois odorant, légère voûte des toits du temple, au-dessus desquels i*esplendit, à quarante brasses d'élévation, la grenade d'or qui couronnç un dôme unique (^). Quatre mille six cents

(1) Ce sont yhUSi ou le diable, (Mlcunia^ ou le monde, alrnefs, ou Tappé-

lit, le désir, et àirhewa, ou l'amour.

(^) Manteau de pèlerin. |

(') On appelait la mosquée de Gordoue al-Kobbat, le Dôme, comme on

appelle acgourd'hui la cathédrale de Florence, celle de Milan, etc., il

Dwmo, Toutefois, dans le temple élevé par Justinien à la Sagesse divine,

lampes d'argent, suspendues à des chaînettes de même

métal, descendent des lambris ciselés pour éclairer les prières de nuit ; et dans un nombre égal de riches cassolettes, fument incessamment l'encens, Valoès et l'ambre. Sous la coupole intérieure que forme le dôme de la mosquée, on aperçoit, parmi ces innombrables fanaux qui éclairent et parfument l'édifice, deux énormes vases de bronze, à peine ébauchés, pendus à des chaînes de fer. Leur forme étrange et massive ne les distingue pas moins que le métal dont ils sont composés des lampes élégantes qui éclairent chaque nef uniformément. T^a lumière qu'ils répandent, au lieu de s'échapper par de petites ouvertures circulaires, sort d'une large gueule béante, et sur les flancs de la lourde machine apparaissent, d'un côté, une croix, symbole de la religion du Christ, de l'autre, un lézard, tous deux grossièrement sculptés (^). Ce sont des trophées de guerre qu'Âl-Mansoùr a récemment consacrés au dieu des batailles dans la principale aljama de l'empire ; ce sont les cloches de la métropole chrétienne qu'il a conquises l'année 'précédente, lorsque, après avoir pénétré victorieusement jusqu'à l'extrémité de la Galice, il emporta d'assaut la ville sainte de Compostelle, qu'en la vouant à leur patron saint Jacques le Tue-Mores (^), les Espagnols croyaient mettre à jamais hors de l'atteinte des mécréants (^). Endans la Sainte-Sophie de Constantinople, convertie en mosquée par Mahomet II, les architectes byzantins , Anthemius de Trolle et Isidore de Milet, avaient élevé la coupole dans les airs, non-seulement avant Brunelleschi et Michel-Ange, mais avant Abdérame I***.

(*) Crux y Lagarto, armes de Saint-Jacques.

P) SantiagO'Mata-Moros,

P) Lorsque le sultan Solyraan P' prit Bude sur les Hon^npois, en 1526, il

96 s HISTOIRE DES ARABES

fin, sur toutes les parois intérieures de l'édifice» à d'égaux intervalles, se lisent des versets du Koran, qui se déroulent en longues et capricieuses arabesques, et dont les lettres d'or, incrustées dans le marbre blanc des murailles, sont revêtues d'une fine mosaïque de cristal qui fait éiinceler les saintes paroles comme autant de caractères lumineux qu'aurait tracés le doigt des anges. Ce sont les seuls ornements du temple. Aucune figure, aucun symbole, aucune représentation des êtres du ciel ou de la terre ne s'y fait apercevoir. Dans cette absence de toute image, dans cette nudité, dans ce vide, on sent, on respire l'horreur des idolâtries et la pure croyance en l'unité de Dieu(').

Lorsque le khalyfe, ayant à ses côtés la sultane mère, se fut assis dans la maksoura , tribune élevée entre quatre colonnes de la nef centrale , on ouvrit au peuple toutes les portes du temple. Aussitôt une foule immense.

rapporta aussi de la cathédrale de cette ville deux grandes lampes d*or massif, qu'il suspendit dans Sainte-Sophie de Constantinople.

(1) Quelquefois, en Afrique surtout, on plaçait dans les mosquées des talismans pour éloigner les rats, les serpents, les scorpions ; mais ces talismans, auxquels on donnait d'ordinaire la figure des animaux qu'ils devaient mettre en fuite, n'étaient point exposés aux regards ; on les cachait soigneusement.

A ceux que ferait rire de pitié cette simplicité des musulmans 'd'Afrique, il faut rappeler que les chrétiens ne furent pas moins crédules. Bien que fort supérieur à son siècle, Grégoire de Tours rapporte sérieusement que, grâce à deux figures de serpent et de loir, enfouies sous un pont de la Seine, Paris fut longtemps préservé de ces animaux malfaisants ; et que, si, plus tard, les habitants de Paris eurent tant à souffrir de leurs dégAts , c'est parce que, dans le vi« siècle, sous Ghildebert ou Clotaire II, on eut l'imprudence, en nettoyant le lit de la rivière, de retirer les deux talismans. (HiH. FraïuiQrwn, (i6. viu, cap. 33.)

mais calme, recueillie, silencieuse, inonda les vastes pourtours de l'édifice. L'une des règles, pour que la prière publique du jour saint (^ ne soit pas entachée d'un défaut qui l'annulle, cest que la liberté d'entrer soit donnée à tout le monde. Dans la maison d'Allah, règne l'égalité. Les rangs n'y sont point donnés à la naissance, k la fortune, au pouvoir. Là , à Tordre social succède l'ordre naturel. Là, plus de nations et de castes; plus de riches et de pauvres ; plus même de maîtres et d'esclaves. Âui pères de familles, aux hommes mariés ou veufs, appartient la préséance; puis viennent les jeunes gens que le mariage n'a point encore émancipés de la tutelle paternelle; puis les jeunes garçons, les enfants; puis les eunuques. Quant aux femmes, jamais une jeune vierge ne se montre aux solennités religieuses; les seules matrones se rendent quelquefois à la mosquée, en compagnie de leurs maris ou de leurs frères; encore sont-elles reléguées au fond du temple, dans des espèces de chapelles latérales, où les conduisent des portes particulières, et où d'épaisses grilles les protègent contre le regard des hommes. Ainsi le veut la sévérité des mœurs publiques, et l'ordre même du Prophète.

Le hagib Al-Mansoûr, qui, en toutes choses, se substituait au khalyfe , remplissait, comme naïb ou vicaire d'Hescham, la fonction d'imâm officiant. Il s'était placé, seul, devant une petite niche ou cellule pratiquée dans la muraille du côté de TOrient, basse, étroite, obscure, entièrement nue, et dont la voûte est faite d'un vaste coquillage en marbre. Cette cellule se nomme le mirhab,

«Ci HISTOIRE DES ARABES

OU laulel ; elle indique la position de la sainte Kaaba, du lerople de la Mekke, point de jonction des prières de tout le genre humain , et vers laquelle tout musulman doit tourner la face en récitant les cinq namaz de la journée (*). Â gauche du mirhab^ est la tribune des $nuézzins ; à droite, la chaire des scheyh ou prédicateurs. Immédiatement derrière Al-Mansoùr, la foule des assistants, divisée par catégories naturelles, comme il vient d'être dit, s'était rangée en longues lignes parallèles, se formant de droite à gauche, et de façon que les vides soient remplis dans une ligne avant qu'il s'en forme une seconde. Durant ces mouvements, qui se font avec la célérité et la précision d'un exercice militaire, le hagib, devenu Vitnâm , récitait à haute voix celle des quatorze psalmodies qui se nomme (unm, et qui passe pour la plus estimée. Les assistants la répétaient a voix basse.

Dès qu'un religieux silence, succédant au bruit confus de la foule, qui pénètre, s'étend et se range dans les nefs, eut annoncé que le temple était rempli et l'assemblée prête , le chef des schejjks, le khalyb monta dans le minbar (^). Il croisa ses bras sur sa poitrine, fit une Ion* gue génuflexion , et, se relevant, prononça, d'une voix

(<) « Nous t'avons vu tourner ton visage de tous les côtés du ciel; nous « voulons que tu le tournes dorénavant vers une région dans laquelle lu le « complairas. Toume-le donc vers la plage de l'oratoire sacré {Metdjid-<Utt Baramy nom de la Kaaba). En quelque lieu que vous soyez, tournez-vous « vers cette plage. » {Koran, sour. ii, v. i39.)

{^) La chaire, tribune élevée, ouverte aux quatre faces. Le droit d'avoir un minbar^ une chaire où se dit la khotbah, n'appartient qu'aux <//V?fin>, aux mosquées métropoliloiues, de sorte que dire d'une ville « elle a un mhihar, » c'est dire qu'elle a une cathédrale.

forte la formule, signal des prières : <& Au nom d'AUab, clément et miséricordieux (')! x> A ces mots, qui furent apportés les premiers par l'archange Gabriel au Prophète, et dont le pouToir est tel^ que, lorsqu'ils descendirent du ciel sur la terre, a les nuages s'écartèrent avec respect, les vents s'apaisèrent, la mer s'émut, les animaux dressèrent les oreilles, et les démons furent précipités des sphères célestes ; » à ces mots, par qui Noé vogua sans rames sur les eaux du déluge, par qui Moïse dompta l'orgueil de Pharaon, par qui Jésus rendit la vue aux aveugles et l'ouïe aux sourds ; à ces mots, tout le monde se prosterna la face contre terre (^). Alors le khatyb commença d'une voix lente et solennelle à réciter la khotbâh, la prière uniforme, universelle, qui se dit tous les ajournas de toutes les lunes de l'année, et qu'à la même heure, trois cent mille imdms répétaient,

devant les fidèles assemblés , dans les trois cent mille

mosquées de l'empire :

« Louanges au Très-Haut qui seul peut repousser loin de nous le malheur, et nous mettre à l'abri des trahisons; qui seul peut entendre les brûlants désirs de ses fervents adorateurs dans les deux habitations; qui est le seul objet du culte des hommes dans les deux mondes ['). Tous les mortels sont faibles, lui seul est fort; tous les mortels sont pauvres, lui seul est riche. Lui seul accorde la conservation et le secours ; il par-

(>) B'Eim-Ellah (U-Rhaman al'Rahhym, Cette formule est comme le signe de croii des musulmaos.

P) 11 y a deux postures ou degrés dans la prière musulmane : la génuflexion, r^kay et la prostration, soudoud.

(^) Les deux mondes, les deux habitations, veulent dire cette vie et l'autre.

donoe aux fautes; il reçoit le repentir; il punit avec sévéritéf mais il est doux et patient. Il accorde h votre esprit la nourriture spirituelle; à votre corps, la temporelle. — Il n'y a de Dieu que lui; y a-t-il un autre créateur que le Très-Haut? II n'y a de Dieu que Dieu. Oui, par celui qui écoute et qui voit, il n'y a de Dieu que Dieu. Par celui qui connaît le manifeste et le cachet, il n'y a de Dieu que Dieu. — * Mouza (Moïse), lorsque Dieu lui parla sur le mont Sinaï , prononça ces mots : <c II n'y a de Dieu que Dieu. » Younous (Jouas), dans le ventre de la baleine , lorsque le Très- Haut lui fit entendre sa voix, s'écria : a II n'y a de Dieu que Dieu. if> Youzef (Joseph), au fond du puits, lorsque Dieu le consola, dit aussi : a II n'y a de Dieu que Dieu. x> Ibrahim (Abraham), dans la fournaise ardente, lorsque Dieu lui apparut, proclama cette vérité : « Il n'y a de Dieu que Dieu. » — Oui, nous confessons qu'il n'y a de Dieu que Dieu seul, qu'il n'a point d'associé; il est le vivant, il n'y a de Dieu que lui. — Nous confessons que notre Seigneur et maître Mohhammed (Mahomet) est son serviteur et son prophète. ~ O Dieu, sois lui propice, ainsi qu'à sa famille et à ses compagnons; bénis-le, et accorde-lui la paix.

mAtninn, r> s écrièrent comme une seule voix toutes les voix de l'assemblée (*).

« Sachez que le monde est périssable, et que ses plaisirs sont passagers. Nous y passons nos jours dans Tes-

(1) Les musulmans ont une si parfaite idée de l'unité de Dieu, et tant d'horreur pour ce qu'ils nomment les idolâtries chrétiennes, qu'au lieu d'invoquer leur Prophète et leurs saints, ils prient pour eux.

clayage poar avoir du pain , et la mort vient bientôt les terminer. — 0 mes frères, noas avons un corps faible, un léger viatique, une mer profonde à traverser, un feu dévorant àcraindre., Le pont Syrath est bien étroit, la balance bien juste, et le jour de la résurrection n'est pas éloigné. — Le juge de ce grand jour sera un Seigneur glorieux. En ce moment terrible, Adem (Adam), le Pur en Dieu, dira : a O mon âme, ô mon àmel i> Noah (Noé), le Prophète de Dieu; Ibrahim, F Ami de Dieu ; Ismaél, le Sacrifié à Dieu ; Youzef, le Yéridique en Dieu; Mouza, TAUocuteurdeDieu; Issa (Jésus), TEsprit de Dieu, diront aussi : « O mon âme , ô mon àme I )> Mais notre Prophète, notre intercesseur, s écriera : aO mon peuple, ô mon peuple ! d Et le Très-Haut (que sa gloire éclate à tous les yeux, que ses bienfaits s'étendent à tous les hommes !) fera entendre ces mots consolants : « 0 mes serviteurs I ô mes serviteurs I y>

^Aminn^ » répéta toute l'assemblée en un chœur immense et formidable.

Alors , terminant l'office des djoumas, les prières en commun des jours d'assemblée, le kliatyb récita Foraison pour le khalyfe régnant, principal attribut de Fautorité souveraine , et principale partie de la khotbah : a Par honneur pour son Prophète , et par distinction pour son ami pur, ce haut et grand Dieu, dont la parole est ordre et commandement, dit : Cer(^, Dieu et ses anges bénissent le Prophète. O vous, croyants, bénissez-le, adressez-lui des salutations pures et sincères ! 0 mon Dieu ! bénis Mahomet, Fémyr des émyrs, le coryphée des prophètes, qui est parfait , accompli^ doué de qualités éminentes, la gloire du genre humain , notre sei-

gneur et le seigneur de deux mondes, de la vie temporelle et de la vie éternelle I O vous , les amants de sa beauté et de son éclat, bénissez-le, adressez-lui des salutations pures et sincères ! 0 mon Dieu ! bénis Mahomet et la postérité de Mahomet, comme tu as béni Abraham et sa postéri^ 1 Certes, tu es adorable, tu es grand ; sanctifie Mahomet et sa postérité, comme tu as sanctifié Abraham et sa postérité. Certes, tu es adorable, tu es grand. 0 mon Dieu I fais miséricorde aux khalyfes orthodoxes, ditingués par la doctrine, la vertu et les dons célestes dont tu les as comblés, qui ont jugé et agi selon la vérité et la justice. 0 mon Dieu ! soutiens , assiste, défends ton serviteur, le khalyfe Hescham, fils d'Al-Hakem, fils d'Omméyah ; perpétue son empire et sa puissance. »

Le khatyb descendit ensuite de la chaire, s'approcha lentement du mtr/ia6, et pénétra, en s agenouillant, sous la voûte obscure. C'est là le sanctuaire , le saint des saints, le lieu du recueillement et de la grâce. C'est là que les mystiques, les inspirés, obtiennent la faveur des extases célestes. Aussi le pavé de marbre est-il profondément creusé par les genoux des croyants qui se succèdent sans interruption dans ce péristyle du Paradis, où Ton goûte par avance les joies de la contemplation divine. Le khatyb y resta quelques instants caché aux regards de l'assemblée silencieuse ; et bientôt, remontant dans sa chaire , il cpmmença de la sorte :

« Au nom d'Allah clément et miséricordieux!

0 croyants, bénissez le Seigneur qui ouvre sur vos têtes sa main bienfaisante. Chaque année, au lever de cette lune sainte qui vit descendre du ciel les premières paroles qu envoya le Très-Haut à ses élus par la voix de

son ange et de son Prophète, lorsque nous assemblons dans nos mosquées les fils de vos tribus afin de leur rappeler Faccomplissement des cinq préceptes que les anciens docteurs ont nommés les cinq colonnes de rislam : la foi, la prière, laumône, le jeûne et le pèlerinage, chaque année nous glorifions Allah pour des grâces nouTelles. — Fils d*Al-Hakem, fils d*Abdérame, fils d'Omméyah, toi que le Seigneur, qui tient dans sa main les sceptres et les couronnes, a fait le successeur de son Prophète (*), le gardien de sa loi H, le chef de ses croyants (^), vois quelle splendeur environne ton trône. N'est-il pas le premier des trônes de la terre? Pour en nommer un plus élevé, plus éclatant, ne faudrait-il pas remonter jusqu'au trône qui repose, dans le septième ciel, sur le cou des Asrafyk et des Kéroubyns (/), et qu ombragent les soixante-dix mille branches de l'immortel Cédrat, jusqu'à YArsch^ au trône de lumière, que l'œil de l'homme ne peut envisager, et dont le soleil n'est que l'ombre? Vois : la rosée des cieux descend sur la terre pour nourrir les innombrables créatures quo Dieu a mises sous ta main et qui te nomment chaque jour dans leurs prières. Tandis que Tépée de nos cavaliers repousse et poursuit l'infidèle, le barbare sans foi, sans pitié, sans pudeur , qui venait , chaque printemps, porter dans nos campagnes les ravages de ses cruelles algarades (^) , l'ordre et Pàbondance entretiennent la paix

(t) Khalyf,

(2) Nasser-le-dyn-EUah,

(3) Amyr^U-Mouményn.

(^) Séraphins et chérubins.

[^) Al^arahy irruption soudaine.

dans ton empire. Ces guerres impies , ces lottes de frèies à frères, qui désolaient les jours de nos aïeux, ont disparu d*entre nous. Al-Djouf, AUKéblah^ Al-Scharkyak ^ Al'Gharb (') ne font plus qu'une seule région ; toutes nos tribus ne font plus qu une seule famille. Bénissons le Seigneur qui envoie la paix et la guerre , la gloire et Tinfamie, Topulence et la détresse, la fécondité et la stérilité. — O fils d'Omméyah, voilÀ que le ciel a donné une nouvelle colonne à ton trône; voilà qu un nouvel astre se lève pour lui prêter sa lumière. Du haut des monts Daren (^] étaient descendues des bordes sauvages qui mêlent à notre sainte croyance d'anciennes idolâtries; ils avaient chassé les fils d'Edryz de leurs villes fortifiées, et le Mahgrêb (^) allait devenir la proie de ces insensés féroces. Âbd-al-Malek a marché contre eux , et sous ses coups ils se sont dispersés comme la poussière chassée par le vent qui précède Torage. Il n a point violé la coutume fondée par le gendre du Prophète , Aly le Saint en Dieu, pour régler la guerre entre les musulmans ; il n'a pas tué l'ennemi hors du champ de bataille ; il ne Tapas poursuivi au delà d'un canton; il n'a pas bloqué ses places plus longtemps qu'une semaine; cependant la main du Dieu des batailles a donné le succès à la cause juste et sainte. Devant le jeune lion, les tigres vaincus se sont enfuis jusqu'en leurs repaires inaccessibles, et ce qu'avait commencé la force , la^justice et la clémence l'ont achevé. Il a pratiqué cette parole du Prophète: «Lorsque deux nations des croyants se font la guerre,

(*) Le nord, le raidi, le levant et le couchant.

p) L'AUàs.

p) La Mauritanie.

ET DES MORES D'ESPAGNE. S7f

cherchez à les concilier, car les croyants sont tous frères. » Aujourd'hui Fez est délivrée, le Mahgréb soumis. Les tributs de l'Afrique rentrent dans le mal ('), et ton nom, ô kbalyfe , se redit dans toutes ses chaires. — Béni soit le bras qui dompte les rebelles, béni soit Abd-al-Malek 1 — Et toi, qui lui donnas le jour, puissant Hagib, noble descendant d'Amer le compagnon du Prophète , toi que les mille tribus de Tislam , dans leur admiration , et les mille tribus des Routnys (^), dans leur épouvante, ont salué du nom à' Invincible ^ quelle voix humaine peut dignement célébrer ce nom glorieux? Il faudrait emprunter à l'ange des cantiques une des soixante-dix mille langues qu'il emploie incessamment dans chacune de ses soixante-dix mille bouches à chanter les louanges du Très-Haut. Ton bras châtie l'infidèle , ta voix gouverne l'État , ton esprit éclaire la science ; tu es le glaive.de la foi, le bouclier de l'empire, la lumière des initiés ; les ennemis d'Allah fuient devant ton regard, les rebelles tremblent sous ta main, nos guerriers te glorifient, nos sages t'admirent, le peuple te bénit, et pour exprimâr que le monde musulman repose et s'appuie sur toi , on t'a nommé le Pôle du temp». Achève, Al-Mansoùr, achève l'œuvre sainte et glorieuse que poursuit ton zèle infati» gable. Le Livre dit : « Ck)mbattez les infidèles jusqu'à ce que tout culte soit celui du Dieu unique. » Accontplis ce précepte du Livre éternel. Qu'il n'y ait plus, entre eux et toi, d'autre ambassadeur que le choc des armes, le hennissement des chevaux, le bruit des timbales et des clairons. Aux voûtes de ce temple où l'on adore Allah,

0) Trésor de l'Etat

(2) Des Romains, des étrangers, des chrétiens.

le Dieu unique, le Dieu qui n*est ni père ni fils , et qui n'a point d'associés, ton bras a déjà suspendu les dépouilles du temple impie, peuplé d'idoles, où le corps d'un Dieu triple est servi, comme une chair immonde* aux estomacs mortels. Il est temps de purger laterre*de ces iniquités. Prends ton épée, agite ton drapeau. Les fils d'Ismaël se lèveront à ta parole , et losanges, comme au combat de Bedr, marcheront devant toi. Le Livre n'at-il pas dit : « Ceux qui prennent pour protecteurs Dieu, son apôtre et les croyants, forment le parti de Dieu; la victoire, est à eux? » Et u'ajoute-t-il pas : « Ton Dieu te soutiendra avec mille anges transfigurés? » Va donc; chasse de leur dernier asile les pervers enfants de BélayaURoumy ('); franchis les monts Al-Bortât (^) ; pénètre, comme nos pères, dans le pays à'AUFrank ('); porte le glaive et la loi partout où le soleil porte ses rayons. O croyants, qui de vous ne s'empressera d'accourir, comme les guerriers d'Abou-Bekr, à l'appel de ce nouvel Yézid? Le Livre a dit : « Jeunes et vieux , marchez à la guerre; sacrifiez vos jours et vos richesses à la défense de la foi. Il n'est pas pour vous de sort plus glorieux. » Il dit encore : c< Si vos pères et vos enfants , vos frères et vos femmes , vos parents et vos biens , et le commerce dont vous craignez la ruine, et les habitations où vous vous complaisez , vous sont plus chers que Dieu , son apôtre et la guerre sainte , attendez-vous à voir venir Dieu exécuter ses arrêts, n II dit encore : <( Encouragez les vrais croyants au combat ; vingt braves d'entre eux terrasse-

(«) Pelage le Komain, le chrétien.

(^) Monts des Por(4 (portus, puertos), les Pyrénées.

P) La France.

ront deux cents infidèles; cent en mettront mille en fuite, parce que ceux-ci ne sont assistés ni de la sagesse ni de la grâce de Dieu. » Vous le savez, ô croyants, l'épée est la clé du ciel et de l'enfer; la guerre contre les infidèles sanctifie autant que le pèlerinage au saint temple Haram, autant que les sept promenades autour de la sainte Kaaba, autant que l'ablution dans le saint puits Zemzem, autant que le jet des sept pierres entre les saintes collines Safah et Mervab . O mes frères, que la crainte de la mort, que le regret de la vie , ne glacent pas votre courage. Il est écrit : « Ne dites pas que ceux qui périssent sous les étendards de la foi sont morts ; au contraire ils vivent , ils reçoivent leur salaire des mains du Tout-Puissant. »

Quand Djafar mourut aux côtés du Prophète, ses amis le pleuraient, et le Prophète dit : <c Ne pleurez plus sur Djafar, ô musulmans, son sort est digne d'envie; les deux mains qu'il a perdues en portant le drapeau, Dieu les a changées en deux ailes , et il parcourt maintenant l'immensité des cieux. » Telles furent les paroles du Prophète. D'ailleurs le nombre de nos jours est fixé dès no* tre naissance^ è l'heure précise. Fange noir Mounker et l'ange bleu Nékir viendront nous faire subir le terrible Soual, l'interrogatoire des morts. Ds tiendront la balance Ouezn, où se pèsent les actions des hommes, et là, les mérites seront comptés. Sachez qu'une goutte de sang versée pour la cause de Dieu vaut mieux que deux mois déjeune et d'oraison; sachez que ceux qui meurent dans le combat ont toutes leurs fautes pardonnées. Au jour de la résurrection, au jour où s'enflera la trompette, où, de frayeur, les enfants deviendront vieillards aux cheveux blancs, où le soleil et la lune seront réunis, où toute la

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terre ae sara qu'une poignée de poussière e&tre les mains de Dieu et les cieux pioyés comme un rouleau dans sa droite, leurs blessures seront odorantes comme le mosc et resplendissantes comme Taurore. Ils tiendront leur Kitab (') dans la main droite ; ils passeront avec la vitesse de réclair, et sans tomber dans l'abîme, sur le pont Syralh , plus fin que le cheveu , plus affilé que le rasoir ; , ils seront portés dans les jardins oui coulent les quatre fleuves, de lait, de miel, de vin céleste et d'eau pure qui étanche la soif pour l'éternité, dans les jardins qu'babitent les vierges purifiées , au corps transparent , qui n'ont d'autre besoin que celui d'aimer, dont la bouche est si pure, que si l'une d'elle crachait dans la mer , elle la rendrait douce comme du miel, et dont les yeux, ombragés de sourcils noirs , sont si beaux, que si l'une d'elles laissait tomber un regard sur la terre pendant la nuit la plus sombre, elle y jetterait autant de lumière que le sol^ à son midi ; ils atteindront enfin ce dernier degré de bonheur promis h l'homme juste, que nos docteurs appellent la compUmance de Dieu. C'est la vue, la contemplation du Très-Haut; c'est la communication de la créature avec son créateur, de l'être fini avec F^re infini; c'est une béatitude à laquelle nulle félicité n'est comparable, et qui n'est pas plus concevable à nos sens bornés , à nos faibles esprits , que le Dieu même qui en est la cause et l'objet. — 0 croyants, qui vous fiez aux promesses d'en haut, méritez la gloire de la terre et la gloire du ciel. Allez, rentrez dans vos de-

(1) Le livre où sont inscrites toutes les actions de chaqae honune. Les élus, au jour du jugement, le porteront dans la main droite ; les réfkroavés, dans la main gauche.

meures ; aiguisez vos lances , tendez tos arcs , sellez vos coursiers; et quand la trompette de guerre annoncera aux infidèles que Tépée d'Ismaël est tournée contre eux, qu'aucun musulman , de ceux qui prennent pieusement leur place parmi les fidèles de la mosquée, ne laisse vide sa place parmi les guerriers du camp. C'est au nom d'Allah, c'est par ordre d'Allah, que je vous appelle aux armes. AUDjihêd, Al-Djihêd (') 1 »

Le khatyb n'eut pas achevé ce mot, qu'au silence religieux jusque-là gardé, succéda un tumulte immense. L'indolent Hescham se leva de son siège au milieu de la maksoura^ et, tandis que ï al ferez (^) du khalyfe agitait l'oriflamme impériale, il croisa les bras sur sa poitrine en signe de prière , puis étendit la main droite en signe de serment. Aussitôt toutes les mains de la foule furent tendues vers le ciel, toutes ses voix ébranlèrent les voûtes du temple, et le cri à' Al-Djihéd ^ que répétaient au dehors les muezzins du haut des minarets, volant comme un signal de mosquée en mosquée, retentit en un moment jusqu'aux extrémités de l'empire.

(1) La guerre sainte, p) Porte-ëlendard.

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