LA FAMILLE
Âl'Mansoùr, poursuivant le grand dessein de sa vie, celui de rendre au croissant la Péninsule entière, et de mettre les Pyrénées pour limites & lempire de la croix, continuait avec la même ardeur et la même constance ses opérations militaires, toujours brillantes, et toujours infructueuses. Pour mener de front son projet de con* quête générale, sans confier k nul autre le soin d'en partager F accomplissement, il laissait une année de repos aux chrétiens de la Castille, et tournait ses armes contre la Catalogne. C'était par ce chemin que le grand émyr Âbd-aURhaman al-Ghaféky avait franchi les monts Al-Bortât, lorsqu'il pénétra dans la terre dAfrank^ lorsqu'il promena ses rapides étendards sur les deux bords du Rhône, puis le long de la Garonne, puis sur le rivage de rOcéan, puis sur les rives de la Loire, jusqu'aux champs de Poitiers, où il rencontra la hache de Charles- Martel.
384 HISTOIRE DES XBLBES
Le comte Ramon-Borell, héritier des anciens ducs de Septimanie, auxquels avait obéi la Gaule gothique, engloutie depuis dans le vaste empire de Gharlemagne, gourvernait alors à Barcelone. Il avait demandé des secours à son suzerain, le roi de France, et le maire du palais Hugues-Capet, qui régnait à cette époque pour Louis lY, comme le hagib Al-Mansoùr pour Hescham II, lui avait envoyé quelques troupes de l'Aquitaine. Avec ce renfort, Borell s'était flatté de disputer le passage de TEbre aux Arabes, qui venaient de Valence, le long de la mer, appuyés par leur flotte. Mais, battu complètement dans une sanglante rencontre, il s'était réfugié au milieu des monts inaccessibles qui séparent la Catalogne de r Aragon ; et l'armée d' Al-Mansoùr, après avoir franchi, près de son embouchurOt le fleuve qui donna son nom à l'antique Ibérie, cheminait dans la longue et fertile plaine que resserrent entre elles les croupes des montagnes et les vagues de la mer.
Abd-al-Malek, inséparable compagnon des entreprises de son père, sous l'exemple duquel il apprenait l'art de la guerre et l'art du gouvernement, commandait l' une des divisions de l'armée impériale. Suivant la coutume, il était accompagné par quelques jeunes hommes de son choix, qui, sous diverses dénominations, non précisément de domesticité, mais du moins de services à la personne, formaient comme sa maison, sa famille, sa société. Au milieu d'eux, celui qu'il distinguait le plus, par estime et par affection, était son médecin Yézyd-ben- Ayoub-al-Azray, jeune Arabe de Fez, qui l'avait suivi d'Afrique à Cordoue, après sa victorieuse expédition contre les Berbères révoltés.
StadieuXt modeste, d'une humeur toujours égale, mais toujours sérieuse, vivant dans la retraite, et fuyant, sans les blâmer, les divertissements des hommes de son âge, Yézyd, grave avant le temps, se faisait à la fois aimer et plaindre. Âbd-al-Malek voyait avec peine la mélancolie profonde qui voilait sans cesse d'un nuage de tristesse le noble regard de son favori ; mais il s'efforçait vainement, par les soins les plus délicats, de ramener sur ses lèvres pâlies l'habituel sourire du jeune âge. Nul ne savait le secret de cette mélancolie. En le voyant toujours recueilli, méditatif, ardemment livré aux études sévères, on aurait pu croire qu' Yézyd poursuivait, dans le dédale de ces sciences chimériques nées avec la chimie et l'astronomie, quelque mystère de la nature, quelque secret de la terre ou des cieux. Et c'était même la plus commune opinion ; car, au milieu du penchant général des hommes de son état ('), il était plus naturel de supposer au jeune savant le goût des recherches cabalistiques qu'un de ces chagrins profonds, irrémédiables, qui flétrissent la vie dès son printemps.
Abd-al-Malek laissait souvent les gais propos de ses compagnons d'armes pour les entretiens solitaires et graves de son médecin. Il trouvait un grand charme dans la haute et libre pensée, dans la parole austère et hardie du jeune philosophe, qu'il croyait aussi un adepte des
(*) L'alchimie était une sorte de médecine :
«L'étain, disaient les alchimistes arabes, est un argent malade de la lèpre ; le mot^ure, un argent frappé de paralysie ; le plomb, un or lépreux et brûlé ; le cuivre, un or cru. L'alchimiste, semblable au médecin, remédie à ces maui par des moyens contraires ou assimilés. » (C'est-à-dire par Tallopathie ou l'homéopathie.)
Il« HISTOfM DBS ARIBES
sciences occultes. Un jour, qu'après une longue marche, l'armée prenait du repos, campée dans un frais Wallon des bords du Franooli« et qu AUMansoùr s'amusait i lancer ses faucons sur des troupes de grues, le fils du hagib voulut provoquer son médecin au savapt combat des échecs ('). Il entra dans la tente d'Yézyd, toujours dressée & côté de la sienne. Elle était ouverte, mais vide, et tout annonçait que le studieux habitant de cette cellule militaire, appelé sans doute au chevet de quelque soldat blessé, avait été brusquement distrait de ses travaux.
Sur les longues pages d'un manuscrit grec , d'un traité du divin Bokrath (^), était déroulée une feuille de papier de soie, et le kakm ('), à peine sec, se trouvait encore étendu sur les dernières lignes qu'il y avait tra* cées. Âbd-al^Malek approcha; une curiosité d'instinct, plus prompte que toute réflexion, lui fit jeter les yeux sur cet écrit, qui contenait sans doute, avec la preuve des secrets travaux d'Yésyd, l'aveu des peines de son âme et l'explication de sa précoce austérité. Cependant les regards de l'indiscret ami ne rencontrèrent ni des figures cabalistiques d'astres ou d* animaux, ni des calculs algébriques sur les propriétés des nombres, ni des noms accouplés de métaux et de plantes. L'image d'qne même syllabe reproduisant sur toute la page une terminaison
(0 C'était le seul jeu que se pendissent les Arabes. Mais Us ne jouaittt jamais d'argent, et les pièces des échecs, qui se nommaient aossi roi, reine, fou, cavalier, etc., ne représentaient jamais des personnages, des êtres ^ vants.
P) Hippocrste.
C) Plume de roseau.
uniforme à des lignes irrégulières, annonçait au premier coup d'oeil qu'il {n'y avait d'autre magie, dans l'œuvre d' Yézyd, que la magie permise ('). Les vers ne sont point la langue épistolaire, celle des secrets sentiments et des intimes confidences; faits par l'imagination et pour elle, ils ne traduisent guère d'autres pensées que celles qu'il plaît au poète de livrer au monde. Âbd-al-Malek, un moment indécis , lut les vers d' Yézyd :
« Le chagrin abat mon courage, et la fermeté d'âme le relève; mes larmes, tour à tour obéissantes et re* belles, cèdent au combat de ces deux affections contraires. y>
« Je suis comme la jeune palme du Mabgréb, qui, plantée sur les rives fertiles du Grand-Fleuve (*), élève jusqu'au ciel sa cime ondoyante, que balance et caresse le doux zéphyre d' Al-Garb. »
a Un héros généreux , dont la droite ne s'ouvre que pour verser des bienfaits, en arrose incessamment les racines des pluies de sa munificence, i^
(c Dans sa demeure, les vœux de ses hôtes et de ses serviteurs sont comblés : on dirait que tous leurs instants sont des nuits fraîches et embaumées. x>
« Ah 1 que ne suis-je insensible comme la palme du Mahgrébl que n'ai-je perdu, comme elle, le souvenir dé la terre qui m'a vu naître ! »
« Je ne sentirais point tomber sur mon cœur les pluies de douleur dont il est sans cesse inondé, et je ne dirais point au sort : Pourquoi les larmes qui coulent
(*) i4(-faAr-a^-a(d(, dénomination spéciale de la poésie chez les Arabes. (^ Le Gvadidqaivir.
de mes yeux ne peuvent-elles éteindre le feu qui bràle mes entrailles?»
<c 0 toi, voyageur, qui, monté sur une chamelle vigoureuse, marches, au sorti de ton vaisseau, sur le chemin de la grande ville de Fez, de la ville aux deux aljamas bâties par des femmes, »
a Monte à la droite des trois collines, franchis des chemins escarpés, et pénètre au sein d'un vallon fleuri, que traverse un torrent qui roule des cailloux , et auquel, chaque année, le ciel donne deux moissons. »
a Heureuse contrée, dont les cailloux, portés en d'autres contrées , serviraient aux beautés de ces lieux de perles pour orner leurs cous 1 »
<c Puis, salue de ma part les habitants de ce lieu chéri, et dis-leur : «Quand j'ai quitté votre ami, il soupirait après votre présence; son corps voyage sur les terres des infidèles, mais son cœur reste dans Adjiad. )>
«( Oui , j'en jure par les angles du temple et par ses voiles sacrés, par la pierre noire d'Ismayl et par les monts Safah et Merwah, entre lesquels courent les fervents adorateurs, »
<& Jamais le souffle du zéphyre n'a fait incliner l'absinthe des montagnes , sans qu'il ne m'ait apporté d'Âdjiad des odeurs suaves et vivifiantes. >»
«Adjiad! là, sont les objets de ma tendresse. Là, ma mère m'allaita de ses mamelles, et m'apprit à*bégayer le nom du vrai Dieu. »
« Là, mes yeux ont vu pour la première fois cette tendre gazelle dont mon cœur est épris ; et quand les traits que décoche l'arc de ses paupières frappèrent mes
regards 9 avant même d'éprouver de F amour» je m'écriai : <c Cen est fait de moi. )>
« Depuis lors> j'ai perdu la raison, comme Famant insensé de la mystérieuse Léileh (']. y>
ce Et j'ai pris la tulipe pour emblème; comme elle j'ai le visage en feu et le cœur en charbon. »
<c Depuis lors, mon âme a passé dans son âme, et les jours de ma vie sont comptés par les jours de sa vie. L'amour dont je brûle est aussi pur que le visage éclatant de blancheur dès élus. »
« Si je vaque à la prière, mes lèvres, tandis que je parcours le livre sacré, murmurent ses louanges; et cesser un moment de songer à elle, me parait un crime aussi grand que celui de rompre le jeûne. »
«Couverte du voile de sa chevelure, si elle s'avance à travers les ombres d'une nuit semblable aux boucles noirs de ses cheveux, l'éclatante blancheur de son front la dirige, et lui tient lieu des feux du firmament. »
« Si, pendant la nuit, elle dirigeait ses pas au milieu d'un jardin, vers les bords d'un étang où croit le nénuphar, trompées par F éclat de ses charmes, les fleurs s'élèveraient sur l'onde, croyant le soleil de retour « »
a Quand ma bien-aimée soupire, a Oui» dit le musc, c'est de son haleine embaumée que je compose mes plus doux parfums. »
(1) Les amours de Médjncun (l'insensé) et de LêUeh (la nuit, l'obscorité, )e mystère), chantés dans le grand poème d'Al-Djami, sont très-célèbres en Orient, plus encore que les amours de Yonzef (Joseph) et de Zouléïka (la femme de Putiphar), on de Souleiman (Salomon) et delà Sonamite, ou de Kosrou (Chosroës) et de Schirin.
<c O rameau des sables du désert, ne te balance point» lorsqu'elle foule d'un pas léger Fherbe des prairies. O éclair, garde-toi de briller, quand elle montre, pour sourire , la blancheur de ses dents. )>
« Mais elle est tellement modeste , que si le soleil, épris de sa beauté , descendait vers elle par un excès d'amour, elle se retirerait à lombre pour éviter sa présence. »
« Les années que j'ai passées près d'elle s'écoulaient avec la rapidité d'un jour, et, depuis que je suis privé de sa lumière, chaque jour passe lentement comme une année. »
« Dieu soit loué t souvent mes sens abusés la retrouvent dans tout ce qui a de la grâce et du charme : »
« Dans les sons harmonieux du luth et de la dulzaina^ lorsque ces deux instruments marient leurs accords ; )»
^ Dans les riantes vallées, où viennent, à la fraîcheur délicieuse du soir et au lever de Taurore, paître de timides gazelles ; »
« Dans les lieux où le zéphyre traîne les plis de sa robe embaumée, quand, au léger crépuscule du matin, il m'apporte les plus suaves odeurs. »
« Vaines illusions I elles fuient devant la chaleur des yeux {*) comme l'ombre devant le sourire de l'aurore, lorsque le jour commence à déployer ses ailes à l'horizon du ciel. x>
> ce Yézyd alors fait entendre des plaintes douloureuses comme celles du rossignol qui voit cueillir sa rose favo-
(1 ) Chalmr des yeux veat dire peine et chagrin, conun fMchewr de$ yeug, plaisir et satisfaction.
ET DBS MORBS D'ESPAGNE 891
rite, et, retiré dans Tangle du désespoir, il s'abreuve à longs traits du poison de l'absence, )>
a O ma mère, ô ma bien-aiméel si jamais Fange du destin »
Ici s'était arrêtée la plume du poète, confidente des peines de son cœur ; ici se terminaient les aveux qu'il avait confiés au papier comme au cœur d'un ami. Âbdal-Malek rendit grâces au ciel qui lui livrait ainsi le secret d'Yézyd. Cette habituelle mélancolie qui couvrait de sa pâleur le front du jeune médecin, ce n'était donc pas la révolte d'un esprit orgueilleux contre les voiles dont la nature cache ses impénétrables mystères ; c'était la langueur d'une âme tendre et blessée. Il y avait peut^tre des remèdes à ce mal.
Yézyd, à ce moment, rentra dans sa tente. En voyant Abd-al-Halek penché sur son écrit du matin , il sentit comme un mouvement d'indignation contre la curiosité du visiteur, et contre sa propre négligence. Hais le visage d'Abd-al-Halek, lorsqu'il releva les yeux, exprimait tant de bienveillance et de compassion ; ses reproches furent si tendres, en se plaignant d'un ami qui souffrait dans le silence, sans chercher d'autres confidents de ses peines que les muets instruments qui pei*> gnent la pensée; ses prières furent si vives à le presser de lui découvrir, dans un aveu complet, le secret qu'il ava it surpris , qu'enfin Yézjfd, vaincu par la puissance de l'amitié, consentit à confier au fils d'Al-Mansoûr l'entière et fidèle histoire de sa vie. Voici comment il la conta :
<( Ayoub, mon père, et son frère Ahmed, tous deux fils de Thémym, de la tribu d'Azra, dont les enfants
399 HISTOIRE DBS ARABES
furent toujours renommés pour la constance de lenrs aflections , avaient pris naissance à Fez, où les aïeux de leurs aïeux s'étaient fixés, lorsqu'au temps de Mousa, le Mahgrêb fut conquis par les lances des enfiints de r Yémen. Us étaient comptés l'un et l'autre* comme officiers de la garde arabe , parmi les premiers serviteurs des émyrs fils d'Edryz, lesquels régnaient alors sur les provinces d'Afrique , ayant pour supérieurs et pour protecteurs les khalyfes fils d'Omméyah. S' étant fait honorer et chérir dans l'exercice de leur emploi , jouissant des droits de leur noble race, et partageant ïabondance du palais, il ne manquait à leur bonheur qu'une nombreuse famille ('). Le ciel ne leur accorda point cette bénédiction. J'étais l'unique enfant que ma mère Fathmé eût donné & mon père; et la femme de mon oncle ne lui avait laissé qu'une fille, qu'elle ne put, l'infortunée, nourrir de son lait, car elle mourut en lui donnant le jour.
a Amyna (^) était plus jeune que moi de quelques années. Sa mère de lait ('), devenue sa mère véritable, ne trouva pas mauvais qu'elle partageât les jeux de ma première enfance, et je l'aimai d'abord comme une petite sœur , ûiible roseau que la nature confiait à ma protection. Mais bientôt, l'&ge de l'adolescence approchant, nous fûmes séparés l'un de l'autre. Tandis que j'entrais aux écoles pour m'initier à toutes les connais-
(1) c( Les richesses et les enfants sont les ornements de la vie mondaine.» (Koran, sonratexviiiy verset 44.)
p) Fidèle.
(') Soud-ana, la nourrice. C'est une esclave qu'affranchit iromédiatement rhonneur d'allaiter un enfant de sang libre.
sances qu'un homme de mon sang ne peut ignorer sans honte , elle se retira dans la maison de son père, loin du regard des hommes» pour s'habituer au recueillement, à la retraite, à la pratique des soins domestiques, qui sont les devoirs d'une épouse et d'une mère.
<c Lorsque j'eus passé quelques années au collège impérial de Fez, où les jeunes Arabes , après avoir reçu r instruction commune de la Madrézah, pénètrent dans le sanctuaire des études réservées ; lorsque, sachant lire en leur propre langage le^divini/IalAotin et le divin Aristhatlis ('), j'eus enrichi ma mémoire de la science des anciens ajoutée à la science de nos pères, alors mes parents réglèrent la place que je devais occuper dans le monde. Malgré les pleurs de ma mère, qui voyait à regret r If nique fruit de ses entrailles livré aux hasards de la guerre , je fus destiné à la profession des armes. C était celle qu'avaient embrassée tous mes aïeux, et, dans la pensée de mon père, celle que devaient embrasser tous leurs descendants. Je fus donc enrôlé dans la garde arabe de l'émyr. J'aimais avec passion les chevaux, les armes, les tournois; j'oubliai bientôt, dans le tumulte des jeux militaires, les doux souvenirs de mon premier âge et les studieuses veilles de mon adolescence.
« Ce fut à l'époque même où j'entrais dans cette troupe d'élite, seule permanente à Fez comme la garde berbère à Gordoue, que les peuplades nomades des monts Daren , agitées par les prédications d'un imposteur qu'elles prirent pour un nouvel envoyé de Dieu, refusèrent le tribut à Témyr. Tu sais, ô fils d'Al-Man-
(1) Platon et Anstote.
80Ùr, r histoire de cette révolte impie qae ton bras a ehAtiée. Tu sais que les taribus rebeltes, oubliaut, avec leur foi, Tobéissance due au chef des croyants, amentèrent encore contre les hommes de TOrient (^), contre les fils de TYémen et de la Syrie, tous les hommes de rOccident (^), dont nos pères ont vaincu les pères. Ils étaient nombreux, et nous ûiibles ; ils occupaient les montagnes, les plaines, les rivages, et nous n habitions que l'intérieur des cités. Bientôt toute la nation, soulevée contre nous par la haine du sang more, déclara au sang arabe une guerre implacable. Enfermés dans nos remparts, nous ne pûmes recueillir les moissons que nous avions semées ; nos champs furent ravagés comme par la grêle du ciel, nos maisons livrées au flammes , nos serviteurs égorgés, et la ville, notre dernier refuge, investie enfin par une multitude ivre dqà de sang et de pillage. Je n'affligerai point ton ftme par le récit des maux que nous fit endurer un long siège ; encore moins te peindrai-je les horreurs de cette nuit fatale où des traîtres livrèrent un passage à leurs frères, qui, poussant des hurlements de bétes fauves, se répandirent au sein de la ville surprise, le glaive dans une main, la torche dans l'autre. Fidèle, même après tout espoir de salut, la garde arabe joncha de ses cadavres les degrés du palais que Témyr, fier et brave, ne rendit aux rebelles qu'avec le dernier souffle de vie. Mon père et mon oncle périrent tous deux au premier rang, après avoir brisé leurs cimeterres sur les crânes ennemis; moimême, je tombai près d'eux, baigné dans mon sang,
(*) Scharakyyn, (2) Uahçrébyn.
ET DBS MORBS lyBSPAGME. S9&
et I1I66 yeux, que la mort sembla fermer aussi, ne virent pas du moins Tinsolent et sanguinaire triomphe des tigres d'Afrique.
« Quand je revins à moi... Oh 1 je n'oublierai jamais la ravissante vision dont mes yeux furent éblouis. J'étais couché dans un léger hamac suspendu aux branches d'un platane, dont l'épais feuillage, légèrement agité par la brise, laissait pénétrer par intervalles des éclairs de soleil. A droite, ma mère était assise, pressant une de mes mains dans ses mains. A gauche, une jeune fille aux yeux noirs se tenait debout, et, penchée sur ma couche, elle agitait devant mon visage un éventail de plumes. Cette lumière soudaine, ces rameaux verts qui me couvraient de leur ombre, ces deux femmes qui m'entouraient, dont l'une avait eu toute ma tendresse en ce monde, tandis que l'autre me semblait une houri du ciel, tous ces objets ravirent mon âme en extase. Je crus que l'ange Azraél, l'ange de la mort, avait rayé mon nom du livre de la vie, et que j'étais arrivé de plein saut dans cette demeure bienheureuse qu'Allah tient ouverte k ceux qui meurent pour la foi. En fixant mes yeux sur cette beauté céleste, en voyant tout à coup briller sur ses lèvres un sourire de joie, il me sembla bien retrouver dans ses traits je ne sais quelle ressemblance confuse avec l'objet d'une afiection passée ; c'était le sourire, c'était le regard de ma jeune compagne d'enfance. Hais, toujours possédé du même délire, j'imaginai que celui des anges d'Allah, devenu mon serviteur, auquel était confié le soin de mes plaisirs dans Téternel séjour, avait voulu mêler quelque doux souvenir de la terre à ma félicité du ciel.
S99 HI8T0IBE DBS ARABES
« Jetais encore au nombre des vivants. Après le sac du palais, ma mère était venue pendant la nuit, avec d'autres mères et d'autres épouses, relever les cadavres de son époux et de son fils. En attachant ses lèvres i mes lèvres, elle reconnut que je respirais encore. Cachant sa joie, elle me chargea sur les épaules d'un serviteur fidèle qui m'enleva de ce lieu de désolation. Nos demeures étaient dévastées, et je fus porté hors des murs de la ville , comme un mort qu'on mène à la sépulture. Mais la pauvre veuve n'avait point oublié la pauvre orpheline. Elle arracha des décombres de sa maison fumante la triste Amyna, qui avait échappé à la brutalité des vainqueurs cachée dans une de ces retraites souterraines (') dont nos habitations sont pourvues, et toutes deux m'accompagnèrent au sortir de la cité. Hère et cousine, elles avaient le droit de suivre mon cercueil, vêtues de blanc (^], en récitant la prière sur les morts ('). Echappant ainsi, à la faveur d'une loi religieuse et d'une coutume toujours respectée, aux mains des barbares dévastateurs de notre pays, nous parvînmes au vallon d'Adjiad, où se trouvait le jardin cultivé par mon père et sa maison des champs.
(1) Les tUos.
(^) Le blanc était la couleur de deuil des Arabes andaloos. « J'ai longtemps « ignoré, dit nn poète, pourquoi le blanc était la couleur adoptée par tous « les infortunés , mais je l'ai su depuis que ma jeunesse est partie, et que le « temps m'a revêtu de cheveux blancs, en guise de manteau déchiré, n « .... Quand vous vous rassemblez, ô Andalous, dit un autre poète, pour « pleurer vos morts, vous portez des vêtements blancs, et vous avez parfeite- « ment raison ; le blanc est la véritable couleur de la douleur, car il n'y &ï « point de plus cuisante que celle de voir ses cheveux blanchir. »
P) C'est la XXXVI* sourate du Koran, qui se nomme las, et que Mahomet appelait le c€fur du Koran,
a Ce fut là que je rouvris les yeux ; ce fut là que mes plaies furent lavées avec le suc de plantes balsamiques, exprimé dans une coupe d'agathe qui portait gravés sur ses bords un sabre, une lance, une flèche, et qu elles se fermèrent sous la main bienfaisante de mes deux anges familiers (^). Hais ce fut aussi là que mon cœur reçut une blessure que nulle coupe magique ne peut guérir, et qui ne se fermera plus qu'avec mes paupières. Quand Amyna n'était qu'une enfant, enfant aussi je l'avais ai* mée d'un amour de frère; maintenant que j'étais homme, je retrouvais en elle une vierge digne de régner sur le harem des khalyfes. Elle avait la taille élancée et flexible comme un jeune palmier qui n'a point encore porté de fruits, et sa démarche était celle d'un nuage qui traverse le ciel sans lenteur et sans vitesse. Sa chevelure noire, longue et touffue comme le feuillage dont une vigne recouvre la treille qui la soutient, aurait pu lui servir de vêtement, comme celle de notre mère Héwah, lorsqu'elle fut chassée du jardin d'Eden. Sous- les arcs de ses sourcils, à travers les plumes soyeuses de ses paupières, ses yeux lançaient des regards plus doux que la figue mûrie, plus pénétrants que la flèche au dard aigu, et ses lèvres de rubis semblaient dérouler deux colliers de perles, quand, pour sourire, elles s'épanouissaient comme les feuilles d'un bouton d'anémone à la rosée du ciel. Son cœur était aussi pur que l'air rafraîchi par Torage, aussi tendre que la neige qui fond en ruisseaux entre les doigts qui la pressent. Douée d'un esprit fertile
(1) <K Tout homme a des anges qui se succèdent sans cesse» placés devant lui, derrière lui ; ils veillent sur lui par ordre du Seigneur. » (Karan, sourate xiii, verset 12.)
198 HISTOIRB DBS ARAUS
comme le limon des vallées, et que son père, soign^ix jardinier d'intelligence, avait fécondé des s^nenoes de la sagesse, elle aarait pa lutter de savoir avec les vieillards de nos divans. Quelquefois, lorsque les mains maternelles avaient couvert d'un baume rafraîchissant les blessures de ma poitrine, Amyna, pour charmer les langueurs d'une longue convalescence, prenait le luth égyptien à six cordes, et chantait, avec une voix plus doiK^ et plus sonore que celle de l'oiseau du soir, les vers de nos poètes, qu elle ornait du rhythme de ses chants. D'autres fois, enlaçant d'un long voile, tantôt ses cheveux ondoyants, tantôt sa taille légère, tantôt ses pieds agiles, elle imitait, avec grAce et chasteté, les danses des filles de l'Orient.
« Mais que fais^e, ô fils d' Al-Mansoûr ? A quoi bon m'efibrcer de peindre à tes yeux un portrait que mon imagination peut bien se retracer, mais dont ma langue ne saurait exprimer qu'une imparfaite image ? M'as-tu point compris déjà que l'amitié des premiers ans^ la reconnaissance, la solitude, sa beauté, ses vertus, ses malheurs, avaient allumé dans mes entrailles cet incendie dévorant qu'on appelle amour? »
Ayant prononcé ce mot, et les yeux baissés comme s'il eût fait l'aveu d'une faute, Yézyd garda quelques moments le silence. Depuis qu'il parlait d' Amyna, sa voix était devenue forte et tremblante , ses lèvres s'étaient colorées, son regard brillait d'un feu inaccoutumé. Pressant sa main en signe d'encouragement et de sympathie, Abd-al-Malek regardait en souriant le visage de son médecin, austère et froid d'habitude, mais où se peignait tout à coup la chaleur d'une âme ardente et
longtemps concentrée, qui trouve enfin une autre âme où s'épancher, Yézyd, plus calme, continua de la sorte :
(c Quand tu débarquas au port de Tanjah (/), menant la glorieuse armée du khalyfe, avec une telle diligence que les rebelles tremblants n'apprirent ton départ de Cordoue que par ton arrivée sur nos rivages, j'avais déjà quitté ma couche, et je commençais, appuyé sur le bras de ma mère , & hasarder, comme un enfant au sortir du berceau, quelques pas chancelants. Les nouvelles successives de la venue de mes frères, de leurs succès rapides , de ta victoire, qui frappa nos ennemis de stupeur, de ta magnanimité, qui les fit tomber à tes genoux , achevèrent de n^ rendre è la santé. Je pus te voir entrer & Fez, triomphant et miséricordieux, pour relever le trône des fils d'Edryz sur les bases de la force et de la démence; je pus reparaître h ta suite et parmi les vainqueurs, dans cette ville d'où j'étais sorti . naguères enveloppé d'un linceul , et porté sur le cou d'un esclave.
a Ce fut, hélas 1 en ce moment de publique allégresse que s'évanouit mon bonheur d'un jour. Les soins dévoués auxquels je devais ma guérison avaient été prèscrits par la science & la tendresse de ma mère et de ma bien-aimée. Un célèbre médecin de Fez, Yakoub-ben- Zakariah, surnommé ÀUSchafy (\ ami de mon père avant nos désastres, et respecté pour sa grande renommée par les Berbères eux-mêmes, était venu plusieurs fois me visiter en secret au vallon d' Adjiad* D'une main
(0 Tanger.
(>) Le gi^rissenr.
habile et sûre, il avait porté sur mes plaies, tour à tour la pointe d'un fer ardent et des baumes de simples broyées. Mais, durant les heures passées à mon cbeyet, il avait vu maintes fois Amyna, qui s'approchait d'un pas furtif, et dont le regard inquiet, suppliant, épiait dans ses yeux T arrêt de ma vie ou de ma mort. Et qui peut, même sous les glaces de Tàge, voir Amyna sans Taimer?... » Yézyd ne put réprimer un long soupir, et s'interrompit encore une fois dans son récit.
«Un soir, reprit-il (c'était celui même du jour où j'avais vu les portes de Fez s'ouvrir devant toi), ma mère nous appela tous deux auprès d'elle, et nous demanda d'écouter attentivement ses paroles. A l'expression de son visage, grave et solennelle, il me fut aisé de comprendre qu'il s'agissait d'un objet important pour notre destinée, et mon cœur s'émut, car je lisais dans ses yeux . encore plus d'afQiction que de gravité.
m Elle nous dit : a Mes enfants, le sort de tous les humains est tracé d'avance sur le Livre évident (^), et c'est par des voies souvent détournées, mais toujours sûres, que s'accomplissent les arrêts du Tout-Puissant. Combien de fois le mal de l'un n'a-t-il pas produit le bien de l'autre? Notre ruine et tes souffrances, ô mon fils, peuvent devenir pour Amyna le marche-pied de son élévation ; et quand elle sera parvenue sur la colline de la fortune, & son tour elle pourra nous 'tendre la main. Le savant Al-Schafy, l'ami de mon époux, le sauveur de mon fils, m'a prise hier en secret, et m'a dit :
« Veuve d'Ayoub, ta nièce Amyna compte déjà douze
(1) Ou Table conservée, où se trouve inscrit tout ce qui a été, est et sera.
ans révolas : la religion et la nature lui font un devoir du mariage. Elle touche & F âge où il serait coupable et déshonorant qu'elle restât plus longtemps dans le célibat. Elle est belle, elle est douce, elle a toujours respecté ses parents. Heureux le père des enfants qu elle mettra au monde, heureux les enfants dont elle sera la mère! Je m'adresse donc à toi, devenue chef de la famille, et chargée, dans leur inexpérience, de régler le sort de ses membres les plus jeunes ; veux-tu me donner Amyna pour épouse? J'ai maintenant trois femmes légitimes, que j'ai prises successivement & mesure que ma richesse s'est accrue, et en prouvant chaque fois devant le khady que je pouvais les maintenir honorablement dans ma demeure. La loi du Prophète accordant quatre femmes au croyant , je pourrais, sans les perdre, acquérir encore ta nièce. Ma maison est assez vaste pour qu'elles y aient toutes quatre un appartement séparé, et je suis assez riche pour donner largement à chacune d'elles sa nourriiure, ses vêtements, ses esclaves. Mais Amyna mérite de posséder seule l'affection et les soins d'un mari. Si tu me promets sa main, elle régnera sans partage sur ma maison , car aussitôt je répudierai mes trois femmes actuelles. Tu sais qu'il sufQt d'un mot de ma bouche, sans nul autre motif, pour rompre les liens qui les attachent à moi. Je puis les répudier toutes ensemble, comme j'aurais pu les épouser toutes h la fois ('). Je leur rendrai les trousseaux qu'elles ont apportés , je leur paierai une seconde fois le don nuptial anté-
(>) La répudiation est le droit de Thomme, sans réciprocité pour la femme. Mais la femme peut demander le divorce, qui est accordé par le juge ou vendu par le mari.
40S HISTOIRB DES ARiiBES
rieur (*) qu'elles ont reçu de moi, et j'y joindrai, pour leur consolation, un don nuptial poiténeur (^) assec considérable pour qu'elles trouvent aisément de nouveaux maris. Dès qu'elles auront passé les trois mois de retraite que la loi leur impose ('), et pendant lesquels, pouvant reprendre les femmes répudiées, je ne puis en épouser aucune autre, Amyna viendra prendre leur place sous mon toit. D'ici là, je m'engagerai par serment écrit, devant limâm et les adaieh (*), à ne prendre aucune autre femme tant qu'elle sera la mienne. Et je ne veux de toi ni dot ni présent. Réduite au veuvage et h la pauvreté, que pourrais-tu m' offrir? à peine la dot qu'Aly, le saint en Dieu, reçut de Mahomet avec sa fille Fathima (^). La science et le travail m'ont enrichi ; chaque jour encore j'augmente ma fortune et ma renommée. Je donnerai à ta nièce un tel don nuptial, je mettrai tant d'esclaves dans les salles et les jardins de sa maison, dans ses coffres tant d'étoffes et de parures, tant de colliers à son cou, tant d'anneaux à ses bras et à ses jambes, et sur sa table tant de mets sucrés, que son sort fera l'envie de toutes les femmes qui n'habitent point le harem deMédynat-al-Zohrah. Et, bien que ma
(1) Mikr, la dot.
(2) Celai qai se fait à la dissolution du mariage.
(3) Ces trois mois se nomment Viddeth, ou VaUerUe, Pendant Viddetk, la femme répudiée porte le deuil, c'est-à-dire qu'elle s'abstient des coolears ronge et janne, de tonte pamre, de collyre snr les yeni et de kmna sur les OBgles.
(^) Notaires, témoins entre particuliers. C'est l'imdm qui rédige les cobtnto de mariage.
(S) Un ehamean, deux coussins de sopfaa, on seau de eoir, et 400 taleatg (environ iOOécns).
barbe soit grise , je remplis encore les deTOÎrs d'un mari consciencieux sans avoir recours à la chair de lion marinée dans du vinaigre rouge. Réfléchis, informe-toi, prends conseil de ta prudence ; et, dans l'espace de sept nuits (^), fais-moi part de la décision que le ciel t'aura dictée. 1»
« Ma mère, après ce récit, fut un moment silencieuse ; puis elle ajouta, d'une voix émue : « C'est par votre bouche, ô mes enfants, que j'attends Tordre du ciel, n^
« Dès ses premiers mots, j'avais été frappé de la foudre. Quand elle acheva, je voulus vainement délier ma langue. Immobile, pâle, haletant, je sentais la froide rosée de la terreur glacer mes tempes, et la main de l'angoisse, qui me pressait la gorge, ôtait tout passage è ma voix. Amyna, calme et sereine, ouvrit les lèvres pour répondre. Je préparai mon àme à la mort.
« Ma mère, dit-elle (car elle lui donnait aussi ce doux nom], la loi du Prophète permet-elle le mariage entre les enfants des frères? y>
(X Oui, ma fille, d répondit Fathmé, avant d'avoir compris le sens de la question ; puis toutes deux se turent, rougissant et confuses d'avoir trahi d'un seul mot, Tune sa secrète tendresse, T antre son plus cher désir. Moi je tombai h genoux, et je posai mon front dans la poussière devant les pieds d'Âmyna. Elle me releva, et me donna la pointe de son voile à baiser (^j .
(1) Les Arabes comptaient par nmts> non par joun ; comme par lunes, et non par mois solaires.
(3) Le mariage est, en effet, permis entre consins. Mais nn musahnan ne peat épouser sa tante on sa nièce, — ni la sœnr on la consine d'nne de ses femmes^ ou de sa nourrice, — ni son esclave, — ni l'esclave étrangère, s^il
« J'avais passé sans intervalle du septième tourment de r enfer à la huitième béatitude du paradis. Cependant ma joie était grave, car elle était chargée du poids de la reconnaissance, et je mesurais devant moi toute la longueur du sentier de mon devoir.
€ Amyna, m'écriai-je, en élevant les mains au-dessus de ma tête, coAme celui qui prend le ciel h témoin de ses serments, Amyna, par la grandeur, la gloire et la puissance du Très-Haut, j'accepte ta foi, et je t'engage la mienne. Mais je n'accepte pas ton sacrifice entier. Tu n'auras point pour époux un homme pauvre» inconnu, digne au plus de pitié. L'homme illustre auquel
a ane femme libre, — ni une femme païenne, — ni une femme répudiée, avant trois mois, — ni une femme veuve, avant quatre mois et dix jours, — ni une femme enceinte d'un autre, — ni une cinquième femme.
Les musulmans peuvent épouser des femmes chrétiennes ou juives ; mais les musulmanes n'épousent ni chrétiens, ni juifs. Ce serait une manière d'abjuration.
Montesquieu s'est trompé, lorsqu'il affirme, dans V Esprit des Lois (livre XXVI, chap. 14), que le mariage, chez les Arabes, comme chez les premiers Romains, était prohibé entre parents au quatrième degré, c'est-à-dire entre cousins. Il n'était défendu que d'oncle à nièce, ou de tante à ne^eu. An reste, Montesquieu partage la plupart des erreurs qui, de son temps, avaient cours sur les disciples de Mahomet. Il croit, par exemple, que les femmes sont exclues du paradis. «.... Une religion, fait-il dire par unGoëbre à une musulmane, qui vous rend malheureuse dans ce monde-ci, oi ne vous laisse point d'espérance pour l'autre.» (Lettres persanes, lett. 67.) Ailleurs, il cite « l'ancienne tradition de nos docteurs que le paradis n'est fait que pour les hommes (ibid,, lett. 141). Bayle dit aussi : ((Avouons que
Mahomet ne ménageait guère le sexe Il ne se contenta pas de le rendre
malheureux en ce monde, il le priva même de la joie du paradis (art. Mahomet),» Nous avons vu, dans le premier chapitre de cette histoire (t. I, p. 43), que Mahomet, au contraire, après avoir protégé et relevé la femme en cette vie, établit entre les deux sexes une parfaite égalité devant Dies et dans la vie future.
tu me préfères doit à la science sa richesse et sa renom* mée; eh bien I je laisserai Tarmure du guerrier; j'irai aux écoles de l'Europe et de l'Asie apprendre aussi l'art bienfaisant de guérir les maux des hommes; je deviendrai célèbre, je deviendrai riche, et je t'offrirai tout ce qu'il t'offrait, et ce que tu as refusé de lui ^ tu le recevras de moi, si c'est la volonté de Dieu (^] . »
« Ma mère avait pleuré de joie aux paroles d'Amyna ; ses larmes coulèrent encore h mes paroles. Elle était fière que son fils ne se fût pas laissé vaincre en générosité, et son orgueil maternel se résignait noblement à partager mon sacrifice. Elle prit nos mains droites, les unit dans la sienne, et priant pour nous TEtre Juste, protecteur des généreux desseins, elle étendit sur nos têtes sa bénédiction.
«c De ce moment, notre sort fut décidé. Yakoub-al- Schafy reçut pour réponse que mon père et son frère s'étaient, dès notre naissance, mutuellement promis d'unir leurs enfants, qu'ils nous avaient fiancés l'un à l'autre, et que, devenus majeurs, nous avions ratifié l'engagement de nos pères (^). Â cette époque, ô fils d'Al- Mansoûr, prêt à quitter le Mahgréb soumis et pacifié, tu proposais de ramener avec toi, dans la capitale de lem-
(>) <( Ne dis jamais, je ferai telle chose demain, sans ajouter : si c'est la volonté de Dieu (Koran, s, xviii, v. 23). )> Jamais, en effet, les musulmans ne mentionnent une chose au futur, sans ajouter la formule en scha Allah, Les Espagnols, à leur exemple, et presque aussi fatalistes que les Arabes, no manquent guère de dire en pareil cas : S'il plaît à Dieu [si Dios quiere).
p) Chez les musulmans, le père peut marier comme il l'entend ses enfants mineurs ; majeurs, il faut leur consentement formel. — La majorité est ûxéa À quinze ans ; mais si la puberté précède cet âge, l'homme peut être majeur à douze ans, la femme à neuf.
40e HISTOIRE DES ARABES
pire, les fils des nobles Arabes morts sous les raines da palais de Fez, et de doter ces orphelins d'un précieux patrimoine, l'instruction des célèbres écoles de G>rdoae. Je m'offris parmi les plus empressés; tu m'admis ayee distinction, pour le nom de mon père, et peu de jours après, le cœur résigné, mais les yeux gonflés des larmes du dernier adieu, je quittai la terre d'Afrique pour monter sur ton vaisseau. La veuve et l'orpheline étaient restées au vallon d'Adjiad.
« Tu sais le reste. Quelques succès, dus à la persévérance d'un travail sans distraction , m'ayant fait distinguer au milieu de mes compagnons d'études, j'obtins, au sortir des écoles, d'être choisi pour ton médecin. Depuis ce moment, je t'accompagne dans tous les lieux où te conduit le service de TÉtat. J'ai gagné ta confiance et ton amitié. Ta générosité tient ouverte sur ma tète sa coupe inépuisable ; tu as été pour moi prodigue de bienfaits, comme une nourrice est prodigue de caresses pour l'enfant qu'allaite son sein. Mon cœur reconnaissant s'est voué à te servir ; je remplirai pieusement le devoir de la fidélité, et, comme une sentinelle attentive, je veillerai sur ta vie, précieux dépôt dont je dois compte à l'empire. Mais ne trouve pas mauvais, ô mon bienfaiteur, que de cuisants regrets mêlent leur amertume aux parfums de gloire et de plaisir que je respire en ta compagnie. Chaque fois qu un messager du Sabythal-Béryd ('), parti de Fez , apporte à ton glorieux père des nouvelles de nos provinces d'Afrique, une lettre m' arrive, enfermée dans un roseau creux fermé par les deux bouts avec de la cire ; ce discret dépositaire de douces et amères pensées
(•) Chef des coarriers d'une province.
vient me rappeler ce que je n'oublie à nulle heure de mon existence, qu au delà des mers et des montagnes, dans la solitude et l'abandon , gémissent inconsolables , une mère privée de son unique enfant , une vierge aux doux regards, volontaire victime d'un chaste et généreux amour. Songe que Tune est ma mère et l'autre ma bienaimée ; songe que je mesure aussi l'espace qui nous sé« pare » et que , souffrant mon affliction , je souffre aussi leur affliction dont je suis la cause et l'objet ; songe enfin au nombre de lunes qui ont éclairé nos nuits depuis que le destin cruel nous tient condamnés aux ennuis de l'absence , à la honte du célibat ; tu ne seras plus surpris de trouver, sur un visage qu'entoure & peine une barbe naissante , des lèvres pâles , des joues décolorées , des yeux éteints par l'insomnie et par les pleurs, car je me redis sans cesse ces paroles du Prophète : «c Qui aime se tait, se prive, sait mourir, d
Yézyd avait achevé l'histoire de ses peines; un long silence succédait h son récit. Abd-al-Malek , fixant un regard attendri sur le triste amant d'Amyna , et de cet accent où l'amitié semble prophétique : a Fils d'Ayoub, lui dit-il , il est écrit ; « Mets la confiance dans le Seigneur , et tu ne pourras compter ses bienfaits. »
Deux mois après cet entretien, l'armée d'Al-Mansoûr, ayant pénétré sans obstacles jusqu'au pied des remparts de Barcelone , avait emporté d' assaut cette capitale , et traînant une foule de captifs chargés des dépouilles de leurs églises , elle reprenait le chemin des frontières. Le hagib revint à Gordoue, avec son fils et leur suite. La campagne n'avait pas été moins courte qu'heureuse, et l'on était encore aux belles journées de l'automne, quand
Al-Mansoûr déposa le haubert du général pour revêtir le caftan du ministre.
lie matin du premier djoufna qui suivit son retour à Cordoue» Abd-al-Malek fit appeler Yézid. Us étaient seuls.
<( J'ai recours à ton amitié « lui dit le jeune wali de Fez, d'un ton mystérieux ; puis-je compter sur elle? »
«Qu'ordonnes-tu de ton serviteur, répondit Yézyd? Je te dirai comme Zayd au Prophète (^) : a Mon sang est prêt à couler. ^
a Je n'ai besoin que de ta science et de ta discrétion , reprit Âbd-al-Halek. Une femme qui m'est proche se trouve dangereusement malade, au point que les sagesfemmes déclarent leurs soins insuffisants, et quil devient licite d'appeler un médecin à son chevet (^]. Mais elle refuse les secours de la médecine plutôt que de laisser connaître sa demeure, et, par elle, sa famille et son nom. J'ai promis , pour vaincre des scrupules si légitimes ('] , que tu consentirais à être conduit auprès d'elle, et ramené jusqu'en ta maison, comme un aveugle, un bandeau sur les yeux. Âi-je trop présumé de ta confiance et de ton dévouement? x>
(1) Zayd-ben-Thabet (que nous appelons Séide], aflranchi et fib adopUf de Mahomel, qui lui fit répudier sa femme pour l'épouser, recueillit et coordonna le Koran après la mort du Prophète. C'est le seul contemporain de Mahomet nommé dans son livre (sourate xxxviii).
(3) Les sages-femmes, seuls accoucheurs chez les musulmans, sont aussi les médecins ordinaires des femmes, qui n'ont recours aux médecins que dans les cas très-graves.
(3) Il y a tant de réserve entre les sexes, chez les musulmans, qu'on homme, par exemple, ne demande jamais à un autra des nouvelles de sê femme ou de sa fille.
<( La promesse de ta bouche , dit Yézyd , est le serment de la mienne ; elle s'accomplira. » « Je te rends grâces, reprit Âbd-al-Halek. Aujourd'hui donc, au sortir du bain , pare-toi de tes habits de fête, assiste & la khoU bah du khalyfe, et quand les croyants quitteront la mosquée , sors par la porte du Pardon. Là , tu trouveras un guide pour te conduire. »
Yézyd suivit ponctuellement les instructions du fils d'AI-Mansoùr. U quitta le temple aussitôt que l'imâm , prononçant la formule du tekbyr, eut fait le salut h droite et à gauche. A peine franchissait-il le seuil de la mosquée qu'un esclave noir, eunuque malgré la défense du Prophète (^], l'appela par son nom, et, le saisissant au passage , sans prononcer une autre parole , il le fit monter dans une litière de femme, portée par six esclaves. L'eunuque alors s'assit h ses côtés, lui banda étroitement les yeux, après avoir fermé les épaix rideaux de soie qui enveloppaient ce lit portatif, et commanda le départ. La course ne fut pas longue ; mais de brusques détours , faits dans tous les sens, annonçaient au jeune médecin qu'on voulait déjouer jusqu'aux suppositions qu'il pourrait hasarder sur son itinéraire. D'ailleurs , le silence absolu de son guide rendait vaine toute espèce de question. Quand la litière s'arrêta, et qu Yézyd, misa terre, revit la lumière du jour, il était au milieu de la cour
(1) a Que la malédiction de Diea soit sur lui (Satan) ! Il a dit : je m'empare d'une portion de tes servitenrs... Je leur ordonnerai de couper les oreilles de certains animaux, d'altérer la création de Dieu... {Koron, sourate. IV, V. iiS). » Dans ces derniers mots, disent les commentateurs, Alahomet a voulu condamner la castration d'esclaves. (Kasimirski , note ii, page 90).
410 iOSTOIRR DES ARABES
iatérieure d'ane ya«te et riche maison. De fines colonnettes en marbre blanc formaient, selon l'usage, la galerie carrée qui régnait au-devant des quatre corps de logis. Entre deux de ces colonnes était suspendue une riche escarpolette, semblable à une selle brodée d'or et d'argent. Quelques arbustes odorants» des plus rares et des plus précieux, entouraient la fontaine d'eau vive qu'on entendait jaillir au centre de la cour; et des troupes d'oiseaux étrangers , au brillant plumage, i la Yoix harmonieuse I retenus captife par les mailles d'un filet tendu sur les terrasses, s'ébattaient joyeusement sous leurs rameaux fleuris. Tout^ dans cette demeure, annonçait la noblesse, l'opulence et le bon goAt.
Le muet compagnon d'Yézyd l'ayant mené par la main jusqu'à l'entrée d'une salle basse, dont il en tr ouvrit la porte avec précaution, lui fit signe d'entrer, et disparut. Cette pièce, assez vaste, était ornée de quelques paysages tracés à fresque sur les murs blanchis & la chaux ; le plafond était en bois peint de couleurs mélangées, et le parquet couvert de nattes en sparterie qui formaient aussi d'élégants dessins. Une seule fenêtre, étroite, oblongue, tapissée d'étoffes de soie, laissait pénétrer un demi-jour, d'une teinte douce et rosée. Y&yd, encore ébloui par la lumière extérieure, ne distingua que peu à peu les objets. Il aperçut enfin , dans un angle de la salle, une alcôve (*), plus sombre encore, et, dans cette alcôve, un lit enveloppé des rideaux qui protègent le sommeil contre les mosquites. Près du lit, se
(^) Al-koba, voûte, cintre, arcade, construction voûtée, d'où les Espagnols ont fait alcova, et nous, alcôve.
tenait une femme assise, enveloppée d'un long voile. La malade et sa compagne gardaient un profond silence, une complète immobilité. Il s'approcha, muet aussi, et prit une blanche main qu'on lui tendait à travers les légers rideaux de mousseline bigarrée* L'agitation du pouls était extrême, mais non irrégulière comme celle de la fièvre, et les doigts de la malade, pressant ceux du médecin, semblaient vouloir aussi compter, à cet écho lointain, les battements de son cœur. Interdit, ému luimême, Yézyd commençait à balbutier une insignifiante question, quand, tout à coup, la femme voilée se lève, étend les bras, se jette h son cou, et s'écrie : « Mon fils ! » C'était Fathmé. A ce cri les rideaux s'ouvrent, une femme parait debout sur le bord de la couche, murmurant d'une douce voix : <c Mon bien-aimé ! i> C'était Amyna. f jO pauvre Yézyd, comme au sortir de sa léthai^e, put croire une seconde fois que le ciel s'était ouvert pour son âme, et qu'il goûtait la félicité des justes. Accablé sous le poids de son ravissement, déchiré par les étreintes d'une joie convulsive, il se sentait mourir sous les caresses ardentes, jalouses, que lui prodiguaient sa mère et sa fiancée. La nature (elle est secourable dans l'excès du plaisir et de la douleur) vint à son aide. Il se rappela confusément sa profession et l'objet de sa visite : « Malade ! r> s'écria-t-il , avec un accent d'effroi. Mais un regard d'Amyna, plein de vie, plein de bonheur, l'eut bientôt rassuré. Alors, comme le doute est le contre-poids de toutes les grandes émotions dont il amortit les coups, un autre doute vint assaillir son âme. La fiancée qu il retrouve, n'est-ce pas cette même femme h qui Va envoyé mystérieusement Abd-al-Malek ? D'où la connaît-il ? Cette
riche demeure, comment s'y trouve-t-elle? Ces précautions, pourquoi les avoir prises? Elle est donc dans le harem du vainqueur de Fez I Toutes ces idées luisent & ses yeux comme les éclairs répétés d' un orage, et soudain, tel que le ver qui perce la datte jusqu'au noyan, le plus horrible soupçon glisse à travers ses joies, et va lui déchirer le cœur.
En ce moment, Âbd-al-Halek parait, calme, affectueux, souriant :
« Permets, ôfils d'Ayoub, lui dit-il, permets à l'amitié qui a partagé tes peines, de partager aussi ton bonheur. Le ciel a bien voulu que j'en fusse l'instrument. Pour me suivre, tu avais quitté tous les objets qui rendent la patrie chère. Je ne veux point non plus de ton sacrifice entier. Je te rends ta mère, celle qui t'a donné deux fois la vie, et cette vierge, compagne choisie par ton cœur, qui t'en fera bénir tous les instants. Cette maison t'appartient, avec tout ce qu'elle renferme ; ce sera ton présent nuptial. Elle touche à la mienne, et tu pourras, comme naguères dans nos tentes voisines, veiller sur la vie qui t'est confiée. J'exige une chose en retour : Le quatrième jour de la walitna (^), quand tes amis, armés de la dague dorée, forceront pour toi le pavillon de la fiancée défendu par ses jeunes compagnes, c'est moi qui commanderai leur joyeux escadron ; puis, dès qu'Amyna t'aura rendu père, je présiderai à la fête des Bonnes Fées^ et le premier né de tes fils portera mon nom (^). »
(1) La noce.
(^) La fête des Bonnes Fées, particulière aux Arabes d'Espagne, était celle où l'on nommait l'enfant. Elle avait lieu le huitième jour après sa naissance.
Chaque parole qui sortait de la bouche d'Àbd-al* Malek tombait, comme une bienfaisante rosée, sur le cœur d' Yézyd, pour y éteindre les feux de la jalousie, et rallumer ceux d'une ardente reconnaissance. Trop émus, trop prénétrés pour trouver des mots, même dans leur langue riche et passionnée, qui pussent traduire leurs sentiments, les trois heureux s'étaient prosternés aux genoux d'Abd-al-Halek, et baignaient de douces larmes ses mains généreuses. Et le fils d'Al-Hansoùr répétait, en les pressant dans ses bras : a Qu'Allah reçoive vos actions de grâces ! N'est-ce pas son Prophète qui a dit : Mets ta confiance dans le Seigneur, et tu ne pourras compter ses bienfaits (')? »
Suivant Mouradgeah d'Hosson, les mariages musulmans, presque tou-
En présence de tons les parents réunis è un banqnet, le père on Taïenl, invoquant AUah, disait À l'oreille du nouvean-né le nom qu'il devait porter; puis on lui coupait les chevenx, et on en donnait le poids aux pauvres, en or, en argent, ou en cuivre. La circoncision ne se faisait pas avant l'âge de sept ans. Elle était l'occasion d'une nouvelle fête de famille.
(1) Le fond de ce petit roman est une anecdote historique. Je n'ai fait que changer l'époque, les lieox et les personnages, en groupant autour du sujet quelques détails de mœurs. Léon l'Africain rapporte que le sultan Youzefben-Taschfyn (émyr des Aimoravides),, revenant d'Espagne en Afrique, avait emmené son médecin, Aben-Zohar le fils, qui était aussi un poète élégant. <i Un jour, il entra chez lui à l'improviste, et, ne le trouvant pas, se mit à regarder les papiers qui étaient sur sa table. Il y vit des vers où Aben-Zohar exprimait le regret d'être séparé de sa famille. L'émyr envoya aussitôt l'ordre au gouverneur de Séville de faire venir, en toute hâte, la famille du médecin à Maroc, où elle fut logée dans une belle maison, richement meublée, dont il lui fît présent. Aben-Zohar, envoyé dans cette maison, sons prétexte d'y visiter des malades, fut bien agréablement surpris de se trouver au milieu de sa famille, dont il se croyait si éloigné. »
414 HISTOIRE DES JlRABES
jours de simple conreBanoe, se font dliabitade paf les parents, et pour lears fils cooime pour leurs filles, et pour leur fille veuve eorame pour leur fille vierge. La mère da jeune homme va voir la jeune fille, converse avec elle, et, sur son rapport, le père du jeune homme demande la jeune GUe à son père. Une fois résolue, la noce dure quatre jours, et commence habituellement le lundi. Les fêtes ont lieu dans les deux fknâlles, mais sépaténent. Le quatrième jour, la fiancée est conduite chez le mari. On lui a treesé les cheveux avec des clinquants pour figurer, sur son front, le mot nuuch-AUah, qui doit la garantir des regards de l'envie, ou d'une admiration trop passionnée. C'est sa mère, ou sa phts proche parente, qui la conduit à époux. Elle avait fermé un cadenas en donnant son consentement «a nage ; en remettant sa fille à l'époux, elle ouvre ce cadenas. L'époux ûut alors sa prière, et va s'asseoir près de l'épouse, qui ôte son voile. Comme c'est fort souvent la première fois qu'il aperçoit les traits de sa femme, fl lui fait un présent pour la vue du visage; puis Ûs font ensemble nne petite collation, et l'introductrice se retire. — On choisit d'habitude, poor ces dernières cérémonies nuptiales, la nuit du jeudi au vendredi, qui fut celle de la conception de Mahomet.
L'adultère, le concubinage, les amourettes, sont d'ailleurs inconnus dans les pays soumis à l'islam, où l'on ne voit aucune femme publique, au moins musulmane.
Plus libres dans leur choix, comme dans toutes les mœurs domestiques, que ne le sont les musulmans de l'Orient, eenx d'Espagne portaient aussi plus de gaîté dans leurs fêtes, «c Les watimas , ou repas de noce, dit J. Conde, se célébraient avec l'assistance des parents, mâles et femeUes, et avec de joyeux amusements, c'est-À^dire musique, bal et chansons amoureuses chantées par des femmes, avec de longues pauses d'un vefs à Vaotre {parte II, cap. 90, nota i). » Et voici comment les historiens qu'il a traduits décrivent la noce d'Abd-al-Malek, le fils d'Al-Mansoûr : « Dans le printemps de cette année (376 de l'hégire, 986 de Jésus-Chris^) , se célébrèrent, À Cordoue, les noces d'Abd-al-Malek... n y eut, pour ce motif, de grandes fêtes et des réjouissances publiques. Les noces se firent dans les beaux jardins du palais nommé Alameria, dont le khalyfe Hescham fit présent à son hagib Al-Mansoûr, quand il lui demanda la permissimi d'y célébrer ces noces. Toute la noblesse de Cordoue concourut aux fêtes. La jolie fiancée fut conduite en triomphe par les rues principales de la ville, acc(nnpagnée de toutes les jeunes filles amies de la ftimille, précédées et suivies du khady, des témoins, des chefs de tribus et des nobles de la ville. Les jeunes filles, toutes armées de cannes d'ivobre et d'or, gardèrent, toot le jour, la porte du pavillon de la fiancée. Le fiancé, accompagné d'an grand
cortège des nobles jeunes gens de sa famille, et protégé par les dagnes dorées de ses amis, parvint, la nuit venae, à en forcer l'entrée, malgré la Taleareuse défense des jeanes filles. Tous les jardins étaient illaminés, et dans tous leurs bosquets, comme dans toutes les barques de leurs claires pièces d'eau, résonnaient d'agréables concerts , et les louanges des époux étaient le sujet des chansons. Les vers et la musique durèrent toute la nuit, jusqu'à l'aube, et les réjouissances continuèrent tout le jour suivant.
Al-Mansoûr, à cette occasion, répartit entre ses gardes de riches vêtements et des armes précieuses. 11 donna d'abondantes aumônes aux hospices de pauvres ; il maria et dota des orphelines pauvres de sa mosquée, et fit des présents aux beaux-esprits qui avaient célébré son fils et sa bru. On ne vit pas, À Cordoue, de plus belles journées que celles-là, ni de waliinas ou fêtes nuptiales plus splendides. (Parte II, cap. 99.) »