‹ Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, traitant de la constitution du peuple arabe-espagnol, de sa civilisation, de ses mœeurs et de son influence sur la civilisation moderne (volume 3)Chapitre 60 sur 63 · LE MAHDY · texte numérisé non relu

LE MAHDY

Il y avait plus d'une année (*) qu'Alphonse V, appelé par les Arabes Alanfoûs, occupait, après le vieux Botmudo, le trône de Léon et des Asturies. Depuis qu'AI- Hansoùr gouvernait l'empire arabe, le royaume des fils de Pelage avait été, presque chaque printemps, envahi, traversé, dévasté. Sa capitale et sa métropole étaient tombées aux mains d'un ennemi toujours victorieux ; ses villes fortes avaient été prises et rasées, ses armées détruites, ses habitants traînés en esclavage. Mais, loin de plier sous des désastres si nombreux, les chrétiens, opiniâtres et patients, mettaient k défendre leur culte et

(1) OvL Méhédy. Littéralement dtrt^^ {bi'Uahjpn Allah); et réciproquement directeur pour ceax qui le suivent : prophète. Mais il ne faut pas confondre ce mol avec ceux de néby, prophète qui reçoit une révélation, et de réxaul, prophète ou apôtre qui répand cette révélation par la parole. Ce dernier titre est celui de Mahomet.

(2) En 1004.

leur liberté le même zèle infatigable, la même énergique constance que rien ne peut vaincre , que rien ne peut abattre. Leur jeune roi préparait vigoureusement la défense du pays. Il avait relevé les murailles , tant de fois renversées , de Léon , de Toro, de Zamora ; il avait assemblé, dans un concile naticmal ('), ses évêques et ses grands vassaux, afin de pourvoir, avec leur concours, aux pressantes nécessités d'une situation suprême ; il avait appelé à son ban tout homme en âge déporter les armes; enfin, il s était assuré des alliances et des secours. Les Castillans, réduits k quelques lambeaux du comté de Hernan-Gonzalez, étaient toujours, par intérêt et par juste orgueil, au premier rang de Tarmée chrétienne. Sancho de Navarre, que la frontière musulmane allait atteindre, sentait enfin le besoin de prendre part k la lutte autrement que par l'envoi de quelque insignifiant corps auxiliaire ; il avait entraîné les trois républiques vasconnes^ et de nombreux volontaires de l'Aquitaine passaient aussi les Pyrénées pour gagner le paradis, la gloire et la richesse à la guerre sainte. Centre et chef de cette confédération, Alphonse, entouré déjà de ses barons des Asturies, de la Galice et de Léon, rassemblait, sous les murs de Burgos, la plus puissante armée qu'eussent encore composée les bannières réunies de l'Espagne chrétienne.

Al-Mansoùr connaissait la ligue et ses préparatife. Hais vingt-cinq années de victoires lui avaient donné tant de confiance en ses armes, que, sans augmenter la force des troupes qu'il avait coutume de mener à ses expéditions,

(1) Premier nom des cortës.

T. II. i7

41S HnrmM du arans

et eroyent plus gagner par la rapidité de l'attaque que par le nombre des soldats, il s était, cette fois encore, mis en marohe le premier. Les douze lustres qui Uanehissaient sa t^, ses veilles, ses fatigues, ses Messures, n'avaient altéré ni l'activité de son corps ni l'énergie de son àme. Il était, dans ses pensées et dans ses actions, aussi ardent, aussi impétueux qu'au temps oii, chef Picore adolescent de l'empire, il marqua dès le début sa haute destinée, et fit taire l'envie par l'admiration. Son but, pour la campagne qui s'ouvrait, n'était pins de pénétrer dans les provinces de la Catalogne ou de Léon pour reculer la frontière chrétienne au delà de f Èbie ou du Duero ; il voulait rompre l' alliance des princes confédérés, et, pour en détacher le roi de Navarre^ portw la guwre dans ses domaines, épargnés jusqnes-Uu L'armée arabe avait franehi la Sierra de Aylon, et s'avançait, entre la Gastille et l'Àragon, sur les champs de l'ancienne Numance.

Dégà l'on était parvenu dans la contrée où le Dnero naissant, après avoir un moment suivi TÈbre, le quitte brusquement pour porter ses eaux, par une pente opposée, k la mef environnante ('). Un ka^d arabe marchait à la découverte avec sa taifa de cavalerie. Tout à coap, il entend des alortdot de combat, et s'avance au galop pour porter secours à ses frères. Mais ce qu'il avait pris pour des cris de guerre n était que des cris de joie. Un antre parti de cavaliers, ceux-ci Berbères, avait surpris, dans les ruines d'une vieille tour servant d'atalaya, nn avantposte chrétien ; et la prise était importante, car, au mî*

(1) Nom ftTAbe de rOcéan.

ET DBS MORBS D'ESPAGNE. 419

lien de ces éclairears» se trotivah un évêqae espagnol, sans doute général d'nn corps de F armée ennemie. Coiffé d'nne mitre d'acier^ et portant une cuirasse sur sa robe violette, le prisonnier avait déjà les mains liées der*^ rière le doS| et marchait, attaché par le cou à la queue d'un cheval, dans les rangs des Africains, dont son bizarre costume, moitié rdiigieux, moitié militaire, exci-* tait les rires et les insultes. À la vue de ce traitement ignominieux et cruel, que réprouvaient formellement et les paroles du Prophète et les ordonnances des khalyfes, le kayd arabe ordonna que les liens du captif fussent rompus; ajoutant qu'il se chai^eait de le conduire à la tente d'Àt-Mansoûr, qui voudrait sans doute Tinterroger. Hais les Berbères refusèrent d'obéir. ((Notre chef, disaient-ils, est Souléiman ; c'est & lui que nous remets trons le prisonnier. )» — « Mais Al-Mansoùr n'est-il pas le chef des chefe (^) ? i» reprenait vainement l'Arabe. « A Sooléïman, à Souléiman, j> répondaient è grands cris les Berbères ; et ils chassaient le prisonnier devant eux, en le poussant comme un bœuf tardif avec le bois de leurs lances «

Souléiman commandait l' avant-garde de l'armée. Aux cris de ses soldats, il accourait avec quelques escadrons, quand son nom, jeté connue un défi menaçant è l'officier arabe, et la vue du prisonnier que traînaient les siens, lui apprirent quel était le sujet du tumulte. « Par Allah! s' écria-t-il arrogamment, ce captif m'appartient, mes soldats l'ont pris. Quiconque voudrait le disputer an chef des gardes du khalyfe aurait pris la témérité pour

(1) KaydM-Kowad.

monture, et Ton pourrait aller dire à ses proches que le torrent Ta emporté (')• » L'Arabe, d'un ton plus doux, mais ferme néanmoins, persistait à demander que le prélat espagnol fût délivré de ses liens et conduit au généralissime. Souléïman ne daignait plus lui répondre.

Cependant, l'armée était en marche, et chaque instant amenait de nouvelles troupes sur le lieu de la querelle. Comme ces troupes, réunies volontairement et par districts, formaient leurs divisions d'après les races et les tribus, chaque taifa prenait parti pour les hommes de son sang. Les Africains, venus de tontes les contrées que domine la longue chaîne de l'Atlas, se rangeaient aux côtés de Souléïman ; tandis que les guerriers originaires de l'Arabie, de la Syrie et de l'Egypte, appuyaient la prétention du kayd. Gefix-ci formaient les escadrons les plus brillants, les mieux disciplinés ; ceux-là, les cohortes les plus nombreuses. Les uns montraient dans la dispute cette fierté dédaigneuse que donne la supériorité de l'intelligence et l'habitude de la domination ; les autres, cette jalousie vindicative qu'excitent la honte de l'infériorité sentie ell'impatience d'un long assujétissement (^). Us étaient, les uns et les autres, suivis de leurs esclaves, qui obéissaient en silence à tous les mouvements de leurs maîtres. Ces hommes dégradés se reconnaissaient k deux caractères extérieurs : le menton rasé, car l'honneur de la barbe n'appartient qu'aux hommes

(1) Qu'il De reviendra plus, qa'il est mon.

p) Voici répigramme d'un poëte arabe : «Je vis Adam pendant mon rêve, et je lui dis : Père des croyants, serait-ce vrai ce qu'on rapporte, k votre honte étemelle, que les Berbères sont vos enfants? — S' en est ainsi, dit* il^ je répudie Eve. »

ET DES MORES D'ESPAGNE. 4tl

libres, et la longue touffe de cheveux qui leur couvre le front, tandis que les musulmans se rasent toute la tête, sauf le sommet de T occiput (<).

Ce qui rendait la partie plus égale , c'est que les chrétiens et les juifs, mêlés aux rangs de l'armée musulmane, se jetaient tous dans le parti des Arabes. Aucun d'eux ne passait aux Berbères. Souléïman, irrité de cette préférence, et montrant aux siens les turbans bleus et jaunes de ces alliés de race et de croyance vaincues :

« Enfants, s'écria-t-il , voyez-vous ce troupeau de porcs immondes qui viennent prendre part aux luttes des coursiers? Ne vous semble-t-il pas, comme au poète, que r aigle céleste ait été purgé, durant la nuit, avec des médicaments de diverses couleurs , et qu'au matin , il ait vidé ses entrailles sur leurs têtes? f') »

A cette plaisanterie , qu'il avait dite dans le grossier idiome berbère , les soldats de Souléïman répondirent par de bruyants éclats de galté. Leur chef, alors» arré* tant un chrétien au passage :

« Adorateur du fils de la Vierge , lui dit-il, que vienstu faire au milieu des croyants ? Va plutôt planter les piquets autour de nos tentes, et nettoyer les auges de nos chevaux. »

Le chrétien provoqué répondit : « Noble séyd, ce captif n'est-il pas notre frère par le sang et par la foi? Ne pouvons-nous demander sa délivrance, et n'est-ce pas le délivrer que le remettre aux mains des fils du

(>) Coaper les chevem à un esclave, c'était Taffirandiir. — Au contraire, chez les Goths, les Francs, et les antres nations du Nord, c'était déshonorer un homme libre.

p) Vers d'Ala-Eddyn-Vadday.

4fl HISTOmK DBS ARABES

Hedjaz? Ceux-là ont vaineu nos pères « il est vrai; mais ils nous ont laissé nos temples , nos prêtres , nos juges , nos anciennes lois, nos vieilles coutumes. A 1* ombre de leur protection , nous vivons du travail de nos mains » sans trouble et sans ignominie. S'ils exigent que nous portions ces ceintures et ces turbans bleus, et les joife cee ceintures et ces turbans jaunes , qui excitent tes moqueries , c est uniquement pour que nous ne puissions entrer dans leurs mosquées, pas plus qu'ils n entrent dans nos églises et dans les synagogues. Hais si nous habitions parmi tes frères de l'Afrique , où seraient pour nous la justice et le respect? On nous obligerait è suspendre à nos cous, comme des colliers d'esclaves, de longues croix de bois blanc, et les juifs , d'ignominieuses sonnettes, pour avertir eux-mêmes, comme les lépreux, que leur contact est impur et malfaisant. »

De grands cris , poussés dans les rangs des Arabes, interrompirent la réponse du chrétien. C'était le plus jeune des ûls d'Al-Mansoûr que saluaient à son arrivée ees bruyantes acclamations. Abd-al-Rhaman ne ressemblait à son père et & son frère Abd-al-Malek que par les traits du visage. Vain d'une illustration qu'il avait reçue toute faite k sa naissance, présomptueux par caractère, emporté par tempérament, frivole dans ses goûts, dér^lé dans ses mœurs, il se feisait difficilement pardonner, avec l'excuse d'une grande jeunesse, des défauts que l'âge mûr ne corrigea point, et que sa haute position mettait plus en évidence. On lui appliquait le juste proverbe : Les .fautes sont grandes comme ceux qui les fbnt (•). Au lieu d'apaiser, par l'ascendant de son nom ,

(>) Ce fut sous l'admiDistration d'Abd-tt-Rkmaa , lonqu'tt succéda.

ET DfiS MORBS D'ESPAGNE. 41t

cette qn^^relle qu'un soget futile avait fait naître entre les corps de T armée , et qui pouvait , d'une seule goutte de sang versé , rallumer la querelle mal éteinte des races ennemies, Abd-al-Rhaman, enivré par l'orgueil de ses Arabes , prit follement parti dans la dispute. Poussant son cheval sur les escadrons berbères :

m Fils d' Al-Hakem » cria-t-il à Souléiman » ce prisonnier appartient au butin commun» au trésor de l'armée ; réponds» veux-tu mêle rendre?»

— « Ni è toi, ni à nul autre, fils d'Al*Mansoùr, » ré« pondit fièrement le général africain.

— <( Tu désobéis à mon père. »

— «Quand la justice est pour moi, je n'obéis qu'à Dieu. )>

— « D'où te viens cette audace, homme du Cou* chant? (') »

— « De la même source que ton orgueil , homme du Levant. (*) »

— « Notre orgueil est juste, car nos pères ont vaincu tes pères. »

— « Notre audace est juste aussi, car un jour vieodra, j'en jure par le voile de la sainte Kaaba , où les fils de nos pères vaincront à leur tour les fils de tes pères, i»

Abd-al-Rhaman resta muet de surprise et de fureur* « Ah I dit-il d'une voix étouffée , si jamais le khalyfe fait passer le sceau de 1* empire de la main droite k la

dans la charge de hagib à son frère aîné, qa'Hescbam fut renversé du trône par Soolâman, et qne s'alluma cette longue guerre civile, qui, après le démembrement du khalyfat, livra l'Espagne musulmane aux Africains, (1) MahgrH>un.

494 HISTOmS DES ARABES

main gauche (^) , qu'un homme de ton sang ose alors me tenir un pareil langage I Je commanderai à mes serviteurs de récorcher , je remplirai sa peau de foin , el je le ferai mettre en croix sur la porte de Fotouh. »

— « Mais je t'assure, réponditfroidement le Berbère, que, du tombeau de cet homme, il ne sortira point chaque nuit un hibou pour crier : Donnez-mai à boùre (^, car ses frères auront encore dans la main des arcs jaunes et des lances noires ; et quand même tous tes escadrons s'agiteraient autour de toi comme un aigle agite ses ailes, nous te laisserions sur la terre avec les doigts pâles et les vêtements teints du jus de mûrier rouge (') )»

A ces mots, Âbd-al-Rhaman grinça des dents de rage : a Par la grandeur d'Allah, s'écria-t-il , si nous étions seuls ici , insolent mercenaire , l'un de nous reviendrait le soir avec deux épées. )>

ce Eh quoi! répliqua Souléiman d'un ton de mépris, la colombe défie l'aigle, le rossignol veut fermer la bouche à la vipère! Y penses-tu? toi, qui n'as jamais tenu dans ta main qu' une baguette de jonc , tu veux jouter contre une lance de bois de Naba? toi, qui fiais huiier Je duvet de tes joues par la main des femmes, tu veux saisir à la crinière un vieux lion de Schéra? En vérité, ta tête parfumée ressemble k un palmier dont la moelle est pourrie (*). »

(1) C'est-à-dire, s'il transmet l'autorité du père aux enfants.

p) Une ancienne superstition expliquait le cri du hibou comme la [dainte d'un homme assassiné dont la mort n'est pas vengée. Les Arabes croyaient aussi que le sang qui demandait vengeance , et qu'ils nommaient toUai, restait frais, fluide et coloré.

C) Expressions insultantes pour dire : mort et couvert de sang.

(*) Expression qui indique un écervelé, un fou.

ET DBS MORES lyBSPAGNE. 495

Abd-al-Rfaaman ne trouva plus de réponse à cette insalte; il tira son épée da fourreau. Ce fut le signal. La lueur du glaive, comme Fétincelle incendiaire, avait allumé Texplosion. Des deux côtés en même temps les lances se mirent en arrêt, les arcs se tendirent, les boucliers présentèrent leurs fiices luisantes, et chaque parti reculant à la fois pour prendre du champ , un espace resta vide , où le choc devait se faire , plus terrible et plus meurtrier. Dans cet espace était demeuré le captif espagnol, première cause de cette sanglante querelle. Quoiqu'il ne pût comprendre toutes les paroles haineuses dont s'enflammait la dispute, le malheureux prélat voyait bien quel en était le sujet ; et le cruel traitement qu'il avait reçu des Berbères, la fureur qui se lisait dans tous les yeux, les imprécations dont il était chargé, sa situation, enfin , garrotté qu'il était au milieu d'escadrons prêts k s'entre-choquer, tout lui montrait la mort inévitable. Calme et fier, cependant, tenant les yeux au ciel , avec la résignation d'un martyr qui voit aux mains des anges la palme immortelle, il récitait k voix basse les prières des agonisants. Au moment où les chevaux , arrêtés de part et d'autre dans leur retraite, allaient être lancés en avant , au moment où les premiers cris de combat se faisaient entendre, un homme sort des rangs africains. Il est& pied, vêtu de Virham du hadgy (0; il s'avance d'un air solennel vers le captif garrotté, comme un sacrificateur que la victime attend sur l'autel. « Le Prophète d'Allah , s'écrie-t-il avec la voix du tonnerre, ne souflVira pas que les enfants d'Ismayl s'entre^échi-

(>) Manteaa da pèlerin de la Mekke.

4f6 HiSTOmS DS8 ARAUfiS

rent pour un chien. » II ^dit, tire un poignard de sa large manohei frappe TEspagnol au cœur, et, revenant sur ses pas avec la même gravité, rentre et disparaît dans les rangs qui se referment sur lui. Aussitôt les Africains laissent éclater une joie féroce en bruyants transports. Les armes s'agitent et se heurtent dans leurs mains; les tambours battent, les trompettes sonnent, les chevaux hennissent , et parmi ce tumulte, dont l'air retentit et dont la terre est ébranlée, des milliers de voix font entendre cette parole unanime : Ghirê m Mahiyl gloire ou Mahd^l

En cet instant parut Al-Mansoùr. Comme à la vue de l'aigle qui plane immobile au haut des cieux , une troupe d'étourneaux, cessant leur joyeux concert, s abattent dans les sombres abris d'une forêt, s y cachent, s y dispersent; ainsi, devant le regard sévère du général, les cris s apaisent, les glaives rentrent au fourreau, les escadrons rivaux se séparent, s écoulent et disparaissent. Ce n'était point chose nouvelle pour Al-Mansoùr que de prévenir ou de réprimer de semblables disputes. Rarement une campagne s'achevait sans qne Je camp ne fût troublé par quelque inimitié de races ; et c'était le plus haut signe du respect qu'on portait au glorieux ministre, qu'il eût pu toujours empêcher que ce trouble ne s'étendit dans l'empire. Toutefois, et bien que le sang n'eût pas coulé , la qualité des hommes qui s'étaient mêlés à la querelle, l'aigreur de leurs paroles, les emportements de leur haine, tout donnait à la scène de ce jour une gravité inaccoutumée. Al-Mansoûr fît entendre d'amères réprimandes. Il reprocha, en termes également sévères, à Souléïman et à

ET DBS MORES D'ESPAGNE. 4f 7

son fils, d'avoir failli, en présence des ennemis de la foi, rallumer le fea de ces guerres impies qui avaient arrêté les conquêtes de leurs pères , et déchiré tant de fois le sain de Vislam. Il ajouta qu'un unique moyen leur était ouvert de réparer publiquement la faute qu'ils avaient publiquement commise, et de mériter un pardon difficile : c'était de se mettre l'un et l'autre à la tête des escadrons arabes et berbères, dans le combat qui allait se livrer aux chrétiens, et de vider leur défi par une noble lutte de courage. Tous deux gardèrent le silence ; mais le fils d'Âl-Hansoùr, en partageant des reproches qu'il ne croyait pas encourir, sentit s'envenimer la blessure de son orgueil , et le Berbère résolut , dans son cœur ulcéré, d'abaisser cette race insolente qui dominait la sienne , et l'empêchait, lui, le premier des hommes de son sang, d'être le premier des hommes de Tempire. Les combattants séparés, et la querelle pacifiée, du moins en apparence, un dernier soin restait au général. Le sang d'un homme avait été versé. Un captif, que Mahomet appelle ce que les maim droites ont acquis (*), un captif, dont la rançon, s'il se rachetait, ou le prix, s'il était vendu, appartenait à l'armée entière, lui avait été soustrait. C'était un vol en même temps qu'un meurtre, et le coupable avait à rendre compte d'un double crime. Al-Mansoûr ordonna qu'il lui fût amené sur le lieu même où gisait encore le cadavre sanglant du prisonnier. Peu de moments après, le Mahdy^ entouré d'un détachement de kasehefSf comparaissait devant le hagib.

(^] C'est «vec ce mot [Koran, sourate xvi, v. 73) que l'esciavage devient, pour Mahomet, an fait accepté.

4f 8 HISTOIRE DES ARABES

C'était un homme qui sortait depuis peu de l'adolescence, qui entrait à peine dans la virilité. Hais les austérités de sa vie, les veilles passées dans la prière, les longues contemplations et les brûlantes extases dans le délire desquelles se consumait un cerveau malade, avaient, comme le soufQe des vents d'AUKiblah^ flétri dès le bouton la fleur de sa jeunesse. C'est à ses marques de précoce caducité que la multitude reconnaît les saints (^). Nul n'obtiendrait ses respects avec l'embonpoint du corps et le teint fleuri du visage. Le Mahdy était maigre, pâle, exténué ; sa poitrine se courbait en voûte, de longues rides sillonnaient ses joues et son front ; toute la puissance de la vie semblait s'être retirée dans ses yeux, qui, de leurs orbites creuses et de leurs paupières rougies, lançaient des regards de feu. Son vêtement n'était pas moins^ bizarre que sa personne. Il était coifié d'un long bonnet noir, semblable aux turbans des kadbys, que les Arabes nomment cruches ^ à cause de leur forme haute et renflée. De longues bandes jaunes tombaient de ce bonnet sur ses épaules. Il était seulement vêtu des deux pièces de laine noire qui forment Virham^ le manteau de pèlerin ; ses pieds nus n'étaient chaussés que de la sandale à deux courroies. Il portait, roulé autour du bras gauche, le long chapelet musulman qui a quatre-vingt-dix-neuf grains, autant que Dieu d'attributs et le Prophète de surnoms. Enfin il tenait à la main droite un fouet à trois cordes, semblable à ceux des conducteurs de chameaux. Mais ce fouet n* était pas l'instrument de son office ; c'était un emblème.

(I) Chez les masnlmans» les fous et les imbéciles sont tenus pour saints, et vénérés comme impeccables. (Mouradgea d'Hosson.)

Le Mahdy se présenta devant Ai-Mansoùr d'un air assuré.

— « D'où viens-tu? Qui es-tu? Que fais-tu? » lui demanda sévèrement le hagib.

— «D'où je viens? Cet habit répond pour moi. Je viens d'accomplir le saint pèlerinage de la Hekke ('). J'ai fait les sept tournées dans la sainte Kaoba^ de la pierre Noire k la pierre Noire (^) ; et les sept trajets entre lessaintes collines Safa et Merwah ; et le jet des sept pierres ; et les sept ablutions dans le puits Zemzem (') ; j'ai posé mes lèvres sur le tombeau du Prophète à Hédine (^), et je porte sur la poitrine un morceau du voile $acré (^).

— Ce que je suis ? Un pauvre Faky, et des Fakys le plus pauvre, le plus austère, le plus souffrant, un Rwfay (*).

— Ce que je fais? Je sème sur la terre.

(') Le pèlerinage à la Mekke est obligatoire, ane fois en la vie, pour tout miisuliiiaii (homoie oa femme) libre, majeur, bien portant, et en état d'aisance. Mais il peut se faire par mandataire, aui frab du mandant, ou Tolontairement pour un antre, même pour nn mort.

p) La pierre Noire, qu'on croit être un aérolithe, mais qui est plutôt un bloc de basalte volcanique, passe pour avoir été apportée par Adam du paradis, et remise ensuite par Gabriel à Abraham , lorsque celui-ci rebâtissait la Kaaba, sur la place où elle fut d'abord bâtie par Seth. On appelle ta Kaaba BeU^AUahf maison de Dieu, Béii-Sehéryf, maison sacrée, Beii-al' Mamoûr, maison de prospérité, etc. Abraham, sur Tordre de Dieu, y fit Vezzann au genre humain, c'est-à-dire Tinvitation au pèlerinage.

P) Le puits Zemzem est la source que l'ange Gabriel fit jaillir pour abreuver Agar et Ismaël, abandonnés entre Safa et Merwah.

(*) Qudqnes pèlerins fanatiques se crevaient les yeux après avoir vu ce tombeau, comme si le reste du monde était indigne de leurs regards.

(^) Le voile en soie noire de la Kaaba , nommé voile sacré, se change tous les ans, et celui qu'on enlève est coupé en petits morceaux qui se vendent comme des reliques.

(*) L'ordre des Ibufoyi comprend ceux qui tombent en extases, qui se

480 HIdTOfRE DES ARABES

— « Et que sèmes-to sar la terre, laboureur illustre? »

— <c La parole de Dieu. »

— (c Qui oserait prendre ce soin , et s'attribuer ce don, après le Prophète? N'a-t-il pas dit: « Gdux qui dérobent aux hommes les préceptes du Livre envoyé d'en haut remplissent leurs entrailles de feu? » N'a-t-il pas transmis aux hommes toutes les paroles divines?

— a Non; car Mahomet (que l'Eternel lui soit propice !) a dit lui-même : a Si toutes les branches des arbres de la terre étaient autant de plumes, et que Dieu ajoutât à la mer sept autres mers d'encre, cela ne suffirait point pour écrire toutes les paroles de Dieu, y^

— <( Mais ces mots ne s'appliquent qu'aux lois antérieures; ils justifient la mission du Prophète, la dernière des missions, car nul, après lui, n'a pu accréditer s^ prétentions par ses œuvres, y^

— «Tu te trompes encore, fils d'Amer. Souviens-toi que la race d'Âly, le saint en Dieu, s'est éteinte à la douzième génération, par la disparition du jeune enfant Abou'l-Eâsem, surnommé, comme ton serviteur, rimftm Mahdy (i). Néanmoins les hommes de Misr et du Mabgrèb attendaient un autre Mcàdy^ suivant cette parole du Prophète : « Après trois cents années, un soleil se lèvera k l'Occident ; » et le Schyite Obayd-Allah-ben-Mohammed,

firappent À coups de couteau le sem, les br«s, les jambes, qui éteignent ées fers rouges daos leurs bouches, qui font enfin les dernières eitravaganees mystiques.

(^) Les gehyites, ou partisans d'Aly, attendent le retow de c^te eepèee de messie, et c'est pour combattre leur opinion que, panai les qoalilés leqinaes d'un kiialyfe tmnite, ou partisan d'Onuff, se trouve œl^p d'être «ifiNe.

ET DES MORES D*ESPAGilfi. 431

s'appliquant h lui-même la prédiction, a fondé dans rOrient la dynastie et l'empire des descendants de Fathima ('). Tu sais que les plus grandes choses ont de faibles commencements, que les plus hauts palmiers doivent la naissance au noyau de la datte, et qu'à sa source, le Guadalquivir n'est qu'un ruisseau. »

— « Je sais aussi que les ambitieux sont comme la mer qui s'agite à tous les vents. Est-ce à dire que tu prétends à ton tour, vil vermisseau, disputer l'Occident aux fils d'Omméyah ? »

— «( Je ne prétends régner que sur les âmes en les ramenant au droit chemin ; je ne dispute la postérité d'Héwah qu'aux embûches d'Iblis le Lapidé (^), aux ruses des chetmses ('), aux tentations à^AUDounia, le trompeur, le charlatan, la vieille sorcière {*) . »

— a Alors, pourquoi ne préches-tu pas dans les chaires? Pourquoi suis-tu l'année comme un homme d'action ? »

— « J'ai pour toutes les occasions deux flèches : Tune, je l'aiguise pour le combat; Fautré, je la lance par la

(>) Toates \es usurpations, tous Les déchirements qu'eut À soufiBrir le khalyfat, se firent par des schismes. Un peu avant Al-Mansoùr (en 909), le fondateur des fathémytes se donna 1er nom de prophète ; après lui, ce (ht encore un mâhthf qui créa la secte des Àlmoravides, par qui fut détruite la domination des Arabes en Espagne ; et ce fut un autre mahdy qui créa la secte des Almohades, par qui furent détruits à leur tour les Àlmoravides. De nos jours encore, on voit souvent s'élever de petits prophètes dans les pays musulmans, surtout en Aftique. Abd-el-Kader était une espèce de mahdy.

(^) Le diable est ainsi nommé dans le Xoran (sourate m, v. 31), parce qoê, dTaprès la tradition, il ftit un jour assailli À coups de pierre par Abraham qu'il voulait tenter.

(3) Mot de mépris pour dire les femmes.

{}) Epithèies donnée» au monde. (lyfierbelot, an moi Dwm.)

432 HISTOIRE DBS ARABES

prière. Elle part de Tare de la nuit obscure et pénètre les voûtes célestes. »

— «c Les flèches ne sont pas ta seule arme ; ta portes un poignard aussi. On t'accuse d*un meurtre; on dit que tu as lâchement mis à mort un homme qui ne combattait plus , un captif enchaîné qui n'appartenait à personne* mais au butin commun. »

— «Le vulgaire ne saurait mesurer les desseins de r homme inspiré des cieux. Ecoute cette parole : « L' heure arrive, elle est proche ; elle est toujours plus proche, et puis encore plus proche (*). )^ La terre, ô Hagib, est chargée d'arbres verts et d'arbres desséchés ; et ceux-là agilement sont battus de pierres dont le front est couronné de fruits. Mais je me couvrirai du manteau de la patience, car, je le sais, tout Mahdy doit avoir son hégire H.»

— « Crois-tu donc, meurtrier, que la fuite seule te menace? Non, ce n'est pas au chamelier que doit te livrer ton crime, mais au meichaëly ('). Tu seras conduit au gibet, monté sur un âne, avec un singe en croupe, qui te fouettera le visage. »

— « Me menacer de la mort, ô Hagib I c'est menacer le canard delà rivière (*). La mortl N'est-elle point la porte de l'éternelle vie? Ah I je ne suis ni ne veux être rAbou'l-Omri(^). Job disait : a Dieu l'a donné. Dieu l'a été, que le nom de Dieu soit loué I » Et le Livre ajoute :

(') Koran, sourate lxxv, v. 34.

(2) Doit être mécoima et persécuté, comme Mahomet chassé de U Mekke.

(') Le bourreau.

(*) Proverbe arabe.

(S] Espèce de vautour qui passe pour vivre mille ans.

« Nous sommes à Dieu» et nous retournerons à Dieu (>).d Il dît aussi : « Toute ftme goûtera de la mort(^). y> Il dit encore : « O mon peuple, la vie de ce monde n'est qu'un usufruit ; celle de Vautre est une demeure durable (']. » La vie présente et la vie future sont opposées entre elles comme le levant Test au couchant; plus on s'approche de l'un, plus on s'éloigne de l'autre (^). Ecoute : En broutant dans la campagne, \e daradj (^) répète sans cesse : « La farine que donnent les épi$ est agréable ; hué soit celui qui est avant tout et qui est étemel I Eh bien ! depuis que je suis venu au monde, aussi nu que le dos d'un bouclier, je n'ai fait, comme le daradj, que chanter les louanges de Dieu. La peinture de Dieu est gravée sur la peau de mon bras (®). Je ne crains donc ni le jour de la grande nouvelle (^] annoncée par la trompette de l'ange Israfyl, ni le monstre sorti d'une mosquée ('). Je me

(') Koran (sourate ii, v. 151). Ce sont des formules de résignation.

P) Sour. XXI, V. 36.

P) Sour. XL, V. 42.

(*) Parole d'Aly.

p) Oiseau de l'espèce du francolin.

p) C'est la définition de Dieu contenue dans le long verset 256 de la u* sourate du Koran. Les musulmans la portent en amulette.

(^) Le jugement dernier.

P) « Lorsque la sentence sera prononcée contre eux (les l'éprouvés) , nous ferons sortir de la terre un monstre qui leur criera : En vérité, les hommes n'ont point cru fermement a nos signes. » [Koran, s. xxvii, v. 81.) Le monstre, la bête dont il est question dans ce verset s'appelle, en arabe, al- Jetsaza, l'Espion. Les commentateurs donnent des détails sur sa grandeur et sa forme... Il doit avoir soixante coudées de long, la tète du taureait, les yeux du porc, les. oreilles de l'éléphant, les cornes du cerf, le cou de l'autruche, le poitrail du lion, la queue du bélier, les sabots du chameau. On ne saurait l'atteindre dans sa marche, ni échapper A sa poursuite. Il sortira, d'après ta tradition, d'une des grandes mosquées... [Kasimirski) .

434 HISTOIRE BKS ARABES

présenterai avec le visage blanc des élus« et les Biains croisées sur la poitrine, oamnie les sept lecteurs du Ecran, devant le trône d* Allab, qui me saluera par le mot: Paii ('), ï>

— « Avant de répondre à la justice divine par qui sera connu le secret de tes pensées, il faut répondre à la justice humaine, qui, fusses-tu riche comme Karoun l'alchimiste (^), ne peut laisser impuni le crime qu'eut vu les yeux des hommes, x^

— ce Parle, interroge ton serviteur ; je suis né tandis que la mer était calme et la lune pleine ('), et je serai aussi véridique que le kata (^) »

— « Est-ce ta main qui a frappé cet évèque espagnol dont le corps est là sur la poussière? »

— « Mes frères du couchant l'avaient pris et voulaient le garder ; tes frères du levant voulaient le prendre. Déjà les lions et les tigres aiguisaient leurs griffes pour se disputer cette vile proie, indigne même des diacals. Alors je me suis rappelé le conseil du sage, et, pour ôter le péché, j'ai ôté l'occasion. »

— « Tu confesses donc avoir tué ce captif?»

— « Je l'ai tué. »

— a Alors, si tu ne peux livrer cent chameaux et

(1) Koran, s. xxxiu, y. 43.

(^) Le Coré de la Bible. « Karoun était du peuple de Hoise... Noiu lu avions donné tant de trésors que leurs clés auraient pu à peine être portées par une foule d'hommes robustes. Ses concitoyens lui disaient : « Ne u glorifie pas de tes trésors, car Dieu n'aime pas les glorieux... — Ce <|ik j'ai , je Tai obtenu par la science que je possède seul. » Koran, s. xx^nn, V. 76 et 78.)

(S) Nattre dans ces signes est une preuve de véracité.

(*) Proverbe ; le kata est un oiseau qui dit son nom par son cri.

affranchir une esclaye musulmane (% il ne me reste qu'à prononcer la peine du talion. Comment Tas-tu frappé? »

A cette question, le Mahdy cesse de répondre, et semble devenir muet. Il se recueille ; il regarde attentivement le cadavre de sa victime; puis, tire son poignard,, et, montrant du doigt le sang dont il est encore taché, il en pose la pointe sur son cœur, et F enfonce jusqu'à la garde.

« Gloire à Dieu I dit froidement Al-Mansoûr ; justice est faite. Puissent tomber ainsi de leurs propres mains tous ces insensés dont les rêveries agitent les peuples et troublent les empires I »

Et l'armée se remit en marche.

(*) C'est le prix du sang^oar un meurtre involontaire, accidentel ou occasionnel.

Page 1