CHAPITRE
Khalyfat de Cordoué. — Dynastie omméyade. — Second établissement
(de 756 à iOOl).
LoFsqu'en Tannée 41 de T Hégire (662 de notre ère), Hoawiah-ben-Abou-Sofyan fnt fait khalyfe dans Konfih par son général ÂmroA, il imagina, poor se rattacher par le sang k la famille de Mahomet, dont il détrônait le petit-fils, de se dire arrière-petit-fils d'Omméyah, qui avait été cousin d*Abd-al-Mothleb, aïeul du Prophète. De là vint le nom d* omméyade donné à la dynastie qu'il fonda, et qui, de lui à Mérouàn II, fournit quatorse kha« lyfes à Tempire d'Orient. Il n'entre pas dans mon sujet de raconter comment cette dynastie, par ses discordes, ses luttes et ses crimes, indisposa oontte elle les nations de r islam; comment les abbassydes (descendants d'Abbas, oncle de Mahomet), à la faveur de cette désaffection générale, purent réclamer le trône, et le disputer les armes à la main, en suscitant un schisme en même temps qu'une révolte; comment enfin, après les chances
diferses d'une longue guerre ciTÎle, qui déchira tout l'empire et T inonda de sang, Mérouân II fut entièrement défait dans la plaine d'Arbelles, pris et mis à mort par Abd-Allah, onde du jeune Abou 1-Abbas, avec qui fut intronisée la. dynastie des abbassydes (^) (750). Il suffit de rappeler que la très-nombreuse famille des Omméyades fut non-seulement proscrite, mais exterminée. Elle périt presque tout entière dans des suppliées raffinés qui firent donner au jeune khalyfe le surnom à* Al-Ssefah, ou le Sanguinaire. On rapporte, par «emple, que son oncle Abd-Allab, s'étantfait livrer quatre-vingt-dix jeunes gens de cette famille infortunée, les fit battre de verges jusqu'à ce quil tombassent épuisés de douleur, qu'on les couvrit alors de tapis, et que les bourreaux prirent un repas sur les corps palpitants de leurs victimes, dont ils entendaient les gémissements et F agonie. Ces vengeanœs atroces s'exercèrent jusque sur les morts, car on détona les cadavres des derniers khalyfes omméjadea pour les brûler et en jeter les cendres au vent.
Mais le premier, l'inévitable cbAtiment de la cruauté, d'après le constant témoignage de l'histoire, c'est qu'^e manque toujours son but. Malgré l'anathème et l'extermination, un membre de la famille proscrite put échapper au massacre de ses proches. C'était un jeune homme de vingt ans, Abh-al-Rhaman-ben-Ma ouyah, petit-fils du khalyfe Hescham. U parvint à s enfuir de Syrie sous nn déguisement, el après avoir erré qudque temps dans
(1) La langue de Mérouân fut jetée à un chat, comme celle d'un impie, parce qu'il avait eu pour précepteur l'imam Djad, qui, le premier, oaa nier la iinMM du Koftn. On l'appelait pour cette tmou ÀlrJJlfad}^.
lis HISTOIRE DES ARABES
r empire, au milieu de longues aventures et de grands dangers, il vint se réfugier parmi les Berbères de l'Atlas, dans la puissante tribu des Zénètes, oh il vécut quelque temps, connu d'eux, mais sous le nom supposé de Djafar-aUMansour.
C était pendant le feu de la guerre que se livraient Youzouf al Féhri et Amer-ben-Amroû pour la possession de Fémyrat d'Espagne. A la même époque, des nobles arabes, au nombre d'environ quatre-vingts, pris même dans les tribus belligérantes de Syrie et d'Egypte, se réunirent en secret à Gordoue, chez un certain Tamâm-> ben-al-Kamah, Yéménite, pour conférer pacifiquement sur les moyens de délivrer leur pays adoptif du fléau sans cesse renaissant de la guerre civile et de l'anarchie, de lui donner, enfin, un gouvernement stable, fort, respecté. Us convinrent unanimement que la rivalité des chefs et l'impunité des révoltes, dans l'éloignement du siège de l'empire, était la première cause de tous leurs maux ; qu'il fallait donc, pour les faire cesser, créer en Espagne un empire indépendant, qui ne relevât plus, ni des walis d'Afrique, ni même des khalyfes de Damas. La récente usurpation des Abbassydes devrait servir à colorer d'un prétexte religieux cette efficace résolution aux yeux de ceux, que ne toucherait pas suffisamment la nécessité politique. Restait la difficulté d'élever une dynastie au milieu des jalousies de personnes, de familles et de tribus. L'un des convoqués, Wahib-ben- Zahyr, proposa le dernier rejeton de la race vénérée des Omméyades, le jeune Abdérame , dont il connaissait la retraite ; et ce choix, qui devait rallier les musulmans fidèles, qui devait imposer aux rivalités « comme le soleil
ET DES MORES D'ESPAGNE. tiz
paraissant au milieu des étoiles )», fut approuvé par tous les membres de l'assemblée. Deux d'entre eux, Tamamben-al-Kamah et Wahib-ben-Zahyr, se rendirent secrètement en Afrique pour chercher le jeune proscrit dans sa tribu du désert, et lui offrir, au nom des tribus arabes de r Yémen, de la Syrie et de FEgypte, la puissance souveraine en Espagne. Âbdérame accepta sa haute destinée. 11 partit aussitôt, conduit par les deux envoyés de Cordoue» traversa heureusement la Mauritanie, puis le détroit» évitant les villes et les ports fréquentés, et vint débarquer à Hisn-al-Mounékâb {fort des Coteaux, aujourd'hui Âlmunecar], avec quelques centaines de cavaliei*s fournis par la tribu berbère qui lui avait donné asile. Les conjurés de Cordoue avaient déjè répandu son nom dans la province, avec la nouvelle de sa prochaine arrivée, et partout les populations, qui l'attendaient, sédui* tes par sa bonne mine autant que par l'éclat de sa naissance, l'accueillirent avec allégresse et dévoûment. Alméria d'un côté, Malaga de l'autre, lui ouvrirent aussitôt leurs portes, puis Xerez, Arcos, Sidonia, et, son escorte se grossissant toujours. Se ville enfin le reçut en triomphe à la tête de vingt mille guerriers. — 755
L'émyr Youzouf, qui venait d'achever heureusement le siège de Saragosse, et ramenait à Tolède son rival enchaîné, apprit les succès d' Abdérame aussitôt que son débarquement sur les côtes d'Andalousie. Plein de fureur & ces nouvelles, il fit périr tous ses prisonniers, « ce qui indisposa sa fortune, » disent avec profondeur ernaiveté les historiens arabes ; et, remettant à son fib aîné Abd-al-Rhaman toutes les troupes disponibles pour qu'il allât couvrir Cordoue, il s empressa lui-même, avec
114 HlSIOfBB hE& ARAIBS
laide de sm dc^m antres fik et de son général Samayl, de rassembler toutes celles qui occupaient Test, le nord et l'ouest de l'Espagne. Cependant, tandis qne les partisans du jeune Omméyade répandaient des proclamations qui annonçaient la venue du prince légitime et prometr taient la paix, le repos, l'abondance sous son règne, Abdérame poursuivait rapidement sa marche, jaloux de soutenir le prestige d'un nom respecté par l'éclat d'actions glorieuses. Il culbuta le fils de Youzouf, qui était venu k sa rencontre, et l'enferma dans Gordoue. L'émyr s'avançait avec une armée nombreuse pour dégager sa capitale; Abdérame, sans lever le siège, détacha de son camp dix mille cavaliers d'élite, se mit à leur fête, et vint résolument attaquer l'émyr malgré l'extrême disproportion du nombre. Sa témérité, qu'il sut habilement élayer sur d'heureux présages, fut couronnée du plus éclatant succès. Youiouf, complètement défait, s'enfuit jusqu'en Portugal, tandis que Samayl gagnait Murcie ; et Ckurdoue, soulevée contre le fils de l'émyr, se rendit 755 — au vainqueur.
Cette victoire signalée de Mouzarah (c'est ainsi que les Arabes nomment le lieu où elle fut livrée, entre Mbrida et Cordoue) assura le succès d' Abdérame, en lui livrant le siège de l'empire. Il put dès lors foire tous les actes de souveraine et confier les plus hauts emplois de l'État à des partisans de sa Camille, qui étaient venus de Syrie courir les chances de sa fortune. Hais le nouveau trêne des Omméyades, transplanté d'Orient en Occident, n'était pasmicore à l'abri des tempêtes. Uémyr déchu essaya de relever son parti, et put, avec les siens, aller joindre Samayl dans la terre de Tadmir. Ces
deux alliés, vaincus dans un combat sanglant qu' nme leur livra sur la plage même d'Almunecar, oà il Mt naguère débarqué d'Afrique, et poursuivis jus« qu'aux montagnes d'Elvira, implorèrent la clémence du jeune Omméyade, qui leur laissa la vie, la liberté et les nchesses. Mais bientôt, ne pouvant se résoudre & — 756 obéir après avoir commandé , Youzouf rompit la foi jurée, et reprit encore les armes. Il fut, cette fois, tué dans une rencontre. Ses fils et ses parents ayant soutenu sa révolte contre celui qu'ils nommaient Àl-Daghel ou T Intrus, les uns à Tolède, les autres à Sidonia et Algéziras, furent aussi battus et faits prisonniers. Àbdérame, malgré les conseils de ses généraux, leur fit grâce une se^ conde fois. — 750
Un plus grand péril le menaçait. 11 venait à peine de soumettre Tolède, où s'étaient retranchés les débris du parti de Youzouf, lorsqu'il apprit que le wali de Kayrwan, Al y-ben-Moguéytb , était débarqué sur les côtes d' Al-Garb, avec une nombreuse armée, envoyé par le kbalyfe àbbassyde Abou-Djafar-Al-Mansour, pour lui 6ter le trône et la vie. Cet ennemi puissant, dost les forces s'augmentaient des mécontents, des fanatiques et des partis vaincus, s'efforçait de rallier aussi les peuples à la cause du kbalyfe contre un rebelle, un usurpateur, uu schismatique, un membre de cette indigne famille vouée à la mort par les malédictions de tous les imàms de l'empire. Aux premiers avis de ses serviteurs fidèles, Abdérame partit pour fiaire tète à ce nouvel orage ; mais, tandis qu'il concentrait ses forces à Gordoue , Tolède se révolta derechef, excitée par les mêmes hommes du parti de Youzouf auxquels il venait de pardonner, et qui se soulevaient oette
fois au nom du khalyfe d* Orient. Ce double péril ne l'intimida point. Il détacha quelques troupes sous les ordres de son affranchi Bedr, devenu son lieutenant, pour contenir la Tille rebelle^ tandis que lui-même, avec le gros 4e r armée, s'avança contre les Africains. Il les rencon. 763— tra près de Séville, leur livra bataille , et remporta sur eux une victoire aussi complète que celle de Mouza» rah. Le wali de Kayrwân fut tué dans l'action. Une partie de ses troupes s'enferma dans le fort de Sidonia, qui se rendit presque aussitôt; le reste s'enfuit jusqu'en Afrique. Quant aux révoltés de Tolède, que commandait ILasim-ben-Youzouf, ils se défendirent longtemps derrière les fortes murailles de cette place, et ne la livrèrent qu'a- 765— près deux ans d' un siège rigoureux.
Ce n'était pas encore le terme des épreuves et des succès d'Abdérame. Les fugitifs du comlmt livré au wali de ELayrwân ne tardèrent pas à reparaître dans les montagnes d'Elvira et de Ronda, ramenant d'Afrique des bandes berbères, et s étant choisi pour chef un jeune wali de la tribu de Meknésah , nommé Abd-al-Gafyr al Meknésy, qui passait pour descendant de Fatima, la fille bien-aimée du Prophète. Ces nouvelles bandes, grossies sans cesse de vagabonds, de séditieux et d'aventuriers africains, qui poussaient leurs descentes jusqu'en Catalogne, firent quelques progrès , et parvinrent même à s'emparer, par un coup de main, de Séville, qu'ils dévalisèrent comme des brigands. On avait jusque-là dissuadé le khalyfe de diriger lui-même la guerre contre ce ramas de misérables. Mais, pour délivrer les populations de leurs pillages, Abdérame, que la victoire suivait partout, quitta Cordoue, les atteignit à Ecija, sur les bords
doGénil, et les extermina. On Ini présenta, après l'actioD, cinquante télés des chefs de ces bandes, entre autres celles du Meknésy. Pour mettre TEspagne à — 772 Itbri de nouvelles entreprises des Africains, qui s'étaient habitués à la considérer comme une proie toujours il leur merci, il chai^ea Témftm*ben-al-Ramah, devenu son hagib(A(Mije6, chambellan), ou premieitministre, et qo'il nomma émyr de la mer, de faire construire dans tous les ports de la Catalogne et de F Andalousie, à Tarragone, Tortose, Carthagène, Almeria, Malaga, Cadix, Lagos, un grand nombre de petits vaisseaux destinés à protéger les côtes. Cette mesure eut un plein succès ; de longtemps les Mores n'osèrent plus tenter d'incursions.
Vainqueur des dissidents d'Espagne, délivré des attaques de l'Orient, Abdérame n'avait plus, pour consolider son trftne, qu'à le faire respecter des ennemis de l'islam. En même temps qu'il repoussait les Africains, qu'il mettait ses États à l'abri de leurs descentes, il avait envoyé quelques troupes contre les chrétiens des Asturies, pour les refouler et les contenir dans leurs montagnes. Il fallut arrêter aussi, sur un autre point, les entreprises d'un ennemi plus formidable. Pendant la guerre entre Abdérame et Youzouf, la Gaule narbonnaise, d'où Témyr avait rappelé les troupes musulmanes, était tombée an pouvoir de Pépin, fondateur de la dynastie carlovingienne. Cette province fut alors réunie une première fois i la couronne de France, après avoir appartenu trois siècles à l'Espagne, et quarante ans aux Arabes (*).
(*) Elle Tetoorna plus tard an comté de Barcelone, puis aa royanme d'Aragon, et ce ftit sealement après la conquête de Richelieu (I64S) et par le
1 1 8 HISTOIEE DES ARABES
A la suite d'une courte irruption des Franks dans la Catalogne, la paix ayait été oondue entre Abdérame et Pépin. Mais, peu d'années après, Charlemagne, appelé» dit-on, par quelques alcaydes des places frontières, qui lui offraient la suzeraineté de leurs petits domaines, et par un des fils de Youzouf, Rasim, qui alla chercher l'empereur frank jusqu'à Paderborn, en Westphalie, 777 .^ où il tenait diète, Charlemagne dirigea en per-* sonne une expédition contre l'Espagne. Ce ne fut point par la Cerdagne, mais par la NaTarre, qu'il passa les Pyrénées. Les Franks prirent et rasèrent Pampelune, et s'avancèrent dans l'Aragon jusqu'auprès de Saragosse. Mais, devant les forces qu'avait rassemblées le wali de cette ville, ils furent contraints de battre en retraite et de repasser les monts, abandonnant, suivant le mot arabe, « la prise pour le retour ('). )» C'est pendant cette retraite qu'une partie de leur armée fut écrasée & Roncevaux. Mais ce désastre n'eut pour cause, ni une attaque des musulmans, ni la trahison des chrétiens espagnols, comme on l'a répété d'habitude. Des paysans navarrais et vascons, demeurés, avec leors seigneurs, fidèles aux Mérovingiens , se réunirent dans le dessein de piller l'armée de Charlemagne, ennemie pour eux, et
traité des Pyrénées (1059), qae ces montagnes devinrent, dans toute leur étendue, U limite politique comme la limite naturelle entre les deux peuples. (i)^'est-À-dire laissant le butin pour une autre fois. — Le wali de Saragosse était alors Abd-al-Malek-ben-Omar. On le nomma, dans les chroniques écrites en manvab latin, Omari$ filiuif d'où Tint le nom du roi Marsilins ou Marsille, tant répété par les légendes chevaleresques. C'est cet Abd-al-Malek, alors wali de Séville, qui, voyant son jeune fils Kasim tourner bride devant les Africains du Meknésy, le perça de sa lance, en loi disant : « Bleurs, lâche, ta n'es pas mon fils, n
ET DIS MORES D'IfôPÀGNE. 1 1 9
quiievenait chargée de butin. Us T attendirent dans une goige étroite^ et massacrèrent toutes les troupes de Tir* riii'e^^arde, en faisant rouler sur elle des éclats de ro*
efaers. Le marquis^ ou préfet de la marche de Bretagne, Je plus célèbre des paladins» Roland (Hruodland)i périt ea cette rencontre, non pas étouflé dans les bras de Bernard del Garpio, mais enseyeli sous les débris des montagnes 0-
Après cette destruction de l'armée de Charlemagne à Roneevaux, Abdérame dut encore une fois tirer le glaire contre les séditieux de Tempire. Un des trois iSls de Toozouf^-Fébry, qu'on tenait enfermé dans une tour k Gor^oue, et qu'on appelait Mouhamad-al-ilMOttad, ou r aveugle, parce qu'il avait eu la patience et l'adresse de feindre cette infirmité, s' échappa de prison, et, rejoignant, dans les montagnes de Jaen, Elvira» Ronda, les débris des bandes du Heknésy, put les rallier à ceux du parti des Féhrites, dont son frère Kasim était resté le chef. Abdérame et ses généraux les délogèrent à grande peine de ces retraites inacccessibles. Il fallut faire comme une battue générale où furent employées toutes les troupes de l'empire. Le prétendu aveugle, abandonné peu à peu de tous les siens, réduit à n'avoir plus un compagnon, plus un esclave, alla se cacher et mourir misérablement dans les bois, « comme un loup -^ISi aflGuné. » Son frère Kasim reçut encore un généreux pardon.
(>) Voir aa tome m, ehap. 30, de VHistoir^ de la Gaule mériéUmakt par Fanriely la relation d'Eginhart. Voir aussi la monographie de Roland, par M. Francisque Michel, où se trouve l'admirable chant de guerre des paysans pyrénéens •
190 HISTOIRE DBS AHABBS
Ce fut la dernière expédition militaire d'Abdérame. Enfin libre de tout ennemi, au dedans et an dehors, et jouissant, avec 1* empire entier, d'une paix si laborieusement conquise, il put donner ses d^nières années aux soins et aux doToirs d'un gouvernement qui, pour le peuple sur lequel il vint régner, fut une ère nouvelle.
De ce prince , en effet, date la seconde forme de la conquête, le véritable établissement des Arabes en Espagne, et leur histoire comme peuplecivilisateur. Depuis les victoires de Thàryk et de Houza, l'Espagne musulmane avait relevé non-seulement du khalyfat de Damas, mais du gouvernement d'Afrique, dont elle était une annexe, une dépendance. L'émyr d'Espagne, comme ceux de Tanger, de Rayrwftn, de Barkah, obéissait, du moins nominalement, au wali d'Afrique, espèce de viceroi qui n'avait de supérieur que le khalyfe lui-même. C'était d'ordinaire un membre delà famille régnante qui, résidant en Egypte, occupait cette importante place, la seconde de l'empire. En fondant le khalyfat de Cordoue, comme fils d'Omméyah, et par opposition au khalyfat de Syrie, qu'occupaient les fils d'Abbàs, Abdérame, par ce schisme, coupa en deux l'empire de Mahomet, de même que jadis Constantin, en s établissant sur le Bosphore, avait nécessairement divisé l'empire romain, qui s'était trouvé avoir deux têtes, l'une en Orient, l'autre en Occident. Abdérame affaiblit peut-être ainsi la puissance générale de l'islam, dont toutes les forces, jusque-li, avaient été réunies dans une seule main et conduites par une seule volonté. Mais, certes, en rendant l'Espagne indépendante, il lui donna spécialement une prospérité et une puissance dont elle avait manqué
ET DES MORES D'ESPAGNE. If 1
jusqu'alors. Parmi les avantages importants que lui procura cette forme nouvelle, il en est deux surtout qui frappent par leur évidence et leur grandeur. Délivrée des caprices de maîtres éloignés , de la rapacité de cheis transitoires, des entreprises de tous les séditieux et de tous les ambitieux, elle fut encore affranchie d'un tribut étranger, toujours perdu pour le pays qui le supporte, et n*eut plus à payer d'impftts qu'au gouvernement intérieur, lequel les rend de mille manières à la nation qui les acquitte.
Il est douteux qu'Abdérame ait pris le titre de khalyfe, ni même celui d* EmyfHil'Mauményn, chef des croyants, que se donna, deux siècles après, le huitième kbalyfe omméyade d'Espagne, AbdéramelII. Il se contenta probablement, soit du titre équivalent & celui de roi, malek, qui lui est fréquemment donné par les historiens, soit simplement du titre consacré d'émyr, qui reçut un sens nouveau d'une forme nouvelle. Néanmoins, comme rejeton de la dynastie souveraine des Omméyades d'Orient , dont il devint la tige en Occident , Abdérame est bien le vrai fondateur du khalyfat de Cordoue. II prit sur l'Espagne le pouvoir, unique et absolu, qu'avaient eu sur tout l'empire arabe les successeurs de Mahomet. Il substitua son nom à celui du khalyfe de Bagdad (') dans la hholbak, ou prière publique. Enfin, il fit frapper à Cordoue la mème«monnaie que les Omméyades fieiisaient frapper à Damas (^], c'est-è-dire que
(*) Les Abbassydes avaient porté de Damas à Bagdad le siège do khalyfat.
p) Cette monnaie d'Abdërame portait» au lieu d'une tète et d'une couronne, deux inscriptions : d'un côté : « 11 n'y a de Dieu qu'Allah, unique et sanscompagoon; » et au revers : « Dieu est un, Dieu est étemel ; il n'est
m HISTOIBS DEd ARAUS
son gouverncniient fut oelui de sm ancêtres, tel qu ils rayaient exeroé dans l'Orient/ tel que Ty exerçaient las Abbassydesi tel que l'avait fondé le Prophète sur le dogme de l'unité* J'en ferai connaître plus tard la nature, la forme et les défauts essentiels. Ce serai' un des principaux objets de la seconde partie de cet ouvrage.
Appelé comme un sauveur par le vœu du pays (ses victoires mêmes en font foi), et plus grand prince encore que grand guerrier, Abdérame conquit l'empirei plutôt par ses vertus que par ses armes. Il avait pris, à l'école de l'adversité, des leçons de modération dans la fortune, et l'odieux spectacle des cruautés où périt toute sa fa» mille, l'avait rendu doux et clémente Jamais il n'or» donna de supplice, jamais il ne versa le sang qu'avec son épée« Si quelques-uns de ses adversaires périrent, ce fut les armes à la main, ou loin de lui, par ordre de ses gé^ néraux. Mais, malgré bien des parjures, bien des ingratitudes, tous ceux qui tombèrent en sa puissance obtinrent leur pardon, et souvent des faveurs. Comme César, pour se défaire d'eux, il voulut se les attacher.
Abdérame régla le sort des nations, diverses par l'ori* gine et le culte, dont se composait la nombreuse population de son empire, les Arabes, les Syriens, les Egyptiens, 1^ Berbères, tous musulmans, les Goths et le^ Ibères chrétiens, enfin les juife. L'Espagne fut divisée
ni père, ni fils ; il n'a point de semblable. )> Un article de foi sur la monnaie d'un prince donne bien l'idée de son double pouvoir : il est pontife et roi.
Gela suffirait à prouver qu'avec ott sans le titre, Abdérame se fit réellement kbalyfe en Espagne. Il était Omméyade , et ne pouvait reconnaître les Âbbassydes. Or, on ne saurait concevoir une nation musulmane qui n'eût, près ou loin, un chef à la fois spirituel et temporel, un vicaire du Prophète.
I ET DSS MORES D'ESPAGNE. tSS
ei six gouvérnemeiiiBi administrés par des walis (ou&lys)» oatre celai de la capitale^ Gordooei qui relevait direotenieDt du khalyCs, à savoir : Mérida, Tolède» Saragosse, Valence , Murcie et Grenade ; et chaque gouvernemeat fot divisé en quatre districts administrés par des wa« zirs (ouékir). Walis et wazirs réunissaient, comme le khalyfe, tous les genres de pouvoirs que nous divisons soigneosement, militaire^ civil, judiciaire et financier. Le tribut imposé à tous les chrétiens d'Espagne soumis au khalyfe, fut fixé par Ahdérame, de concert avec leurs représentants, à dix mille onces d'or, dix mille livres d'argent, dix mille dievaux, dix mille mulets, mille cuirasses, mille lances et mille épées* Sous la condition du paiement de ces subsides , en cinq années , ou tous les cinq ans, il leur octroya, dit Gonde, une charte de protedûm et de iécurité (% laquelle, adressée « Au nom de Dieu clément et miséricordieux, par le magnifique roi Âbdérame, aux patriarches, moines, seigneurs et autres chrétiens d'Espagne, )» conserva et ratifia les privilèges que ceux-ci possédaient, aux termes des anciennes capitulations, de s'administrer par leurs lois civiles et religieuses, sous l'autorité de leurs magistrats et de leurs évêques, et d'obtenir du gouvernement impérial liberté pour leurs personnes, sécurité pour leurs biens, tolérance pour leur culte.
Les années et les intervalles de paix qui suivirent Tavénement d'Abdérame au trône furent consacrés h divers travaux d'utilité publique. On construisit des ports sur le littoral, des routes et des canaux dans l'intérieur,
(I) « Lef oUfrgô una carta de proteecion y seguridad, n
des bains et des fontaines dans tous les lieux habités. Les villes furent assainies et embellies d'utiles monumeiits. Le commerce maritime, déjà très-actif entre les Grecs de Cionstantinople et les Arabes d'Espagne, qui trouvaient leurs frères établis dans la Sardaigne et la Sicile, prit un accroissement prodigieux, tandis que Fagricultore, en* couragée, honorée, pratiquée par les plus nobles et les plus grands, devint une science où les Arabes furent sans rivaux. Leurs mains industrieuses eurent bientôt converti en plaines fertiles, en jardins délicieux, des campagnes presque incultes et désertes naguères, qui, plus tard, en reprenant leurs anciens maîtres, ont repris leur ancien aspect.
Âbdérame aimait avec passion les sciences, les arts (ceux du moins que permettait le Roran], la poésie, la chasse (<), tous les nobles plaisirs, et il les cultivait avec éclat. Ce fut lui qui commença la construction de cette admirable AJjama de Gordoue [aUDjâmi, mosquée principale) qui surpassa tous les monuments anciens de Fis* lam en grandeur et en magnificence, qui est encore aujourd'hui le plus beau reste des monuments arabes, et que j'aurai plus loin l'occasion de décrire avec détail. Les historiens assurent qu'il en traça lui-même le plan.
(1) n introduisit en Espagne la chasse au vol, la fauconnerie, des longtemps pratiquée dans TOrient. Aussi l'appela-t-on le Faucon Koraytekyte, Voici comment un poète arabe fait parler le faucon : « Enlevé par force du , désert, j'ai les yeux couverts d'un chaperon, et mes griffes sont pressées dans des entraves; mais dès que je suis en face de ma proie, je m'élance sur elle, je la saisis de mes serres victorieuses, et la rapporte à celui qui m'a envoyé la prendre. Les rois, les princes, sont mes serviteurs, et je foule leur poing sons mes pieds. »
tf après la fiDime qu'on supposait & la AlrAk$ah, le temple de Salomon à Jérusalem, non moins vénéré des musulmans que la Kaabah même» le temple d'Abraham à la Hekke. Il consacrait, dit-on, une heure de chaque journée à diriger les travaux de son Aljama, de même qu'il attribuait aux dépenses de cette construction une notable partie de ses revenus. Le premier soin des Arabes, en occupant une ville, était d'élever une mosquée, de construire un hôpital, et d'ouvrir une école gratuite. L'hôpital et l'école étaient les annexes nécessaires de la mosquée. Abdérame ne manqua point è cet usage. 11 favorisa de tout son pouvoir l'instruction du peuple; il fonda, dans les principales cités de l'empire, des bibliothèques publiques, et, dans sa capitale, dans son palais même, des réunions de savants et de poètes, qui se nommaient académies, et parmi lesquelles il se plaisait à vivre. On peut juger du soin qu'il apportait à l'éducation générale par le soin qu'il mit à celle de ses fils. Les plus illustres maîtres étaient appelés à leur donner des leçons sous les yeux de leur père, qui les faisait assister régulièrementaux audiences des kadis et aux séances du meschouar, ou conseil d'Etat, pour qu'ils apprissent l'art difficile de rendre la justice aux hommes, et l'art plus difficile encore de les gouverner. Gomme il n'est permis, en histoire, de rien inventer, de rien supposer même, et comme les historiens du temps qui nous occupe ne mentionnent guère dans leurs récits que les princes et les grands des nations, c'est dans l'histoire de ces élus de la fortune, de ces instruments de la Providence, qu'il faut cherchera découvrir l'histoire des nations elles-mêmes. Par ses aventures, ses qualités, ses
vertus, 666 mœnrs et ses goAts, Abdérame représente tout le peuple arabe.
Cet illudtre fondateur du khalyfat de Gordoue monrat 787 — dans Tannée de F hégire 171, qui était la soixantième de son ftge» et après un règne de trente-deux ans. Lorsqu'il sentit approcher sa fin, il conyoqua dans son palais le6 walis des six provinces, leurs vingt-quatre wazirs, le grand kadi, chef de la justice, le hagib, ou premier ministre, et les conseillers du meschouar. Il leur déclara, devant toute sa famille assemhiée, qu'il choisissait pour successeur Hescham, le plus jeune de ses trois fils, auquel il adressa publiquement à cette occasion ses derniers conseils (') . Aussitôt tous les membres de F assemblée
(1) « Rappelle-toi» mon 61s, lai dit-il, que les royaumes sont à Dieu, qu'il « les donne et les ôte à qui loi plaiL Rendons grâces i sa bonté divine de ce <c qu'il a déposé en nos mains l'autorité royale, et faisons sa sainte volonté, « ce qni signifie : faisons le bien i tous les hommes, et particnlièrement i « oeax qa'il nous a eon(iés..« Rends nne justice égale aux pauvres et anx «c riches, car Tinjustice est le chemin de la perdition ; mais, en même^temps, «c sois doux et clément envers ceux qui dépendent de toi, car ils sont tous «c créatures de Dieu... Confie le gouvernement des provinces i des hommes « sages el expérimentés; châtie aaas pitié les ministres qiB oppriment le « penple... traite tes soldats avee douceur et fermeté; qu'ils soient les déc( fenseurs de l'État, et non ses dévastateurs... Encourage et protège les « laboureurs; ce sont eux qui nous donnent notre subsistance... Ne cesse «r jamais de mériter raffectioii de tes peuples ; dans lear hienvelUance ert la «c sûreté de l'État; dans leur firayeur, son danger ; dans leur haine, sa raine « certaine... Fais enGn que les peuples te bénissent, qu'ils vivent heureux et « tranquilles h l'ombre de ta protection ; c'est là qu'est le bonheur et la « gloire d'un roi. »
Que ee discours ait été réeUemait tenu par Abdérame à son fils, oo q«'il soit l'œuvre des historiens, comme les harangues de Tite-Live; qu'il ait été tenu par Abdérame à Hescham, on, selon d'autres, par Hescham A son fils Al-Hakem, peu importe. l\ donne également la mesure du prince, du peuple et de répoqne. En le lisant, ne croit-on pas lire une page de Fénekm t
bmàrent la main du jeune prince en signe d'obéissance et de fidélité, et le nom d'Hescham fat joint dès lors à oeloi dAbdérame dans la kkotbaK ou prière publique pour lekhalyfe, qui se faisait chaque ajourna dans toutes les chaires de F empire, et qui était le premier privilège de la souveraineté. Les belles qualités d'Hescham, peutêtre aussi l'amour d*Abdérame pour sa mère Houaràh, qn il avait épousée, fugitif et proscrit, dans la tribu berbère desZénètes, peut-être enfin cette circonstance qn'Hescham était né en Espagne et ses frères en Sjrie, déterminèrent la préférence qu il obtint sur ses aines.
Quels qu'en fussent les motifs, ce choix d'Abdérame fut une faute, et bien funeste. En continuant, comme les kbalyfes de Syrie, à livrer au caprice paternel Tor* dre de succession dans la famille régnante, au lieu de rétablir sur une règle fixe, invariable et reconnue, comme la primogéniture, il rouvrit Tère des dissensions intestines, qu'aurait dû fermer pour longtemps l'érectioD du khalyfat indépendant de Cordoue. Disputée dé* sormais par les héiitiers du khaljfe, égaux en droit, la succession au trône devint la cause et le but des guerres civiles , comme l'avait été précédemment , entre les walis de provinces, la possession du titre d'émyr. On ne respecta pas plus la désignation arbitraire du khalyfe entre ses enlotnts, que Ton n'avait respecté celle du khalyfe entre les walis.
La fatale expérience eut lieu sur*le^hamp. A peine Hescham étail-il monté sur le trêne, que la guerre civile, apaisée pendant les dernières années d'Abdérame, se ralluma sous cette forme nouTelle. Les frères aines d'Hesdiam, Soulâman et Abd-Allah, auxquels il avait confié
128 HISTOIRE DES ÀBABES
les gouvernements de Mérida et de Tolède, voulurent d'abord se rendre indépendants chacun dans sa province. Sans consulter le khalyfe , ils faisaient ou défiaisaient les wazirs de districts, et les alcaydes (al Layd) de forteresses, emprisonnaient ceux qui, demeurés fidèles au prince, résistaient à leurs ordres, et Souléiman fit même empaler, par bravade, le wazir de Tolède, dont Hescham demandait Télai^ssement. C'était une déclaration de guerre que les deux firères aînés faisaient à relu de la tendresse paternelle. Hespham les défit tous deux dans une sanglante bataille livrée près de la forte* resse de Bulche. Assiégé dans Tolède, Abd-Allah luirendit cette place et reçut le plus généreux pardon. Souléiman, moins traitable, se retira dans le pays de Murcie pour continuer la guerre ; mais, battu dans toutes les rencontres, abandonné de tous ses partisans, il fut contraint d'humilier son orgueil aux pieds du vainqueur. Pour toute vengeance, Hescham l'exila d'Espagne, dont sa présence pouvait troubler le repos, et afin d'adoucir encore ce léger châtiment, il lui racheta ses propriétés personnelles moyennant soixante mille mitcàls d'or, et 790 — lui fit présent d'un palais à Tanger.
L'année suivante , après avoir réprimé par ses généraux la révolte d'un puissant wali qui occupait Barcelone et Saragosse, Hescham voulut, à la faveur d'une entreprise nationale, dirigée au dehors, faire cesser les discordes intérieures qui recommençaient à désoler l'empire. Il fit publier Yalgihed (al-djihêd), ou guerre sainte, la guerre contre les infidèles. Le devoir de tout bon musulman était d*y prendre part, soit en se rangeant sous les drapeaux du khalyfe, soit en fournissant des
ET DES MORES D'ESPAGNE. if 9
armes, des chevaux, des denrées ou de Fargent. Les^ troopes réunies pour cet objet se divisèrent en deux corps. L'un fut envoyé contre les chrétiens du Djauf, des Asturies , sur lesquels régnait alors Alphonse le Chaste (^), successeur de Bermudo V\ et qui faisaient sans cesse de petites entreprises, de petites conquêtes autour de leur premier établissement. L'armée arabe les resserra dans les montagnes, pénétra jusqu* au cœur de la Galice, fit des prisonniers et du butin. Mais» au retour de r expédition, elle donna dans une embuscade, où les Espagnols la taillèrent en pièces* C'est le premier avantage important qu'ils aient obtenu sur les Arabes , trèscélébré dans les chroniques chrétiennes, un peu dissimulé par les historiens de l'islam. — 796 L'autre corps pénétra dans la Gaule gothique, pilla plusieurs villes, Narbonne entre autres, défit Guillaume de Toulouse entre cette ville et Garcassonne , et revint heureusement, chargé de dépouilles. La part du khalyfe dans ces prises de guerre, qui était le cinquième, s'éleva, dit-on, à quarante-cinq mille mitcâls d'or; il la consacra tout entière à l'achèvement de la grande mosquée de Cordoue, qui fut, en effet, terminée sous son
règne.
Dans l'administration intérieure, Hescham suivit re-
(1) Alphonse II fut surnommé le Chaste (el Casto) pArce qu'il vécut «kns le célibat, et non parce qu'il offiranchit son petit domaine du tribut de cent jeones filles que ses prédécesseurs enroyaient, dit-on, chaque année an harem de Cordoue. Le payement de ce tribut est une fable absurde de tous points, qu'ont 'adoptée pourtant les historiens les plus accrédités, en la fondant sur je ne sais quelle coutume de l'Orient conservée par les Arabes en Espagne. J'aurais presque honte de réfuter sérieusement ce conte puéril.
UQ HiSTOlliK DBft ARAMS
ligieuseiDent les traces de son père. U fat appelé ii» Raàky^ ou le Bon, Al-Âihdl^ ou le Jnste, et mérita cet titres honorables, traitant tons ses sujets avec une égale impartialité, sans distinction de rang ou de croyaDce, consacrant ses richesses à secourir les pauvres, k racheter les captifis à nourrir les veuves et les enfrnts de ses soldats, à récompenser le mérite et la vertu. D avait des goûts simples, modestes, retirés, et cultivait luimême ses jardins. Les chrétiens, à son époque, c eat-àdire presque un siècle après la conquête musulmane, avaient pris partout l'usage de la langue arabe ; Hescham on commanda l'usage écrit à la place de la langue latine. C'est ce qui explique comment tous les livres manuscrits qu'on trouva plus tard chez les dn^tiens mozarabes des Gastilles et de l'Andalousie étaient en arabe, même les bibles et les évangiles. Hesdiam mourut, jeune encore, en 796, o^rès avoir, l'année d'avant, dans une solennelle assemUée, désigné pour successeur son fils Âl-Uakem (le sage, ou le savant, tapiens).
Al-Hakem mérita ce surnom par ses connaissances étendues, par son goût pour les lettres, qui lui fit choisir pour hagib le poète Abd-al-Kérim. Mais cette adence même qu'il avait acquise augmenta son orgueil na^ turel, et plus tard, par l'orgueil, ses exigences et sa dureté. En ceignant la couronne, le nouveau khalyfe se trouva menacé d'un double péril. Ses oncles renouvelèrent aussitôt leurs prétentions au trône, ou du moins à la souveraineté des provinces dont ils avaient en le gouvernement. Souléïman quitta l'Afrique, d'où il ramena ces bandes d'aventuriers berbères, toujours prêts à se ruer sur l'Espagne, tandis que son frère Abd-AUah
faisait soulever Tolède, ville pleine de chrétiens, foyer et refuge ordinaire des séditions, depuis qu'à son détriment, Cordoue était devenue capitale de Tempire arabe. Il £allut que le jeune khalyfe prit, comme son père, les armes contre eux. Dans le même temps, les Franks passaient les Pyrénées, sur le bord des deux mers, et se répandaient à la fois dans la Catalogne et la Navarre. Charlemagne, irrité de la récente irruption des Arabes dans la Gaule narbonnaise, avait envoyé les comtes de la fronti^e pour user de représailles. Al-Hakem marcha d'abord contre ces étrangers, les rejeta de l'autre côté des monts, puis revint attaquer ses oncles, dont le parti frétait fortifié durant son absence, et qui tenaient ses généraux en échec. Il parvint à leur livrer bataille dans les plaines de Murcie. Souléiman périt ; Abd-Âllah s'enfuit à Tanger. Âl-Hakem lui envoya son pardon, qu'il — 800 étendit à tous les rebelles musulmans, croyant encore, comme son aïeul, que la clémence termine vite et bien ce que la force a commencé ; mais il exigea pour otages les deux fils de son oncle, qu'il fit élever avec soin, et à l'ahié desquels il accorda même la main de sa sœur Kinzah. Cette double expédition lui valut d'ajouter k son nom de. savant œlui d'Al-Modhaffer, l'heureux vainqueur. Les premiers conquérants arabes n'avaient point reçu de leurs soldats ces titres orgueilleux. On voit que la flatterie s'était glissée parmi les courtisans autour du nouveau trône.
Quant à Tolède, la ville .chrétienne et séditieuse, on s'y prit autrement pour la pacifier. Le wali nommé en remplacement d'Âbd-AUah était un jeune homme, fUs du vieux guerrier Àmroû, dont les étourderies et les
cmautés firent soulever le peuple de cette ville, qui renferma dans un des forts. Amroû demanda à remplacer son fils, que d'abord il parut bl&mer. Mais peu après, i l'occasion du passage d'un prince par Tolède, il invita tous les principaux habitants à une fête donnée dans l'Alcazar, et quatre cents chefs de famille, pris dans ce guet- 803 — apens, furent atrocement décapités. Le khalyfe, qui laissa impuni ce crime commis dans son intérêt, en fut accusé justement.
Cependant l'un des fils de Gharlemagne, Louis, fiiit roi d'Aquitaine dès l'Age de trois ans, appelé par le wali de Huesca, qui lui livra passage, était entré de nouveau sur les terres d'Espagne. Il prit Lérida, Gironne et Barcelone enfin, dont le long siège, soutenu par l'Arabe Zeyd, est le sujet principal du grand poème ou carmen d'Esmoldus Nigellus. De cette heureuse expédition des Franks, date la fondation du comté de Barcelone. Al- Hakem, un peu tardivement, se rendit aux frontières désormais rapprochées; il repoussa l'ennemi, sans lui reprendre toutefois sa principale conquête. Celte guerre de pillage, cette alternative d'attaque et de défense, continua de la même manière avec des succès divers, qui ne méritent pas de mentions détaillées, pendant plusieurs années de suite, chaque parti se jetant à l' improviste sur les terres de l'ennemi pour y faire du butin, jusqu'à ce qu'un parti plus fort Fen repoussât ('). Enfin les deux nations, également fatiguées des ravages incessants
(1) Les Arabes appelaient al^afade«(al-garah), les irrapUons soudaines et rapides qu'on nomme aujourd'hui raxxias en Afrique. Le mot algarade est resté dans les langues de l'Europe avec une acception semblable, non au propre, mais au 6guré.
qu'elles souffraient tour à tour, convinrent de respecter matuellement leur territoire. La paix entre l'empereur et le khalyfe fut signée à Aix-la-Chapelle en 812, deux ans avant la mort de Gharlemagne.
Peu de temps avant cette époque, et à la suite de quelques engagements sans résultat sérieux, Âl-Hakem avait conclu, par ses généraux, une trêve avec Alphonse le Chaste, que les Arabes nommaient Anfoûs ou Alanfoûs. Ce traité fallit lui devenir funeste. Les musulmans zélés purent lui faire un crime, le Koran à la main (^), d*a« voir pactisé avec les ennemis de la foi, et son caractère altier, dur, impérieux, aigrissant chaque jour le mécontentement des nobles, ils en vinrent à tramer une conspiration contre sa vie. On devait le frapper dans la mosquée pendant la prière du Djouma^ ou jour saint. Un des conjurés, cousin du khalyfe, lui découvrit la trame, lui nomma ses complices, et trois cents tètes, coupées en une nuit, furent apportées sur les tapis du palais, puis attachées à des crochets sur la grande place avec cette inscription : Traîtres à leur roi. — 806 Une telle sévérité, inouïe parmi les Arabes, et digne pendant de la sanglante embûche de Tolède, laissa dans le peuple de Cordoue une sourde fermentation qui n'attendait que l'occasion d'éclater. Elle se trouva bientôt. Un nouvel impôt, mis sur l'entrée de certains objets de consommation, fit naître des plaintes d'autant plus vives, que le produit de cet impôt était affecté à l'entretien d'une garde particulière , composée de Berbères
(1) « 0 croyants, ne fonnez d'alliances qa'entre vous ; les inGdèles ne manqueraient pas de tous conompre... » (Sourate m, v. 114.)
184 HISTOIRE DB9 ARAtES
et sarUmt de Slayes (% dont le 80upçonne«x et oruel khalyfe avait rempli son palais. Quelqaes habitants du grand faubourg d'Al^Kyblah (du midi), qui était séparé de Cordoue par le fleuve, comme Test, à SeyiUe, le faubourg deTriana, ayant tenté d'introduire par force leurs denrées dans k ville, dix d'entre eux furent pris ef condamnés au pal. Les gens du faubourg accoururent en foule pour implorer leur grince du khalyfe. Mais Al-Hakem, dont la maxime était qu'il &ut que le peuple craigne, pour qu'il ne se fasse pas craindre, resta inflexible et commanda le supplice. Alors le peuple s'arme, délivre les condamnés, disperse les troupes de leur escorte, et les poursuit jusqu'au palais impérial. Furieux de cette insuite, Al-Hak^n se met à la tête de cette garde intérieure dont il s'entourait, et, malgré les prières de son fils, dû hagib, des principaux dignitaires, il fond sur la multitude qui fuyait en désordre. Beaucoup d'hommes périrent sous les coups des cimeterres ou les pieds des chevaux. Ceux qu'on prit vivants furent attachés à des pieux, sur le bord du fleuve. La vengeance de l'impitoyable khalyfe ne s'arrêta pas k cette 817 — sanglante exécution. Il bannit de l'Andalousie tous les habitants du faubourg insurgé, fit raser leurs demeures qu'il livra d'abord au pillage de ses mercenaires, et ordonna que jamais aucune maison ne fût élevée sur cette place maudite.
(^) Ou EscIaTons. Conde les appelle esclavos. C'étaient des esclâTes, en effet, mais des esclaves que les Jaifs allaient acheter au fond de rA.driatique, dans le pays d'où la république de Venise tirait ses milices permanentes (schiavoni) , et qu'ils vendaient aux souverains arabes de l'Espagne. Faits musulmans, ces Slaves entraient dans la garde du khalyfe. On les nommait faklaby.
ET DCS MORES D'ESPAGNE. tS5
Des malbeoreux proscrits, les uns se réfogièreut à Tolède, d'autres passèrent en Afrique et en Orient, au nombre d'enviroii vingt mille hommes. Une partie de ceux-ci s'établirent, avec leurs familles, dans le royaume de Fez, qu'une rébellion des Edryzytes avait fondé, en même temps qu Âbdérame érigeait le kbalyfat de Cordoue; ils peuplèrent un quartier de la nouvelle ville^ qui fut appelé le côté des Andalow. Les autres, plus aventureux, eurent une destinée plus singulière. Sous le commandement d'un certain Omar-ben-Scbayb-Abou- QaÊ, que les Grecs appellent Apocbaps, ils allèrent piller Alexandrie, qui se racbefa de leurs mains, puis s'emparer de nie de Crète, où ils formèrent un établissement d'où les Grecs ne parent les déloger. On dit que leur ville naissante s étant appelée AUKhandaK lo retranchement, donna à toute l'Ile le nom moderne de Candie.
Al-Hakem ne survécut pas longtemps & cet acte d'odieuse rigueur. Dévoré de remords, poursuivi par les injures du peuple, qui le nommait i2-ita6dj/ (celui du faubourg) ou Abou'l'A$$y (Père du mal) (*), et par les fantômes de son imagination, il tomba, pareil h Saûl, dans une sombre mélancolie, puis dans une démence furieuse qui le conduisit rapidement au tombeau. — 821
Abdérame II était dès- longtemps proclamé iuceeueur (Oualy-al'Adhy) d'Al-Hakem, comme Al-Hakem l'avait été d'Hescham, et Hescham, d' Abdérame I". Il gouvernait l'Etat depuis la maladie d'Al-Hakem ; il avait bravement et habilement dirigé la guerre contre les chrétiens d'Afrank, en faisant lever le siège de Tortose à Louis le Débonnaire, et contre les chrétiens du Djouf,
(*) IVoà les chrétieiis roat sarnommé Abulaz.
136 HISTOIRE DES AMSBS
au point d'obtenir aussi de ses soldats le surnom d'AU Modhaffer ; on vantait son esprit, sa science, sa charité ; on rappelait le père des pauvres ; il était pur de toute cruauté, de toute vengeance ; il avait enfin l'amour du peuple, augmenté de toute la haine qu'on portait à son père ; et pourtant le début de son règne fut aussi agité que celui des règnes précédents. D'abord, le vieil Abdallah, chez qui, disent les historiens, la neige des cheveux blancs n'avait pas éteint le feu d'un cœur ambitieux, revint d'Afrique, amenant des bandes berbères, pour essayer de nouveau la fortune contre son petit-neveu. Il fut encore battu, chassé de proche en proche jusqu'à Valence, enfermé dans cette place, pris et pardonné. Le khalyfe lui laissa même, pour ses vieux jours, le gouvernement de la terre de Tadmir. Abdérame alla repousser ensuite les Franks qui occupaient la Catalogne, et peut- 822 — être leur reprit-il Barcelone pour un moment. Mais de graves embarras intérieurs vinrent promptement l'arrêter dans cette expédition. L'empereur Louis entretenait, par lettres et par émissaires, des relations avec les Mozarabes de Tolède et de Mérida, ville où les musulmans eux-mêmes, surchargés de taxes qu'augmentait sans cesse la prodigalité de leur souverain, se montraient fort mécontents. A cette époque de la guerre con- 822 — tre les Franks de la Catalogne, et à propos du payement de Val-zakah, ou dlme du khalyfe, le peuple de Mérida se soulevait, tuait ou chassait les officiers impériaux, et se donnait pour chef un collecteur d'impôts destitué, homme plein de haine et d'énergie. Il fallut que le wali de Tolède, Abd-al-Rouf, vînt mettre les mutins h la raison. Mais à peine avait-il quitté To-
lède arec ses troupes, que cette ville, toujours inquiète et séditieuse, ayant d'ailleurs à venger les quatre cents assassinats d'Amroû, se mit à son tour en révolte ou^ verte. Et lorsque Abd-al-Rouf eut quitté Mérida — 826 pour aller ch&tier Tolède, Mérida se souleva de nouveau . Le khalyfe, déjà rappelé des frontières, dut venir de Cordoue faire en personne la guerre aux révoltés de YAUGarb, Gomme il ordonnait à ses soldats de traiter les rebelles en frères égarés , de ne plus les frapper dès qu'ils tournaient bride, et comme il voulait préserver les villes insurgées de toute ruine et même de tout dégât, les sièges ne furent que des blocus sans assauts. Mérida se rendit la première au kbalyfe ; mais ses généraux ne purent recouvrer Tolède, plus obstinée, qu'en l'année 835.
Abdérame avait reçu, dans l'intervalle, une ambassade solennelle de l'empereur grec Michel le Bègue, et lui avait, en retour, expédié un ambassadeur à Constantinople pour resserrer leurs alliances de politique et de commerce, qui furent renouvelées avec l'empereur Théophile. Enfin, délivré des séditions intestines par la soumission des villes insurgées, et des attaques étrangères par le démembrement de l'empire de Gharlemagne à la mort de Louis le Débonnaire, — 840 Abdérame ordonna une grande expédition maritime, qui, partie de Tarragone et des Baléares, explora militairement la Sardaigne, la Ciorse, l'Ile de Candie, ravagea les côtes de Provence, et pénétra même dans Marseille. Mais, pendant que sa flotte s'occupait au pillage dans la Méditerranée, un terrible ennemi fondait sur ses Etats par l'autre mer. Les Normands (North-Mann, hommes du Nord), ces hardis pirates venus de la Scandinavie,
188 HISTOIRB DES ARABES
qui avaient, oomme disent lews sauvages ohansana, «( l'ouragan au s^vioe de leurs rames, » commençaient à désoler rillemagne, l'Angleterre et la France. En l'an 843, ils traversèrent la Manche, explorèrent le gcdfe de Gascogne, tournèrent la pointe de la Galice, desoen-^ dirent jusqu'en Portugal, pénétrèrent dans le Tage avec cinquante-quatre vaisseaux, et mirent Lisbonne à feu et à sang. Les Arabes, qui nommaient ces forbans Madjwdî [% disent qu'ils brûlaient les villes, ravageaient les campagnes, tuaient les habitants, sans épargner les enfants et les femmes, ni même les animaux domestiques, et que c'étaient les ennemis de tout le genre Jiumain. Ces nouveaux Vandales, non moins terribles que leurs devanciers, suivirent les rivages, le fer et la flamme à la main* gagnèrent la Basse-Andalousie, pillèrent Cadix, Sidonia, et même un faubourg de Séville, qu'ils vinrent attaquer en remontant l'ancien Bétis, devenu le Guadalquivir [aVOuad'aVKèh^r, le FleuDa-Grond). Ce ne fut qu'après plusieurs combats meurtriers, que les Arabes parvinrent à chasser et à rejeter sur l'Afrique ces auda- 844 — cieux brigands du Nord .
Leur apparition, qui menaçait aussi bien les chrétiens des Asturies que les musulmans andalous, rendit la guerre languissante pendant le règne d'Abdérame II. Il n'y eut, entre les deux peuples, que des rencontres sans importance où chaque parti s'attribua l'avantage, mais qui n'amenèrent aucun changement notable dans leur situation réciproque. C'est à l'époque de ce prince qu'appartiennent les commencements des royaumes de
(1) C'est-à-dire fils ^'Yadjondj et de Madjoudj (6og et Magog), ces êtres mystérieux et malfaisants» dont le Koran parle aussi bien que h Bible.
litvarre et d'Aragon , et de la principaiité de Catalogne. Les Fraiiks» déeormais les Français, s'étaient emparés de ces provinces pendant les expéditions dirigées par Charlemagne et Louis le Débonnaire. Deux descendants des ducs de Gascogne, Inigo Âriza et son frère Aznar, ayant eu quelques démêlés avec Pépin, roi d'Aquitaine, se re* tirèrent au delà des Pyrénées, et se firent des Etats indé* pendants, l'un de la Navarre espagnole, l'autre du nord de r Aragon (vers 831). D'une autre part, c'étaient des comités de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, Béra, Bernhard, Bérenguw, Alédram, qui, sous les titres de ducs de Septimanie, marquis de Gothie, comtes de Barcelone, commencèrent la série des comtes, depuis indé* pendants et souverains, de la principauté désormais appelée Catalogne ('). Ainsi, au milieu duix^siède, les chrétiens occupaient toute la lisière du nord, d'une mer à l'autre, depuis les bouches du Duero jusqu'à celles de l'Ebre.
Abdérame II mourut en 852. Ce prince, dont — 852 le grand savoir, la droiture, la douceur, la prodigue générosité sont célébrées à l'envi par tous les historiens, occupa les loisirs de son règne à de nombreux travaux d'utilité publique. U augmenta la flotte, en même temps qu'il augmentait la garde du khalyfe, alors seule troupe permanente. U fit paver les rues des principales villes, ouvrit de nouveaux chemins, éleva des aqueducs, entre autres celui qui amène à Cordoue l'eau des montagnes, bâtit des châteaux forts (al'kassr, d'où
(*) La Gothalania (d'où Catalofiia et Catalufia) fut ainsi nommée, soit des mots Gotki-Alam, Goths et Alains, ce qai ferait remonter cette étymologie à répoque de la conquête des Barbares, soit plutôt du mot frank Gothland, terre des Goths.
140 HISTOIRE DBS ARABES
alcazar)^ fonda des mosquées, et dota des médrézah oa écoles publiques. Il faisait élever à ses frais trois cents orphelins dans celle de la Aljama de Gordoue. Abdérame II encouragea les manufactures, surtout les fabriques d'armes de Gordoue et de Tolède, déjà célèbres à l'égal des fabriques de Damas; car c'est par des présents d'épées et de boucliers qu'il répondait aux présents de riches étoffes que lui faisaient les empereurs grecs de Gonstantinople. Enfin, par la création, dans chaque district, d'un sahib-al-bérid^ ou chef de courriers à cheval, chargés de transmettre en diligence les ordres et les avis du gouvernement , il donna , plus de six siècles avant Louis XI, le modèle des postes.
Les écrivains espagnols l'accusent d'avoir persécuté les chrétiens de l'empire ; d'avoir, par un édit public, permis aux musulmans de tuer tout infidèle qui parlerait mal du Roran. Enfin, ce serait, à les entendre, un autre Domitien. Mais ce reproche, que dément son caractère humain jusqu'à la faiblesse, n'est aucunement fondé. Il est vrai qu'on réprima, sous son règne, quelques enthousiastes qui causaient du désordre en faisant, contre les stipulations expresses, observance publique des cérémonies de leur culte. Mais, pour qu'on ne pût l'accuser d'injustice ou d'intolérance, Âbdérame fit assembler à Gordoue un concile d'évéques , qui ordonnèrent eux-mêmes aux chrétiens de modérer leur zèle, et les empêchèrent de troubler l'Etat pour gagner la palme du martyre.
Mouhamad (Mohhammed), l'un des quarante-cinq fils d' Âbdérame II, qui avait aussi quarante-une filles, était, depuis deux ans, proclamé succes$eur. II prit la
coaronne sans contestation, et cette fois sans révolte parmi tant de frères. Au règne de ce khalyfe, le cinquième des Omméyades, apparaissent déjà d'une façon claire et distincte F accroissement des Espagnols et l'affaiblissement des Arabes, progressifs en sens contraire, au point que la lutte commence à s'établir presque égale entre eux. Dans le premier feu de la conquête, alors que les Arabes prenaient l'Espagne à la course de leurs chevaux, et pénétraient au cœur de la France, les fugitifs des Asturies furent oubliés. Trop faibles pour donner de l'ombrage, trop pauvres pour donner de l'envie, ils restèrent paisiblement en possession d'un pays âpre et peu fertile, où jamais les vainqueurs, maîtres des belles campagnes de l'est et du midi, ne songèrent à s'établir. On ne s'aperçut d'eux que lorsqu'ils se mirent à faire des excursions, des algarades, sur les champs voisins de leur retraite. Mais les Arabes se contentèrent de les y refouler sans penser à les détruire. C étaient, comme avait dit Mouza, desiemmes dans la plaine et des chèvres dans les montagnes. On ne leur fit qu'une guerre défensive, comme on la ferait à des pirates qui viennent piller les côtes, et que l'on ne peut atteindre dans leur fuite. Par un usage immémorial, commun à tous les peuples de l'Orient, les Arabes, sans armées fixes et permanentes, n'entreprenaient la guerre que pour s'établir dans des contrées nouvelles, ou pour faire du butin dans celles qu'ils ne voulaient pas conserver. Or, ni les provinces froides et montueuses du pays basque, des Asturies et de la Galice, ni les dépouilles de pauvres et sauvages montagnards, sans industrie, sans commerce, vivant dans les cavernes des rochers, et qu'ils
14S HISTOIBB DES ARABES
appelai^it des bêtes fauve$^ ne pouvaient tenter les riches possesseurs de F Andalousie, les voluptueux habitants des palais de Gordone. Plus tard, quand de continuelles divisions intestines éclatèrent parmi les vainqueurs, les réfugiés des montagnes» qui s augmentaient incessamment de tous ceux de leurs frères qu'une foi vive ou les maux de l'anarchie portaient à s'expatrier, mirent ces divisions à profit pour se fortifier et s'étendre. Il n'était plus temps de les détruire. Si, dans les moments de paix entre eux« les musulmans s'avançaient en force contre les chréUens, ceux-ci prudemment se repliaient dans leurs montagnes inaccessibles à la cavalerie, prêts, au départ de l'ennemi, à reparaître dans les plaines, où les habitants, chrétiens comme eux pour la plupart, les recevaient avec empressement. Ce fut par ces manœuvres sans cesse répétées, qu' ib conservèrent et agrandirent le petit domaine de Pékge.
Il venait de se passer, dans les Etats chrétiens, un événement fort rânple et qui, dans tout autre siècle, fût resté sans nulle importance, mais qui, dans celui-là, en acquit une véritable. En l'année 808, un tombeau fut découvert par hasard, au milieu d'^aisses broussailles, près de l'ancienne bourgade romaine d'Iria-Flavia en Galice. Comme saint Jacques Zébédée passait, suivant la tradition, pour avoir été l'apôtre de l'Espagne, et pour avoir subi le martyre dans cette bourgade, le vieux tombeau romain fut déclaré tombeau de l' apôtre, et les ossements qu'il contenait, ses saintes rdiques. Une église fut aussitôt bâtie sur la place (') et dotée de vastes do-
(1) CoÊnpui apoitoU, û'ot Cxmjp&gitiiA.
maines; elle <levint la métropole da petit royaume de Pelage, et saint Jacques Zébédée (que les Arabes nommèrent SanetrYàk^ d'où les Espagnols Santiago), le patron, le protecteur du pays. Cette découverte, les mira» des qui raccompagnèrent nécessairement, et l'espèce de nouveau culte qu'elle introduisit, en exaltant Tenthou- Âasme rdigieux de ces peuples encore sauvages, en augmentant leur foi, leur zèle, leur confiance, eurent une véritable et puissante influence sur leur o&uvre d'affranchissement .
D'une autre part, les événements du règne de Mouhamad aidèrent beaucoup aux succès des Espagnols. Il eut d'abord à calmer une querelle littéraire M canonique qui menaçait de s'envenimea*. Le collège des imàms de l'aljama de Gordoue, espèce de Sorbonne musulmane, voulait que l'enseignement public fftt défendu À un docteur étranger qu'on nommait le bafytBaky ('), et qu ils accusaient d'hérésie sur plusieurs chefs. Les imâms, du rit malékite, disaient que leur interprétation du Eoran s'appuyait sur mille trois cents docteurs de re* nom, tandis que celle du hafyt Baky, du rit hanbalite, ne reposait que sur deux cent quatre-vingt-quatre docteurs, desquels dix à peine faisaient autorité. Le khalyfe dut JQgOT ce grand procès, et écouter les longues disputes des deux parties. En homme sensé, il déclara que la doctrine du hafyt ne différait de la doctrine orthod(»e que par de légères subtilités, et qu'étant d'ailleurs savant et vertueux, il pouvait, sans danger pour la foi, continuer ses cours d'enseignement.
(*) Bafyt est le surnom des érodits qui savent par cœnr beaoconp d'histoimtraditionBeUes.
Des querelles plus graves que cette querelle de Bas- Empire, vinrent bientôt occuper Houhamad. Mouza-ben- Zéyad al Djêday, que Ton croit Goth d'origine et cbrétien renégat, était wali de Saragosse ; son fils, Lobyabben-Mouza , wali de Tolède. Accusé près du khalyfe d'avoir traîtreusement livré aux Espagnols le fort d'Âlbeïda, Houza fut déposé de son gouvernement. II se mit 853 — aussitôt en révolte, et son fils suivit l'exemple paternel. Pour soutenir la colère du khalyfe, les rebelles s'allièrent aux chrétiens, soit des Asturies, soit de Biscaye et de Navarre, qui leur envoyèrent un puissant renfort à Tolède, dont les murailles abritaient toutes les séditions. Le siège de cette place et celui de Saragosse, ou plutôt la guerre entre le khalyfe et les walis rebelles, dura plusieurs années. Ce ne fut qu'en 870, après la mort de Houza, que Houhamad put reprendre possession des deux villes révoltées. Alors on lui répéta le conseil, déjà plusieurs fois donné, de démanteler Tolède, et le khalyfe commit encore la faute insigne de rejeter cet avis si sage. Dans l'intervalle, les armes arabes avaient été, en outre, occupées à faire tète aux entreprises des Français sous le comte de Barcelone Wifred II (Guifredo), et à repousser une nouvelle descente des barbares madjoudjes (les Normands), qui pénétrèrent avec soixante vaisseaux dans la Héditerranée, pillèrent l'Ue Verte, et dévastèrent toutes les côtes de Halaga à Cartha- 860 — gène, « faisant sur cette terre les ravages des ouragans. »
Mais une diversion bien plus puissante, car elle fut plus durable que cette longue révolte des deux walis » vint encore favoriser les chrétiens, en paralysant la puis-
sauce musulmane. On vit les querelles de races, un peu comprimées par l'érection du khalyfat de Gordoue, se réveiller de nouveau, et la domination des Arabes fut une première fois sérieusement menacée par les popu* lations étrangères qu'ils avaient vaincues, converties, traloées à leur suite. Il y avait alors, disent leurs historiens, dans les montagnes de Ronda, nvL chef de bandits nommé Omar-ben-Hafs, connu sous la nomd'Aben-Hafsoun, homme de la plus basse extra&tion et d'origine païenne ('), lequel , étant parvenu à rassembler une troupe nombreuse d'aventuriers vagabonds qu'il cou; duisait avec audace et habileté, brava longtemps la poursuite des Kaschefs de l'empire. On le chassa pourtant de sa retraite. Alors il se retira jusqu'au pied des Pyrénées, où toute sa troupe le rejoignit par différents chemins, et il s'établit dans le fort inexpugnable de Rotalyéhud (Routhat-al-Yéhoud, Rota des Juifs). Là, réunissant autour de lui tous ceux que la guerre civile avait habitués au pillage, et qui étaient pour la plupart Berbères, ou juifs d'Afrique, comme l'indique assez le nom de leur asile, Hafsoun se trouva bientôt à la tête d'une véritable armée. Ses déprédations prirent les proportions d'une invasion ennemie, surtout lorsqu'il eut rangé dans son parti le wasir de Lérida, qui lui livra, avec cette ville, un passage sur l'Ebre. Le khalyfe revenait alors d'une expédition contre les chrétiens de Galice, qu'il avait repoussés du Portugal et poursuivis jusqu'à Saint-Jacques-de-Gompostelle. Il porta toutes ses forces
(1) C'est-à-dire qu'il n'était ni musalman, ni chrétien, ni juif» mais probablement de la vieille religion des Sabécns ou Guèbres, adorateurs des astres.
t46 HISTOIIE Dm ARAMS
contra le bandit. Mais Ha&oun, pouroonjorer oe menaçant orage, feignit de s* humilier, et fit croire au confiant khalyfe qu'il armait pour son service , prêt à com* battre les chrétiens d'Afrank. On ne reconnut sa ruse et ses projets que lorsqu'il eut traîtreusement massacré dans la nuit toute une troupe de cavaliers arabes que le khalyfe lui envoyait pour auxiliaires sous les ordres de
866 — son neveu. Moubamad jura de tirer du trattre une vengeance éclatante. Il fit marcher contre lui Al- Mondhyr, le plus vaillant de ses fils. Hafsoun fut défait, ses troupes taillées en pièces, et son fort de Rotalyéhud emporté. Mais il s échappa à travers les rochers et
867 — gagna la France.
Ces différentes expéditions , où toutes les forces du khalyfe étaient employées et suffisaient à peine, permirent aux Espagnols une défense plus ferme et des entreprises plus étendues. Ils commencèrent à soutenir le choc de Tennemi en rase campagne, i livrer des combats réguliers où l'avantage leur demeura souvent, à se maintenir dans des villes où jusqu'alors ils n'avaient fait que des irruptions. Le ciel même et les éléments parurent aussi les fsivoriser et combattre pour eux. Mouhamad ayant envoyé toute sa flotte de la Méditerranée, avec des troupes de débarquement, pour descendre en Galice et pénétrer au cceur de leurs possessions, elle fut assaillie, à l'embouchure du Minho, par une affreuse tempête
868 — qui jeta tous les vaisseaux i la côte. Ce naufrage, où périt presque toute V armée arabe, et qui détruisit la marine créée par Abdérame, fut plus utile aux chrétiens qu* aucune de leurs victoires; et certes ils auraient pu y découvrir la protection du ciel bien plus que
dans Tapparitioii miraculeose , au milieu des batailles , de leur patron saint Jacques le Tu&'Mores (Santiago- Maktmaros).
A la mort d'Ordono P' (866), et à F avènement de son fils Alphonse III , qui fut surnommé le Grand ( el Magno)^ les Espagnols possédaient, outre les proyinces des Asturies, de la Biscaye, de la Galice et de Léon, plusieurs places importantes de la Castille-Vieille, Toro, Za« mora» Salamanque et Burgos. Cet Alphonse, après avoir épousé doua Ximena, fille des rois de Navarre, et conclu entre tes deux Etats une ligue ofiensive et défensive, porta ses armes en Portugal, prit Goimbre et Porto, pénétra jusqu'en Estrémadure . et vint même insulter Mérida. - 876
Chargé des dépouilles de cette heureuse expédition, il revint précipitamment couvrir sa frontière de Castille qu'attaquait Al-Hondhyr. Après quelques engagements très-vifs, mais sans résultats, Ton convint d'une trêve. Elle fut signée à Cordoue, en 883, par un — 883 prélat espagnol, nommé, dans les chroniques, Dulcidius, qu'Alphonse III envoya comme ambassadeur à Mouhamad, et qui lui fut mené par une escorte de cavaliers musulmans. Cette ambassade au khalyfe montre que les chrétiens reconnaissaient toutefois sa supériorité, et ne traitaient pas encore avec lui d'égal è égal. Cependant, leur puissance s'était considérablement accrue, et dans l'héritage toujours grossi de Pelage, qui s'appelait déjà royaume des Asturies et de Léon, de grands fiefs s'élevaient autour du trône. On trouve, dès les premiers temps du règne d'Alphonse , un Froïla, comte de Galice, on Yela-Ximenez, comte d' Alava, un Diego Rodri-
gaez, comte de Castille, vassaux da roi, mais ayant dans leurs terres toute l'indépendance féodale dont jouissaient à la même époque, en France, les grands feudataires de la couronne.
Outre les révoltes et les tempêtes, plusieurs calamités frappèrent le règne de Mouhamad : des années de sécheresse et de famine; la peste, en 873, qui désola l'Andalousie et r Afrique, un grand tremblement de terre, en 880, qui renversa des villes entières. Cependant Hafsoun, réfugié en France depuis la prise de Rotalyéhud, était parvenu à s'y former un parti nouveau. Ce chef de bandits, qui se donnait le titre de roi, ayant ofiert au duc d'Aquitaine de lui livrer les places de la frontière, et au roi de Navarre de reconnaître sa suzeraineté, entraîna ces deux princes. Le premier lui confia quelques troupes, l'autre marcha en personne à la tête des siennes. Leur armée pénétra sans obstacle en Espagne, jusqu'à l'Ebre, chassant devant elle les faibles détachements que pouvaient opposer les veazirs et les alkayds. Le khalyfe et son fils vinrent à la rencontre de l'ennemi, conduisant une armée complète, une al-fc/iamw, ou main symbolique, ayant ses cinq parties, avant-garde, centre, aile droite, aile gauche et arrière-garde. Cet ordre de bataille indiquait une expédition de haute importance. Les chrétiens reculèrent à l'approche du khalyfe; mais son armée les atteignit près du fort d'Aybar, les força d'accepter la bataille, et les écrasa. Le roi de Navarre, Garcia Iniguez, périt dans la mêlée ; Hafsoun, mortellement blessé, expira en fuyant, et les Arabes firent de 882 — leurs soldats un horrible carnage.
Celte victoire donna quatre ans de repos à l'Espagne.
En paix avec Alphonse III et les chrétiens du Djouf, avec Charles le Chauve et les chrétiens à'Afrank, Mouhamad mourut en 886, après s'être associé son fils Al- Mondhyr, dans une de ces réunions solennelles, appelées juras par les Espagnols, où se prêtait au nouveau souverain le serment de fidélité. Mais il semble qu'aucun règne ne pût commencer, chez les Arabes, sans réveiller d'anciennes révoltes, ou susciter quelqme prétention nouvelle, sans produire enfin une espèce de crise où le sort de l'empire était mis en question. Ealeb-ben- Hafsoun et les autres fils du rebelle, pensant qu'Al- Mondhyr, choisi parmi les trente-trois fils survivants de Mouhamad, ne monterait pas sans contestation sur le trône, saisirent cette occasion pour recommencer la guerre. Ils rassemblèrent leurs partisans, non-seulement parmi les chrétiens et les juifs, mais parmi les tribus musulmanes ennemies des Arabes orientaux. Avec dix mille chevaux, sans compter V infanterie, Raleb-ben- Ha&oun descendit sur l'Ebre, prit Saragosse et s'avança victorieusement jusqu'à Tolède, qui lui fut livrée par les chrétiens et les juifs dont se composait presque toute la population de cette place importante. Les Hafsoun se trouvaient ainsi maîtres de tout le nord de l'empire, et confinaient aux Espagnols de la Navarre, dont ils pouvaient, comme précédemment, attendre des secours ou un asile. Tandis qu'il réunissait une armée, Al-Mondhyr envoya contre eux les escadrons d'Andalousie sous les ordres du hagib de son père, Hescham-ben-Abd-al-Azyz, renommé pour sa bravoure, sa science et sa vertu. Hescham était loyal aussi, dès lors confiant ; il avait la qualité et le défaut des Arabes. A l'approche des troupes
ISO HI8T0IBE DBS ARABES
impériales, Kaleb, comme arait fait son père en occurrem^, feignit da repentir et ofifnt de se soumettre, n demandait» pour seule condition de la remise de Tolède, qu'on lui fournit des bétes de somme pour transporter jusqu à la frontière ses blessés et ses provisions, afin, disait-il, de ne pas être obligé d'en exiger sur son passage. Ravi de terminer la guerre sans effusion de sang, et malgré les lettres du khalyfe qui l'ayertissait d'être en garde contre « ce fils de renard, » le bagib accepta les propositions de Ealeb avec joie ; il fournit les mulets demandés, entra dans Tolède, dont les clés lui furent rendues, licencia l'armée, et revint auprès du khalyfe, après avoir en apparence pacifié la contrée. Hais le rusé Raleb n'avait fait que lui tendre un piège. Une grande partie de ses soldats étaient demeurés k Tolède, cachés dans les maisons des chrétiens et des juife. Aussitôt que le bagib se fut éloigné, ils sortirent de leurs retraites, et massacrèrent la faible garnison qu'il avait laissée. De son côté, Kaleb se défit des conducteurs de ses mulets, et revint triomphant à Tolède, s' étant, par sa perfide adresse, délivré d'une attaque formidable, et 886 — procuré des transports dont il était dépourvu.
Quand Al-Hondhyr apprit ces nouvelles, furieux delà trahison des Hafsoun, il fit trancher la tête au malheureux ministre qu'ils avaient trompé, rappela ses troupes, et marcha lui-même sur Tolède. Raleb se garda bien d'accepter une bataille; tantôt enfermé dans les murs de cette place inexpugnable, tantôt conduisant des partis dans les montagnes d'alentour, il s'efforçait de foire traîner la guerre en longueur. Impatient d'en venir aux mains, et n'écoutant que son bouillant courage, le
ET DES MORES D'ESPAGNE. l&l
khalyfe fondit un jour ,.à la tète de quelques cavaliers d'escorte, sur un fort détachement des rebelles , et, dans ce combat inégal, tomba, percé de plusieurs lances, sur un monceau d'ennemis qu'il avait abattus.
La mort de ce prince causa parmi les Arabes un deuil universel. On fondait de grandes espérances sur sa brillante valeur et ses belles qualités, qui ne furent ternies que par un emportement injuste contre un ministre chéri du peuple. Abd- Allah [serviteur de Dieu), celui de ses frères qui l'avait suivi au camp, revint à Cordoue, et, fiiute de désignation par le précédent khalyfe, il fut proclamé par le meschouar , ou conseil d'Etat. Cette forme inusitée , qui rendi^t encore le droit plus contestable, ne pouvait manquer de produire des désordres. En effet, à l'avènement de ce nouveau khalyfe, la monarchie arabe parut près de s'abîmer, et Ton put voir à quel degré d'affaiblissement favaient déjà réduite la désunion de ses parties et les vices de sa constitution .
Abd-Allah se mit en devoir de pousser vivement la guerre contre les Hafsoun , maîtres de la Gastille et de FAragon. Mais il avait à peine quitté la capitale pour se rendre au camp, que deux de ses frères, qui habitaient l'Andalousie, A^Rasim et Al-Asbag, méconnaissant la proclamation du meschouar, s'unirent pour lui disputer le trône. Us s'emparèrent de Sidonia, de Xerez , et attirèrent dans leur parti le propre fils du khalyfe, Mouhamad, qui leur livra Séville, dont il était wali , et qui devint Tâme de cette ligue. En même temps, la ville de Hérida se soulevait ; le wali de Lisbonne se déclarait
l&S HISTOIRE DES ARABES
indépendant; le pays de Jaen , berceau de la révolte des Hafsoun, prenait parti pour le rebelle Ealeb, chassait les officiers impériaux, et étendait son insurrection, d'un côté jusqu'à Grenade, de l'autre jusqu'à Calatra?a. Enfin, tandis que le midi comme le nord, l'orient comme l'occident, étaient livrés à la révolte, le peuple même de Gordoue s'agitait et faisait craindre un soulèvement au centre de l'empire. Abd-Âllah divisa ses forces pour faire face à tant de périls. Tandis que ses ministres calmaient, par leur prudence et leur fermeté, le peuple de Gordoue, il marcha sur Mérida, qu'il fit rentrer dans le devoir, et dirigea sur Lisbonne un de ses généraux qui parvint à prendre le wali rebelle; puis, après avoir resserré les Hafsoun sur la frontière de Gastille, il se porta dans les montagnes de Jaen, d* El vira, de Ronda, d'où il chassa successivement, à grand' peine et après de nombreux combats, les bandes d'insurgés qui s'y étaient fortifiées. Pendant ces expéditions d'Abd- AJlah, son jeune fils Abdérame, qui fut encore surnommé Al-Hodhaffer, ou le victorieux, essayait vainement de ramener au devoir son frère aîné Moufaamad. Il dut recourir à la force, et s'étant porté contre lui, renforcé par la cavalerie du khalyfe, il le trouva campé près de Séville avec ses oncles. Après quelques escarmouches, les deux partis en vinrent aux mains , et la victoire demeura aux troupes impériales. Mouhamad, pris dans l'action, ainsi que son oncle Al-Kasim, mourut quelques jours après de ses blessures, d'autres disent par ordre de son père ou de son frère. On le sur- 895 — nomma Al-Makoul, ou l'assassiné.
Heureusement que, dans cette lutte contre tant de
désordres et de rébellions, le khalyfe était alors en paix avec les Espagnols. Des dissensions intestines détoamaient aussi leurs forces du but ordinaire , et , comme Âbd-Âllab, Alphonse m était assez occupé d'étouffer les soulèvements dans son royaume. Mais Ealebben-Hafisoun» favorisé par les mouvements d'Andalousie, de Portugal et de Jaen, s'était fortifié dans la Gastille. Un des chefs de son parti , bien que parent des Omméyades, le wali Âhmed-ben-Moaviah, surnommé Abou'l- Ràsim, profitant de la trêve qui tenait les Espagnols en sécurité, fondit tout à coup dans les campagnes de Léon, menaçant le roi des chrétiens de mettre tous ses Etats à feu et à sang, s'il ne venait lui rendre hommage de vassalité. Alphonse appela ses barons et marcha contre l'ennemi, qui serrait étroitement Zamora. La bataille, dit-on, dura quatre jours ; enfin les Espagnols enfoncèrent l'armée d'Abou'l-Ràsim, ramas de Berbères, de juifs , de chrétiens mozarabes , et en firent un horrible massacre. Abou'l-Kàsim périt avec la plupart des chefs. Glorieuse pour les chrétiens des Asturies, cette victoire fut surtout utile au khalyfe. Elle affaiblit beaucoup le parti des Hafsoun, qui furent contraints de se resserrer autour de Tolède. — 901
Dès qu Abd-Allah, qui mettait sa gloire à garder religieusenaent la foi dés traités, eut connaissance de l'attaque d'Abou'l-Ràsim, il dépêcha l'un de ses généraux, Obéid- Allah al Gamry, auprès d'Alphonse pour l'assui^r qu'il n'avait pris aucune part à cette agression déloyale, et pour renouveler alliance avec lui contre le rebelle devenu leur ennemi commun. Cette démarche d' Abd-Allah fut blâmée avec aigreur par un grand nom-
U4 mSKHRB DBS ARABES
bre de musmlmaûs rigides, qui voulaient au oontraire que, pour venger la dé&ite de Zamora» le khalyfe s'alliât aux Hafsoun, et publiât YAl-Djihei. Les uns T accusaient d'avilir la majesté impériale et le nom arabe, les aataw r accusaient d'impiété ; on lui donnait le sobriquet injurieux d'AUHmar, ou le mulet* I^es imâms de plusieurs mosquées, notamment à Séville, allèrent jusqu'à omettre dans la Miotbah (') le nom d'âbd-Allah, qu'ils remplaçaient par celui du khalyfe abbassyde de Bagdad, et jus^ qu'à conseiller, au prêche, de refuser le payement de Yal-'Makah ou dtme du khalyfe, puisqu'il cessait de l'employer contre les ennemis de la foi. Abd'^Allah fut contraint de bannir les plus audacieux de ces prédicateurs turbulents, et de faire périr son oncle Âl-Khâsim, 903 -^ qui excitait leurs clameurs factieuses. On voit que les prêtres musulmans tentaient d'imiter les prêtres chrétiens qui, alors, excommuniaient les rois et mettaient les États en interdit. Hais comme ceux-là n'avaient point de maître étranger, comme le khalyfe était chef de la religion aussi bien que du gouvernement, il pouvait les châtier sans causer de trouble dans l'empire {*).
(<) Prière ponr le khalyfe que récitait pabliquement, aut jours de Rte, le khatyh ou principal prédicateur de chaque mosquée. On sait d^à que c'était * le premier privilège de la soureraineté chez les Arabes.
(2) On rapporte que» parmi ces séditieux en p'aroles» se distinguait un jeune noble appelé Souléïman-ben-Albagah, qu'Abd-AUah avait fait kady de Mérida. n composa et répandit des fers satiriques trës^mordants sur le khalyfe Alr-Himarf et sur ceux qui le conduisaient é On découvrit qu'il «i éUit l'auteur ; Abd-AUah le fit venir en sa présence : « Par Allah, lui dit-41, ami Souléïman, j'ai semé mes bienfaits siy une terre ingrate, et je devrab maintenant te faire goûter la rigueur de mon juste courroux, puisque avec
ET DIS UMtB D'nPÀME. Ift»
La rébellion des Ha2M)an, qui était proprament celle de tous les ennemis des Arabes par la race ou le culte* et les désordres qu'elle excitait dans les autres provinces, affligèrent le règne entier d'Abd^-Allah, qui mourut, en 913, du chagrin , dit-on , que lui causa la — 913 mort de sa vieille mère. Par une étrange préférence, il avait désigné pour successeur, non pas son fils Abd^ al-Rhaman AUModhaffer^ qui avait vaincu les princes rebelles devant Séville, et qui commandait depuis long^ temps l'armée contre les Hafsoun, mais son petit^fils Abd-al-Rhaman, seul enfiintde ce Mouhamad-af-lfaX^fouI, ou l'assassiné, que l'on a vu périr en portant les armes contre le khalyfe son père.
Ce jeune prince, dont la mère était chrétienne et se nommait Marie, avait été pris k quatre ans, et conduit par son oncle à la cour de son aïeul, qui, l'aimant bientôt d'une tendresse extrême, au point de le préférer à ses propres enfants, lui fit donner la plus brillante éducation ('). U avait vingt^eux ans lorsque la mort d'Abd-
toi Bia bonté et ma fiiveiir ont si nul réussi ; après aroir loué, en d'autres temps, l'excès de ma dooceor, je te donnerais occasion pour mandire l'excès de ma sévérité. Mais non, je veux qoe tu vives, et que tu puisses, quand je le voudrai, me réciter tes vers. Et pour que tu voies combien je les estime, to paieras pour cbaeun d'eux mille dobUu d'or ; et il est flicheux que tu n'aies pas chargé \^muUt davantage, car sa charge eût été plus chère et plus précieuse. » Souléiman, plein de confusion, se jeta aux pieds du khalyfe, qui loi fit grâce de l'amende comme de la vie.
(1) « Par ordre de son àieul, disent les historiens, on le mit aux mains des plus fameux maîtres, qui lui donnèrent dès son enfance les meilleurs enseignements. l\ lui lurent le Koran, dont il apprit par cœur les doctrines. Dès qu'il eut huit ans, on lui enseigna la Sufmah (tradition orthodoxe des sectaiears d'Omar), la scieooe du HadyM ou histoires traditionnelles, la grammaire, la poésie, les proverbes arabes, les vies des princes, la science
166 HISTOIRB DES ARABES
Allah le mit sur le trône. Les agréments singuliers de sa personne, son affabilité constante, l'étendue de son esprit, rélévation de son caractère, le faisaient chérir et respecter. « Allah, dit un chroniqueur arabe, lui avait donné la main de Moïse , la main puissante qui fait jaillir Feau des rochers, qui dompte les flots de la mer. qui maîtrise, quand Dieu le veut , les éléments et la nature. » Loin de déplaire ou même d'étonner, son avènement fut salué par une allégresse universelle. A ce nom d'Abd-al-Rhaman, déjà deux fois heureux parmi ses ancêtres, on ajouta le surnom de AUNasser-le-Dyn- Allah (défenseur de la loi de Dieu). Enfin le prince Al- Modhaffer, qui l'aimait aussi comme un fils , loin de s'irriter de la préférence qu'avait obtenue son neveu, voulut être le premier à lui prêter serment d'obéissance. La plus contestable des successions au trône fut celle que personne ne contesta.
Le jeune Khalyfe comprit qu'il fallait rasseoir l'empire ébranlé, et, pour cela, mettre fin à la révolte des Hafsoun qui le désolait depuis si longtemps, et lui enlevait presque une moitié de son territoire. Il fit donc publier la guerre, et tant de volontaires accoururent à son appel , que, pour ne pas laisser les champs sans culture et les villes sans artisans, on fut obligé de fixer le contingent de chaque province. Abdérame s'avança dans la Castille à la tête d'une al-khamis de quarante
du goavernement et les autres connaissances humaines. Ensuite il apprit à bien conduire et à bien dresser un cheval, à tirer Tare, à manier la lance et répëe, À employer toutes les armes et tous les stratagèmes de guerre... » U est curieux de trouver la science du gouvernement entre la grammaire et réquitation.
Hiille hommes d'élite, répartis sous cent vingt*huit bannières. Son oncle Al-Modhaffer commandait rayantgarde, et lui-même le centre. Désespérant de tenir tête au Khalyfe, Raleb-ben-Ha&oun laissa son fils Djafar à Tolède avec une forte garnison, et se retira dans le nord de l'Espagne pour y chercher des renforts. Âbdérame soumit facilement toute la province, dont les habitants accouraient se ranger sous sa protection; puis, laissant quelques troupes autour de Tolède, il se mit à la poursuite du rebelle, qui, loin de fuir, venait à sa rencontre avec une armée plus nombreuse, sinon supérieure. La bataille fut longue et sanglante. Kaleb, défait, et laissant sept mille morts sur la place, alla cacher dans les gorges des montagnes et les forts escarpés les débris de son armée vaincue. Abdérame — 913 fit recueillir et soigner avec une égale humanité les blessés des deux partis.
Laissant son oncle Al-Modhaffer poursuivre cette entreprise, il revint au midi de TEspagne pour — 914 détruire les nombreuses bandes d'insurgés qui, retirés dans les âpres montagnes de Jaen, d'Elvira et de Ronda, désolaient incessamment ces provinces par leurs brigandages. Sa générosité fit, pour les soumettre, plus encore que ses victoires ; tous les chefs vinrent successivement se livrerai sa merci, et s'engagèrent avec leurs partisans dans l'armée impériale. De retour à — 917 Cordoue, le khalyfe fit réunir sa flotte, et ordonna de construire dans tous les pqrls et atterrages un grand nombre de vaisseaux ou de barques, tant pour protéger le conmierce du Levant, que pour défendre les côtes d'Andalousie contre les fréquentes incursions des Ber-
t5$ HISTOIRE DBS ARABES
bères d'Afrique. Après ces mesures de sûreté extérieure, après avoir pourru k tous les besoins deFadministration et au r^lement des finances, Abdérame reprit avec ardeur sa grande œuvre de la pacification générale de Tempire. Il fit d'abord une espèce de promenade armée dans les provinces orientales, dont la fidélité était chancelante, et qui semblaient hésiter entre Cordoue et Tolède. Il traversa Grenade, Murcie, Valence, gagna Tertose en suivant le rivage de la mer, puis revint, en remontant rÈbre, mettre le siège devant Saragosse» que lui livrèrent les habitants. Raleb-ben-Hafsoun , retiré dans les Pyrénées, osa pourtant proposer au khalyfe un traité de paix qui, partageant entre eux T Espagne musulmane, eût fait deux empires et deux dynasties. Abdérame lui donna le terme d'un mois pour venir demander pardon.
Sur ces entrefaites , la nouvelle rébellion, contre ses collecteurs d'impôts, d'un chef des insurgés nommé Al- Somor qu'il avait fait wali d'Alhama, obligea le khalyfe à retourner, par deux fois, dans les montagnes d'Elvira 983 — pour étouffer ce germe de révolte. Dans l'intervalle, Raleb-ben-Hafeoun était mort, et l'oncle d' Abdérame remportait de fréquents avantages sur les rebelles. Mais la coutume militaire des Arabes s'opposait toujours à ce qu'ils fussent décisifs. Cette coutume, introduite par Aly, le gendre de Mahomet, et qui portait son nom» défendait que , dans la guerre entre mi]»ulmans , on poursuivit l'ennemi au delà d'un canton, qu'on le tuât hors du champ de bataille, et qu'enfin on bloquât les places plus longtemps que d'un djouma k l'autre (une semaine). Ete cette manière, les vaincus des troubles civils
ET DBS ifOR£8 D'ESPAGNE. U9
pouvaient aisément échapper ou réparer leurs pertes, et la guerre était éternelle. Sur F avis du divan et des imâms de YA^ama^ le khalyfe résolut de violw cette oûotume à l'égard de rebelles, traîtres à leur foi, indigoes des ménagements que se devaient entre eux les enfants du Prophète, et de poursuivre k outrance ces éternels ennemis de la paix publique. L'histoire des Arabes n'offre pas un autre exemple de la violation autorisée de la coutume d'Âly. Cette circonstance unique prouve quelle était la gravité de l'insurrection des Hafsoun, et prouve aussi que leur parti se recrutait principalement parmi les dissidents de l'islam.
Avec cette liberté d'action, les troupes impériales furent promptement maltresses de tout le pays ouvert, et il ne resta plus aux révoltés que la ville de Tolède. Mais sa forte position , ses hautes murailles, sa garnison nombreuse et résolue la rendaient imprenable d'assaut. Le khalyfe la fit bloquer étroitement par des troupes sans cesse renouvelées, qui, k défaut d'armée permanente, venaient de chaque province k tour de rôle ; et, pendant deux années, on ravagea toutes les campagnes d'alen* tour pour que les asmégés ne pussent recueillir aucune provision. La place tenait bon cependant, etseacheCi, trop compromis pour espérer grâce, voulaient s'enterrar sous ses ruines. Abdérame revint au camp, la troisième année, amenant des troupes fraîches , et pressa vivement les travaux du siège. Djafar, le fils de Kaleb* benrHafSBoun , manquant de vivres, voyant l'ennemi mahre de toutes les approches de la place, s'échappa pendant la nuit, en faisant une trouée avec trois ou quatre mille cavaliers, et se réfugia dies lee chr^iens
des Âsturies. Ouvrant aussitôt leurs portes aux troupes impériales, les habitants se livrèrent à la merci da khalyfe, qui les traita avec sa clémence et sa générosité ha- 9^7 — bituelles. Ainsi fut étouffée, après plus de soixante ans de combats, la plus opiniâtre révolte qui eût encore menacé F empire arabe, et qui présageait dès lors par quelles mains il serait détruit.
Pendant cette longue guerre civile» qui avait traversé trois règnes, les Espagnols avaient pu presque impunément poursuivre leur œuvre d*agandissement successif. Le petit domaine de Pelage était devenu un royaume ; à la consécration de la métropole de Saint-Jacques, en 899, on avait vu figurer, à côté d'Alphonse III, les comtes de Léon, de Gastille, d'Alava, d'Astorga, de Tuy, d*Orense, de Bragance, deLugo, de Bui^os. En 914, Ordono II avait quitté Oviédo, vieille capitale du royaume des Asturies, pour transporter le siège du gouvernement à Léon, qui donnait son nom au nouveau royaume agrandi, et il poussait des expéditions jusqu'au fond du Portugal et de TEstrémadure. De son côté, en 916, le roi de Navarre Sancho Garces avait ajouté à ses petits états toute la province de la Rioja et quelques places de r Aragon.
Une trêve, conclue à cette époque, suspendit les hostilités pendant quelques années. Dès qu elle fut expirée, les chrétiens reprirent les armes. Abdérame, alors maître de Saragosse, tenant Tolède bloquée, et délivré des embarras intérieurs , était prêt à la guerre. Il envoya contre les agresseurs son oncle Al-Modhaffer, qui rencontra et battit au val de Junquera Tarmée combinée des rois de Navarre et de Léon. L'un s'enferma dans Pam-
pelune, Tautre gagna 1^ monts de Biscaye. Une — 9^1 autre campagne eut lieu immédiatement après la prise de Tolède. Réfugié chez les chrétiens, Djafar-ben-Kaled les entraîna dans une expédition où ils réussirent à prendre Talavera, quils saccagèrent. Âl-ModhafTer vint encore les battre et les rejeter au delà du Duero. Mais, satisfait d'avoir vengé Fhonneur du croissant, et de ramener quelques prises, il revint, comme après la campagne précédente, en Andalousie , licencia son armée, et laissa les Espagnols rentrer dans les contrées et dans les places d*où il les avait chassés pour un moment. Cest à peu près T histoire de toutes les premières guerres entre les deux nations. Un effort passager des Arabes renversait de temps en temps tout l'édifice de succès laborieusement élevé par les chrétiens ; mais ceux-ci réparaient insensiblement leurs désastres avec la patience et l'opiniâtreté.
Un de ces événements fréquents parmi les Arabes leur offrit, après quelques années de repos, l'occasion de reprendre les armes. Le wali de Santarem, Aben- Isàhk-ben-Ommeya, voulant venger le supplice de son frère, que le khalyfe avait condamné à mort pour ses exactions, bien qu'il fût du sang omméyade, fit hommage au roi de Léon Ramiro II (que les Arabes nomment Radmir) de sa province, qui s'étendait du Tage au Duero, et lui offrit le secours des troupes qu'il commandait. Encouragés par ce renfort inattendu, les Espagnols recommencèrent aussitôt leurs algarades. Ils pénétrèrent dans le Portugal jus^'à Lisbonne, enlevèrent Badajoz, puis, repoussés sur ce point par Al** Hodhaffer, qui était accouru deMérida, ils se dirigèrent
à travers la Yîeille-Castille, passèrent les monts de Onadarama, et vinrent piller Madrid , simple boui^de alors, 935 — dont f histoire fiiit mention poar la première fois. Le khalyfe, irrité de la trahison de son wali et des audacieuses hostilités des chrétiens, fit publier, Tannée suivante, un al-âjihed général dans le dessein de les anéantir. Plus de cent mille combattants se réunirent sous les bannières impériales. C était la plus formidable armée qui eût jusqu'alors menacé les enfants de P^age. Divisant en trois grands corps cette multitude de guerriers, Âbdéraine s'avança par les campagnes de Salamanque. Sa marche, d'abord rapide, fut bientôt arrêtée; il rencontra la ville de Zamora, tant de fois prise et reprise par les deux peuples, et qu'Alphonse le Grand avait entourée d'un triple rang de fortes murailles avec un double fossé plein d'eau. Les guerriers castillans s'étaient enfermés dans cette place. Ramiro accourait è son secours, menant toutes les forces du royaume, accrues des Navarrais, ses alliés, et des troupe musulmanes du wali de Santarem. Â l'approche des chrétiens, Abdérame, laissant une partie de son armée autour de Zamora, marcha h leur rencontre, ef les trouva campés sur les bords d'une petite rivière, affluent du Duero. Une éclipse de soleil suspendit Faction deux jours entiers. Enfin, au matin du troisième, on s'aborda de part et d'autre sur une longue ligne d'attaque, et le combat se soutint jusqu'à la nuit avec un égal acharnement, un égal avantage. L'infanterie serrée des Espagnols, et leurs cavaliers bardés de fer, rompaient tourt' effort des Arabes, qui, plus légèrement armés, se jetaient comme d'impétueux tour^ billons sur leurs bataillons épais. Qiaque officier, chaque
sonTerâin combattait sh plu9 fort de la mélée^ aniniant sesgnemers de la Toix et de l'eiemple^ Enfin, Tabscurite suspendit cette bataille indécise, et les Espagnols repassèrent le flenve à gué pendant la nuit, laissant aux Arabes, pour tovt trophée, une plaine inondée de sang rt jonchée de cadavres. An lieu de les poursuivre, Abdénme revint sur Zamora, qu'après de nombreuses tentatives et des attaques répétées, il finit par emporter d'assaut. Mais la résistance des assiégés fut telle, que, s'il but en croire leur propre aveu, les Arabes perdirent, dans la bataille et le siège, près de cinquante mille honfi mes. Us appelèrent cette campagne la victoire d'Al- Khandik^ ou du fossé (de Zamora). Après ce snc^ — 938 ces, si chèrement acheté, le khalyfe regagna G)rdoue, et licencia ses troupes.
Dès Tannée suivante, Ramiro descendit des montagnes, traversa le Duero, dispersa les troupes frontières, et reprit Zam(»ra, dont il massacra toute la garnison. Abd - Allah - al - Korayschy, wali de Tolède, fut envoyé contre lui, et les deux années se livrèrent encore , auprès de Santesteban de Gormaz , un combat meurtrier dont chaque parti se donna k gloire. L'avan- — 940 tage, toutefois, resta bien réellement aux Arabes, car, après l'action, ik recouvrèrent Zamora, et bientôt le wali Aben^Isfthk, F allié des chrétiens, l'instigateur de la guerre, fit sa soumission au khalyfe, qui le reçut en grâce et lui rendit son gouvernement. Ramiro, de son e6té , envoya des ambassadeurs à Cordoue pour négocier k paix. Aldérame les accueillit avec de grands h<mneurs, et, après avoir accepté les conditions propo^ sées, il les fit accompagner par un de ses wazirs, qui
alla complimenter le roi Ramiro à Hedina-Leionis (Léon). La trêve fut conclue pour dix ans, et religion- 940 — sèment gardée des deux parts.
Pendant cet intervalle de paix dont jouit TEspagne entière, le khalyfe put achever en Afrique une entreprise importante. Deux siècles auparavant, c'est-à-dire à répoque où le premier Âbdérame fondait le khalyfat de Gordoue, les fils d'Edryz , célèbre santon du Hedjaz, issu d'Aly, gendre du Prophète, et que le khalyfe de Bagdad avait chassé de la Hekke, vinrent se réfugier dans le Mahgreb, et s y formèrent un empire, dont Fez, qu'ils fondèrent, fut la capitale, et qui est aujourd'hui l'empire de Maroc. Nous avons vu, sous Al-Hakem I", une partie des exilés du faubourg de Cordoue se réfugier dans leur ville nouvelle. Sous le règne d' Abdérame III, les schyëytes, c'est-à-dire ceux de la secte hétérodoxe de Schyayah , avaient renversé du trône de Fez la famille d'Edryz, qui implora les secours du khalyfe de Cordoue. Rétablis par les troupes d'Âbdérame, les Edryzytes lui firent hommage de leurs Etats. L'Afrique, ou du moins la Mauritanie, dont l'Espagne, sous les émyrs, avait été une annexe, devint à son tour une annexe de l'empire d'Espagne, et fut enlevée à la domination de l'Orient. Désormais le nom du khalyfe de Cordoue y remplaça, dans les chaires et dans les actes publics, le nom du khalyfe de Bagdad.
A la même époque de paix au nord et d'agrandissement au midi, Abdérame, déjà vieux, s'associa son fils Al-Hakem pour se reposer sur lui du poids de la couronne. Mais un autre de ses fils, Abd-Allah, qui partageait avec Al-Hakem la faveur populaire, poussé par
ET DES MORES D'ESPAGNE. t$b
un ambitieux qui comptait régner sous son nom, tenta
de s'assurer en secret des partisans poqr une réyolte.
Le khaiyfe, instruit de ses menées, le fit arrêter avec
son conseUler, qui s'étrangla dans sa prison, et, pour
donner un mémorable exemple, capable de prévenir
les querelles si fréquentes de succession, il fit — 949
trancher la tête au jeune prince, malgré les prières de
ses autres enfants , et malgré sa propre douleur, a Je
pleure amèrement mon fils, dit-il au suppliant Al-Ha-
kem, et je le pleurerai toute ma vie; mais je suis roi,
je dois penser à Favenir, et donner à mes peuples
l'exemple d'une inflexible justice. »
En général, si des révoltes et des guerres civiles troublaient chez les Arabes presque tous les commencements de règne, les dernières années de chaque prince étaient d'ordinaire exemptes d'agitations. C'est ce qui explique comment, à l'aide de ce repos, leur empire put durer, leur civilisation grandir et s'étendre. Abdérame III était parvenu non-seulement à dompter les partis, à concilier les races, mais encore à réconcilier des familles ennemies dont les haines séculaires éclataient fréquemment en combats singuliers et en assassinats. Aussi toute la fin de son long règne fut paisible et prospère. Un seul événement de cette période mérite d'être rapporté : Le roi de Léon, Sancho le Gras, qui monta sur le trône en 955 , ne trouvant dans ses Etats aucun moyen de gnérir, soit d'une hydropisie, soit d'une obésité incommode, dont il était afiecté, demanda au khaiyfe Abdérame la permission d'aller se faire traiter à Cordoue. Abdérame s'empressa de lui envoyer une escorte, et le roi des chrétiens vint à sa cour, où les médecins
1(6 HISTOIRE Dg8 AB4BE3
arabes panriarent k le guérir. Peodanl sou absenoe, le puissant comte Feriiaa*Gk)iizalez» qui érigea la Castille en Etat indépendant , avait mis son beau-frère « Ordono le Méchant, sur le trône de Léon. Toujours généreux , Âbdérame confia une armée musulmane au prinee dépossédé» avec F aide de laquelle Sancho ohàosa 960 — r usurpateur et reprit sa couronne (*).
Cet Abdérame III, que les chrétiens, ses ennenus, oat appelé le Magnanime, mourut en 961, apr^ un règne de cinquante années. Il avait conservé intact son empire d'Espagne et acquis en Afrique un empire nouveau. Ses troupes tenaient garnison à Coûta, k Tanger, à Tlemcen, à Fez enfin, et les Edryzytes, devenus ses vassaux, envoyèrent des troupes auxiliaires à son armée, lorsqu'il fallut, h l'expiration de la trêve an 950, repousser quelques algarades des chrétiens de Léon. Le commerce était alors très-florissant entre F Espagne, F Egypte, la Syrie et la Grèce. En 949» Abdérame reçut \m^ ambassade solennelle de Fempereur de Constantinople (c'était Constantin-Porphyrogénète II), qui lui demandait de renouveler alliance contre les musulmans d'Asie. Il reçut aussi des ambassades da duc de Slavonie, de Hugues, roi dltalie et de Provence , de la reine de France mère de Louis lY, du comte de Barcelone Suniaire , enfijî de
(') Je dois convenir qae le voyage de Sancho à Gordoae, et l'assistance qne lui donna le khalyfe pour remonter sur le trône» racontés d'une manière uniforme par toutes les chroniques espagnoles, ne se trouvent pas mentionnés par les historiens arabes qu'a recueillis don J. Conde. Mais une lacune dans des fragments de manuscrits incomplets, se peut expliquer facilement, et l'événement d'ailleurs, curieux et singulier, tient plus à l'histoire des Espagnols qu'à celle des Arabes.
KT DBS MOHBS D'BSPAGBnS. 167
Vemperenr d'AUefflagne Othon le Grand ('). Sa marine, commandée par le hagib Ahmed-ben-Saïd, soutint avec AFaotage une guerre navale dans les mers du Levant contre celle du sultan (solthân) d* Egypte, lequel avait fait capturer, dans le port d*Alméria, un grand vaisseau andalons qui aqoenait au khalyfe des chanteuses de TOrient. On construisit par ses ordres un grand nombre d'édifices publics pour Tembellissement des villes ou Futilité des habitants. C est lui qui orna de fontaines sculp* tées l'admirable patio ou cour intérieure de la mosquée de Cordoue; c'est à lui» enfin, qu'est dû le plus célèbre monument de la magnificence arabe, le palais de Médynat-al-Zohrah (ville de la Fleur, du nom de sa favorite) dont la description sera donnée plus tard, avec celle de la Al'Djami de Cordoue. Moins heureux que la mosquée, ce merveilleux palais, que ne protégeait pas un caractère sacré, pillé dans les émeutes des guerres civiles, saccagé dans la conquête ennemie, a disparu complètement, ne laissant de vestiges que parmi les récits des historiens et les chants des poètes. Abdérame passa la fin de sa vie dans les délices et la paix de ce séjour enchanté, au milieu d'une foule d'écrivains, de savants, de femmes illustres parleurs talents et leur esprit, qu'il attirait à sa cour de tous les pays soumis à Tislam.
Dans l'enivrement de cett^ calme puissance, il avait prison reçu, outre le surnom d'i4i-iV(M«er-fc-Dyn-i4ifcifc, le titre à'Émyr'al'Mouménynf chef des croyants, que portaient déjà leskhalyfes de Bagdad, que portèrent après
(1) Voir la corimue relation de cette dernière ambassade dans VHitUnrt ^EipoçM de M. Cb. Romey, tome nr, p. %ik et suivantes.
t68 HISTOIRE DES ARABES
lui les autres khalyfes de Gordoue, puis les princes nimoravides, puis les princes almohades, puis enfin les souverains de Maroc, et d'où nous avons formé les mots de miramoUn ou miramatnolin. Il fit également changer le coin des monnaies de sa famille, qui, d'Âbdérame I*' jusqu'à lui, n'avaient subi aucune altération. Sur les dinars ou pièces dor. \jbs dirhemê ou pièces d'argent, les félouz ou pièces de cuivre, on garda bien, d'an côté, l'article de foi : « Il n'y a d'autre Dieu que le Dieu unique et sans compagnons ; » mais, au revers, on écrivit dès lors le nom et les titres du prince régnant : a L'im&m Al- Nassr - le -dyn- Allah Âbd-al-Rhaman émyr-al Mouményn (*). »
Son successeur Al-Hakem II, surnommé Al-Mostansir- Bi'llah [le confiant dans l'aide de Dieu), avait quarantesept ans lorsqu'il resta seul maître du trône auquel son 961 — père l'avait dès longtemps associé. Quelques excursions du comte de Castille l'obligèrent, dans les
(1) Sur l'adoption de ce titre nouveau, Emyr-àl'Mouményn, se fondent ceux qui veulent faire dater seulement d'Abdérame III le khalyfat de Cordone. Mais que peut un mot contre les choses? N'y a-t-il pas une dynastie omméyade ? Ne commence-t-elle pas à Abdérame I^' ? Abdérame II ne fbtil pas appelé V Abdérame du milieu, ce qui marque la corrélation et l'égalité des trois Abdérame? Enfin, le nom de tous les princes omméyades ne remplaça-t-il point, dans la khotbah, celui du khalyfe d'Orient? Je disais précédemment qu'on ne pouvait concevoir une nation musulmane sans un chef & la fois spirituel et temporel ; est-ce qu'avant Abdérame m, Mouhamad n'avait pas porté une décision canonique entre le rit de Malek et le rit de Hanbal, et fait ainsi l'acte qui appartenait au seul vicaire du Prophète? Certes l'on a raison, en histoire comme en toutes choses, de secouer le joug des préjugés et de rejeter les erreurs, si accréditées qu'elles puissent être. Mais il faut aussi prendre garde que la satisfaction d'établir des théories nouvelles ne porte aux suppositions hasardées, et, par un autre chemin, n'éloigne également de la vérité. Ce serait, comme dit Horace : De vitio in vitium flecti.
premières années de son règne, à des représailles où ses armes furent victorieoses. Il dirigea lui-même la campagne, prit Salamanque, puis Zamora, et fit raser les murailles de cette Tille, qui était comme une tét^ de pont ouverte aux Espagnols sur ses Etats. Le roi de Léon Sancho lui demanda, par ses ambassadeurs, une nouvelle trêve, qui fut accordée. Un wazir du khalyfe en porta l'acte au roi chrétien, avec deux chevaux richement harnachés, deux épées. Tune de Cordoue, l'autre de Tolède, et deux faucons de chasse du plus grand vol. C'était un présent d'intime amitié. — 965
Depuis cette trêve , Âl-Hakem n'eut plus à prendre les armes que pour réprimer,^ar ses généraux, quelques rébellions des Berbères , et quelques attaques de ceux qui vivaient dans la partie du Mahgreb soumise aux Fathimytes. Mais l'Espagne, pendant toute sa vie, goûta la paix la plus profonde. Souvent des princes chrétiens, de Léon, de Gastille, de Navarre, de France même, lui demandèrent son appui Sontre leurs ennemis ou Vivaux du même culte, et souvent les conseillers d'Âl-Hakem l'engagèrent à profiter de ces divisions des infidèles. II se contentait de répondre par ces paroles du livre de la Foi : a Soyez fidèles à vos conventions ; Dieu vous en demandera compte, » Et la paix n'était point troublée.
Sous cet excellent prince, duquel on pourrait dire, en employant une formule surannée, qu'il fut adoré de ses sujets, la prospérité intérieure de l'empire, c'est-àdire sa vraie grandeur, atteignit le plus haut degré qu'offre l'histoire du peuple arabe en Espagne. Et la meilleure preuve, c'est qu'elle ne rapporte pas une guerre, pas une sédition, pas un trouble, je dirais vo-
170 HISTOmS DES ABjlBES
loatiers pas un éyénement, si le bonheur public n'était pas le plus rare et le plus grand des événemepts de Y histoire.
Âl-Hakem changea, disent les écrivains de sa vie, les lances et les épées en bêches et en socs de charrue, et ses indomptables guerriers en paisibles bergers ou en industrieux laboureurs. Pendant le repos d'une longue paix, tous les Arabes, suivant ses avis et son exemple, s'adonnèrent aux professions utiles. Gomme le fangeux kbalyfe Omar, qui, pour obéir à la règle du Roran, « chacun doit vivre de ses œuvres, » continuait, sur le trône de Damas, à exercer son métier de corroyeur, les grands de la cour, les chefs de l'armée, les commandants des provinces et des villes, les kadys, les imâms, cultivaient de leurs mains leurs jardins et leurs champs. Toute la nation les imitait. De ceux que le commerce n'appelait point hors du pays, les uns, habitant d'innombrables villages et labourant la terre, plantaient non-seulement le blé, l'orge, le chanvre, le mais, la vigne, l'olivier, le mûrier, mais encore le riz, le coton, la canne à sucre; les autres, reprenant la vie errante des pasteurs du Hedjaz et redevenus êcénites^ conduisaient le long des chaînes de montagnes leurs nombreux troupeaux de moutons mérinos, qui émigraient, suivant les saisons, des pâturages du nord à ceux du midi ('), Outre la culture des champs, l'élève du bé-
(*} De moédyn, errants, émigrants, est vetiu sans doulei avec la termi* naison espagnole, le nom de mérinos; et des Arabes certainement est Venu l'usage, pratiqué jusqu'à nos jours, de faire voyager d'un bout à l'autre de l'Espagne, entre la mésàifa ou saison d'été, et la mesta ou saison d'hiver, les troupeaux de la corporation puissante qui a conservé ce dernier aom
ttil, los &briques indastridlep , et le commerce d' exportation, une 1111 tre source iibondante était encore ou* rerte & la fortune publique, et remplissait les caisses de l'Etat sans charger le peuple du poids des impôts. Les Arabes ayaient imité les anciens conquérants de]rEspa* gne, Phéniciens, Carthaginois et Romains ; ils y wploitaient avec succès, du mont de Thâryk àm Pyrénées» des mines d'or, d'argent, de cuivre, de fer, de mercure, de pierres précieuses, et péchaient auasi sur ses côtes les perles et le corail. On verra plus loin, et par des détails plus amples, comment, avec tous ces moyens de vivre,
(meitejp h» prifiMges d6 eeOe onporatian s^étendâieat jnsqo'aa droit eioi^ bitant de vaine pdtHrc sur tons les Ueui du passage de ses troQpeani, jos* qa'aa droit d'empêcher les propriétaires de clore leurs héritages. Vainement attaqués par Jovellanos et Cabarms, ces privilèges n'ont été détmits que par les salutaires révolatio&s qni détruisaient en même temps l'inquisition, les €oav0otf > le droit d'atnesse et l'absolutisme.
On s'étonnera sans doute, après le formel anathème porté contre le vin par le Koran, de voir la vigne comptée parmi les grandes cultures des Arabes espagnols. Mais il est très- vrai qu'au commencement du règne d'Âl-Hakem, toos les mosulmans û'Espàgne , jusqu'aux desservants des mosquées , buvaient, non seulement le sMah on vin clair et doux, mais aussi le ghwnar ou vin rouge et fermenté, et même des eaux-de-vie faites avec les dattes, les figues ou les raisins. L'ivresse était devenue fréquente et commune parmi les croyants de l'islam. En rigide observateur de la loi, Al-Hakem réunit, comme en un concile, les principaux imâms et ftJiys de l'empire, et leur demanda d'où pouvait venir un si général abus. Ils répondirent que, depuis le règne du khalyfe Mouhamad, l'opinion s'était introduite que, les musulmans d'Espagne étant toujours en guerre avec les ennemis de la foi, il était bon qu'ils fissent usage du vin, comme leurs ennemis, parce que cette boisson angiiàente b force des hommes et le coorage des guerriers. Al-Hakem, d'accord avec l'assemblée religieuse, fit arracher dans toute l'Espagne les deux tiers des vignes, et ordonna que, de celles qui restaient, les croyants uiangeassent le fruit, lirais ou sec, ou qu'on en ftt seulement du miel, des sbnopa et dea eontervet.
tri HISTOIRE DES ARABES
et après toutes ces immigrations de peuples nouveaux, U population s'était démesurément accrue dans l'Espagne des khalyfes.
Impuissant & rien désirer, pour l'agrément et la magnificence, au delà du palais d' Al-Zohrah, Al-Hakem n'ordonna guère que des établissements utiles. U fit, dans toutes les provinces, percer de nouveaux chemins et réparer les anciens. Sur ces chemins, il fit construire des fontaines de distance en distance, et multiplia le nombre des auberges publiques appelées menzâl, oijL les voyageurs étaient hébergés gratuitement. Cest ainsi que le khalyfe exerçait dans tout l'empire l'hospitalité tant recommandée par la loi de Mahomet, et si sacrée parmi les Arabes. Al-Hakem, digne de son nom (sapiens), fut aussi le protecteur le plus zélé, le plus généreux, le plus enthousiaste, qu'eussent encore rencontré sur le «troue les lettres, les sciences et les arts. Son père Abdérame l'avait entouré de maîtres habiles, et, pour donner au premier des écoliers de l'empire le premier des précepteurs, il avait attiré de l'Orient, par ses générosités délicates, le savant le plus illustre et le plus renommé, Ismayl-ben-Kasim-Abou-Aly al Kaly, né dans le Diarbékir, que les khalyfes d^ Bagdad avaient coutume de consulter <c dès qu'une mouche volait sur eux. r> C'était Aristote donné pour maître au fils de Philippe. Al-Hakem, dans sa jeunesse, s'était fait l'éditeur d'un poète de Gordoue, Ahmed-ben-Mouhamad-ben-Abd-Rabihy, célèbre auteur du Collier unique ; il avait réuni et classé ses nombreuses compositions poétiques dans une collection divisée en vingt parties, auxquelles il donna, suivant l'usage introduit dans leKoran même, des titres singuliers : le ciel, les
étoiles, raurorOt la nue, 1* amour, le repentir, la gazelle, etc. Devenu khalyfe, il porta jusque la passion le soin de fomenter et d'étendre toutes les connaissances humainés. Aucune démarche, aucun sacrifice ne lui coûtait pour accroître ses richesses scientifiques et littéraires. Dans tous les pays où se parlait la langue arabe, c'est-à-dire jusqu'aux extrémités de l'Asie, il entretenait des envoyés, assistés de copistes,- don t l'unique fonction était de lui transmettre les ouvrages de tout genre qui venaient au jour. Il avait ainsi prodigieusement accru la collection de manuscrits formée par ses ancêtres. Le palais Merwan (Mérouân), à Cordoue, était devenu une vaste bibliothèque, si vaste, que le seul catalogue des ouvrages qui s'y trouvaient rassemblés formait, dit-on, quarante-quatre volumes de cinquante feuilles chacun. Celait & son propre frère, Abd-al-Azyz, qu Al-Hakem avait confié la garde et la direction de cette bibliothèque, tandis que son autre frère, Al-Mondhyr, exerçait une espèce de présidence sur les diverses académies, de médecine, de mathématiques, d'histoire, de poésie, qui s'étaient formées à Cordoue, soit chez plusieurs doctes patriciens, soit dans le palais même du khalyfe. La somptueuse magnificence et la gracieuse familiarité dont il récompensait le mérite et les talents avaient augmenté, dans une égale proportion, la société d'hommes illustres réunie par son père, et dans laquelle un grand nombre d.e femmes tenaient un rang distingué. L'époque d' Al-Hakem II est une espèce de siècle d'Auguste, qui marque le plus haut point de la civilisation des Arabes.
Ce fut en 976 qu'ils perdirent ce sage et bienfaî — 976 sant monarque. Son fils unique, Hescham D, surnommé
tri HISTOIRE DBS ARAB£S
Al^twnyid 1^'Uàh (le protégé de Dieu), n'arait encore que dix ans. Méanmoios^ désigné pour sdd^^esseur, dèssA naissance, il fut, malgré la loi ('), proclamé dans nnejun solennelle. Sa mère Sobéyàh (Ssobyhba), qui dirigeafi depuis quelques années les affaires publiques par Vas* cendant qu'elle avait pris sur le vieux khalyfe Al-Hakera, nomma le bagib, ou premier ministre du jeune prince. A Gordoue, cette charge du hagib (Hhadjeb, portier, chambellan) équivalait & celle du grand-wizir à Bagdad, et depuis à Gonstantinople. Celui qui en était revêtu devenait, par la minorité d*Hescham, tuteur du khalyfe et régent de l'empire. Au lieu du hagib en place sous Al-Hakem, Djafar-ben^Otman, la sultane (') Sobéyfth choisit, pour remplir cette importante fonction, Mohammed-ben-Abd- Allah-bett*Aby-A'mer al Moaféry, devenu si célèbre soos le grand nom d' Almanzor (Al-Mansoàr, Yinvineible), que lui valurent dans la suite ses nombreux et éclatants triomphes. U était né au village de Torasch (Terres), dans rile Verte (Al-Djézira-Al-hadrah), en l'année de Thégyre 387 (938). Resté orphelin tandis qu'il étudiait aux écoles de Gordoue, il fut admis parmi les pages (doneeles) du khalyfe Al-Hakem, et bientôt distingué par la sultane Sobéyàh, qui le fit son secrétaire et son majordame. C'est de cette espèce de domesticité qu'elle le tira pour l'élever au rang suprême. Dans Tintendant instruit, modeste,, prudent et ferme, elle avait deviné le grand homme. Les bons ministres ne sont guère moins
(^) Le khalyfe devait être mi\jeur» et la majorité légale était fixée à qoiaie ans. Néanmoins, si les signes de puberté précédaient cet âge, l'homme pouvait être majeur à douze ans et la femme à neuf.
p) EiHirùï^Chmam k VaUdé des Turcs.
rares que les bons rois. Al-MansoAr est dti petit nombre de ceux que Fou peut citer pour modèles. Il est peut-être le seul homme qui, placé par la faveor au timon de l'Etat, ait consacré sa toute-puissance au bien général, le seul fieivori qui ait fait respecter et glorifier son nom. ^ La fin du règne d' Abdérame III et le règne entier d' Al- Hakem II, avaient été une ère de paix et de bonheur public; le gouvernement (f Al-Mansoùr fut une ère de grandeur et de gloire. Bien que resté jusqu'à trente-huit ans étrangla à Texercice des armes, il avait l'esprit guerrier, le goût des entreprises, la passion des grandes choses et de la célébrité. Poursaivant avec ardeur, avec constance, nn but unique, il tenta l'asservissement total des chrétiens delà Péninsnle, et peut-être aurait-il réussi, sans la double nature de son pouvoir, qui l'obligeait à être ministre en même temps que général, et sans les vicieuses habitudes militaires des Arabes, qui contra^ riaient dans l'exécution ses vastes desseins.
Dès la première année de son ministère, Al-MansoÀr mit brusquement fin à la guerre du Mahgreb, en concédant une trêve aux tribus révoltées, ce qui lui permit de retirer d'Afrique des troupes aguerries, et même un puissant renfort de cavalerie berbère. En même temps, il parcourait les provinces de r empire, visitait les places fortes des firontières, et faisait exereer les jeunes troupes réunies pour YAlr Djihed. Enfin, il se mit en campagne. Le trône — 978 de LéoB était alors di^uté par deux compétiteurs, Ra* miro m et Bermudo II ; le comte de Castille se trouva d'abord seul aux prises avec les forces de l'empire. Cette circonstance jfavorisa l'attaque d'Al-Mansoùr, qui péné-
176 HISTOIRE DES ARÀ8BS
tra sans peine an cœur des Etats chrétiens. Je ne puis le suivre pas & pas dans le coors de ses succès, ni raconter en détail les innombrables combats qui forent livrés sous son commandement. Il suffît de dire qu'après quatre campagnes, habituellement doubles, car il faisait, chaque année, une expédition de printemps et une d'automne, il s'était rendu maître de presque tout le comté de Castille ; qu'il avait pris successivement Salamanque, Zamora, Benavente, Âstorga, et Léon enfin, la capitale du royaume chrétien, dont il battit les portes et les murailles avec de puissantes machines de guerre, et qu'il enleva de vive force, montant lui-même à la brèche, l'é-
984 — pée dans une main, la bannière dans l'autre. Ni les efforts désespérés de Bermudo, demeuré seul roi, ni la force de ces villes toujours reprises et réparées, ni l'opiniâtre défense des assiégés qui s'ensevelissaient sous leurs murs, n'avaient pu arrêter le torrent de ses armes. Il avait vaincu dans toutes les rencontres, emporté d'assaut toutes les places, et ramené chaque année à Cordoue de longues files de captifs, enchaînés par troupes de cinquante hommes, qui précédaient ses entrées triomphales.
Pour conduire avec ensemble, et jusqu'au succès final
985 — son vaste projet de conquête, Al-Mansoùr, au printemps de 985, tourna ses forces contre les chrétiens d'Âfrank, c'est-à-dire sur la Catalogne. C'était déjà, suivant les historiens de sa vie, la vingt-troisième expédition qu'il dirigeait contre les ennemis de la foi. Il prit sa route d'abord au sud-est, par Grenade, Lorca, Murcie. Valence, pour rassembler, chemin faisant, les troupes de ces provinces qui n'avaient encore pris qu'une
faible part aux guerres saintes, tandis que, par son ordre, une flotte sortie de tous les ports de ja Méditerranée, se dirigeait sur les côtes de Catalogne. Le comte Borrell, qai gouvernait cette principauté ainsi que la Gaule gothique, essaya de lui en disputer l'entrée au passage deTEbre. Mais il fut complètement défait, et rejeté dans les montagnes avec les débris de son armée. Barcelone, attaquée par terre, bloquée par mer, se rendit promptement au vainqueur, et les habitants rachetèrent leur vie en payant cet impôt de capitation qu'on nommait tribut du sang. Mais, après le départ d' Al-Mansoùr , Borrell, aidé des secours que lui fournit Hugues-Capet, qui régnait en France sous le nom de Louis IV, reprit bientôt sa capitale, et peu à peu le reste de ses états.
Bien différent des précédents Khalyfes, qui étaient toujours forcés à la guerre par les algarades des chrétiens, Âl-Mansoùr prit constanmient l'initiative de l'attaque, et ne voulut admettre aucune proposition de paix ou de trêve. Ainsi la guerre continua sans interruption entre les Arabes et les Espagnols jusqu'à la fin du x* siècle. Mais il y a, dans les événements dont il me reste i parler, un point obscur, comme il en est beaucoup parmi ceux de cette époque, et qu'il importe d'éclaircir. Les historiens arabes placent au temps où je viens de l'indiquer, c'est-à-dire avant l'année 374derhégire (985) la prise de Saiamanque, de Zamora, d* Astorga, de Léon. Les chroniques espagnoles, au contraire, ne placent la perte de ces villes que dans les années 995, 96 et 97, dix à douze ans plus tard. Il est difQcile d'expliquer une telle différence dans les dates par une simple erreur chronologique faite d'une part ou de l'autre, car les T. 1. 12
t78 mSTOUB DES ARABES
Arabes et les Espagnols sont parfaitement d'aooord sur le commencement et la durée du gouvernement d'Al- Mansoùr. Je crois qu il faut chercher ailleurs l'explication de cette contradiction dans les dates. La coafiune militaire des Arabes, comme on le sait déjà, était de se réunir au printemps pour entrer en campagne, et de regagner leurs foyers dès qu approchait la mauvaise saison. Al-Mansoûr, qui devait partager sa vie entre la direction des opérations de la guerre et l'administration dvile de l'empire, était obligé, non-seulement de suivre exactement cette coutume, mais encore de couper habituellement, par un repos au milieu de Tété, les deux courtes expéditions du printemps et de Tautomne. Aussi le voiton, appès chaque victoire, au lieu de poursuivre ses avantages vivement et à outrance, revenir à G>rdoue et licencier ses troupes, ne laissant que des garnisons pour maintenir ses conquêtes, jusqu'à ce que la campagne suivante lui permit d'en continuer le cours. Cet usage, qui laissait aux vaincus le temps de reprendre haleine, et les moyens de réparer leurs pertes, ne pouvait guères s'allier avec le dessein d* une conquête générale. Aussi, tant de revers ne purent vaincre la patience espagnole (^). Al-Mansoûr retrouvait en ligne, chaque année, Fenn^mi qu'il avait défait l'année précédente, et ses triomphes périodiques ne lui procurèrent, avec le pillage des villes, que la possession temporaire du pays. Je crois donc, pour
(1) Lorsque, dans b guerre de l'indépendance, on demandait aox Espagnols, toujours vaincus dans les batailles rangées, quel général ils pouTaieat opposer À Napoléon et à ses lieutenants, ils répondaient : « Noos avons on plus grand général que Napoléon, le général N'iïï^i>orU. » C'était d^, m l« siècle, le général N'importe qu'ils opposaient à Vlnvmdbk.
expliquer la contradiction signalée que, pendant qu*Al- Maosoùr occupait la Catalogne, en 985, les chrétiens des Asturies avaient repris en son absence leurs villes de Gastille et de Léon, comme le comte Borrell reprit Barcelone après son départ, de sorte que le général arabe en fit une seconde fois la conquête, h F époque indiquée par les chroniques espagnoles. Cette supposition me parait d'autant plus vraisemblable qu'elle explique également comment fut rempli tout ce long intervalle, toute cette longue période d'expéditions guerrières qui seraient, autrement, restées sans résultats précis.
Cette conquête h deux reprises, faite à deux époques, que je suppose pour les villes de Castille et de Léon, peut se supposer aussi pour saint Jacques de Gompostelle en Galice. Les historiens arabes suivis par Gonde en placent le siège et la prise, d'abord dans l'année 989 ; puis, et cette fois plus d'accord avec les chrétiens, dans l'année 994. Ce serait encore une double conquête de la même ville. La première, en ce cas, n'avait été qu'un heureux coup de main, une marche aventureuse et rapide k travers les contrées toujours envahies. Mais la seconde fut, de toutes les expéditions d'ÂUHansoùr , la mieux préparée et la mieux conduite, la plus lointaine et la plus glorieuse ('). Ouvrant, cette fois, la campagne par le Portugal, et marchant du Tage au Duero, presque sur le rivage de l'Océan, il prit Co'imbre, Lamego, Braga, Tay, Orense, pénétra jusqu'aux extrémités de la Galice, et emporta d*assaut la ville sainte de San- —994
(1) On peut voir dans VHittoire d'Espagne de M. Ch. Romey (t. iv, p. 444 et suivantes), la relation de cette campagne par Al-Makkary, qui la pkce en l'année 997.
tiago, qae les Arabes nommaient Sanct-Yak ou Schant- Yakoub. Les monuments de Gordoue se parèrent des dépouilles de la capitale du royaume chrétien. Les cloches de' sa riche métropole, portées jusqu'en Andalousie sur les épaules des prisonniers, furent suspendues, renversées, aux voûtes de la mosquée impériale , et devinrent d'énormes lampes destinées à éclairer les priéres de nuit.
L'année suivante, 995, vit s'accomplir une nouvelle campagne, non moins désastreuse pour les chrétiens, non moins glorieuse pour Al-Mansoûr. Ici, je vais me borner à transcrire le récit des historiens arabes tel qu'il est cité par J. Coude ; il présente des détails intéressants et caractéristiques.
<c Al-Mansoûr arriva aux frontières avec tant de
célérité , qu'avant que les chrétiens eussent appris son départ deCordoue, il était déjà sur leurs terres. Les chrétiens des monts Al-Baskenz (de la Biscaye et de la Navarre) avaient réuni leurs forces à ceux de Galice (des Asturies et de Léon) ; ils avaient rassemblé une multitude infinie de gens armés, et ils étaient commandés par Garcia-ben-Sancho, qui était bon chevalier et roi des chrétiens des montagnes ('). Quoique l'intention des chrétiens ne fiit, en apparence, *que d'arrêter la marche des musulmans et de gagner du temps pour recevoir les renforts qu'ils attendaient, ils furent attaqués par la cavalerie, et de sanglantes escarmouches s'engagèrent, qui, de part et d'autre, étaient soutenues avec grande constance. Et les chrétiens se mirent à l'abri sur des hau-
(1) C'était le comte de Castille Garcia Fernandez. Le roi de Léon Bermodo II> que les Arabes nomment Bermond, assistait également & cette bataille.
teuraoù ils gardaient 1* avantage. Et Al-Mansoûr fit retirer la cavalerie qui combattait, espérant que les chrétiens descendraient dans la plaine. Pendant la soirée de ce jour-là, le poète Al-Hassan Saïd-Abbou'1-Olah, de Bagdad, présenta au faagib Al-Mansoùr un cerf garrotté et des vers où il lui présageait la victoire. Il y disait : a Asile de mes frayeurs, abri de mes périls, écoute mon chant avec bonté. Toujours je fus favorisé de ta main bienfaisante, semblable à la pluie qui féconde les vertes herbes des prés. Qu'Allah te couvre de son appui souverain; qu'il te bénisse et te préserve du parti de Terreur! Si je ne voyais par mes yeux ta valeur et ton intelligence , timide comme je suis, je mourrais d'épouvante. Je vois la j[K)ussière que soulèvent, dans le prochain bosquet de tamaris, deux féroces léopards qui s élancent sur une proie innocente ; je serais, moi chétif, cette proie sans ton bras puissant. Ce serviteur, que tu as accueilli dans r enceinte fortifiée de ta grâce, t'ofire, en reconnaissance, un cerf avec une intention singulière. Garcia je l'ai nommé, et, tel que je te l'offre enchaîné, si le ciel exauce mon présage, je verrai demain Garcia-ben- Sancho. Heureuse aurore, h&te-toi de paraître et de nous amener ce grand jour. Si tu acceptes mon présent. Seigneur, je serai bien récompensé, et que de ton carquois, comme d* une nuée , pleuvent les flèches sur les ennemis. »
ik Al-Mansoûr reçut le cerf et les vers, et prit plaisir à converser, cette nuit, avec ses officiers, sur la fisicilité avec laquelle pouvait s'accomplir la prédiction de Saïd- Abou' 1-Olah. Il leur communiqua l'ordre de bataille, et régla les dispositions à prendre ; et au point du jour, il fit
182 HISTOIRE DES ABABES
son d'Zalah (prière du matin), et ensuite, il pareoorat les bannières de son armée , et le signal de Tattaque étant donné par les clairons et les trompettes, la bataille s engagea avec une égale intrépidité. L'air était obscurci par le tourbillon des flèches et les épais nuages de poussière que soulevaient les combattants. Les chdEs de l'avant-garde, suivant Tordre qu'ils avaient reçu, se mirent à fléchir et à reculer, comme s'ils cédaient malgré eux le champ aux ennemis. Ceux-ci, animés par cet avantage apparent, desoendirent de leurs collines, comme des torrents impétueux, poussant d'effroyables clameurs qui résonnaient au loin dans les vallées. Et tandis que 1* avant-garde des musulmans paraissait en véritable désordre, et leur centre de bataille vacillant, prêt à fuir, alors la cavalerie de l' arrière-garde et des ailes de l'armée musulmane attaqua les chrétiens sur les deux flancs ; et, bien que leurs chefs et chevaliers combattissent avec une grande valeur, à cette attaque inespérée, le cœur fléchit et manqua à la multitude des combattants, qui, dans leur trouble, se débandèrent et s enfuirent de toutes parts, poursuivis par la cavalerie. Le carnage fut grand, et la prise des captifs plus importante par la qualité des personnes que par la multitude sans nombre du menu peuple. Ce qui sembla le plus extraordinaire, c'est que, comme si Saïd-Abou'1-Olah eût eu la science de deviner ce que le très-haut et fout-puissant Allah avait disposé dans les éternels décrets de sa providence, son présage poétique fut accompli. Parmi les principaux chevaliers captifs, se trouva prisonnier le roi des chrétiens Garcia-ben-Sancho, mais si gravement blessé qu'il mourut peu de jours après, malgré les remèdes et les
soins qu'Al-Hansoûr fit donner à sa guérison. Cette bataille mémorable fut livrée dans la lune de Rébieh secondé de l'année 385 (995). Âl-Mansoùr fit déposer le corps du roi Garcia dans une caisse bien ciselée, euveloppé dans une précieuse étofie d'écarlate et d'or et dans de riches parfums, pour l'envoyer & ses chrétiens; et bientôt quelques chevaliers de son pays vinrent chercher le corps de Garcia , apportant de grandes richesses pour le racheter. Mais Âl-Mansoûr ne voulut accepter aucun de leurs riches présents. Dans la lune Scfaawal de la même année, il vainquit une autre fois les chrétiens, et après la bataille, le roi Bermond de Galice envoya ses lettres et ses messagers pour concerter un traité avec Al-Hansoûr, qui renvoya les messagers chrétiens. Les pluies commencèrent, empêchant qu' Âl-Mansoùr continuât l'expédition, et il s'en revint à Gordoue, où il fut reçu avec une grande allégresse. )>
Gomme le prouve l'humiliation de Bermudo, implorant la paix , les chrétiens, après tant de désastres, étaient épuisés. Rejetés au delà de l'Ebre à l'orient, au delà du Hinho & l'occident, dépouillés de tout le comté de Gastille , attaqués jusque dans la ville sainte, et resserrés dans les chaînes de montagnes qui prolongent les Pyrénées, le long de l'Océan, du golfe de Gascogne au cap Finistère, ils étaient réduits au berceau de leur indépendance. Un nouvel effort des Arabes, un seul, pouvait achever de les détruire. L'Afrique les sauva, par une diversion, en attirant sur elle les aripes victorieuses d' Al-Mansoùr. Il faut reprendre en quelques mots les affaires de cette contrée.
On a vu le hagib, à son avènement au pouvoir, termi-
ner par une trêve et des concessions les agitations du Mâhgreb. Bientôt, le sachant si occupé de ses expéditions au nord de TEspagne, Fémyr édryzy te Ai-Hassanben-Eénouz, dernierdesarace, refusa de se soumettre à la suzeraineté des khalyfes omméyades. D fit cesser la prière et le tribut. Pour le réduire, Âl-Hansoùr dut envoyer des troupes d'Andalousie sous les ordres de son fils Abd-al-Malek, qui battit Ai-Hassan, l'obligea de se rendre à discrétion, et, par ordre d'Al-Mansoùr, lui fit 986 — trancher la tête. Avec Ai-Hassan , s'éteignit la dynastie des Edryzy tes, qui, depuis deux siècles, régnait sur le Màhgreb, d'abord indépendante, puis vassale du khalyfat de Cordoue. Âbd-al-Malek, dans cette heureuse expédition, gagna le surnom d'Al-Modhaffer, le Ftctorteta. Un autre général arabe, Zéïry-ben-Atia, fut chaîné de soumettre les tribus révoltées et d'achever la pacification du pays. Il réussit dans cette œuvre difficile, et resta k Fez, pour gouverner la province au nom du khalyfe Hescham. Mais, bien qu Al-Mansoùr lui eût fait à Cordoue une réception triomphale , bien qu'il lui eût donné toute puissance sur le Mâbgreb, avec le titre de wazir-kébir, ou grand-gouverneur y la jalouse ambition de Zéïry-ben-Atia ne put supporter qu'un autre fût audessus de lui dans l'empire. Il cessa bientôt d'obéir aux ordres d'Al-Mansoûr, résista à ses injonctions réitérées, et quand le hagib fit intervenir le khalyfe lui-même dans cette querelle, le wazir-hébir se mit en pleine révolte contre le khalyfe. C'était justement à l'époque où s'ouvrait celle des expéditions d'Al-Mansoûr contre les chrétiens qui se termina par ses victoires sur le comte Garcia-Fernandez et le roi BermudoII. Il envoya l'un
de ses officiers pour réduire le wazir rebdle. Hais celaici, opposant sans cesse de nouvelles forces i un ennemi qui ne pouvait grossir les siennes, unit par F accabler sous le nombre, et F enferma dans les murs deCeuta. Toutes les tribus berbères étaient derechef ameutées contre la domination des Arabes, et l'empire d'Afrique allait échapper aux khalyfes omméyades. Âl-Mansoùr dut suspendre ses conquêtes au nord pour reprendre les provinces du midi. Il vint s'établir dans l'Ile Verte, entre l'Europe et l'Afrique, pour être & portée, tout en gouvernant l'empire d'Espagne, de diriger les opérations de l'armée, que son fils Abd-al-Ha)ek commandait dans le Hàhgreb. Ce ne fut qu'après deux sanglantes — 998 campagnes,en 998, qu'Abd-al-Halek rentra dans Fez triomphant, et deux ans plus tard, en l'an 1000, que Zéiry-ben-Àtia, retiré dans le désert de Sanhaga, où il résistait encore, mourut de ses blessures.
Ces événements d'Afrique, en occupant ailleurs les forces de l'empire, avaient donné aux Espagnols une trêve de cinq années. Ils surent en tirer parti pour se concerter, se rallier, préparer une commune défense ; et, lorsqu'au printemps de l'année 1001, ayant ramené du Mâhgreb ses troupes victorieuses, Al-Mansoùr commença contre eux sa cinquante-deuxième expédition , ils étaient prêts & le recevoir. Incendiant à l'approche de l'ennemi leurs champs et leurs villages, et faisant derrière .eux un désert, les Castillans étaient venus se réunir à ceux des Asturies, de la Galice et de Léon, déjà renforcés des Navarrais et des Basques. Dans tous les Etats chrétiens, tout homme en âge de porter la lance avait dû se rendre au ban de son seigneur, et bientôt
18e HISTOIRE DBS ARABES
une armée formidable^ commandée par le roi de Léoo, Alphonse Y, et le roi de Navarre, Sanoho le Grand , descendit k la rencontre d'Âl-Mansoùr. Le générai arabe venait de traverser la Castille ravagée, et, sur Jes bords du Duero, près de Medina-Geli, il trouva les chrétiens campés sous les murs de Galatanazor (Al-Kalat-AUNomÊr^ le Fort des Aigles). Quand ses fourrageurs aperçurent l'armée chrétienne « qui couvrait au loin les campagnes comme des troupes de sauterelles, ils eurent horreur de sa multitude. » Hais T impétueux hagib, accoutumé à la victoire, donna, dès le lendemain, le signal de Tattaque, et la bataille s'engagea. L* infanterie espagnole, formée en bataillons serrés, en carrés profonds, soutint de pied ferme le choc impétueux de la cavalerie arabe qui revenait sans cesse, comme les flots de la mer, se briser contre ces écueils immobiles. Tout le jour se passa en charges meurtrières et vaines. La terre fat arrosée de sang et jonchée de cadavres, sans que Tune des deux armées eût ralenti son attaque, sans que l'autre eût fléchi dans sa résistance. Quand la nuit vint séparer les combattants, Al-Mansoûr, qui s'était jeté en soldat dans la mêlée, et revenait grièvement blessé, attendit dans sa tente les principaux ofQçiers de l'armée, lesquels avaient coutume de s y rendre après comme avant l'action, pour le féliciter d'un nouveau triomphe. La plupart étaient restés sur le champ de bataille, les autres faisaient panser leurs blessures ; un très-petit nombre d'entre eux étaient venus, mornes et muets, prendre les ordres du hagib. Efirayé de la perte immense que lui faisait entrevoir cette solitude, désespéré de n'avoir pas vaincu et de n'être plus digne
de son nom, il ordonna la retraite» repassa le Duero, pOTté dans une litière sur les bras de ses soldats, fit enleyer les ponts yolants, puis, dès qu'il eut mis Farinée en sûreté , il déchira les appareils qui retenaient son sang, et se laissa mourir (')• Ainsi périt, — 1002 à soixante - trois ans, dans l'amertume du premier revers, l'un des plus grands capitaines, l'un des plus grands fafommes dont se glorifie la nation arabe. U avait pris soin, de recueillir lui-même , au sortir de chaque bataille, la poussière de ses habits, et dans une caisse précieuse qui le suivait partout comme son plus eher trésor, il conservait cette poudre des combats pour en faire un jour la terre de son tombeau. Ses officiers l'y ensevelirent, en effet, revêtu de l'armure « oii il était mort pour le service d'Allah ; » et dans le riche mausolée qui lui fut élevé à Medynat-Zelim (Medina-*Geli), le temps mêla sa cendre à la poussière des cinquante victoires qu'il avait remportées.
U est rare qu'en étudiant l'histoire d'un peuple, on ne rencontre pas quelque grande et saillante figure qui soit, par l'heureux assemblage des traits principaux, comme le type moral de toute la nation. Chez les Arabes d'Espagne, c'est Al-Mansoûr. Vaillant, humain, généreux, éclairé, juste, esclave de sa foi, austère dans ses naœurs, avide de toutes les sciences, de tous les mérites.
(') Le soaTenir de sa défaite s'est conserré en Espagne dans ce dicton popolaire : A Calakinaxor, perdio'Almanxar el aiambor (A Calataôazor, Aimanzor perdit le tambour). Cet autre dicton, si fréquemment employé : No ie tàmo Zamora en una hora (Zamora n'a pas été prise en une heure) , vient aussi de ce temps de guerre perpétuelle entre les chrétiens et les musalmanB.
'** HISTOIBB DES ABABBS
de tontes les gloires. U rénnit les divers aspecttfde ce beau
caractère qu'on prête aux fils de l' Yémen. portant, après
la conquête, la ciTUisation. Une foule de belles actions
honorèrent sa vie, couronnée par une belle mort. Un
jour, par d'habUes manœuvres, il enferme dans un défilé
nne troupe nombreuse d'Espagnols, et les fait sommer
par ses hérauts de mettre bas les armes ; mais les vo^ûl
s'agenouiller, résolus à périr plutôt que de se rendre, il
fait ouvrir les rangs de ses soldats, et les laisse rejoindre
1 armée chrétienne, aimant mieux envoyer ce renfirt à
1 ennemi que d'ordonner froidement le massacre de Uni
d hommes. Quand il apprend la victoire de l'ainé de ses
hJs sur son ennemi personnel, le wali révolté d'AMqae,
ce n est point par un vain et stérile éclat qu'il témoigne
sa joie de ce triomphe; c'est en affranchissant quinze
cents captifs chrétiens et trois cents esclaves chrétiennes.
en payant les dettes de pauvres honnêtes, en répandanl
suriesmalheureuxd'abondantesaumônesjetquandilcé. lèbre les noces de ce fils bien-aimé avec la fiUe de sa sœur. c est en versan t ses dons sur les hospices et sur les écoles.
hJlT ^* """"""' "•** ^«^"^^ d'orphelines. qa'U rehau^la pompe de cette union : nobles et toucb«iies coutumes, qui font, avec l'éloge du tout-puissant ministre œlui des mœurs publiques et de toute la naUon qu U gouvernait.
m!Z fKT^' eux-mêmes ont rendu justice à ia mé. Ferrer./""!?^'- '^ ^°"'" ^° mahométan, dit le naïf t^Z T ' «'*°^^ "^^"« morales.... Les chré- ZTj^T^r'r-^^ ^™P-x recevaient une
«n chréul"' l ' ^^''^'"* ^""'^"« contestation entre chrétien et un musulman, il favorisait toujours le
ET DES MORES D'ESPAGNE. f89
chrétien. >» <k Ce fut, ajoute Masdeu, un grand politique et un grand guerrier.... U calma, dès le principe, les inquiétudes qui agitaient r empire, et s' attacha à gagner les cœurs de toutes les classes de la nation, en allégeant les charges des pauvres, tandis qu'il honorait les grands et les riches, en assistant lui-même aux leçons des savants, dont il fréquentait les académies et les écoles, et dont il récompensait les travaux.... Il fut supérieur à la plupart des capitaines, par le mélange si difficile de la sévérité et de la clémence. U détruisait avec le fer et le feu les villes qui résistaient à ses armes, mais il ne permitjamaisqy on fit le moindre mal à celles qui se rendaient volontairement. De tout le butin, il faisait toujours deux parts, cédant l'une à ses soldats, et employant l'autre au bien du public, sans garder jamais pour lui que la gloire, qu'il considérait comme un prix suffisant de ses travaux. »
On a dit d'Al-Mansoûr, comme de Jules-César, que sa mémoire était si grande, qu'il connaissait par leurs noms
tous ses soldats. U se rappelait du moins les noms de ceux qui s'étaient distingués, et les conviait à sa table, dans de grands festins qu'il avait coutume de donner aux troupes après chaque victoire. Quoique éminemment guerrier, Al-Mansoûr protégea, honora les sciences et les lettres, auxquelles il avait, avant son élévation, des- !iné sa vie. a Souvent il visitait, disent les historiens, les madrézas (écoles publiques) et les collèges des mosquées ; il s'asseyait parmi les écoliers, sans permettre qu'on interrompit la leçon à son entrée ni à sa sortie, et donnait des prix aux meilleurs élèves. Par ce moyen, il réussissait dans le choix des mokm et des khâtybs (lecteurs et
190 HI9T01RE DBS AlABES
prédicateurs) pour les mosquées » et de sayants kadys pour les djamas de l'empire, w U avait fondé à Gordoae une académie d'humanités ou d'études dasdques, et son propre palais était une véritable académie que fréquentaient tons les hommes illustres dans les travaux de l'intelligence. Plusieurs savants fameux, appelés par sa renommée et retenus par ses bienfaits, vinrent de tous les pays de l'islam, et de la Grèce même, se fixer à sa cour. U se plaisait tellement en leur compagnie, il avait si besoin des délassements de l'esprit, que toujours quelquesuns d'entre eux le suivaient dans ses expéditions militaires, qu'il cultivait les lettres jusque sous la tente, et qu'il écoutait réciter des vers jusque dans le feu des batailles.
Al-Mansoùr n'avait qu'un défaut : c'était une extrême jalousie de son autorité. Cette passion lui fit, dès son avènement, commettre une faute grave, un crime peutêtre. Sous un vain prétexte de trahison, il fit arrêter son compétiteur, le précédent hagib, qui bientôt mourut en prison, et probablement par son ordre. Une seconde faute, efiet de la même cause, mais bien plus longue dans sa durée et bien plus fatale dans ses résultats, ce fut de réduire le jeune khalyfe à la plus complète nullité. Enferoté dans le sérail dès l'âge de dix ans, Hescham resta livré aux femmes et aux esclaves, éloigné des affaires et séparé du monde. Nul ne pouvait l'approcher sans la permission de sa mère ou de son hagib. il n'allait qu'à la grande mosquée, les jours de fête, et ne sortait point de la maksoura, ou tribune fermée, réservée au khalyfe. Son nom n'était prononcé que dans la khotbah (prière publique), et n'était lu que sur les monnaies.
Parvenu à Tâge mûr, il était encore occupé des jeux et des plaisirs du premier âge, et sa yie se passa dans une continuelle enfance. Ce fut un roi fainéant duquel Al- Mansoùr s'était fait le maire du palais. Mais ce ministre absolu ne voulut pas du jnoins se rendre usurpateur. Adoré de l'armée et de tout l'empire, il pouvait aisément saisir la couronne ; elle lui fut même offerte à plusieurs reprises. Il refusa de la recevoir, comme de la prendre. C'est une modération rare et digne d'éloge. La puissance souveraine, il est vrai, reposait en ses mains ; mais le titre lui manquait pour Texercer, pour la transmettre, et l'ambition humaine , jamais rassasiée , veut encore le nom quand elle a la chose, veut étendre ses conquêtes au delà des bornes de la vie. Simple hagib, Al-Mansoûr dirigea d'une main habile et ferme tous les ressorts du gouvernement. On ne vit pas, sous son ministère, s'allumer la moindre étincelle de sédition, du moins en Espagne, ni s'élever le moindre désordre; et, pendant vingt-cinq années, l'État lui dut la paix au dedans comme la gloire au dehors.
Sa mort répandit un deuil universel, et ce fut sur euxmêmes que pleurèrent les Arabes, en pleurant sur lui. Son r^ne (c'est le nom qui convient au ministère d'Al- Mansoûr) avait marqué le plus haut point de leur grandeur. Il en fut aussi le terme, et l'empire, échappé de ses QUiins, tomba, sans intervalle, à sa décadence, à sa ruine, t Dieu seul est étemel, et éternelle sa souveraineté. »