‹ Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, traitant de la constitution du peuple arabe-espagnol, de sa civilisation, de ses mœeurs et de son influence sur la civilisation moderne (volume 3)Chapitre 7 sur 63 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Déchirement de Tempire. — Chute des Omméyades et du khalyfat de Cordoue. — Conquête des Almoravides. — Troisième élablissemenU — Fin de rhistoire des Arabes et commencement de celle des Mores (de iOOS à i094).

La mère du khalyfe Hescham II , la vieille sultane Sobéyah, qui avait survécu au hagib Al-Mansoùr, put faire passer cette charge, c'est-à-dire l'autorité souve- 1002 — raine, au ûls aîné de son ancien intendant. Héritier de la valeur et de la prudence de son père, aidé par le souvenir de ce grand nom, Âbd-al-Malek, avec moins de gloire et plus de prospérité peut-être, continua le gouvernement d'Âl-Mansoùr. Il pacifia le Màhgreb en fiiisant émyr de cette importante province le fils de ce wali révolté, Zéiry-ben-Âtia, qu'il avait vaincu. Les pères avaient été rivaux, ennemis; les fils restèrent unis dans une fidèle alliance. Abd-al-Malek envoya, en 1005, une expédition maritime sur les côtes d'Italie, et dirigea luimême, entre 1002 et 1008, quelques algarades au nord de l'Espagne, «détruisant pendant l'été, disent les his-

toriens» les villes et forteresses que les chrétiens réparaient pendant Thiver. » Toutefois, les Arabes et les Espagnols, également fatigués de vingt années de guerre, ne tentèrent aucune entreprise considérable. L'empire fut en paix , et les chrétiens attendirent de meilleures circonstances pour prendre la revanche des longs désastres qu ils avaient éprouvés.

Au retour d'une expédition militaire, en 1008, Abd-al-Malek mourut subitement, peut-être — 1008 empoisonné. Privé de son hagib et de sa mère, le khalyfe Hescham, toujours endormi dans sa longue enfance, toujours incapable de tenir le sceptre de ses propres mains, remit l'autorité d' Abd-al-Malek h son frère Abd-al-Rhaman, qui était capitaine de la garde du palais. Ce jeune homme, livré aux plaisirs, vain, léger, prodigue, vaniteux, ne ressemblait au grand Al- Mansoûr que par les traits du visage, et dans la place éminente od l'avait élevé la mémoire de son père, il n écouta que les conseils de la plus folle présomption. A peine élu premier ministre , il se donna le surnom ^ AUNas$er-le-4yn'Allah (défenseur de la loi de Dieu), qu'avait porté le grand Abdérame III; et sans avoir fait aucune action d'éclat, aucun acte d'utilité, il porta ses vaes ambitieuses jusqu'où son père, dans toute sa gloire, D*avait osé prétendre. Hescham était sans enfants; Abdal-Rhaman obtint, par ses obsessions sur un esprit faible, d'être choisi pour succéder au trône. Cette élection, quoique faite dans l'ombre du sérail, ne tarda pointa se divulguer, et parvint aux oreilles des membres de la famille d*Omméyah. Celui d'entre eux que Topinion publique désignait pour successeur d'Hescham T. 1. 43

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était Moiihamad*Aben-Abd-al-Djabar, consin da khalyfe, et comme loi petit^filsd'Âbdéramein. Moahamad sortît aufsitôt de Cordoue , se rendit aux frontières de Gastille, gagna facil^tnent & sa cause les seules troupes qui fussent sous les drapeaux , et revint soutenir, à la tète de Tarmée arabe» les droits que lui donnait le sang sur un compétiteur étranger à la famille impériale. Dès qu* Abd-al-Rbaman eut avis de son approche, au lieu de l'attendre dans la capitale, il marcha au-devant de lui avec la garde africaine des palais de Cordoue et d*Âl* Zohrah . Mais Mouhamad , averti par ses partisans des mouvements du hagib, eut l'adresse d'éviter sa rencontre; et, tandis que celui-ci l'attendait, campé sur la route, il gagna, par des chemins détournés et des marches forcées, la capitale dégarnie, qu'il enleva sans peine, car elle se déclara pour sa cause. Mattre de la personne du khalyfe, Mouhamad le contraignit à déposer son hagib, et se fit revêtir de cette dignité. Abd-al- Rhaman, furieux à ces nouvelles, revint précipitamment sur ses pas, et livra bataille à son rival dans les murs mêmes de Cordoue. Il avait compté sur F assistance des habitants; mais le peuple, si facilement volage dans ^s affections, prit au contraire le parti du nouveau hagib, et les troupes d'Âbd-al-Rhaman furent repoussées par la multitude. Lui-même tomba de cheval, couvert de blessures, et fut livré vivant à Mouhamad, qui le fit crucifier. Ce fut sur un gibet, après quatre mois de gou- 1009 — vernement, que périt le frère d'Abd-al-Mal^, le fils d'Al-Mansoùr. « Dieu seul est stable. »

Le vainqueur, prenant aussitôt les rênes de l'Etat, entoura le Uialyfe de ses créatures, déposa la plupart

des walis et des hauts dignitaires de Tempire pour donner leurs emplois h ses partisans, et pensa bientôt à occuper lui-même la première place. Pour sonder les dispositions du peuple, il fit courir le bruit que le kha- Ijfe était tombé gravement malade, et voyant que cette nouvelle était reçue avec indifférence, il résolut de loi.àter la vie. Cependant, cédant aux prières d'un fidèle serviteur d'Hescham , Wadha al Alaméri , il se contenta de l'enfermer dans un lieu secret, sous une garde sûre, puis il fit étrangler un bomme qui avait le malheur de lui ressembler, et auquel on fit de magnifiques funérailles, après T avoir exposé sur le lit de parade. Mouhamad fut aussitôt proclamé sous le nom ieMohdi'bi'llah (Tranquillisateur par Allah). — 1008 r^es événements furent loin de répondre au surnom qu'il avait choisi. Imbu des aversions de races qui divisaient les deux principales nations de T empire, il commença son règne par ordonner le licenciement et r expulsion de la garde africaine, de la garde des Zenétes, à laquelle, depuis le premier Abdérame, était confié lo service du palais deskhalyfes, et que les Arabes voyaient dun œil jaloux à ce poste d'honneur. Les chefs berbères, offensés de cet ordre, et surtout de la rigueur qu on d^loyait dans son exécution, résolurent de résister les armes k la main. Commandés par Hesoham-Raschid-ben- Souléiman, ils vinrent attaquer, jusque dans son palais, celui qu'ils appelaient l'usurpateur du trône et l'asHassin de leur roi. Mouhamad , avec l'aide des troupes andalouses et du peuple entier de Cordoue , parvint , après un combat sanglant , à chasser les Africains des murs de sa capitale, et leur jeta insolemment du haut

des remparts la tête de leur commandant pris dans 1009 — Faction. Trop faibles pour former le siège de Gordoue* les Berbères se retirèrent pleins de rage aux environs de Tolède. Le cousin de leur chef décapite , Souléîman-ben-Âl-Hakem » qu'ils avaient choisi pour général et pour vengeur, rechercha sans scrupule l'alliance de Sancho, comte de Gastille, auquel il promit de grands avantages s' il parvenait, avec son secours, h laver l'injure qu'avait reçue sa nation, et h chasser l'usurpateur. Sancho n'hésita point h accepter les offres du Berbère, et lui mena l'élite de ses chevaliers. Instruit de cette ligue menaçante, Mouhamad assembla ses troupes et vint à leur rencontre. Une bataille terrible et meurtrière s'engagea près du fort de Eantisch (Quintes). L'armée jin kbalyfe fut enfoncée par les Mores et les chrétiens réunis ; vingt mille des siens, diton, restèrent sur la place, morts ou blessés. Mouhamad s'enfuit à travers les montagnes , du côté de Galatrava , avec les débris des troupes arabes ; et Souléîman, sans trouver plus de résistance, vint occuper Gordoue avec ses Berbères, toujours accompagné des Castillans, lesquels cependant ne tardèrent pas h regagner leur pays, emportant de grandes richesses, et, disent les Arabes, des promesses encore plus grandes. Souléîman se fit proclamer kbalyfe, avec le surnom à'Al'Mo$tain-lnllah 1009 — (le Protégé de Dieu).

Le fugitif Mouhamad n'eut rien de mieux à faire que d'imiter son vainqueur. D s'allia aux deux fils de Borrell, Raymond, comte de Barcelone, et Ermengaud, comte d'Urgel, qui vinrent en personne servir dans ses troupes. Aussitôt que huit à dix mille Catalans se furent réunis

aux trente mille soldats arabes que Mouhamad avait ras-

semblés dans les provinces de Tolède, Saragosse, Valence etMurcie, il marcha surCordoue à la tète de sa nouvelle année. Souléiman ne l'attendit point dans les murs de cette ville, qui! ne maintenait sous le joug que par de fréquents actes de sévérité. U courut attaquer Mouhamad ayec ses Africains. Mais, trop inférieur en nombre, il fut contraint de lui céder le champ de bataille après un combat longtemps disputé. Le général berbère, échappant aux troupes victorieuses à la faveur de la nuit, s'enfuit jusqu'au palais d'Âl-Zohrah, dévasta et pilla cette royale demeure, sans épargner même la mosquée, et s'achemina sur le détroit de Djébal-Thâryk dans l'intention de passer en Afrique avec les riches dépouilles qu'il avait enlevées au palais d'Abdérame. Mais Mouhamad, salué de nouveau par les acclamations du peuple de Gordoue« ne fit que traverser sa capitale reconquise, et se mit à la poursuite des pillards d'Al-Zohrah qu'il atteignit sur les bords du Guadiar, près d'Algesiras. Ceux-ci, arrêtés dans leur retraite, mais ayant pris du repos pour attendre un ennemi épuisé de fatigue, se défendirent avec le courage du désespoir, et mirent en déroute les troupes plus{nombreuses du khalyfe, qui revint précipitamment s'enfermer dans Cordoue. Ce fut le terme de cette alter* native de succès et de revers dont la carrière de l'ambitieux Mouhamad avait été semée, et qui remplirent l'année 400 de l'hégire (1009 et 1010] que les Arabes nommèrent t armée des Franh. Les Catalans, qui faisaient sa principale force, avaient perdu l'un de leurs chefs, Ermengaud, et la plupart de leurs capitaines au combat du Guadian Us abandonnèrent Mouhamad, soit parce

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quil ne pouvait remplir les promesses quil leur avait faites aa moment du besoin, pour les attacher k sa cause, soit parce qu'ils l'accusaient d'ameuter contre eux le peuple de Cordoue. Ce peuple, d'un autre c6lé, maudissant l'idole qu'il avait adorée la veille, et reprochant A Mouhamad le crime d'une alliance avec les infidèles, quitta brusquement le travail des fortifications auquel on le tenait occupé, et voulut ouvrir les portes à l'ennemi. Dans cette situation désespérée, Wadha, qui était devenu le hagib de Mouhamad, tenta la dernière ressource* U alla tirer de sa prison l'imbécille Hescham, qu'il avait sauvé de la mort, et offrit tout à coup à la vue de la foule réunie dans la grande mosquée, le souverain légitime que l'on croyait depuis deux ans au cercueil. Cette apparition inattendue excita l'enthousiasme autant que la surprise, et le khalyfe dépossédé remonta sur le trône aux acclamations de la multitude. Mouhamad, qui l'en avait précipité, s'efforça de conjurer son courroux par d'humbles prières ; mais Hescham, retrouvant quelque énergie pour lui reprocher ses crimes, le fit sur-le-champ mettre k mort. Le corps de Y usurpateur fut livré aux insultes du peuple, et sa tête portée au bout d'une lance au berbère Souléiman, pour que cet exemple de la pu- 1011 — nition d'un traître le fit rentrer dans le devoir. Souléïman, peu intimidé de cette menace, la fit tourner à son profit. U savait qu'Obéïd-Allah, fils de Mouhamad et wali de Tolède, faisait des préparati& dans sa province pour marcher contre lui, et servir ainsi son père par une utile diversion. Il lui envoya la téta de Mouhamad, embaumée dans du camphre, avec un présent de dix mille mitcAls d'or, et ce peu de mots : « Cette

« tète est eelle de ton père Mouhamad. Tu vois quelle «récompense l'ingrat et cruel Hescham réserve à ceux « qui lui rendent le trône. Si tu veux sécurité et ven- « geanoe, tu auras pour compagnon Souléiman* » Obéid- Allah, plein de douleur et d'indignation, lui répondit par un traité d'alliance perpétuelle contre le khalyfe.

Afin de conjurer cette ligue nouvelle, l'affranchi Wadhà, auquel Hescham avait conservé la charge de hagib, sortit de Cordoue avec une partie de T armée arabe, et gagna les frontières de Gastille pour lever chez les chrétiens des troupes auxiliaires. « Je reçois de Souléîman, lui dit le rusé comte Sancho, six forteresses des frontières pour soutenir sa cause ; mais, si vous m'en donnez autant , j'aimerai mieux servir le khalyfe que le rebelle. » Avec l'aide de ces alliés, payés si chèrement, Wadha défit Obéid-Âllah, qui fut pris , conduit à Cordoue, et mis en croix par ordre d'Hescham. — 1012

Ce succès ne releva que pour un moment les affaires du khalyfe, toujours jouet de la fortune comme de ses serviteurs. Souléîman et les Berbères s'étaient cantonnés sur les bords du Guadalquivir, dans le midi de l'Andalousie, qu'ils ravageaient comme un pays conquis, et, maîtres des riches provinces qui alimentaient la capitale, ils réduisirent cette grande ville à la plus horrible disette. La peste succéda bientôt & la famine, dentelle accrut les ravag^s. Pour échapper à ce double fléau, les principaux habitants quittaient la ville en foule, et se dispersaient dans les villages d'alentour. Tous ces malheurs publics étaient attribués au crime d'une alliance avec les infidèles. 0 honte! en effet, ô profanation! des auxiliaires chrétiens avaient par trois fois disposé des

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destinées de Fempire arabe. Hescham, qui n'avait appris dans ses malheurs qu'à se défier de tous les hommes, éloignait par d'injustes soupçons ses plus fidèles serviteurSy et devenait cruel par lâcheté. U prêta même r oreille à de mensongères suggestions contre son bagib, le loyal Wadha» et fit périr du supplice des traîtres le seul homme capable de soutenir son trône chancelant. Souléîman connaissait l'état des choses; il saisit le moment favorable, et après s'être assuré au moins de l'inaction des walis de plusieurs provinces du nord , en leur promettant l'hérédité de leui*s emplois s'il parvenait à l'empire, il vint, avec toutes ses forces, mettre le siège devant Cordoue. Cette malheureuse cité , dépeuplée , affamée , abandonnée de tous ses défenseurs et s'abandonnant elle-même, ne pouvait opposer une longue résistance; elle fut emportée au premier assaut. La garde du khalyfe, commandée par le nouveau hagib , Haïran al Améri, défendit seule avec une héroïque valeur le poste qui lui était confié, et périt tout entière sur les marches du palais. Couvert de blessures, Haïran tomba sur les cadavres de ses soldats; mais il fut sauvé pendant la nuit par un pauvre habitant qui le cacha dans sa maison. Pour Hescham, il disparut dans le désordre de ce combat, sans qu'on sache comment il termina sa vie, <i ne laissant d'autre succession que les discordes et les calamités. x> Maîtres de la ville, des forts et de l'AIcazar, Souléîman livra Cordoue au pillage, et, pendant trois jours, ses Berbères s'y rassasièrent de rapines et de cruautés. Les maisons des nobles arabes furent saccagées comme l'avait été le palais des khalyfes ; leurs harems mêmes furent livrés aux brutalités des

soldats. Les chefs des principales foiDiilles périrent dans ce massacre, et avec eux un grand nombre des savants, des poètes, des artistes que la généreuse hospitalité d'Âbdérame III, d'Al-Hakem II et d'Al-Mansoùr avait rassemblés dans les académies de Gordoue. — 1013 Après s'être fait de nouveau proclamer khalyfe avec le titre d* AlrDhafer-bi' lloulrAllah ( le Vainqueur par la main de Dieu), Souléïman déposa la plupart des gouverneurs de provinces et des commandants de forteresses, pour donner leurs emplois k ses officiers* Il distribua également des villes et des domaines aux che£s de famille des six principales tribus berbères qui s'étaient réunies pour le triomphe de sa cause. Ces aliénations du domaine public furent faites sous condition d'hommage et de fidélité; c'est-à-dire que Souléiman, semblable aux conquérants du Nord, créa dans l'Espagne musulmane de véritables fiefs comme ceux qui existaient alors dans toute l'Europe chrétienne et féodale. De telles dispositions mettaient toute la puissance et toute la richesse aux mains de ses Africains ; elles aigrirent encore la haine que lui portaient les Arabes, obligés d'obéir k leur tour k des mercenaires étrangers. Tandis que Souléïman s'aliénait ainsi de plus en plus la nation arabe, le hagib Hairan, guéri de ses blessures, parvint à s'échapper de Gordoue, réunit quelques partisans, et enleva d'un coup de main la ville d'Alraéria, dont il avait été gouverneur. De ce port, il se rendit auprès de son parent Aly-ben-Hamoud, wali de Geuta et de Tanger en Afirique. Il lui fit part du mécontentement général que les Berbères avaient soulevé contre eux, et le conjura de venir à la fois délivrer le peuple arabe

Sat HISTOIRB DBS ARABES

d'un joug insupportable, et briser les £ers du khaijfe Hesdiam, qu on croyait encore vivant dans les cachots de TAlcazar. Aly se laissa facilement persuader. U réunit les troupes du Hàhgred» alla débarquer sur Jes cdtes de l'Andalousie, et prit Malaga, où le hagib Haïran s'é* tait ménagé des intelligences. À la nouvelle de son arrivée, de son dessein et de ses premiers succès, plusieurs autres places lui ouvrirent leurs portes, et une foule de volontaires arabes accoururent sous ses drapeaux.

Souléïman ne voulut point attendre* dans les murs d'une ville qui couvait sourdement la haine et la ven-* geance, rapproche d'un ennemi que la faveur publique rendait si redoutable. Il sortit de Gordoue à la tète de ses Âfiricains, et alla porter le siège de la guerre en An» dalousie. U espérait parvenir, en temporisant, à jeter la discorde entre les deux chefo ennemis, pour les vaincre ensuite séparément. Son attente fut trompée. Toujours unis, Aly et Haïran conduisirent avec habileté, avec vigueur, les opérations de leur double armée. Des taifOM entières venaient à eux du camp de l'ennemi. Bientôt Souléïman, réduit à la défensive, fut contraint d'éviter toute espèce de rencontre ; mais les alliés l'atteignirent enfin près de Séville, et le forcèrent au combat. Vaincus dès le commencement de l'action, par la défection des Andalous de leur armée qui se tournèrent contre eux, les Berbères se défendirent avec la plus opiniâtre con^ stanoe, et furent écrasés. Aly marcha aussitôt sur Cor-* doue, qui lui ouvrit ses portes, et le reçut en libérateur. Le Berbère Souléïman , qui , abattu de cheval et mor^ tellement blessé, avait été pris dans la mêlée, lui fut amené h TAlcazar, avec son frère, blessé et mourant

aussi, et son vieux père, qu'il avait laissé pour gouvernsur de Cordoue, « Vieillard, lui dit Aly, en tirant son épée» qu'as-tu fait du khalyfe Hescham ? Tu l'as tué, sans doute. Je vais offrir ces têtes & sa vengeance. » Alors Souléïman, entr'ouvant les yeui : a Frappe-moi seul, dit-il, ceux-là ne sont pas coupables. » liais Âly, de trois coups d'épée, fit voler de sa main les têtes du père et des deux fils. Souleiman mort, Hescham disparu, Âlyben*Hamoud fut proclamé khalyfe avec le titre de Mo- Umakul-Kllah (Confiant en Dieu). — 1017 L'intérêt, qui rapproche les hommes tant que dure le péril, les divise aussitôt que le péril est passé, et la plus intime union pendant Tentreprise survit rarement au succès. Aly devait la couronne impériale au hagib Haï* ran ; mais il craignait l'influence de ce ministre sur le peuple de Cordoue, et suspectait ses relations avec les gouverneurs de provinces, qui n'avaient pas tous reconnu le nouvel émyr des croyants. L'un des premiers actes de son règne fut de reléguer le hagib dans son ancien gouvernement d'Alméria. Indigné de sa disgrâce et de l'ingratitude du khalyfe parvenu, Haïran se ligua contre lui avec d'autres chefis mécontents, lesquels, dé^ sireux au fond d'ériger leurs emplois en fiefs perpétuels et héréditaires, annoncèrent, pour colorer leurs desseins et s'assurer la faveur du peuple, qu'ils voulaient rendre aux Omméyades le trône qui leur appartenait légitimement. Us proclamèrent, en effet, k Jaen, un arrière*petit-fils du magnanime Abdérame III, qui était wali de la province. Il se nommait Abd-al-Rhamanben-Mouharaad al-Mortady, et fut Abdérame lY dans la dynastie des Omméyades. Le nom seul du nou 1017

veau khalyfe lui fit un parti puissant, et la plupart des villes du sud-est de VEspagne le reconnurent d'un commun accord. Cependant Aly-ben-Hamoud, maître des troupes régulières, qu il s'attachait par ses lai^gesses, sortit de Gordoue, et commença la guerre avec succès. Tandis que son général Djilfeyah contenait Âbdérame dans les Âlpuxares (^), il attaqua lui-même le hagib Haïran, le défit, l'enferma blessé dans Alméria, prit cette ville, et traita son ancien allié, fait prisonnier dans l'assaut, comme il avait traité Souléîman le Berbère; il le tua de sa main. Hais cette victoire et ce meurtre ne purent le sauver de l'enthousiasme qu'avait réveillé le nom d'Omméyah. De retour k Gordoue, il fut étouffé dans un bain par quelques compagnons de l'affranchi Hairan, comme lui anciens serviteurs du der- 1018 — nier khalyfe.

Ses soldats proclamèrent aussitôt son frère Al-Kasimben-Hamoud, wali d'Algesiras, qui vint en toute hâte occuper le palais de Cordoue. Il commença par faire périr dans des supplices raffinés les meurtriers d'Âly, et sa vengeance calculée s'étendit sur tous ceux qui furent soupçonnés d'avoir pris part au crime, c'est-à-dire sur les chefs des plus illustres familles, dont les biens furent confisqués. Cette procription, aussi contraire à la politique qu'à la justice, lui aliéna tous les grands, qui sortirent en foule de Cordoue pour se joindre au khalyfe Âbdérame al-Mortady, dont le parti s'accroissait et de l'affection qu'on portait à sa personne, et de la haine qu'on portait à ses rivaux.

(^) Le nom de ces montagnes, Alpujarrat, vient, d'après Conde, do Al- Bug^Scharra, coQines de prairies, de pâturages.

ET DES MORES D'ESPAGNE. SOô

Une nouvelle circonstance vint encore compliquer les embarras publics et accroître le désordre oii périssait i'empire« En partant d'Afrique pour renverser du trône le Berbère Souléîman, Aly-ben-Hamoud avait laissé le gouvernement du Màhgreb à son fils Yahyah. Dès que celui-ci eut appris la mort tragique de son père« il passa en Espagne, pour réclamer son héritage, avec toutes les forces qu'il put rassembler sur les deux pentes de l'Atlas. Il amenait jusqu'à des nègres de Soùs. Al-Kasim, dont les troupes avaient essuyé plusieurs échecs dans les Alpuxares, ne fut pas longtemps en état de résister à l'armée africaine d'Yahyah. Battu en plusieurs rencontres, il lui proposa un traité, qui fut conclu, non sans duplicité de part et d'autre. L'oncle et le neveu convinrent qu' Yahyah gouvernerait à Cordoue, tandis qu'Al-Kasim, avec leurs forces réunies, ferait la guerre au prétendant Abdérame, et qu'après la victoire, ils se diviseraient l'empire. En vertu de cet accord, Yahyah vint occuper la capitale. Son oncle y était si abhorré, que les habitants le reçurent avec les démonstrations de la plus vive allégresse, et pour répondre à cet accueil qui lui rendait ses premières prétentions, il déclara publiquement qu'il ne partagerait point le trône que lui avait légué son père.

Al-Rasim se trouvait à la tète des troupes, même de celles qa Yahyah avait amenées d'Afrique. Dès qu'il apprit que son neveu rompait ainsi leur traité , il revint sur Cordoue, qu'il occupa militairement, tandis qu' Yahyah, contraint d'abandonner cette ville k son approche, alla s'enfermer dans Algesiras pour attendre du Màhgreb de nouveaux renforts. Le vainqueur crut pacifier

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sa capitale par quelques supplices, et, prenant pour de la soumission le premier silence de l'effroi , il fit marcher contre Âbdérame, qui se fortifiait à Jaen, tonte l'armée qu'il avait sous ses ordres. Hais le'people de Gordoue ne vit pas plutôt ce prince détesté réduit à une faible garde, qu'il se souleva contre lui, l'assiégea dans l'Alcazar, et l'y tint cinquante jours étroitement bloqué. Dans une sortie désespérée, oii périt presque toute sa garde, Al-Kasim parvint à s'échapper par le dévouement 1022 — de quelques soldats. Mais il fut livré à son neveu qui le fit enfermer dans un fort d'Afrique, où il demeura prisonnier le reste de sa vie.

Tandis que la vengeance populaire précipitait du trône un prince indigne de l'occuper, ses troupes s'avançaient [contre Abdérame al-Mortady , qu'appelaient à ce trône les vœux de la nation tout entière. Le khalyfe cherchait lui-même l'occasion de finir la guerre d'un seul coup, et les deux armées se trouvèrent bientôt en présence sur les bords du Génil. Celle d'ÂI-Kasim, attaquée avec ardeur, fut mise en complète déroute. Mais, à la fin de l'action, une flèche lancée au hasard, « lancée par le destin ennemi des Omméyades, )» atteignit Abdérame, qui combattait aux premiers rangs, et ce prince, sur qui reposait l'espoir de la paix publique, expira au milieu des chants de victoire de ses soldats. Sa mort jeta la consternation parmi tous les hommes ennemis du trouble. A Cordoue, où déjà se dressaient les arcs de triomphe pour fêter le vainqueur, on essaya de 1023 — réparer sa perte en élisant un autre Omméyade, paiement petit-fils d' Abdérame III, également nommé Abdérame, et qui reçut le titre d'i/.|fo«todfetr^W'lfaft (Con-

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fiant dans Faide de Dieu). Il était frère de ce Honhamad, surnommé Mohdy-bi*llah^ que l'on a vu disputer le trône à Hescham H et à Souléïman. Le premier soin du nouveau khalyfe, jeune homme instruit, ferme, et de grande espérance, fut de réprimer, par des édits sévères, la licence des soldats, et de protéger les citoyens contre leurs excès. Les gardes du palais, Ândalous et Berbères, qui, durant cette époque d* anarchie*, jouissaient, plus encore que les troupes irrégulières, d'une impunité complète , s'offensèrent d'être rappelés à la discipline. ^ Al-Hortadhir, disaient^ils, aurait dû plutôt se faire scheîk des anachorètes du désert que khalyfe de Gordoue. » Et ils jurèrent la mort du prince auquel ils venaient de jurer fidélité. Une bande de conjurés, ayant à leur tête un Mouhamad-ben-Abd-al-Rhaman , propre cousin du khalyfe, pénétra dans son appartement,» au lever du soleil, après avoir massacré les esclaves qui en gardaient l'entrée. Abdérame se défendit seul quelques moments avec son épée , et tomba sous les coups des conjurés, après un court règne de quarante-sept jours, qui promettait à l'empire de meilleures destinées. Ses meurtriers se répandirent aussitôt dans Cordoue, leurs arnaes sanglantes è la main , et proclamèrent — 10Î3 tumultueusement l'assassin Mouhamad, appelé il- Mastakfy-hi' llak (à qui Dieu suffit], dont ils célébrèrent r avènement par le meurtre de quelques riches et le pil* lage de leurs maisons,

La sédition et la violence avaient élevé Mouhamad sur le trône; il ne pouvait s'y maintenir qu'à Faide de ses complices. Il essaya donc de s'attacher, par d'immenses largesses, ces nouveaux gardes prétoriens, de^*

f os HISTOUŒ DES ARABES

venos aussi ayides, aussi insol^its , aussi parjures, que ceux qui mettaient jadis h l'enchère la couronne impériale de Rome. On leur donna de plus riches yétements, de plus belles armes, de plus splendides festins. £t Mouhamad, croyant ainsi les avoir gagnés, ne s'occupa qu*à réparer les palais et les jardins d*Âl-Zohrab, où il passait une vie nonchalante au milieu des poètes et des femmes de son harem. Les prétentions des soldats croissaient avec la facilité d'être satisfioites. On prodigua d'abord, en folles libéralités, le trésor du divan réservé pour les récompenses nationales ; et, comme les commandants des provinces et des districts éloignés, devenus tout-puissants par la faiblesse du gouv^nement central, cessaient d'envoyer le produit des impôts levés dans leurs domaines, l' appliquant & leurs propres besoiiis, letrésor public lui-même fut bientôt épuisé. Pour suppléer aux ressources taries, on chargea les peuples d'Andalousie d'exactions nouvelles, inconnues jusquelà, tout en augmentant sans cesse les taxes anciennes. Cependant les gardes de Mouhamad , insatiables dans leurs exigences, accusaient le khalyfe d'avarice et d'ingratitude, tandis que le peuple opprimé l'accusait, avec plus de raison , de se montrer trop généreux et trop prodigue. Le mécontentement devint extrême des deux côtés; mais les soldats, habitués à la sédition, éclatèrent plus tôt que le peuple, moins impatient dans ses maux. Ils demandèrent d'abord la tête des ministres, et bientôt celle du khalyfe lui-même. Mouhamad, sans défensecontre leur fureur, s'enfuit d'Al-Zohrah pendant la nuit, et se réfugia dans le fort d'Uclès,près de Tolède, oii il mou- 1024 — rut empoisonné, après un règne de seize mois.

ET D£S MORES D'ESPAGiNE. 3t&

plus nombreuses, les battit complètement sous les murs deMurcie, qui se rendit au vainqueur. Aben-Abêd s'était avancé trop tard pour prendre part à Taction. Tandis qu'il rassemblait dans les Alpuxarres ses troupes dispersées« Al-Mamoun pénétrait sans obstacle dans la province de Cordoue. Son général Hariz-ben-Hakem, à la tête de la cavalerie arabe et castillane, enleva cette capitale par un heureux coup de main, prit au passage le palais d' Al-Zohrah, et, faisant une incroyable diligence, arriva dans les murs de Séville avant que les habitants fussent même avertis de son approche. Al-Mamoun l'y suivit, descendit à TAlcazar, et se trouva, — 1074 presque sans coup férir, maître des deux capitales d'Aben-Abéd, et, pour ainsi dire, de tous ses états.

Celui-ci, cependant, rassemblait à Jaen son armée et ses alliés. Il reprit bientôt l'avantage contre l'émyr de Tolède, dont les troupes s'étaient dispersées pour garder tous les points de sa rapide conquête. Al-Mamoun, d'ailleurs, le vieil Al-Mamoun était tombé malade à Séville, et il mourut le jour même qu'Aben-Abéd vint l'y assiéger. Ses soldats s'échappèrent en faisant une sortie, et s'enfuirent jusqu'à Tolède, où fut proclamé émyr le jeune Yahyah, que son père Al-Mamoun avait — 1075 désigné pour successeur, en le confiant à la protection de son hôte et allié le roi de Castille. En vain Hariz essaya de résister dans Cordoue, qu'il gouvernait pour Al-Mamoun . Aben-Abêd l'en chassa, F atteignit dans sa fuite, le tua d'un coup de lance, et fit empaler son corps avec celui d' un chien sur le pont de Cordoue. Ces succès d'Aben-Abèd, aussi rapides que l'avaient été ses désastres, lui rendirent plus qu'il n'avait perdu. Délivré d'Al-Ma-

moun, son mortel ennemi, et tournant contre ses autres rivaux toutes les forces que donne la victoire, il éleva, « les hautes tours de sa vaniteuse ambition » sur Jes ruines des autres princes musulmans. En peu d'années, il s* empara de la province de Mnrcie, puis de celle de Malaga, dont Témyr fut contraint de se retirer en Afrique 1079 — a près avoir perdu son petit royaume pièce à pièce.

Maître absolu d'une grande partie de l'Espagne musulmane, et dominant sur le reste des provinces, dont les émyrs, qui se nommaient ses alliés, n'étaient guère que ses vassaux, Âben-Abéd ne trouvait plus d'autre obstacle sérieux à la souveraineté générale, è la reconstitution du khalyfat par lui et* pour lui, que dans le seul rovaume de Tolède. Il en jura la ruine. Pour la consommer plus sûrement, il expédia d*abord son ministre Aben-Omar auprès des rois chrétiens dont l'alliance était nécessaire à ses projets. Cet Aben-Omar, le plus adroit des politiques de ce temps, en semant la division parmi les princes arabes qui pouvaient s*unir contre son maître, lui avait rendu plus de services que l'armée même qui les avait vaincus séparément. Il passa d'abord à la cour de Barcelone, pour resserrer les nœuds de son ancienne liaison avec les Catalans ; puis, malgré les murmures des bons musulmans qui maudissaient ces pactes offerts aux infidèles, il se rendit à la cour d'Alphonse VI, qu'il détermina sans peine, parle sentiment de son propre intérêt, à se liguer secrètement avec Aben- Abêd pour la destruction de l'émyrat de Tolède.

A peine ce traité impie fut-il conclu, qu'oubliant les bienfaits d'AUMamoun et la protection promise à son fils, Alphonse, l ingrat et perfide Alphonse, se jette, sans dé-

£T DES BiOR£S D'fiSPAGNË. 9S7

clarat)oo de guerre, dans ]es campagnes de Tolède, portant le ravage et la désolation sur cette terre qui lui avait servi d'asile. Le jeune Yahyab-ben-al-Mamoun, sans talents, sans énergie, livré seul aux coups des chrétiens, ne pouvait leur opposer une longue résistance. Pendant quatre années de continuelles incursions k travers la Gastille-Neuve, Alphonse désola cette province, et s'empara de toutes les places fortes qui avoisin aient la capitale. Enfin, au commencement de Tannée 1085, déjà maître de Guadalajara, d'Olmoset de Madrid, où il avait laissé des garnisons, Alphonse arriva jusqu aux murs de Tolède, et forma le siège de cette ville. Yahyah ne pouvait plus espérer de secours. Son unique défenseur, Témyr de Badajoz, qui avait une première fois repoussé les chrétiens, avait été finalement écrasé par eux, et Témyr de Saragosse défendait avec peine ses frontières, pressé parles Aragonais et les Catalans. Réduit à lui seul, Yahyah offrit au roi de Gastille la suzeraineté de ses états et le paiement d'un tribut annuel. L'impitoyable Alphonse rejeta cet ofire avec hauteur, et exigea que la place lui fût livrée sans conditions. Alors le petit nombre de guerriers qu'elle renfermait résolurent de s'y défendre jusqu'à la mort. Pendant plusieurs mois d'un siège opiniâtre, ils repoussèrent avec une héroïque valeur les nombreux assauts que leur livra Tarmée chrétienne. Alphonse fit cesser ces attaques infructueuses, et se con« tenta de serrer étroitement la place pour la réduire par le manque de provisions.

La famine, en effet, se fit bientôt sentir avec toutes ses horreurs dans l'étroite enceinte où s'était amoncelée jusqu'à la population des campagnes. Les murmu-

res d'un peuple réduit k périr de faim, rabandon de tous les autres peuples arabes» enfin la crainte du soulèvement des chrétiens qui formaient la masse des habitants de Tolède, ôtèrent & ses défenseurs tout espoir d'une utile résistance. Une capitulation fat proposée : on offrit de rendre la ville aux Espagnols, sous la condition que tous les musulmans auraient le droit, soît d'en sortir pour se retirer où bon leur semblerait, avec ce qu'ils pourraient emporter, soit d'y rester en conservant leurs propriétés immobilières ; que ceux d'entre eux qui prendraient ce dernier parti conserveraient en outre le libre exercice de leur religion, l'usage de leurs mosquées, la fiaculté de nommer leurs kadys et d'être jugés par eux seuls; qu'enfin ils ne seraient soumis qu'aux tributs qu' ils avaient payés jusqu'alors à leur propre souverain. Alphonse souscrivit à ces conventions, qui furent mises par écrit daus les deux langues arabe et latine, et solennellement jurées de part et d'autre. En conséquence, l'émyr, ses troupes et beaucoup d'ha* bilan ts se retirèrent dans la province de Valence, tandis 1085 — que le roi de Castille prenait possession de Tolède, dont il fit aussitôt la capitale de ses états. Gomme on le voit, les conditions obtenues par les Arabes étaient absolument les mêmes que celles qu'ils avaient accordées aux populations de l'Espagne quand ils en firent la conquête. Ce qui prouve avec quelle fidélité religieuse ils les avaient observées, c'est qu'Alphonse trouva la grande moitié de la population de Tolède composée de chrétiens et de juifs qui, depuis la prise de cette ville par Thâryk, vivaient librement dans le culte de leurs pères, dont ils avaient conservé les

églises et la synagogue. On verra bientôt comment les E^gnols, vainqueurs des Arabes, imitèrent la bonne foi et la tolérance des Arabes conquérants de l'Espagne.

. La prise de Tolède, cette ancienne capitale des Goths, le centre et la plus forte place de la Péninsule, était un événement de la plus haute importance dans la lutte mortelle que se livraient les deux peuples. Elle assurait aux chrétiens une supériorité décidée, et la nouvelle de leur victoire répandit la consternation parmi tous les musulmans. Aben-Abéd lui-même reconnut bientôt la faute où l'avait entraîné une ambition déloyale, lorsqu'il vit Alphonse, plus déloyal encore, s'emparer, au mépris de leur traité, et 43ans l'appeler au partage, non de la seule ville de Tolède, mais de toute la province ; lorsque enfin cet allié sans foi , se déclarant ennemi, fut devenu son voisin immédiat. La colère publique, premier efiet du réveil des musulmans, tomba sur le conseiller perfide dont les longues intrigues avaient divisé les princes arabes et livré le boulevart de l'empire aux chrétiens. Aben-Omar, qui s'était enfui k Valence, k Tolède, puis à Saragosse, y fut pris dans un piège par les émissaires de l'émyr de Séville, et ramené dans cette capitale au milieu des insultes du peuple. Aben-Abéd le fit jeter en prison ; puis, bien qu* Aben- Omar rappelât ses services passés (^), et pour donner

(1) Àben-Omar écrivit, en qoatre Yen élégants : « Je connais, Seignenr, « le droit que ta as sor mon sang ; mais je me confie en Tamonr qoi me « reste dans ton cœnr. Personne mieux que toi ne sait ma loyauté et le zèle « aYec lequel je t'ai servi. » Aben-Abéd répondit, sur le revers du papier, et en vers égaa\ : « Le destin annonce mauvais temps à Oschonoba et à

plus d'éclat au désaveu qu'il publiait des actes de son ministre, il exécuta de sa main l'arrêt de mort porté contre lui.

Le danger commun fit sentir pour un moment aux Arabes le besoin si longtemps méconnu de la concorde et de l'union. Ils convinrent de réunir une sorte d'assemblée nationale, où chaque émyr, s'il ne pouvait s'i[ rendre en personne, enverrait un kady pour le représenter, et qui tiendrait un conseil général sur les moyens de sauver la patrie et la loi. Ce divan s'ouvrit à Séville, sous la présidence d'Aben-Abéd, qui l'avait convoqué. On y proposa d'appeler les Almoravides d'Afrique au secours des Arabes d'Espagne menacés de destruction par les armes chrétiennes, et cet avis fut accueilli par acclamation. Un seul membre de l'assemblée, Abd-Allah-ben- Zagout, walide Malaga, eut la prudence et la fermeté de s'opposer au sentiment général, a Soyons unis, disait-il, et nous serons assez forts pour vaincre seuls les chrétiens. Mais n'appelons pas dans les délicieuses campagnes de notre Andalousie les lions et les tigres des sables brûlants du Mâhgreb. Ils briseront les chaînes d'Alphonse pour nous donner des chaînes que nous ne pourrons plus briser. » Zagout ne fut écouté de personne ; on le traita de mauvais musulman , d'ennemi de la foi, vendu aux chrétiens ; on le frappa d'excommunication , et l'émyr de Badajoz, chargé de l'ambassade commune auprès^ de Youzef-ben-Taschfyn, prince des Almoravides, alla lui demander sa protection contre l'orgueil d'Alphonse,

« Xelb (patrie d'Aben-Omar) ; d'amère» larmes et de tristes sanglots héri- <c tara Semsah ta pauvre mère. »

a dont le tonnerre et les éclairs menaçaient de ruine loat Fislam. n

Il faut ici fiiire connaître en peu de mots ces étrangers puissants que les Arabes d'Espagne appelaient à leur secours.

La tribu Lamtounah, qui fut le noyau primitif de cette grande secte des Âlmoravides, se vantait d'être originaire de l'Yémen , ou Arabie heureuse. Chassée de ce pays par des tribus rivales , elle avait quitté le continent d'Asie, puis» après plusieurs émigrations , était venue s'établir dans le désert de l'Afrique occi^ dentale» entre l'Atlas et la Sénégambie, où elle menait une vie nomade à la manière de ses aïeux les anciens Scénites. Vers le milieu du xi* siècle, un imàm de Fez, nommé Abd-AUah-ben- Yasim , amené par un pèlerin de la Hekke, vint en missionnaire au milieu de cette (ribu demi-sauvage des Lamtounis, pour y prêcher la loi de Mahomet, défigurée par leur ignorance , et les ramener de l'idolâtrie au culte orthodoxe du Roran. Cet imâm , qui avait passé sa jeunesse dans les écoles de l'Andalousie, devint bientôt, par la supériorité de ses lu* mières, par l'autorité de ses doctrines, l'arbitre du prince et de la nation. La parole d'Abd-Allah était écou* tée comme un oracle, ses avis reçus comme des ordres divins. Il n'eut pas de peine à convertir en conquérants des hommes belliqueux qu il avait rendus enthousiastes.. Ce nouveau Mahomet leur donna le nom d' Almoravides (on Morabites, al-Morabéthyn, les voués à Dieu, d'oùma- ^houls). Il se mit à leur tête, et tout le pays de Darah Alt en un moment réduit sous son obéissance. Abd-Allah périt lorsqu'il passait les monts pour entrer en Mauri-

939 HISTOIRE DBS ARABES

tanie. Mais le mouvement était donné; la mort du prophète n'arrêta point ses disciples. Tandis qu Abou- Bekr, devenu chef de la tribu de Lamtounah , retournait dans le désert pour y réprimer quelques tribus insoumises, il chargeait son cousin Youzef-bea-Taschfyn de poursuivre au nord de TAtlas les conquêtes commencées.

Agé déjà de soixante ans passés, ce Youzef avait toutes les qualités d*un homme réservé aux grandes destinées : le corps robuste et l'àme indomptable, le maintien grave avec un esprit vif et pénétrant, des mœurs austères, une inaltérable équité, beaucoup de libéralité pour les autres et de parcimonie pour lui-même, une grande bravoure, une prudence égale, enfin la dignité qui impose et raffabilité qui séduit. On fisiisait de Youzef ce bel éloge : qu il avait toutes les vertus, et qu'en lui, chacune d'elles disputait à toutes les autres la prééminence.

Youzef força les Berbères du Màhgreb à lui concéder un vaste territoire, sur les bords du Tensif, au centre duquel il fonda,*en 1070, la ville de Marrakasch, que les Espagnols ont nommée Marruecos et nous Maroc. Tout en fortifiant et embellissant la naissante cité, tout en pétrissant de ses mains l'argile des briques dont se bâtissait la mosquée d'ill-jiatébj/n [de la Prédication), il accrut son armée, élargit peu à peu les frontières de son petit empire, et, de khabyle en khabyle, de province en province, il finit par conquérir tous les États voisins. Choisi, vers 1069, pournaift ou lieutenant par son cousin Abou- Bekr, qui, peu d'années après, lui fit cession solennelle de tous ses droits sur les pays conquis, il était, au bout

de dix ans, et malgré la résistance opiniâtre des Berbères, maître des villes de Meknésah, Fès» Tandjah, Sebtab, Al-Djézaïr, Tounis, (Mequinez, Fez, Tanger, Ceuta, Alger, Tunis), et chef absolu de toute cette partie de rAfrique, longtemps appelée les Barbaresques , comprise entre F embouchure du Sénégal, sur l'Atlantique, et le rivage de l'ancienne Carthage, sur la Méditerranée. Youzef se délassait de ses victoires dans le palais de Fez, lorsque l'ambassadeur arabe vint lui apporter la lettre d'Aben-Abéd et la dépêche commune où les treize émyrs d'Espagne imploraient le secours de ses armes, pour protéger et venger le croissant.

Le vainqueur de l'Afirique accueillit avec joie ces demandes, dont les termes humbles et suppliants semblaient l'inviter à une nouvelle conquête, et lui livrer tout l'empire des Omméyades (' ). Il promit de marcher

(*) « Aa trèft-paissant émyr, par la faveur de Dieu imâm des mosalmans, prince des Almorandes, Youief-ben-Taschfyn, avec la lainière et Tëdat duquel Dieu illumine toutes les parties de la terre, avec la perfection duquel Dieu orne et embellit toutes les créatures... Nous autres, les Arabes d'Andalousie, nous n'avons pas conservé distinctes en Espagne nos illustres tribus ; nous les avons dispersées et mêlées les unes aux autres, de manière que, dqmis longtemps, nous n'avons plus aucune communication avec nos tribus ou familles qui résident en Afrique. Ce manque d'union a divisé aussi nos intérêts, et de la désunion a procédé la dbcorde, et la force de l'État s'est Affaiblie, et nos ennemis naturels prévalent contre nous... Giaque jour devient plus insupportable la fureur du roi Alphonse, qui , comme un chien ^ngé, entre sur nos terres avec ses gens, enlève les forteresses, captive les musulmans, et veut nous fouler tous sous ses pieds, sans qu'un émyr d'Espagne se soit levé pour défendre les opprimés, regardant avec indifférence la ruine de leurs parents, amis et voisins, et même de la loi... Us ne ^nt plus ce qu'ils ont été. Les plaisirs, les divertissements, le doux climat d'Andalousie, les bains délicats d'eaux odorantes, les firatches fontaines et

f84 HISTOIRE DES ARABES

à la défense de ses frères les musulmans d'Espagne, à la condition cependant qu'on lui remettrait d'abord File yevié^ [Al'Djézira^aUBadrah, Algesiras) pour assurer son entrée et sa sortie. C'était demander la clé de la Péninsule. Mais les princes arabes, uniquement pféoccupés de Teffroi des chrétiens et de l espoir de son assistance, consentirent, en feignant de ne pas voir le péril, à la lui livrer. Une fois ce gage dans ses mains, Youzef rassembla, pour la guerre sainte, les nombreuses cohortes d'Âlmoravides, de Berbères et de Nègres qui suivaieîit ses drapeaux; puis il franchit le détroit, fortifia au passage Algesiras, qu'il pourvut d'une nombreuse garnison, fut reçu par Aben-Abéd sur la plage d'Andalousie, et vint cam-

les meU recherchés, les ont efTéminés à ce point qu'ils n'osent plus entrer en campagne et supporter les fatigues de la guerre... Nous n'osons donc plus lever la tète, et puisque tous, Seigneur, vous êtes le descendant d'Horoayr, notre ancêtre, nous recourons à vous avec pleine espérance, demandant à Dieu et à vous du secours, vous suppliant de passer sans retard en Espagne pour combattre contre cet infidèle et perfide ennemi qui veut détruire notre loi. 11 vient de nous envoyer une lettre remplie de tonnent et d'éclairs, pour que nous lui cédions les forteresses et les villes, pour que nons abandonnions nos mosquées, qu'il remplirait de ses moines, pour qu'il arbore sur leurs minarets ses croit adorées, pour qu'on chante la messe et le requiem où se faisait Val-gala (prière)... Dieu a formé en toi, ô roi des musulmans, un empire dont il bénit l'agrandissement. 11 t'a foit son ministre et envoyé, pour que, d'un ferme et vertueux propos, tu soutiennes la tour de sa loi, pour qu'A cette occasion tu participes à l'éclat de sa divine lumière... Si tu es mu par le désir des biens terrestres, ici ne te manqueront ni les riches tapis, les joyaux, l'or, l'argent, les vêtements précieux, ni les délicieux jardins, les claires et abondantes sources d'eau cxturanle. Mais si ton cœur seul et lé désir de gagner la vie éternelle te poussent au senice de^Dieu, ici se présente la plus belle occasion, car jamais ne manquent les sanglantes batailles, les combats, les escarmouches. C'est ici que Dien a placé ce paradis, pour que, de l'ombre des armes, vous passiez h l'ombre éiornelle où il récompensera vos mérites... »

ET 1)B9 MORES D'ESPAGNE. f 85

per aotour des murs de 8é?ille, avec une (elle — ^ 1086 mahitode de gens, disetit les Arabes« que leur seul Créaleur pouvait les compter.

Il était temps que ce secours arrivât aui Arabes. Ivre de ses succès, Alphonse, depuis la prise de Tolède, avait ouvertement rompu avec son allié d* un jour, l'é* myr de Séville (') ; et, divisant ses légions victorieuses, il menaçait TEstrémadure par le Portugal, en même temps qu'il resserrait les musulmans d'Aragon dans les murs de Saragosse, dont il commençait à faire étroitement le siège. Ce fut devant cette ville qu'il apprit Tar* rivée de Youzef en Espagne, et les apprêts que faisaient de tous côtés les autres émyrs pour venir ajouter leurs contingents à l'armée africaine. Alphonse leva aussitôt le siège de Saragosse , appela ses alliés de Navarre et d'Aragon» rassembla tous les guerriers de ses propres états, même les musulmans de la Castille-Neuve deve-* nus ses sujets par la capitulation de Tolède, et vint réunir ces forces nouvelles à son armée de Portugal. Youzef, auquel s'étaient joints les émyrs arabes sous les murs de Séville, marcha du même côté, et rencontra les chrétiens dans la plaine de Zalaca (Al-Zalakâh, l'endroit gliuant), près de Badajoz. Il semblait, à voir de part et d'autre cette multitude de combattants, que tous les champions des deux cultes qui se disputaient la possession de l'Espagne se fussent donné rendez-vous en cet endroit pour vider leur querelle, et qu'un grand dael allait décider de l'empire entre la croix et le crois-

(>) On troo?era (Uns les notes finales les lettres d'Alphonse VI et d'Aben-Àbèd relatives à la rupture de leur traité. C'est un curieux échantillon des notes diplomatiques da temps.

936 HISTOIRE DBS àRABES

sant. Laissons les Arabes raconter eux-mêmes les évéments et les résultats de la bataille :

« Entre les chrétiens et les musulmans coulait la

rivière de Badajoz, et les deux armées buvaient de ses eaux. On dit qu'alors le roi Youzef écrivit une lettre au roi Alphonse, pour lui proposer une de ces trois choses : ou de se faire musulman en abandonnant la fol du Christ» ou de se faire son vassal en lui payant un tribut annuel, ou de se disposera la bataille. Il ajoutait : « Xai oui dire, roi Alphonse, que tu désirais avoir des vaisseaux pour venir me chercher dans mes terres ; tu vois que je t*ai épargné cette peine, et que je viens en personne te chercher dans les tiennes. Dieu nous a réunis sur ce champ de bataille pour que tu trouves le terme de ta présomption. » Lorsque cette lettre arriva aux mains d'Alphonse, à ce que raconta l'envoyé, il la jeta par terre, la foula aux pieds, et dit au messager avec hauteur et colère : a Va dire à ton émyr qu'il ne se cache pas; c'est dans la bataille que nous nous verrons, i» Il y eut ensuite, entre les deux armées et leurs chefs, plusieurs pourparlers sur l'ordre et le jour de la bataille. On dit, à cette occasion, que le roi Alphonse écrivit une lettre cauteleuse au roi Youzef, où il lui disait que le lendemain étant vendredi, et fête pour les musulmans, il serait bien de ne pas engager la bataille ce jour-là ; que le jour suivant étant samedi , fête aussi pour les juifs, fort nombreux dans les deux armées, il n était pas juste qu'on bouleversât leur fête, et par conséquent qu'il ne fallait pas non plus livrer ce jour-là le combat ; que le jour ensuite étant le dimanche, fête des chrétiens, il ne convenait pas davantage, par le même mo-

tif, de combattre ce jour-là, qu'ainsi il valait mieux attendre qu arrivât le lundi, jour où, d'un commun accord, OQ pourrait livrer bataille et combattre -de puissance à puissance sans aucun scrupule. Il disait cela, parce qu'il espérait tromper les musulmans et tomber sur eux à T improviste quand ib y penseraient le moins. Le roi Youzef, d'accord avec les émyrs d'Andalousie, répondit qu'il fût fait comme le roi Alphonse désirait, et que la bataille se donnât le lundi 17 de la lune de Regheb de l'année 479. L'émyr de Séville dit — 1086 au roi Youzef de se tenir sur ses gardes et prêt au combat, car l'ennemi était très-perfide, très-rusé, et habile en stratagèmes de guerre. La nuit venue , Àben-Abéd répéta ses conseils, pour que tout le monde se tint prêt, et il envoya des espions et des maraudeurs à cheval vers le camp ennemi, pour en surveiller les mouvements et avertir en diligence de ce qu'ils observeraient. A l'aube du Djouma (jour saint], et tandis qu' Aben-Abéd faisait la al-za(a aUsobbi (prière du matin), car le jour commençait à poindre, il vit venir en courant un des espions qui surveillait le camp des chrétiens, et qui lui dit : «Muley, l'ennemi commencée s'ébranler contre les musulmans, avec une foule innombrable comme d'épaisses troupes de sauterelles. y> Aben-Abéd s'empressa d'envoyer cet avis au roi Youzef; et l'on dit qu'à ce moment il consulta l'un de ses astrologues, qui dressa une figure magique (levante figura), et lui dit : a Muley, ce jour sera néfaste, si les musulmans entrent à cette heure en bataille. » Mais Aben-Abéd ne voulut point dire cela J^u roi et aux autres émyrs, crainte de les effrayer et d'être pris pour un poltron qui regardait aux choses des étoiles.

tl8 HISTOIRE DES ARABES

Lavis d'Aben-Abéd trouva le roi Youzef debout dans sa tente, et prêt à la bataille, car, delà nuit, personne n'avait dormi dans son camp. Il envoya ausitôt son général Davoud-ben-Aïscha, avec une grande troupe d archers et son avantrgarde de cavalerie, choisie parmi les Aimora vides. Ce Davoud-ben-Aischa, était un très-vaillant chevalier, qui n'avait point d'égal en bravoure parmi les musulmans, et très-exercé aux transes périlleuses des batailles.

« L'ennemi d'Allah, le tyran Alphonse, avait divisé son armée en deux corps, et envoyé son avant-garde contre les musulmans, pensant les surprendre. Ses plus vaillants cainipeadore$ s'avancèrent et engagèrent une escarmouche avec ceux de Ben-Aïscha, qui ne furent point heureux, et se retirèrent fort maltraités. I^es uns et les autres étant retournés à leur ordre de bataille, on entendit, peu d'heures après, un nouveau signal de cris et de trompettes, et l'émyr de Séville commanda à son astrologue de faire une seconde fois l'observation des astres, et celui-ci trouva que la conjoncture était heureuse, et promettait une glorieuse victoire aux musulmans. Aben-Abéd envoya aussitôt cette annoqce au roi Youzef en quatre vers, car il était excellent poète : a La colère de Dieu fait tomber sur les chrétiens une cruelle boucherie par ton épée ; le ciel donne l'augure de la victoire, et promet un heureux jour aux musulmans. )» Alors le roi Youzef, qui s'était fort affligé du résultat de l'escarmouche, reprit courage à cette nouvelle, monta à cheval, passa toutes ses troupes en revue, et se réjouit de les voir si désireuses de combattre. Le roi Alphonse mit en mouvement son avant-garde, la

lança contre le corps musalman que commandait Davoud-ben-Aïscha, et une sanglante et atroce mêlée s'engagea aussitôt. Les musulmans reçurent ce terrible choc arec un cœur intrépide, et F ennemi de Dieu les chargeait et les roulait avec la multitude de ses gens, comme eût fait une crue d'eau ; et ils étaient si rapprochés» si confondus, qu'ils se frappaient et se déchiraient avec les épées, car les lances brisées ne servaient plus à rien.

a La seconde armée d'Alphonse était commandée par Al-Barhanis ('] et Garcia-ben-Radmir (^), qui la conduisirent et la firent tomber impétueusement sur le camp d'Aben-Abéd et des autres émyrs d'Andalousie. Us les enveloppèrent et les couvrirent comme les ombres de la nuit couvrent les objets ; les musulmans se crurent perdus, et commencèrent à reculer, et les chrétiens enfin les mirent en pleine fuite du côté de Badajoz. Les seuls chevaliers de Séville, que commandait le vaillant Aben-Abéd, leur émyr, soutenaient le combat sans tourner la tète, et combattaient comme des lions blessés, entourés de la multitude qui fondait sur eux...Vonz^ben- Taschfyn reçut avis de la déroute des Andalous, de leur fuite en désordre, et comment Aben-Abéd et Aben- Aischa maintenaient seuls, avec leurs vaillants escadrons, le plus grand effort de la bataille... Il envoya aas5;itôt son général Syr-ben-Abi-Bekr avec les tribus berbères qui étaient de réserve dans son camp pour qn' ils ▼classent au secours de Davoud-ben-Aischa et du vaillant émyr de Séville ; et Youzef lui-même s avança, avec sa g^rde Lamtouna, et les tribus almoravides, zenètes et

(*) Peut-èlre le comte de Barcelooe Bérenguer. n Le comte Garcia lUmirez.

saahagas, vers le camp et les tentes du roi Alphonse, lequel était très-occupé et embarrassé au plus fort de la mêlée, de sorte que le camp avait peu de garde. Us attaquèrent les tentes qu'ils enlevèrent sans grande résistance» ayant mis en pièces les cavaliers qui les défendaient ; ils entrèrent même dans le pavillon d'Mphoose» mirent le feu au camp dans divers endroits, enlevèrent toutes ses richesses et brûlèrent tout le surplus.. . Le roi Alphonse, au plus ardent de la bataille, avait déjà vaincu et dispersé les gens d'Aben-Aïscha, lorsque sa cayalerie rencontra les gardiens du camp qui venaient se réfugier auprès d'elle, fuyant les musulmans de Youzef, lequel, avec ses troupes d'arrière-garde, tambours battant et enseignes déployées, les poursuivait à outrance, et les vaillants Almoravides, altérés du sang des chrétiens, abreuvaient leurs épées dans les lacs qu'ils en faisaient couler. Alors Alphonse ramena son avant-garde contre eux en terrible ordre de bataille ; ses troupes attaquèrent impétueusement celles de Youzef, et la plus opiniâtre, la plua sanglante mêlée se renouvela entre les deux armées, avec tant de rage et une si atroce tuerie, que jamais on ne vit ni ouït rien de semblable. L*émyr Youzef allait à travers les escadrons musulmans, les exhortant à la constance dans le chemin de Dieu, m O musulmans I leur disait-il, bon courage dans la guerre sainte ! Dieu a déjà compté et diminué les infidèles. Le prix de votre martyre est le paradis, et ceux qui sont morts dans le combat jouissent déjà, dans le séjour des bienheureux, de récompenses éternelles. » En même temps, il payait bravement de sa personne, et montait déjà le troisième cheval, car il n'évitait pas les plus grands périls. Tous

Cependant le fils d'Aly-ben-Haraoud, Yahyah, depuis sa retraite sur le rivage de la mer, s'était formé, des provinces de Geuta, Tanger, Algesiras et Malaga, un petit royaume qu'il gouvernait avec justice et modération. Le peuple de ces contrées lui portait une affection sincère, et quand on apprit les nouveaux troubles qui agitaient la capitale, ses -courtisans le pressèrent de reprendre la couronne qu'il avait portée un moment. Poussé par leur ambition, plus que par la sienne propre, Yahyah s'avança sur Gordoue, et cette grande ville, livrée à la plus horrible anarchie depuis la fuite de Mouhamad, l'accueillit comme sa délivrance. Après avoir rétabli l'ordre dans la capitale, Yahyah s'occupa de rendre quelque consistance à l'empire, en resserrant sous le sceptre du khalyfe ses parties désunies, si ce n'est violemment déchirées. A cet effet, il convoqua les walis des provinces et les wazirs des districts, pour que, suivant l'ancien usage, ils vinssent lui jurer obéissance et fidélité à la cérémonie du couronnement. Un très -petit nombre d'entre eux se rendirent à cet appel; la plupart s'excusèrent sous différents prétextes , et plusieurs ne daignèrent pas même répondre aux lettres du khalyfe. De ce nombre était le wali de Séville, Mouhamad-ben-Ismaïlben-Abéd al Lahmy, plus connu sous le nom de Mouhamad Abea-Abéd , homme d'une grande naissance et d'une immense fortune, qui, parvenu pendant les troubles au gouvernement de sa province, affectait une indépendance absolue, et tranchait du monarque. Yahfah résolut de faire un exemple en châtiant le rebelle orgueilleux, et marcha contre' lui à la tête de ses troupes. I^ wali, de son côté, rassembla les siennes ; mais, dans

l'impuissance de tenir ouvertement la campagne contre le khalyfe, il prépara une embuscade où il eut l'adresse de l'attirer, en feignant de fuir devant lui. Emporté par son ardeur, Yahyah donna dans le piège, et, bientôt enveloppé, périt avec les chevaliers qui l'avaient saivi.

Il semblait qu'un destin fatal précipitât du tr6ne, aussitôt qu'ils y étaient montés, tous ceux dont les talents et les vertus pouvaient apporter quelque remède aux calamités qui déchiraient l'empire. Comme lès deux deiv niers Abdérame, Yahyah emporta les regrets universels. À la nouvelle de sa mort, le divan s'assembla pour lui donner un successeur, et les choix se réunirent sur l'Omméyade Hescham , fils de Nouhamad Modhy bi'llah , et frère atné d'Abdérame al-Mortady. Cet Hescham, qui fut surnommé Al-Motad bi-llah ('), avait fui les discordes civiles, après la triste fin de son père, et vivait presque ignoré dans un château de la Castille. Quand les envoyés de Cordoue vinrent lui annoncer l'élection du conseil et l'acclamation du peuple, loin d'en témoigner de la joie, il refusa d'abord cette couronne, objet de tant d'envie, et ne consentit qu'après nne longue résistance à échanger la paix de sa retraite contre l'éclat et le tumulte du pouvoir souverain. Les appréhensions que lui causait le séjour du palais étaient si grandes, qu'il demeura près de trois ans sur les confins de la Castille, au milieu des Rabits (Ràbyth) oa

(1) D'après J. Conde {parte II, cap^ il 7). Mais ce nom n'a point de sens en arabe. C'est peut-être Al-Mostadhi bi^Uah (qui cherche sa lumière es Dieu), ou Âl'Moktadi bi^llah (qui suit les ordres de Dieu).

gardiens des frontières ('), pour contenir les Espagnols, qui pénétraient de œ côté dans Tempire par fréquentes algarades. Enfin, les prières du divan et les instances de BOû ministre Abou'l-Housam-Djéouar décidèrent Hescbam à se rendre dans la capitale, où l'absence prolon« gée du monarque laissait fermenter de nou- — > 1039 Telles séditions. Par sa présence et par ses actes, il rendit le calme à cette ville agitée. Sa justice, sa douceur, son affabilité, les soins paternels qu'il prenait des mala* des, des orphelins, de tous les malheureuK, lui concilièrent l'affection générale. Hais la bonté, cette vertu suffisante pour un roi dans les temps paisibles, ne suffisait plus à ce moment de crise, où la vigueur du gouvernement pouvait seule prévenir sa chute. Les viralis se rendaient chaque jour plus indépendants de la couronne. Us méconnaissaient ouvertement l'autorité du khalyfe, s'arrogeaient dans leurs gouvernements tous les droits régaliens, et l'exemple contagieux donné par les chefs des grandes provinces gagna bientôt jusqu'aux wazirs des villes , jusqu'aux alcaydes des forteresses. La chaîne hi^turchique était partout rompue ; chacun d'eux se faisait mattre chee soi. Hescham tenta de les ramener au devoir, d'abord par la persuasion et la douceur. Il écrivit anx plus influents pour leur représenter que la force n'était que dans l'union, et que la concorde entre leschefs» sons l'autorité du khalyfe, pouvait seule assurer le repos de l'empire, préserver les provinces musulmanes de l'attaque des chrétiens, a et soutenir l'édifice ébranlé de la fâicité publique. » Mais, sans déclarer ou-

(*) Cétait om ittttitQt religieni et militaire dont je parierai plus loin.

vertement leur désobéissance, leur scission^ les walis n'en continuèrent pas moins» sous différents prétextes» à refuser le service de guerre et le versement des impôts.

Après une longue patience, Hescham comprit qu'il ne restait plus k employer que des remèdes violents, et qu'il fallait appeler la force au secours du droit. H donna une armée à son général Obéid-Âllah-ben-Âbd-al-Âzyz al Yahséby , avec Tordre de réduire tous les rebelles. Obéïd-Allah prit bien quelques petites places des Algarves. Hais il éprouva constamment des revers quand il voulut s'attaquer aux walis des grandes provinces, plus puissants pour la plupart, et même isolés, que le khalyte lui-même, qui les avait tous contre lui. Le mauvais succès de ses armes ramenant alors Hescham à ses premières idées, il tenta de nouveau la voie des négociations, qui n'était plus que celle des conseils et des prières. Cette modération déplut au peuple de Cordoue, indisposé déjà par les défaites du débonnaire khalyfe. On imputa à sa faiblesse et les revers de l'armée et les maux de la nation. Ces plaintes devinrent bientôt arrogantes et tumultueuses. Enfin, tandis que son ministredévoué pressait Hescham de conj urer l' orage populaire en se retirant au palais fortifié d' Al-Zohrah, le peuple attroupé demanda la déposition du khalyfe. Sans résistance, sans regrets, et d'un cœur résigné, Hescham se dépouilla des ornements impériaux, rendit grâces au ciel et quitta surle-champ le palais avec sa famille et quelques amis pour 1031 — regagner la retraite qu'il avait quittée à regret.

Un historien rapporte qu'après la déposition d' Hescham, un jeune homme du sang d'Omméyah s'offrit pour occuper le trône ; et, comme les vieillards du di-

yan, par pitié pour sa jeunesse, refusaient de lui donner un titre qui lui eût coûté la vie : «Faites-moi khalyfe aujourd'hui, leur dit-il, et tuez-moi demain. y> On n'écouta point cette prière insensée. Ce fut avec Hescham m que s'éteignit la dynastie des Omméyades, qui régnait, depuis près de trois siècles , sur l'Espagne musulmane. Mais leur empire, autrefois rival de celui de Gharlemagne, et qui avait compris, outre la Péninsule presque entière, une grande province des Gaules et plusieurs provinces d'Afrique, était réduit alors à une capitale sans Etats. Cet empire s'était déchiré avec effort dans les convulsions d'une sanglante anarchie. La révolution avait été complète aussi bien que rapide ; elle avait pénétré dans la société comme dans le gouvernement ; elle avait atteint les coutumes privées comme les formes politiques. Le respect religieux pour la personne du prince, l'obéissance aux lois, la justice dans les chefs, la soumission dans le peuple, la fidélité aux engagements, l'austérité des mœurs, la bonne foi, l'humanité , la tolérance, toutes ces vertus si vantées des anciens Arabes s'étaient relâchées et corrompues dans les discordes perpétuelles, dans la confusion générale. Gomme toutes les habitudes, celle de la révolte et du désordre se contracte aisément et se perd avec peine. Elle platt à la partie du peuple la plus pauvre et la moins éclairée, qui est toujours la plus nombreuse, et qui, d'abord instrument des chefs de parti qu'une aveugle ambition porte à la soulever, en fait bientôt à son tour ses instruments et ses jouets. Les bons et les mauvais citoyens semblaient également coupables, ceux-ci par Taudace et l'activité de leurs entreprises, ceux-là par

214 HISTOIRE DBS ARABES

leur indolenoe et leur timidité ; ce qui faisait dire au dernier Hescham que, « dans cette génération, il ne se trouvait plus personne, ni pour gouyerner, ni pour être gouverné, v Aussi la nation arabe était-elle rapidement descendue au dernier degré de la décadence, celui où le pouvoir tombe aux mains des soldats et de la populace.

Tandis que le trône naguère si révéré des khal^fos était livré, comme jadis celui des empereurs , à cette vile puissance, les chefs des provinces, forts de la faiblesse du gouvernement, sûrs de l'impunité, favorisés par le désordre général , excusés même par cette rapide succession de souverains et de dynasties, s'élevaient sur les ruines de l'empire, et une foule de petits royaumes sortaient de ses débris.

Je vais tÂcher d'indiquer aussi clairement que possible quel était l'état des provinces k la chute du dernier Omméyade. Dans le midi, le vrali Houhamad- Âben-Abéd, depuis sa victoire sur le khalyfe Yabyah, était resté maître absolu de Se ville. A son exemple, les walis de Garmona et de Médina-Sidonia s'étaient fait de ces districts deux Etats indépendants^ et un quatrième Etat, plus considérable, formé des provinces d'Algesiras, de Malaga et de Geuta, par Tahyah, avant son second avènement au trône de Gordoue, était passé paisiblement aux mains d'Edryz, son frère ou son fils. A l'orient , s'était élevée l'importante principauté de Grenade et d' El vira, alors possédée par le Berbère Habous-ben-Maksan al Shanadjy, et toutes les provinces maritimes de cette contrée appartenaient, depuis le gouvernement d'Al-Mansoùr, à la famille des Al-Amérys dont il était membre. L'un d'eux, Zohayr-al-Mou-

£T DBS MORES D'ESPAGNE. 215

ghéhid, wali de Dénia, s'était emparé d'Alméria et de Harcie, qu'il gouvernait par des lieutenants, tandis qu il résidait dans les lies Baléares, dont il avait aussi fait la conquête, ayant poussé ses expéditions navales jusqu'en Sardaigne. Un autre Al-Améry, Abd-al-Âzyz, régnait à Valence, et il finit par hériter de tous les domaines du ougbéhid, qui, réunis aux siens , formèrent comme un petit royaume. Au nord, le wali de Saragosse, Abou-al- Hakem-al-Mondhyr, et le wali de Tolède, Ismayl-ben- Dylnoun, s'étaient naturellement emparés de la souveraine puissance dans ces deux grandes provinces. Enfin, au couchant, le wali de Badsgoz, Abd-AUah-ben-Moslemah, gouvernait les deux Estrémadures et les Algarves. Voilà donc au moins dix Etats formés des fragments de l'empirOt autour de ce qu'on nommait encore le khalyfat de Cordoue. Ces divers, petits souverains, tout à fait indépendants du khalyfe, avaient leurs cours et leurs armées, levaient les impôts, faisaient battre monnaie, et prenaient le titre d'émyrs, égal à celui de rois. Us avaient, en outre, de véritables vassaux relevant de leur couronne, car une foule d'autres chefs, d'autres petits princes, qui ne possédaient pour Etats qu'un canton, une ville, un fort, cherchaient leur sûreté sous l'abri des grands rebelles. Ainsi l'empire arabe, si fortement constitué sous le sceptre d'Abdérame et sous Tépée d'Al-Mansoûr, était morcelé, coupé en lambeaux, sans union, sans lien, étrangers Tun à l'autre, sinon même ennemis. Cette division fatale, et les crises qui l'avaient produite, atteignaient, il est vrai, îe corps politique plutôt que les individus; car, hors de l'enceinte de Cordoue, théâtre des discordes, arène des

factions, la tranquillité régnait encore, comme jadis, hors de la Rome impériale, une apparente tranquillité régna jusqu* à Tinvasion des barbares. Chaque nouveau souverain, monté sans effort sur son trône, puisqu'il n'avait fait que changer le nom de sa dignité, sentait le besoin de gagner l'affection de ses sujets, et s'attachait à l'acquérir. Mais le mal, encore inaperçu pour les particuliers, était déjà sans remède pour la nation; aile avait cessé d'être.

Pour démontrer qu'elle n'existait plus, il ne fallait qu'une attaque étrangère. Si les Espagnols, après la faute irréparable qu'avaient faite les Arabes de rechercher, d'acheter leurs services, et de leur montrer deux fois le chemin de la capitale ; si les Espagnols eussent su profiter de l'immense avantage que leur offrait la situation de l'ennemi commun, peut-être auraient*ils avancé de plusieurs siècles l'affranchissement de leur pays. C'est une chose digne d'étonnement que la facilité avec laquelle les chrétiens de Castille et de Catalogne s'enrôlèrent sous les drapeaux arabes, malgré la double horreur que leur inspiraient les conquérants de l'islam; mais une chose non moins surprenante est l'inaction qu'ils gardèrent ensuite. Après avoir tenu les armes avec une invincible constance pendant les règnes des puissants Omméyades, ils les déposent dans un moment où la victoire est facile et certaine. Un homme manquait à la nation espagnole pour l'éveiller, pour la conduire. Il fallait un saint Ferdinand sur le trône , ou un Cid à la tête des guerriers; ni l'un ni l'autre ne se trouva. Pendant la longue crise du démembrement de l'empire, la Castille et la Navarre mirent seules à

profit la faveur des circonstances pour élargir un peu leurs frontières. Mais aucune entreprise considérable ne fut tentée par aucune des nations chrétiennes. Lorsque Alphonse Y, roi de Léon» mourut après vingt-huit années d'un règne obscur, passé en fondations d'églises et de monastères (10S7) , loin de tourner leur épée contre les Arabes , les princes chrétiens commencèrent à la tirer les uns contre les autres. Le résultat final de leurs querelles fut l'avènement de la maison française de Navarre aux trônes de Gastille et d'Aragon. Le royaume de Castille, composé du comté de ce nom et de l'ancien royaume de Léon, comprenant la Galice et les Asturies, se forma entre les mains de Ferdinand V\ gendre d'Alphonse V, tandis que son firère Ramiro P' fondait le royaume d'Aragon , comprenant la Catalogne (1038). L'Espagne chrétienne ne se composa plus alors que de trois Etats : Gastille, Navarre et Aragon , possédés par les trois frères de la maison de Navarre, filsdeSancho le Grand (Sancho el Mayor). Cette réunion fraternelle des provinces chrétiennes, tandis que l'empire musulman se démembrait, se coupait en lambeaux, doit être considérée comme la première cause des grands succès que les Espagnols remportèrent depuis cette époque sur les Arabes (*).

(■) On peat faire, sot ThUtoire de l'Espagne, une remarque générale fort corîeose : c'est que ce pays a toujours appartenu à des mattres d'origine étrangère. Aux Carthaginob ont succédé les Romains ; aux Romains les Gochs ; aux Goths les Arabes. Pelage et ses successeurs immédiats étaient probablement de race gothique, et lorsque, après les premiers efforts de ces réfugiés des Asturies, des royaumes chrétiens se forment dans l'Espagne reconquise, ce sont des souverains de race française qui fondent des dynasties, en Navarre, en Aragon, en Catalogne, en Gastille, en Portugal. Leurs

S18 HlSTOm£ DBS ARABES

Reprenons le récit des événements.

A celte époque, et sousTempire d'une constitution politique qui remettait toute puissance et toute action aux mains d'un seul homme, rien n'était plus important que l'érection d' un khatyfe. Après la retraite d'Hescbam III, le divan s'était assemblé pour lui donner un successeur. Gomme il ne restait plus aucun autre descendant d'Omméyah capable deramener l'inconstance populaire, désormais tournée contre cette illustre famille, le choix général 1031 — se fixa sur le hagib Djéhwar-ben-Mouhamad , homme d'une vertu rigide, d' une expérience consommée, et dont la conduite, toujours sage au milieu des circonstances les plus difficiles, lui avait mérité l'affection du dernier monarque et l'estime de tous les partis. Djéhwar comprit sa position , et ne vit de salut, pour l'Etat et pour lui-même, que dans un remède extrême comme elle. A peine fut-il proclamé, qu'il appela au divan les principaux citoyens de Gordoue, les chefs des grandes familles, et, delà toute-puissance attachée au khalyfat, il ne se réserva que la présidence de celte assemblée, en qui résida le gouvernement. Gette forme aristocratique, substituée au pouvoir absolu, lui fit trouver à la fois les deux forces nécessaires pour se soutenir : d'une part, il s'attacha tous les hommes influents par le partage de l'autorité; de l'autre, il put résister sans péril aux exigences que ses prédécesseurs n'avaient pu

descendants héritent sans interruption de ces couronnes qui viennent se réunir sur la tète des rois catholiques Isabelle et Ferdinand. Après eux, Charles-Quint, leur petit-fils, met sur le trône la maison d'Autriche, et le testament de Charles II le donne au pctit*nis de Louis XIV, dont la famille règ^e depuis lors en Espagne.

ni satisfaire, ni dominer. « Ce n'est pas moi, répondaitil aux demandes» qui accorde ou refuse; c'est le divan, dont je ne suis qu'un membre, n Cette adroite politique rat tout le succès qu'il en devait espérer, et le reste de sa conduite fut conséquent avec ce début. Il refusa quelque temps d'occuper le palais, puis, quand il dut l'habiter, il en réduisit les énormes dépenses, chassa l'armée de valets qui l'encombrait, et proscrivit toute espèce de faste royal autour de sa personne. Ces réformes privées, utiles surtout par l'exemple, furent suivies d'une foule de réformes publiques. Il bannit les délateurs de la cour et des tribunaux ; nomma un petit nombre de procureurs, payés comme les juges, par le trésor public, pour suivre gratuitement les procès ; assujétit les percepteurs des impôts à rendre chaque année leurs comptes devant le conseil souverain ; pourvut abondamment les greniers publics; facilita l'arrivée des provisions; plaça des inspecteurs aux différents marchés pour régler et surveiller les transactions commerciales ; enfin rendit à la capitale la sûreté intérieure en faisant fermer les rues {>ar des portes pour éloigner ou saisir les maliaiteurs nocturnes, et surtout en confiant la police des quartiers à leurs habitants mêmes, auxquds on remit des armes et qu'on enrôla en troupes civiles. Ces sages dispositions rétablirent la tranquillité depuis si longtemps bannie , rappelèrent les étrangers qu'avait éloignés le désordre, et Cordoue fut encore un moment le centre des Etats arabes, la première ville d'Espagne pour le commerce et les arts.

Restait le grand ouvrage de la pacification générale de l'empire, et de sa reconstruction, si l'on peut dire ainsi,

par la soumission des walis indépendants. Djéhwar n'osa pas le tenter par une voie directe; il essaya seulement de s'établir comme médiateur entre les walis des grandes provinces, et de former en quelque sorte une confédération dont Gordoue fût restée le centre. Mais ses conseils et son appel ne furent pas moins méprisés que les ordres des derniers khalyfes. L'émyr de Tolède, Ismayl-ben-Dylnoun, lui répondit insolemment qu'iln reconnaissait de souverain que celui du ciel.

Ce fut r ambitieux émyr de Séville, Mouhamad-Abei Abéd, qui ralluma le premier les feux de la guerre civî en occupant de vive force la province de Garmona. L myr dépossédé s'unit à ceux de Grenade et de Malt pour recouvrer ses domaines, et d'autres chefs prir part à la querelle suivant leurs intérêts. Ges événeme détruisant les espérances de paix et de concorde qu'a conçues Djéhwar, et la voix de la raison ne pouvant i se faire entendre au milieu du bruit des armes, ' résolut, de son c6té, à soumettre par la force quel petits rebelles, les plus voisins de Gordoue. Maïs au que les troupes qu'il avait envoyées contre eux e occupé leurs domaines, l'orgueilleux émyr de 1 les prit sous sa protection, et fit marcher à leur s une armée qui parvint à les rétablir, après avoli celle du khalyfe. Le sage Djéhwar, que ses sujets naissants nommaient le père du peuple^ mouri 1044 — dant cette malheureuse expédition. Il fu gretté que les jeunes filles elles-mêmes « contre tume, accompagnèrent son convoi, et mêlèrei larmes à celles de toute la population de Gordou tier des vertus de Djéhwar, son filsMouhamad»

ET D£S MORES D'ESPAGNE. fit

succéda, n'hérita pas de ses talents, et détruisit par des fiiutes politiques l'ouvrage de paix et de conciliation que son père avait commencé. Pour tenir tête au puissant Ismayl, auquel s'était uni Témyr de Valence, et qui s'attacha plus tard ceux de Grenade et de Malaga, Mouhamad rechercha l'alliance des émyrs de Séville et de Badajoz. Us conclurent, en efiet, une ligue ofiensive et défensive; mais, dans cet accord, le khalyfe de Cordoue descendit au niveau des émyrs, ses alliés, puis au-dessous de celui de Séville, qui devint bientôt l'âme et le chef de leur parti. Une conflagration générale — 1051 suivit la formation de ces ligues ennemies, et toutes les parties de«rem|)ire arabe, d* abord violemment séparées, s'occupaient maintenant & s'entre-déchirer. Vainement pour la paix publique, les che& des deux partis moururent pendant la lutte. Rien ne put la faire cesser. Leurs fils, Aben-Abêd le second, à Séville, et Dylnoun-Al-Mamoun, à Tolède, continuèrent, avec plus d'acharnement encore, à tenir aux prises entre elles toutes les provinces musulmanes, divisées dès lors en deux camps irréconciliables.

Tandis qu'Aben-Abéd guerroyait contre ceux de Grenade et de Malaga, Al-Mamoun, après quelques succès importants, pénétra jusqu'aux campagnes deCordoue, et défit les troupes du khalyfe dans une grande bataille. Effrayé du péril imminent qu'il courait après cette défaite, et gravement malade, Mouhamad envoya son fils Abd-al- Malek implorer le secours de l'émyr de Séville, en qui résidait son dernier espoir. L'adroit Aben-Abéd amusa quelque temps le jeune prince par des fêtes et des pro* messes, laissant de plus en plus accabler le khalyfe, et

tîS HISTOIRE DES ARABES

qaand il s avança au secours de Cordoue, cette yille, comme il l'avait prévu, était déjà assiégée par Tarmét victorieuse d'Al-Mamoun. Aben-Àbéd attaqua sur-lc champ, dans ses lignes étendues, Fémyr de Tolède, e1 Cavorisé par une sortie que firent à propos les guerriei de Gordoue, il le mit en pleine déroute. Hais, tandis qi les troupes du khalyfe s occupaient à piller le camp e nemi, Âben-Àbèd entra furtivement dans Gordoue, (en les portos, fit occuper par ses soldats les tours et les w railles, saisit Mouhamad, qui gisait mourant dans ï cazar, et se trouva maître de la capitale. Vainen Abd-al-Malek, au retour du combat, voulut chasseï Gordoue T infidèle allié de son père; ce jeune^rino tué devant une des portes par laquelle il s'efforçai s ouvrir passage, et les habitants se soumirent au veau maître, qui leur fit oublier dans de somptueus< jouissances, dans des combats de bétes féroces et d< gesses au menu peuple, sa perfidie et leur dégrad Telle fut la fin du khalyfat de Gordoue. De ce gl empire, écroulé dans les discordes civiles, il ne rest 1060 — le nom ; une noire trahison emporta ce c débris.

Pendant cette triste époque de luttes intestii Espagnols avaient pu poursuivre avec sucoès nationale, interrompue quelquefois , jamais a née, de la reprise du pays de leurs pères. Ferdii après la réunion sur sa tête des couronnes de C de Léon, et à la suite de plusieurs expéditic reuses, avait étendu ses frontières jusqu'à reml du Mondégo, en Portugal, et jusqu'à la chaloc darrama, dans la Gastille-Neuve. Les chronique

gnols assurent qu'il receyait également un tribut des émjTS de Tolède, de Sarsgosse et même de Séville. Mais cette circonstance, dont nul historien arabe ne fiiit mention, manqae trop absolument de vraisemblance pour ne pas manquer aussi de vérité. Un tel tribut ne pouvait être que le prix de la paix, et Ferdinand leur fit la guerre jusqu'à sa mort.

Celte mort de Ferdinand I" ( 1065 ) , qui , malgré l'opposition des grands vassaux de la couronne, fit le partage de ses Etats entre ses enfants , fut l'origine d'une longue guerre de succession. L'alné, Sanchole Fort, auquel était échu le royaume de Castille, enleva celui de Léon i son frère Alphonse ; et celui - ci , d'abord enfermé dans un cloître, s'enfuit chez Fémyr de Tolède, Âl-Mamoun, qui , sans craindre le ressentiment de son redoutable voisin le roi de Castille , lui accorda la plus généreuse hospitalité, et le combla des bienfaits les plas délicats. Il lui fit présent d'un beau château de plaisance, où n'entraient que des chrétiens, pour qu'Alphonse pût se livrer en paix aux exercices de son culte* comme aux plaisirs de la chasse. Sancho le Fort périt assassiné devant Zamora, qu'il voulait enlever également aux infantes ses sœurs. Gomme il ne laissait point d'enfants, Alphonse, rappelé dans ses Etats de Léon, reçut en outre la couronne de Castille, dépouilla de la Galice son second frère Garcia, et se trouva , en 1073, seul poraesseur de tous les domaines de son père Ferdinand !•'. — 1073 Durant ces treize années, écoulées entre la chute du khalyfat de Cordoue et la reconstitution d'un grand royaume dirétien , tandis que l'émyr de Saragosse ,

ÎS4 HISTOIRE DBS ARABES

Aben-Houd, qui avait remplacé Al-Mondhyr mort assassiné , luttait presque seul contre les attaques des Espagnols, les émyrs de Tolède et de Séville, toujour rivaux, toujours ennemis, tenaient en perpétuelle dis corde les autres Etats musulmans. Le second Abei Abéd était mort subitement en 1069 , désespéré de perte de sa fille chérie, la belle Thayra , et son fili Mouhamad-Aben-Abéd, le troisième, avait porté to l'élan de la jeunesse et d'un caractère audacieux y qu'à l'impiété , dans l'accomplissement des ambiti( desseins que son aïeul et son père avaient si b poursuivis par la ruse et la force.

L'élévation d'Alphonse YI , en 1073 , ôtant à hôte , l'émyr de Tolède , la crainte des armes cl tiennes, et lui faisant au contraire d'un ennemi midable un allié puissant, réveilla ses désirs grandissement et de vengeance. Al-Mamoun obt grand prix un fort secours de troupes castillan traversant le royaume de Valence, dont il s' était cédemment emparé sur son propre gendre, il al l'émyr de Murcie , allié d'Aben-Abéd , contre était, par ce circuit, dirigée l'entreprise. Geluî-c tenait toujours sa longue querelle avec les ém Grenade et de Malaga. Ne pouvant disposer de ses forces, il envoya au secours du Murcien s< ministre Aben-Omar, qui alla d'abord à^Ba enrôler des Catalans pour les opposer aux g de Gastille. Le comte Raymond, après avoir i mille doblas d'or, et pris pour otage le fils même Abèd, amena ses chevaliers au camp d' Abeo-On Al-Hamoun, aidé des Castillans et commanda ixt d

les musulmans combattirent ce jour-là comme désirant la couronne du martyre ; aussi paraissait-il qu'ils cherchaient la mort avec ardeur. Aben-Àbéd et son intrépide cavalerie continuaient à combattre comme désespérés de vivre, ignorant YétdjL de la bataille, et quand tout à coup ils virent les chrétiens en déroute, frappés dans le dos par les cimeterres musulmans, Aben-Abéd dit aux siens : a A eux, amis ! à eux, Dieu les a comptés. )> Et... soutenus par les tribus berbères de Syr-ben-Abi-Bekr... ils achevèrent la défaite des armées chrétiennes.. • Et Ton recouvra les gens qui avaient fui en désordre, au commencement de l'action, du c6té de Badajoz, car, dès qo'ils apprirent que Témyr Youzef avait vaincu et écrasé les infidèles, homine à homme et taifa à tai/a, ils revinrent tous au champ de bataille recommencer la lutte contre Alphonse, qui, finalement, demeura vaincu de tout point. L'horrible massacre ne cessa qu'après le coucher du soleil.

« Quand Tennemi de Dieu, Alphonse, vit, à la nuit venue, toote son armée détruite et morts ses plus vaillants campeadores, considérant la valeur des Almora vides et V intime union des musulmans dans la guerre sainte, il reconnut qu'il ne lui restait d'autre refuge que la fuite... Ainsi, désespéré, sans chemin ni sentier connu, il s'enfuit avec cinq cents cavaliers, que les Almoravides ne cessèrent de poursuivre l'épée dans les reins, par monts et par vaux, jusqu'à ce que la nuit interposât son voile noir et ténébreux. Les musulmans passèrent cette nuit sur les cadavres sanglants des chrétiens, dépouillèrent les captifs, amoncelèrent les dépouilles et les armes des vaincus, en chantant les louanges de Dieu, et restèrent T. i. 16

ut HI9T0IAS DES ARAIBS

ainsi jusqu'à Taobe da jour. Lêt'Xak an matin se { sur le ehamp de bataille.

« Ce massacre fut le plus horrible , le plus épouya

table que Dieu ait jamais fait de ses ennemis Da

1086 — cet heureux jour, vendredi 14 de Regbeb Tannée 479, Dieu accorda par anticipation le prix de foi et du martyre à environ trois mille musulmans Vémyr Youzef fit couper les tètes des cadavres chrétie qu'on réunit en sa présence en tas hauts comme tours. Le faky Abou-Yahyah« qui interrogea plusi des guerriers présents à cette glorieuse bataille, rac que Ton réunit tant de têtes des chrétiens morts, qi tassées autour de la plus grande lance qui se trouva le camp, plantée en terre, elles la couvraient et si saient. Abou-Merouàn, qui prit part au combat, aussi que Fémyr Aben-Abéd ayant, par curlosit compter les têtes des chrétiens, il s'en trouva vinj tre mille. Enfin Abd-al-Halim rapporte, chose qu incroyable» que, de ces têtes, Youxdf en envoya d à Séville, dix mille à Cordoue, dix mille à Vale tant à Saragosse et à Murcie, et quarante mille que, pour qu'elles fussent aussi réparties entre principales, afin que les gens de ces pays lea i leurs yeux et rendissent grâces à Dieu. • . CSette 1 Zalakàh, ou terrain glissant, rendit à Vislaia en Andalousie, et là où les pieds glissaient e dans le chemin de Dieu, ils s' affermirent et re leur stabilité. »

Cette victoire signalée, après laquelle Ya titre d' Emyr-al'Mùumenyn, qu'avaient porté omméyades, lui ouvrait la carrière d' Al^M ani

Dtit aax Arabes l'espoir de réparer tous les désastre^ qu'ils avaient essuyés depuis la mort de ce grand capitaine. Mais pendant que les confédérés musulmans étaient encore occupés à partager les dépouilles des vaincus , Youzef apprit la mort de son fils, qui gouvernait pour lui l'empire de Maroc, et le commencement de quelques troubles qui pouvaient s'aggraver. Il partit aussitôt pour les apaiser par sa présence, laissant en Espagne une portion de l'armée africaine sous les ordres de son lieutenant Syr-ben-Abi-Bekr. Youzef avait été le centre et fàme de la ligue formée contre le roi de Gastille ; son départ la rompit. La désunion se mit de nouveau entre les alliés ; chaque émyr retourna dans sa province, et les Almoravides restèrent seuls en campagne, pillant les frontières du Portugal et de la Galice, tandis que leur général étudiait, pour les futurs desseins de son maître, la situation des provinces, des villes et des forts. Ainsi fut laissée sans résultat une grande entreprise suivie d'un grand succès, et les Arabes durent encore l'inutilité de leur victoire à la même cause que tous leurs revers passés.

De retour à Tolède avec les débris de la chevalerie e^gnole, Alphonse s'était empressé de conjurer les suites de sa défaite en mettant à l'abri d'une invasion son nouveau royaume de la Gastille-Neuve. Il avait demandé des secours au roi de France, Philippe P% qui loi envoya en même temps une troupe de gens de guerre sous les ordres de Raymond, comte de Bourgogne, auquel Alphonse maria sa fille Urraque, et une troupe de gens d'église pour peupler les temples et les monastères de la province récemment rendue au christia-

Uk HISTOIRE DES ARABES

«nisme. Alphonse chargea son gendre de relever les viU< que la guerre avait détruites, telles que Salaroanqu Avila» Ségovie, et d'y appeler de nouveaux habitai par la distribution des terres ; lui-même se réserva soin de recruter son armée. Ce fut pendant qu il pré] rait ainsi paisiblement et à loisir les moyens deralluo la guerre, qu'il se passa, dans sa capitale, un événem plus fait que toutes les batailles livrées jusqu'à ce j pour apprendre aux Arabes qu ils n'avaient plus ni ' ni trêve, ni foi ni justice à espérer des chrétiens, après la prise de Tolède, en 1085, Alphonse avait < cette ville en siège archiépiscopal (']. Le nouveau pi Bernard de Sahagun , qui était un ancien moii Gluny, mécontent d'officier dans une métropole

riôure à la mosquée principale qu'une clause de l( tulation réservait aux musulmans, se concerta e reine pour s'emparer du temple arabe. Pendai nuit, on força, par leurs ordres, les portes de cet quée ; on détruisit tous les objets du culte de V ii l'on éleva sur leurs débris des autels chrétiens, ment les Arabes consternés portèrent leurs pla roi ; il feignit un peu de colère, mais, n osant prendre à Dieu une église qui venait de lui être il vint même présider à la consécration solenne^ 1087 — fut faite quelques jours après. Ainsi, conde année de la conquête, la capitulation él tement violée, et les vaincus dépouillés du dr<

(>] Et depuis cette époque, Tolède est demeurée la métropo L'archevêque de cette ville a le titre de primat des Espag même n'est qu'uoe succursale enclavée dans son diocèse.

sacré, du droit que, dans leur temps de gloire, ils avaient toujours respecté chez leurs sujets chrétiens.

Les princes espagnols, bientôt revenus de la terreur que leur avait causée la bataille de Zalakâb, reprenaient sur tous les points Toffensive. Le comte de Catalogne et le roi d'Aragon attaquaient à la fois l'émyr de Saragosse : Fun achevait de prendre la province de Taragone et les bouches de TEbre ; F autre, après un combat victorieux, enlevait la ville forte de Huesca. D'un autre côté, Aben-Abéd s'était vainement opposé aux progrès des Castillans, qui, s' étant avancés jusqu'aux confins du royaume de Murcie, et maîtres du fort inexpugnable d'Alid, près de Lorca, coupaient ainsi la communication de l'Andalousie avec Saragosse et Valence; il avait été défait. Cet échec personnel , la situation désespérée des musulmans d'Aragon, enfin l' inaction, calculée peut-être, des Africains demeurés en Espagne, décidèrent l'émyr de Séville à recourir une seconde fois au protectorat de Youzef. Après plusieurs dépêches pressantes, il alla lui-même le trouver à Maroc, et le vainqueur de Zalakâb, déterminé par ses prières, passa de nouveau le détroit avec quelques troupes. — 1088 Cette seconde entrée des Almoravides resta sans effet. Youzef avait convoqué las chefs arabes sous les murs d'Alid, pour tenir conseil, pendant le siège de ce fort, sur les opérations plus décisives qu'il convenait d'entreprendre. Mais ceux-ci, guidés par leurs intérêts rivaux, se livrèrent, sous ses yeux, aux querelles les plus animées et les plus vaines. Fatigué de leurs disputes, Youzef les congédia brusquement, et à l'approche de l'armée d'Alphonse, qui venait recueillir la garnison du

U6 HISTOIRE DBS ARABES

fort d'Âlid, épuisée par la famine et les combats, Vémyr des croyants r^agna le Maroc presque en fuyard. Ce n'était pas néanmoins pour abandonner fEspagne aui armes chrétiennes; c'était, au contraire, avec le desseli d'enlever cette belle contrée à des mains qu'il jugeai incapables de la défendre, et de joindre, comme Monzï son premier conquérant, la province d'Espagne à Ver pire d'Afrique. Youzef rassembla donc sur les rivag du Maghreb les guerriers des principales tribus berbër les Zénètes, les Masamouds, les Gazouls, lesGoma et, toujours possesseur d'Algesiras, il reparut tou coup dans la Péninsule, non plus en allié , appelé les vœux des princes arabes, mais en maitre, et se \ 1090 -— ciant aussi peu de leur ressentiment que de soumission. Après avoir refoulé les chrétiens jusqv limites du royaume de Tolède , il marcha droit à nade, se saisit de Témyr Abd-Allah-ben-Balkyn, Vi sant de connivence avec l'infidèle Alphonse; puis, avoir fortifié cette ville, qui lui plut , et dont il fi fois sa place d'armes et son château de plaisance, vint s'établir h Ceuta, d'où il dirigea les opérati son armée en Espagne, en même temps qu il v nait ses possessions d'Afrique.

Par ses ordres, les Almoravides se divisèrent tre corps pour agir simultanément à l'est et à Vc Grenade, d' Alméria à Lisbonne. Syr-ben-Abi-Be général, marcha lui-même avec la plus forte contre le plus redoutable ennemi, l'émyr de Quoique très-inférieur en forces, et par les r€ de son esprit plus que par la puissance de s< Aben-Abéd lui opposa une longue et vive ré

ET ras MORES D'ESPAGNE. 247

Mais il perdit pea à pea toutes les places de son royaume, Jaen, Baexa, Ubeda, Almodovar, Garmona enfin, et se vit réduit aux seules murailles de Se ville, oii il fut bientôt enfermé par l'armée berbère. Dans cette situation désespérée , il implora le secours de ce même Alphonse YI, contre lequel il avait précédemment appelé d'Afrique Youzef et Tes Almora vides. Le roi de Castille, déjà veuf d'Aguéda de Normandie, d'Inès de Guienne, de Constance et de Berthe de Bourgogne, venait d'épouser une fille d'Aben-Abéd, Zaïda, qui reçut le baptême sous le nom de Maria-Isabel ('). Cette union récente, et plus encore les avantages que promettait rémyr, décidèrent Alphonse à lui porter secours. Pour opérer une diversion en sa faveur , et débloquer Séville, il envoya, sous les ordres du comte Gomez, une armée espagnole où servait le fameux Cid Campeador, que les Arabes nommaient Rouderik-al-Rambythour. Mais Syr*ben-Abi-Bekr, sans lever le siège, fit marcher une partie de son armée contre les Castillans, qu'elle arrêta, battit et dispersa dans une sanglante rencontre. Après ce revers, qui lui était la dernière espérance, Aben-Abêd ouvrit des négociations, et livra sa capitale au général almora vide. Il avait stipulé, pour ses — 1091 sujets, la conservation de la vie et des biens; lui-même, se livrant à merci, fut conduit avec ses femmes et ses filles, car ses fils étaient morts les armes à la main, au fort d'Agmât, en Afrique , déjà prison de l'émyr dépossédé de Grenade, où il mourut quatre ans après , dans un état misérable , triste jouet des caprices de la fortune.

(1) Alphonse eut pour siiième femme Béatrii d'Est, qa'il ^osa en 1105.

«c Telle est la loi de ce monde, qui ne donne que pour ôter, qni n éclaircit que pour troubler ensuite, qui ne rend doux que pour rendre plus amer, d

Aussitôt que Séville fut rendue, les troupes de Youzef se divisèrent de nouveau pour occuper simul tanément les provinces riveraines des deux mers o^ les Arabes luttaient encore , et achever ainsi la cor quête de TEspagne musulmane. Davoud-ben-À\sch( marchant à Test, enleva d'abord Alméria, dontVém cherchait à nouer une ligue contre les Almoravid puis Dénia , puis Valence, que défendit vainement n troupe de mercenaires chrétiens commandée par le C 109i — et que livra le kady Ahmed-ben-Djahaf. De lence rend ne, les Almoravides expédièrent une flotte \ ranger aussi les iles Baléares sous leur obéissance

(<) Dans cette* même année 1094, qui les vit maîtres de tous les EU horoétans de la Péninsule, les Almoravides perdirent momentanément leurs récentes et principales conquêtes. Après la reddition de Va\e Cid s'était retiré avec ses campeadores dans un château fort appelé d< Roche du Cid [la Pena del Cid) ; et dès que les Almoravides se furent qués pour les Baléares, ne laissant à Valence qu'une faible gamisoi avec ses alliés arabes fondre sur cette place qu'il réduisit prompt l'extrémité. Le kady Ahroed-ben-Djahaf, qui gouvernait comme Youzef, la rendit par capitulation, à des conditions si douces q\i même y conserver son premier emploi. Mais, une fois maître de Rodrigue fit arrêter ce malheureux vieillard pour le contraindre à des trésors imaginaires qu'on disait cachés dans l'AlcazaTy et, n'ay de révélations ni par les menaces, ni par les tourments, il le fît br milieu de la place publique. Valence resta au pouvoir du Cid, qui ^ 1099. Ce paladin célèbre, dont le nom réveille tous les souvenirs Valérie, est le héros populaire de plus d'aventures que les Uercu sée, les demi-dieux de l'antiquité. Mais, quelque pénible qu'il pouiller un grand nom d'une partie de réclal dont les siècles l'on l'histoire n'est pas tenue de sanctionner par ses jugements les r<

Pendant cette marche victorieuse de Davoud-ben-Âïscha le long de la Méditerranée, Syr-ben-Abi-Bekr, toarnant à l'ouest, avait attaqué, pris et mis & mort l'émyr de Badajoz, dont les Etats s'étendaient de la pointe des Algarves (le cap Saint- Vincent) au delà des bouches du Tage. Il était donc maître des bords de l'Océan. Une ancienne prophétie, fort répandue chez le peuple arabe, et qui annonçait l'inévitable destruction de l'empire d'Espagne par un prince d'Afrique, avait paralysé Té* nergie populaire, tandis que la chute du puissant Aben- Abéd épouvantait le reste des émyrs. Cette prophétie, comme on voit, n'était qu'une juste prévision du sort que réservait aux Arabes, faibles en nombre et portés par la conquête loin de leur pays natal, la longue et constante inimitié des Berbères, qui s'étaient au contraire incessamment fortifiés par les émigrations d'Afrique en Espagne. De tous les petits princes issus des ruines du khalyfat de Gordoue, l'émyr de Saragosse,

nuinciers et les fictions des poètes. Rodrigue, ou Ruy Diaz de Vivar n'eut que les vertus d'un soldat. Digne chef d'une bande de eondoUieri, il fut dur, rapace, vindicatif, hardi dans le discours conune dans l'action, plein d'une fierté sauvage, mais se piquant peu de justice et de loyauté. Ce fût contre les chrétiens d'Aragon qu'il fit ses premières armes, et à la solde des musulmans, qui lui donnèrent alors le surnom arabe {syd^ seigneur) sous lequel il est connu. Plus tard, il loua son épée h Sancho le Fort pour l'aider à dépouiller ses frères et ses sœurs de leurs États ; puis il promena d'alliance en alliance sa valeur vénale ; et, violant ses capitulations à Murviedro et h Valence, donnant ses prisonniers en pâture k ses dogues, ou les faisant torturer et brûler, pour qu'ils découvrissent leurs trésors, il ternit enfin son plus beau triomphe militaire par des traits de perfidie , d'avaôce et d'atroce cruauté. Pour justifier cette opinion, que j'émettais dès t833, je puis invoquer aujourd'hui la nouvelle biographie du Cid, donnée par M. R. P. A. Dozy, dans ses Recherche* sur Vhistoire politique et littéraire de l* Espagne au moyen âge, — Tome I. Leyde, 1849.

250 HISTOIBE DES ARIDES

Ahmed-Abou^^Djafar, fut seul épargné. « Mes élaU^ éoriyaitril à Youzef, en lui faisant hommage de YaBs&Utéi sont le mur qui te sépare des ennemis de notre loi; » et Yousef, en effet, les laissa aux mains de ce vaillant cham pion de r islam, pour en faire une sorte de barrière entr< les chrétiens et lui. Le sabre almoravide jeta de leur trônes tous les autres roitelets qui, nés et vivant de 1 guerre civile, avaient morcelé le grand empire aral en si misérables parcelles, qu'un poète du temps dis< avec raison : <k Chaque bourgade, se faisant royaun appelle son alcalde émyr des croyants. »

Là finit donc, avec leur domination, l'histoire < Arabes, ou Asiatiques, et commence rhistoire Mores, ou Africains. C'est une erreur bien commv celle qui confond en un seul peuple les divers peu d'une même religion; et cette erreur devait sui s'accréditer pour une époque, déjà lointaine, oh, cette longue lutte de races et de croyances, on ne { qu'une grande et générale division de chrétiei musulmans. Aussi les chrétiens n'ont-ils Jamai la dictinction si nécessaire entre les deux nation sulmanes qui régnèrent successivement sur la Pénii Les Arabes qu'on appela Maures, dit Voltaire aprè les historiens qui l'ont précédé. Les Mores, en Es no furent pas plus les Arabes que les Turcs ne le en Syrie ; c est-à-dire pas plus que les Goths, les les Bourguignons et les Lombards, qui embrass religion des Romains, et que les musulmans daient tous sous ce nom [Roumy), ne furent les 1 eux-mêmes. Au contraire, comme l'empire de i tin fut détruit par les barbares devenus chrétiei

pire temporel de Mahomet, l'empire arabe, fut détruit par les Mores et les Turcs, autres barbares, devenus musulmans Q).

(1) Pour indiqaer la grande division des deux races mahométanes qnise dispotèrent la possession de l'Espagne» je me suis servi des mots Arabes et Mores, ou Asiatiques et Africains, employés dans toutes les langues européennes. Qiez les musulmans, et dans la langue arabe, on appelait les premiers Schariikyyn ou Orientaux (de Scharkyah^ Levant), et les autres Mâhgréhyn ou Occidentaux (de Mdhgreb, Couchant) . C'est du mot Scharakyyn qu'est venu celui de SarrcuiM {Satraceni)^ déjà connu des Grecs de Constantinople et passé dans la basse latinité, qu'on a pris pour une injure en le traduisant par voleurs (de sarak, voler), mais qui signifie simplement levantins. On a conservé l'expreaûon putugrébin dans ton vrai sens , pour indiquer un homme (fu Mâhgreb, de la Mauritanie.

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