HISTOIBE DES ARABES ET DES MORES D'ESPAGNE. S
Au milieu de cette foule innombrable de guerriers qui, la croix sur Tépaule, se précipitèrent en Orient de toutes les parties de l'Europe, FEspagne seule n avait point de bannière. A peine quelques volontaires isolés des Castilles, de la Navarre et de la Catalogne parurent à la prise de Jérusalem, par Godefroy de Bouillon, en 1099. Au commencement du xu* siècle, et pendant une assez longue trêve entre les deux cultes, Youzef vint visiter ses possessions d'Espagne, et en régler — 1103 l'administration. Ce fut pendant ce voyage, dans une assemblée solennelle tenue à Cordoue , qu'il déclara pour unique héritier de tous ses domaines le jeune Aly, son second fils, né d'une chrétienne, duquel un poète disait : «c Quoique Aly soit le dernier en ftge, sa valeur lui donne le premier rang ; de même que l'anneau le plus précieux se met au petit doigt, d II lui traça, entre autres règles de conduite, celle de remettre les gouvernements de provinces et les commandements de forteresses aux seuls Almoravides de la tribu de Lamtounah , et d'employer de préférence, à la guerre contre les chrétiens, les musulmans andalous, comme plus exercés et plus habiles que les Africains à ces combats à' algarades. Du reste, Youzef ne fit aucun changement notable dans les formes du gouvernement , et l'on ne voit pas qu'il ait imposé aux populations arabes aucune charge nouvelle , si ce n'est celle d'entretenir à leurs frais un corps permanent de dix-sept mille cavaliers almoravides , répartis entre Séville, Cordoue, Grenade, et les places frontières d'une mer à l'autre ('). Les chré-
(1) Je suppose qa'il en est de ces cavaUert ou chevaliers (cavaUerot)
tb4 HISTOIRE DES ARABES
tiens de ses états conseryèrent la situation paisible et respectée dont ib araient joui constamment. Quant aui juifs, ils étaient alors, en certains endroits, exposés & quelques persécutions, parce qu'on prétendait qae leurs ancêtres s étaient engagés, au temps du Prophète, à ce que leurs descendants embrasseraient I islam, si, dans Tannée 500 de Thégir^ (1107 de Tère chrétienne) le Messie n'était point encore venu accomplir leur dëv Trance. Us implorèrent la protection de Youzef, et ack tèrent en belles doblas d'or le droit de garder la loi m( saique au delà de cette année 500.
De retour à Maroc, Youzef s'y éteignit douoemen 1107 — cette même année, à l'âge de cent ans révoU Il dut à une excessive tempérance cette longue et robu vieillesse. Toujours vêtu de laine commune, il ne p nait que de l'eau pour toute boisson , et, pour to nourriture, qu'un peu de pain d'orge et de chair de c meau. Quoique chef des sauvages peuplades de ïk\ il avait pris des Arabes leur goût pour les lettres < société des savants. Ainsi le célèbre Aben-Zohar, n: cin-poéte, né à Damas . raccompagnait toujours, dant cette longue vie, pendant quarante années de ^ et d'expéditions guerrières, ce puissant prince, qui des prières publiques étaient récitées chaque d dans deux mille minban de mosquées-cathédrab condamna personne à mort. Cela suffit à l'éloge conquérant. Sa mémoire demeura célèbre dans Màhgreb, et son nom remplit encore les chants
comme de nos anciennes lances, et qu'il font compter, avec cliaq à cheval, on nombre proportionné de ûuntassing.
ET Dis MORES D'ESPAGNE. . s&&
tionnels des Africains de T Algérie, qui en ont fait un héros poétique et populaire à la façon d'Alexandre, de Roland, d'Haroum-al-Raschid.
La courte domination des Almoravides en Espagne ne fut marquée par aucun éiiénement de grande importance. Satisfait des immenses domaines que lui laissait son père, en Afrique et en Europe, Aly-ben-Youzef se contenta de veiller à leur conservation, et de les gouverner en paix par la justice. Sesiiistoriens remarquent qu'il employait beaucoup de chrétiens, soit pour la levée des impôts, soit ipéme dans les charges de la cour.
Les premières expéditions qu'il envoya contre les Espagnols n'eurent guère pour objet que de faire ou de repousser des excursions de pillage. En 1108, Témym, frère aîné d'Aly, alla ravager la Catalogne, après avoir remporté , sous les murs d'Uclès, la bataille dite des SqErt Cbmlei » parce que tous les chefs des chrétiens y périrent, ainsi que le jeune infant don Sancho, fils unique d'Alphonse YL
Deux ans après, sur la nouvelle de quelques — 1110 revers, Aly dirigea lui-même une expédition contre la Gastille. U menait, dit-on, cent mille hommes. Avec cette armée formidable , il pilla et saccagea successivement Talavera» Olmos, Guadalajara et Madrid (que les Arabes nomment Magdit); mais il donna vainement l'assaut à Tolède, que défendit avec succès un vieux compagnon du Gid, nommé Alvar-Fane2. En 1114, son vice-roi Al-Mezdély tenta de nouveau le siège de Tolède, fit brèche à quelques forts , occupa même une porte, mais fut également repoussé. Cette ville se défendit seule encore, sans l'asûstance des princes dont elle était
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la capitale, ni des nations dont elle était le boulevart. Les rois chrétiens d'Espagne se trouvaient alors engagés dans des querelles de famille. A la mort d'Alphonse VI, en 1109, la couronne de Castille s'était de nonvean démembrée. La partie chrétienne du Portogal, léguée à sa fille naturelle ThérèsOt femme de Henri de Bourgogne, petit-fils du roi de France Robert rexcommumé, allait devenir un Etat indépendant , gouverné par un autre dynastie également d'origine française. Urraqu^ l'autre fille d'Alphonse VI, héritière des royaum de Castille et de Léon, avait épousé en secondes noc le roi d'Aragon et de Navarre , Alphonse V\ surnomi le Batailleur (el Batallador) à cause du nombre inûm combats qu'il livra dans le cours de sa vie aventurei Ce mariage, tout politique, pouvait avancer presque quatre siècles la réunion des deux monarchies, qui péra sous les rois catholiques, Isabelle et Ferdinanc fut, au contraire, l'origine d'une rupture et de Ion guerres civiles. D'un caractère altier, turbulent, o{ tre, Urraque voulut exercer sur son mari Tempir devait lui donner le titre de reine, joint à celui d'éj Hais le Batailleur, non moins fier, non moins in ble qu'elle, et qui portait comme elle une coui n'était pas d'humeur à souffrir ses caprices, ni frayer de ses emportements. Les querelles pa bientôt de la couche nuptiale dans l'Etat» et k pays furent en guerre ouverte. Enfin un légat c Pascal II vint de Rome pour les pacifier , c tant aperçu que les époux étaient cousins au me degré, il fit prononcer leur divorce par cile. précisément en 1114, lorsque Tolède
sait pour la seconde fois l'assaut des Almoravides. Privé des Etats de Gastille, mais libre de toute entrave , le Batailleur tourna désormais son ardeur guerrière à l'agrandissement de F Aragon. Les musulmans n'y possédaient plus que Saragosse et son district, sans cesse entamé, sans cesse réduit. Objet constant de Tambilion de ses pères, celte province avait toujours été le but des attaques d'Alphonse. A la tête d'une armée nombreuse qu'il avait aguerrie par une foule d'expéditions, et qu'avaient grossie plusieurs volontaires venus du midi de la France pour accomplir leurs vœux de combattre les infidèles sans aller jusqu'en Palestine, il entra sur les terres de l'émyr, et parvint, après plusieurs avantages, à l'enfermer dans sa capitale. Ce n'était plus ie vieil et vaillant Aben-Houd, mais son petit-fils Amâd-, al-Daoulab, qui avait à soutenir ^ le mur de l'islam. » De Valence, qu'ils avaient recouvrée à la mort du Cid, les Almoravides accoururent au secours de l'émyr, et obligèrent Alphonse à se retirer jusqu'à sa frontière. Mais ces alliés arrogants, que commandait le vice-roi Al-Mezdély, agirent bientôt en maîtres dans la ville qu'ils avaient défendue. AroÂd-al-Daoulah fut obligé de fuir, avec sa famille et ses troupes, dans le fort de Rotaal-Yéhoud (fort des Juifs). Là, pressé entre deux ennemis, « le diable l'aveugla, disent les Arabes, et le jeta dans le pire chemin. » Il sollicita l'alliance d'Alphonse Tinfidèle, pour recouvrer ses domaines sur des croyants. L'Aragonais, avec l'aide des Arabes, défit en effet les Almoravides, qui abandonnèrent la place et regagnèrent Valence. Mais à peine le faible émyr était-il rentré dans Saragosse, qu'après la poursuite des Mores, et au T. I. 17
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mépris du traité quib avaieut concla, Alphonse vi le sommer de lui livrer sa capitale, le menaçant l'emporter d'assaut. Privé du seul secours qu'il pût i plorer , et deux fois dépouillé par ses défenseurs, malheureux Amàd-al-Daoulab se soumit aux lois d'i 1117 — capitulation. Le Batailleur accorda aux i sulmans de Saragosse les mêmes privilèges qi phonse VI de Gastille avait accordés à ceux de Toi mais la plupart d'entre eux, craignant la même ' tion de la foi jurée, se retirèrent à Valence et à Mi Alphonse ne conserva guère d'autres habitants q vieux chrétiens, les Mozarabes (Mostdrab) (% et c peupler presque entièrement Saragosse. Maître d( ville importante , où sa cour fut aussitôt transie vainqueur n'eut point de peine à chasser les mus du reste de la province. Trois ans après, en 1 régnait sur toute la contrée qu'on nomme aujo r Aragon.
A la nouvelle de la perte de Saragosse, Aly-1 zef avait quitté précipitamment le Maroc, poui des troupes en Espagne, et garnir ses frontière à peine de retour en Afrique, que de nouyeaux 1121 — le rappelèrent dans la Péninsule. Les de Cordoue , fatigués de l'insolence des Ali qui commettaient impunément les excès les p' et traitaient cette ancienne capitale des C conune une ville prise d'assaut, se révoltèrent
C) On appelait ainsi les [chrétiens qui vivaient sous la masolmans. La signification de ce mot sera expliq[ciée p^ ailleurs.
maîtres étrangers, en massacrèrent un grand nombre, et chassèrent de leurs murs le reste de la garnison. Aly revint aussitôt sur ses pas pour soumettre cette ville insurgée dont l'exemple pouvait entraîner toutes les autres, et allumer un incendie général. Après quelques semaines d'un siège rigoureux, les Arabes déposèrent les armes et se rendirent à discrétion. Aly, qui avait besoin d'en finir et de pacifier TEspagne, se contenta de faire indemniser ses Almoravides du sac de leurs maisons, et les soumit pour l'avenir à uue discipline plus sévère. La paix ainsi rétablie, il retourna promptement en Abdique, où de plus grands dangers réclamaient sa présence, et menaçaient son trône.
Vers l'année 1116, un Berbère de la tribu des Masa« mouds, nomméMouhamad-Abou-Ald-Allah-ben-Thoumrout, après avoir passé plusieurs années de sa jeunesse dans les écoles de Cordoue, du Caire, de Damas, de Bagdad , et avoir étudié sous le fameux sectaire Al-Ghazaly, vint s'établir à Maroc, où l'austérité de sa vie, la singularité de ses actions et l'audace de ses paroles ne tardèrent pas à attirer les regards de la multitude. Constamment suivi par une foule curieuse et attentive, il se mit à précber dans les carrefours, censurant avec amertume les voluptés des riches, les injustices des grands, les vices des imàms, et jusqu'à leurs doctrines qu'il accusait d'être infidèles au Koran. Quant à la doctrine qu'il enseignait lui-même au peuple, elle était aussi facile & comprendre que sévère à pratiquer, car, pour lui, tous les dogmes se réduisaient à un seul, l'unité de Dieu, et tous les rites à une seule prière : a 0 Seigneur Allah, disait-il, le plus miséricordieux des miséricor-
dieux, ta connais nos péchés, pardonne-les ; ta connais nos besoins, satisfais-les, tu connais nos ennemis, éloigne le mal qu'ils peuvent nous faire. Cen est assez avec toi, qui es notre Seigneur, notre créateur et Dotr< appui. »
Aly s'était longtemps refusé à le punir, et, Valant ii terrogé, le prit pour un fou. Mais enfin, pressé parl< imàms, il exila de Maroc cet inspiré, qui ameutait la p pulace et troublait même les exercices du culte. Mou\ mad-Abou-Abd-Allah se retira dans des tombeaux, r loin de la ville, y b&tit une cabane, et recommença prédications devant une foule immense, qui affluai toutes parts à son ermitage. Ce concours prodi^eui Teflervescence qu'entretenaient dans le peuple ses cours hardis, effrayèrent enfin Fémyr qui ordonna c le mit à mort. Averti par les affidés qu'il avait ji dans le palais impérial, Abou-Abd-Allah s'enfuit 8 sert, par delà l'Atlas, avec ses plus chauds partîsa réunit à sa parole les tribus sauvages d'où il et aï comme il avait assemblé le peuple de Maroc. Se alors du titre de fnâhdy ou méhédy ('), équivalant de prophète, que lui avaient décerné ses discî s'adjoignit dix compagnons ou apôtres, se formi van de cinquante conseillers, et, devenu chef d'une nouvelle secte religieuse, il résolut d'écla pointe de Tépée ceux que n'avait point illumin rôle. Gomme naguère le fondateur des Almorc descendit tout à coup des montagnes à la té 1121 — bande de sauvages fanatiques. Aly ven
(<) Mot à mot achemneur-éans la voie de Dieu.
primer F insurrection de Cordoue, quand il apprit l'apparition du mâhdy dans ses états. Rentré précipitamment à Maroc, il envoya contre lui quelques troupes, qui furent exterminées à la première rencontre. Un second corps, plus considérable, éprouva le même sort, dispersé avant de combattre par une sorte de terreur panique; et enfin, une armée entière, commandée par le propre frère d'Aly, Abou-Tahir-Témym , fut encore battue complètement. Après leur triple victoire, le mâdhy et ses soldats, auxquels il donna le nom d'Al-Mohades {Al'Mouahédyn, unitaires) s'établirent sur le revers des montagnes de Daren (l'Atlas), et bâtirent due ville forte nommée Tinmâl, au sommet d'un roc inexpugnable, d'où ils faisaient dans la plaine de continuelles irruptions. Au bout de trois années qu'ils employèrent à accroître leurs forces par le prosélytisme et la guerre d'algarades, les Almohades descendirent de Tinmâl, où resta leur prophète, au nombre de trente à quarante mille, commandés par les dix apôtres, et marchèrent droit & Maroc, dans l'intention d'emporter cette place, et de détruire avec elle l'empire des Almoravides. Aly vint h leur rencontre à la tête de toutes ses forces, et, malgré la grande supériorité du nombre, fut encore vaincu par les disciples d' Abou-Abd-AUah, qui l'enfermèrent dans sa capitale. Mais plus braves au combat qu'habiles en stratégie, les Almohades se laissèrent surprendre par une sortie nocturne, et furent taillés en pièces dans leur camp. Des dix apôtres du mâhdy, six périrent, et les faibles débris de son armée, qui ne durent leur saint qu'à la valeur et k la prudence d'Abd-al-Moumen [Serviteur du Croyant), l'un des apôtres échappés au
massacre, regagnèrent en fuyant leur fort de Tinmàl.
Tandis que les Âlmoravides se voyaient menacés, en Afrique, par ces redoutables rivaux , nés , comme eax , & la parole d'un réformateur, d'an hérésiarque, leur puissance encore bien nouvelle courait en Espagne d'autres périls. Cette fois ce n'était pas la Gastille, effroi des musulmans, qui causait leurs alarmes. Tombé aux mains d'une femme, le sceptre n'y était plus Tépée toujours agissante des successeurs de Pelage. Urraque occupait toute l'activité de son humeur remuante à fomenter des querelles de parti contre les grands vassaux de sa couronne, contre sa sœur naturelle, la reine de Portugal, ou contre son propre fils. C'était F Aragon, gouverné par un prince belliqueux, qui marchait alors à la tête des États chrétiens. La prise de Sâragosse avait étendu dans la Péninsule entière la renommée du Batailleur. Il parait que les chrétiens mozarabes qui habitaient l'Andalousie orientale l'engagèrent par plusieurs messages pressants à tenter la conquête de leur pays , lui promettant des secours efficaces et un succès certain. Alphonse, que les Arabes nomment toujours Aben-Radmir, fils de Ramiro, prêta facilement l'oreille à leurs instances, et se jeta, en aventurier, à travers le pays ennemi, avec une troupe d'élite, grossie de plusieurs volontaires français et de quelques milliers de ces chrétiens mozarabes que les musulmans d'Andalousie appelaient, sans doute injurieusement, du même nom que les Almohades [Mouahédyn). Les Âlmoravides se contentèrent de feriqer leurs places fortes, de le suivre et de le harceler dans sa marche. Vainement h Batailleur essaya d'enlever au passage Valence , Dé-
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nia, Mnrcie, Baza, Grenade enfin. Nulle part il ne put •s établir dans une place, ni même former un siège en r^Ie ; mais il traversa toutes ces provinces , fit quelque butin de village, ot alla même, par vœu ou par bravade, pécber dans la Méditerranée, près de Halaga, en bce de l'Afrique. Après quoi les Aragonais durent aussitôt retourner sur leur pas , et regagner en droite ligne les rivages deTÉbre. Uémyr Aly, pour prévenir — 1125 de nouvelles trahisons des chrétiens mozarabes, fit rétcograder dans le centre de TAndaloasie tous ceux qui habitaient la frontière de ses états; les* plus mutins , les plus puissants, ceux qui s'étaient faits les guides et les espions des Aragonais , furent même contraints de vendre leurs biens et déportés en Afrique. Tel fut l'unique résultat de cette expédition aventureuse d'Alphonse, dont l'histoire d'Espagne, même récente, offre tant d'imitations.
Ce prince continua quelque temps encore la vie d'un chevalier errant. U fit une campagne en France, pour ses alliés les comtes de Bigorre, contre Guillaume, dernier duc d'Aquitaine; puis il repassa les Pyrénées, et reprit ses expéditions contre les Mores. Hais ayant été battu par eux devant Fraga, il alla se cloîtrer dans un monastère, et s'y laissa mourir de tristesse. — 1134.
La mort de la reine Urraque avait précédé de quelques années celle du Batailleur, qui ne laissait point d'enfants, et dont les États, Aragon et Navarre, furent de nouveau divisés. Cette circonstance rendit au jeune roi de Castille, Alphonse VIII, la suprématie parmi les autres princes chrétiens. Il fut couronné aux certes de Léon, en 1133, sous le titre ambitieux d'empereur, em-
perador. Les Arabes rappellent aussi al EmbakUùùr. En Afrique, cependant, les Almohades ayant patiemment réparé leur désastre devant Maroc, avaient repris l'offensive , et de nouveau jpenaçaient l'émyr, qui ne pouvait plus lutter avec succès que derrière les fortes murailles de sa capitale. Le mâhdy, dont la mort mystérieuse fut longtemps cachée à ses disciples, avait transmis son pouvoir souverain à Fapôtre Âbd-al- Houmen, qui mena dès lors les affaires de la secte nouvelle en politique habile et en capitaine consommé. Tribu è tribu, province & province, il enleva peu à peu tout le Mâhgreb aux Almoravides. L'émyr Aly, forcé, pour sa propre défense, de rappeler ses troupes d'Europe en Afrique, laissait ses provinces d'Espagne ou* vertes aux attaques des chrétiens , qui mettaient encore à profit les guerres civiles entre musulmans. Le premier roi de Portugal , Alphonse Henriquez (fils d'Henri 1139 — de Bourgogne), après sa victoire d'Oûribe, si célèbre dans les annales et les légendes portugaises, augmentait ses états de toute la province d'Alentejo, et le roi ou empereur de Gastille pouvait renouveler impunément les courses chevaleresques du Batailleur, Après avoir fait une ligue avec les républiques de Gènes et de Pise, qui lui prêtèrent leurs vaisseaux, il alla, en traver- 114.7 — sant toute l'Espagne, jusqu'à la pointe sud-est de l'Andalousie, prendre et occuper la ville d'Alméria, refuge ordinaire des pirates musulmans qui infestaient la Méditerranée. Il ne restait, dans l'ancien empire arabe, aucune puissance, aucune force, qui pût lui disputer le passage. Les Almoravides luttaient avec peine en Mauritanie contre les belliqueux sectaires du mâlidy^
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conduits par Abd-al-Houmen, et l'Espagne aussi leur échappait. Taschfyn, fils d'AIy, appelé par son vieux père au partage et au soutien de Fempire chancelant, avait quitté TÂndalousie avec ses meilleurs soldats, musulmans et chrétiens. Ce fut à ce moment qu'un obscur habitant de la. province d'Algarve [Al-Garb^ le couchant), nommé Ahmet-ben-Husseyn-ben-Rossay, qui avait passé quelques années à l'école d'un imâm d'Alméria, revint dans son village et se mit à prêcher la doctrine d'Aï- Ghazaly, devenue celle du prophète des Almohades, et condamnée comme hérétique par les imâms d'Andalousie soumis à Témyr de Maroc. U ameuta quelques villages d'alentour, prit un fort par surprise, et sa troupe se grossissant des anciennes populations qui détestaient la domination africaine, il fut bientôt en état de chasser les Almoravides de la province entière, et de les rejeter au delà de la Guadiana. La nouvelle de cette heureuse révolte d'Aben^Kossay fit éclater chez les Arabes le désir et l'espoir de secouer le joug des Africains, dont la conduite hautaine etvioleiite avait ulcéré tous les cœurs. Le peuple de Cordoue s'agita le premier, massacra ses chefs, et se donna des magistrats nouveaux. Valence suivit cet exemple, puis Murcie, Grenade, Ronda, Xerez. Ne possédant plus que Séville, où résidait le vice-roi Yahyah-ben-Gania , et retirés dans leurs forteresses, les Almoravides se défendirent obstinément contre les populations insurgées. Une affreuse anarchie succéda au soulèvement général. On voyait, dans chaque ville, dans chaque bourgade, tomber ou s'élever des che&, chaque jour nouveaux, suivant les caprices ordinaires de la multitude lorsqu'elle n'a plus d'autre autorité qu'elle-
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même. Les combats acharnés que se livraient les Arabes et les Âlmoravides, les attaques des chrétiens de la Castille, de FAragon, du Portugal, les ligues formées, les alliances rompues, enfin les guerres civiles qui désolaient provinces, districts et cantons, faisaient de Tantique empire des Omméyades une triste arène de désordres toujours renaissants et de sanglantes calamités.
Les Espagnols eurent encore à ce moment, comme avant la venue de Youzef, l'occasion d'anéantir la puissance du croissant. Une circonstance semblable à lavénement des Almoravides suspendit et retarda de nouveau l'affranchissement de la Péninsule. Les Almohades triomphaient en Afrique. L'émyr Taschfyn-ben-Aly, après une lutte opiniâtre et de nombreuses défaites, fut enfermé dans le fort d'Ouabrân (Oran), sur le bord de la mer, et, cherchant à fuir pendant la nuit, se brisa sur des rochers. Délivré de tout rival sérieux par la mort de l'émyr almoravide, et ne faisant ni grâce ni quartier, Abd-al-Moumen soumit rapidement tout l'empire épouvanté du Mâbgreb. Tlemcen, Fez, Salé, Méquinez, Tanger, Ceuta, tombèrent en son pouvoir. Maroc, enfin, qui se défendait sous un fantôme d*émyr, le jeune frère de Taschfyn, et dont les habitants chrétiens livrèrent, dit-on, une porte à Tennemi, fut emporté d'assaut après un long siège, où toute la population de cette grande cite périt dans les horreurs do la famine ou sous le cimeterre 1148 —d'un vainqueur implacable.
Abd-al-Moumen imitait Youzef dans toutes ses expéditions, dans toutes ses conquêtes. A peine maître de l'Afrique, et même avant la prise de Maroc, il avait envoyé en Espagne Tun de ses lieutenants, Aben-Amrou-
Mouza-beti-Zaîd, pour soumettre aux Almofaades cette importante province de Tempire almoravide. Ses troupes ayant forcé le passage du détroit et débarqué à Âlgesiras, où se rallièrent & elles les bandes d'Âben-Kossay, s'emparèrent facilement de Séville, et bientôt de FAndadalousie entière. Sans moyen de défense au milieu d'un peuple en révolte, le chef des Almoravides, Aben-Gania» avait essayé de faire alliance avec les chrétiens contre ces nouveaux conquérants , comme autrefois Témyr arabe Aben-Abéd contre T Africain Yoneef. Cette alliance ne fnt ni plus durable ni plus utile à sa cause. L'empereur Alphonse lui envoya le secours d'une armée, Faida même à reprendre Cordoue sur les Arabes insurgés, et les rigides musulmans virent avec horreur des guerriers chrétiens souiller de leur présence la mosquée d' Abdérame. Mais Alphonse abandonna son allié à l'approche des Almohades, et dès qu'il eut reçu la ville de Baeza pour prix de ce service. Retirés à Grenade, les Almoravides soutinrent la lutte encore quelque temps contre la secte ennemie, favorisés par les expéditions d'Alphonse, qui divisaient les forces des Almohades. Hais leur chef Aben-Gania ayant péri dans une sortie, et le 61s d'Abd-al-Houmen amenant d'Afrique des renforts aux assiégeants, Grenade fut rendue par ses défenseurs. Les Espagnols d'Âlméria capitulèrent aussi , satisfaits de pouvoir regagner librement la Castille. Une partie des Âlmoravides, expulsés de la Péninsule, se réfugièrent dans les lies Baléares ; les autres, demeurés dans les Sierras autour de Grenade, se soulevèrent peu de temps après, et furent exterminés. Au milieu de Tannée 1157, les Almohades, maîtres de l'Espagne musulmane, possé-
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1157 — daient en entier le vaste empire de Yonzef.
Ce changement de domination ne changea point le sort des populations arabes ; il ne fît au contraire que l'empirer. Toujours soumises aux races berbères, toujours tributaires de l'Afrique, elles eurent à souffrir les maux d'une seconde conquête, et passèrent sous un joug plus dur et plus avilissant. Les ancêtres de FAlmoravide Youzef étaient venus de TYémen, et $es descendants, se rappelant une origine dont ils étaient fiers, conservaient pour les Arabes les égards d'une ancienne fraternité. Plus incultes, plus féroces, les Almohades, Africains purs , les traitèrent sans ménagement et sans pitié. Ces Arabes, ces Scharakyyn, si orgueilleux jadis de leur naissance^ cachaient avec soin cet ancien titre d'honneur, devenu un titre de proscription. Us disparurent ainsi peu à peu dans la nation nouvelle , dans celle des Mâhgréby% et, depuis cette époque, on ne doit plus nommer que Mores (') les habitants de l'Espagne musulmane.
Toujours imitateur de Youzef , Abd-al-Houmen prit aussi le titre oriental A* Emyr'al-Mouményn , gardé par ses successeurs, et d'où sont venus les noms de Miramolin, ou Hiramamolin, qu'on a longtemps donnés, en France, en Espagne, en Italie, aux souverains de Maroc. Cependant il avait fait frapper une nouvelle monnaie, qui fut carrée, afin de ne point ressembler h celle des Almoravides , et qui portait pour légende : « Allah est
(<) J'ai conservé, pour ce mot, Torthographe espagnole, qui est aussi celle de T Académie française. Cependant, si on le fait dériver, soit de l'ancien nom latin du pays, Mauritanie, soit du nom arabe Mdh^eb, l'écrire Maures serait plus conforme h l'étymologie.
notre Seigneur, Mahomet notre apôtre, et le Mahdy notre imâm. j> On l'appela , pour cette raison, lui et ses successeurs, le maître du dirhem carré. Après avoir étendu ses conquêtes jusqu'à Tunis et Kayrvao, après avoir relevé et repeuplé la ville impériale de Maroc, et fortifié Djébal-Tarik (Gibraltar) pour en faire comme une fête de pont sur ses états d'Europe, ce célèbre fondateur de l'empire almohade mourut à Salé, en 1163, presque subitement. Il se disposait alors à passer en Andalousie à la tête de toutes ses troupes, rassemblées sur le rivage, et que les historiens font monter à trois cent mille cavaliers. Le camp, disent-ils, couvrait les plaines, les vallées, les montagnes, et la terre tremblait sous cette multitude armée. Abd-al-Moumen voulait frapper un coup décisif sur les chrétiens du nord de l'Espagne, qui l'avaient irrité en prêtant secours aux Almoravides. Sa mort dissipa cette menaçante tempête. Celui de ses neuf fils qu'il avait désigné pour successeur unique, Syd* Youzef-Abou-Yakoub, abandonna Tentreprise, congédia celte immense armée, et, ^rcé d'abord de calmer des révoltes, même parmi ses frères, il consacra plusieurs années à l'administration intérieure des nombreux Etats que la force avait réunis en un seul corps sous lo sceptre de son père. Fixé quelque temps à Séville, il y ordonna de nombreuses constructions, des quais en pierre sur les deux bords du fleuve, le grand aqueduc qui subsiste encore, et une mosquée (djami) dont il reste la tour appelée aujourd'hui de la Giralda.
Cette inaction forcée, et les dissensions prolongées qui accompagnèrent, chez les chrétiens, la minorité d'Alphonse IX, laissèrent subsister comme une espèce
tro HISTOIRE DES ARABES
de trêve entre les deux peuples. Il est mi que des irruptions venaient fondre presque annuellement, soil sur les pays soumis à F islam» du Portugal, de la Castill( ou de r Aragon, soit de l'Andalousie sur les Etats chré tiens; mais, de part ni d'autre, aucune grande entre prise n'était tentée, et le récit de ces mutuelles algara des n'aurait aucun intérêt. Un seule d'entre elles mér il d'être mentionnée. En 1183, ayant pacifié rAfriqu l'émyr Syd-Youzef vint lui-même en Espagne diriger guerre sainte ; il assiégeait Santarem , sur les bords Tage, lorsqu'un ordre, mal compris des chefs de taifas, lever le camp pendant la nuit, et l'émyr, resté daui tente avec une faible garde, fut surpris et tué par sortie générale des chrétiens. Ses troupes le vengé en massacrant toute l'armée des assiégés, auxquelt 1184 — coupèrent le chemin de la ville. Depuis q pouvoir était passé des Arabes aux Mores, la guer surtout la guerre sainte, était souillée par des cru jusqu'alors inouïes.
Le nouvel émyr des croyants, Syd-Yakoub-bet zef, s occupa d'abord, comme son père, à réprim révoltes. Trois de ses frères furent mis à mort, Almoravides des Baléares tentèrent un soulèveiû Afrique contre les Almohades, au nonoi du kb^ Bagdad. Les chrétiens, cependant, reprirent Vof et l'archevêque de Tolède, Martin de Pisuerga, d'Alphonse IX, put diriger une expédition à l'Andalousie jusqu'en vue d'Algesiras. Dans son le roi de Castille osa même adresser un défi i « Puisque tu ne peux plus venir m' attaquer, li il, envoie moi des barques, et j'irai te chercL
es. » L'émyr répondit par un verset du Koran : a 4Uah le tout-puissant a dit : Je me retournerai contre eux, je les combattrai par des armées qu'ils n'ont pas vues, qu'ils ne pourront éviter, et je les réduirai en poussière. » Le cartel et la réponse furent lues publiquement dans toutes les mosquées de l'empire, avec la publication de la Ghazouah, qu'on pourrait nommer la croisade des musulmans. Peu de temps après, l'émyr franchissait le détroit, suivi d'innombrables bandes africaines a que les ruisseaux et les rivières suffisaient à peine à désaltérer. »
Alphonse IX, que menaçait le premier cet orage, marcha le premier à la rencontre de Yakoub, sans attendre que les rois de Léon et de Navarre eussent réuni leurs forces aux siennes. S' avançant à marches forcées, l'armée des Âlmohades rencontra celle des Castillans sous les murs du fort d'Alarcos. Les chefs espagnols demandaient avec raison qu'on évitât d'en venir aux mains avant l'arrivée de leurs alliés ; mais l'orgueilleux Alphonse, qui, obstiné dans sa forte position, voulait ne partager avec personne un triomphe qu'il croyait certain, accepta la bataille malgré leurs remontrances. Ses forces étaient trop inférieures à celles de l'ennemi pour que l'issue du combat fût longtemps douteuse. Malgré la valeur et la constance de ses guerriers bardés de fer, malgré l'avantage du premier choc, où périt le général des Almohades, tous ses escadrons furent écrasés à la fin. Ceux qui présentaient le plus de résistance, tels que les corps de chevaliers des ordres religieux, restèrent presque tous sur le champ de bataille, victimes de la présomption de leur roi, qui parvint à fuir. Le
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reste tomba dans les mains des cavaliers berbères. Au sortir du combat, et après la prise d'Âlarcos, l'on amena plusieurs milliers de captifs chrétiens devant lemyr, qui, dans V ivresse de générosité que donne le succès, et malgré les murmures de ses soldats, leur rendit la vie
1 195 — et la liberté. Après cette victoire, la plus considérable qu eussent remportée les musulmans depuis celle de l'Almoravide Youzef à Zalakàh , Yakoub parcourut et ravagea la Hanche, où il prit Calatrava, la GastiUe, oi] il s avança presqu au pied des murs de Tolède, VEstrc madure enfin ; puis, de retour à Séville, pour y achevei avec sa part du butin, et en souvenir de sontriompb la magnifique Aljama (al-Djami, mosquée principal commencée par son père, il accorda aux rois chrétie
1196 — une trêve de douze ans. Chaque période cette lutte implacable entre les musulmans et les Es gnols fournit une même observation : c'est que les \ miers, en réalité plus puissants, mais aussi plus pa ques, et d'habitude sur la défensive, étaient pre! assurés du succès dans les grandes occasions , lors poussés à bout, ils faisaient quelque effort pour se vrer d'un ennemi qui les harcelait sans relâche, les Espagnols, plus actifs, plus patients, plus opîni réparant peu à peu leurs désastres, et remportant que année de petits avantages, triomphaient à la l par l'audace et la persévérance.
Au long armistice qui suivit la bataille d*A devait succéder quelque grande rencontre en deux peuples ennemis. En effet, dès que la tr 1208 — expirée, les Espagnols firent leurs pré pour reprendre d'un commun accord la guerre
nale. Us éteignirent les querelles qui divisaient leurs états, et cette union, si rarement observée, permettait d'ouvrir la campagne sous d'heureux auspices. Ce furent les chevaliers de Calatrava, ordre nouvellement fondé, qui commencèrent les hostilités par une irruption dans le pays de Valence ; Alphonse IX y pénétra à leur suite, et ravagea plusieurs cantons de F Andalousie orientale. A la nouvelle de cette agression, Témyr des Almobades se mit en devoir de défendre ses possessions d'Espagne, et d'accabler l'ennemi qui le provoquait. Ce n'était plus Yakoub, surnommé Al-Mansoûr depuis Alarcos, mais son fils Houhamad, qui régnait alors sur le Maroc. Ce jeune prince, séquestré dans le sérail, énervé dans les plaisirs, s'était entièrement livré à son bagib et vizir Âbou-Sayd-ben-Ghamea , homme inhabile, faux, cruel, plus détesté encore que redouté, qui, fier d'avoir conquis récemment les lies Baléares, ce dernier refuge des Âlmoravides, et présomptueux comme tous les favoris des rois, jura la destruction de la puis* sance chrétienne en Espagne. La Gazouah fut de nouveau publiée dans tout l'empire, et Houhamad, traîné au camp par son tout-puissant ministre, franchit le détroit à la suite de la plus formidable armée que l'Afrique eût jusqu'alors envoyée contre l'Europe. Trois mois suffirent à peine à son passage, et les historiens arabes prétendent qu'elle comptait dans ses rangs, lorsque les guerriers d'Andalousie eurent fait leur jonction, le nombre incroyable de quatre cent soixante mille combattants. — 1210
Cette terrible croisade jeta l'épouvante parmi les rois chrétiens , et leur fit chercher des secours étrangers. Al- T. I. 18
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phoQse s'adressa d'abord an pape, qui ordonna un jeûne général de trois jours pour appeler la protection du ciel sur la chrétienté menacée, et, ce qui n'était pas moins utile aux intérêts de l'Espagne , recommanda sa cause à tous les princes de l'Europe. En même temps, les cinq rois de la Péninsule s'assemblaient à Tolède pour délibérer surles moyens de résistance. Cette ville fut indiquée pour le rendez^-vous général des troupes chrétiennes, et chaque prince alla rassembler en toute hâte les forces de ses états. Cependant les seuls rois de Navarre et d'Aragon revinrent joindre celui de Gastille avec tous leurs barons , et la plupart de leurs évoques ; les rois de Léon et de Portugal demeurèrent en observation sur leurs frontières. L'armée confédérée, qui s'était grossie d'un grand nombre de volontaires étrangers, venus presque tous de la France méridionale, et dans laquelle on comptait environ trente mille lances, se mit alors en mouvement. Elle s'avança d'abord contre la ville de Galatrava, qui était restée aux musulmans de* puis la victoire d'Alarcos, et qui, laissée dans l'abandon, traita de sa reddition après quelques mois d'une défense , opiniâtre. Cette prise faillit devenir funeste aux vainqueurs : les volontaires étrangers, mécontents d'une capitulation qui les privait du pillage de la ville, quittèrent en grand nombre l'armée espagnole, et reprirent le chemin des Pyrénées. Mais cette défection n'ôta point au reste des troupes la confiance que donne un premier succès ; elles marchèrent à la rencontre de l'ennemi*
Par l'inconcevable inhabileté et le fol entêtement de leur général, les Almobades avaient laissé aux Espagnols le temps de préparer leur résistance, de recevoir des
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renforts extériears, et même de prendre l'offensive. Au lieu de fondre sur la GastiUe & rimproviste, avec son immense armée, comme avaient fait YouzdP avant Zalakàh et Yakoub avant Alarcos, Mouhamad s était consumé une année entière devant Saritoùt ( ou Sarbatar-Salvatierra]» forteresse bâtie sur un roc escarpé, qui ne se rendit aux musulmans qu'après que les chrétiens eurent pris Galatrava. W avait perdu, dans ce siège inutile, tout l'avantage de sa position d'assaillant, en épuisant la première ardeur des troupes, et même en partie Tavantage du nombre, car son immense armée s'était fort affaiblie par le manque de vivres et de fourrages, pendant les rigueurs d'un rude hiver au centre de pays montagneux. Une autre faute acheva sa perte. Le favori Aben- Ghamea fit périr, sous les yeux de son maître, les chefs de la garnison de Calatrava, qui étaient venus rejoindre Tarmée de l'émyr après leur capitulation forcée. Cette sévérité féroce excita tellement l'indignation des guerriers de l'Andalousie, auxquels appartenaient les suppliciés, qu'ils s éloignèrent de l'armée africaine, et firent . un camp séparé.
Ce fut dans ces circonstances que. Je 15 de la lune Safer de l'année de l'hégyre 609 (12 juiUet 1212), les musulmans et les chrétiens se rencontrèrent sur un plateau de la Sierra-Morena, dans un endroit appelé par les Arabes Him-Abakâb (fort de la Colline), par les chrétiens Los Naooê de Tolota, et qui a reçu depuis le nom de Puerto-Aea/ (')• C'est dans les chroniques espagnoles
(*) Port-Royal. £n Espagne, on appelle puertos les passage» des monlAgnes, qm se nonunent également ports dans les Pyrénées et cols dans les
qu'il faut chercher, cette fois, les détails de la célèbre bataille de Las Navas ; elles ont conservé jusqu i l liste innombrable des guerriers qui s'y distinguèrent L'armée chrétienne était divisée en trois corps : les Ca$ tiilans au centre, les Navarrais à droite, les Aragonais gauche. L'armée des Mores formait cinq divisions prii cipales : ceux qu'on nommait les volontaires, tronpes i régulières venues de tout l'empire, les tribus berbèv de l'est, celles du Màhgreb ou de l'ouest, les Andalo' et enfin les Almohades, renforcés de la garde nègre palais. Cette division des Almohades, oà se trouvai l'émyr et son harem, était disposée en bataillon ca dont les rangs, unis et serrés par des chaînes, deva présenter, croyait-on, une masse impénétrable au de l'ennemi. A peine l'avant-garde espagnole comi çait-elle à s'ébranler, que les Arabes andalous, qi faisaient face, pleins encore du ressentiment qu a>i excité chez eux les hauteurs et la cruauté du favori, nèrent bride sans combattre, entraînant dans leui les corps indisciplinés des volontaires. La terreui désordre gagnèrent rapidement toute l'oirinée i mane, qui céda la victoire avant de la disputer. 1 bataillon des Almohades et des Nègres, que proté contre l'envie de fuir, les chaînes dont il était e opposa quelque résistance et soutint le combat, fut bientôt enfoncé par la chevalerie espagnole, nétra par plusieurs issues dans les rangs du vaste <
Alpes. On voit encore, près du viUage de Santa-Helena , la col phale que les chrétiens élevèrent sur le champ de bataille.
(*) Ce furent les Navarrais qui enfoncèrent les premiers lo 1 Almohades. £n mémoire de cette action glorieuse» le roi Sancl
La déroute fut alors générale, et Fémyr n'échappa luimême qu'à force de vitesse aux cavaliers chrétiens qui poursuivirent au loin hors du champ de bataille les débris de Tar nuée vaincue. Le carnage, dans cette journée, fut horrible, et la perte des musulmans immense. Quelques chartes d'Alphonse IX, où il rappelle minutieusement les circonstances de sa victoire, portent le nombre des morts, du côté des Africains, à deux cent mille, et du côté des Espagnols, seulement à vingt-cinq ('). Sans don te l'exagération de l'un et de l'autre calcul est manifeste ; mais si Ton se figure une multitude d'hommes légèrement vêtus, suivant l'usage des Mores, rompus et dispersés sous les lances de guerriers couverts de fer, qui n'accordaient ni quartier ni merci , l'on concevra quel prodigieux nombre de victimes dut joncher le champ de bataille. L'imbécile Mouhamad alla cacher sa honte, après l'avoir cruellement vengée sur les — 1212 chefs andalous, dans le sérail de Maroc, où il mourut Tannée suivante, emportant le mépris et les malédictions de tous les peuples de l'islam. Quant aux rois chrétiens, sans profiter de ce grand succès qui leur promettait pourtant de faciles conquêtes, et satisfaits d'une course de pillage poussée jusqu'à Ubeda, ils revinrent goûter l'orgueil du triomphe au milieu des longues ré-
des cbataes aotoor de son écn. Ces chaînes sont devenues les annes de la NaTarre, avec celte devise qui les explique : Ex hostibut et m hostes.
(1) Voici comment s'eiprime l'archevêque Rodrigo Ximenez de Rada [De reb. Hitp,, Hb., 8, cap. 10) : QuUms peractis nostri groHœDei termmum noUnUs mponere, per amnes partes usque ad noctem eot mfatigabiHter tunt secuHy et iecmdum astimatUmem creduntur eirciter bis eerUum tiulliamlerfeeta. De nostrit autem vue defuêre vigenti qumque. Cette dernière phrase signifie-t-elle vingt^inq on vingt-cinq mille?
jouissances que leur offirit la ville de Tolède, et pont perpétuer le souvenir de leur mémorable victoire, une fête annuelle fut instituée sons le nom pompeux du Triomphe de la Croix.
On ne voit pas sans surprise le peu de résultat qu'ev rent pour les Espagnols la défaite et la fuite de ïém^ Mouhamad . Le danger les avait réunis ; le succès romp leur ligue momentanée. D'ailleurs, la mort presque \i médiate d'Alphonse K, puis celle de Pierre d'Â^rago qui alla se faire tuer dans le Languedoc, en défendant comte de Toulouse, dont il était suzerain, contre croisés catholiques chargés d'extirper par le fer elle l'hérésie des Albigeois, livrèrent les deux royaumes embarras inséparables des minorités. En Gastî\\< jeune Ferdinand m, depuis saint Ferdinand , n'écb qu'avec peine aux mains des Lara et des Haro, fan factieuses qui se disputaient le droit de régner ei nom, et les Aragonais eurent besoin d'un décret di pour se faire rendre leur jeune roi Jacques P' (Jayi né en France, et resté prisonnier de Simon de fort. Ce fut seulement en 1224, douze ans après taille de Las Navas, que saint Ferdinand de Ca* Jacques P' d'Aragon, qui fut appelé le Conque Conquistador), affermis tous deux sur leurs trône lurent, pour terminer les guerres civiles, pour s< une armée nationale , pour occuper tous les pî du théâtre de leurs dissensions, d'attaquer sii ment les Mores. Mais, avant d'entamer le récit succès, il convient de jeter un coup d* oeil sur se trouvait réduit l'empire musulman.
Mouhamad, comme on Ta vu, n'avait paî
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plus d'une année à sa défaite. Son fils unique, Youzef, qui lui succéda à l'âge de onze ans, ne fit que passer sur le trône des Almohades , et finit , encore enfant , une carrière écoulée dans V ombre du sérail. Pendant la faible et turbulente administration qu'exerçait en son nom le divan, les walis des provinces* et surtout des provinces de l'Espagne plus éloignées du centre de r empire, s'étaient arrogé l'autorité la plus absolue et la plus indépendante. Après la mort du jeune éroyr, au milieu des guerres acharnées que se livraient ses proches parents pour la possession du trône qu'il avait laissé vide, les walis se confirmèrent davantage dans cette indépendance, et l'on vit encore, comme à la chute des Omméyades, l'empire musulman se déchirer en lambeaux. Les principaux chefs qui s'élevèrent en Espagne, à la faveur de l'anarchie, furent les walis de Baeza, de Murcie, de Valence et de Séville. Ce dernier, Syd*al-Hamoun-Àbou'l-01ah-ben-Yakoub, l'un des fils du vainqueur d'Alarcos, après s'être affermi dans son gouvernement d'Andalousie, passa en Afrique avec quel* ques troupes, et les Mores de Maroc , fatigués des combats , des pillages et des meurtres qui ensanglantaient le trône encore inoccupé, mirent fin à cet horrible interrègne en le proclamant émyr. Le premier — 1SS6 soin d' Al-Mamoun fut de détruire , par le supplice de tous ses membres, le divan ou conseil des cinquante, institué par le mâhdy^ et qui balançait l'autorité du chef des croyants. Soutenu par le peuple, mais combattu par l'aristocratie des Almohades dont il voulait abattre la tyrannie aux cent tètes en relevant le pouvoir absolu, Al-Mamoun eut à défendre longtemps sa couronne cou-
tre un nouveau prétendant, Yahyah-al-Nasser, qui Tint l'attaquer jusqu'à Séville, où l'avaient rappelé les progrès des chrétiens. Al-Mamoun le battit, le poursuivit à son tour en Afrique, et détruisit enfin son parti par le supplice de tous les chefs. Quatre mille têtes furent plan* téessur des crochets autour des murs intérieurs de Maroc, 4( répandant, disait Témyr, une odeur salutaire à la paii 1227 — publique. »
C était pendant la sanglante anarchie qu'amenèren ces querelles de succession et ces ligues factieuses, pei dant les interminables désordres suscités par l'ambitic du pouvoir dans les plus petites provinces comme dai la capitale de l'empire, que les Espagnols , sinon uni du moins en paix les uns avec les autres, forts de lei succès passés et de la faiblesse croissante de l'ennc commun, avaient ouvert l'attaque générale des pro\ ces musulmanes. Avant de se mettre en campagne premier soin de saint Ferdinand fut de rappeler à 1 mée un célèbre capitaine, nommé Alvaro Ferez de tro, qu'avaient éloigné des brigues de cour, et qui v en Andalousie. C était alors l'usage, pour tous les < tiens mécontents, d'aller servir les Mores, ou du u de se retirer dans leurs domaines. Il fallait même cet usage fût bien fréquent, car on voit, à la i époque, un Ferdinand, frère du roi de Léon, un I frère du roi de Portugal, un Gonzalo Nunez de et d'autres grands vassaux des Etats espagnols, at au service de l'émyr de Maroc; mais on ne voi en retour, de princes ou guerriers mores se r^ chez les chrétiens et se mettre h leur solde, ce qt nit une nouvelle preuve que, sans être plus rigid
leur foi, les chrétiens n'imitaient pas la tolérance religieuse des musulmans.
Saint Ferdinand partit de Tolède au printemps de Tannée 1224, accompagné de cetÂlvaro Ferez de Castro et de r archevêque Rodrigo Ximenez de Rada, auteur de la célèbre chronique à laquelle est resté son nom. Il se jeta d'abord, sans projet fixe, à travers TAndalousie centrale, ravagea les campagnes, et démolit plusieurs places après les avoir pillées. Les pays attaqués ne pouvaient attendre ni secours de l'Afrique , en proie aux guerres intestines, ni assistance des pays voisins, gouvernés par des chefs rivaux, et chaque province était réduite à ses propres forces. Le wali deBaeza, Syd-Mouhamad, exposé seul, et le premier, aux invasions des chrétiens, prit le parti delà soumission. Il offrit au roi de Gastille la suzeraineté de ses états, avec le quart des revenus et l'assistance des troupes, et, pour garantie de cet engagement, il lui livra, avec quelques otages, ses villes principales, Andujar et Baeza . En 12S6, la province entière était occupée par des garnisons espagnoles. Ainsi dépossédé, Houhamad se retira à Cordoue, qui , ne s'étant donné nul maître particulier , lui était h peu près soumise. Al-Mamoun venait d'être élevé au trône de Maroc. A la nouvelle de la soumission du wali de Baeza, et de la reddition de ses places fortes, tremblant pour le sort de Cordoue, que Mouhamad pouvait livrer encore aux mains des chrétiens, il se hâta de quitter l'Afrique, et marcha contre lui. Mais les habitants de Cordoue prévinrent sa vengeance» et lui présentèrent la tête de l'infidèle wali quand il parut devant leurs murs. Al-Mamoun mit une forte garnison — 12S7
d«ns cette ville importante , autrdbis capitale et centre d* un puissant empire, devenue la frontière d'an empire écroulé.
De leur côté, les Aragonais et les Catalans étaient entrès en vainqueurs dans le royaume de Valence. Âbou- Âbd-Allab, wali de cette province, imita la prudence de celui de Baeza, et, pour épargner à son pays les ravages de la conquête, il en fit hommage au roi d'Aragon, don il se reconnut vassal, s obligeant, par traité, à lui n 1S25 — mettre chaque année le cinquième des reveai] Satisfait pour le moment de cet accord avantageu Jacques revint en Aragon pour apaiser quelques troub et se soumettre aux injonctions d'un légat du pape, cassa son mariage avec Léonor de Gastille, à cause leur parenté au degré défendu (*]. Mais, libre, en 11 de reprendre le cours des expéditions militaires quelles l'entraînait son esprit entreprenant et l queux, Jacques (que les Espagnols nomment Ja^n les Arabes Gaïmis, ou Gakoum, ou Djakoum) toun armes contre les Baléares. De ces lies sortaient de breux corsaires, qui infestaient toute la Méditerra surtout les côtes voisines de la Catalogne. Le bes se défendre contre leurs entreprises, ainsi que la et le profit des communications commerciales
(*) En voyant, dans l'histoire de cette époque, tous ces mariag demment contractés pour être cassés ensuite, on est frappé de où les lois de l'Église mettaient les divers princes de la Péniusul étrangers au reste de l'Europe, et contraints de resserrer à la liens de famille la paix si fréquemment troublée, ils s'étaieat blei tous, par l'effet de ces alliances successives, parents à d'asî degrés, et dans la nécessité d'enfreindre les lois canoniques p d'utiles établissement.
France, la Sardaigne et les républiques d'Italie, avaient fait dès lors de cette province une petite puissance maritinie, tandis que les autres États espagnols, relégués dans l'intérieur des terres ou sur les bords de l'Océan, ne possédaient pas, pour ainsi dire, un seul grand vaisseau. Jacques partit de Barcelone à la tâte de sa flotte qui portait une armée de débarquement, prit terre sur le rivage de Mayorque, et, en deux campagnes, s'em* para des trois Baléares. Les Âlmohades obtinrent, par capitulation, de se retirer en Afrique, et le reste des populations musulmanes passa sous le sceptre du roi d'Aragon. — 1330 La mort d'Alphonse IX, de Léon, arrivée à la même époque, opéra, pour la seconde fois, la réunion de cette couronne à celle de Castille. Elles ne furent plus désormais séparées. Cette coutume, que les rois avaient conservée jusqu'alors de diviser leurs états comme un patrimoine, cesse è l'avènement de saint Ferdinand. Seul héritier, parmi ses frères, des royaumes de Castille et de Léon, qui comprenaient aussi les Asturieset la Galice, il les transmit sans partage au premier-né de ses six fils, et l'indivisibilité de la couronne s'établit à la fois avec le droit d'aînesse. Tandis que Ferdinand parcourait les provinces de son nouvel état, et que son général Alvaro Ferez continuait la guerre des frontières, les musulmans, menacés cependant par une puissance devenue doublement formidable, usaient eux-mêmes le reste de leurs forces dans de nouvelles dissensions. Les Mores de Valence, soulevés par un chef nommé Abou-Zéyan, chassèrent, après plusieurs combats, le wali qui les avait faits tributaires des chrétiens. Celui-ci se réfugia chez le roi
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d'Aragon, son suzerain, qui sut pins tard le taire servir à ses projets de conquête. Dans le même temps, le wall de Murcie, Àben-Houd, se révolte contre Témyr Àl-Mamoun, loi résiste avec succès, le défait dans une sanglante rencontre, et s'empare de Grenade, oàil se fait proclamer khalyfe. Pour réduire le rebelle, Âl-Mamoun se vit obligé de passer en Âfirique, dans le dessein d*^ lever des troupes, et mourut subitement avant d'anivei 1232 — à Maroc. La mort de ce prince, que les chrétien eux-mêmes, malgré ses sévérités, ont appelé juste et ve tneux, amena la dissolution complète d'un empire doi sa main seule avait un instant retardé le démembi ment et la chute. Le trône de Maroc, d'abord occupé { son jeune fils, Abd-al-Ouahed (Serviteur de t Uniqu qui fut presque aussitôt assassiné, devint l'arène s glante où des partis, toujours renaissants, se déti saient l'un l'autre sans pouvoir se vaincre. L'anarchl prolongea si longtemps, que ce ne fut qn'en 1270, a] trente-huit années de guerres, de meurtres et d'affî désordres, que la tribu des Bény-Mérines (Bény-W mys], descendue de l'Atlas oriental, finit par chasse autres concurrents, et commença une nouvelle dyn damyr-al-moumenin. Déjà les Almoravides et l< raohades, sortis du désert avec leurs sauvages ti avaient successivement détruit les heureux effets domination des Arabes, et ramené les Berbères à mœurs primitives, celle des anciens Numides ; les Mérines, plus sauvages encore que leurs devai achevèrent de replonger l'Afrique dans cet état d barie stationnaire où nous l'avons trouvée, et < conquête française essaie laborieusement de la tir<
Ainsi arrachée au joug de TÂfrique, F Espagne musulmane pouvait encore, par son étroite union, former une puissance égale à celle des chrétiens, divisés en plusieurs États rivaux. Mais ses diverses parties, loin de se fondre dans une ligue fraternelle dont l'imminence du péril leur faisait une loi pressante, se séparèrent plus violemment que jamais. Ce ne furent plus des provinces gouvernées isolément par leurs walis devenus chefs absolus; ce furent, comme avant la venue des Almoravides, des villes, des forteresses, de simples bourgades, où le kady, l'alcayde, le premier venu, s'il en avait l'audace et le moyen, s'érigeait en maître, et cherchait à fonder, aux dépens de ses voisins, son empire éphémère. Au milieu de ce bouleversement universel, de cette érection de cent petits États sur la ruine de l'État, apparurent seuls trois chefs dignes de ce nom : à Valence, Djomayl-ben-Zeyan, qui avait forcé le wali almohade son prédécesseur à se réfugier en Aragon ; à Murcie et Grenade, Aben-Houd, l'heureux révolté contre l'émyr Al-Hamoun; à Jaen, Moubamad - Abou -Abd- Allah - ben-Youzef , surnommé Aben-al-Hamar (Ebn-al-Ahhmar, fib du Bouge). Les uns font celui-ci neveu de cet Yabyah -al -Nasser, qui avait été le concurrent d'Al-Mamoun au trône de Maroc ; d'autres, le fils d'un simple laboureur, et de race arabe. On disait de lui que, jeune homme, il était prudeot et vertueux comme un vieillard, habile et vaillant comme le grand Al-Mansoùr. Mais l'égalité de puissance établissant entre ces trois walis une inévitable rivalité, ils employaient leur voisinage, non point à former une étroite alliance, mais à s'attaquer sans relâche par l'intrigue et par répée comme d'irréconciliables ennemis.
tS« mSTOIlB DES ARIBKS
Ce fut dans ces ciroonstances fatales qae les rois de Gastille et d'Aragon reprirent simoltanément les hostilités, un moment suspendues, d'un eâté, par la succès* sion à la couronne de Léon, de 1* autre par la prise des Baléares. S' étendant à la fois dans la Manche, rjEstréouidure et T Andalousie, saint Ferdinand (que les Arabes nomment Ferdeland, en ajoutant d'habitude : « Maudit soit-il d'Allah ! ») pénétra, en 1233, jusque sur les bords du Guadalété, où i^ battit l'armée d'Aben-Houd, qui croyait le tenir enfermé et lui couper toute retraite. De retour dans ses états, en 1235, avec un immense butin, mais peu de prisonniers, car les Arabes l'accusent d'avoir passé au fil de l'épée jusqu'aux femmes et aux enfants qu'il avait faits captifs, saint Ferdinand laissa quelques troupes dans la ville d'Andujar, qui se trouvait le point extrême de sa frontière, tandis qu'il allait prendre ses quartiers d'hiver en Gastille. Le commandant de cette place, Domingo Muûoz ('), ayant oui dire à des prisonniers faits dans les environs, que les habitants de Gordoue comptaient sur l'inaction des Espagnols, après le départ du roi, et négligeaient de veiller à la garde de la ville, tenta un coup de main qui, s'il eût été moins heureux, semblerait d'une folle témérité. Il s'avance en secret, avec sa petite troupe, jusqu'aux approches de cette capitale, et, profitant d'une nuit d'hiver, sombre et pluvieuse, il escalade les murs du îàuhonvg à' Al-Scharky a (d'Orient), séparé de la ville par le Guadalquivir, égorge les postes endormis, puis, fermant à la hâte par des bar-
(1) Tige de la famille de Cordova, d'où est sorti Gonsalve de Cordoae, le Grand Capitaine,
ET DES MORES D'ESPAGNE. ttf
les rues qui aboutissaient au fleuve, il se fortifie dans ce fauboui^, et s'y maintient, malgré les efforts des habitants de Cordoue pour Ten déloger. Alvaro Ferez de Castro, qui commandait l'armée des frontières (^], averti par un courrier de Munoz , accourt avec tout ce qu'il peut rassembler de soldats et de vivres, et s'enferme lui-même dans le faubourg conquis. Un autre courrier reDconU*e le roi de Gastille à Benavente. Ferdinand expédie aussitôt è tous ses vassaux Tordre de le joindre en Andalousie ; puis, sans attendre que les soldats eussent pu se réunir sous leurs bannières, il part avec une trentaine de cavaliers qui lui servaient d'escorte, et, non moins téméraire que ses capitaines, il vient former, sous les murs de Cordoue, le noyau d'un camp où ses troupes se rendaient, par petits détachements, de tous les points du royaume.
Le wali Àben-Houd, averti par les habitants de Cordoue du danger qu'ils couraient, arriva devant c^e ville avec son armée, presque aussitôt que le roi de Castiile. Mais il ne pouvait croire, malgré les affirmations des assiégés, que ce prince eût entrepris avec une poignée d'hommes le siège d'une grande capitale. Dans cette pensée, et rendu prodent par sa déroute sur les bords du Guadalété, il n'osa se décider à lui livrer bataille sans s'être assuré d'abord de sa force véritable. Un chevalier chrétien nommé Lorenzo Suarez, chassé de Castiile pour ses crimes, et qui servait dans l'armée musulmane, s'offrit à remplir cette mission ; mais trahissant, pour obtenir sa gr&ce, les intérêts de son bienfaiteur, il alla se
(1) On dmuitii alors à cet gésénni le titre d'adekmktdo, avancé.
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concerter avec Ferdinand, et revint dissuader Aben« Houd d'attaquer les Espagnols, dont il exagéra le nombre, et qu'il sauva, parce stratagème, d'une perte inévitable. Tandis que le wali de Murcie balançait, intimidé par le faux rapport de son espion, il reçut un messager de Valence que lui envoyait Aben-Zéyan pour implorer son assistance contre les Aragonais, et lui offrir la suzeraineté de cette province, s'il parvenait à la sauver du joag des chrétiens. Ces nouvelles décidèrent Aben-Houd à porter le secours de ses armes au pays le plus voisin de ses propres domaines, et, laissant Ciordoue seule aux prises avec les ennemis de l'islam, il gagna le port d'Aïméria pour s'y embarquer. Mais là, il fîit assassiné, diton, par le kayd de la place, affidé du wali de Jaen, ennemi d'Aben-Houd, et l'armée qu'il commandait se dbpersa, inutile aux deux contrées qu'elle devait secourir. Cependant, les Espagnols accouraient avec ardeur au camp du roi, et tandis qu'Aben-Houd abandonnait la défense de Cordoue, Ferdinand se trouvait capable d'en ouvrir le siège. Cette grande ville, manquant de vivres, de garnison, et surtout d'un chef, livrée à l'agitation, au désordre, aux souffrances de la faim, ne pouvait tenir longtemps contre une armée dont elle voyait sans cesse accroître la force. Au bout de quelques mois de blocus, car les Espagnols se contentèrent de serrer étroitement la place sans lui livrer d'assaut, une capitulation fut demandée. Ferdinand la dicta, et les conditions qu'imposa ce conquérant béatifié furent d'une excessive rigueur. Il exigea que tous les habitants musulmans quittassent la ville, sans enlever autre chose de leurs propriétés que ce qu'ils porteraient eux-mêmes. La
famine, ne laissant d'autre alternative que la mort ou l'esclavage, fit accepter cette loi cruelle par un peuple d^^néré. Chassés sans pitié de leurs maisons et de leurs champs, les malheureux habitants de Gordoue et de son district abandonnèrent leur patrie pour se répandre dans les pays musulmans les plus voisins, et, à la fin de juin 1236, Farmée espagnole prit possession en grande pompe, mais dans la solitude, de l'ancienne capitale des khalyfes. — 1236
Saint Ferdinand se rendit d'abord & la grande mosquée, et ce magnifique ouvrage du premier Abdérame, consacré désormais au culte chrétien par les mains d'un prêtre guerrier, retentit des actions de grâces et des chants de triomphe qu'entonnait le clergé de l'armée victorieuse. Il eût péri sans cette cérémonie de purification ; un^uesse et quelques aspersions nous ont conservé ce nome sou\^enir, cette parlante chronique d'un grand peuple qui n'est plus. Mais les autres monuments que nul caractère sacré ne protégea ^^ontre une avidité barbare, contre une haine fanatique, disparurent tous dans les pillages et les dévastations de la conquête. Il ne reste rien, ni des riches abords de la mosquée, ni du palais Mérouàn et de sa précieuse bibliothèque, ni du merveilleux palais d'Al-Zohrah, séjour enchanté des khalyfes ouunéyades. On cherche en vain la place qu'ils occupèrent, et, parmi des édifices tout modernes, tout chrétiens, la mosquée arabe apparaît aujourd'hui comme une de ces colonnes solitaires des steppes de l'Orient, qui sont là, debout, pour attester que des nations civilisées oceapaient jadis le vide inculte des déserts. Dans cette Aljama, devenue cathédrale par le droit du
29a HISTOIRE DES ARABES
plus fort, le roi de Gastille trouva les doches de Saint- Jacques- de-Gompostelle, que le grand Al-Hansoùr y avait suspendues, comme un trophée, parmi les lampes d'argent qui éclairaient les prières de nuit. Triste retour des choses humaines, et fragilité des exploits de la force I Au bout d'un siècle et demi, ces cloches étaient reportées jusque dans le temple de l'apôtre d'Espagne, sur les épaules des prisonniers musulmans.
La prise de Cordoue livra aux chrétiens toutes les places qui dépendaient de son territoire. Almodovar, Estapa, Ecija même, à peine séparée de Séville par trois journées de marche, se rendirent è des détachements de l'armée espagnole. Il faut que les ravages commis par ces vainqueurs farouches dans les belles campagnes du Guadalquivir aient été sans mesure et sans prudence, comme sans miséricorde ; il faut que la pQ||ilation des champs ait été partout chassée et balayée comme celle des villes; car, lorsque saint Ferdinand , à son départ, eut laissé quelques troupes pour garder la frontière du pays concjuis et protéger les nouveaux colons qu'il y appelait de toutes les parties de l Espagne chrétienne, par des distributions de terres et un octroi de fkieroi ou privilèges, on fut obligé, pendant plusieurs années, d'envoyer de Castille à Cordoue des vivres de toute espèce, pour apaiser F horrible disette qu'y souffiraient la garnison et les habitants.
A cette époque si fatale au croissant , tandis que les Mores perdaient leur ancienne capitale au centre de l'Andalousie, ils perdaient encore leur plus belle province à l'orient de TEspagne. On a vu précédemment qu' Abou-Abd-AUah , chassé de Valence par ses propres
sujets, avait cherché un asile chez le roi d'Aragon. A son retour des Baléares, Jacques reçut les plaintes du wali détrôné, et saisit ayidement ce prétexte pour effectaer la conquête d'une province que les Arabes appelaient le « Verger des aménités d'Espagne, d et dont il convoitait, non l'hommage et le tribut, mais l'entière et pleine possession. Après avoir préparé un plan de campagne où brille le talent d'un habile capitaine, dans ce temps oh la force brutale faisait k peu près tout l'art de la guerre (^), il assembla ses troupes, et, sans s'arrêter à piller les campagnes, il marcha droit è Buriana, — 1233 alors place forte sur les bords de la mer , non loin de Segorbe, et la fit capituler après un siège opini&tre. La prise de cette ville lui assurait deux grands avantages pour le succès de son entreprise : il Isiisait approvisionner son armée par sa flotte, et coupait entièrement la communication des diverses places du nord de la province avec leur métropole. Ces places, en effet, de l'Ebre au Guadalaviar (al'Ouairal'Abyad , la rivière Blanche, nom arabe de l'ancien Turia), se rendirent successivement aux Aragonais. — 1234
Un nouveau mariage de Jacques, qui alla, crainte de parenté, chercher une femme jusqu'en Hongrie (il épousa la fille du roi André II), l'éloigna quelque temps du thé&trede la guerre. Mais le bruit de la chute de Cordoue réveilla son émulation de gloire et son ardeur de conquête. Aidé par une foule de volontaires qui étaient venus, au retour de la sixième croisade (1228), non-seu-
(1) On en peut voir les intéressants détails non-seulement dans la Chronique de Desclot, mais aussi dans les propres Commentaires du roi Jayme el Conquistador. M. Romey en cite plusieurs fragments, tome vi» cbap. 7.
292 HISTOIRE DES ARABfô
lernent de France, mais d'Italie et d'Angleterre, il sa- 1236 — vança jusqu'aux portes de Valence, y resserra les faibles troupes du wali, fit élever une forteresse pour prot^er son camp, et forma le siège régulier de la place. Aben-Zéyan, privé de tout appui en Espagne par l'assassinat d'Âben-Houd, dont il avait imploré le secours, tourna son dernier espoir du côté de l'Afrique. C'était pendant le sanglant interrègne qui, des Almohades aux Bény- Mérines, laissa sans maître le trône de Maroc. Un seul wali, celui de Tunis, envoya quelques vaisseaux pour jeter du renfort et des vivres dans la place assiégée; mais la flotte catalane les empêcha d'aborder au Grao, et ferma l'entrée de ce port de Valence. En se voyant pressé par terre et par mer dans une ville où les vivres manquaient pour la multitude qui s'y était enfermée, et dont le bélier avait ouvert les murailles, Aben-Zéyaa fit demander une capitulation. Le roi d'Aragon imposa des conditions moins dures que le roi de Gaslille ne l'avait Mt à Gordoue. Il laissa aux habitants de Valence le choix de se retirer avec ce qu'ils pourraient emporter de leurs biens, ou de rester dans la ville en conservant la liberté de religion, et sans avoir à supporter plus de charges que les habitants chrétiens. Il fut, en outre, convenu qu'Aben-Zéyan se retirerait avec ceux qui voudraient le suivre au delà de la rivière Xucar, et que cette rivière serait désormais la limite entre les deux peuples. On signa de plus une trêve de sept ans. Après 1238 — quoi , le 28 septembre 1238 , Jacques entra triomphalement dans la ville que le Gid avait un instant possédée, il y avait un siècle et demi, et ddnt les champs fertiles, encore arrosés et cultivés k la manière des Ara-
bes, ont reçu du reste de l'Espagne le nom de Jardin de Valence (Huerta de Valenda). La plupart des mosquées de cette ville furent aussitôf converties en temples chrétiens, et les dépouilles des habitants qui s'éloignèrent forent réparties entre les nouvelles églises, les ordres militaires, les barons aragonais et les volontaires étrangers.
Dans son empressement k occuper Valence, Jacques avait admis avec facilité, et même avec une certaine grandeur d'âme, les conditions proposées par le wali. Mais il se fatigua bientôt de l'inaction gênante où l'enchainalt la trêve, et se repentit de l'avoir jurée. Pour colorer la violation de ses engagements, il feignit d'être appelé dans ses possessions de France, et partit pour Montpellier. Ses généraux passèrent aussitôt le — 1239 Xncar, et fondirent inopinément sur les terres laissées au wali par les traités de partage et de paix. Au retour du roi, les chefs musulmans se plaignirent des violences qu'ils avaient essuyées, et demandèrent réparation de ces griefs. Jacques, en présence des envoyés mores, blâma ses officiers; mais il garda leurs prises, et, l'année suivante, sans chercher même un prétexte, il se mit — 1240 en personne à la tête de ses troupes, s'empara des riches vallées de Bayren et de Yillena, et vint assiéger la ville forte de Schatybah (Xativa, aujourd'hui San-Felipe), dont l'alcayde fut contraint de se déclarer son vassal. Ce n'était point encore assez pour l'ambitieux monarque. Il envoya quelques escadrons faire du butin jusque sous les murs de la place, puis il fit un crime à l'alcayde d'avoir mis ses pillards en fuite, l'accusa de rébellion contre son suzerain, et le somma de lui livrer la ville
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qaU commandaU. L'alcayde opposa Yainement de bonnes raisons. L'armée aragonaise était prête, etXativa fut assiégée. Mais ce ne fnt qu^après un an de résistance
1244 — et de combats que la famine obligea les habitants à se rendre. Jacques occupa ensuite la ville de Dénia (rancien Dianium ou Ârtemisium), et se trouva ainsi, précisément quand la trêve expirait, maître de toute la province dont la capitulation de Valenbe avait
1245 — assuré au wali la paisible possession.
Cette indigne violation de la foi jurée n'était que le prélude d'une iniquité plus grande encore. Lorsque la prise des pays situés au delà du Xucar eut ôté aux musulmans de Valence toute espèce de recours et d'appui, 1248 — un édit royal leur enjoignit de quitter la province dans le délai d'un mois. Ces malheureux bannis, violemment dépouillés des droits et des biens que leur assurait la capitulation, tentèrent en quelques endroits des campagnes de résister à l'ordre inhumain qui les chassait de leurs foyers. Mais, dispersés au milieu d'une armée, sans places fartes, sans moyen de ralliement, ils ne purent donner k ce mouvement l'ordre, l'ensemble et l'unanimité nécessaires. Il fallut partout céder à la force, et la population exilée alla se répandre dans les royaumes de Murcie et de Grenade.
Il ne faudrait pas croire que les détails qui précèdent, et ceux de même nature qui suivront, soient empruntés aux Arabes, et par conséquent empreints de la partialité ou de l'exagération, qui, de leur part, serait possible et naturelle. Comme à partir de saint Ferdinand et de la grande chronique de son archevêque Rodrigo Ximenez de Rada, les historiens espagnols quittent le sec et froid
laconisme des vieilles chroniques latines, pour se faire vraiment narrateurs ; comme ils deviennent plus complets et plus explicites, non-seulement que leurs devanciers, mais que les historiens arabes eux-mêmes, c'est déaonnais par les chrétiens que nous savons leur propre histoire. Ce sont eux qui racontent les événements (ju'on vient de lire, sans blâme et sans éloge, comme des choses toutes simples, comme la naissance eu la mort de quelqu'un.
Ces deux provinces de Murcie et de Grenade , où s'était réfugiée la population proscrite par le roi d'Aragon, avaient formé naguère le gouvernement d'Aben- Houd. Elles s'étaient de nouveau divisées à la mort de ce wali ; son frère Aly n'avait pu garder que la capitale, Hurcie; l'alcayde de Lorca s'était emparé de Carthagène, et le wali de Jaen, Aben-al-Hamar, avait pris Guadix, Loja, Alhama, enfin Grenade. De tous les chefs musulmans , ce wali était alors le seul qui eût conservé quelque puissance et quelque dignité. Les historiens arabes le nomment « l'unique colonne de l'islam, t» Tandis que saint Ferdinand laissait un moment reposer ses armes victorieuses, occupé de partager entre ses guerriers et ses prélats les terres deCordoue, qu'il fallait repeupler d'habitants nouveaux, Aben-al-Hamar, dans le dessein de réunir sous son autorité le reste des provinces que l'épée chrétienne n' avait point encore arrachées au croissant, serrait étroitement dans Murcie le frère d'Aben- Houd , son ancien rival. Celui-ci, près de tomber aux mains de l'ennemi de sa famille, préféra se donner à l'ennemi de sa foi. Il fit hommage de ses états au roi de Castille, et le pressa d'en venir prendre possession.
f 96 HISTOIRE DES ARABES
Aussitôt r infant Alphonse, fils aîné de saint Ferdinand, traversa la Manche à la tâte d'une armée castillane , passa les monts d'Alcaraz, se fit livrer Murcie, prit ensuite Garthagène et Lorca sur Falcayde révolté, et cou^ 1244 — vrit la province entière de garnisons espagnoles. Cette heureuse et facile expédition livrait aux chrétiens toute la partie orientale de la Péninsule, puisque Jacques d'Aragon avait étendu sa conquête jusqu'aux lieux où celle d'Alphonse commençait. Elle mettait ainsi le wali de Grenade dans une position désespérée, l'enfermant de toutes parts entre les domaines du roi de Gastille, et l'acculant à la mer. Un des généraux espagnols crut n'avoir pltas qu'à l'attaquer pour le détruire ; mais Aben-al-Hamar le battit et le rejeta sur le territoire de Gordoue. Ferdinand parut alors à la tête de ses troupes. Il s'avança h travers les campagnes du gouvernement d'Aben-al-Hamar jusqu'à Grenade, où il le tint même quelques jours assise. Hais la saison avancée, et surtout l'énergique résistance des Mores, qui venaient à leur tour l'assiéger dans son camp, obligèrent le roi de Gastille à rebrousser chemin. Si cette attaque de Grenade eût eu l'heureux succès du coup de main sur Gordoue, elle avançait de deux siècles l'expulsion totale des musulmans, et saint Ferdinand eût ainsi dérobé à la catholique Isabelle l'honneur d'avoir terminé la reprise de l'Espagne.
1245 — L'année suivante, dès que le printemps fut venu, Ferdinand mit le siège devant Jaen, qu'à deux reprises déjà il avait en vain attaquée dans les campagnes précédentes. Ge nouveau siège fut l'un des plus terribles et des plus meurtriers de l'époque. Les habitants,
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bien commandésy habitués à se défendre, et secondés par l'armée d'Âben-al-Hamar, qui ne cessait d'inquiéter celle des Castillans, repoussèrent pendant plus d'une année tous les efforts des vainqueurs de Ciordoue. Cependant leurs murailles tombaient en ruines, et la £iim, plus puissante que les machines de guerre, exerçait déjà ses irrésistibles ravages. Âben-al-Hamar prit alors un parti désespéré comme sa situation , mais capable peut-être de prévenir la ruine totale de Tislam. Il se rendit seul et sans suite au camp des Espagnols, fut conduit comme un parlementaire sous la tente du roi de Castille, se nomma, et lui baisa la main en signe de vassalité. Cette entrevue singulière, où Ferdinand ne voulut pas être en reste de confiance et de courtoisie, amena un arrangement immédiat entre le More et le chrétien : il fut convenu que Jaen serait occupée-^ 1246 par une gamisonespagnole, comme gage perpétuel ;quAben-al-Hamar conserverait le royaume de Grenade, sous la suzeraineté et la protection de Ferdinand ; qu'il assisterait, comme les grands et rieo$ homes de Castille, aux certes du royaume (%* qu'il paierait un tribut annuel de cent cinquante mille doblas {\ et qu'il fourni-
(1) Pour savoir ce qu'étaient alors les cortfes de CastiUe» on pent consulter la premier chapitre de mes Études sur l'histoire des instUuticns, de la Utté^ raturet du thédire et des Beaux-^Àrts en Espagne*
P) Les dolflas, monnaie introduite en Espagne par les Arabes, n'avaient point de valeur propre; elles servaient à exprimer le décuple d'autres monnaies d'or ou d'argent qui variaient presque sous chaque prince, de manière qu'elles avaient, suivant l'époque, une valeur très-différente et tfèi-disproportionnée. le n'ai pu trouver aucune indication de la valeur des éMas sous les khalyfes omméyades. Les doblas juzefkuu, qui furent introduites par l'Àlmoravide Touief, à la fin du xi* siècle, ne passaient, dans
raity comme les autres vassaux du roi, le contingent de troupes requis par son suzerain.
Cet accord ne fut guère moins avantageux au roi de Gastille qu au wali de Grenade. Si Tun y trouvait son salut personnel, l'autre acquérait un précieux auxiliaire pour la grande entreprise qu il méditait depuis la reddition de Gordoue, l'attaque de Séville. Âben-al-Hamar ramena ses troupes à Grenade, mit en ordre Tadministion de son petit royaume tributaire, et revint, l'année 1247 — suivante, au camp des chrétiens avec cinq cents lances d'élite. Il voulut offrir sur-le-champ un gage de fidélité et de bons services à son seigneur suzerain. Profitant des avantages que lui donnaient sa connaissance du pays, son langage et son costume, il surprit le fort d'Alcala-de-Guadaira, à deux lieues de Séville, fort qui servait d'avant-poste à cette grande cité, et dont la position, la solidité, l'étendue, en Élisaient l'un des points de défense ou d'attaque les plus importants ('). Cet avantage décida saint Ferdinand à presser son expédition. Il revint en Gastille ordonner et diriger de nou-
les Etats chrétiens , que pour quatlre sous royaux [stteldos reaiesy ou reaies deplata, tombés aujourd'hui è la valeur minime de 52 centimes) . Au contraire, les doblas prises dans le camp du roi de Fez Abou-al-Hassan, vaincu à Tarifa, en i340, par Alphonse le Justicier, pesaient, ditron, presque une Uire d'or. Les Almohades ayant créé des monnaies différentes de celles des Almoravides, et que changèrent ensuite les Bény-Merines, il est difficile de préciser la valeur des doblas qui avaient cours lors du traité entre Aben-Al- Hamar et saint Ferdinand.
(1) Les ruines de ce fort, encore assez bien conservées, sont, je crois, le plus précieux échantillon que les Arabes nous aient laissé de leurs ouvrages militaires. Il était formé d'un double rang de hautes murailles, flanquées de neuf bastions, ou grosses tours carrées, et ceignait tout le sommet d'une colline qui domine deui vallons et deux routes.
yelles levées, pois, pour seconder utilement les opérations des troupes, il fit partir des ports de la Biscaye une flotte que Ton construisait depuis quelques années dans ce pays de forêts et de marins, et qui gagna, par un long circuit le long des côtes de l'Océan, Tembouchure du Guadalquivir. Ces préparatifs achevés, saint Ferdinand rejoignit Tannée, et vint, sans trouver de résistance, camper devant les murs de Séville.
Depuis la chute des Omméyades, pendant le règne des trois Aben-Abéd, et sous la double domination des Africains, Séville était devenue la vraie capitale de l'empire musulman d'Espagne, c'est-à-dire la plus riche, la plus populeuse, la plus importante de ses cités. Les récentes victoires des Castillans avaient encore accru sa population de presque toute celle de Gordoue, et à l'ap*proche de l'ennemi, la plupart des habitants de la campagne s'étaient également réfugiés dans ses murs. Mais cette multitude était plus propre à dévorer les ressources des habitants qu'à contribuer utilement à leur défense. Un chef manquait aussi pour la diriger. Séville obéissait encore à un vieillard de la famille royale des Almohades, Cid Abou-Abd-Allah, qu'avaient respecté les dernières révolutions, mais que son grand âge rendait incapable des fatigues et de l'activité d'un général. Ce fut le wali de Niebla, Abou-Djafar, réfugié dans Séville, qui prit le commandement de la garnison. U fit distribuer des armes à tous ceux qui pouvaient en faire usage, forma ainsi quelques troupes improvisées, et les guerriers , non des deux cultes (car il y avait des musulmans dans le camp chrétien, et des chrétieus mozarabes dans la ville musulmane), mais des deux partis, commen-
cèrent k se livrer, sous les murs da la place, de firéquentes esearmouches que faisaient naître de mutuels défis et des combats singuliers. Au milieu de ces luttes chevaleresques, un événement déplus haute importance prépara le succès des chrétiens. La flotte espagnole, sous les ordres de Tamiral Ramon Boni&z, força l'entrée du Guadalquivir, vainement défendue par les vaisseaux de Séville, qui furent tous pris ou coulés bas. Cette victoire navale priva les assiégés de toute communication avec la mer, avec l'Afrique, et porta l'abondance dans le camp des chrétiens. En même temps, un général espagnol détruisait des partis de Mores qui s'étaient réunis en maraudeurs dans les montagnes voisines, et Carmona , laissée sur les derrières, se rendait par capitulation. Séville était réduite à ses seules forces, à ses seules murailles. Ferdinand l'enveloppa tout entière, en établissant sur les deux rives du fleuve un camp retranché, où l'armée passa l'hiver, contre l'habitude générale de cette époque. Chaque jour de nouvelles troupes, parties du nord de l'Espagne, venaient accroître son armée. Tous les seigneurs de pendon y caldera (*) accouraient, bannières déployées, prendre part k l'honneur et aux profits de l'entreprise; les évêques aussi quittaient leurs diocèses pour assister à cette croisade, et des communautés entières de moines venaient, à défaut d'ouailles et de vassaux, partager de leurs mains les travaux des soldats.
Séville est située sur la rive gauche du Guadalquivir ;
(») De bannière et de chaudière; c'est-à-dire qui pouvaient lever des vassaux et les entretenir à leurs frais.
mais elle a, sur la rive droite, deux faubourgs importants, celui de Triana (Al-Trayanah) et cdui d'Alfarache (Al-Faradj). Les fortifications, coupées par le fleuve, entouraient de leur enceinte les deux parties de la ville, qui communiquaient alors entre elles, comme eocore aujourd'hui, par un pont de bateaux. Sur le conseil d'Aben-al-Hamar, l'amiral Ramon Bonifaz fit charger lourdement deux gros vaisseaux de sa flotte, et, dans un jour d* orage, ces masses, poussées par la marée et le vent, furent dirigées contre le pont, que rompit, en effet» la violence du choc. Les communications étant ainsi coupées entre les deux inégales parties de la ville, les Espagnols réunirent toutes leurs forces contre les faubourgs d'Alfarache et de Triana, qu'ils enlevèrent l'épée à la main, malgré la défense la plus meurtrière. Il y avait alors dix-huit mois que durait le siège. La garnison était décimée par une foule de combats, les vivres s'épuisaient, des maladies contagieuses moissonnaient la multitude entassée dans les maisons et sur les places de la ville ; il ne restait nul espoir de délivrance ou de secours. La prise des faubourgs vint ajouter k tous les maux qu'on soufirait la crainte d'être emporté d'assaut et livré à la fureur du soldat. Dans l'impatience de son effroi, le peuple s'agita tumultueusement et demanda qu'on rendit la place. Quelques-uns des principaux habitants furent envoyés en parlementaires au camp du roi de Gastille, qui, pressé de mettre fin à ce long siège, adoucit quelque peu les dures conditions qu'il avait imposées à Gordoue. Les habitants de Séville eurent un délai convenable pour réaliser leurs biens et quitter le pays ; en outre, pendant un mois, les Espagnols durent
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leur fournir, soit des vaisseaux, soit des bétes de somme» pour les transporter où bon leur semblait. Cette capitU"* latîon fut signée le 23 novembre 1248. Aussitôt, trois cent mille personnes, peu confiantes en la foi des diretiens, sortirent de Séville ; les unes, avec le vieux wali almohade, se réfugièrent en Afrique, d'autres dans les Algarves ou le pays deXérez, le plus grand nombre dans le royaume de Grenade. Tandis que toute cette population proscrite abandonnait ses champs et ses foyers, l'armée espagnole, conduite en procession par ses prélats et ses moines, suivit le roi du camp dans la cité vide, et l'étendard de Castille fut planté sur la haute tour astronomique, devenue clocher de la cathédrale, où tourne 1248 — aujourd'hui la Giralda.
Etabli dans l'Alcazar des rois arabes, saint Ferdinand présida lui-même au partage des terres et des maisons de Séville ; il les répartit entre ses barons, qui furent magnifiquement récompensés, les églises et les monastères de fondation nouvelle, qui reçurent de riches dotations, et les nouveaux habitants qu'on attira, du reste de l'Es* pagne, par ces largesses et d'amples privilèges ('). En
(*) Saint Ferdinand donna h Séville les fueros de Tolède. Ce mot, qui n'a point d'équiralent eomplet en français (le mot for n'éUnt usité que dans les provinces pyrénéennes) signifie les immunités, les coutumes, la juridiction, la forme administrative d'une province ou d'une cité. C'est sa constitution particulière. Pendant les conquêtes successives des Espagnols, quand une ville était prise, ou capitulait, on était repeuplée, les habitants recevaient des fueros par charte royale, soit qu'ils les obtinssent, soit qu'ils les exigeassent, pour se rendre ou pour changer de demeures. C'est là ce qui explique le grand nombre et la diversité des fueros urbains qui gouvernèrent l'Espagne, indépendamment des fueros provinciaux, tels que ceux de l'Aragon, de la Navarre, des provinces basques, etc.
£T DES MORES D'ESPAGNE. aos
même temps, il continuait à diriger les opérations de son armée. Pendant les années 1^9 et 1250| ses fils ou ses généraux occupèrent les villes de Xérez, Arcos, Me* dina-Sidonia, Rota, San-Lucar et Cadix. Ebloui par tant de glaire, par cette prospérité sans mélange, et n'ayant
plus d'ennemis à vaincre autour de lui, Ferdi 1250
nand conçut le projet de passer en Afrique pour y poursuivre, pour y détruire , jusque dans le berceau de leur race, les récents dominateurs de T Espagne. Après une nouvelle victoire navale remportée par son amiral Boniiaz sur la flotte africaine, en 1251, il se disposait à faire une descente au delà du détroit, quand la mort vint le surprendre, et prévint ce menaçant conflit entre l'Europe et l'Afrique. Une hydropisie de poitrine termina, le 30 mai 1252, le plus glorirax règne du moyen âge ('). Là se termine aussi la première période de l'œuvre nationale commencée par Pelage, cinq siècles auparavant. L'Espagne était reconquise sur les enfants de r Yémen et du Màbgreb. U est vrai que les musulmans habitaient encore, à l'avènement d'Alphonse X, les provinces de Murcie, de Grenade et des Algarves, à l'orient, au midi et & l'occident de l'Andalousie; mais ils étaient partout vassaux et tributaires des chrétiens. Ces débris d'un empire qui s'était naguère étendu de l'Atlas à la Garonne ne restèrent même pas tout entiers en leur possession. A la suite de quelques révoltes partielles, témérairement tentées, et bientôt étouffées dans le sang, les Algarves d'abord furent réunies au Portugal. Ensuite, le roi de Castille incorpora dans ses domaines,
(1) Voir là note n à la fin da Tolome.
en 1259. le pays de Xérez et le comté de Niebla, dont les habitants» après la prise de ces villes insurgées, furent expulsés comme ceux de Gordoue et de Séville ; puis, en 1266. la province de Murcie, qui, s' étant soumise aux Castillans, quoiqu'elle leur fût disputée par les Aragonais. garda quelque temps un fantôme d'émyr, créature d'Alphonse X. dont il resta tributaire et vassal. Les musulmans se trouvèrent réduits alors aux étroites limites de la province de Grenade, dont le wali, moins aveuglé que les autres chefs sur ses forces et sur celles de l'ennemi, refusa prudemment de prendre part aux révoltes, et se borna à prof^er son territoire contre tous les assaillants. En 1264, dans une entrevue au boui^ d'Alcala-de-Ben-Zayde. il avait conclu, avec le fils de saint Ferdinand, un nouveau traité de paix et d'aï- 1264 — liance.
Le petit nombre des musulmans restés, par suite des capitulations, sur le territoire et sous la domination des chrétiens, et qui n'étaient pas prisonniers de guerre, c'est-à-dire esclaves dans toute la rigueur du mot. furent nommés Moros mudejare$. Ds étaient soumis, malgré les capitulations, k une législation capricieuse, arbitraire et barbare ('). Exclus de tous les emplois . ne pouvant posséder de biens fonds , chargés d'impôts cependant, gênés et vexés dans l'exercice de leur culte et dans les usages de leur vie domestique, les Mores mudejares furent, c'est tout dire, assimilés aux juifs. Ils étaient également astreinte h porter
(<} Voir le chap« 15 aa tome I de YHiitaire des Mores mudejam et du Morisqwt, par M. de Circourt.
une marque distinctive, à ne pouvoir prendre des noms chrétiens, à vivre dans des quartiers séparés appelés a^amias^ où ils étaient exposés sans cesse aux insultes et aux pillages de la population chrétienne : vie misérable , bien différente de F existence facile, paisible , protégée et presque honorée que menèrent les chrétiens mozarabes sous les émyrs et les khalyfes.