‹ Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, traitant de la constitution du peuple arabe-espagnol, de sa civilisation, de ses mœeurs et de son influence sur la civilisation moderne (volume 3)Chapitre 10 sur 63 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Royaume de Grenade (*)• — Quatrième établissement. — Sa fondation, sa

durée» sa chute (de i246 à i492).

Après la reddition de Séville, et tandis que l'armée espagnole faisait son entrée triomphale dans cette cité vide de ses habitants , Aben-al-Hamar, plus triste que glorieux des succès de son suzerain, avait pris congé de saint Ferdinand pour retourner dans ses Etats. Quoique vassal et tributaire du roi de Gastille, ce prince, qui prit le thre de sultan et d*émyr des Fidèles, jeta les fondements du royaume de Grenade, dernier débris et dernière forme de Tempire arabe en Espagne. Les histo-

(1) Je regrette d'avoir à me servir dorénavant des mots rois et royaume de Grenade, puisque ces mots ne sont pas arabes, ni d'origine, ni d'acceptioa précise. Mais, d'une part, ils sont consacrés ; de l'autre, les mots à'émyrs et d'émyraty seuls possibles, prêteraient à l'équivoque, puisque le titre d'émyr appartenait précédemment aux gouverneurs de l'Espagne pour les khalyfes de Damas, et qu'il appartient, pendant la période où nous entrons, aux souverains de Maroc , qui jouent fréquemment un rôle dans cette partie de riHstoire des Mores^Ëspagnols.

riens s'accordent à louer sa bravoure , sa prudence» sa modération, sa justice, ses mœurs austères, enfin le zèle habile, les efforts constants qu'il déploya pour le salut et la prospérité de son pays. Lorsque des circonstances extrêmes Tobligèrent à prêter aux Castillans le secours de ses armes , il sut faire servir au bien de ses compatriotes cette nécessité cruelle. Pendant la guerre qu il fit en allié des chrétiens, fort de Futilité de ses services, il conjurait sans cesse le roi de CastiJle de réprimer la licence de ses soldats, de respecter les propriétés et les personnes; il lui faisait comprendre qu'une conduite modérée servirait mieux ses projets de conquête que des exactions qui poussaient les vaincus au désespoir. Ce fut par son intervention continuelle entre les Espagnols et les musulmans dont il était le médiateur, que le territoire de Séville fut préservé des affreux ravages qu avait soufferts celui de Cordoue. Lorsque, plus tard, les Mores de Niebla, de Xerez, de Murcie, tentèrent un soulèvement contre Alphonse X, Aben*al- Hamar sut se tirer avec habileté d'une position critique, alléguant aux walis révoltés son traité d'alliance avec le roi de Castille, qui l'empêchait d'entrer dans leur ligue contre son serment, et au roi de Castille ses scrupules religieux, qui lui défendaient de s'unir aux autres vassaux de la couronne pour châtier les rebelles. Il échappa, de cette manière, par la neutralité , aux vengeances des chrétiens comme aux reproches des musulmans, et profita même de leurs dissensions.

Cette coutume des princes espagnols , si contraire à celle des émyrs, de chasser tous les habitants d'une contrée conquise, n'était pas seulement inhumaine; elle

était tout aussi impolitique. Pour peupler des campagnes et des villes entièrement désertes, il fallait dépeupler d'autres villes et d'autres campagnes où le nombre des habitants ne fut jamais excessif, et les nations vaincues, dont on perdait les bras, ces nations que les vainqueurs auraient aisément pu tenir sous le joug , se recomposaient sur d'autres territoires , et s'y fortifiaient par leur réunion. C'est ainsi que le royaume de Grenade, si médiocre en étendue, acquit de l'importance, de la force et de la durée. Les populations expulsées de Cordoue, deSéville, deNiebla, de Xerez, au nord-ouest, de Valence et de Murcie, au nord-est, s'étaient agglomérées dans ce commun asile, sous la paternelle administration d'Aben-al-Hamar. Il distribua ces nouveaux venus sur toutes les parties d'un territoire étroit, mais prodigieusement fertile, pour qu'ils aidassent à l'agriculture ou à l'industrie, et trouvassent leur subsistance dans le travail de leurs mains. Il mit en pratique de nouvelles méthodes pour la culture et l'irrigation des terres, pour rélève du bétail et des chevaux ; il institua des récompenses et des exemptions pour les laboureurs, les bergers, les artisans, qui se faisaient distinguer; il établit de nombreuses manufactures, surtout pour les étoffes de soie, qui devinrent plus communes et plus célèbres à Grenade qu'en Syrie même ; il fonda des hôpitaux pour les malades, des hospices pour les vieillards et les indigebts ; il créa partout des écoles publiques ; il pourvut à la défense de ses forteresses, étendit et fortifia l'enceinte de sa capitale, et, joignant l'amour des beauxarts au goût des établissements utiles, il fil construire, pour la résidence royale, le magnifique Alcazar, ou

palais-fort, de rAlhamrâ [al'Kassr-al-Hamrâ, le palais Rouge, ou le palais du Rouge) ('). La paix constante, absolue, dont jouit Grenade jusqu'à sa mort, lui permit de constituer assez solidement le royaume dont il fut fondateur. Ses sujets reconnaissants avaient coutume de le saluer du titre de ghalib, vainqueur ; mais, reportant tout à Dieu, suivant le dogme musulman, il n'accepta d'autre surnom que al-Ghalib-billah (le Vainqueur par Allah), et, sur sa monnaie comme sur sa bannière, il fit graver ces mots restés la devise des rois de Grenade : Le ghalib illeh Allah, a il n'y a de vainqueur que Dieu, t» On a droit de s'étonner que les rois de Gastille et d'Aragon, jusque-là si persévérants dans leur double et parallèle entreprise, devenus maîtres par la victoire des deux flancs du petit royaume de Grenade, au lieu de laisser la paix à ces débris amoncelés des populations musulmanes, n'aient pas réuni leurs forces pour les chasser de leur dernier asile, et en purger tout le sol de l'Espagne. Peut-être TAragonais, effrayé ou jaloux de l'immense agrandissement de la Gastille, voyait-il avec plaisir subsister un moyen de neutraliser la supériorité de son rival. Peut-être les deux rois furent-ils guidés alors par le désir de se délivrer au plus vite d'un embarras qui contrariait chez eux d'autres projets. A cette époque, en effet, l'Espagne chrétienne semble oublier la présence des Mores, dont l'expulsion l'avait jusqu'alors absorbée, pour se jeter dans les affaires générales de l'Europe. Jacques P' d'Aragon, déjà surnommé le

(1) On pent consulter un chapitre sur rAlhamrâ dans le second volume de mes Musées d^Enrope (Musées d'Espagne, d'Angleterre et de Belgique] .

Conquérant (Jayme el Conquistador), toujours actif malgré son grand âge, voulut s enrôler dans la croisade dirigée par saint Louis contre T Egypte. Mais la tempête qui jeta sa flotte sur les côtes de Provence, lorsqu'il allait se rallier à la flotte française, Tempécha d'aller aussi mourir de la peste au milieu des ruines de Carthage (1269). Plus tard , son fils Pierre III, surnommé le Grand, ayant accepté la couronne de Sicile que lui offrirent Procida et ses conjurés, après les vêpres siciliennes, engagea F Aragon (1281) dans cette longue lutte contre Charles d'Anjou, le pape et la France, qui ne se termina que par le traité de Castronuovo (1302). Quant au roi de Castille, Alphonse X, il se laissait imprudemment entraîner par les caprices de son esprit à des entreprises aventureuses qui l'éloignèrent sans cesse du but constant qu'avait poursuivi son glorieux père. Il imagina d'abord, et dès son avènement, de faire revivre quelques droits douteux qu il tenait de son bisaïeul Alphonse IX sur la Gascogne, pour essayer de reprendre cette province aux Anglais ; mais les comtes de Béarn et de Limoges, auxquels il fournit des troupes et des subsides, furent battus par Henri III d'Angleterre. La querelle se termina, en 1254, par le mariage de l'infante Léonor avec le prince Edouard. Sur ces entrefaites, la mort de Guillaume, comte de Hollande, rendit vacant le trône impérial d'Allemagne. Alphonse aussitôt, malgré Téloignement des deux pays, et semblant deviner le rôle de Charles-Quint, se mit sur les rangs pour briguer le choix des électeurs. Il envoya des émissaires en Allemagne, répandit d'énormes largesses, et parvint k partager les voix avec Richard de Cornouailles à l'as-

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semblée électorale de Francfort, en 1257. Cette double élection, à laquelle succédèrent les efforts mutuels des deux prétendants pour se faire confirmer, mit l'Europe en feu. Il fallut qu'Alphonse plaidât devant le saintsiége, arbitre ordinaire de ces débats, c'est-à-dire qu'il soutint ses prétentions à la cour de Rome par les mêmes moyens qu'à la diète de Francfort ; puis, quand le pape eut prononcé en faveur de son rival , qu'il achetât l'alliance des chefs Gibelins pour résister à la décision du Vatican. Tant de prodigalités versées hors de l'Espagne réduisirent Alphonse au honteux et funeste expédient de l'altération des monnaies. Ce vol public eut son effet ordinaire : il fit tout enchérir en proportion , et augmenta la misère au lieu de doubler la richesse. Un mécontentement général éclata. Les chefs des principales familles du royaume, les Lara, les Castro^ les Haro, les Mendoza, ayant à leur tête un des frères du roi, r infant don Felipe, formèrent une ligue contre lui, non pour le renverser du trône, mais pour l'obliger à changer de conduite, en le réduisant à l'impuissance par le refus de leurs services. Ils quittèrent la Gastille (')

(1) n existait alors, dans les Etats chrétiens d'Espagne, ane coatome .singolière. C'était le bénéfice de dénaturaUsation, ou droit que possédait toat vassal du roi de sortir librement du royaume, en renonçant & sa naturalité, à sa qualité de Castillan {desnaturalizando$e). Cette renonciation, qui rendait le roi mattre des biens de son sujet, lui ôtait toute espèce de droit sur sa personne. Si je ne me trompe, ce bénéfice dérivait naturellement des lois féodales : en abandonnant le fief au suzerain, le vassal cessait de lui devoir obéissance et fidélité ; il reprenait toute sa liberté naturelle. Cette coutume, qui, je crois, n'a jamais existé qu'en Espagne, prouverait que, pour s'y être introduit plus tard, le droit féodal s'y était conservé plus pur, plus conséquent au principe de son institution, que dans le reste de l'Europe.

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et se retirèrent tous ensemble à Grenade, oii Âben-aU Hamar les accueillit avec distinctioa. Cependant, ni l'insuccès de ses tentatives, ni l'abandon de ses grands vassaux, ni même l'élection finale de Rodolphe de Hapsbourg, à la seconde diète de Francfort, en 1373, ne purent faire abandonner au roi de Castille la poursuite de sa chimère. L'année suivante, il se rendit à Lyon, où le pape tenait un concile, après avoir décidé son beau-père , Jacques d'Aragon, à venir appuyer ses prétentions à l'empire. Ce furent ces diverses circonstances qui, en tournant hors de la Péninsule tous les efforts des souverains espagnols, protégèrent l'humble nais* sance du royaume de Grenade, et laissèrent croître librement ce rejeton poussé sur le tronc abattu de l'empire arabe.

Le bienfaisant et pacifique Mouhamad-Aben-al-Ha- 1273 — mar était mort en 1273(*), alors qu'il marchait contre ses walis de Malaga, Guadix et Gomarès , révoltés à r instigation des chrétiens. Son fils Mouhamad II, dès longtemps reconnu et juré, monta paisiblement sur le trône, et battit les walis rebelles avec l'assistance des réfugiés espagnols, qui, rappelés par Alphonse, décidèrent leur hôte, le roi de Grenade, à les accompagner jusqu'à la cour de Castille. Mouhamad, en effet, eut une entrevue à Séville avec Alphonse X, qui l'hébergea dans son palais, lui donna de brillantes fêtes, et voulut l'armer lui-même chevalier. Ils renouvelèrent ensemble le traité d'allianea conclu entre leurs pères. Mais la reine de Castille ayant indiscrètement fait promettre à Mou-

(<) Voir la note II à la fin du volume.

faamad qu'il accorderait une (rêve d'un an aux walis révoltés, il vit, dans cette exigence, l'envie d'entretenir la guerre civile au sein de son naissant état, et bientôt l'absence simultanée des deux rois chrétiens, partis pour le concile de Lyon, vint donner au nouveau roi de Grenade l'espoir de s'affranchir du tribut, peut-être même de recouvrer l'Andalousie entière. Néanmoins, cette entreprise lui semblant au-dessus de ses forces, il engagea l'émyr de Maroc à la tenter de concert, lui offrant pour gage et pour facilités les ports d'Âlgesiras et de Tarifa. Abou-Youzef, chef de la famille des Bény-Mérinys, qui régnait depuis quelques années sur le Mfthgreb, accepta joyeusement l'offre de Mouhamad, et vint le joindre sur le rivage d'Algesiras, à la tête d'une formidable — 1275 armée. Leur plan était de pénétrer dans les Etats d'Alphonse, par la province de Séville et celle de Jaen. L'adelantado d'Andalousie, don Nuno de Lara, vint disputer le passage aux Africains, et, trop faible en nombre, périt avec toute sa troupe, enveloppé dans les rangs ennemis. Mais ce combat meurtrier, et l'opiniâtre résistance d'Ecija, que ne put enlever l'armée victorieuse, effrayèrent l'émyr, qui revint sur ses pas. En même temps, un fils de Jacques d'Aragon , archevêque de Grenade m partibus infidelium ('), s'était aussi jeté au-dçvant des Mores du côté de Jaen. Mouhamad aussi l'enveloppa et le fit prisonnier ; mais le prélat captif faillit devenir la cause d'un nouveau combat entre les vainqueurs, les uns voulant le conserver à Mouhamad, les autres vou* lant l'envoyer à Youzef. On allait en venir aux mains,

(<) Les historiens arabes disent, par errenr, Sancho fils d'Alphonse X.

ZU HISTOIBE DBS ARABES

lorsqu'un chef arabe le perça de sa lance, disant qu'il ne fallait pas que tant de braves guerriers s'entre-tuassent pour un chien.

£n apprenant à Lyon l'irruption des Berbères de Maroc et des Mores de Grenade, Alphonse fut obligé de renoncer enfin à la couronne impériale pour venir dé- 1276 — fendre la sienne. U regagna la Gastille en toute hâte, et comme son armée était réunie, comme sa flotte croisait dans le détroit, il put honorablement proposer une trêve de deux années aux rois mores qui l'acceptèrent avec empressement. Une seconde Crève suivit le siège d'AIgesiras qu'Alphonse voulut entreprendre, en 1279, pour enlever aux musulmans d'Afrique le point ordinaire de leurs descentes, et à ceux de Grenade la facilité de secours extérieurs, mais qui, mal dirigé, se termina par la complète dispersion de la flotte et de l'armée espagnoles. Cet échec détermina la révolu qui depuis longtemps menaçait Alphonse. Une ligue puissante se forma contre lui, dans laquelle entrèrent h reine, les infants, les hauts barons, le roi de Grenade, et qui eut pour chef son propre fils Sancho, celui même qu'il avait fait récemment déclarer successeur de la couronne, au risque d'une guerre avec la France (*). Sancho

(1) Sancho, second fils d'Alphonse, fut déclaré héritier da trône de Castille par les cortès de Ségovie, en i276, à Texclusion des enfants de son ft^re aîné, Ferdinand, petits-fils de saint Louis par leur mère Blanche. Les historiens français ont nnanimement flétri, comme la sanction d'une usurpa* tion flagrante, cette sentence des cortès espagnoles ; iU ont accnsë Alphonse d'avoir tyranniquement dépouillé ses petits-fils an profit d'un fils ingrat qui fit le tourment de sa vieillesse. C'est une erreur ; la décision d'Alphonse et des cortès était parfaitement conforme à la législation du pays. En eflel, c'étaient lea lois gothiques, et non les lois romaines, qui gouvernaient alors

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eut bientôt pour lui Tanoée, ainsi que la plupart des prélats et des nobles (rxco$ homes), et U se fit nommer gouverneur du royaume, par les certes de VaUadodid, en

Le malheureux Alphonse, abandonné de ses yassaux, de ses soldats, de sa iamille entière, sollicita successivement le secours des rois de Portugal, d'Aragon et de France. Tous trois s'excusèrent sous de frivoles prétextes, et le pape , auquel il avait également adressé ses suppliques, se contenta de lui rappeler l'exemple de Job, pour l'exhorter à la patience. Se voyant ainsi repoussé par tous ceux auxquels l'attachaient les liens de la parenté, du voisinage et de la religion, Alphonse, dans son désespoir, implora l'appui de l'émyr de Maroc, et ce chef de barbares donna une grande leçon aux princes de la chrétienté, en leur apprenant le respect qu'on doit à l'infortune. Âbou-Youzef s'occupait à rebâtir la ville d'Algesiras sur le terrain qu'elle occupe aujourd'hui, lorsqu'il reçut le message du roi de Castille. Au lieu de profiter des dissensions qui affligeaient le royaume ennemi, pour accomplir ses projets de con« quête, il prit sur-le-champ la route de Séville , où se trouvait Alphonse dans le plus complet abandon. On dit qu'en recevant au milieu de son armée le vieux prince détrôné, Abou-Youzef lui céda la place d'honneur, en lui adressant ces paroles remarquables : a Je « vous traite ainsi parce que vous êtes malheureux, et

TEspagne. Or, U loi des Goths {Puerojuxgo, lib. II, tit 9 3/ 10) admettait, poor Fhéréditéau trône, le droit d'tmm^diolton, et non celui do représcrUatUm, Ainsi, Sancho, immédiat à son père, devait être prtôré au peti^fils» qui ne venait que par représentation du (ils aîné.

316 HISTOIRE DBS ARABES .

« je m'unis à vous pour venger la cause commune de « tous les rois et de tous les pères. » Avec ce puissant 1283 — renfort, Alphonse commença la guerre contre Sancho, que soutenait Mouhamad, et l'on vit encore une fois chrétiens et musulmans contre musulmans et chrétiens. Mais Alphonse et Sancho tombèrent tous deux gravement malades; le fils, en s humiliant, obtint le pardon du père, qui mourut dans l'année 1284 , emportant le titre, non de $age, que l'histoire n'eût point ratifié si l'adulation le lui avait donné pendant sa vie, mais desavant, que jamais aucun roi d'aucun pays ni d'aucune époque n'a mérité plus que lui ('].

Les événements qui suivirent sa mort furent encore plus favorables que ceux de sa vie au solide établissement du royaume de Grenade. L' Aragon, en guerre avec la France pour la possession de la Sicile, eut à repousser une invasion de Philippe le Bel, devenu roi de Navarre par son marige avec Jeanne, héritière de celte couronne (1285). Quant à laCastille, elle était entrée, par la révolte de Sancho IV contre son père, dans une longue carrière de révoltes, dont tout le règne de ce prince fut agité, et qui s'étendit bien loin dans les règnes suivants. Les partages de dépouilles et de territoires, résultat des conquêtes de saint Ferdinand, avaient singulièrement accru le pouvoir des grands vassaux de la couronne, pouvoir auquel la faiblesse et l'irrésolution

(*) Les anciens, auxquels il semblait que la sagesse dût toujours accompagner la sciencOy n'avaient qu'une seule expression pour désigner ces deux qualités. Le mot espagnol el sabio (sapiens dans sa double acception) a trompé les traducteurs étrangers. Alphonse X étant l'élère des Arabes, il sera plus tard question de lui, non plus comme roi, mais comme savant*

d'AlphoDse ne surent pas imposer des bornes, et qui grandit de toute la hauteur de ses fautes. La rébellion de Sancho, achevant d'humilier le trône, éleva jusqu'à son niveau d'orgueilleux sujets. Puni par la loi du talion, il fut obligé de lutter sans cesse, les armes à la main, contre ses hauts barons, soulevés, tantôt par les Lara, tantôt par les Haro, tantôt par son propre frère. La mort de Sancho IV (1295), qui ne laissait qu'un en< fant en bas âge sous la tutelle de sa mère Marie de Molina, commença une ère de troubles si nombreux, si violents, si prolongés, qu'il sembla que la jeune mo* narchie castillane allait s'abtraer comme l'empire arabe, sous les dissensions publiques. Les fils du frère aîné de Sancho, qu'on appelait les infants de La Cerda, appuyés par la France et l'Aragon , disputèrent lojigtemps la cou< ronne à leur neveu. Ce ne fut qu'en 1305 que des arbitres, choisis par l'Aragon et la Gastille pour terminer tous les différends, affermirent par leur décision l'autorité du jeune Ferdinand IV.

A la^faveur de ces longues querelles intestines des Etats chrétiens, le royaume de Grenade prospérait sous le successeur d'Aben-al-Hamar. Sauf quelques rares et courtes algarades, sauf quelques prises de forteresses à l'occasion, pour délimiter et couvrir leurs frontières, les Mores de Grenade restèrent en paix avec les Espagnols. L'émyr de Maroc, Abou-Yakoub-ben-Youzef, séduit par les instances et les promesses d'un frère révolté de Sancho IV, tenta seul, en 1294, une entreprise un peu considérable. Il voulait au moins repreadre la place mportante de Tarifa, dont les Espagnols venaient de s'emparer. Mais voyant ses troupes constamment repous-

sées par la garnison de cette place (% il les rappela brusquement en Afrique, et, dégoûté de ces expéditions lointaines, il vendit même au roi de Grenade, moyennant quelques milliers de mickals d'or, la ville d'Algesiras qui lui restait seule dans la Péninsule. Ce fut le 1 298 — terme de la domination des Africains en Espagne. D'une autre part, les walis de Malaga, de Guadix et de Comarès, privés delà protection de Témyr et de celle du roi de Castille, firent leur soumission à Moahamad U, qui, mort en 1303, avait réuni sous son autorité tous les pays encore occupés par des populations 1303 — musulmanes. Borné au nord par la Sierra de Comarès, son état s'étendait, le long de la Méditerranée, du détroit de Gibraltar au delà du cap de Gâta, entre Alméria et Garthagène.

Depuis la fondation du royaume de Grenade sur les ruines de l'empire arabe, les événements sont mieux détaillés et mieux connus ; mais ils n'ont plus la même grandeur, la même importance, la même généralité. Tant que le trône des khalyfes de Cordoue, ou même des émyrs de Maroc, fut debout, l'histoire des musulmans était celle de la Péninsule presque entière ; l'histoire des chrétiens était, comme leur puissance, bornée à quel-

(1) Le siège de Tarifa est célèbre dans les annales espagnoles par une action qui rappelle et surpasse peut-être celle de l'ancien Brutus. L'infant don Juan, qui commandait l'armée musulmane, apprit qu'un jeune Qls d'Alonzo Ferez de Guzman, l'opiniâtre gouverneur de la Tille assiégée, était en nourrice dans un village voisin. Il l'envoya prendre, le porta au pied des murailles, fit appeler Guzman, et le menaça de faire périr son fils à ses yeux s'il n'ouvrait sur-le-champ les portes de la place. Le père, pour toute réponse, détacha son épée et la jeta au prince, qui eut la barbarie d'en percer l'enfant.

ques provinces. Maintenant, les rôles sont renversés : depuis saint Ferdinand et Jacques d'Aragon, l'histoire les royaumes e^agnols est devenue celle de la Pénin- ;ul6 ; l'histoire de Grenade n'en est plus qu'un épisode. .1 est donc permis, sans rien enlever d'essentiel au suet, et sans nuire à la vue générale^ de resserrer encore }6 sommaire des événements.

Dès que le jeune Ferdinand lY fut dégagé des liens de sa tutelle, il dirigea une attaque contre les Mores pour apaiser les querelles intestines, en occupant ses barons à la guerre étrangère. Tandis que le roi d'Aragon, avec qui cette campagne était concertée, venait assiéger par mer Alméria, lui-^méme attaquait à la fois Algesiras et Gibraltar. Mouhamad III essaya vainement de débloquer ces places. La dernière fut forcée de se rendre» et — 1306 l'autre allait se livrer aussi» . lorsque le roi de Grenade acheta, du roi de Castille, la levée du siège, moyennant la remise de quatre forteresses, et le paiement de cinq mille doblas d'or. La perte du mont de Thàryk (Djébal" Thâryk) et ce honteux rachat d' Algesiras furent vivement sentis par les Mores de Grenade. Une sédition populaire éclata contre Mouhamad III, qu on accusait de ne pouvoir diriger le gouvernement parce qu'il était presque aveugle, et qu'on appelait injurieusement Al-Amasch (le Chassieux). Les chefs du mouvement lui intimèrent dans son palais a le décret du peuple souverain y> (telle est la singulière expression qu'emploie le traducteur de l'arabe), qui l'obligeait à déposer la couronne. Son frère, Al-Nasser (le Défenseur), de qui vient le nom de Nasseride donné à la dynastie d'Aben-al-Hamar, fut — 1306 proclamé. Celui-ci, après avoir vainement sollicité une

trêve des rois espagnols (^), prit les armes, battit les Âragonais sous les murs d'Alméria, et les força de se rembarquer. Le fameux procès des Templiers, qui s'instruisit alors en Espagne comme dans le reste de l'Europe, préserva Grenade d'une nouvelle coalition. Puis 1312 — la mort de Ferdinand IV, qui ne laissait pour héritier qu'un fils de deux ans (depuis Alphonse XI, le Justicier), jeta la Gastille dans les débats intérieurs dont elle sortait à peine, la mère, l'aïeule et les oncles du jeune roi se disputant la régence pendant sa minorité. Ai-Nasser, d'humeur pacifique, ne chercha point i troubler, par d'imprudentes attaques,le repos où les Espagnols semblaient l'oublier. Mais ses sujets, toujours turbulents et volages, se lassèrent de lui, comme ils s'étaient lassés de son frère, et, dans une nouvelle sédition, demandèrent le supplice du wazir (^) dont l'avarice et la hauteur les avait irrités. Ismayl-Aboul-Oualyd, neveu du roi, se mit à la tête des mécontents, vint de Malaga assiéger Grenade, et força Ai-Nasser, qu'il tint 1314 — quelques jours enfermés dans l'Alhamrâ, à lui résigner la couronne. Ai-Nasser éprouva le sort qu'il avait fait éprouver à son frère Mouhamad . Peu d'années après l'avènement d'Ismayl, les infants

(1) L'historien more fait à ce sujet une réflexion naïve, mais qui prouve une fois de plus combien différaient d'un peuple à l'autre les idées d'honneur et de loyauté, a Les chrétiens, dit-il, étaient très-doux et très-humbles quand ils demandaient la paix, très-altiers et très-exigeants quand elle leur était demandée : condition d'ennemis peu généreux. i>

p) Ouégir. C'est le vûixir des Turcs. Au premier ministre, appelé précédemment hadgeh (chambellan], on donna, à Grenade, le nom de wazir, qui, d'après d'Herbelot, signifie ^portefaix, pour marquer qu'il portait le fardeau du gouvernement.

de Castille don Pedro et don Jaan, déboutés de leurs prétentions à la tutelle d'Alphonse, occupèrent leurs loisirs et leurs troupes à diriger des algarades sur le territoire musulman. Ils s'avancèrent même, après quelques succès, jusqu'en vue de Grenade, Ismayl, alors, attaqua et dispersa leur petite armée; les deux — 1319 princes espagnols périrent dans le combat. A cette agression succéda une trêve de trois ans. Quand elle fut expirée, Ismaylprit F offensive, et s'empara, dans deux campagnes heureuses, des villes de Baeza et de Martos qu'il mit à feu et à sang. Parmi le butin, se — 1325 trouvait une captive chrétienne de la plus rare beauté. Elle était tombée en partage à l'un des cousins du roi ; mais Ismayl la fit enlever et conduire à son harem. Cette violence lui coûta la vie ; son cousin le poignarda

dans l'Alhamrâ, au milieu des fêtes qui celé 1325

braient ses victoires. Ainsi fut vengée la chute d' Ai-Nasser, comme l'avait été celle de Mouhamad. MouhamadlV, fils aîné d' Ismayl, n'avait alors que douze ans, et son wazir Mouhamad-al-Mahrouk régna d'abord pour lui. Mais l'insolence et les exactions du ministre ayant excité des plaintes générales, Mouhamad lui fit trancher la tête au retour d'une expédition mal dirigée sur — 1328 la frontière de Gastille, et prit, à quinze ans, les rênes de l'État. Ses premières armes furent heureuses. Il enleva aux chrétiens la ville de Baeza ('), et leur — 1330

(*) On raconte que, dans un combat livré sous les mors de cette ville, Mcohaniad, qai combattait au premier rang, perça de sa lance enrichie d'or et de pierreries un soldat chrétien qui l'emportait en fuyant. Des cavaliers mores voulurent le poursuivre pour reprendre la lance du roi : « Laissez, leur dit Mouhamad, laissez ce malheureux; s'il revient de sa blessure, qu'il ait au moins de quoi se faire panser. »

reprit ensuite Gibraltar. Mais cette place importante tomba presque aussitôt au pouvoir de Témyr de Fez , Âbou'l-Hassan, qui en revendiqua la propriété. Mouhaniad , au lieu de disputer sa conquête k ce puissant voisin , aima mieux contracter avec lui une étroite alliance. Les Espagnols étant venus assiéger de nouveau Gibraltar, qu'ils pressaient vivement par terre et par mer, Mouhamad accourut au secours de la garnison africaine, et parvint k la dégager en battant les chrétiens. Entré dans la place, il fit sentir aux chefs berbères, par quelques plaisanteries ironiques, le service qu'il leur avait rendu; ceux-ci l'assassinèrent, lorsqu'il s'embarquait pour aller visiter k Fez l'émyr son allié. « Tant la barbarie, dit l'historien de Grenade, est ingrate et sauvage! r> L'armée proclama l'un des frères de Mouhamad, Youzef-Abou'l-Hedjadj, qui alla prendre possession du 1333 — trône vacant.

Moins guerrier que son frère , le nouveau roi entama sur-le-champ des négociations avec la Castille et le Mèhgreb, qui amenèrent la conclusion d'une trêve de quatre ans entre Alphonse XI, Abou'l-Hassan et lui. Cette paix passagère fut remplie par des soins d'administration intérieure. Légiste savant, habile, Youzef rendit plusieurs décrets pour fixer le sens des lois et coutumes civiles, obscurcies par les subtilités des imâms, des khatybs (prédicateurs) et des kadys (juges); il rédigea des formules brèves et simples pour les actes publics et privés; il créa diverses distinctions pour récompenser les services rendus à l'Etat, et fit élever plusieurs monuments dont lui même d'habitude était l'architecte. La sévère justice qu'il rendait à tous, aux petits comme

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aDx grands , aux pauvres comme aux riches, même en réformant les sentences et les ordres de ses wazirs, devait lui mériter, et k plus justre titre, le surnom qu'à cette époque même recevait le roi de Gastille, celui de Justicier.

Peu après l'expiration de la trêve, l'émyr de Fez envoya son fils Abd-al-Malek (nommé Abomelique par les chroniques espagnoles] en algarade sur les — 1339 terres d'Andalousie. Le jeune prince y périt avec une partie de ses maraudeurs. Abou'l-Hassanjura de venger sa mort, et de reprendre sur ses meurtriers l'ancien empire des Almoravides. Il publia la guerre sainte en grande solennité , réunit sur le rivage de Geuta toutes les forces de son puissant empire, et traversa — 1340 le détroit sur une flotte de deux cents voiles, après avoir écrasé la flotte espagnole qui lui barrait le passage. Le roi de Grenade étant venu le joindre k l'ile Verte, leur armée combinée s'avança contre Tarifa, dont elle ouvrit aussitôt le siège. Cette armée comprenait, au dire, fort suspect, & la vérité, des chroniqueurs espagnols, quatre cent mille fentassins et soixante mille chevaux. A sa suite, disent les mêmes historiens, avait émigré une population de six cent mille personnes, qui venais t s'établir en Espagne à k faveur de ses conquêtes.

Ce grand effort de l'Afrique, menaçant de nouveau la Péninsule du joug des Berbères, jeta l'effroi dans les Etats chrétiens. Alphonse XI pressa les rois de Portugal et d'Aragon de venir se joindre & lui pour la défense commune, et il appela sous sa bannière tous ses vassaux de Gastille. C'était comme une croisade : les archevêques

de Tolède et de Saint-Jacques, ainsi qu un grand nombre d'autres prélats, étaient accourus au camp, en même temps que les barons et les chevaliers des divers ordres militaires. Dès que le roi de Portugal , Alphonse IV, eut rallié ses troupes à celles d'Alphonse XI, ils marche* rent tous deux au secours de Tarifa, qu'un chevalier castillan, nommé Juan Alonzo de Benavidès, défendait depuis cinq mois avec autant de constance et de succès que l'avait £Biit naguère Guzman el Bueno. L'armée espagnole comptait, selon les historiens du temps, plus de cent mille hommes de pied et dix-huit mille chevaux. Le 29 octobre 1340, elle rencontra les Mores au passage du Guadacelito (al-Ouad-al-Salato , el rio Sahdo). Après un jour d'observation et d'escarmouches, les chrétiens franchirent la rivière, et la bataille s'engagea. Aussitôt les assiégés dirigèrent habilement une sortie sur le camp de l'émyr, demeuré sans gardiens. C'était précisément la manœuvre de l'Almoravide Youzef à la bataille de Zalak&h. Elle décida aussi la victoire. Les Africains abandonnèrent le champ de bataille pour défendre leur camp, et les Grenadins, restés seuls aux prises avec toute l'armée chrétienne, ne firent qu'une faible résistance. La déroute fut générale, et le massacre horrible. Deux cent mille cadavres musulmans, disent les chroniques, jonchèrent le court intervalle qui sépare le rio Salado du rivage de la mer. Le harem d'Abou'l- Hassan, sa sœur, son fils, un immense butin , tombèrent au j)ouvoir des Espagnols. L'émyr n'échappa luimême qu'avec peine , et s'enfuit en Afrique avec les misérables restes de la multitude qui lavait suivi. Youzef, enfermé dans Algesiras par les vainqueurs, ne

put retourner & Grenade qu'en s embarquant pour le petit port d'Âlmunecar. — 1340 Une autre perte, plus sensible encore aux Mores de Grenade, suivit de près celle de la bataille du rio Salado. Pour empêcher & l'avenir les invasions des Berbères, et fermer l'Europe à l'Afrique, Alphonse résolut de prendre rile Verte, qui avait toujours été dans leurs mains la clé de l'Espagne. Après une victoire navale que la*flotte castillane remporta & son tour sur celle d'Abou'l 1341

Hassan, l'armée chrétienne vint assiéger Algesiras par terre et par mer. Cette ville forte, pourvue d'artillerie dont les Mores avaient fait usage, l'année précédente, au siège de Tarifa ('), se signala par une longue résis* tance. Pour la réduire, Alphonse fut contraint de l'en* tourer d'un camp retranché, presque d'une autre ville, où son armée passa l'hiver. Youzef fit de nombreux efforts pour dégager cette place importante, et le roi do Castille eut souvent à repousser de ses propres retranchements les chevaliers de Grenade. Enfin, après vingt mois de blocus et de combats , Algesiras, manquant de vivres, dut céder à l'opiniâtre persévérance des assiégeants. Youzef offrit de la rendre au roi de Gastille, s'il en laissait librement sortir tous les habitants avec leurs richesses, et sous la condition d'une trêve de dix ans. Alphonse accepta. Les chroniques espagnoles — 1343 disent qu'à cette occasion, le roi de Grenade renouvela l'hommage de fidélité et la promesse du tribut annuel de douze mille doblas d'or stipulés entre Aben-al-

(I) Voir, aa second volome (chap. H, section !'*), la dissertation sur Finvention de la poudre.

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tte HISTOIRE DES ARABES

fitunar et saint Ferdinand (^). Bien que les historiens Arabes ne fiassent pas mention f^e cette circonstance, elle est trop probable pour ne pas être admise.

La concession de cette longue trêve le rendant k ses goûts pacifiques, Youzef se voua tout entier aux trayaux du gouvernement intérieur, qu il avait entrepris déjà durant la trêve précédente. Il fonda de nombreuses écoles, en attacha une au moins à chaque mosquée, et fixa pour toutes celles de l'empire une instruction uniforme. Il embellit de fontaines, de bains et de marchés sa ville de Grenade, dont il rendit les habitations plus saines et plus commodes, en faisant imiter, par chaque citoyen, dans sa demeure et selon ses facultés, les améliorations introduites dans l'Alcazar. Enfin, il fit, ou renouvela , sur les divers objets de Tadministration religieuse , civile et militaire , une série de règlements qui ont gardé le nom de leur auteur, et qui sont restés, jusqu'à sa chute, le code du royaume de Grenade (^).

La guerre civile s' étant allumée en Afrique, vers 1349, entre Abou'l-Hassan, le vaincu de Tarifa, et l'un de ses fils révolté, Alphonse XI résolut, bien que la trêve de dix ans ne fût pas encore expirée , de. mettre à profit les circonstances pour s'emparer de Gibraltar, dont il regrettait la perte, et qu'il convoitait encore davantage

(1) Voir la note ±, k la page 297, sar la valear des dohlas,

(2) Gomme les monuments légblatife servent singolièrementè l'ëtade des mœurs» et comme ceux de la législation arabe sont fort rares, j'ai cru devoir faire connaître sommairement les règlements de Youzef. On les trouvera (note III) à la fin du volume. Il est remarquable qu'ils appartiennent à l'époque où dans toute l'Europe, et par l'étude des lois romaines, conunençait À fleurir la science du droit.

depuis la prise d' Algesiras. Il attaqua vivement la place ; mais, après quelques assauts repoussés, il se borna à renfermer dans un étroit blocus. La peste se mit alors dans son armée ; lui-même fut atteint et mourut, n'ayant qae trente-neuf ans. Comme la victoire du rio Salado lui avait donné, chez ses amis et ses ennemis, une immense renommée , les musulmans eux-mêmes prirent le deuil en apprenant sa mort , et les troupes du roi de Grenade, qui le harcelaient dans son camp, laissèrent traverser leurs rangs par Tarmée chrétienne, lorsque, formée en un vaste convoi, elle emportait à Séville le corps du Justicier. — 1350

Quatre ans après , un fou assassina Youzef, lorsqu'il était en prières dans la mosquée. Son fils aîné. Mou-

hamad, cinquième de ce nom, après avoir re 1354

nouvelé le traité de paix avec les chrétiens et l'émyr de Fez, commençait un règne que son caractère doux» juste et studieux, promettait de rendre prospère , lorsque des ambitions de famille vinrent le troubler dès son début. Il avait comblé de bienfaits son frère Ismayl, né d'un autre lit, et la sultane, mère de ce prince. Mais celle-ci, non contente d'habiter le délicieux palais du généralife (Djénéah-al'Àryf, jardin d'agrément, de plaisance), voulait que son fils occupât l'Alhamrâ et le trône. Une conjuration les lui livra. Uouhamad, attaqué de nuit dans l'Alcazar, où périt son wazir , et qui fut saccagé comme dans une prise d'assaut, ne put échapper aux coups des assassins que sous les vêtements d'une esclave du harem. Ismayl fut proclamé. Mais la loi du talion, cette — 1359 justice de l'histoire, ne tarda pas à l'atteindre. Le chef du complot qui lui avait livré cette, couronne usurpée,

Aboa-Sayd, non content de régner en son nom, oordit bientôt une nouvelle trame. Ismayl, chassé du palais, battu et pris par les conjurés, fut massacré dans la pri- 1361 — son avec son jeune frère , et Abou-Sayd se fit proclamer à son tour« Une autre justice attendait cet autre coupable.

Cependant Mouhamad Y, le roi détrôné, après avoir d'abord obtenu de Fémyr de Fez une armée que la mort violente de ce prince retint en Afrique, avait imploré l'appui de son suzerain, le roi de Castille. L'héritier d'Alphonse XI, Pierre, dit le Cruel, lui confia, en effet, un corps de troupes, qui, réunies à ses partisans, mirent' Mouhamad en état de disputer sa couronne à l'usurpateur. Il entra aussitôt sur les terres de Grenade ; mais, effrayé des horribles dégâts que ses alliés les Castillans commettaient sur leur passage, ce prince humain prit la noble résolution de renoncer à ses droits et aux succès qui lui étaient promis, plutôt que de porter la désolation dans sa patrie. Il congédia l'armée espagnole, et se retira lui-même à Ronda, avec le dessein d'y vivre dans le repos et l'obscurité. Mais son apparition avait suffi pour donner le mouvement aux populations, fatiguées de la tyrannie d' Abou-Sayd. La ville de Malaga se souleva au nom de Mouhamad, et d'autres places suivirent cet exemple. Craignant un abandon général, Abou- Sayd prit le parti d'aller trouver le roi de Castille, auquel il venait de rendre sans rançon un prisonnier illustre, le grand-maltre de Calatrava; et qu'il comptait attacher à sa cause pard*autres présents. Il se rendit àSéville, accompagné d'un nombreux cortège, et menant à sa suite des chevaux de noble race, des armes précieuses,

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de riches éto£fes, des pierreries et de Tor. Pierre le reçut à rAlcazar, avec toutes les pompeuses cérémonies de rhospitalité royale. Mais, la nuit même, il s'empara des trésors de son hôte, et le fit arrêter avec tons les siens. Trente-six chevaliers mores, qui l'accompagnaient, furent conduits sur des ânes dans un bois d'oliviers, hors de Séville, attachés aux troncs d'arbres, et tués à coups de lances par les satellites du roi de Castille. Le cruel Pierre se chargea, dit-on, d'être lui-même le bourreau d'Âbou-Sayd, qui lui reprocha son crime, et lui prédit une fin funeste ('). Grenade ouvrit alors ses portes à Mouhamad, qui obtint, sans combats, la soumission de tout le royaume, renvoya libres les prisonniers chrétiens, et signa la paix avec le roi de Castille. — 1362 Ce fut presque à cette époque du retour de Mouhamad y, que commencèrent les longues querelles de Pierre le Cruel et de son frère Henri de Trastamar, fils naturel d'Alphonse XI. Le bâtard avait pour lui la haine que le peuple portait à son frère, F Aragon, enfin la France, qui lui donna une armée et Duguesclin (^). Pierre était défendu par les Anglais et le prince de Galles. C'était la première fois que la France et l'Angleterre se rencontraient sur les champs de la Péninsule, où elles se sont retrouvées dans la guerre de suc* cession et dans la guerre d'indépendance. Après des

(1) On à récemment (et je crois avec peu de raison) accusé les historiens espagnols et français d'avoir, en embrassant tous la caQse-d4ienri de Trastamar, assombri et noirci le tableau des crimes de Pierre le Cmel. Cette avenUire d'Abou-Sayd est racontée par les hbtoriens mores, qu'on n'accusera point de partialité vindicative, puisque Pierre était Tàllié, le protecteur de leur bon roi Mouhamad V.

P) Que les Espagnols appellent Beltran Claquin.

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