NATION
La nation qui obéissait aux khalyfes de Cordoue était loin de présenter, dans sa composition, cette unité qui distinguait le gouvernement et la loi. Jamais peuple réuni sous un même sceptre et dans une même contrée
ne fut moins compacte, moins homogène : c'était l'agrégation d*une foule de peuples, ayant des origines, des croyances, des lois, des langues et dès mœurs diverses. Mmulmans. — Les Arabes proprement dits , ceux qui franchirent les frontières de la péninsule arabique pour répandre au dehors la parole deMahomet, et convertir le monde à la pointe de leurs lances, étaient en fort petit nombre au début de leur entreprise. Us se grossirent successivement des populations conquises et converties, qu ils entraînaient avec eux à de nouvelles conquêtes et de nouvelles conversions. Ces fils de TYémen et du Hedjaz formaient une sorte d'aristocratie héréditaire, en qui résida longtemps toute la puissance et toute la richesse. Les commandements militaires, les emplois civils, les dignités sacerdotales, furent d'abord et longtemps leur privilège exclusif. Au reste, ils conservaient loin de leur patrie les distinctions de familles qui avaient divisé leurs ancêtres, et formaient en Espagne autant de tribus qu'en avait compté l'Arabie. A côté de ces vainqueurs et légis« lateurs primitifs, se plaçaient les Syriens, leurs voisins immédiats, leurs premiers alliés dans la foi et dans les armes, qui, en cette double qualité, partageaient tout l'orgueil et tous les privilèges de la noblesse arabe; puis, les JSgyptiens, autres voisins, autres alliés, qui, censés Asiatiques aussi, avaient aidé les Arabes à conquérir le reste de l'Afrique. Elevés dans le luxe et vivant dans le loisir, voués à la pratique exclusive des sciences, des arts, de la guerre et de la politique, les descendants de ces trois races, auxquels appartenait également le nom de Scharakyyn (Orientaux), formaient la société polie, la haute classe, la tête du peuple. Enfin, dans un rang infé- T. n. 2
18 HfSTOIBE DES ARABES
rieur. Tenaient les Mores ou Berbères, les Maghrébyns (Occidentaux), dont les peuplades nombreuses, aussi converties à r islam, s étaient successivement jetées en Espagne, à la suite de Mouza Fémyr et d'Abdérame le khalyfe. Ces Mores, jusqu'à la révolte du Berbère Souléïman et le règne de T Almoravide Youzef, étaient soldats, artisans, bergers, laboureurs. Ils composaient la masse, le corps du peuple musulman; ils formaient comme un intermédiaire entre les tribus conquérantes, dont ils partageaient le culte, et les populations conquises, dont ils avaient d'abord partagé la condition.
Chrétiens. — Celles-ci formaient la partie la plus nombreuse de la population générale de Tempire. Elles se composaient des habitants que les Arabes trouvèrent en Espagne à l'époque de la conquête de Mouza , c'est-àdire des anciens Ibères, mêlés d'abord aux Romains par l'effet des colonies militaires qu'avaient successivement établies dans la péninsule hispanique la république et l'empire, puis aux Wisigoths, qui avaient régné trois siècles sur cette contrée. Ces hommes de race indigène, convertis au christianisme avec les Romains, puis sujets des Goths, chi'étiens comme eux, ne s'étaient point soumis à la foi du Prophète, non plus que les descendants des Romains et des Goths. En vertu des capitulations que les premiers chefs arabes leur avaient accordées, et qui furent toujours observées fidèlement, ils avaient conservé leur religion et son libre exercice. Ces chrétiens vivant en chrétiens sous la domination musulmane furent nommés Mozarabes (^). Us habitaient en grand
(1) Qaelqaes- ans ont fait dériver ce mot du nom de Moïse, on da nom
nombre toutes les campagnes des provinces soumises au kbalyfe, et même les principales cités de Tempire, telles que Séyille, Gordoue, Mérida , Murcie, et surtout Tolède.
La condition des Mozarabes n'était point misérable et dégradée comme on pourrait le croire d*une nation vaincue, qui ne s'est point rapprocbée de ses maîtres en prenant leur culte, leurs mœurs et leur nom^ ou qui, victorieuse par la supériorité de sa civilisation, ne leur a point imposé son culte, ses lois et ses mœurs. De tous les peuples conquérants, les Arabes furent sans contredit le moins exigeant, comme le moins cruel. Ils imitèrent la tolérance religieuse et civile des Romains de Tempire, sans avoir imité les excès militaires des Romains de la république. Toute leur histoire rend témoignage de cette grande modération . En Orient, après la généreuse capitulation donnée par Omar à Jérusalem, on avait vu le kbalyfe Walyd payer le prix d'une église aux cb rétiens de Damas avant d'élever une mosquée sur le terrain qu'elle occupait, et son frère Abd-Allab conserver
de Mouza; d'autres de mixti-arahes : « Le nom de Mozarabes, dit Voltaire, signifiait moitié arabes ; il n'était pas outrageant, puisque les Arabes furent les plus cléments de tous les conquérants de la terre, et qu'ils af^ortèrent en Espagne de nouvelles sciences et de nouveaux arts. » ( Essai sur les mcBurs, ete, chap. XXVII ) . Mais la véritable étymologie du nom des Mozarabes est le mot mosta'rab, qui vent dire, dans la langue de l'Yémen, arabi^ ses, faits, devenus Arabes.
« En la perdida de Ëspana, Se qnedaron los cristianos Con los arabes, de donde Mozarabes se llainaron. »
(CALDERON-La Nina de Gomez^Ai
tous les moines de TEgypte et de la Mauritanie, sous la seule condition du tribut d'un dinar par couvent. Il y avait, sous les Abbassydes, des patriarches d'Alexandrie qui résidaient dans le couvent de Saint-Macaire, appelé par les Arabes Abou-Makar. Autrefois les chrétiens , maîtres de T empire romain, avaient pris toutes les basiliques, ou salles de justice, pour en faire des églises ; nulle part, les Arabes ne prirent les églises pour en faire des mosquées. En Espagne, lorsqu'ils ne possédaient encore que l'Andalousie, ils avaient confié, par une générosité singulière, le gouvernement d'une province importante et récemment soumise à un comte chrétien, à ce Théodomir, qui les avait vaincus dans un combat naval, et s'était vaillamment opposé à leur descente. Maîtres de la Péninsule entière, ils laissèrent aux habi* tants leurs lois et leurs juges, leur culte et leurs tem* pies (*). Les chefs civils des Mozarabes, conservant les appellations latines de ducs et de comtes, n'avaient à leur autorité qu'une limite, heureuse et sage garantie pour leurs justiciables : les condamnations à mort ne pouvaient s'exécuter qu'avec le consenteihent des walis arabes. Quant à la hiérarchie ecclésiastique, elle continua de subsister dans toute son étendue et avec toute son autorité sur les fidèles. Les évéques (appelés par les Arabes bétharkath ou patriarches), élus ou agréés par les khalyfes, nommaient les curés des paroisses et les abbés des monastères. Ils formèrent une Eglise séparée,
(*) A l'époque même de la conquête, suivant la remarque de RI. Romey, l'historien Isidore de Béja continua d'administrer le diocèse dont il était évêque, et acheva paisiblement d'écrire, sous les Arabes, sa précieuse chronique qui va jusqu'à l'année 754.
nationale, l'Eglise de Saint-Ijéandre et de Saint-Isidore, r Eglise gothique ou mozarabe» qu'Alphonse YI trouva subsistante à Tolède, et saint Ferdinand à Séville, et qui existait encore , à Tolède surtout , bien après les rois catholiques. Tous les exercices du culte furent permis, sous l'unique condition que les chrétiens s'abstiendraient des actes extérieurs, tels que les processions, et qu'ils ne pourraient punir celui d'entre eux qui embrasserait volontairement l'islamisme (*]. Enfin, les Mozarabes n'étaient point exclus des charges de l'Etat. Outre les rangs de l'armée, où servaient toujours un grand nombre d'entre eux, outre les professions libérales, plusieurs emplois, même importants, leur étaient ouverts. Ainsi l'oij voit figurer un évêque parmi les ambassadeurs envoyés à l'empereur Othon le Grand, par Abdérame IIl. Une preuve plus évidente encore de la grande liberté de conscience laissée aux chrétiens sujets des khalyfes, c'est que, d'après les chroniques espagnoles elles-mêmes, plusieurs conciles eurent lieu en Andalousie pendant la domination des Arabes. Je puis citer
(1) On peut voir, dans La Espana Sagrada de Florez, Risco et Merino, la liste des évêques mozarabes de Tolède, Mérida, Ségovie, etc., et au temps même de la prétendue persécution des chrétiens sous Abdérame II [voir au tome I, page 140), il y avait, à Cordoue, onze couvents, sans compter les églises : trois, dans les murs, sous l'invocation de saint Ancycelle, de saint Zoïle et des martyrs Fauste, Janvier et Martial; huit, hors des murs, consacrés au Sauveur, à Marie, à saint Christophe, saint Félix, saint Martin de Tours, saint Zoïle, saint Just et saint Pasteur. (Romey, tome III, page 480) .
Les Arabes montrèrent la même tolérance, ou plus grande encore, dans les autres pays de leur domination. « Ils avaient laissé aux Siciliens le libre exercice de la religion chrétienne ; ils leur permettaient même de faire des processions publiques. ï> (Johannes de Johanne, Codex diplom. SicUiœ, cité par M. Libri. )
celui de Séville, en 782, sous le règne d'Àbdérame le Grand; celui deCordoue, en 852, sous le second Âbdérame; et un troisième à Gordoue , en 862, sousMouhamad. Le concile de 852 avait été convoqué sur Tordre même du khalyfe, afin que les évoques fissent cesser, par leurs remontrances et leur décision , les troubles qu'excitaient des chrétiens trop zélés, a Nous devons au « christianisme , a dit Montesquieu , ce droit des gens <c qui fait que, parmi nous , la victoire laisse aux peu- <c pies vaincus ces grandes choses, la vie, la liberté, les a lois, les biens, et toujours la religion, lorsqu'on ne « s aveugle pas soi-même {Esprit des Lois^ liv. xxiv, a chap. 3). )!> Je demande pardon de contredire Montesquieu; mais les Arabes avaient déjà pratiqué, à regard des chrétiens, ce nouveau droit des gens auquel le christianisme ne s'est pas toujours rigoureusement soumis, pas plus envers eux qu'envers les peuples du Nouveau - Monde ; et pour rendre sur ce point aux Arabes toute la justice qui leur est due, on doit se rappeler qu'ils étaient alors dans la première ferveur d'une croyance nouvelle, dans le premier entraînement de la victoire. Ce nouveau droit des gens que vante à juste titre l'illustre auteur de Y Esprit des Lois, les chrétiens ne l'ont pratiqué qu'à l'époque de la philosophie.
L'excessive tolérance des vainqueurs avait rendu plus facile et plus prompt le rapprochement des deux peuples. Malgré la diflférence des cultes, les Espagnols montrèrent peut-être moins de répugnance à se mêler avec les Arabes qu'ils n'en avaient montré dans l'origine à se mêler avec les Goths^ quoique ceux-ci ne
fussent séparés d'eux que par une hérésie (*). Les mariages mixtes étaient très-communs. (J'entends de musulman à chrétienne, car ils ne furent jamais ^permis, dans r islam, de musulmane à chrétien ; c eût été comme une abjuration.) L'on vit, au moment de la conquête, Abd-al-Azyz, fils de Mouza, épouser Egilone, veuve de Roderic, dernier roi des Goths. La mère d'Abdérame III était chrétienne; cette origine n'empêcha point son aïeul Abd-Allah de le choisir dans toute sa famille pour l'appeler à l'empire, et ne fit murmurer aucun fanatique à son avènement. L'horreur qu'avaient inspirée les coutumes mahométanes se dissipa bientôt, et ce relâchement gagna jusqu'aux prêtres. Au milieu d'une nation où le vœu de chasteté ne fut jamais connu» la plupart d'entre eux se mariaient comme les séculiers, et, chose digne de remarque, cet usage n'existait pas seulement dans les pays soumis aux Arabes ; beaucoup de prêtres le suivaient, même dans les Etats des rois espagnols. Ce ne fut qu'après les grandes conquêtes de saint Ferdinand, que les légats du saint-siège purent ramener le clergé espagnol à la règle du célibat (^).
Juifs. — Outre les diverses tribus musulmanes d'Asie
(1) Les Goths étaient restés ariens jusqu'au règne de Récared (585) . Ce ne fut qu'après avoir embrassé la foi catholique qu'ils commencèrent à se confondre avec les indigènes , appelés encore Romains.
(3) Se ne dis pas à la règle de chasteté. Des personnes graves m'ont assuré qu'il existe, dans les archives 4u Senorio de Biscaye , une loi rendue peu après cette époque , qui permettait aux prêtres , pour le repos des ménages , d'avoir chez eux une concubine [una baragana] ; et l'on sait que les vieux contes de bonnes femmes à la veillée commençaient souvent par cette formule : « il y avait un jour ce qu'il y avait — que le bien qui vient soit pour tout le monde, et le mal pour la maîtresse du curé. »
94 IHSTOIRE DES ARABES
et d'Afrique, outre les Mozarabes, demeurés chrétiens, les khalyfes comptaient parmi leurs sujets un grand nombre de juifs. En 136, sous le règne d'Adrien, environ cinquante mille familles des tribus de Juda et de Benjamin étaient venues se réfugier en Espagne, lorsque le peuple hébreu, chassé de la Palestine après la révolte deBarcoehébas, se dispersa par toute la terre. Les Goths, qui les trouvèrent établis dans cette contrée, les y laissèrent vivre à peu près en paix, mais dans une condition inférieure, avilie ; et lorsque les Arabes se furent emparés* de TEspagne, la tolérance qu'ils montraient pour toutes les sectes ennemies, surtout pour leurs devanciers dans la religion des prophètes que Mahomet avait nommée une seule religion, attira sous leur domination une foule de juifs, que la persécution frappait dans tout le monde chrétien. Tant qu'y régnèrent les Arabes, l'Espagne fut le pays de l'Europe qui comptait le plus de juifs parmi ses habitants. On a vu qu'à la bataille de Zalakâh (1086), les juifs «étaient nombreux -c< dans les deux armées, » et qu'en 1107, ils se rachetèrent chèrement, auprès de l'Almoravide Youzef, de la conversion forcée que semblait leur imposi3r l'an 500 de l'hégire (*). Des villes entières leur appartenaient, comme le prouvent les récits des historiens arabes, qui disent quel' armée d'Abd-al-Azyz, fils de Mouza, traversa « Jaen, «El vira et Grenade, que possédaient les juifs(2);)) comme le prouvent les noms de Calatayud, Rotalyhud [Kalatal'Yéhoud, Rola-al-Yéhoud], etc. Percepteurs des impôts,
(») Voir au premier volume, page 254.
(^) Que terdan los Judios, (J. Conde.)
intendants des riches, courtiers des négociants, et faisant le commerce extérieur, ils furent les plus actifs propagateurs de la civilisation arabe parmi les nations chrétiennes, surtout pour les sciences, mathématiques, astronomie, chimie, médecine. Ils jouissaient, d'ailleurs, pour leur culte, quoique sans bénéfice de capitulation, de la même tolérance que les chrétiens, car Tune des églises actuelles de Tolède, Santa-Maria-Ia-Blanca, est un ancien temple juif, une synagogue, dont la construction appartient évidemment à Tépoque des Arabes. L^s juifs avaient obtenu l'autorisation, soit de la construire à neuf, soit, si elle est de fondation gothique, de la réparer et de l'embellir.
Après la fondation du royaume de Grenade, on ne voit plus, parmi les diverses populations entassées dans cette province, aucune trace des chrétiens mozarabes. Ils avaient tous reflué dans les pays limitrophes conquis par les Espagnols. Mais les juifs s'y trouvaient encore en grand nombre. C'est ce que démontre, entre autres preuves, une ordonnance du roi Ismayl (1314), qui oblige les juifs à porter sur leurs habits un signe distinctif pour ne pas être confondus avec les musulmans. Depuis l'entrée des rois catholiques à l'Alhamrâ, et l'édit d'expulsion prononcé contre eux, les juifs furent traqués et pourchassés dans toute l'Espagne, comme les loups en Angleterre, jusqu'à la destruction du dernier d'entre eux.
Idolâtres. — Divers passages des historiens arabes autorisent à penser qu'il se trouvait aussi, dans la population de l'empire des khalyfes, en Espagne et en Mauritanie, un certain nombre d'idolâtres , de ceux qu'ils
nomment païens, soit sectateurs de Tancien culte du feu ou des astres, soit simplement adorateurs de fétiches. Ceux-là étaient profondément méprisés, et vivaient, au milieu des trois religions autorisées, dans un complet isolement. Nulle union n'était permise, non-seulement de païen ^ musulmane, mais encore de musulman à païenne. Tout animal tué par eux, même à la chasse» était immonde. Un croyant ne pouvait ni toucher de la main T un d'eux, ni converser avec lui, sans être tenu à une ablution immédiate pour cause de souillure : ils formaie.nt précisément une caste de parias.
Esclaves. — Enfin, TEspagne musulmane nourrissait un grand nombre d'esclaves, attachés au service du khalyfe, des grands de l'empire, des membres de toutes les tribus nobles, et des familles riches dans les trois religions. Les sévères prescriptions portées par Mahomet contre le luxe, défendant aux hommes l'usage des pierres précieuses, des bijoux d'or ou d'argent, des étoffes ou ameublements de soie, le luxe ne pouvait se montrer que dans le nombre des chevaux et des esclaves. Il y avait, de ceux-ci, deux espèces : les uns, suivant le droit des gens de cette époque, étaient des prisonniers de guerre faits dans les combats ou dans les irruptions sur le territoire ennemi, soit parmi les chrétiens, soit parmi les rebelles d'Afrique; les autres étaient des nègres que le trafic de la traite livrait déjà, en manière de bestiaux, à des maîtres étrangers. Les prisonniers étaient répartis comme butin de guerre ; et la loi défendait de relâcher un captif, ou d'çn tirer rançon. Mais le khalyfe avait droit de ranger les prisonniers parmi ses sujets tributaires, payant h capitation. Leur fuite, dans l'un
OU r autre cas, était punie de mort. L'esclave, soit de naissance, soit par droit de la guerre, était la chose du maître, qui avait sur lui une puissance absolue. Il pouvait disposer de la femme esclave, soit comme concubine, soit en la mariant à quelque autre esclave, pour que ses enfants lui appartinssent. Mais T esclave, habilité par le patron, pouvait posséder, commercer, et l'esclave affranchi devenait pleinement homme libre ( ^).