‹ Histoire des ArabesChapitre 7 sur 88 · Voy. l’appendice, n · texte numérisé non relu

Voy. l’appendice, n

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née à contenir l’eau qui s’amassait au pied de deux montagnes , et qui resserrée comme dans un puits entre leurs versants élevés, ne pouvait s’échapper que par une seule is ue. En fermant cette issue, on avait un vaste réservoir qui permettait d’arroser les champs selon les besoins de la culture. Une crue subite vint détruire la digue; délivrées des entraves que l’art des hommes leur avait imposées , les eaux se précipitèrent dans les campagnes et ravagèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage. L’accident n’aurait pas eu de suites si les habitants avaient voulu recommencer les anciens travaux ; mais ils craignirent les fatigues et les dangers d’une semblable entreprise , et attribuèrent à la vengeance divine cette catastrophe, qui devint pour eux le point de départ d’une ère nouvelle1. Exposés parleur incurie à des inondations périodiques, la plupart d’entre eux abandonnèrent la province d’Yémen et allèrent fonder, les uns le royaume de Hira, les autres celui de Ghassan. Quant aux Tobbas, ils s’agitèrent dès lors en inutiles efforts pour recouvrer leur antique splendeur , et loin de s’étendre au dehors de la péninsule, ils eurent beaucoup de peine à maintenir l’intégrité de leurs frontières. Lorsqu’au vie siècle de Jésus-Christ les étrangers envahirent l’Yémen , on ne leur opposa aucune résistance sérieuse : ils trouvèrent le pays livré à une effroyable anarchie, privé de ses principales richesses par l’émigration des cultivateurs, et s’y établirent sans difficulté. Ce fut vers l’année 525 que la domination nationale des Tobbas fit place au despotisme des Abyssins et des Perses; elle avait eu ses périodes de gloire, car les écrivains arabes se sont plu à en faire le type et le modèle des grands empires ; s’il fallait en croire leur récit , elle aurait même compris une partie des contrées de l’Asie ; les Tobbas auraient soumis l’Inde, combattu les souverains de la Chine ; tel d’entre eux se serait avancé dans le Magreb (Afrique occidentale) jusqu’aux rivages mêmes de l’océan Atlantique; tel autre aurait renouvelé l’expédition d’Alexandre.

l. M. Jomard, Études historiques et géographiques sur l’Arabie. Voy. aussi la notice que nous avons donnée de cet ouvrage, et noire traité du calendrier arabe [Manuel. de chronologie universelle, t. II, p. 340;.

Mais il est impossible d’accorder ces traditions avec celles que nous possédons sur les autres peuples de l’Orient; il faut donc les repousser comme des fictions, et se contenter de reconnaître que l’Yémen a été de bonne heure le théâtre d’un gouvernement régulier. D’ailleurs l’existence de ces légendes est facile à expliquer. L’histoire des Arabes n’a commencé pour eux qu’après Mahomet, à l’époque de leur grandeur et de leur puissance. Étonnés eux-mêmes de la rapidité de leurs triomphes , ils se sont persuadés qu’ils devaient avoir pour ancêtres des conquérants célèbres, et afin de rehausser leur origine, ils ont donné de grandes proportions au seul État de quelque importance dont leur pays eût conservé la mémoire ; de là ce Tobba Dzou’l-Carneïn qui n’est autre que le fils de Philippe de Macédoine; cet Africous, vainqueur des Berbères (50 ans av. J. C.); cette reine Balkis , qui règne longtemps après Africous et que les Arabes confondent avec la reine de Saba, contemporaine de Salomon; ce Schamar ou Chammir, fondateur de Samarcande, etc. On attribue les plus vastes conquêtes à desTobbas qui ne sont peut-être jamais sortis de la péninsule, et comme à l’intérieur leur histoire n’est qu’une suite de guerres et d’usurpations, on y a ajouté le récit d’événements extraordinaires et fort incertains. On n’est pas non plus d’accord sur les faits qui séparent la rupture des digues de Mareb de l’invasion des Abyssins ; nous indiquerons seulement les plus considérables. On raconte que vers 206 de J. C., le 1 Tobba Abou-Carib fit une expédition en Perse et revint chargé de dépouilles; qu’à son retour il s’empara de l’Hedjaz, assiégea Iathreb révoltée, visita laKaaba et embrassa le judaïsme qu’il introduisit dans l’Yémen. Le christianisme y I fut ensuite prêché vers 343 par Théophile , envoyé de l’empereur Constantin ; mais l’idolâtrie resta la religion dominante du pays. — Abou-Nowas, qui régnait à la fin du Ve siècle sur les Hémyarites, ayant adopté la foi de Moïse, fit massacrer, en 524, la colonie chrétienne de Nadjran, qui refusait d’imiter son exemple. Justin Ier, informé de cet acte de cruauté, engagea le Négusch d’Abyssinie, qui professait le christianisme, àtirer vengeance d’Abou-Nowas, et une

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armée de soixante et dix mille hommes envahit l’Yémen. Aryat, chargé du commandement, n’eut pas de peine à soumettre un peuple épuisé par la guerre civile. Abou-Nowas vaincu se précipita dans la mer (525) , et après la mort de son successeur Ali-Dzou-Djadan dernier prince hémyarite , Aryat gouverna sans opposition au nom du Négusch. Un de ses officiers, Abrahah-el-Aschram jaloux de son autorité, le tua par trahison , réunit tous les Abyssins sous son commandement, et prit le titre de vice-roi; il eut plusieurs guerres à soutenir pour conserver le pouvoir qu’il avait usurpé ; il les termina toutes heureusement. Par ses ordres, l’évêque de Dhafar, Gregentius, rédigea un code de lois dont l’original , écrit en grec , se trouve à la bibliothèque impériale de Vienne. Une église fut construite à Saana avec la plus grande magnificence; elle devait détrôner laKaaba; mais les efforts d’Abrahah , pour faire du christianisme la seule religion de l’Arabie, furent inutiles. Vaincu devant la Mecque dont il avait voulu détruire le temple, il mourut bientôt après, et ses fils par leurs exactions rendirent insupportable la tyrannie des Abyssins. Les habitants de l’Yémen n’ayant pu réussir à secouer le joug avec leurs propres forces, demandèrent la protection de princes étrangers. L’empereur de Constantinople ne pouvait embrasser le parti d’un peuple idolâtre, il refusa; Chosroës Parviz, sollicité par le roi de Hira, fit moins de difficultés. Il envoya en 575 , à Aden, une flotte qui débarqua des troupes aguerries. Les Abyssins furent défaits, et chassés définitivement de l’Yémen vers 597. Le sort des habitants resta le même; ils durent obéir aux Perses comme ils obéissaient à leurs prédécesseurs; seulement ils ne furent pas violentés dans leurs pratiques religieuses. Quant aux nouveaux vice -rois, ils ne se contentèrent pas de régner dans l’Yémen, ils s’établirent aussi dans l’Hadramaut, l’Oman et le Bahreïn.

Arabie centrale (t06-6S0 apr. J. C.)ï la Mecque et lathrcb ; puissance des Corciscbitcs.

L’Arabie, au vne siècle, courait donc de grands dangers. Deux voisins puissants s’étaient fortement assis sur ses fron-

tières et l’avaient entamée : l’un (l’empereur grec) en avait détaché une province pour l’enclaver dans son empire; l’autre (le roi de Perse) avait occupé les plus riches contrées de la péninsule. Cependant, le Nedjed et l’Redjaz étaient restés purs de toute domination étrangère. C’est là que devait se réfugier la nationalité arabe pour rayonner ensuite au dehors. Il n’y avait, dans ces provinces, aucun État hiérarchiquement constitué comme celui des Tobbas : le pays était encore et avait toujours été possédé par des tribus indépendantes, jalouses de se gouverner elles-mêmes et sacrifiant tout à la conservation de leur liberté. Depuis des siècles son aspect n’avait pas changé, pas plus que son histoire. C’é- j tait encore le même spectacle de petites sociétés intimement unies par les mœurs, les coutumes, le caractère, mais séparées en fait par l’organisation politique. C’était le même récit de querelles et de rivalités sanglantes. Aucune tribu n’avait acquis de supériorité décidée, car elles disposaient toutes à peu près des mêmes forces et des mêmes ressources. Les richesses que la fortune semble distribuer au hasard étaient assez également réparties. Quelques peuplades, il est vrai, s’étaient enrichies parle commerce : mais des re- , lations plus étendues leur avaient imposé en même temps de nouveaux besoins, ce qui rétablissait l’équilibre. Au premier j rang se trouvaient les tribus qui dominaient dans les deux j plus grandes villes de l’Hedjaz, la Mecque et Iathreb. La j garde du temple de la Kaaba avait été longtemps l’apanage j des Djorhom, venus de l’Yémen, avec lesquels on suppose I qu’Ismaël s’était allié; l’idolâtrie se mêla de bonne heure I au culte du Dieu d’Abraham, et l’impiété des Djorhom 1 amena leur expulsion, vers l’année 206 après J. C. Plusieurs I familles jectanides avaient émigré à différentes époques dans 1 l’Hedjaz; les Codhaa s’étaient répandus dans les cantons | situés au nord d’Iathreb; les Azdites, avant de passer dans J le Bahreïn et l’Irak, avaient fondé la colonie de Batn- ] Marr, dont nous avons parlé plus haut, vers 180 de J. C. I Ce fut une branche des Azdites, les Khozaa, qui succédèrent I aux Djorhom dans l’intendance du temple vers 207; ils in- 1 troduisirent de nouveaux usages superstitieux , en particu- I

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lier le culte de Hobal ; IaKaaba réunissait tous les dieux des Arabes ; les trois cent soixante idoles qu’elle contenait étaient des divinités subalternes servant d’intermédiaires auprès d’Allah; les Khozaa trouvèrent, au ve siècle de notre ère, des rivaux redoutables dans les Coréischites , descendants d’Ismaël, dont le chef, Cossaï, s’empara de l’autorité suprême en 440, et ils se retirèrent à Batn-Marr; Cossaï rassembla autour de lui toutes les tribus coréischites; par ses soins, la Mecque devint une ville considérable; le gouvernement fut oligarchique; les diverses fonctions attachées à l’intendance de la Kaaba furent partagées entre les diverses branches de la même famille; les deux principales, celles du Rifada (secours transformé en une taxe annuelle) et du Sicaya (administration des eaux), devinrent successivement l’apanage de Haschem , célèbre par ses distributions journalières de soupes appelées dacliicha , de Mottaleb, et d’Abdel-Mottaleb grand-père de Mahomet, qui fit creuser, dit-on, le fameux puits de Zemzem1, en 540.

Iathreb, bâtie, selon les traditions, par les Amalica, passa plus tard à des peuplades juives, parmi lesquelles on distingue les Nadhirites, les Coraizha, les Caynoca, etc.; vers l’année 300 de notre ère, deux tribus azdites, les Aus et les Khazradjites, vinrent s’établir sur leur territoire et s’emparèrent de la ville, en 492. Après avoir résisté aux attaques des Tobbas de l’Yémen, ils se divisèrent entre eux et s’affaiblirent par des guerres intestines (497, 520, 583 et 615); cinq ans plus tard, ramenés à des sentiments de conciliation, ils entraient en rapports avec Mahomet.

Les tribus juives se livraient avec ardeur au commerce de caravanes et Iathreb rivalisait de richesses avec la Mecque; cette dernière place venait d’échapper à un grand danger : vénérée des Arabes , qui tous croyaient à la sainteté du temple de IaKaaba, elle s’était vue attaquée par les Abyssins qui voulaient propager, dans la péninsule, la religion chrétienne. Abrahah-el-Aschram avait envahi l’Hedjaz à la tête d’une armée de quarante mille hommes

1. Caussin de Perceval, d’après le Sirrat-erraçoul (vie du prophète).

et réduit Tebala et Taïef; mais la Mecque , vaillamment défendue par les Coréischites, avait échappé au sort dont rien ne semblait devoir la préserver, et sa délivrance , attribuée par la superstition à la protection des dieux, avait encore accru le respect universel dont elle était l’objet. C’était bien la vraie capitale de l’Arabie ; cependant les Arabes du Nedjed et de i’Hedjaz ne reconnaissaient pas l’autorité politique des Coréischites; ils se gouvernaient tous eux-mêmes, sans souci des intérêts communs; ils ne pouvaient ignorer, toutefois, ce qui s’était passé autour d’eux; le sort des Nabatéens et des Hémyarites était suspendu sur leur tête et une parfaite union leur offrait seule des chances de salut.

Tendances de l'Arabie vers l’unité politique; assemblées d'Ocazk; luttes de poésie.

Plusieurs causes devaient favoriser la réalisation de l’unité arabe : 1° la communauté d’origine : la rivalité des Ismaéliens et des Jectanides avait disparu ; l’invasion du Négusch d’Abyssinie avait rapproché ces deux grandes familles , efr elles n’avaient plus qu’un pas à faire pour se trouver sous un même drapeau ; 2° l’identité de mœurs et d’habitudes : si l’on excepte quelques tribus chrétiennes ou juives, la masse de la nation restait attachée aux superstitions de l’idolâtrie et aux anciennes coutumes; l’usage de la circoncision était général ; partout on voyait le triste sacrifice d’un sexe à l’autre, l’esclavage de la femme, la polygamie autorisée , les filles enterrées vives par le père pauvre qui craignait de voir un jour son nom déshonoré ; une fierté féroce , mais aussi, avec le sentiment exagéré de l’honneur, ces idées chevaleresques qui produisent l’héroïsme, inspirent le courage et la générosité, font prendre la défense de l’opprimé au nom de la justice, et placent au-dessus de la vie même l’accomplissement d’une promesse verbale. D’un côté l’amour de la vengeance et ses excès, la loi du talion imposée à tous, le besoin d’égalité, la rapine et le brigandage justifiés par la victoire, l’adresse et la force substituées au droit ; de l’autre , l’hospitalité pratiquée avec une admirable abnégation , une soif ardente de renom-

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niée , ce mobile des plus belles actions et des plus grands crimes, tel était le spectacle que présentait l’Arabie ; la passion y jouait le principal rôle, et l’on pouvait aisément prévoir que le jour où ces esprits bouillants et aventureux se porteraient vers un objet unique, ils prendraient un élan irrésistible. Pour arriver à un tel résultat, deux conditions étaient encore nécessaires, l’uniformité de langage et l’unité de religion; la première était en partie obtenue. En effet, les Arabes, en obéissant à leurs seuls instincts, avaient préparé la fusion en une seule langue des dialectes de leurs nombreuses tribus. Jaloux de transmettre à leurs descendants le souvenir de leurs exploits, ils aimaient la poésie, qui leur en fournissait le moyen , et voulaient que leur gloire pût se répandre dans toute la péninsule. Mais les auteurs du Nedjed et de l’Hedjaz n’étaient pas compris par ceux de l’Yémen; les tribus d’un même pays elles-mêmes ne faisaient pas toujours usage de termes identiques. Les poètes reçurent la mission de créer une langue plus générale. Leurs vers, récités partout, fixèrent les mots destinés a représenter irrévocablement les idées; lorsque plusieurs familles appliquaient deux expressions différentes à la même pensée, on adoptait celle que le poète avait choisie, et la langue arabe se forma peu à peu. On comprit en même temps les avantages de la civilisation ; l’on rendit aux travaux de l’esprit l’estime qui leur est due et qu’on n’avait accordée jusqu’alors qu’aux triomphes de la force physique. Il y eut des assemblées générales où l’on apprenait à se conaaître et à s’aimer. Ces assemblées, qui se tenaient à Ocazh, aetite ville située entre Taïef et Nakhla, à trois journées de a Mecque, à Macjna, et à Dzou’l-Medjaz , derrière le mont Arafat1, n’étaient véritablement que des congrès de poésie; lu reste, malgré la simplicité qui y régnait, rien n’était plus mposant : c’était comme aux jeux olympiques. Devant un mditoire silencieux et recueilli, se levait un guerrier à la

1. Eichorn, De antiquis historiæ Arabum monumentis, p. 9 et 15; Assemani, ïaggio suit’ origine degli Arabi, p. 45; le Camous au mot Ocazh. Nowairi ap. iasmussen. Hist. præc. ar, reg., p. 76; Kitab-al-agani, t. IV, p. 255; le Meraçid-el-ittilà , cité par M. Caussin de Perceval, t. T, p. 296, et Y Histoire des A raies ivant Mahomet de M. Ruehle de Lilienstern, Berlin, 1836.

démarche fière : aucune dignité, aucun ornement n’indiquait qu’il eût un rang supérieur, et pourtant tous les yeux étaient tournés vers lui. Il montait sur un tertre, et là, d’une voix sonore, sans autre secours que celui de l’inspiration ou d’une mémoire prodigieuse, il récitait un poème entier. Tantôt il chantait ses hauts faits, la noblesse de sa tribu; tantôt il dépeignait les plaisirs de la vengeance, tantôt les douceurs de l’hospitalité, tantôt le courage, toujours l’honneur. D’autres fo.is il s’arrêtait à peindre les merveilles de la nature, les solitudes du désert, les oasis si désirées , la légèreté de la gazelle. Suspendus à ses lèvres , les auditeurs se laissaient aller à tous les sentiments que le poète voulait leur inspirer : sur leur figure attentive se peignaient l’admiration pour le héros patient dans l’adversité, et le mépris pour le lâche. Ils ne dissimulaient point leurs sentiments, et le poète, puisant une énergie plus vive encore dans cet aveu de sapuissance , reprenait son récit avec un nouvel enthousiasme. Doués d’une autorité sans égale, les poètes arabes devaient être les historiens de leur pays avant Mahomet; maîtres de l’opinion, ils élevaient ou abaissaient à leur gré les différentes tribus ; aussi étaient-ils craints et respectés. Leurs œuvres, quand elles avaient été accueillies au congrès; d’Ocazh, étaient écrites en lettres d’or sur des toiles d’une étoffe précieuse, et suspendues dans la Kaaba pour être conservées à la postérité.

Grâce à ce soin sept poèmes ou moallakas1 sont parvenus jusqu’à nous, et le nom de leurs auteurs est encore célèbre. Ce sont Imroulcays (m. en 540), Tarafafm. en564), Amrou (m. en 622),Harith (né en 540), Lebid (m. en 662), Zohéyr, (m. en 627), et Antara (m. en 615), Antara surtout, qui personnifie très-bien toute cette poésie anté-islamique. Les Arabes, le soir, sous la tente, écoutent avec délices ces compositions merveilleuses, qui joignent aux charmes d’un récit touchant et dramatique une mélodie douce et passionnée; ils y trouvent réunis tous les sentiments, toutes les passions qui peuvent les animer, dans une langue qui semble avoir

1. On appelait aussi ces poëmes moudhalihabât, poëmes dorés; Pococke, Spécimen historiæ Arabum, p. 1 64 ; Caussin de Perceval, t. I, p. 297.

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été créée uniquement pour les exprimer. Ces poètes, aussi bien que quelques autres fort estimés , les deux Mourrakisch (v. 495 et5301), Nabigha Dhobyani (v. 615 ), Dourayd, fils de Simma (v. 610), Hatim ( v. 620) et Acha(m. v. 629), etc,, font tous allusion, dans leurs vers, à des événements survenus dans le Nedjed au milieu des tribus indépendantes de l’Arabie centrale ; c’est d’abord la journée d’Al-Bayda qui, en 354 , arrête les irruptions des souverains de l’Yémen ; les conquêtes des premiers princes de la tribu de Kinda, celles de Harith, qui devient roi de Hiraen518; les victoires de Soudan (481) et de Khazaz ( 492), remportées par Rabia et son fds Colayb sur les Arabes hémyarites; la guerre de Baçous entre les Bacrites et les Taghlibites, qui se prolongea de 494 à 534; les victoires de Zohéir, chef des Ghatafan, sur les Hawazin (v. 567), et la longue guerre de Dahis entre les Benou-Abs et les Dhobyan , principales tribus des Ghatafan, de 568 à 608, avec l’épisode de la guerre des Temim et des Amir vers 579 ; la lutte des Benou- Abs réunis aux Dhobyan contre les Hawazin et quelques autres tribus de la race de Khaçafa , marquée par les combats de Rakm, de Noubaa, de Liwa, de Sala et de Haurâ, de 609 à 615 , et enfin celle des Temin et des Bacrites, qui ne se termina qu’en 630 de J. C., époque de la conversion de ces derniers à l’islamisme. Nous retrouvons dans le récit des poètes qui brillèrent pendant cette période une peinture fidèle de la vie des Arabes du désert dont le temps n’a jamais altéré les mœurs héroïques; à la suite d’actions sanglantes, il n’est pas rare de voir s’engager des luttes de gloire et de générosité appelées mounâfera ; celle qui a lieu en 620 chez les Benou-Amir peut nous en donner une idée : le commandement de la tribu devait être confié au plus digne; Alcama et Amir-ben-Zofaïl , tous deux poètes et guerriers, y prétendent et soumettent leur contestation au chef vénéré d’une autre famille. Le juge leur fait jurer de se soumettre sans réclamation à la décision qu’il prononcera ot

1. Vov. sur Mourrakisch l’article inséré par M. Quatremére dans 1 e Journal asiatique. novembre 1838, p. 506-521, et M. Caussin cie Perceval, qui analyse dans son tome II la plupart de leurs écrits.

qu’il ajourne à un an ; en attendant l’époque fixée, les deux rivaux cherchent à se signaler par des actes de courage et de vertu ; il semble que nous sommes au temps de la chevalerie. Déclarés tous deux dignes du commandement, ils partagent l’autorité et restent étroitement unis. Ces sortes de j ugements se rendaient avec un grand appareil et laissaient dans les esprits une impression profonde; on n’est plus étonné, après de tels exemples, des traits si admirables de Hatim et de Zaïd-el-Khaïl, de la tribu de Benou-Tay, dont la libéralité était devenue proverbiale au commencement du vue siècle dans toute l’Arabie.

Mouvement religieux de l’Arabie.

Tandis que les poètes par leurs récits imprimaient à la langue un caractère plus uniforme , il s’opérait dans les esprits un autre travail qui devait contribuer à fonder la nationalité arabe d’une manière plus tranchée; on ne croyait plus aux idoles qui avaient remplacé de bonne heure le dieu unique, Allah; le sentiment religieux faisait irruption de toutes parts. Déjà des scissions profondes s’étaient manifestées ; des tribus entières avaient abandonné l’ancien culte. On comptait, outre l’idolâtrie, plusieurs religions en Arabie. Les Juifs, chassés de leur pays par les Assyriens , les Romains et les Grecs , y avaient été accueillis avec empressement par les enfants d’Ismaël, qui retrou- ' vaient dans les traditions des proscrits un respect profond pour le Dieu d’Abraham ; au moyen de ces souvenirs évoqués adroitement, le judaïsme avait fait des prosélytes; on le voyait surtout répandu dans l’Hedjaz , aux environs de j Khaïbar et d’Iathreb, où de puissantes tribus, celles des Coraïzha et des Nadhirites, étaient depuis longtemps naturalisées; une fraction considérable des tribus de l’Yémen l’avait aussi adopté; et l’on a fait observer plus haut que des Tobbas avaient favorisé l’introduction dans leurs États de la foi de Moïse, notamment vers 225, 310 et 495 de J. C. Le sabéisme ou magisme était également pratiqué par les Hémyarites et sur les côtes du golfe Persique ; quelques sectateurs du

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brahmanisme se faisaient même remarquer au milieu des habitants de l’Oman l.

Le christianisme, prêché avec succès dans plusieurs parties de l’Arabie, était professé parles Ghassanides dès l’année 330, et par diverses tribus arabes de l’Irak et de la Mésopotamie, du Bahreïn, du désert de Faran et de Daumat-Djandal. Les efforts combinés du Négusch d’Abyssinie et de l’empereur de Constantinople avaient contribué à propager l’Évangile dans l’Yémen. La colonie chrétienne de Nadjran avait bu les honneurs de la persécution sous Abou-Nowas vers >23 ; cinquante ans plus tard, Abrahah cherchait à faire de ’église de Saana le but du pèlerinage des Arabes. Enfin plusieurs rois de Hira s’étaient montrés favorables à la reigion du Christ (v. 395, 513 et 582).

Au milieu des idées nouvelles que les prédications avaient épandues dans la péninsule, l’idolâtrie était néanmoins estée la religion dominante. Les divinités intermédiaires [ue certaines tribus révéraient ne ressemblaient point à ces réations des Grecs et des Romains qui adoraient des êtres aoraux revêtus de formes corporelles; c’étaient, comme hez les anciensÉgyptiens, des animaux et des plantes, la gaelle, le cheval, le chameau, des palmiers, des végétaux, ou es corps inorganiques, des rochers, des pierres, etc. Tous les .rabes admettaient un dieu suprême, Allah ; mais quelquesns, sous la figure de leurs idoles, adoraient les anges Benatllah (les filles de Dieu); d’autres les planètes ou les étoiles îlles qu’Aldébaran , Sirius, Canope, etc. On croyait aux énies Djinn , aux ogres Ghoul , à la magie Shir , à la diviation Kehana, aux sacrifices, aux oracles; on consultait le >rt au moyen de flèches sans pointes, kidah ou azlam, et les iperstitions les plus condamnables étaient encore acceptes presque généralement; un grand nombre de tribus aient leurs idoles particulières, Hobal, Lat, etc., qu’on morait par de riches offrandes , et auxquelles on égorgeait îs victimes ; aucun temple toutefois n’avait le prestige de Kaaba, dont la prééminence était universellement admise.

Notices et extraits des manuscrits , I npire ottoman, t. II, p. 404.

t. II, p. 367 ; Cantemir, Histoire de

Ce temple, qu’avait voulu détruire Àbrahah-el-Àschram, avait été de tout temps l’objet de la plus grande vénération ; on le regardait comme un présent fait par Jéhovah à la race arabe pour. témoigner quelle était privilégiée entre toutes. C’était l’oratoire d’Abraham et d’Ismaël, la maison d 'Allah; en recevant les trois cent soixante idoles, puissances subalternes acceptées par les Arabes, il comprenait toutes leurs divinités et devenait le Panthéon de la nation ; les traditions qui s’y rapportaient étaient chères à tous. Ils faisaient de la Kaaba un lieu de pèlerinage Çhaddj). Ils s’efforçaient de la parer, de l’embellir; ils auraient voulu qu’elle surpassât en richesse tous les monuments de l’univers; ils

LE TEMPLE DE LA MECQUE, D’APHÉS NlIiBUHR.

y avaient mis les moallakas, comme pour y rattacher tous! les genres d’illustration. Les Sabéens, les adorateurs du feu,

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y envoyaient leurs offrandes; les Juifs mêmes manifestaient pour cet endroit révéré un profond respect. Les gardiens du temple , les Coréischites, avaient une sorte d’autorité religieuse que tous reconnaissaient sans difficulté : ainsi ils avaient le droit de désigner les mois sacrés pendant lesquels, à la suite du pèlerinage, devait régner, dans toute | l’Arabie, une suspension d’armes. Ainsi, ceux qui pouvaient | assister à la foire d’Ocazh remettaient leurs armes entre leurs I mains avant d’entrer dans le congrès, qui, sans cette sage précaution, aurait souvent dégénéré en luttes sanglantes. ' C’était donc sur la Mecque et sur les Coréischites qu’il fallait i agir, si l’on voulait fonder une religion uniforme et nationale I en Arabie, et Mahomet le devina parfaitement.

Abd-el-Mottaleb, fils de Haschem, né en 497, avait exercé l’autorité suprême à la Mecque, de 520 à 579; il avait eu la gloire de délivrer sa patrie de l’invasion des Abyssins, et il avait vu, avant de mourir, un prince hémyarite chasser les étrangers de l’Yémen avec les secours du roi de Perse. Père de dix-huit enfants , il se crut engagé , par un vœu imprudent, à immoler un de ses fils, en 569, devant les idoles de la Kaaba; le sort désigna celui qu’il aimait le plus, Abdallah , âgé d’environ vingt-quatre ans. Au moment du sacrifice, des Coréischites s’élevèrent contre une action aussi barbare et d’un si funeste exemple; sur leur avis, on k consulta une devineresse, arrafa, qui déclara la vie d’Abdallah I rachetable au moyen de la Dia (prix du sang humain), et du tirage au sort. La Dia étant de dix chameaux, on inscrivit j le nombre dix sur une flèche sans pointe , et sur une autre, le nom d’Abdallah; neuf fois le nom d’Abdallah apparut, et ce ne fut qu’à la dixième que les chameaux furent conj damnés. On en tua donc cent à la place d’Abdallah, et ce nombre devint désormais parmi les Coréischites le taux de la Dia.

Quelques jours après, Abdallah épousait Amina , fille de Wahb, chef de la famille des Zohri, et de cette union devait naître Mahomet (Mohammed ou le Glorifié )> vers le mois l’août 570.

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