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XXXIV. Éloge de l'éminent pontife par Pie VII

12é JEAN-HENRI DE 7RANKENBERG.

Sur la grande chaussée qui s'étend d'Anvers à Bréda se rencontre Rysbergen, au diocèse actuel de Bréda. Le voyageur belge qui va se prosterner, un instant, devant le sanctuaire de l'église de ce village, éprouve une pénible surprise et tout ensemble une impression de fierté chrétienne. Sur une pierre sépulcrale, placée dans le pavement de la grande nef, il aperçoit des armoiries d'archevêque, et au-dessous d'elles il lit une inscription latine, éloquente dans sa simplicité :

D, 0. M, Hie depotituê eU Bmineniitsimu» ac ReoerenditsiMUi DominMt lotinnei' ffenricus a Franeke^berg et Schelleiidorff, S. R. B, Presb, Cardinalis^ Primas Belgii, Catholicae Fidei ae dùcipiinae ecclesiaêtieae gmrotus vindex. Obiit exul Bredae in aediùut Fiearii Apost, III Idus ImmH MDCCCIF, aei. LXXFIIl, magno tui relicto detiderio. R. I. P.

loi est déposé rEmineatissime et llévéreadUsime JeaQ- Henri de Franokenberg et Scheliendorff, Cardinal- Prêtre de la Sainte Eglise Eomaine, Primat de Belgique, courageux défenseur de la foi catholique et de la discipline ecclésiastique. Il trépassa en exil à Bréda dans la maison du vicaire-apostolique, le lijuin 1804, dans la septante- huitième année de son âge, laissant après lui de grands regrets. Qu'il repose en paix.

C'est donc dans cette humble église qu'est inhumée la dépouille mortelle d*un Archevêque de Malines, d'un Primat de Belgique, d'un Prince de l'Eglise Romaine. Sous cette pierre bleue, et loin de ses prédécesseurs, repose en paix un illustre confesseur de la foi, celui qui défendit les croyances de nos pères contre des théologiens de la cour, et les saintes lois de l'Eglise contre le despotisme d'un empereur-philosophe; qui, refusant de trahir sa conscience, fut déporté au-delà du Rhin, chassé d'asile en asile et presque réduit à l'indigence. Couronné de la double auréole de ses vertus et de ses souffrances, il termina sur un sol étranger sa carrière

glorieuse, et à l'heure suprême il a pu se rendre le témoignage que se rendit une autre victime du despotisme impérial : « J'ai aimé la justice et haï Tiniquité, et voilà » pourquoi je meurs en exil (i).

Le dixième archevêque de Malines a été le chef, le modèle et le guide de Tépiscopat belge pendant presque un demi-siècle. Aux yeux de ses contemporains, il fut « comparable aux anciens Pères de l'Eglise par sa fery» me té à soutenir la foi et à mépriser les souffrances. » Ainsi parlaient les Etats de la Flandre dans le manifeste du 4 janvier 1791 (2), et la postérité a ratifié l'éloge.

Arnaûiries, Ecusson écartelé : au V^ et 4®, d'argent de ffueulea^ accompagnée de cinq losanges^ rangéen trois en cAe/, deux en pointe au l®^ deux en chef, trois en pointe au 4®; au 2® et 3® de sable au lion dor^ couronné de même y armé et lampassé de gueules. Sur le tout : Ecartelé : au 1®^ et 5® de gueules taillé-cannelé de sinopie; au 2® et 3* de sable au lion d'or. Sur le tout : V argent à trois cavreaux de gueules. Sans devise.

Jean-Henri-Ferdinand, second fils d'Othon-Venance- Joseph, comte de Franckenberg, baron libre de SchellendorfF, seigneur de Groditzberg, etc., et de Françoise- Gaudence, comtesse de Kuhnberg, vit le jour, le 18 septembre 1726, à Gross-Glogau, ville forte sur TOder

(1) Représentationt, protettaiions et réelamaiioMs de iou» les ordres de citoyens dans les P, B. catholiques, eto. (Collection publiée par Tabbé Feller). Recueil XV, p. 173. Nous citerons le» Représentations sous le nom de Recueil y en ajoutant le chiffre. -

(2) Dernières paroles de Grégoire VU, mourant à Salerne, le 29 mai

(Basse-Silésie), au diocèse de Breslau. L'enfant fut, le même jour, régénéré dans l'église paroissiale de Saint- Nicolas et tenu sur les fonts baptismaux par Ferdinand, comte de Kuhnberg, archevêque de Prague, par le comte de Hotois et Brunze, et par noble dame Rose, princesse de Longweil.

Lorsqu'on 1740 Frédéric II, roi de Prusse, s'empara de la Silésie, la famille de Franckenberg resta dévouée au drapeau de l'Autriche et paya sa fidélité de presque toute sa fortune. Elle trouva néanmoins un appui dans Marie-Thérèse. Le comte Othon, déjà conseiller et chambellan de S. M. I. et R., fut nommé ministre résidant à la diète de Ratisbonne (1748) et vice-président de la haute cour de justice à Vienne. Il mourut dans cette ville, le 12 mai 1753. La grande impératrice avait nommé le comte Jean-Henri cornette d*un de ses régiments ; mais Dieu destinait ce jeune homme d'élite et son frère aîné, François-Joseph, à une tout autre milice. François entra, en Moravie, dans la Compagnie de Jésus qu'il vit bientôt supprimer (i), et Jean-Henri fut

(1) Violemment rejeté dans le monde, le P. Franckenberg devînt en 1774 chanoine de Neustadt (Moravie), et mourut en 1784. Marie- Antoinette, sa sœur germaine, fit un brillant mariage, janvier 1764, avec Léopold-Henri-François, comte de Schlick. — Leur père, le comte Othon- Yenanoe- Joseph, s'unit en secondes noces avec Marie- Joséphine BarriU, baronne de Fernemont, qui lui donna six filles :

lo Marie- Hedwige, qui épousa Frédéric* QuilUume, comte de Haog* witz, camérier impérial, conseiller d'Etat, etc.

2® Marie»Caroline-Âgathe-Népomuoène, qui devint en 1770 chanoinesse du chapitre noble impérial de Prague ;

3° et 4<* Marie-Tbérèse-Caroliue- Joséphine et Marie-Eléonore-Caroline- Joséphine, chanoinesses du chapitre noble de Nivelles en 1771 ;

5o Marie Antoinette, ohanoinesse du chapitre d'Andenneen 1771;

6o Henriette, morte en 1758 à l'âge de sept ans et demi.

FAEHIÈRE PÉRIODE. 127

appelé par la Providence aux plus hautes dignités de l'Eglise.

Après avoir achevé ses humanités au collège des Jésuites dans sa ville natale, Jean-Henri passa à l'université de Breslau et étudia la philosophie et la théologie élémentaire sous l,a direction des excellents maîtres qu'il avait déjà eus à Glôgau. Par suite d'un goût inné et d'une vocation mûrie dans la prière, il se voua au service des autels. Le cardinal Philippe-Louis de SinzendorS, prince-évêque de Breslau, lui conféra, avec la tonsure et les ordres mineurs, un canonicat dans le chapitre noble de Saint- Jean-Baptiste (1743) et rengagea à se rendre à Rome pour s*y adonner aux hautes sciences ecclésiastiques et notamment au droit. Le jeune chanoine obtint de son père l'autorisation de suivre ce conseil et partit pour la ville éternelle (1745).

Arrivé à Rome, Jean-Henri fut admis au collège germanique de Saint-Apollinaire, et compta parmi ses maîtres le vénérable P. Laurent Ricci qui devint général des Jésuites et eut la douleur de voir la Compagnie sacrifiée aux exigences des politiciens. Après quelques années d'étude, il fut créé docteur en théologie. Promu au sacerdoce (10 août 1749) par le cardinal-vicaire Guadani, il reçut peu après (6 septembre) le diplôme de docteur en droit canon. Benoît XIV avait permis au candidat silésien de publier sous ses auspices la dissertation inaugurale mr la résidence des clercs (i). N'ou-

(1) En voici le titre : SS. D. N. Benedicto XIY, Pont. Oft. Max. TTiêiesex Visser iatione eanonica de residenUa elericorum exeerptas, qnas.., in CoUegio Qermanieo et H ungarico publiée defendendas proponit Joannes- Eenriau cornes a Franekenberg, Caihed, Beel, ad S, Joannem WraiUla' ciae canonicus presbyier, S. T. D, et ejusdem Colkgii alttmnnt, D, D. D,

128 JEAN-HBNRI DE FBANKENBER6.

blions pa8 de remarquer, chemin passant, que la première des vingt-cinq thèses qui suivent cette étude canonique est conçue en ces termes : <c Les évëqaes n tiennent immédiatement de Jésus-Christ la puissance » d'ordre; mais la puissance de juridiction leur est n communiquée immédiatement par le Pontife Romain y» comme successeur de saint Pierre et vicaire de Je- 9) sus-Christ sur la terre, y»

Le docte Pontife, informé que Jean-Henri de Franckenberg avait passé les épreuves scientifiques de la manière la plus brillante, daigna le féliciter à TaudieDce qu'il lui donna, en lui disant d'un ton affectueux ; moltb bene^ molto bene. Ce fut sur le désir formel de Sa Sainteté quil prononça, la veille de la Toussaint de 1749, le discours latin d'usage devant le Sacré-CoUége réuni dans la chapelle papale.

Le jour est arrivé où Jean-Henri va faire son entrée dans la carrière publique et travailler pour TËglise.

Le Saint-Siège ayant supprimé le patriarcat d'Âquilée et érigé à sa place deux nouveaux sièges archiépiscopaux, l'un à Udine pour le territoire de la république de Venise, rt l'autre Gôrz ou Goritz (Carniole) pour les Etats d'Autriche (i), Franckenberg fut désigné par Marie- Thérèse pour aider le premier vicaire -apostolique de Goritz, Charles-Michel, comte d'AItemps. Pendant environ trois ans, 1751-54, il parcourut ce diocèse avec

(1) Voir les Mémoifât pour tervir à rhûiàirê ecelésiaâiipiê du xmi* sièeU, par Picoft, tom. II, au 6 jaillei 1761.

PREMIÈRB PÉRIODE. 129

le zèle d*nn missionnaire, annonçant la parole de Dieu dans les églises, faisant le catéchisme aux e^nfants, siégeant an tribunal de la pénitence, gagnant des âmes à Dieu. Ne pouvant toutefois, à cause de sa délicate santé, supporter plus longtemps le climat de la Carniole, il fut rappelé de Goritz pour devenir doyen de la collégiale de Tous les Saints à Prague (20 février 1754) et assesseur au consistoire archiépiscopal (30 juillet).

Au milieu de Tannée suivante, Tarchevôque de Prague, Jean-Maurice-Gustave,comtedeMander8cheidt, éleva Jean-Henri à la dignité de doyen mitre de la collégiale de SS. Côrae et Daraien à Alt-Buntzlau sur l'Ëlbe. L'installation dans ce bénéfice-cure eut lieu le 17 juin 1755, et on l'inscrivit dans le registre chapitrai en ces termes : Tir dbo conjcnotissimus, cui, yrogloriaJDei ei incremento Sanctae Matris Ecclesiae et animarum sainte indefesse laàoranti, Deus benignissimua annos lonffaevos benedictionemque sanctam concedere diçnetur.

Pendant que Jean-Henri résidait à Alt-Buntzlau, l'Eglise de Malines perdit son saint cardinal-archevêque.

Les précieuses qualités d'esprit et de cœur dont Jean» Henri avait fait preuve dans les diverses positions que nous avons mentionnées, et plus particulièrement son habileté administrative et sa vertu exemplaire, engagèrent Marie-Thérèse à l'élever sur un siège épiscopal. Elle avait d'abord songé à le présenter au Pape pour l'Eglise de Kôningin-Gràtz en Bohême ; mais la bonne Providence le réservait pour la catholique Belgique. Le 12 mars 1759, Marie-Thérèse signa sa nomination pour le siège primatial de Malines. C'est un des derniers , bienfaits de la grande impératrice-reine. Le chapitre

d'AH-Buntzlau, mentionnant dans ses actes l'élévation de son chef, le nomme : Vir pins et devotus^ triginta trium annorum.

Migazzi, archevêque de Vienne, autrefois évêquecoadjuteur de Thomas-Philippe, annonça officiellement cette heureuse nouvelle au chapitre métropolitain (i).

Les prévôt, doyen et chanoines s'empressèrent de remercier l'illustre archevêque en ajoutant l'assurance qu ils recevraient leur nouveau pasteur avec la même vénération et la même affection qu'ils avaient toujours portées au bien-aimé Père que la mort leur avait enlevé (2).

Le nouvel archevêque, préconisé par Clément XIII au consistoire secret du 27 mai, reçut le caractère épiscopal et le pallium des mains de Migazzi, archevêque de Vienne (3). La cérémonie eut lieu, le 15 juillet, fête de saint Henri, dans la chapelle impériale de Schœnbrunn, en présence de François 1®', de Marie-Thérèse et de leur fils Joseph.

L'empereur nomma Jean-Henri conseiller intime et actuel pour les Etats de l'Empire germanique ; l'impératrice lui donna les mêmes titres pour les Etats héréditaires de la maison d'Autriche. Au diplôme de conseiller elle ajouta gracieusement le cadeau d'une croix pectorale ornée de pierreries, d'une valeur de 6000 florins.

(1) Lettre datée de Vienne, 4 février 1759. Voir l'appendioe ddessus, p. 115.

(2) Voir cî-dessns, page 117.

(3) Avec l'assistance d'Antoine-François-Xavier Marxer, évêqne de Chrysopolis in part, infid., coadjuteur de rarchevéqne de Vienne et prévôt de l'Eglise métropolitaine ; et de Ferdinand, comte de KaUweilI , évéqae de Wienerisch-Neustadt (Neapolis Austriae).

Le 8 septembre suivant, Jean-Henri fit ses adieux à la cour de Vienne et arriva, le 19, à Bruxelles où ses bulles d'institution canonique furent placetées le lendemain. Le 22, après les vêpres, i\ prit possession du siège de Malines par procuration donnée au chanoine Léonard Gilis, qui prôta le serment «ordinaire entre les mains de Benoit de Ruddere, prévôt du chapitre de Saint-Rombaut. Dans l'après-midi du 27, il fut personnellement introduit avec grande pompe dans notre cité métropolitaine et intronisé devant la châsse vénérable du patron de la ville et du diocèse, La date de cette joyeuse entrée est rappelée dans ce chronogramme du temps : JoANNB henrICo oaUDet MbChLInIa.

A la solennité de la Toussaint, l'archevêque fit pour la première fois le service pontifical et prêcha, l'aprèsmidi, en langue française. Les trois vastes nefs de la basilique pouvaient à peine contenir la foule avide d'entendre la voix de son premier Pasteur. Tous les cœurs étaient désormais au successeur de Thomas-Philippe.

Notons aussi que, le 4 novembre, il prêta le serment comme conseiller d'Etat, entre les mains de Charles de Lorraine, gouverneur-général des P. B. autrichiens. Le 6 novembre, il siégea pour la première fois aux Etats de Brabant en sa qualité de prélat d'Âfilighem. On sait que cette abbaye bénédictine était, depuis 1560, annexée à l'archevêché pour former la mense du titulaire.

L'archidiacre Foppens avait dit dans un poème qu'il dédia au nouvel archevêque en 1759 :

AUaiiut Carofum qttem seeiaretur kabebat; Sectare JUaiium, binoêque imitabere Saneiot.

Deux beaux vers dont voici du moins la pensée rendue en français :

Charles guida les pas du descendant d'Alsace; Tu suivras de deux Saints la lumineuse trace.

Jean Henri réalisa la prédiction qui y est renfermée.

Il était dans toute la vigueur de l'âge lorsqu'il prit en mains Tadininistration de son vaste diocèse. De même que Timothée, le disciple de saint Paul, il sut, par son zèle, sa charité et sa foi, faire respecter ou plutôt faire oublier sa jeunesse. Etranger par la naissance, il se montra, du premier jour, Belge de cœur et de vie, en se consacrant tout entier au salut des âmes et au bonheur de la nation.

Sa charité envers les nécessiteux ne connaissait pas de bornes. Annuellement, tant qu'il goûta des jours prospères, il leur faisait distribuer environ 20,000 florins (i), sans comprendre dans cette somme les secours pécuniaires qu'il envoyait à diverses institutions pieuses. Du reste, il était pour ainsi dire l'âme de la religion, le centre de toutes les associations de piété et de bienfaisance fondées dans le diocèse.

Pacifique, sincère, d'une exquise politesse dans ses conversations, il attirait à lui tous les cœurs, même des acatholiques. La reine de Suède et la reine de Danemarck, qu'il reçut dans son palais, furent ravies du

(1) Ce qui ferait, aujourd'hui, vu la diminution du pouroir de l'argent, plus de 100,000 francs.

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charme de ses vertus; elles ne purent lui refuser quelques adoucissements qu'il sollicita dans la législation de leurs pays contre les catholiques, et les promesses qu'elles lui firent, furent exécutées à leur retour.

A Texemple de son prédécesseur immédiat, il n'avait rien plus au cœur que l'instruction des fidèles et leducation des jeunes lévites. Plusieurs fois, particulièrement aux grandes fêtes de l'Eglise, il prêchait en français à Malines, à Bruxelles, à Alost, à Renaix et à Louvain. Souvent aussi il parlait, en langue latine, tantôt aux élèves de son séminaire pour leur inculquer les devoirs de leur sublime vocation, tantôt aux curés et confesseurs qu'il rencontrait dans ses tournées pastorales, pour stimuler et éclairer leur zèle.

Les moindres détails ont ici leur valeur. Le pieux et charitable pasteur avait là coutume d'aller en personne porter des consolations et des largesses dans les prisons et les hôpitaux des villes où il passait. £n faisant la visite des paroisses et les tournées de confirmation, il se plaisait à interroger lui-même les enfants sur le catéchisme et les exhortait familièrement à la pratique fidèle des devoirs de la religion. D'ordinaire il faisait les exercices de sa retraite annuelle à l'abbaye d'Averbode. Se levant avant cinq heures du matin, il récitait tous les jours l'office de la sainte Vierge, ainsi que le chapelet, et faisait suivre le sacrifice de la messe d'une longue action de grâces. Tous les deux mois, il portait lui-même la Sainte Eucharistie aux infirmes de la paroisse métropolitaine, et, chaque année, il se faisait une tête de distribuer le Pain de vie aux enfants de première communion. Tous les samedis, on le voyait

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cheminer pieusement vers le sanctuaire d*Hanswyck, à Malines, et s'y prosterner devant l'image miraculeuse de la Vierge ; son devancier lui avait donné l'exemple de cette édifiante pratique.

En 1770, Jean -Henri eut la joie de voir éclater la foi de ses ouailles à ToccasioA du quatrième centenaire des Hosties miraculeuses, célébré à la collégiale de Sainte-Gudule à Bruxelles. Cinq ans plus tard, la cité de Malines tint un jubilé non moins magnifique, le dixième centenaire du glorieux trépas de son apôtre et patron. A cette occasion, l'archevêque permit d'ouvrir la châsse de saint Rombaut, fit la reconnaissance des reliques qu'elle renfermait et prononça un éloquent panégyrique du saint Martyr. Les évèques de Bruges, d'Ypres et de Gand, et le nonce Ghilini assistèrent à cette imposante solennité (1775).

La splendeur des vertus de Jean-Henri et son inaltérable dévouement à l'Eglise et à l'Etat lui méritèrent de nouveaux honneurs. Marie-Thérèse le nomma (31 janvier 1765) grand-croix de Tordre royal et apostolique de Saint-Etienne et lui en fit transmettre les insignes par le capitaine Réveil,- du régiment de Saint-Ignon (30 mars). Là ne se borna pas la munificence de Fimpératrice; Jean-Henri apprit par une lettre du comte de Haugwitz, époux de 3a tante maternelle, que la cour se proposait de lui confier un poste d'importance, probablement le siège métropolitain de Vienne. Mais il faut lire l'humble supplique que Jean-Henri adressa à son oncle pour détourner cette promotion :

Je T0Q8 suis infiniment redeyable de ce que tous avez prérenn S. M. de rattachement que j'ai pour mon Eglise, qui réellement est tel que

j ose TOQs supplier, si jamais une décision se présentoit, de vouloir être mon protecteur auprès d'Elle pour obtenir l'unique grâce que j'ai à Lui demander, qui est celle de ne point me séparer de mon troupeau. Plusieurs raisons m'engagent à ne pas pouvoir désirer Tavancement flatteur qu*Elle daigne me destiner, qui sûrement me seroit infiniment honorable et me rapprocheroit de sa sacrée personne. Car, premièrement, je suis entièrement convaincu qu'il ne m'est point permis en conscience de quitter mon troupeau pour quelque avancement que ce puisse être, cela étant directe* ment opposé au lien du mariage spirituel qu'un évéque contracte avec son Eglise, qui est son épouse... En second lieu, puisque Sa Majesté daigne vouloir bien m'assurer qu'ElIe est contente de ma conduite, il me parait que son royal service même exige de ne point m'ôter d'ici, puisque la vaste étendue de mon diocèse et la circonspection continuelle qu'il faut a?oir pour ne pas participer aux troubles et aux inconvénients des pays voisins exige une certaine pratique et prudence qui ne s'acquiert point dans un moment, de sorte que cinq ans d'épiscopat ne me suffisent pas encore ponr ne pas me trouver, dons bien des cas, fort embarrassé, et an nouveau le seroit encore plus que moi, d'autant plus que vraisemblablement ce ne seroit point quelqu'un du pays qui me remplaceroit. J'ajoute que. l'air d'ici parait infiniment favorable à ma santé, au lieu que l'air de Fienne m'a toujours été contraire. Et enfin j'avoue que je suis attaché à mon troupeau autant par inclination que par devoir, et je ne saurois me séparer qu'avec une peine extrême des brebis qui non-seulement me souiBfrent et ont des bontés pour moi, mais qui me témoignent en toute occasion la crainte de me perdre un jour par quelque promotion. Je ne résiste plus à cela, et je les ai rassurées en leur promettant mille fois que, pour autant qu'il dépendra de moi, je ne les quitterai jamais. Je me flatte que S. M. même ne désapprouvera paa ma façon dépenser (1).

Ce noble et touchant langage peint au vif Tàme de Jean- Henri. Les honneurs n'éblouirent pas un instant le consciencieux archevêque. Il voulait être sujet dévoué de son souverain, mais, avant tout, serviteur inébranlable de Dieu et vrai champion de TËglise. ^ Si j'ai des » devoirs de sujet, écrivit-il à Charles de Lorraine (22

(1) Transcrit sur la minute autographe conservée au Musaetm Bollandiamm à Bruxelles. (FrécU hùioriquei, 1873, pag. 43).

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9 octobre 1773), j'en ai aussi devêque. J*ai une juridic- 9» tion à soutenir qui n'est pas la mienne, mais celle 1 de TEglise dont je suis responsable à elle et à mes n successeurs. «

Déjà sous la domination espagnole, l'Eglise, en Belgique, avait senti les atteintes du pouvoir séculier, et il est triste de devoir reconnaître que la connivence du clergé d'alors a plus d'une fois facilité l'immixtion des laïques dans des affaires religieuses. Mais le mal fit des progrès sous le régime autrichien. Nous avons entendu le cardinal-archevêque Thomas-Philippe adresser ses plaintes au Saint-Siège et au gouvernement. La chancellerie et la magistrature semblaient avoir pris pour maxime que tout ce qui est temporel, est de la compétence exclusive des cours séculières. Les maximes de Van Espen et même celles de Richer étaient citées devant les tribunaux comme des oracles, et chaque fois que les autorités diocésaines posaient un acte fondé sur la condamnation du Jm ecclesiasticum du trop fameux canoniste de Louvain, le gouvernement, les fiiicaux ou les conseils royaux leur faisaient opposition ou cassaient brutalement leur décision. Depuis l'an 1716 jusqu'à 1759 on compte jusqu'à quinze mesures de ce genre.

Le marquis de Prié avait inai^guré son administration par des mesures vexatoires. Sous le règne même de la pieuse Marie-Thérèse, des obstacles de tout genre furent mis à la juridiction des évoques, à leur action, à a leur libre communication avec le Saint-Siège. Les livres des pàilosopàes baxïÇBâQ envahirent le pays; lou-

PREMIÈEE PÉRIODE. 137

vrage de Fébronius, imprégné de schisme et d*hérésie, circulait librement, prôné par les hommes de loi ; même CD baisit chez les libraires la rétractation que Fébronius avait faite de ses erreurs. Le gouvernement introduisit l'usage de réserver des pensions sur les menses épiscopales et abbatiales en faveur des nobles, tandis que les fabriques des églises belges étaient parfois réduites à vendre leurs objets d art pour être en état de pourvoir aux réparations les plus urgentes. II alla jusqu'à supprimer (17 mars 1775) le mandement des vicaires-généraux aede vacante d'Anvers qui avaient ordonné un jour de prières publiques pour demander à Dieu un évêque doué de toutes les qualités qu'exige le concile de Trente(i). DénatiofiaKaer la catholique Belgique et faire prévaloir en tout la volonté du pouvoir central, c'était là, en deux mots, tout le système de la cour de Vienne. La réforme ecclésiastique, conçue par le janséniste Van Swieten, médecin de Marie-Thérèse, devait marcher de pair avec la transformation politique (2).

Rien d!étonnant qu'on commençât par les religieux. Un édit de l'impératrice-reine daté du 13 mai 1771 défendait indistinctement à toute maison religieuse, située aux Pays-Bas, de recevoir ou d'exiger, pour la réception des religieux ou religieuses, quelque somme à titre de dot, d'habillement, d'ameublement, de repas,

(1) Synod. Bêlg. III, pag. 415-419. Voir le substantiel ouvrage de M. rarchiviste Piot, Le règne de ManeThérète dans les Payt- Bas autriehiensÇLonvhiïï, chez Fontejn 1874), chap. VIII. Qu'il me soit permis de renvoyer à mon étude. Alliance de r Eglise el de VEtai, insérée dans la Reene catholique de Loovain, tome XVI, année 1876.

(2) Réflewn des Précis hisioriques, 1873, pag. 70.

etc., la volonté de la soaveraÎDe étant qae Tadmission soit absolument gratuite. C'était annoncer la destruction de toutes les petites communautés d'hommes et de femmes. Un édit du 18 avril 1772 enchérissait encore sur celui du 13 mai 1771 : il y était défendu à tous supérieurs de maisons religieuses de Tun et de l'autre sexe, d'admettre des novices à la profession avant l'âge de vingt-cinq ans accomplis, mesure qui forçait ou de n'admettre personne au couvent, si ce n'est à un âge où la plupart des gens se sont déjà fait une position dans le monde, ou bien de violer le décret du concile de Trente qui ordonne l'admission à la profession religieuse ou le renvoi après une année de noviciat.

Les évêques belges durent élever la voix contre ces empiétements continuels. Ils adressèrent collectivement à Marie-Thérèse un éloquent mémoire en faveur des ordres religieux. Ils y démontraient queleséditsde 1771 et 1772, considérés dans leurs dispositions particulières, renfermaient des articles qu'il était impossible de concilier avec les lois fondamentales de l'institut religieux, et que ces mômes édits, considérés dans leur ensemble, menaçaient les ordres d'une décadence successive dont l'issue fatale serait l'extinction de tous les monastères. « Les motifs puissants que nous faisons valoir, disaientils en terminant, sont dictés par la religion; ils ont pour objet le salut des âmes et le bien public; des évêques ne pourraient être insensibles à de si grands intérêts. Si, conformément à la parole de Jésus-Christ, ils ont lieu d'espérer son assistance, lorsque, pour son service et celui de son Eglise, ils sont obligés derecourir aux Puissances de la terre, quel droit n'ont-ils pas

d'attendre un accueil favorable, en adressant leurs prières à une auguste Princesse qui fait moins de cas des ornements qui environnent le trône que de Téclat que lui donnent l'équité, la grandeur d'âme,la vertu (i).»

Peu de temps après, l'archevêque eut à remercier rirapératrice-reine qui lui avait annoncé qu'elle se proposait de le présenter au Saint-Père pour le cardinalat. Dans sa lettre de remerciements, il la suppliait de daigner jeter un regard sur les représentations de l'épiscopat. «Nous craignons avec raison, dit-il, que l'observance exacte des deux édits (de 1771 et 1772) ne produise la destruction totale de l'état religieux que nous regardons d'une nécessité indispensable pour la cure d'âmes dans les paroisses des villes (2)."

Jean-Henri signa le mémoire en tête de ses vép^érés collègues et le remit entre les mains du gouvernement pour le faire parvenir à l'impératrice-reine ; mais oti peut légitimement douter qu'elle le vit jamais. Il semble toutefois certain que ces édits avaient été extorqués à la religion de Marie-Thérèse par son fils Joseph IT, alors co-régent de Etats héréditaires (3).

(1) Recueil II, 4e partie, page 5289. iS^. Bêlg., II, 21-49.

(2) Minute autographe.

(3) Voir les Mémoires précités de Picot, tome II, sous l'an 1781. — Joseph II, couronné roi des Romains à Francfort, en 1764, prit le titre d'empereur à la mort de François I, son père, en 1765. Eu l'appelant à la corégence, sa mère ne renonça pas à la souveraineté personnelle sur ses Ëtats. Il faut lire les Letltêt inêdiiet de Marie- Thérèse et de Joseph II ^ publiées par le fion Kervyn de Lettenhove, Mémoires couronnés, tom. XX, année 1868, pour connaître combien la magnanime et pieuse Impératrice soa£frait en'royant les tendances despotiques et irréligieuses de son fils.

140 JEAN-HRNBI DE FBANKENBER6.

Le 17 avril 1773, Tirapératrice-reine écrivit à Jean- Henri :

•< Monseigneur l'archevêque, vous pouvez compter » que c'est avec bien de plaisir que j*ai pris la résolu - 9 tion de vous assurer, le cas échéant, ma nomination 3» au cardinalat. Je suis persuadée que le cardinal Mi- 3» f2;azzî vous aura rendu mes intentions à cet égard » d'une façon conforme à mes sentiments et à la justice n que je vous rends... Je vous assure de ma constante 9» alfection. Marik-Thérèsb. «

Le projet de l'impératrice ne fut exécuté que cinq ans plus tard. Sur les instances de Timpératrice, le pape Pie VI, au consistoire du 1 juin 1778, créa Jean -Hen ri cardinal-prêtre de la sainte Eglise Romaine (i). La nouvelle en arriva à Malines, le 11 juin. On devine l'allégresse des populations en apprenant que le bien-ainié pasteur du diocèse allait être revêtu de la pourpre romaine que son prédécesseur avait si longtemps et si glorieusement portée.

Un courrier extraordinaire vînt porter à Malines la nouvelle of&cielle de la promotion et la calotte rouge (solide) du nouveau Fdrporalo. A cette occasion, le ma-

(1) • Praeterire non po&sumus illustres ?iros qai in regimine remota- • rum Ecclesiarum diuturnam et fidelem operam praestiternnt. • AUocqtion consistoriale du 1 juin. Parmi les cardinaux de la même créatioa, nous remarquons Dominique de la Rochefoncault, archevêque de Rouen, Joseph Bathiany, archevêque de ^trigonie, Thomas Marie Ghilini, sr* cheTêquede Rhodes et jusqu'alors nonce apostolique en Belgique.

gistrat fit hommage à Jean-Henri d'une grande croix archiépiscopale en vermeil, destinée à être portée devant lui dans les proceiîsions (i). Kempereur Joseph II voulut lui remettre de ses propres mains les grands insignes du cardinalat. Ils venaient d'être apportés à la cour par le prince de Ruspoli, prélat de la maison de Sa Sainteté. Le nouveau prince de TEglise Romaine, accompagné de son secrétaire Van Helmont, se mit en route pour Vienne, le 23 novembre 1778, et reçut la barrette, le 20 décembre, en présence de la famille impériale, du nonce apostolique Garampi,de tout le corps diplomatique, de la haute noblesse et d'un grand nombre d'évêques de TEmpire. Quittant Vienne, le 23 janvier 1779, il arriva à Bruxelles, le 7 février, et rentra dans Malines, le 12 février, au milieu des acclamations enthousiastes des habitants. Mais une ovation plus solennelle encore lui fut faite au mois de juillet suivant. « Alors nous avons vu ce qu'il était pour les Belges, et ce que les Belges étaient pour lui; alors des milliers de fidèles rassemblés de toutes parts à Malines, tons unis de cœur et d'àme, virent la plus heureuse des journées (2). »

Le cardinal, heureux devant Dieu de tant d'amour et de foi, se remit immédiatement à travailler, avec un zèle toujours croissant, pour le bien-être spirituel et temporel de ses ouailles.

(1) L'inscription de cette croix rappelait la date : « loannî-Henrico

Cardinali a Eranckenberg, Archiep. Mechlin. a Maria-Theresia Imper.

et Reg. Apost. nominato, a Pio VI Pont Max. Calendis lan. in Con-

sistorio creato gratULans Donaèûi tenatUt popULUtgO'ê MeChLlnlentlt,

j (S) Codez A de Van Helmont aux archives de rarcheTéché.

lé'Z £AN-H£!NBI D£ FBANKBNBBRG.

L'année suivante, 1780, fut signalée par deux calamités publiques qui se suivirent eu moins de cinq mois d'intervalle. Charles de Lorraine, gouverneur-général, fut enlevé à Tafiection du pays, le 4 juillet; le 29 novembre, Marie-Tbérése le suivit dans la tombe., emportant avec elle le bonheur de ceux qu'elle aimait à appeler mes bons flamands. La mort de la bienfaisante souveraine ne fut pleurée nulle part plus sincèrement que dans nos provinces, y» Elle avait été, pour nous servir de Texpression d'un fameux publiciste, l'idole de la Belgique, et on eût dit qu'elle était faite exprès pour cette contrée. Lorsque la mort abattit cette tête à la fois imposante et chérie qui retenait la Belgique dans la pratique de ses devoirs» rendue facile par l'amour et la confiance, alors parut Joseph 11 (2). y» Son avènement inaugurait une ère nouvelle. « Marie-Thérèse n'est plus, s'était écrié Frédéric II, roi de Prusse : c'est un nouvel ordre de choses qui commence ! » Ces mots eurent leur pleine application dans les Etats héréditaires d'Autriche; en Belgique, le nouvel ordre des choses qu'on prévoyait, devait finir par une révolution.

Joseph II, en annonçant, le lendemain, aux Etats des provinces la mort de son auguste mère, dont il était l'héritier universel et unique, déclara ^ qu'il aurait « non seulement un soin particulier de maintenir les tf Belges dans la jouissance de leurs droits et privilèges, « mais aussi de s'occuper constamment de tout ce que

(2) L'abbé de Pradt, Dé la Bslyique dâpuit l7Sfi jusqt^eM 1794.

« pourrait contribuer au bonheur de tous ses sujets des « Pays-Bas (i), » bien qu'un vaste plan de réformes fût dès lors arrêté dans son esprit. Il se fit successivement inaugurer dans chaque province (juillet et août 1781), en jurant, selon l'usage, de maintenir l'ancienne constitution qui la régissait ; et dans chaque province, les Etats, après avoir reçu le serment du prince, jurèrent de leur côté d*ètre soumis, obéissants, loyaux, dévoués et fidèles vassaux et sujets , aux mêmes conditions que leurs prédécesseurs. Ces serments solennels formaient un contrat bilatéral et sacré, quelle que fût d'ailleurs Vorigine des franchises et des droits sur lesquels ils portaient.

Jusqu'ici Jean-Henri n'avait senti, en t^utqxx évégue^ d*autre grande douleur que la promulgation des édits de 1771 et 1772 relatifs à l'état religieux, et celle du bref Dominus ne Redemptor, du 13 septembre 1 773, qui prononçait la suppression de la Compagnie de Jésus (2). Mais il entrait dans les vues de la Providence de faire passer son serviteur à travers les eaux de la persécution. C'est ici véritablement que s'ouvre la grande phase de la vie de Jean-Henri, et elle ne se terminera qu'à sa mort.

vn.

Malgré toutes les promesses du souverain, les bons

(1) Kecaeill, 1» partie, p. 72.

(2) On ae rappelle que Jean-Henri avait été éle?é par les jésnites des son enfance. Les Prim hishriguât de 1873, page 76, ont publié un» admirable lettre que Jean-Henri écrivit en leur favear, le 23 octobre 1773, au prince Charles de Lorraine.

144 JRAN'UENRI DE FRANKENBIIRG.

esprits nourrissaient des inquiétades. On n'ignorait pas en Belgique que Joseph II, élevé par un précepteur janséniste et plein de tendresse pour les esprits-forts de la France, était en outre imbu des principes développés par Jean-Nicolas de Hontheiui, évéque de Myriophite in partibus et suffragant de l'électeur de Trêves, dans un ouvrage publie en 1763 sous ce titre : De statu Ecclesiae et leffitima potestate Romani Pontifids liber sififfularis. Le livre de Jmtinus Febroniûs (c'était le pseudonyme de Fauteur), proscrit par Clément XIII, dans un bref du 14 mars 1764 à Tévéque de Ratisbonne, le prince Clément de Saxe, fut avidement reçu etchaleureusement prôné par lesennemisdu Saint-Siège. A Vienne dominaient deux jansénistes et un philosophiste soi-disant très-catholiques : les médecins De Haen et Gérard Van Stoieten^ envoyés tous deux de Leyde par le célèbre Boerhaeve à la demande de Marie- Thérèse et exerçant au palais une influence décisive, y donnaient la main au prince Wenceslas-Antoine de KaunitZy comte de Rietberg, chancelier d'Ëtat et de Cour, l'ami de M"* de Pompadour, le partisan des Illuminés et des encyclopédistes. Ce triumvirat était secondé par les professeurs autrichiens, Stock, Riegger, Martini, Rautenstrauch, Ëibel, ennemis jurés des jésuites, ne rêvant que réformes et développant dans leurs chaires et leurs livres un droit politico-ecclésiastique conforme aux traditions absolutistes du gouverne* ment (i). Les maximes de Febronius lenr venaient mer-

(1) Quelques-uns de ces écriyains s'étaient fait connaître da vivant même de Marie-Thérèse; mais Tautorlté personnelle de l'impératrioe arrêta jasqu'à un certain point les innovations qu'ils prônaient. Du reste.

veilleusement en aide pour battre en brèche le pontificat romain et soumettre l'Eglise à la tutelle de la police et de la plus rigoureuse bureaucratie. Poussé par tous ces mauvais génies et par une fraction de Tépiscopat allemand, qui voyait d'un œil jaloux l'autorité suprême de Yévéque de Borne (i), l'empereur Joseph II était décidé à leur obéir et à appliquer largement son nouveau, système administratif.

Le césarisme fébronien, mélange impur de galli canisme et de jansénisme, consistait essentiellement à asservir l'Eglise catholique par l'autorité séctilière; sous Joseph II il allait devenir le Credo et le Décalogue gouvernemental, si bien que ce fléau a été connu depuis sous le nom de Joséphisme, Durant plusieurs années, le Joséphisme a formé la base du droit public ecclésiastique en plusieurs pays de l'Europe (2).

Déroulons d'abord les faits de l'an 17^1 . Le nouveau souverain fit au pas de course une excursion dans les Pays-Bas autrichiens (3). Notre cardi-

!e lecteur peut consulter les Mémoire de Picot, tom. IV, au 23 décembre 1772, et tom. Y, au 30 septembre 1785.

(1) Herberstein, éyèque de Laybach ; C«)llorédo, archevêque de Salzbourg; Trauttmansdorff, évéque de Kôaigrâtz; Spaur, de Brixen; Salm, de Gc^rck, etc. Voir Picot, Mémoires, t. V, au 7 octobre 1787. Ou connaît la Ponelation du Congrès d'Ems (1786) o{i le fébroniani)me était bonnement reconnu et admis par les archevêques de Cologne, de Trêves, de Mayence et de Salzt^ourg.

(2) Voir l'article Joseph II dans le Dici, Eneyelopédiquâ des Docteurs Wetzer et Welte.

(3) Voir dans la Revue de Brusellet, livraison de mars 1839, un travail de M. l'archiviste Gachard sur le voyage de Joseph II en Belgique.

146 JEAN'HËNRI BK FRikNCKENB£R6.

nal-archevéque, uniquement préoccupé du bien de la religion, profita de son passage à Malines pour lui remettre un pro memoria auquel il attachait une importance sérieuse.

Premièrement, il priait Sa Majesté Impériale et Royale, de fermer loreille à ceux qui lui conseilleraient de prohiber dans ses Etats la bulle Uniffenitus de Clément XI, ce qui ne pourrait, dit-il, qu occasionner des troubles dans un pays qui jouissait à cet égard de la plus parfaite tranquillité ; d'ailleurs cette bulle renferme » une décision du Saint-Siège en matière de foi ; elle a « été acceptée par tous les évêques de la chrétienté, et « les évoques ne pourraient pas même cesser d'y adhér rer 'sans se séparer du Chef suprême de l'Ëglise, y> rompre Tunité de la paix et se rendre prévaricateurs y» de leurs devoirs. y> En second lieu, il conjure l'empereur de ne pas octroyer aux protestants le libre exercice de leur culte à Bruxelles ni ailleurs, et de leur refuser la permission d'ouvrir des temples ; car il prévoit les suites funestes qu une telle condescendance produirait parmi les catholiques peu fervents du diocèse. En troisième lieu, il implore l'autorité de Sa Majesté contre la nouvelle édition des oeuvres si pernicieuses de Voltaire et de Raynal ; il a la confiance que l'empereur en fera prohiber la souscription et le débit. Enfin, il supplie S. M. de permettre que les généraux des ordres religieux puissent librement recourir à l'autorité apostolique (i).

Cette démarche, si digne d'un évêque qui comprend

(1) Autographe du 20 juin 1782. Syn. Belg, II, 511 514.

ses devoirs, déplat à Joseph II. Le prince de Starhemberg fut même chargé « d'écrire une lettre particulière 9» au cardinal, pour lui faire sentir de bonne façon Tir- » régulier de sa conduite. » Telle fut, au dire de M. Gachard, l'apostille de l'empereur sur le rapport de Starhemberg.

Ce fut le premier coup, mais non le plus douloureux (i). Des décrets auliques d'un caractère plus ouvertement hostile allaient se succéder avec une rapidité et une violence sans exemple dans nos annales.

Le 1 2 novembre de la même année parut VEdU de tolérance; il accordait aux adhérents de la confession d'Augsbourg et de la confession helvétique tous les droits civils, la faculté d'ouvrir des temples, des écoles, etc., et élevait les sectes les plus fanatiques au même rang que la vraie Eglise, jusqu'alors seule reconnue (2). Les évêques, gardiens divinement constitués de la foi, ne pouvaient rester muets. Le cardinal adressa donc (16 novembre) à l'empereur une lettre respectueuse où il lui représentait les vives alarmes et la désolation générale que redit de tolérance avaient produites dans les provinces de la Belgique. « Il serait en vérité bien doulou- » reux, ajoute-t-il, que la tranquillité de ce pays heu- 7» reux, autant recommandable par son attachement y* inviolable à son souverain que par son zèle pour la

(1) ' J'avoae qae celte affaire (de la balle Unigsnituê) m*affecte vive- • ment et me cause la plus grande affliction. ' Lettre à Starhemberg. Représ. Belgiques. « Recueil II, 3e partie, page 295.

(2) 13 décembre 1781, décret des gouverneurs- généraux ampliatifde ceHii du 12 novembre ; 1 mai 1782, nouveau décret dea gouverneursgéoéranz interprétatif et amplialif des deux décrets précédents.

148 JEAN-HENBI DE FfiANCKENBERG.

yi religion catholique, fût troublée par l'hérésie toujours yi turbulente^ et qui ne manquerait pas d*y introduire »- insensiblement, avec ces erreurs, Tesprit d'indépenn dance qui en est inséparable (i). y»

^ Qu'on ne s'imagine pas que le triste édit, contre lequel s'élevait l'épiscopat belge, répondit aux vœux de la nation. Sans doute, la foi avait commencé à perdre de son empire sur les âmes; mais la masse, la presque totalité des Belges restait profondément attachée aux saintes croyances qui avaient civilisé leurs ancêtres et auxquelles les constitutions des provinces donnaient le droit exclusif d'existence. On craignait à bon droit qu'un premier psis fait dans les voies de la tolérance civiene menât à la tolérance dogmatique, et de là l'indifférence, à l'incrédulité et à l'apostasie. L'histoire des pays voisins n'offrait que* trop de ces exemples effrayants. Be là de nombreuses protestations contre cette criante violation du pacte national.

Le 26 novembre, le cardinal adressa des représentations au prince de Starhemb^rg et aux gouverneursgénéraux contre le séjour de l'impie Raynal à Bruxelles. « Etant obligé par état, dit-il, de veiller à la conservan tion de la religion dans mon diocèse et d'écarter de " mon troupeau, autant qu'il dépend de moi, toutes les

(1) 5^Ji. Belg. 11, 514 516; Recueil 11, ]re partie, pag. 9-11. Dans le même Recueil, pag. 13 et suivLnies, on trouve les remontrances des évéques de Namar et de Raremonde, représentation lumineuse de Mgt Wellens, évéque d'Anvers. Syn. Belg. 111, pag. 512-528.

y* occasions et les dangers de corruption, et ne pouvant » empêcher par moi-même les ravages inévitables d'un 9» loup qui se trouve dans mon bercail, il ne me reste » que d'implorer l'autorité et la puissante protection de » Vos Altesses Royales... » Le prince répondit, le 29 novenabre, que LL. AA. RR. et lui-môme regardaient « comme inutile et peu convenable de s'exposer à faire » une représentation sur cet objet, et croyaient qu'il » fallait suivre les voies de la modération. La connais- » sance que j'ai des intentions de S. M., disait-il, ajoute » à toutes ces raisons et considérations... (i). »

Edit du 28 novembre 1781 : « Les liaisons que les communautés et les maisons religieuses dans les provinces de notre domination aux Pays-Bas entretiennent avec les communautés et maisons religieuses étrangère?, pouvant entraîner des conséquences préjudiciables à l'Etat, nous avons résolu de rompre ces liaisons, en détachant tous les monastères et couvents, sans exception, de la dépendance des Généraux ou autres Supérieurs ecclésiastiques (luelconques... Voulons et ordonnons qu'ils soient gouvernés par leurs supérieurs et par les congrégations, sous la surveillance des Evéques et sous celle du gouvernement. " La secte des Illuminés avait aussi des supérieurs étrangers, et assurément plus dangereux que le Vicaire de Jésus-Christ, mais l'obstiné autocrate ne songeait pas à interdire aux Illuminés les relations avec eux.

Le décret du 5 décembre de la même année interdit

(l) Les lettres du cardinal et la réponse do Starhemberg sont reproduites t« extemo dans les Bulîeiins de la Commmion roynU d*àiiioire, 2e série, t. IX, pag. 246-860.

150 JEAN-HBNRI DE FRANCKENBERG.

à tous les sujets de Sa Majesté de recourir dorénavant au Saint-Siège pour les dispenses matrimoniales; il leur enjoint de s'adresser uniquement aux évoques diocésains, et ordonne à ceux-ci d'accorder de leur propre chef les dispenses dans les empêchements du mariage. — L'empereur, catholique à sa façon, ne voulait rien moins qu'établir une Eglise épiscopale à la mode anglicane.

Relativement à ce décret aulique, le cardinal écrivit, ie 25 mars 1782, à leurs Altesses Royales (l'archiduchesse Marie-Christine et le duc Albert de Saxe-Tesflchen) qu'il ne pouvait, par lui-même, autoriser des mariages dans des degrés de parenté prohibés par l'Eglise (i). ^ Les lois générales de l'Eglise universelle, ^ dit-il dans une lettre du 4 avril 1782, surpassent les •y* pouvoirs des évêques particuliers, et elles ne sauraient 9» être relâchées que par leur Chef seul, que Jésus- » Christ a établi son Vicaire sur la terre et qui est le TU centre de l'unité, dont les évêques ne peuvent se séy> parer sans courir le risque manifeste de s'égarer y> eux-mêmes et d'induire leurs troupeaux en erreur (2). » Il crut néanmoins utile de demander au Siège aposto- "lique des facultés plus amples en cette matière; mais le Saint-Père, en applaudissant à la fermeté de Jean-Henri et de ses sulïragants pour ne laisser donner aucune atteinte aux lois de l'Eglise, maintint, pour de puissants motifs, la discipline établie (3).

(1) Recueil II, 3e partie, p. 189-192.

(2) Ibid. pag. 292.

(3) Voir les dccaments dans le Synod. Belg, II, 49*61 et danile Recueil II, 3e partie, p. 192 et suivantes.

FBEMIEUE PÉRIODE. 151

N'oublions pas le décret du 21 mai 1781 qui ordonnait aux curés de bénir les mariages entre des protestants et des catholiques, chaque fois qu* ils en seraient requis; bien plus, qui exigeait que les mariages mixtes, même illicites, c'est-à-dire contractés sans la dispensé pontificale et sans toutes les conditions nécessaires, se fissent devant les curés catholiques qui devaient aussi en proclamer les bans. D'après l'ordonnance du 10 octobre suivant, les évéques étaient tenus de renvoyer à Texaraen de S. M. les brefs du Pape expédiés par rapport au pouvoir de dispenser en fait de mariages. — Ces lois étaient encore des attentats du césarisme bureaucratique sur les droits de rSglise.

Les évéques, sachant que l'Eglise avait constamment réprouvé les mariages mixtes, consultèrent le Saint- Siège (3 juin 1782). Le Pape répondit, le 13 juillet, par bref adressé au cardinal de Malines : S'il arrive que la partie catholique persiste, après des avis paternels, à vouloir contracter un mariage illicite, et qu'on prévoie que ce mariage s'ensuivra infailliblement, le curé catholique pourra prêter sa présence matérielle (i), mais en observant le^ précautions suivantes : 1^ il n'y assistera point dans un lieu saint ni revêtu d'aucun vêtement sacré, et il ne bénira les contractants en aucune façon ; 2^ le contractant hétérodoxe doit déclarer devant deux témoins, par écrit et par serment, qu'il laissera à l'autre partie la pratique libre de la religion catholique et la permission d'y élever tous les enfants

(1) C'est-à-dire qa*il pourra assister non comme ministre de Dieu et de l'Eglise, mais em qualité d'officier de r6tat-civil, charge qui, à cette époque, était encore remplie par le clergé.

152 J£AN-HENBI DE FBANCKENBERG.

à naître; 3^ le contractant catholique déclarera de la même manière qu'il élèvera tous ses eAfants dans la religion catholique et travaillera efficacement à la conversion de la partie hétérodoxe; 49 quant aux proclamations que ledit impérial veut faire regarder plutôt comme des actes civils que sacrés, elles ne sont point permises. Telle est la décision pontificale; et le cardinalarchevêque, agissant en qualité de métropolitain et au nom de ses sufFragants, la communiqua à l'empereur par lettre du 31 août (i).

Ajoutons toutefois que plus tard (31 mars 1783), pour éviter de plus grands maux, le pape a cru devoir tolérer les bans matrimoniaux, en Belgique, pourvu que la proclamation se fit dans un lieu profane : non solum extra ecclesiam, sed etiam omnimode extra locum sacrum. L'assistance matérielle ou passive du prêtre au mariage mixte ne peut avoir lieu qu'en vertu d'une concession pontificale dûment constatée. Pie VI la toléra pour les Pays-Bas autrichiens à cause des circonstances exceptionnelles où ils se trouvaient alors.

Le doux Pontife essaya d'abord la voie des négociations par son nonce Garampi, pour arrêter les empiétements de la puissance séculière. N'ayant rien obtenu, il résolut de se rendre en personne à Vienne, afin de déclarer à l'empereur-roi combien il était disposé à con-

' (1) Voir les docaroeata dans lo" Recueil II, 3e partie, p. 231-S51. Syn, Belç II, 61-74.

PRlsMIBRK PÉRIODE. 153

cilier les droits de l'Empire avec ceux de l'Eglise à laquelle S. M. doit protection. Ce voyage apostolique fut annoncé^ par lettre du 15 décembre 1781, à Joseph II, qui fut assez habile pour s'en montrer satisfait.

Parti de Rome le 27 février 1782, Pie VI arriva, le 22 mars, dans la capitale de l'Autriche pour y rester jusqu'au 22 avril (i). Joseph II reçut le Vicaire de Jésus-Christ avec des égards affectés; car, pour le reste, il chercha à le contenter par quelques explications vagues et des concessions de moindre importance. Il défendit de disputer dans des assemblées publiques sur la constitution Unigenitus^ mais permit aux professeurs de donner à leurs élèves l'explication dogmatique de cette règle infaillible de foi; il déclara que le placét ne s'étendait point sur les bulles dogmatiques et qu'il était loisible aux évêques de faire des représentations sur les livres qu'ils croyaient dangereux; i) voulut bien aussi permettre de recourir à Rome pour des dispenses matrimoniales dans les empêchements plus proches que le troisième et le quatrième degré. Ce furent à peu près les seuls points où Joseph II se relâcha de sa raideur. Les conseils de Kaunitz le fortifiaient contre les demandes du Pape, auquel il n'accorda que quelques courts entretiens, et le prince-ministre, se mettant encore plus à Taise que son maître, ne remplit pas même envers lui les devoirs de la politesse la plus commune (2). Le 18 juin, le Pape rentra dans Rome avec la douleur

(1) Ce voyage provoqua Todieux pamphlet da canoniste £ybel : Watt iti der Faèti, Qu'est ce que le Pape ? — Pie VI le proscrivit par le bref Smper soUdilate du 28 novembre 1786.

(2) Mémoiret de Picot, tom. II, sods l'an 1782.

154 JEAN-BKNRI DK FRANCKEXBERG.

secrète d'emporter avec lui plus d'espérances que de concessions pour ce qu'il y avait de plus grave (i).

Le 22 juin, il adressa à notre cardinal un bref de félicitations sur les réponses que l'épiscopat belge avait données à loccasion des ordonnances impériales. « Je 99 ne saurais vous cacher, ajoute le Saint-Père, combien r> il Nous eût été agréable de vous voir à Vienne, et n Nous l'avions espéré, afin de vous conférer de notre n propre main le chapeau de cardinal, comme Nous y» l'avons fait au cardinal Firmian et à Bathiany (2). n II lui annonça en même temps une réponse détaillée touchant la célébration des mariages mixtes, et cette réponse fut donnée le 12 juillet (3).

Le monarque, délivré de la présence du Souverain- Pontife, continua résolument dans la voie du despo^ tisme, et développa dans nos libres proyinces son plan ecclésiastico-civil avec le même sans-gêne qu'en Allemagne, en Bohême, en Hongrie, en Lombardie. Les populations catholiques eurent beau élever la voix en faveur de leurs institutions politiques et religieuses, la

(1) Aa consistoire secret du 23 septembre 1783, il dit aux cardinaux :

• Quaedam certe, eaque gravia, ab ejus (Josephi Caesaris) aequitate re-

• tulimus ; qaorumdam vero si nondum exitum, at spem non mediocrem » Nobiscum reportavimus. •

(2) Recueil II, Ire partie, p. Hl. Il s*agit de Léopold-Erneat de Firmian, évêque de Passau, et de Joseph Baihian^, archevêque de Strigonie on Gran, primat de Hongrie. Jean-Henri, n'ayant pas reçu le chapeau, n'eut jamais le titre d'une église cardinalice.

(3) Synod. Bel^.lU, 64-68.

cour de Vienne resta sourde à toutes les réclamations. Le cardinal Migazzi, archevêque de Vienne, le cardinal Bathiany, primat de Hongrie, un belge, Tévêque de Neustadt (Basse-Autriche), Mgr Kerens, autrefois évêque de Ru remonde, défendirent les droits de TËglise et du Saint-Siège et essayèrent de faire comprendre au souverain les maux funestes dont il se rendait responsable devant Dieu ; ces magnanimes prélats se virent éconduits par S. M. Leur digne émule des Pays-Bas devait subir le même sort.

On savait qu'aux yeux de Tempereur-philosophe les ordres adonnés à la vie contemplative étaient des associations « parfaitement inutiles à la religion, à r£|;at f> et au prochain (i). » Aussi n'était*il pas difficile de prévoir que la suppression illégale de plusieurs couvents d'hommes et de femmes allait s'accomplir. Si riniquité devait se consommer, les évoques étaient bien décidés à laisser les commissaires faire seuls leur besogne (2); mais la prudence exigeait qu'ils demandassent au Saint-Siège quelle conduite ils avaient à suivre visà-vis des religieuses et des religieux menacés d expulsion.

(1) Recueil II, 5e partie, p. 169.

(2) Mgr Welleus, évêque d'Anvers, lettre à Jean-Henri, écrite le 23 février. «Je supplie bien fortement Y. E.» ajoutait l'illustre prélat, d'avoir soin de sa santé ; ce serait un coup irréparable, si nous avions le malheur de la perdre dans les circonstances présentes, et j'espère que le Seigneur nous préservera de cela. Il est vrai que c'est un tems d'angoisse et de tristesse ponr les évéqaes, mais c'est aussi un temps méritoire et apostolique. Disons donc avec l'Apôtre : Triimlaiionem patimuff ted non ançuêiiamur; aporiamur, »ed non d^stituimur. Il est bon de se rappeler cette leçon et de lever la tête quand elle fait mine de vouloir se pencher. « (Copié sur l'autographe qui se conserve à-l'archevêohé).

En conséquence, Jean-Henri écrivit au pape Pie VI (17 septembre 1782); et celui-ci, répondant par bref du 19 octobre, communiqua aux évêques belges des pouvoirs exactement déterminés. << Il est bien remarquable, » ajoute Pie VI, qu'un prince protestant, tel que le roi 1» de Prusse, vient d'enseigner à quiconque se glorifie » encore d'être catholique, la façon dont il faut agir » avec les réguliers, en les assurant par sa propre déy> claration qu'ils n'ont à craindre, dans ses domaines, »» aucune innovation, tant qu'ils demeureront sujets 7> fidèles (i). r>

Le fatal arrêt de suppression, de sécularisation et de confiscation, signé le 17 mars 1783, « pour le bien de la religion et celui de l'Etat, » portait : " Nous avons, » de notre pleine puissance et souveraine autorité, résolu 5» d'éteindre et de supprimer différents couvents et moy> nastères de l'un et de l'autre sexe, et d'en destiner les y> revenus à l'augmetitation du nombre des prêtres char- » gés de la cure d'âmes, et à d'autres établissements 99 pieux, également avantageux à la religion et à Thu- » manité... »

Cet édit fut officiellenient notifié aux conseils des provinces, ainsi qu'à tous les monastères portés sur la liste de proscription (2). Par dps circulaires du 15 avril suivant, les conseillers fiscaux des conseils de justice et les commissaires du gouvernement nommés ad hoc reçurent des instructions pour procéder à la suppression de ces maisons. Les agents impériaux vinrent en conséquence jeter hors de leur paisible retraite : les Chartreux à Bruxelles,

(1) Recueil (I, p*. 5e, pag. 48.

(2) Ibid. p. 169.

à Louvain et du Bois St Martin près de Grammont ; les Carmélites ou Thérésiennes à Bruxelles, à Louvain, à Willebroeck, à Alost et Malines ; les Urbanistes ou Riches-Claires à Louvain et à Malines ; les Dominicaines à Louvain et à Auweghem (Watermael) ; les religieuses de St-Pierre et de Ste-Elisàbeth à Bruxelles ; de Terbanck lez-Louvain ; de Daenenbroeck à Tirlemont; de Béthanie et de Jéricho à Bruxelles; les Dames Blanches norbertines de Tusschenbeke lez- Alost; les soeurs de St Augustin dites Ziekelieden à Malines ; les chanoinesses Norbertines dé Leliendael à Malines ; les Cisterciennes de Muysen lez-Malines, de Thabor et de Béthanie à Malines ; les Pauvres Claîres à Malines et à Bruxelles ; les Annonciades, les CapucineSf les Brigittinnes à Bruxelles; les chanoinesses de Cabeek et du Val Ste-Barbe (Barberendael) à Tirlemont. On supprima aussi les monastères des Chanoines- Réguliers de St' Augustin : le Rouge-Cloltre, les Sept-Fontaines et le Val- Vert (Groenendael) lez-Bruxelles, Saint- Martin à Louvain, Bethléem lez-Louvain, le Val des Ecoliers a Leeuw-Saint-Léonard, Hanswj'ck à Malines; les Guillelmites à Alost et les Célestins lez- Louvain. Nous ne nommons que les couvents du diocèse de Malines; ailleurs les communautés contemplatives subirent le môme sort (i). Leurs biens, arbi-

(1) Deux-cent soixante carmélites et coUettines d'Anvers, de Bruxelles, de FJandre, etc., trouvèrent un asile en France. Elles y furent accueillies par la fille de Louis XV, Mm* Louise de France, en religion sœur Thérèse de Saint- Augustin, prieure du Carmel de Saint- Denis. Le pape Pie VI remercia la sainte descendante de St «Louis par un bref du 16 juillet 1783.—- Tous les expulsés, tant hommes que femmes, restèrent fidèles à feurs vœux. £i Ton avait répaniu des larmes de crocodile sur les vic" Urnes clùHréeh l

trairemeut confisqués, furent jetés dans un goufifre commun auquel on donna le nom bizarre de caisse de religion. Cette double iniquité fit pousser des cris d'allégresse aux impies. Un seul Fa blâmée, et ce fut Mirabeau. « Du moins, dit ce grand révolutionnaire, " les panégyristes de Joseph II devraient nous apprenn dre quelle justice ils trouvent à expulser de sa pro- » fession un citoyen qui Ta embrassée sous la sanction " des lois. Je le dis nettement : il y a autant d'injustice s» à chasser un moine ou une religieuse de leur retraite » qu'à chasser un particulier de sa maison. »

Le 22 mai 1783, le cardinal adressa des instr^ictions aux archiprétres de son diocèse sur la conduite à tenir par leurs subordonnés vis-à-vis des religieuses et des religieux expulsés. Quelques jours après, il adressa aux religieuses elles-mêmes des avis touchants et où respirent sa profonde piété et sa sollicitude pastorale (i). A Malines et à Bruxelles, il alla en personne leur porter des consolations; dans les autres endroits, il les fit consoler par la visite des doyens ruraux.

Dans le mandement de carême de 1782, Franckenberg avait prémuni son peuple contre la philosophie du jour, qui bafouait les mystères adorables du christianisme et allait jusqu'à nier les vérités éternelles sur lesquelles repose toute la religion. Dans le mandement de 1783, il dénonçait avec courage les faux principes

(1) Recneil 11, 2e partie, p. 219 226. Noos avons lu les originaux de ces belles pièces.

qui se propageaient sous les auspices et par la plume des ennemis du .dedans, c'est-à-dire, « do quelques premiers Pasteurs de certaines provinces éloignées. » Il venge la primauté d'honneur et de juridiction qui appartient essentiellement au souverain Pontife ; Tétat religieux qui, dans son essence, est d'origine divine ; le culte de la Bienheureuse Vierge-Mère et des saints ; il s'attache en môme tempç à faire voir la sagesse de l'Eglise qui ne permet pas à tous les fidèles indistinctement de lire la Bible en langue vulgaire. « Que n l'union la plus intime, dit-il en terminant, vous n attache donc étroitement à cette Eglise sainte et à n son enseignement ; souvenez-vous que cette Epouse » de J.-C. est toujours assistée, par l'Esprit- Saint, j» qu'elle est infaillible dans ses décisions, que son » Epoux céleste restera avec elle jusqu'à la consomma- " tion des siècles. Inviolablement attachés à cette » colonne de vérité et à cette pierre inébranlable sur n laquelle elle a été bâtie, vous participerez à la 9» sécurité dont elle jouit au milieu des plus violentes y» tempêtes que l'impiété et Thérésie lui suscitent, y^

Le pape Pie VI daigna lui adresser, à cette occasion, un bref de congratulation. « Dans cette excellente yy lettre pastorale, dit-il, nous avons vu une preuve » nouvelle de ce zèle apostolique avec lequel vous y> remplissez les devoirs du ministère épiscopal, au 9» milieu des assauts violents que livrent à TEglise les y» erreurs courantes. Aussi votre mandement de carême y* Nous a-t-il rempli d*une consolation que nos paroles y» ne sauraient exprimer. » Après avoir rappelé avec douleur la conduite de certains évêques d'Allemagne

qui donnaient la main aux novateurs, le Saint-Père ajoute : « Nous voyons bien, hélas ! qu'on marche à n grands pas vers un schisme; que Dieu vienne au » secours de son Eglise (i). » Mgr de Wavrans, le pieux évêque dTpres, écrivit, de son côté, à son métropolitain : ^ On devra au zèle et à la sagesse de n Votre Eminence d'avoir arrêté le progrès de l'irré- » ligion dans nos provinces et de les avoir prévenues y» contre les illusions de l'erreur, répandue ou insinuée 9» dans des écrits qui semblent ne pas devoir en être » soupçonnés (2). w

Continuons à dérouler aux yeux du lecteur la série dos innovations impériales.

Un décret du 28 septembre 1783 interdit rigoureusement de publier aucun mandement ni aucune lettre pastorale, imprimée ou manuscrite, sans l'approbation et Yexequatur du gouvernement. Les évéques, enchaînés, durent se résigner à publier désormais le dispositif du carôme, sans le faire précéder d'une instruction morale ou dogmatique. Premiers pasteurs, ils s'interdirent de faire entendre leur voix à leurs ouailles; il leur répugnait à bon droit de se soumettre, à cet égard, au bon plaisir des autorités civiles.

Le décret du 21 novembre suivant ordonne aux

(1) Bref italien da 5 avril 1783. Inédit.

(2) 11 existe également aux archives de l'archevêché une belle lettre de félidtation adressée à Son Em. par Tabbé Pej, chanoine de N. D. de Paris. Nous ignorons si cette pièce et la lettre de l'Évéqae d'Ypres ont jamais été publiées.

curés de lire et de publier au prône des dimanches et des jours de fête les placards touchant la levée des soldats. Trois ans plus tard, cette absurde injonction est étendue à toutes les lois civiles et à tous les règlements de police. Ainsi la chaire de vérité était condamnée à devenir une tribune à proclamations odieuses. L'édit du 28 septembre 1784 concernant le mariage était une nouvelle atteinte, et des plus graves, à la discipline et l'autorité de l'Eglise. Le courageux Franckenberg eut de nouveau recours à son souverain .

Je n'oserais cerlainement point, dit- il, contester à V. M. le droit de mettre des empêchements dirimants da contrat de mariage (1)... Mais je tiens aussi pour certain et indubitable que TEglise a le même droit : lo par la nature même du mariage dont le contrat est la matière d'un sacrement, ce qui le rend mixte, et dépendant par conséquent sous ces différents rapports de la législation des deux puissances ; 2o par la décision formelle du concile de Trente, ean. XIV , sess. XXI F, de matrim. ; 3o par une possession non interrompue, çlès la naissance même du christianisme jusqu'à cette heure... Je ne saurais donc, sans trahir ma conscience, dissimuler àV. M. que je suis entièrement convaincu que, quoiqu'elle puisse statuer de nouveaux empêchements dirimants, elle n'a cependant le pouvoir ni le droit d'abroî^er ceux de l'Église et que par conséquent je me trouverai dans la triste nécessité, en vertu des devoirs de mon ministère, de ne point reconnaître pour valides et légitimes les mariages contractés sans dispense par des gens peu timorés, avec des

(1) Dans le bref Hiice nostrU eeriiorem, du 30 décembre 1784, Pie VI écrivit au cardinal : • Nos minime illos doctores catholicoa condemnamus, ' qui affirmarunt posse Principes addere impedimenta ad reddendam inef- • ficacem et tollendam materiam aptam sacramento, quamquam alii potiori ' jure id negani, . . « Le sentiment qui reconnaît à l'Église seule le droit de mettre des empêchements dirimants au mariage des chrétiens n'était encore, au temps de Pie VI, que U sentiment le plue généralement reçu et le plue fondé; mais les théologiens et les canonistes savent que c'est aujourd'hui une doctrine certaine. Voir la théologie de Malines, traité de matrimonio, no 60.

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