XXIV. I
Au printemps de 1796, le Directoire fit publier en !
Belgique le décret du 7 vendémiaire an IV (29 septembre 1795) sur la police des cultes. Il exigeait du clergé la déclaration suivante : « Je reconnais que tuniversalité des citoyens français est le souvet*ain et je promets soumission et obéissance aux lois de la République. » Au nombre de ces lois se trouvait la Constitution civile du clergé, qui établissait un véritable schisme dans l'Eglise. Cette déclaration, considérée au fond, équivalait à un serment, sauf l'invocation du saint nom de Dieu. Le décret du 7 vendémiaire jeta la consternation dans le clergé belge, et tous les prêtres, à l'exception d'un petit nombre, jugèrent que la loi divine ne permettait en aucune manière de signer la déclaration qu'exigeait le décret.
Le cardinal de Franckenberg, les membres de son chapitre, les curés du canton de Malines au nombre de soixante -sept, adressèrent, mais en vain, un mémoire au Conseil des Cinq-Cents, le 18 mai (29 florial an V), pour faire rapporter le décret ou demander au moins un sursis jusqu'à ce qu'ils fuissent instruits par le Chef suprême de l'Eglise à qui il appartient de diriger la ■ conscience des fidèles.
Jean-Fr. Ghislain Huleu, archiprêtre de Maliaes, examinateur synodal et vicaire-général, osa se faire l'apologiste de la déclaration dans une brochure flamande intitulée : Avis au peuple [i], publiée à Imsu de son chef immédiat et à rencontre de ses principes bien connus. Celui-ci, consterné de cettç scandaleuse conduite, ôta à M. Huleu ses fonctions de vicaire-général et d'examinateur synodal. L'administrateur de la nonciature de Bruxelles, lié d'amitié avec le coupable, fît un appel à ses bons sentiments, le conjurant de ne pas publier un seul exemplaire de son écrit et de réparer le mal qu'il avait déjà occasionné.
Vous fondez principalement vos raisons, dit-il, sur un bref public sous le nom de N. S. Père le Pape en date du 5 juillet de Tannée passée 1796. Ce bref, mon très-cher ami, n'est point émané de Sa Sainteté; il est apocryphe et ne mérite aucune créance : soyez en certain; j'en ai reçu Vehis officiel de la secrétairerie d'Etat... Il vous eût été facile de le savoir, puisque, je me fis un devoir d'en faire partàM.VanBeughem, secrétaire de votre zélé et vénérable Cardinal- Archevéqne. Depuis ce temps, le Souverain-Pontife n'a jamais décidé ce point délicat. Tout ce que vous aurez pu en entendre dire à Rome, n'aura eu pour objet que la simple soumission au gouvernement civil, et tout le monde est d'accord sur ce point là ; mais aujourd'hui il s'agit d'une soumission à toutes les lois de la république, parmi lesquelles il y en a d'abominables, de contraires à notre sainte religion, et faites expressément pour détruire le catboli-
(1) Waersehouwinghe aen Aei volk, Malines chez Hanicq 1797. La même année, M. £rnst, chanoine- régulier de Rolduc et curé de Rolduo, publia des Observations sur la déclaration exigée des ministres du culte ^ mauvais écrit qui fut prôné et répandu par les soumissionistes, mais on y opposa plusieurs réfutations. (Voir Daris, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, t. iJI, p. 130 et suivantes). M. Antoine Van Gils, prêtre distingué du Brabant septentrional, dans le diocèse d'Anvers, publia les Motifs de conscience qui empêchant les ministres du culte catholique de faire la déclaration exigée par la loi du 6 vendémiaire an IF,
JEAN.HENRI DE FEâNOKENBERO. 208
cisme... L'Université de Louvain a, voas le savez, donné une décision contraire. Tout le cierge de Malines et d'Anvers en a fait autant; et vous, mon cher ami, comment vous arrive- t-il de vous singulariser de la sorte?... Réfléchissez bien sur toutes ces circonstances, et vous connaîtrez par vous-même, à ce que j'espère, la faute que vous avez faite. Votre zélé Cardinal-Archevêque ne pense pas comme vous : pourquoi ne l'avez- vous pas consulté avait d'entreprendre de faire nue démarche ai dangereuse pour/vous et pour les autres qui entendront vos raisons?... Je sais que sans votre ouvrage toute la Belgique se serait ananimement réunie pour soutenir la bonne cause. J'attends avec impatience votre réponse ; j'ai la confiance qu'elle sera telle que j'ai lieu d'espérer de votre zMe et de votre droiture (1).
L'administrateur espérait trop; Tarchiprôtre de Malines, comme frappé de vertige, continua dans la mauvaise voie où il s'était engagé. Il répandit encore d'autres opuscules dans le même sens et n'hésita pas même à prêter le serment de haine à la royaiUé, dont nous aurons à parler bientôt.
Un nommé Guyot, curé de Bétignies, près Maubeuge, osa écrire au Cardinal-Archevêque qu'il était mandé à Bruxelles pour y prêcher la conformité de la constitution française avec la religion catholique, apostolique et romaine, « doctrine, disait-il, qu'il avait déjà prêchée dans 150 paroisses des villes et campagnes en France et dans deux églises de Mons, dans le but de cimenter la bonne et parfaite union entre les Belges et les Français. » Jean-Henri répondit à l'abbé Guy (12 décembre 1792) :
Laissant à part tous les autres motifs que je dévelop;^rai quand et devant qui il appartiendra, et m'attachant ici à la tranquillité publique
(1) Munster. 23 mai 1797, dans la Colleciio Brevium afque Inêirue- Honum SS. D. PU PP. H, t. III. page XII et suiv. Ce recueil a été édité en 1800 par le docteur Van de Velde pendant son exil à Dresde
que je me suis toujoars fait uq devoir de maintenir par tous les moyens qui dépendent de moi, je rappelle le peu de forces que me laisse une santé chancelante et sacrifiée au maintien des droits de la Religion et du pays pendant un long épiscopat, je rappelle, dis-je, ce peu de forces pour vous défendie, et très- expressément, en vertu de la supériorité que Dieu m'a donnée sur vous, sur la menace terrible de son jugement, de prêcher dans la ville de Bruxelles et dans toute l'étendue de mon diocèse . J'ai fait expédier des copies de la présente.aui curés çt autres recteurs des églises de ladite ville pour leur information.
La loi du 19 fructidor, au V (5 septembre 1797) exigeait uu serinent à prêter par les ministres des cultes selon la formule suivante : Je jure haine à la royatUé et à Vanarchie^ et je promets attachement et fidélité à la République et à la Constitution de tan III. Ce décret interdisait toute fonction ecclésiastique avant de l'avoir prêté; en même temps il remettait en vigueur toute la loi sur la police des cultes.
Au momecrt où la loi impie du 19 fructidor fut publiée, les diocèses de Bruges, de Gand, de Tournai et de Namur étaient gouvernés par des vicaires capitulaires sede vacante; les évêques d'Anvers, dTpres et de RuremondCxSe trouvaient, le premier en Italie, les deux autres en Westphalie. Seul, le cardinal-archevêque de Malines demeurait encore dans sa ville épiscopale, décidé à faire jusqu'au bout son devoir et à attendre la manifestation de la volonté divine dans les événements. Comme un autre Ëléazar, il donna au clergé et à toute la nation l'exemple de la fidélité aux saintes lois de la religion , et il refusa de prêter le serment prescrit.
210 JEAN-HKNRI DE FRA^XKENBERO.
Le sieur Auger, commissaire du Directoire exécutif près radministration du canton de Malines, somma le citoyen Franckenberg de faire le serment; en le prévenant que les ordres les plus sévères avaient été donnés aux commissaires de police pour constater, par des procès-verbaux, les contraventions des ministres du culte à la loi. Le Cardinal lui répondit aussitôt (19 septembre 1797) par la lettre suivante :
Citoyen Commissaire,
La Religion Catholique, Apostolique et Romaine qne je professe de tout mon cœur, etdont je suis un des premiers Pasteurs, m'oblige de donner l'exemple aux autres et me défend positivement de prêter un serment de haine, soit que cette haine se rapporte à la personne d'nn roi, soit qn'elle regarde l'état de la royauté même. Dans le premier cas, nous devons aimer notre prochain, quoiqu'il nous fasse le plus grand mal. Dans le second cas, la royauté était bonne en elle même et établie par Dieu même, elle ne peut être un objet de haine. Il ne nous est donc par permis de haïr ni l'un ni l'autre, sans renoncer aux principes du christianisme, moins encore de prendre Dieu à témoin d'une action qu'il ncras défend rigoureusement sous des peines éternelles.
Cette impossibilité dans laquelle nous nous trouvons de pouvoir rem plir ce qu'on exige de nous dsns la présente circonstance, ne doit aucu* nement rendre notre fidélité suspecte. Car je me flatte qne vous voudrez bien faire connaître au gouvernement que ni moi ni aucun membre de mon clergé n'aurons la moindre difficulté de promettre à la République, même sous serment, s'il le faut, de ne jamais coopérer, ni directement ni indirectement, au rétablissement de la royauté de France, et que ledit gouvernement peut être entièrement assuré qu'il n'aura jamais des infractions à punir dans les prêtres, et ne les trouvera en deçà de ses vues que lorsque la Constitution et ses lois ne be trouveront, pas conciliablca avec les lois de Dieu et les préceptes de l'Evangile.
Nous avons donné et donnerons pour tout le reste des preuves évidentes de notre soumission aux puissances auxquelles la divine Providence nous. a soumis; et le clergé Belgique s'est si sagement conduit
PREMIÂRB PÉRIODE. , 211
jusqu'à cette heure, en souffraat arec patience la perte de ton» ses biens» qu'on n'a guère jusqu'ici trouvé de quoi faire des plaintes contre lui. Salut et Fraternité.
Jban Henri de FRANGKENBERG, Archevêque de Mali nés.
La réponse intrépide et tout évangélique qu'on vient de lire coûta cher au cardinal. Le Directoire prit Tarrété suivant, le 18 vendémiaire an VI (9 octobre 1797) :
Le Directoire exécutif, ouï le rapport du ministre de la police générale; considérant que Jean-Henri Eranckenberg, se disant archevêque de Malinea, dans le département des Deui-Nèthes, a refusé, tant en son nom qu'en celui de son prétendu clergé, de se conformer à l'art. 85 de 1* loi du 19 fructidor dernier, relatif au serment à prêter par les ministres du culte ; considérant que son refus est fondé sur une doctrine subversive des bases fondamentales de toute association politique, en ce qu'il méconnaît la souveraineté du peuple, et que, par son exemple, il a entraîné à U révolte contre les lois tous les prêtres de son arrondissement.
Arrête, en vertu de l'art. 34 de la loi du 19 fructidor dernier :
A&T. I. Le nommé Jean-Henri Franckenberg, se disant archevêque di^ Malines, sera mis sur-le-champ en arrestation et déporté.. , A&T. 11. Les scellés seront apposés sur ses papiers : ceux qui paraîtront mériter quelque attention en seront distraits pour être remis entre les mains du juge de paix de l'arrondissement, qui en dressera inventaire et les remettra de suite au Ministre de la police générale.
Art. 111. Le Ministre de la police générale est chargé de l'exécutioi> du présent arrêté.
Pour expédition conforme :
Le président du Directoire exécutif.
Signé : L. M. Rbv bille: re-Lepaux.
Par le Directoire exécutif.
Signé : La Garde.
Le décret de déportation fut notifié au vénérable prélat, le 20 octobre, entre deux et quatre heures do nuit. Des soldats vinrent l'arracher du séminaire, sans
lui laisser le temps de s'habiller convenablement ni de prendre le moindre rafraîchissement. Mala^P et couvert d'une robe de chambre, il fut brutalement poussé dans une voiture avec un frère infirmier et conduit sous bonne escorte à Bruxelles. Il y arriva vers neuf heures du matin. On l'enferma dans un appartement de l'ancienne Chambre des comptes, pendant qu'on délibérait froidement s'il fallait l'envoyer à Cayenne ou à l'île d'Oléron. Les médecins ayant déclaré qu'il était hors d'état de se mettre en route, on se décida à différer de deux jours le voyage et à transporter ensuite le « citoyen » malade au-delà du Rhin.
Le 23 octobre, à deux heures de la nuit, on le conduisit à Louvain, après l'avoir averti qu'on avait ordre de le fusiller si le peuple faisait mine de vouloirle délivrer. « Je ne saurois, écrivit-il plus tard à un de ses amis, assez vous expliquer la vive douleur que j'ai sentie, lorsque je me suis vu, pendant une heure entière, sur la grand'-place, à la porte de Saint-Pierre, entouré de mes brebis chéries qui avoient les larmes aux yeux ; on les éloignoit de la voiture, le sabre à la main, ce qui m'a fendu le cœur (i). r> On lui permit toutefois de prendre quelque rafraîchissement dans une pauvre cabane hors de la ville. Pendant foute la route, il eut à subir les imprécations, les ironies et les blasphèmes des satellites français qui étaient commis à sa garde. A Kovelaer, sur le territoire prussien, il fut lâché et abandonné à lui-même. Il alla aussitôt se prosterner devant l'image miraculeuse de la sainte Vierge que l'on
(1) Lettre au docteur Van de Yelde. Emmerick, 34 avril 1798.
Yénère dans Téglise de cette commune ; puis il passa le Rhin, le 31 octobre, et se fixa, avec Tautorisation expresse du roi de Prusse, dans la petite ville d'Emmerick, au duché de Clèves.
Au moment de Tenlèvement de Son Eminence, le vicariat de Malines se composait de M. Van Rymenam, archidiacre, et de M. De Lantsheere, président du séminaire et théologal. Le premier étant décédé en 1799, M. De Lantsheere continua à gouverner le diocèse, au nom du cardinal- archevêque, jusqu'à l'arrivée de Mgr Roquelaure. Jean-Her:ri entretenait correspondance avec cet ecclésiastique dévoué, qu'il appelle constamment son plus cher ami [amicorum optimus, dilectissimus amicus) et qu*il remercie affectueusement de ne pas abandonner son cher troupes 'i dans ces circonstances éminemment dangereuses, et de le défendre <« contre le malheureux qui, sous le 9) voile de la piété, mais d une piété sans humilité et 9 obéissance, induit le peuple en erreur et s'arroge » une autorité qu'il n'a point. Que le Dieu des miséri- 9» cordes, ajoute-t-il, ne permette pas qu'il tombe entre 9 les mains de ses ennemis ! C'est ce que je demande f> tous les jours dans une fervente prière. " Le lecteur verra dans la suite à quel malheureux s'appliquent ces paroles.
Jean- Henri, à son arrivée à Emmerick, le 31 octobre 1797, y fut accueilli par l'un de ses suffragants, Mgr J. B. R. Van Velde de Melroy, évêque de Ruremonde, et alla s'installer près de lui dans le couvent
des Croisiers. Quinze jours après, il écrivit à run de de ses amis :
Yraimeni, mUerieordiae Domiui, quia non ttmws eomumpti ; car je suis parti de Bruxelles, malade, ayant été saigné dans la prison, et la noa- ▼elle frayeur qu'on' m'a donnée en m'éveiliant en sursaut à deux heures après minuit, pour me faire partir sur le-champ, afin d'enter le grand jour (ce qui m'a fait craindre avec raison qu'on ne m'envoyât en Afrique), était bien capable de m'attirer quelque accident funeste à mon âge et dans l'état de faiblesse où j'étois encore. Malgré tout cela, Dieu a été avec moi, et je suis arrivé en assez bonne santé ; elle se fortifie même de jour en jour. J'ai trouvé ici a ma grande consolation Mgr de Ruremonde, mon ami, avec lequel je m'en vais tenir un petit ménage, avec cette économie qui convient à notre situation commune, l'évéque se trouvant bien à l'étroit, et moi ne subsistant que par la pure libéralité de mes diocésains et d'autres cœurs généreux (1).
Mais lo cardinal, s'oubliant lui-môme, était préoccupé de l'infortune du Souverain-Pontife, enlevé de Rome et emprisonné dans un couvent de Chartreux, près de Florence. «-Ma santé, écrivit-il au docteur Van de Velde, a eu un furieux assaut par la catastrophe de Rome, si accablante pour toute la religion, qu'il ny a que la promesse de J.-C. ' seule qui puisse nous tranquilliser sur les terribles suites qui sont à craindre. J avoue que j'en ai été sensiblement affligé et atterré pour un moment (2). n Le cardinal envoya au Vicaire de Jésus-Christ une lettre de filiale condoléance.
(1) Lettredu 14 novembre 1797. i/»iiiMrt>tf<^ A/a/tM«pourl870,p.83.
(S) Lettre du 24 avril 1798. Lorsqu'on 1799 Pie VI Ait déportée Valence, le cardinal écrivit : • L'affligeante nouvelle de la translation du Pape en France m'a accablé d'une si vive tristesse que ma santé en a été altérée; mk tête affaiblie du coup ne peut supporter une longue application : cmm non potûm menUm moam a iorribili tUmationi optimi Fairit nottri Têlrahtrê, » Ltiin à M. De Lantsheere, 11 juin 1799. (Original autographe).
Le Sâint-Père répondit par le bref Singularis ista tua du 30 juillet 1768, dont nous aimons à donner quelques passages :
L'insigne modestie qni rehansae tos yertos vous fait craindre, très- «her fila, de Noua être à charge en Nous écri?ant an miliea de nos tribulations et de notre sollicitude pour toutes les Eglises. Comment ponrriez-vous Nous importuner, vous dont Nous ayons toujours admiré la fermeté et la douceur au milieu de tant d'adversités, dès le commencement de cette effroyable tempête, et dont la sagesse Nous apporte encore aujourd'hui, dans la lettre que tous Nous adressez, une immense consolation. Car quoi de plus doux pour Nous, quoi de plus puissant pour alléger notre douleur que d'apprendre que vous et les autres évéqoes de la Belgique, généreqx confesseurs de la foi^ vous souffrez avec patience et •courage la perte de vos biens, les outrages des impies, la prison, l'exil, l'indigence absolue, pour conserver l'unité de l'Eglise? Quoi de consolant que de savoir que les pins dures calamités ne sont pas capables de TOUS ébranler, que tant d'athlètes invincibles demeurent fidèles à leur foi «t devoir, abhorrent l'impie serment/ expoeent lear vie pour venir an secours de ceux qui en ont besoin, font tout ce que demandent d'eux le ministère pastoral et la fermeté sacerdotale?... Adieu, notre cher fils, et puisque le Seigneur vous a donné cette force d'âme, ne cesses point de confirmer vos frères. A Tévéque de Ruremonde, le compagnon de vos tribulations et de votre tranquillité d'àoie, vons souhaiterez de notre part la paix et la joie en N. 8. J. C. ; vous lui demanderez en notre nom, ainaî qu'à tous les autres qui, même au péril de nos jours, servent l'Eglise comme il convient à de bons pasteurs, de persévérer dans la prière et de demander à J.-C, qui est mort pour nous et veut le salut de tons les hommes, qu'il daigne sauver de la perdition les fils de prévarication, fortifier la faiblesse de ceux qui chancellent et la vertu de ceux qui restent encore debout (1).
La plus poignante affliction peut-ôtre que Jean-Henri ait éprouvée dans son exil fut celle que lui causa la défection de larchiprêtre de Malines. Non content de
(1) Coll. BmiMM PU PP. VI. tom. U, p. 939; Spt. Btlg. Il, 644.
216 JEAM'HBNRI DE FBANXKSNBKR6.
prôner la soumission à toutes les lois de la république, H. Huleu avait encore osé prêter le serment de haine selon la formule du 19 fructidor. Il alla jusqu à répandre -des opuscules latins et flamands (i) pour justifier sa conduite et engager ses confrères et les laïques à Timiter. Il écrivit d'Emmerick au docteur Van de Velde :
A cela (à la nouvelle de la catastrophe de Rome) s'est jointe encore la triste condoite de mon archiprêtre de Malines, qni s'embonrbe toajours de pins en plas et court à grands pas vers le schisme : car il l'annonce dans une malheureuse brochure latine... Vous y verrez qu'il se ferme, pour ainsi dire, tout mojen de se soumettre à la doctrine de Rome par une distinction vraiment jansénistique sur le sens général et particulier du serment. Vous j verrez pareillement que jy suis fort maltraité;... il me traite d'ignorant qui ne connaît pas môme les conditions qui peuvent rendre un serment licite : ce qui me met dans U nécessité de lui écrire à lui-même. Je sens tous les dangers et Timportanee d'une telle lettre; j'y travaille actuellement
Quelques jours auparavant il avait écrit à cet ecclésiastique fourvoyé une lettre latine^ où la sévérité était môlée de tendresse :
Hélas, dit -il, nous avons appris que, depuis la prestation de ce serment illicite, vous n'avez pas craint d'exercer vous-même et de confier à d^autres les fonctions paroissiales dans diverses églises de Malines. Voua êtes même allé jusqu'à confier la paroisse de Sainte-Catherine à un prêtre qui n'était pas même admis à entendre les confessions, tandis que voua ne pouviez ignorer qu'il ne vous était plus permis de l'examiner et moins encore de l'approuver. La qualité de doyen de la chrétienté de Malines,
(1) Fêritatii amrora,,, eirea têusum Jbrmulae JMrawtenii ]9/rMciidor examen terium, p. 97 in-19; Pligien tan allen eaiholyken borger^ en cinq parties; Theophila, o/U de Godiminnende ziele, S vol. in- 12. Ce dernier opuscule, qui portait en titre : imprimé à Venloo, quoiqu'il eût vu le jour à Malines, fut proscrit par Mgr Van Velde, évéque de Ruremonde, alors exilé à Emmerick. CoU. Brev. PU PP. FI, tom. III, pag. IX. . (2) Letrre du 24 avril 1798.
qae vous prenez dans votre écrit, nous ne pouvons pas la reconnaître en vous. Car vous devez savoir vous même que Tarchiprêtre de la métropole n'est investi d'aucune juridiction sur les curés de la ville ; ceux-ci dépendent tous uniquement du Chapitre ^qui est le curé primitif de toute la ville). Vos fonctions ne s'étendent qu'au clergé sans bénéfice, à quelques communautés de religieuses et à quatre paroisses suburbaines; et l'archiprêtre n'a jamais été appelé doyen de chrétienté relativement à la ville. Voyez donc, je vous en conjure, dans quel abime vous vous jetez... Réfléchissez sérieusement au mal immense qui vous sera imputé à jnste titre. Après avoir donné à notre diocèse et à toute la Belgique de si beaux exemples de piété et de zèle, après avoir mérité notre admiration et notre affection, prenez garde que la présomption, le défaut d'humilité et de soumission à l'Eglise ne vous entraînent au schisme et à votre perte. Nous ne cesserons d'adresser chaque jour nos prières à Dieu, afin qu'il daigne détourner de vous ce malheur. Nous, vous informons, du reste, que nous ne répondons plus aux spéculations par lesquelles vous essayerez peut-être de justifier le serment que vous avez prêté. Nous tenons cette question comme décidée par l'Eglise, et, avec l'aide de Dieu, nous adhérerons toujours avec fidélité et fermeté à la décision (1).
Repoussé par son évoque, l'archiprêtre récalcitrant prit la résolution d'aller à Florenèe, où se trouvait alors le Souverain-Pontife, dans le but d'obtenir un bref en faveur du parti fructidorien. Un autre prêtre assermenté, Jean-Guillaume Hœvelmair, professeur à Louvain, devait l'accompagner. Jean-Henri, informé de ce projet, crut devoir avertir le Saint-Père que ces deux coryphées des jureurs viendraient se présenter
(1) Cette lettre, dont nous avons lu l'original, a été reproduite en entier par le docteur Vanide Velde dans la CoU, Brevium, tome HT, pag. XXII. L'éditeur dit du DioirâpAei de Malines • • Dum jurisdictionis non ferendo abusa primatum amat gerere in Ecdesiis Belgicis, dam in nefandi jurisjurandi patrooinium scriptiunculis Belgicam omnem obrnît, Archiepiscopi sui soUicitudinem ac patientiam prae caeteris exercuit...« Jbid. tom. II, pag. XX.
218 JBAN-HENRI DE FRANCKENBERO.
dans un but insidieux. Pie VI, dans le bref précité Singularis ista du 30 juillet 1798, lui répondit :
VoDS Nous annoncez qae l'archiprêtre de Malines et un docteur de Louvain, tous deux appartenant au parti des assermentés et fauteurâ d'un schisme naissant, se présenteront devant Nous pour défendre la légitimité de leur serment, et Nous circonvenir, s'il était possible. Nous louons, cher fils, votre sollicitude épiscopale et Nous vous savons gré de Nous avoir pré?enu. Dans cette affaire, Nous resterons ce que Nous avons été dès le principe, afin qu'il soit manifeste que l'Eglise n'agit jamais témérairement ou par préjugé, mais qu'elle est toujours gouvernée par la sagesse de TEsprit-Saint sous les auspices duquel Nous ne pouvons errer (1).
L'évoque de Grasse (départ, du Var) ayant proposé
au Saint-Siège trois diîbia relativement à ce serment.
le Saint-Père fit répondre, le 24 septembre 1798, de
la manière suivante :
P Le Saint-Siège a déclaré qu'il n'est point permis de prêter ce serment ;
2° Ceux qui l'ont prêté sont tenus à rétractation^ et ils doivent, le mieux possible, réparer le scandale 4'après les circonstances des temps et des lieux ;
3® Jusqu'ici le Saint-Siège n'a porté aucune censure -contre les assermentés (2).
Son Excellence Hannibal comte Délia Genga, archei^ôque de Tyr et nonce apostolique en Allemagne (plus tard Léon XII), transmit cette triple décision au car- Ci) S^n. Belç. il, 5é6. Coll. Brev. II, 242. Le 10 août de la même année 1798, le cardinal célébra à Emmerick son 60« annifersaiie de prêtrise.
(2) Coll. Brevimm II, 243 et S4é; AnnMif âeelét. i$ f érehêMâ d9 Malitiêt pour 1870, p. 120.
dinal de Franckenberg, et celui-ci la fit aussitôt publier (10 avril 1799)par son pro-secrélaire Antoine Van Den Put (i)< En accusant la réception de ce document, Jean-Henri écrivit au nonce que la décision du Chef «uprôme de l'Eglise produirait un merveilleux eflfet dans la plus grande partie de la nonciature (2). » Elle est bien propre, dit-il encore, à donner le dernier coup à la malheureuse clique des jureurs et à leur âter tout prétexte. Aussi Tinterdiction a divinis faite par Mgr rÉlecteur de Cologne à M. Hœvelman de Louvain 6n est déjà un heureux effet (3). Cette publication sert encore d'authentique à la vérité du bref important que j'ai reçu, que les jureurs, et nommément mon malheureux archiprâtre, n'ont pas rougi de faire passer pour une pièce supposée que j'ai débitée. »
Mais le Chef de l'IËglise était sans cesse devant les jeux du dévoué cardinal. ^ Hélas, dit-il dans la môme lettre, la déplorable situation du Saint-Pôre, captif en France, m'a tellement affecté que depuis ce malheureux événement ma santé en a beaucoup souffert. Nous avons ici des prières publiques pour sa délivrance ; le peuple prie de bien bon oBur, et tous les dimanches je donne la bénédiction avec le Saint-Sacrement dans notre église au salut (4).
(1) Annuaifû cité, p. 121 .
(2) Lettre da 1er juin 1799, Emmerick.
(S) Uœ?elman demeurait alors an château de Schellenberg près de Reklinghansen, eo Westphalie. I/interdiction fut lancée, le 10 maî 1799, par M. Eischer, administrateur du grand- ricariat de Cologne, au nom de S. A. I. Mazimi lien-François, archevêque-électeur de Cologne. Voir Y Annuaire de 1870, p. 126.
(i) Lettre écrite d'£mmerick, 3 juillet 1799, à Bon Excellence le^ Nonce apostolique.
220 jeân-henri de fbaxckenbbko.
Rappelons encore que le nonce Délia Genga, écrivant d'Augsbourg 29 avril 1799, àTévôque de Lisieux (i) sur l'illicéité du serment, ajoute ces lignes élogieuses : tf Avec cette décision du Saint-Père (donnée sur les trois doutes de Tévôque de Grasse) s'accorde la lettre apostolique, toute pleine d'estime et d'affection, qui a été récemment expédiée à Son Ëminence le cardinal* archevêque de Malines. Puisque le Souverain-Pontife y fait le plus brillant éloge de la fermeté dont l'éminentissime 'Cardinal a fait preuve dans l'adversité, et que cette fermeté a éclaté surtout en soufrant Texil pour avoir refusé ce serment impie, il montre par là qu'il désapprouve hautenvent le serment lui-môme (2). »
Le Souverain-Pontife, déporté dans la citadelle de Valence en Dauphiné, le 27 mars 1799, rendit son âme à Dieu, le 29 août suivant. Dans le courant du mois de septembre, notre cardinal reçut de son suffragant d'Ypres, Mgr Charles d'Arberg, une lettre affectueuse qui lui faisait part de cette triste nouvelle. Mais le Cardinal chercha à douter le plus longtemps possible de la réalité du fait. Il répondit, en ces termes, à son vénérable correspondant :
Monseigneur, la mort du Saint-Père serait certainement nne perte inexprimable pour toute i'Ëgiise qui, dans ces circonstances malheureuses, a encore le plus grand besoin de ses lumières et de son autorité ; mais comme cet événement fatal ne nous est annoncé jusqu'à cette heure par aucune voie directe, ni des personnes qui sont avec lui, maia uni-
(1) Jules Ferron de Ferronnays, mort à Munieh en 1799.
(3) Coll. Brwium II, S67-269. Annuaire de Afalinet, 1870,118120.
quement des gazettes qui réclameat des feuilles de Paris, qui ne conviennent pas même de la date de sa mort, je crois que nous pouvons encore nous livrer à un espoir fondé que cette triste nouvelle puisse être faussement répandue par quelque motif de méchanceté de la part du Directoire, afin de consterner l'Sglise et ses ministres.
En tout cas, je me suis déjà expliqué vis-à vis de Mgr le Nonce de Cologne (qui avait été chargé, il y a quelque temps, de la part du Gardinal-dojen du Sacré-Collège, de me sonder, si j'étois disposé à me rendre au plustôt à Venise pour pouvoir, au cas de malheur, concourir avec les autres cardinaux qui s'y ressembloient déjà, à la prompte élection du nouveau Pontife) que mon âge avancé de 74! ans et mes infirmités habituelles, suite d'une maladie mortelle que j'ai faite et des remèdes violents qu'on a dû m'appliquer, jointe au défaut absolu de moyens de pouvoir entreprendre un si long voyage, ne me permettoient pas de songer seulement à remplir le devoir que m'impose le serment que j'ai prêté à mon avènement au cardinalat, dont je me crois, dans la position où je me trouve, dispensé devant Dieu : de sorte qu'il n'y a aucunement à craindre pour l'Ëglise qu'un anssi considérable fardeau paisse jamais tomber sur moi. J'ai appris avec la plus grande satisfaction l'assurance consolante que vous avez eue de Vienne que nous rentrerons sous la domination de notre ancien maître. Nous devons en être d'autant plus enchantés, que nous avons eu le bonheur d'avcir pu admirer de près les qualités personnelles, respectables et aimables dd ce jeune monarque bien propre à faire notre tuteur et à udus faire oublier noà souffrances passées.
f J. H., Archev. de Malines.
Emmerick, ce... septembre 1799.
La sinistre nouvelle n*était malheureusemeut que trop vraie. L'impiété se vantait d avoir mis au tombeau le dernier des Papes et la papauté avec lui ; mais l'Eglise porte dans son sein des promesses d'immortalité et ne périra jamais. Le conclave se réunit, le V décembre 1799, dans un couvent des lagunes de Venise, et, le 14 mars 1800, la tiare fut déférée au cardinal Barnabe Chiaramonti, évoque d'Imola, qui prit le nom de son prédécesseur. A peine le cardinal de Ma*
2^2 JKAN-IIENRI DE FBANCKENBBRO.
Unes eût- il appris cette nouvelle inattendue, qu'il s'empressa d'envoyer au nouveau Chef de l'Eglise une lettre de félicitation et de soumission. Il s'écrie avec joie :
Béni le Père des miséricordes et le Dlea de toute consolation qui a daigné essuyer les larmes de TÉglise affligée de Jésus-Christ, en lui donnant si tôt un chef visible, vicaire du Christ ici-bas, dans la très digue personne de Votre Sainteté. Que n'ai-je pu me joindre à mes frères (du Sacré- Collège) et coopérer avec eux à cette salutaire œuvre! Mais mon âge avancé, mes infirmités et le défaut de ressources pour entreprendre ce voyage à l'approche de l'hiver ne me l'ont pas permis. Je ne puis, hélas, que de loin, m'assoder à l'élection de Votre Sainteté, et ne la féliciter qoe par écrit sur ? otre exatlation. Fasse le divin Époux de ^Église, celui dont Vous lenes la place, que la barque de Pierre soit enfin soustraite à la tempête pendant votre pontificat ! Au nom de mes collègues dans l'épisoopat en Belgique, au nom de tout mon fidèle clergé, je vous promets, 6 Saint Père, la soumission et l'obéissance qui est due à Votre Sainteté... Emmerick, 6 avril 1800 (1).
Pie VII répondit par le bref Laudata illa tua in Apostolicam Sedem fides, daté du couvent de Saint- Georges, le 30 avril 1800.- La réponse était tellement flatteuse que l'humble cardinal ne la communiqua à personne, à l'exception de son vicaire- général De Lantsheere et des deux suffragants survivants de la province, Mgr Van de Velde, évoque de Ruremonde, et Mgr d'Arberg, évoque d'Ypres (2). Ce bref apostolique servira de couronnement à notre esquisse biographique.
Le 22 octobre 1800, Jean-Henri demanda, par lettre adressée au Cardinal Hercule Consalvi, récemment nommé au poste de secrétaire d*Etat, que Sa Sainteté
(l) Coll. Srevium, III, 240.
(3) Le 10 juillet suivant, Pie VU envoya de Rome des brefs non moins élogieux à ces deux prélats. Coll. Br^vium, III, 257-260; Annuairâ de Matines, 1870, pages 14 1 et 145.
prëmièrï: PERIODE. 223
daignât donner une nouvelle confirmation à la condamnation du serment de haine à la royauté, condamnation déjà positivement prononcée par le Pape Pie VI. Consalvi lui répondit, le 27 décembre : « Sa Sainteté ne croit pas'qu il convient de faire, dans ces moments, d'autre acte de confirmation ou de déclaration de la même condamnation, puisque des traités qui se font actuellement à Paris on peut peut-être espérer de pouvoir de bon accord parvenir à une réprobation de toutes les formes... » Le Saint-Père désire néanmoins que la condamnation du serment prononcée à Rome soit rendue de plus en plus publique, et dans ce but il a fait envoyer au cardinal de Malines deux exemplaires d'un opuscule qui a paru à Venise en 1799 sous ce titre : Témoignages autAenliques contre le serment de haine à la royauté (i).
Pour satisfaire à l'intention de Sa Sainteté, le cardinal de Malines fit rééditer cet opuscule à l'abbaye d'Elten, au duché de Clèves.
Dans une lettre du 25 mars, adressée à Van De Velde, il exprime la crainte que Dieu n'abandonne entièrement les jureurs à leur sens réprouvé, puisqu'ils ne rougissent pas de se servir effrontément de tous les subterfuges des jansénistes. « Hélas! ajoute-t-il en faisant allusion aux événements publics, je n'ose presque pas penser à notre pauvre patrie. Que deviendra la Religion? Les églises, l'épiscopat, le clergé séculier et régulier? Réflexions affligeantes qui serrent le cœur 1 Notre unique consolation doit enfin se trouver dans la
(1) Synqptù Monm. Il, 401-504.
pensée qu ainsi est la volonté du Seigneur... J'espère comme Abraham in spem contra spem^ uniquement par la toute-puissance du Très-Haut, dont le bras n'est pas raccourci (i). »
Par une déclaration du mois de février ISOO, le cardinal-archevêque, Tévéque d'Ypres et l'évoque de Ruremonde firent connaître à leurs subordonnés respectifs que la promesse de fidélité à la constitution s'appuyait sur des principes déjà condamnés dans plusieurs conciles généraux et renfermait des articles directement contraires à la religion catholique et à" toute justice.
Il ne fut pas permis au cardinal de demeurer longte)nps dans la solitude d*Emmerick. Les jureurs des Pays-Bas, ainsi qu'il le témoigne lui-même, avaient si bien intrigué auprès du roi de Prusse, que ce prince fit notifier au cardinal-archevêque, et à tous les prêtres belges émigrés, Tordre de quitter Emmerick dans les vingt-quatre heures, ies provinces ^oestphaliennes dans les trois jours ^ et finalement tous ses États ^ les prévenant quen cas de contravention ils seront arrêtés^ transportés hors du territoire et livrés. L'ordonnance ajoutait le mensonge et la calomnie à la cruauté :
Sa Majesté le roi de Prusse, notre gracieux souverain, ajant appris, à son plus grand déplaisir, que le Cardinal-Ârchevéque de Malines comte de Franckenberg et plusieurs prêtres belges émigrés, appartenant en partie au ci-de?ant vicariat-général de Malines, abusent du bénéfice d'asile, de manière que par leurs relations et par une cQntianation oon-
(1) Dans le Journal hitt. et Hit. de Kersten, II, 290.
PBBMIERE PÉRIODE. 225
traire anx lois de Tautorité eccléaiastique qa'ils avaient autrefois, ils cherchent à exciter dee troublée dans lee départemente dee ci-devant Paye- Bae Autrichiene, réunie nouvellewtent à la France, et à éloigner lee habitante de Vobéieeanee due à leur gouvernement et à ses lois . Sa Majesté s'est vue obligée par là de leur interdire, par un ordre du cabinet du 2 de ce mois (de mai) le séjour ultérieur tant à Emmerick que partout ailleurs dans ses Etats» et d'en hire instruire la régence d'Emmerick par la voie du Ministère, sous la date du 9... Le Cardinal obéira donc ponctuellement à cet ordre et en fera avertir les nommés Berlaere, Van den Fut et tout autre prêtre ci-devant Belge, pour qu'ils s*éloignent d'ici et des Etats du roi... Emmerick, le 21 mai 1801.
L'héroïque confesseur reçut ce nouvel affront avec la noble simplicité qui caractérisait tous ses actes, et se retira à Borcken, petite ville de la principauté ecclésiastique de Munster. Accueilli dans le couvent dps religieuses de Maria-Brinck, il écrivit, le 26 juin, à l'un de ses amis :
Que les jureurs sont maladroits en se vantant d'ôtre parvenus à effectuer une partie de leurs vœux, en me faisant éloigner d'Emmerick ! Les lourdauds n'ont pas prévu sans doute que celui qui m'en a fait partir dans les 24 heures par un décret dont la rigueur qui a surpassé de beaucoup l'étendue de leurs vœux, m'a justifié complètement de la calomnie que j'ai donnée conjointement avec mes confrères sur la Constitution; et envoyé ma soumission et promesse de fidélité à Bonaparte, démarche laquelle probablement ne m'auroit pas attiré une disgrâce si marquée d'un monarque qui ne l'auroit guère désapph)uvée... Je viens de recevoir une gracieuse lettre de l'Archiduc Maximilien (l) qui m'accorde tout ce que je lui avois demandé...
Dans une lettre adressée sous la date du 1®' juillet à son ami le docteur Van de Velde, nous lisons ces détails :
...Le décret du roi de Prusse m'a été intimé par le Préaident de la
(1) Maximilien-François, prince- évèque de Munster, arohevéque-électeur de Cologne, archiduc d'Autriche, frère de l'empereur Joseph II. M 15
226 JBAN-HENSI DE FRANCKBNBBRG.
Régenoe... Une pareille expulsion nons seroit sans doate ignominienset si les motifs sar lesquels elle se fonde dans le décret même ne faiaoient pas notre complète justification. Je partis dès le lendemain (le 28 mai 1801), après avoir fait Taprès-dlner une visite à M. le Président pour prendre congé de Ini et le prier de vouloir faire à Sa Majesté mes trèshnmbles remeroimeats pour le gracieux asile qu'il a daigné m'accorder k Bmmerick pendant plus de trois ans et demi, et l'assurer que ses ordres «croient ponctuellement exécutés. Et comme le redoutable nombre des prêtres belges qui se trouvoient encore en ville, se réduisoit à quatre, j'en pris trois avec moi, le quatrième (M. Van Den Put) qui obtint un délai de la régence même pour raison de santé, étant resté et y étant encore. Je me suis d'abord transporté à Borcken, petite ville de la domination de Munster, à neuf lieues d'Emmerick, et à quatre on cinq des limites de Prusse, où ayant été très-bien reçu par les religieuses de Maria-Brinck (en m'offrant dans leur couvent un petit quartier...), je m'y suis arrêté en écrivant à Mgr l'Archiduc Maximilien,pour lui demander la permission de m'y établir et les pouvoirs d'exercer en tout cas les pontificaux, si des jeunes gens de la Belgique venoient me demander les ordres ici, ce qu'il m'accorda de la manière la plus gracieuse, en m'offrant même un de ses châteaux (Aahaui) qui n'est éloigné d'ici que de six lieues, ce que cependant je n'ai pas jugé à propos d'accepter en ce moment, me réservant de recourir à sa protection dès que j'auroi lieu de devoir craindre qu'on ne pousse peut-être plus loin la persécution qu'on m'a suscitée. Au reste, quoique je suis informé que les jureurs des Pays-Bas ce vantent d'avoir effectué une partie de leurs vœux en me faisant éloigner d'Emmerick, ils se sont lourdement trompés, s'ils ont cru de me causer par là une grande peine... Lorsque j'ai été déporté la première fois, j'avois d'abord songé à Breslau où l'attrait de l'office divin, que j'avois fréquenté pendant quelques années, m'auroit attiré, si le trop grand éloignement de mon troupeau ne m'en eût d'abord détourné ; mais ce parti, tout tentant qu'il étoit pour moi, n'auroit certainement pas été \t meilleur par Tévénement que je viens d'essujer et dont j'auroîs ressenti à Breslau aussi bien qu'ici les mêmes effets...
On sait comment disparut la province ecclésiastique de Matines après deux siècles et demi d'existence. Le
PRLMIÂIIE PÉRIODE. 227
15 juillet 1801, fut signée à Paris, le concordat entre le Saint-Siège et le gouvernement consulaire. En vertu de ce grand acte, tous les diocèses de la France et des pays réunis à elle par la conquête étaient supprimés. Les chapitres et les séminaires étaient anéantis du môme coup. Toute une nouvelle organisation allait surgir à la place de l'ancienne hiérarchie. En conséquence, tous les archevêques et évoques de la République furent invités par un bref pontifical à résigner spontanément leurs sièges entre les mains du Pape. Ce sacrifice devait être pénible pour les premiers Pasteurs et leurs ouailles ; mais la situation exceptionnelle de l'Eglise le rendait nécessaire.
Le Cardinal, informé du désir de Sa Sainteté, crut qu'il ne pouvait pas hésiter un instant; c'e$t son expression. Le 20 novembre 1801, il écrivit de Borcken aux cardinaux Caprara et Consalvi qu'il venait d'envoyer de bon cœur la démission authentique de son siège, « comme preuve de son obéissance la plus par- » faite et la plus prompte pour tout ce que le Saintr» Père a jugé convenable et nécessaire pour le bien de y> la religion (i). » Le 29 suivant, il fut appelé par le cardinal-légat Caprara aux fonctions à' administrateur apostolique du diocèse qu'il avait gouverné en qualité ^l'archevêque pendant quarante-deux ans. Ne pouvant retourner dans le pays, il prorogea les facultés de vicaire-général au chanoine De Lantsheere, président (lu séminaire.
(1) Coll. Epist, Pasi. 1, 14 et 15. — Dans une lettre écrite de Borcken à son cher ?icaire-général, il dit : > Jn ejus (FontiUcls) paternis " manibus dilectiKn gregem meam plenissima fiducia pro obtineuda pace m deposui... Totus tuas, J. H. nuper Â. M. «
228 JEAN-HENBI DE FBANCK£NBEIL6>
En acceptant la résignation, du siège archiépiscopal de Malines, Pie VII adressa à Jean-Henri le bref élogieux Novum ac luculentum en date du 19 décembre 1801. Nous y remarquons le passage suivant : • Ce » nouveau témoignage de votre prompte et sincère s» obéissance à nos paternels conseils et de votre zèle » constant pour les intérêts de l'Eglise et de la Relise gion a mis le comble à vos éclatants mérites. Non- 9> seulement elle révèle une fois de plus à toute l'Eglise » votre haute vertu, mais elle a mérité une récompense n infiniment plus grande, celle que le Seigneur accorde » à ceux qui, s'oubliant eux-mêmes, ne cherchent que » les intérêts de Jésus-Christ. Béni soit le Seigneur à f» qui il a plu de Nous consoler au milieu des tribula- 9» tiens que nous accablent, par ce témoignage de votre 9» éminente piété... (i). n
Des six suffragants de la province ecclésiastique de Malines il ne restait que Charles- Alexandre d'Arberg, évéquedY'pres, jet Jean -Baptiste Van Velde de Melroy, évêque de Ruremonde. Tous deux suivirent la conduite sage de leur métropolitain. Ils ne croyaient pas, comme quelque trente-^huit prélats français, compromettre les intérêts de la Religion en obtempérant librement et humblement aux vœux formels du Chef suprême de la catholicité.
Au sein de Texil, le bon Pasteur n'oubliait pas le troupeau dont la garde lui était provisoirement confiée. Il écrivit un éloquent mandement de carême, où il conjurait ses anciené diocésains de s'abstenir des amu-
(1) CoU. 1. 23.
(2) làid., 24-82.
FREMIÈBB PÉRIODE. 229
sements indécents que Ton avait vus, Tannée précédente, dans piiïsieurs villes du diocèse. « Fait en notre retraite le 15 février 1802. r>
Le 18 mars suivant, il adressa de Borcken une lettre des plus touchantes aux ecclésiastiques du diocèse qui avaient eu le malheur de se laisser circonvenir par les partisans du serment f ructidorien . Après avoir exprimé la douleur que la conduite des prêtres assermentés lui a fait éprouver, il continue en ces termes :
...Vous avez préféré auChef sapréme de l'Eglise votre sens particulier, c'est «à-dlre le sens impropre dans lequel vous avez prêté le serment et toutes les explications qui, à vos yeux, justifiaient cet acte. Notre Saint-Père le Pape Pie VII, heureusement régnant, a daigné déclarer, après mûr examen, que vous avez erré, bien que quelques-uns aient failli par erreur de jugement et une fausse apparence de charité plutôt que par perversité de cœuc. Sa Sainteté croit que le meilleur moyen dt; remédier au mal commis, c'est de préférer les oracles du Siège Âposto • liq^ à votre opinion privée, et de souscrire à une formule par laquelle vous déclariez expressément votre soumission aux jugements émanés du Saint-Siège, notamment à ceux qui condamnent le serment de haine à la royauté... Afin donc de prévenir toute équivoque et tergiversation, nous avons cru, très-chers fils, devoir vous proposer une formule de soumission prise dans le décret même de Sa Sainteté. La voici : ^o in/ras cripiut ea qua par est reverentia, opinioni meae prae/erens judieia Sedis Jpostolieae, profiteor propriam submiuionem ipsius S, Sediê junieiis, pr.aesertim vero iU quibus jurameninm odii in regiam pohstatem, eic, damnaiuM/uit, Cette formule, signée de votre propre main, doit être envoyée sans retard à notre vicaire-général soit immédiatement soit par vos archiprêtres respectifs ; elle sera ensuite envoyée à nous, et par nous à Rome, lorsqu'on le demandera. En souscrivant promptement et fidèlement à cette formule, vous donnerez une preuve éclatante de votre docilité, humilité et obéissance; vous réjouirez le cœur du Saint -Père et le nôtre; vous aurez un grand mérite devant Dieu et une grande gloire devant les hommes (I).
(1) Syn. Belg. U, 5é7-550. Annuaire pour 1870, p. 136.
280 JKAN-HENKI D£ FRANXKKNBBRG.
Cette lettre, dictée par le cœur, produisit un salutaire effet sur quelques-uns des malheureux auxquels elle était adressée.
Jean-Henri déposa le titre d'administrateur apostolique quand son successeur, Jeaîi- Armand de Roque laure, ancien évoque de Senlis, fut installé à Malines, le 4 juillet 1802. Le dernier acte de son administration fut la lettre par laquelle il invitait le clergé de la ville métropolitaine à assister à Tinstallation de son successeur (i).
xxxu.
A peine le Cardinal eut-il remis son diocèse aux mains de son successeur, que Tarchiduc Maximilien- François, archevêque-électeur de Cologne, toujours si plein d'égards pour lui, descendit dans la tombe (27 juillet 1802). Le roi de Prusse s'empressa d'envahir les terres du souverain défunt, sous prétexte de s'assurer dans les Etats de l'Empire une indemnité pour la partie de son royaume qu'il avait cédée à la République française. Mgr de Franckenberg, retombé ainsi sous la domination prussienne, comprit qu'il lui fallait chercher un nouvel asile. Sans perdre un instant la sérénité de son esprit, il quitta Borcken et se rendit à Bréda, chef lieu de la baronnie de ce nom (Brabant septentrional). Il y fut feçu, le 5 septembre, avec l'épanchement d'une respectueuse affection,dans la maison de M. Adrien Van Dongen, vicaire apostolique. On l'eût encore chassé de cette retraite , si le premier
(1) Coll. SpUi. Fait. I, 54.
Consul, prêtant Toreille aux prières de Pie VII, n'eût protégé sa vieillesse contre ses ennemis. Ecrivant au docteur Van de Velde, il dit :
...On a ?oula me forcer à changer de domicile aa milieu de l'hiver, sans avoir ancnn égard à mon grand âge, à mes infirmités et à Taugmentatiou de frais que le changement devait entraîner, et à la circonstance de la déportation inattendue de mon principal ami, bienfaiteur et collecteur des aumônes desquelles je suis maintenant obligé de vivre et qui ne m'ont jusqu'à cette heure jamais manqué, grâces à Dieu. Mais cet orage est apaisé pour le moment, sans cependant m'assurer si je pourrai obtenir, par l'interposition du Saint- Père, l'agrément du premier Consul, que je choisisse cette ville de Bréda pour ma dernière retraite, afin de pouvoir j vivre avec tranquillité et m'y préparer à la mort qui avance à grands pAS, étant déjà entré dans ma 7Se année. C'est là dessus que j'attends de jour en jour quel sera le succès de la protection du Saint-Père en ma faveur. En attendant, j'implore particulièrement le secours de vos prièreSf afin que le Seigneur veuille, dans sa miséricorde, m'accorder des grâces abondantes pour que j'emploie ces derniers jours de ma vie à lui demander sans cesse le pardon de mes péchés, et que j'obtienne enfin la grâce finale de lui rendre mon âme, avec une espérance chrétienne et la plus vive confiance, entre les bras de sa miséricorde infinie.. (1).
L'éminent prince de TEglise, retiré à Bréda, édifia au plus haut point la population catholique de cette ville par sa tendre piété, la sérénité de son âme et son exactitude à fréquenter avec les fidèles les offices de l'église. Répandant autour de lui la sainte odeur de ses vertus, il se concilia Taffection et la vénération de tous les habitants. Au dire de témoins oculaires qui ont disparu depuis une trentaine d'années , chaque fois qu'il paraissait dans les rues, les enfants des pauvres accouraient à lui, et il les accueillait avec un sourire, une parole amicale, une image et une bénédiction. Les
(1) Bréda, le 6 février 1804.
protestants eux-mêmes étaient touchés de sa bonté patriarcale et de son affabilité sans exempte.
Cette chaîne de revers que nous avons rapportés, il la porta avec une patience inaltérable et un courage qui ne pouvait lui venir que de Dieu. Pas une pensée de niurmure ne Ipi vint à l'esprit, pas une plainte ne tomba de ses lèvres. On l'entendait môme bénir la divine Providence qui daignait l'instruire dans la salutaire école du malheur.
Le doux vieillard ne voulait plus, disait-il, que se préparer à une mort sainte. Néanmoins, se faisant un scrupule de rester inactif, il administra ]e sacrement de confirmation à Bréda, à Rozendaal et à Berg-op- Zoom, à environ vingt-mille catholiques, et conféra les ordres mineurs et majeurs à un grand nombre d'ecclésiastiques du vicariat. C'est ainsi qu'il semblait trouver sa consolation et sa joie à servir l'Eglise jusqu'à sa dernière heure.
Une si admirable vie ne put désarmer l'impiété. Certains sages du siècle dénoncèrent l'infortuné Pontife au pouvoir, demandant qu'il fût expulsé comme perturbateur de la tranquillité publique. Mais Jean- Henri était tellement aimé des magistrats et de toute la population de Bréda qu'ils s'unirent pour défendre son innocence. Ils parvinrent à convaincre le gouvernement de la république batave et les représentants de la république française de la pacifique conduite que le prélat menait parmi eux.
Sa Sainteté Pie VII, voulant sans doute le soustraire aux calomnies et aux embûches des méchants, l'engagea par une lettre de Consalvi, secrétaire d'Etat (Rome,
PEEMIÈRE PÉRIODE. 233
14 mai, 1803), à venir à Rome et à s'y joindre à la plus grande partie de ses collègues, qui composent le Sacré-Collége. Elle lui offrit môme de couvrir les frais de voyage et de séjour dans la Ville éternelle.
A la réception de cette lettre bienveillante, le cardinal fut néanmoins consterné. « Je ne saurais, écrivit-il le 15 juin à l'un de ses amis dévoués, me regarder que comme un ma^eureux qui, après s'être sauvé quasi miraculeusement des dangers du naufrage à la nage, je trouveroit sur le bord repouséé de nouveau au milieu des flots avec un danger évident d'y périr... Je ne crois pas même que je saurois me résoudre à m'éloigner pour toujours d'un pays où j'ai demeuré plus de 40 ans et où je sais qu'on en seroit extrêmement désolé... En attendant je m'occuperai jusqu'à notre arrivée à faire un projet d^ réponse à la lettre du cardinal Consalvi (1). » De fait, il répondit, le 27 juin, par une lettre érite en italien. Il s'y excuse sur son grand âge, ses fréquentes maladies) sa continuelle infirmité et les mille dangers de la longue route. Il ajoute que jusqu'ici il avait été soutenu par les dons des personnes charitables et par un subside de sa famille, de sorte qu'il n'avait pas encore éprouvé de vraie détresse. Pour toute sûreté, néanmoins, il prie Sa Sainteté de daigner lui accorder une pension annuelle, ajoutant qu'il l'accepterait comme un grand honneur et un secours qui viendrait à propos. Pie VII le gratifia d'une pension
(1) Lettre autographe, conseryée à l'arcbeTéché. Ce qaî effrayait sartont le cardinal, c'était la certitude morale de n'être plna en état à remplir à Rome le poste que Sa Sainteté semblait yonloir lai destiner dans le Sacré- Ck>llége.
234 JEAN-HRNiri DE FKANCKBNBER6.
de 3000 florins des Pays-Bas. Le premier semestre fat payé peu avant la mort de Son Êminence.
Le saint octogénaire vivait à Bréda dans une obscurité profonde. Occupant ses longues et silencieuses journées do prière et de la méditation des choses de l'éternité, il attendait son heure dernière avec le calme du juste et un saint abandon à la volonté divine.
Le 8 juin 1804, il avait, selon sa coutume, offert d'assez grand matin le saint sacrifice. Ce fut sa dernière messe; le corps et le sang de Jésus-Christ dont il venait de se nourrir à Tautel, devait être son viatique pour le voyage de l'éternité.
Dans l'après-midi de ce jour, il aUa assister au saint et fut frappé, comme d'un coup de foudre , d'une attaque d'apoplexie devant le Saint-Sacrement, à six heures et demie. Le coup était mortel. On transporta Son Ëminence de l'église à la maison où elle demeurait, et c'est là que M. Van Dongen lui administra l'extrême onction et lui donna la bénédiction apostolique. Pendant que le prêtre récitait la profession de foi, le moribond, jouissant de toute sa présence d'esprit, fit signe qu'il croyait sincèrement. A partir de ce moment, il ne cessa plus d'adresser à Dieu des aspi* rations de piété.
Le 11 juin, l'auguste malade tomba dans l'agonie. A deux heures et demie de relevée, il rendit si paisiblement le dernier soupir, que les assistants ne s'en aperçurent pas. C'était la mort du juste, allant rece«
PEEMIÈSB PÉRIODE. £35
voir dans Tautre vie la récompense du bon combat qu'il avait combattu pour TEglise et la religion.
Il avait atteint la 78'' année de sa vie, la 45^ de sa dignité épiscopale et la 27* année de son cardinalat.
La dépouille mortelle du défunt, revôtue du pallium et de tous les ornements pontificaux, resta exposée, pendant deux jours, dans une chapelle ardente. Toute la ville voulut contempler, sur sa couche funèbre, le grand champion de l'Eglise et prier pour le repos de son âme.
Le 13, au soir, on enferma le corps dans un double cercueil en plomb et en chêne, et le lendemain on le transporta à Rysbergen, village de la baronnie de Bréda. C'est là que. dans Taprès-midi (14 juin), les restes du cardinal furent descendus dans le caveau de l'église paroissiale, au milieu des pleurs des assistants (i). Le 28 suivant, on y célébra les funérailles solennelles. Le vicaire apostolique Van Dongen, qui avait reçu le dernier soupir du cardinal, eut l'honneur de présider à toutes ces lugubres cérémonies, qui n'eurent d'autres témoins que le président du séminaire de Bréda, le chapelain et le frère infirmier du défunt, quelques humbles prêtres du vicariat et de simples fidèles.
Le service pour le repos de l'âme de Jean-Henri fut célébré en grande pompe, le 18 juin, dans l'église mé-
(1) • Yenerandae memoriae Praesnlia ossa, Praedecessornm saonini cineribns apponenda, aedes metropolitana Meohlinienais exspecUre yidetor. « De Ram, Sywpêiê Jetorum BeeL Anivwp.^ p. 295. Il n'y a guère d'espoir, hélas, que le ?œa filial de la métropole poisse on jour se réaliser.
236 JEAN-HENEI DE FRANCKJBKBBRO
tropolitaine (i). Toutes les églises du ci-devant diocèse de Mâlines, sans en excepter le doyenné d'Alost (nouveau diocèse de Gand) lui payèrent tour à tour le tribut de regrets et de prières publiques qui était dû à leur ancien archevêque.
En 1818, le conseil de fabrique éleva dans la basilique métropolitaine le très-modeste monument qui est adossé au Jcôté nord du chœur. On y lit cette touchantejinscription :
D. 0. M.lac Joanni Henrico Comiti a Francienberg^ per \annos xlii decimo Archiepiscopo Mechliniensij Belgii Primait^ S. R, E. Presb. Card. Cursu consummato^ fide set^ata. Aine ad justum Judicem coronandus migravit Bredae III. Id. Jun. MDCCcrv, Quos consilio duxiù, verbo docuit^ exemplo praecessit, grati Aeditui dedicavere. mdcocxviii.
Mais rien n'égale l'éloge sorti du cœur de Pie VII, et exprimé dans le bref Laudata illa tua (2), que nous avons mentionné plus haut. En voici la traduction :
Votre attachement si conna partout et si éprouvé au Siège Apostolique, l'extrême dévouement qui vous a acquis l'admiration de la catholicité et, de la part de notre Prédécesseur, le plus éclatant témoignage de vertu, se manifeste de nouveau dans la très-respectueuse lettre que vous Nous adressez, pour Nous donner, à l'occasion de notre élévation sur la chaire de Pierre, une nouvelle preuve de soumission et tout ensemble
(1) UEhffe/MMèùre fut prononcé par l'abbé Blanchart le Chtae, qui venait d'ôtre nommé chanoine honoraire de la métropole par Mgr £0quelaure. Cet éloge n'est qu^un ramassis de mots pompeux et vides.
(2) 30 avril 1800. CoU. Brevimm, TU, 242. Annuaire de 1870, p. 142.
FBEMIÂRE PÉRIODE. 237
poQF Noos féliciter affectueusement de ce qu'il a plu à Dieu d'élever ai haut notre humilité. Nous recevons avec une vive gratitude ces témoignages de vénération et d'amour qui ajoutent encore à la paternelle affection que Nous portons à Votre personne. En vous adressant nos remerciements, il Nous est doux de vous rappeler ce que toute l'Eglise doit à votre foi, source d'où sont sorties ces preuves multipliées de votre vertu depuis le commencement de votre épiscopat jusqu'à ce jour. Oui, notre cher Fils, vous êtes celui dont l'étonnante fermeté et la patience Nous ont animé à souffrir avec courage les graves tribulations qui Nous ont assailli Nous-môme. Car au sein de l'effroyable tempête qui a éclaté sur l'Eglise de Dieu, qui ne se serait pas senti encouragé par cette inébranlable fermeté qui vous a fait souffrir avec joie l'exil, les outrages, la prison, les cachettes, l'indigence et tant d'autres revers, dont vous devez porter le poids, à la plus grande gloire de Dieu, pour la conservation de l'unité catholique ? Ne vous affligez donc pas de ce que vous ne puissiez vous trouver ici, pour témoigner d'une manière plus évidente votre dévouement pour le Siège Apostolique. Absent, vous vous êtes admirablement acquitté de ce devoir par l'exemple de vos glorieux tra vaux, et vous l'avez fait de telle sorte que l'Eglise entière et les peuples les plus reculés ont appris votre foi et que la religion en a été partout glorifiée. Plein de reconnaissance pour votre pieux désir. Nous souhaitons assurément que vous continuiez à Nous donner des preuves de votre amour, toutefois sans venir auprès de Nous ; car, Nous le savons, les circonstances, votre âge avancé et vos forces affaiblies par les travaux ne vous permettent point d'entreprendre le voyage. Mais vous ne cesserez de Nous prêter le secours dont Nous avons un ^i grand besoin pour diriger, en ces malheureux temps, la barque de Pierre. Aidez-Nous d'abord par vos propres prières; aidez-Nous ensuite par les prières de nos vénérables Frères, qui marchent sur vos traces et partagent vos malheurs. Comment, en effet, sans l'aide du Tout-Puissant, nos faibles épaules pourraient-elles porter le poids si lourd du Pontificat suprême et la sollicitude de toutes les Eglises? Aidez-Nous, enfin, par vos bons conseils ; car Nous n'ignorons pas de quelle importance ils ont été dans ces jours de ténèbres ; Nous connaissons les réponses fermes et sages que vous avez données aux puissants de la terre. Appelé en présence des rois et des princes, vous avez montré à. tous que le Père des lumières, selon la promesse divine, vous inspirait ce que vous deviez leur dire. Dans ces routes obscures, dans ces attaques réitérées et insidieuses, vous avez été le flambeau de ceux qui habitaient ; votre main a tracé la route qu'il
fallait suivre en de ai granda périla, ce que chacan devait penser et hautement professer, afin de ne pas trahir la cause de l'Eglise. Nous ne sommes pas surpris que votre conduite ait mérité l'approbation et les éloges de notre sage Prédécesseur. Si vous prêtez le même appui à notre faiblesse, tous serez toujours, malgré votre éloignement, ai.prè« de Nous; et Nous, de notre eôté. Nous vous regarderons comme présent, on plutôt comme un fils très-chéri, un très-sage conseiller, un ooopérateur très-actif, que Dieu a placé auprès de. Nous. Connaissant les beaux sentiments qui vous distinguent. Nous ne doutons pas que rouâ n'épargniez rien pour Nous aider. Comme gage de notre paternelle bienveillance, Nous vous donnons du plus profond cœur la bénédiction aposto lique, à vous, cher Fils, et aux autres évêques de la Belgique, dont Nous n'avons pas moins admiré la constance et le dévouement à notre personne et au Saint-Siège. Nous bénissons en même temps votre troupeau et leurs ouailles respectifs.
Donné à Tienne, au couvent de Saint-Georges le Majeur, le 20 avril 1 800, de notre Pontificat l'an 1er.
Plus PP. VII.
A l'heure où nous traçons ces lignes (i), nous entendons le grand Pie IX, captif lui-môme au Vatican, adresser de semblables félicitations aux courageux évêques de Genève et de Bâle. L'Eglise d'ici-bas, toujours militante, est aussi toujours triomphante par la vertu et la foi de ses héros. Que Dieu épargne à la catholique Belgique les épreuves qui traversent aujourd'hui les catholiques de la Suisse, de l'Allemagne et ile la France !
(1) La notice sur le Cardinal de Franckenberg parut pour la première fois en 1873, dans la Revue catholicité de Louvaiu, tome IX. £n 1880, la situation n'a point changé. Léon XIII est captif au Vatican comme son immortel prédécesseur.