‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 243 sur 498 · IDÉES DE I/ABBÉ PEYRAT · texte numérisé non relu

IDÉES DE I/ABBÉ PEYRAT

et profondes remarques sur les hautes querelles contemporaines , concernant les tentatives de refonte radicale de la société, l'insuffisance de l'intérêt comme lien social, et celle non moins grande de la justice et de la philanthropie pour le même objet. Chose étrange! Nous fumes heureux et étonné de lire, en 1869, des dissertations profondes et savantes sur la politique chrétienne d'un écrivain de mérite1, parce qu'elles reproduisaient, dans un beau livre d'ailleurs, presque littéralement les données de M. l'abbé Peyrat. Les esprits à large envergure sont faits pour se rencontrer. Ce qui est certain, c'est qu'en relisant les deux volumes, si pleins de Bossuet, qui ont pour titre Esquisse d'une politique chrétienne, je retrouvais les belles idées de M. Peyrat sur la religion, la morale, la politique, ces trois sœurs qui, malgré leur physionomie distincte, n'en gardent pas moins le même air de race et de famille. Il fallait voir s'animer cette figure d'ordinaire si placide, quand il réclamait la place de la souveraineté de Dieu, quand il interpellait les hommes qui adorent la démocratie, souveraineté du peuple, et ceux qui admettent que l'aristocratie ou gouvernement des grands a du bon, et ceux enfin qui tolèrent même la monarchie, ou gouvernement d'un seul. L'abbé Peyrat se transfigurait. « Comment ! disait-il, à côté de tant de combinaisons que l'homme accepte, il y a un droit dont l'homme moderne ne peut plus supporter le nom et qu'il a banni du dictionnaire, sauf pour le railler ! Ce droit, c'est la souveraineté de Dieu sur les choses humaines. » A cette idée Peyrat n'y tenait plus ; il avait des colères fulgurantes à la de Maistre.

1. L'abbé Roquette de Malv..., ancien professeur de théologie et de droit canon, auteur des Institutiones juris canonici publici et privuti.

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XIX. — Maintenant que nous croyons avoir parcouru, à peu d'exceptions près, presque le cycle entier de l'éloquence religieuse dans l'Ariège , nous consacrerons les dernières pages de ce chapitre à Xéloquence militaire qui se personnifie dans trois noms : Gaston de Foix (xvie siècle), le brave d'Usson, au siège du Mas-d'Azil (xvnc siècle), le chef de bataillon Delmas, dans les guerres de la première République (xviue siècle)1. Si nous plaçons ce genre d'éloquence à côté de l'éloquence sacrée, c'est qu'on a eu jusqu'ici la coutume de mettre le prêtre à enté du soldat, parce que l'un harangue ses compagnons sur les champs de bataille devant la mort, et que l'autre entretient ses frères des combats de l'âme humaine devant Dieu.

Nous n'avons pas à rechercher si, dans le moyen âge, on substitua plus volontiers la chanson militaire aux harangues avant la bataille. On trouve, dans un ouvrage de 1 180, que sous les rois de la troisième race, la coutume était de ne point livrer de combat avant que dix ou douze grosses voix n'eussent entonné de toutes leurs forces la Chanson de Roland. A la Chanson de Roland succédèrent, pendant l'occupation anglaise, les chants des aventuriers. Puis vint la fameuse chanson de F Homme d'armes, en vogue parmi les troupes de France au quatorzième siècle. Mais le bruit de la détonation des armes à feu fit cesser les chants de guerre que les soldats entonnaient en marchant à l'ennemi. Toutefois, au commencement de la Révolution française, lorsque les volontaires abordaient l'ennemi à la baïonnette, des brigades entières entonnaient assez habituellement la Marseillaise. On a eu ensuite le Chant du départ, le Vive

l. Plusieurs harangues <iu maréchal Clauzel, en Afrique, mériteraient iVètre citées comme ries modèles.

ELOQUENCE MILITAIRE. iî.i.i

Henri IV, la Parisienne, et l'air de la reine Hortense, Partant pour la Syrie '.

Nous avons indiqué plus haut qu'on pourrait signaler des morceaux d'éloquence militaire au seizième siècle, au dixseptième et à la fin du dix-huitième. Un premier modèle de polémique et d'éloquence militaire peut être extrait d'une harangue de Gaston de Foix, prononcée en 1512 sous le ciel d'Italie. Cette harangue, que Guichardin a rapportée en italien, qu'Olhagaray traduisit en mauvais français, mais qui reprend sa couleur et son énergie naturelles dans la bonne traduction de Favre, qui est de 1738, peut servir de type de l'éloquence ariégeoise dans les armées au moyen âge. Ifélie de Pamiers en a transmis plusieurs attribuées aux anciens comtes de Foix du douzième et du treizième siècle. Mais le duc de Nemours n'avait il pas d'ailleurs d'autres modèles dans les discours des généraux romains, comme on en trouve dans les Commentaires de César? C'est surtout en soi-même et dans les circonstances qu'on doit puiser les éléments d'une harangue guerrière. Ces sortes d'allocutions doivent partir du fond de l'âme.

Lorsqu'il faut électriser les troupes et que le sort d'une bataille dépend de la manière de prendre les soldats, n'y a-t-il pas de quoi devenir éloquent? Le roi Louis XII, ayant entrepris diverses expéditions en Italie (de 1507 à 1514), avait d'abord réprimé une révolte des Génois. Il battit ensuite les Yénitiens à Agnadel, mais il se heurta contre son allié de la veille, le pape Jules II qui lui opposa la Sainte- Ligne ou la ligne de la Sainte-Union.

Louis XII mit Gaston de Foix à la tête d'une armée formidable pour mieux assurer l'exécution de ses desseins.

1. Voyez à ce sujet quelques notes du baron A. du Casse, Veillées militaires.

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Gaston pénètre dans Bologne, à la faveur de la nuit et de la neige, et en chasse les assiégeants. Sans se reposer, il se rend à Brescia que les Vénitiens venaient de surprendre, et la leur enlève après un combat terrible. C'était le moment de prendre Ravenne. Rapide (on le surnomma le Foudre d'Italie), il va rechercher l'armée de l'Union, car il voulait vaincre. Avec l'honneur de la France il portait aussi toutes ses destinées personnelles. Louis XII ne lui destinaitil pas sa seconde fille? Ainsi Gaston de Foix venait conquérir sa couronne en Italie. C'est alors qu'il tint aux siens, avant de voler au combat, le discours suivant :

Compagnons, la fortune, qui jusqu'ici nous a favorisés comme une tondre mère, nous offre aujourd'hui l'occasion si fort désirée de combattre en rase campagne, et en même temps de saisir la plus belle des victoires. Ravenne et toutes les \illes de la Romagne seront ensuite à votre discrétion; c'est le moindre prix de votre valeur, et l'Italie n'ayant plus rien à vous opposer, nous marcherons à Rome sans aucun obstacle. Là, d'immenses richesses, fruit de plusieurs siècles de rapines, des monceaux d'or et d'argent, des pierres précieuses et des prisonniers opulents seront la récompense de vos travaux et feront envier votre sort à toute la terre. De Rome nous passerons aussi facilement à Naples, où nous rendrons à l'Espagnol toutes les injures qu'il a faites à la France.

Cet exorde de Gaston de Foix était parfaitement dans la situation. Tout d'abord, un général fait bien de montrer le but qu'il s'agit d'atteindre, quand ce but est grand, avantageux et digne de provoquer de valeureux efforts. Du reste, il était urgent de dissoudre l'armée de l'Union. Ferdinand menaçait d'entrer en Languedoc, et Henri VIII, son gendre, de descendre en Italie. Maximilien lui-même n'avait-il pas donné l'ordre, aux 5.00!) lansquenets levés dans ses États et qui étaient dans les rangs de l'armée française, de se retirer et de rentrer dans leur patrie? C'est pourquoi Gaston se pressait pour ne point perdre ce contingent, et il fixa la bataille au lendemain, jour de Pâques. Il commençait donc par faire miroiter devant le soldat, avec

GASTON DE FOIX A RÀVENNE. :5.*i7

la victoire, l'entrée prochaine à Rome, puis à Naples; ensuite il ajoutait :

Votre courage, notre honneur, le rapide succès des derniers jours, tout est pour moi d'un heureux présage. Cetle ardeur qui brille dans tous les yeux, et le souvenir des actions de valeur que je vous ai vus faire à presque tous, ne me permettent pas d'imaginer seulement qu'on puisse interrompre nos conquêtes. Nous n'avons à combattre aujourd'hui que ces mômes Espagnols qui, à notre arrivée, levèrent honteusement le siège de Bologne à la faveur de la nuit, et qui n'ont échappé tout récemment à notre victoire qu'en fuyant sous les murs d'imola et de Faënza, ou dans les montagnes. C'est celle nation qui n'a jamais osé paraître devant nos armées dans le royaume de Naples, en plaine el dans un terrain où l'avantage (ùt égal. Elle s'est toujours défendue par la situation des lieux ou derrière des remparts, des rivières et des retranchements. Jamais* elle n'a compté que sur la ruse et les stratagèmes.

Ce qu'il importe, c'est d'inspirer à une armée une confiance absolue avant la bataille, et Gaston en donnait des motifs de nature à faire impression sur le soldat, tels que de récents succès, la faiblesse relative des ennemis, qui craignent de se montrer en rase campagne et qui ne tiennent point sans des remparts qui les abritent.

Hélas! le jeune guerrier, qui n'imaginait pas que le cours de ses conquêtes pût être interrompu, était loin de soupçonner que, dans quelques heures, il cueillerait des lauriers que bientôt recouvrirait un crêpe de deuil, et que cette affaire, dans laquelle il allait se couvrir de gloire, compromettrait les possessions de la France en Italie. Mais écoutons la suite de sa harangue.

Au reste, ces troupes que nous allons vaincre ne sont pas ces Espagnols vieillis dans les guerres de Naples; vous n'aurez à dissiper que des milices sans expérience, qui n'ont encore eu à soutenir que les arcs, les flèches et les lances émoussées des Maures, et qui furent même assez lâches, Tannée précédente, pour se laisser battre dans l'île de Gerbes, par cette nalion faible, timide, mal armée et sans nulle connaissance de l'art militaire. Ce même Pierre Navarro, qu'ils regardent comme un héros, suivit alors les autres dans leur fuite, et montra qu'il y avait de la différence entre renverser des murailles par l'effort du canon et des mines, et combattre de près avec un vrai courage el une intrépidité que rien ne peut ébranler. Les voilà, ces fiers Espagnols, renfermés derrière un fossé que la peur leur a fait creuser pendant la nuit. L'infanterie, rassurée par ce misérable retranchement et par des chariots armés, comme si l'on combattait avec ces instruments

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puérils et que le courage et la force fussent inutiles dans les batailles, nous attend dans son poste, mais il faudra bien qu'elle l'abandonne, l'artillerie la forcera d'en sortir; nous verrons alors si l'artifice espagnol soutiendra l'impétuosité française, la fierté allemande et la générosité italienne.

Gaston de Foix ne pouvait trop insister; il fallait encourager tout le monde, jusqu'aux jeunes gentilshommes qui l'entouraient, et cet Odet de Foix, sieur de Lautrec, qui devait, dans cette bataille de llavenne, être percé de vingt-deux coups de lance. L'armée que combattait Gaston se composait, en effet, d'éléments assez hétérogènes : de Suisses qui vendaient leur sang aux princes italiens ; de bataillons napolitains que Ferdinand avait licenciés, afin qu'ils s'engageassent au pape, et qu'on nommait bandes espagnoles ; enfin de Turcs morne soldes par les Vénitiens. Ainsi le général ariégeois se servait avec habileté du grand argument si persuasif en semblables circonstances, qui consiste à rabaisser la force des ennemis, et à faire ressortir la supériorité que l'on s'attribue. Mais voici les dernières paroles par lesquelles le bouillant guerrier cherchait à enlever ses soldats :

Une seule chose peut diminuer la gloire dont nous allons nous couvrir : nous sommes le double des ennemis. Mais nous fera-t-on un crime de profiter d'un avantage qui nous est donné par la fortune ? On ne blâmera que leur imprudence et leur témérité ; personne n'ignore que ce n'est pas le courage qui les amène au combat, mais l'autorité de Fabrice Colonna, qui n'a osé manquer à l'indiscrète promesse donnée à Marc-Antoine; ou plutôt c'est la justice divine qui veut abaisser l'orgueil et punir les désordres du faux pape Jules, et toutes les perfidies du traître Ferdinand envers notre roi. Mais que sert d'exciter vos courages? C'est perdre en paroles le temps de combattre et de vaincre. Allons donc, chers compagnons, volez au combat, obéissez à l'ordre, et je promets à mon roi l'empire d'Italie ; je vous promets toutes les richesses de celte conquête. Vous me verrez dans tous les rangs, à vos côtés, exposer ma vie comme dans toutes les occasions où nous avons combattu ensemble ; heureux et le pius heureux de tous les capitaines, de trouver dans cette victoire le moyen de combler mes soldais de plus de gloire et de richesses qu'aucune armée n'en a acquis depuis trois cents ans1

Telle fut la harangue de Gaston de Foix, et l'on ne peut

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