QUALITÉS CIVIQUES ET PRIVÉES
nouveaux envoyés eurent l'ordre de l'amener devant l'assemblée et de l'y apporter, s'il le fallait ; force fut à M. Soulé de s'exécuter.
Il parait devant le peuple dans l'état où on le trouva chez lui, pâle, à moitié vêtu, le cou enveloppé d'une serviette à travers laquelle s'échappaient des gouttes de sang. Les applaudissements, entremêlés de cris de joie à l'indienne, l'empêchèrent pendant assez longtemps de se faire entendre. La multitude irritée saluait en lui son vengeur. Elle savait que les banques l'avaient ruiné lui-même) et elle comptait autant sur les griefs personnels de l'orateur que sur son éloquence. Les banquiers tremblaient; leur sort allait dépendre du discours que la foule attendait. Ce fut ce discours qui les sauva.
Soulé avait une conscience. Au lieu de mêler sa colère à l'irritation générale, l'orateur du Castillonnais, au risque de sa popularité, se jeta résolument à l'encontre de tous les projets violents. Il tint un langage sévère à l'émeute ; il lui dit que les grands peuples se faisaient connaître à leur patience à supporter les grands malheurs.
Lorsque la parole véhémente et pleine de reproches de Soulé eut arrêté l'ébullition populaire prête à déborder, il demanda à l'assemblée le droit d'être son représentant auprès des banques. « Justice vous sera faite par les banques, ajouta-t-il d'un ton menaçant, ou nous en ferons justice. »
La population entière accepta cette solution et la crise se dénoua pacifiquement le lendemain. Mais pouvait-on faire un plus loyal et plus patriotique usage de la popularité ' ? Et cependant cet orateur était celui-là même que les triomphes eussent pu enivrer, qui aurait pu se jouer,