CONCURRENCE (DEUXIÈME ÉTABLISSEMENT
,, , . . (0 fr. 25 c. sans guide.
Une personne dans une tente. ■ J o 73 avec guide.
( 0 fr. 35 c. sans guide.
Ueur personnes dans une tente. | „ gg
Les leçons de natation étaient de 50 c. pour le guidé. Une leçon ne pouvait durer plus de 15 minutes.
Les enfants au-dessous de sept ans et les domestiques payaient moitié.
L’entrée de la terrasse est libre pour tous, dit l'affi-
che, tandis que, dans le grand établissement, rétribution est payée, môme par les personnes qui accompagnent.
Il est juste d’ajouter que cette terrasse était tout simplement un enclos, n’offrant rien aux promeneurs. On y construisit un petit pavillon servant de bureau; plus tard il y eut un assez beau restaurant, d’une construction fort légère, comme toutes ces constructions tolérées par le Génie militaire. Je parle du Bain des hommes. Le Bain des femmes n’avait pas non plus d’espace pour la pro-
menade.
Le loyer facultatif du linge était :
Robe de laine 0 fr. 23 c.
Pantalon, idem 0 13
Pour les dames, pantalon et corsage. . 0 30
Caleçon pour les hommes O 10
Pour une serviette 0 10
Chaussons de lisière 0 10
Peignoir 0 20
Coiffe 0 10
Ceinture de natation 0 10
En sortant de la mer, on pouvait avoir :
Bon bouillon. 0 fr. 23 c.
Vin vieux 0 23
Eau chaude pour les pieds 0 13
Enfin, l’affiche donnait cet officieux avis de ménage sur la manière de passer le temps :
« Les bains se prennent dans les deux établissements sans toilette et sans réunion. — On va prendre son bain à la Concurrence ; on rentre après chez soi, y déjeuner et faire toilette. Puis après on se rend à deux heures aux jardins et salons du premier Etablissement , où l’on trouve compagnie nombreuse et brillante, musique et autres agréments. Les plaisirs sont payés avec les économies que l’on fait à la Concurrence. »
Ainsi, l’économie faite à la Concurrence, pouvait être portée aux grands bains. Le petit établissement était donc bon confrère.
Le fait seul de l’établissement de ces seconds bains prouvait que l’usage s’étendait. Bien que la concurrence soit de grande mise à notre époque, toujours est-il qu’elle ne s’attache que là où peut exister quelque chance de profit.
Ce petit établissement fut utile, je crois. Il facilita le bain aux médiocres fortunes, ensemble aux personnes qui limitent beaucoup leur dépense. Il résulta aussi nécessairement de la concurrence certains égards, certaines prévenances que le public aime, et qu’il ne trouve pas toujours complets dans un établissement qui est seul.
M. le docteur Gaudet succède au docteur J. Guérin.
Il est fait, dans cette année 1834, mention d’un Bazar au profit des pauvres. Mais je crois que cette institution annuelle de bienfaisance remonte plus haut, qu’elle existait du temps de la Duchesse de Berry.
Des dames charitables s’associent pour solliciter des dons qui sont réunis dans une salle de l’Hôtel-de-Ville : là, au moment le plus favorable de la saison thermale, c’est-à-dire lorsque le nombre des étrangers est le plus grand, ces dons sont offerts à qui veut les acquérir pour un prix qui réponde à l’intention charitable. Bon nombre des objets exposés en vente sont l’ouvrage même des dames bienfaitrices ; des artistes y donnent aussi de leurs œuvres.
En 1835, paraît un ouvrage du docteur Gaudet. Cet ouvrage est intitulé : Recherches sur Vusage et les effets des Bains de mer^ comprenant l’Histoire abrégée des faits principaux qui ont été observés à Dieppe pendant Vannée
Le sieur Nepveu pose quelques tentes sur le galet, au centre de la plage, au-dessous d’un fort qui n’existe plus, et qu’on appelait la Batterie centrale.
Les grands Bains avaient, depuis un an, une concurrence : les petits en avaient une aussi, au bout d’un an
h peine. Mais ce troisième établissement était de la plus grande simplicité. Les Bains-Colette montraient leurs petites terrasses, leurs pavillons, leurs palissades; les Bains Nepveu ne se composaient que de quatre ou cinq tentes, penchées sur le talus tout nu du galet; cependant c’était une position prise.
Le paisible paquebot à vapeur le Mountaineer, qui allait tout seul de Dieppe è Brighton et de Brighton à Dieppe, se voyait menacé de l’arrivée d’un second paquebot, sur la même ligne.
Concurrence, concurrence.
L’entrée du jardin des Bains avait été jusque-là étroite. On l'élargit, et on plaça un pavillon de chaque côté de l’entrée. On se préparait donc à recevoir grande société.
Une grande royauté d’esprit était a Dieppe, dès les premiers jours de juillet.
M. de Chateaubriand venait revoir notre rivage, pour lequel il gardait de l’affection depuis le temps lointain où, jeune officier, il avait été en garnison dans nos \ieilles et historiques murailles. Et qui sait si 1 aspect de notre vaste horizon maritime, attirant l’ame vers les charnps de 1 infini, n’avait pas contribué à déterminer les élans du poète, qui réchauffa le sentiment religieux en France, au commencement du xix® siècle, s’avança le premier dans la voie de la littérature nouvelle, y resta plein d’éclat au milieu des traits de la critique, au milieu des glorieuses distractions de la guerre? Le Dictateur même, consentit à un certain hommage, grâce à la croix du Christ, que cette haute et jeûné imagination avait relevée dans une poétique aurore.
II logea sur le port, hVHôtelde lEuTope; hôtel non des plus grands, mais parfaitement tenu, brillant de ce luxe de propreté qu’on trouve généralement aux habitations du Nord : Le maître, M. Gossel, était de ces
pays-là.
La Société musicale de la ville alla présenter ses hommages; et, le lendemain, ou le surlendemain, M. de Chateaubriand rendit visite au président, M. Tessier, qui était directeur de l’Enseignement mutuel. Le grand écrivain assista aux exercices des élèves. Une inscription devrait rappeler cette visite.
Le 11 juillet, la même Société, montée sur des barques, donna une soirée le long du port. Les barques s’avancèrent lentement, à la rame, sur la nappe de la marée, argentée par un admirable clair de lune. Elle exécuta des morceaux de la Prison d' Edimbourg , de Guillaume- Tell, du Siège de Corinthe, de la Muette, de Fra-Diavolo, des Deux Nuits.
Un soir, il v avait nombreuse réunion au bout de la jetée de l’Ouest. Le temps était magnifique. Le soleil allait toucher les flots; car, dans l’été, il se baigne aussi en se couchant en face de notre plage; une belle route dorée sous ses rayons, conduisait à sa couche. M. de Chateaubriand vint assister à ce coucher, bien plus beau encore que le coucher au bout du lac ; il vint, c’est une heure de prière pour le poète ; il s’assit sur le parapet de pierre, du côté où est le phare, et tout près de la place où la tour s’élève : cette tour n’existait pas; le phare de bois, qui était plus près de la ville, s’allumait encore.
Le flot, à ce moment, se brisait doucement sur la partie la plus reculée du rivage.
« La mer me paraît plus belle lorsqu’elle me permet d’errer sur ses grèves abandonnées, et qu’elle se retire à l’horizon avec le soleil couchant. » (Essais sur la Littérature anglaise.)
Son secrétaire l’accompagnait. •
A son arrivée, presque toute la société s’était levée, gardant le silence; un grand cercle s’était formé autour de lui, à distance.
Cependant le soleil se plongeait; le poète y avait le re-
gard attaché. L'orbe s’enfonça graduellement ; il disparut ; une flamme bleuâtre brilla un instant au-dessus de l’astre éteint : c’est peut-être ainsi que l’ame s’envole. Le soleil était couché.
M. de Chateaubriand se leva pour regagner la ville. Sa mise était extrêmement simple : une redingote légère, de drap de couleur foncée, propre comme le vieil habit chanté par Béranger, et descendant un peu au-dessous du genou, un pantalon de couleur plus claire, de petites guêtres de coutil, comme j’en ai vu à des géologues en course, et couvrant un pied petit et bien cambré ; à sa main était une canne légère, de bois d’épine, je pense : telle était sa pompe.
Il avait au front le signe des hautes harmonies.
Il se rendit à un hôtel de la plage, aujourd’hui appelé le Grand Hôtel des Bains, où était logée Madame Récamier. Il y trouva certainement le bon Ballanche, qui était aussi à Dieppe, et qu’on rencontrait souvent sur le bord de la mer, les yeux de l’entendement fixés sans doute sur un autre Océan, bien peu connu, celui des destinées sociales. Ballanche était seul dans ces promenades , et personne ne faisait attention à lui. Quelques-uns se demandaient peut-être : quel est cet homme, avec une grosse joue, qui marche toujours le long de la mer, regardant au large, et dont on voit les bas de coton bleu, sous son pantalon ? Est-ce un vieux pilote retraité? Tel, en effet, dans sa simplicité distraite, pouvait paraître aux élégants promeneurs, l’auteur d'Antigone, d'Orphée, de la Vision d’Héba.l, d e\s. Ville des Expiatiotis ; grand poète aussi que Chateaubriand avait compris. Ballanche avait conduit l’auteur du Génie du Christianisme dans des régions par lui entrevues, et qu’il a nommées Palingénésie, c’est-àdire régénération. Chateaubriand, à son tour, avait fait asseoir Ballanche à l’Académie française, afin sans doute qu’il y apportât quelque chose du principe régénérateur.
Mais non, personne ici ne s’occupait de Ballanclie, si ce n’était Madame Récamier, si ce n’était Chateaubriand.
Madame Récamier, qui, au milieu de la destruction de la royauté en France, resta une belle reine, une reine comme on en, voit peu : elle eut sa cour formée des esprits les plus éminents.
Elle a fini ses jours, je crois, dans une maison dont le nom rappelle le renoncement au monde. Elle fut aussi belle, aussi enchanteresse, dit-on, que la Duchesse de Longueville ; mais elle ne fut point factieuse comme celle dont les beaux yeux faisaient faire la guerre, et qui mourut bien convertie.
Madame Récamier logea sans bruit, tandis que la belle factieuse logeait derrière les créneaux du Château de Dieppe, quand elle venait dans le gouvernement de son mari, pour gagner à sa cause les rudes bourgeois, qui savaient alors si bien manier le mousquet.
M. de Chateaubriand donna, dans son Essai sur la Littérature anglaise, 1836, un souvenir de l’une des promenades qu"il fit autour de Dieppe, pendant son séjour de 1835. On aimera, j’en suis persuadé, à trouver ici ce souvenir.
« En sortant de Dieppe, le chemin qui conduit à Paris monte assez rapidement. A droite, sur la berge élevée, on voit le mur d’un cimetière ; le long de ce mur est établi un rouet de cordier. Un soir du dernier été, je me promenais sur ce chemin ; deux cordiers marchaient parallèlement à reculons, et se balançant d’une jambe sur l’autre, chantaient ensemble à demi-voix. Je prêtai l’oreille : ils en étaient à ce couplet du Vieux Caporal :
« Qui là-bas sanglotte et regarde.
Eh! c’est la veuve du tambour.
En Russie, à l’arrière-garde,
J’ai porte son Qls, nuit et jour.
Comme le père, enfant et femme.
Sans moi restaient sous les frimats!
Elle va prier pour mon ame ;
Conscrits au pas,
Ne pleurez pas,
Ne pleurez pas,
Alarchons au pas Au pas, au pas, au pas, au pas.
» Ces hommes prononçaient ce refrain : « Conscrits au pas, ne pleurez pas, marchez au pas, au pas, au pas,» d’un ton si- mâle et si pathétique, que les larmes me vinrent aux yeux ; en marquant eux-mêmes le pas, et en dévidant leur chanvre, ils avaient l’air de filer le dernier moment du vieux caporal. Qui leur avait appris cette complainte? Ce n’était pas assurément la littérature, la critique, l’admiration enseignée, tout ce qui sert au bruit et au renom : mais un accent vrai, sorti de quelque part, était arrivé h leur ame de peuple. Je ne saurais dire tout ce qu’il y avait dans cette gloire particulière à Béranger, dans cette gloire solitaire, révélée par deux matelots qui chantaient au soleil couchant, à la vue de la mer, la mort d’un soldat. »
MM. Meyerbeer, Ampère fils, le Père Lacordaire, vinrent aussi cette année-là.
Il y avait alors, Grande-Rue, n° 108, un cabinet de lecture où l’on trouvait bon nombre de journaux et de brochures périodiques. Ballanche et M. Meyerbeer le fréquentaient. Voici une liste de ces journaux, qui est comme un fragment de la presse périodique de 1834 :
Le National, le Journal des Débats, le Bon Sens, la Gazette de France, la Béfarme, le Télégraphe, le Galignani s, le Charivari, le Cabinet de Lecture, le Journal de Rouen, le Journal du Havre, le Mémorial Dieppois, le Journal de Dieppe, V Annotateur de Boulogne, le Mémorial Artésien, la Charente-Inférieure, le Patriote de la Côte-d’Or , la Revue de Paris, la Revue des Deux Mondes, la Revue de Rouen, le Journal des Connaissances utiles, le Journal du Peuple, le Journal des travaux de l’Académie, de l hidustrie agri-
eole, manufacturière et commerciale^ les Annales maritimes, le Nouveau Conservateur.
Au mois d’août, les dessins pour la -restauration de l'église Saint-Jacques, étaient déposés à la mairie'.
Mais, au mois de septembre, 1 auteur, M. Raveau, était privé, j’ai déjà dit pourquoi, de sa mission de lestauration. C’était traiter bien durement un artiste. Les aveugles rigueurs politiques étaient encore dans 1 admi nistration, tandis qu’à nos Bains toutes les opinions paraissaient se fondre au bord des flots.
Il fut constaté que, dans le mois de septembre, il y avait eu grand mouvement alternatif parmi les baigneurs, et, qu’en somme, le nombre en allait augmentant.
Au nombre des artistes, je trouve comptés les Chanteurs styriens, et M. Francbomme, violoncelle de la chambre du Roi, solo de l’ Opéra-Italien, qui donnent un concert, Ole B. Bull, violon. Madame Fanny Eckerlin, Madame Albert.
Au mois d’octobre, le Duc de Nemours, venant d’Angleterre sur le paquebot Queeti of the Netherland, débarqué à Dieppe. Je crois qu’il entrait en France avec la jeune Duchesse, sa femme. C’est du moins par le port de Dieppe que le Duc et la Duchesse ont fait leur entree.
Le 24 janvier 1836, il fut question d’une liquidation des Bains. On reprochait à l’administration de n’être pas une administration, attendu qu’elle n était formée que de personnes ad honores, ayant, d'ailleurs, une couleur politique obstinée. On atteignait un déficit de 200,000 fr. On disait qu’une licitation, une refonte de la société, était le remède. Il était question de demander à la ville une subvention Les avis, à ce sujet, étaient partagés.
Le 28 du même mois, il y eut un second examen de la situation. Les actions effectives, émises étaient de 385,000 francs. On poussa vivement à une réorganisation.
Le 12 février, il y eut une assemblée générale des
actionnaires, sous la présidence de M. Cartier, ancien sous-préfet de Dieppe et du Havre ; l’assemblée reconnut unanimement qu’elle se trouvait dans le cas prévu par l’article 27 des statuts, et elle déclara que la liquidation était ouverte.
D’un autre côté, des dispositions étaient prises pour la prochaine saison : M. Masson, secrétaire du Théâtre- Français, vint pour l’organisation du théâtre.
A la fin de mai, les actionnaires des Bains se réunirent afin de discuter le projet de liquidation et d’organisation, s’il y avait lieu, d’une autre société.
Le chemin de fer de Brighton à Londres allait être ordonné. L’exécution de ce projet intéressait la ville de Dieppe et ses Bains.
Le 26 juin, le nombre des étrangers arrivant aux Bains était remarquable; le bal d’ouverture était donné le 15 juillet ; les équipages roulaient par la ville; la promenade sur la jetée était très-fréquentée.
La défense de rubans verts, qui était restée autour de l’estrade de la Duchesse de Berri, dans le salon des Bains chauds, fut supprimée.
On annonçait l’arrivée de Mademoiselle Mars. La troupe de M. Masson avait débuté.
MM. Henzi et Dolmetsch donnèrent un concert.
Un article du docteur Navet, de Dieppe, parut sur l’ouvrage intitulé : Nouvelles Recherches. Le docteur Navet, médecin érudit, écrivant avec mouvement et lucidité, était très-apte à apprécier l’œuvre de son confrère M. Gaudet ; lui-même avait bon nombre d’observations à faire valoir. Il paya un juste tribut d’éloges aux Nouvelles Recherches.
Navet était un homme de grand courage : aussitôt que le choléra avait paru en France, il s’était rendu dans les hôpitaux de Paris, pour voir en face le monstre indien, apprendre à le combattre, s’il était possible. Toutes
ses pensées, étaient, spontanément et mûrement, tendues vers le bien public. Il s’occupa, avec une persévérante ardeur, de l’organisation des secours à donner aux noyés. Le commencement de ce service, à Dieppe, fut dû à ses efforts. Son désir fixe était de le faire arriver au plus haut degré d’utilité.
En même temps, par surabondance, il entreprenait une autre œuvre : il ouvrait, au public, et particulièrement aux sculpteurs en ivoire^ un cours d’anatomie appliqué à l’art du dessin. Cette mission, qu’il s’était donnée pour faire servir la connaissance de l’organisation des animaux au perfectionnement de la sculpture dans nos ateliers, lui avait demandé des recherches autres que ses travaux précédents ; il avait dû se livrer à des études sur 1 art, études bien indéfinies ; la fatigue fut telle que sa constitution délicate éprouva de graves atteintes; il mourut après quelques leçons.
Arrêté dans sa carrière, on n’en vit pas moins où il allait : d’une grande distinction d’esprit, de cœur et de savoir, il eût marqué sa place parmi les bienfaiteurs et parmi les savants ; il se fût placé, sans doute, près de Pecquet, de Théophile Gelée, deux grands noms dieppois dans l’iiistoire de la médecine; placé non pas dans leurs spécialités précisément; mais la médecine, mais l’anatomie ont des applications diverses.
Le Docteur Jules Guérin, devenu Directeur du grand Etablissement orthopédique, avait été nommé chevalier de la Légion-d’Honneur, dans les premiers jours de l’an.
On commence à parler des Bains du Tréport.
En novembre, affiche pour la vente, sur publications judiciaires, en l’audience des criées du Tribunal de Commerce, de l’Etablissement des Bains de mer, le 1 0 décembre 1836, à la requête de MM. Lecanu et Quenouille fils aîné, négociants à Dieppe, agissant au nom et comme membres désignés de la Société des Bains de DiepjJe.
A vendre :
1® Etablissement des Bains froids ;
2° Etablissement des Bains chauds et Hôtel garni ;
3° Un autre bâtiment contenant le Salon de réunion et accessoires ;
4° Un bâtiment situé au fond de la cour ;
5'’ Une maison d’habitation attenante au bâtiment des Bains chauds, située sur la place du Port-d’Ouest, dite Café.
Le 24 décembre, M® Sibille se rend adjudicataire, pour le compte de M. Mira, administrateur de l’Académie royale de Musique, par le prix de cent dix mille francs.
Après la vente, M. le vicomte d’Ambray, président de l’administration de l’ancienne Société, vint féliciter cordialement M. Mira.
On annonça que M. Mira serait le Gérant de la nouvelle entreprise, et que M. Véron, ancien directeur de l’Opéra, en serait le principal actionnaire. M. Véron désirait se faire élire député par le Collège électoral de Dieppe.
On se mit aussitôt à l’œuvre. Aux environs de Noël, malgré un hiver très-rigoureux, MM. Feuchères, Séchan, Dieterle, Desplechin, peintres de l’Opéra; Ravoisié, architecte, membre de la Commision scientifique de la Morée, étaient à Dieppe, afin de dresser des plans. L’un ou plusieurs de ces Messieurs, allèrent en Angleterre, à Brighton, prendre connaissance de ce qui pourrait être imité du perfectionné sur la plage de Dieppe. Le voyage fut pénible, car d’énormes amas de neige obstruaient les chemins anglais.
Ils revinrent et jetèrent sur le papier de charmants projets : les Bains de Dieppe devaient ressembler à un palais des Mille et une Nuits.
M. Ravoisié fit le plan d’un Hôtel au fond de la cour des Bains chauds, qui devait avoir une très-belle fa-
çade sur la plage ; il s’occupa aussi de l’élévation plus grande de la salle de spectacle. Il traça, je crois, ces jolies études avec M. Raveau , son ami. Il donna le plan du bazar actuel. Ce bazar devait avoir des appendices à droite et à gauche. Quelques négligences, que 1 on peut remarquer dans l’exécution de ce qui existe, ne sont
point du fait de l’architecte.
J’ai vu tout ce qui fut proposé : c’était beau, c’était
brillant.
Souvent les beaux projets ne se réalisent pas ; mais (juelquefois ils deviennent une occasion de grandes choses, auxquelles ont ne songeait guère : ce congrès d’artistes, à Dieppe, amena l’invasion du Palletot dans la société polie.
C’est un vêtement de laine fort ancien. Il en est fait mention dans beaucoup de documents du moyen-âge. Adam de Brême dit que les marchands occidentaux échangeaient des palletots, en Prusse, contre des pelleteries. Des savants ont cherché Pétymologie de ce mot. Ils l’ont fait venir du latin palliurrit nom d’une couverture de laine, servant à différents usages chez les Grecs et chez les Romains. Ces savants ont peut-être raison; mais les hommes du Nord ont dû ajouter au radical; car la terminaison tôt me paraît venir de leur langue.
Quoi qu’il en soit, depuis bien long-temps déjà, on ne voyait plus l’antique palletot que sur le dos de quelques matelots, loups de mer retirés au fond des anses de la côte, où le temps semble respecter, comme dans les montagnes, les vieux usages.
Les décorateurs de l’Opéra remarquèrent ce genre de surtoutportépar nos vieux pêcheurs. Il leur parut original, il leur plut. L’idée leur vint de s’en faire vêtir, d en faire un costume d’atelier.
Dans une des rues obscures du Polet, vivait un petit tailleur qui savait encore tailler, coudre le palletot dans
la perfection. Il avait lu vieille et bonne coupe. Les modes nouvelles n’avaient troublé ni sa vue, ni sa main. M. Lefebvre, aujourd’hui notre premier adjoint municipal, connaissait la retraite et le talent de cet antiquaire ; il proposa à ces Messieurs de les y conduire ; l’offre fut acceptée ties-joyeusement : on alla au Polet; la mesure prise lentement, ponctuellement, l’heureux tailleur promit de fournir tout ce qu’il y avait de meilleur.
Le voici à la besogne, chantant de gaies chansons :
Faisant des passages
Plus content qu'aucun des sept sages,
tout fier d’avoir vu son mérite distingué par de grands Parisiens ; ne se doutant guère, pourtant, de la révolution que sa coupe et son aiguille allaient opérer dans le vêtement du monde entier ; carie palletot pénétrera en Chine ; le vin de Champagne a frayé le chemin.
Au bout d’un certain temps, les palletots, bien propres, bien empaquetés, arrivent à Paris ; tout aussitôt ils figurent agréablement au milieu des toiles de l’Opéra.
— Quel habit as-tu donc là?
— Un palletot, un habit des matelots de Dieppe.
— Mais ça n’est pas mal, vraiment.
— Et comme c’est commode ! comme on a ses mouvements libres! Figure-toi que c’est fait pour la manœuvre !
— Je m’en ferai faire un.
— A Paris? mais ça ne sera jamais taillé comme cela. C’est un maître, mon cher, qui a fait celui-ci.
Bref, le palletot poletaisfut imité; l’imitation se répandit promptement; puis on fit quelques changements. L’architecture des palais de Niiiive et d’autres n’a-t-elle pas changé aussi ! Il y eut le palletot sac, etc.
La redingote disparut presque complètement ; l’habit même fut moins porté. On vit, si j’ai bonne mémoire, le roi d’une grande nation se vêtir, de temps en temps.
(lu palletot. Toutes les coupes adoptées, ou près de l’être, et sur l’ancien continent et sur le nouveau, s’effacèrent ou s’abstinrent de paraître. On put appliquer au palletot ces paroles de Cicéron : « In eum omnes illud consentiunt elogium, » c’est-à-dire, « Tous d’un commun accord, lui donnent cet éloge. » On me permettra cette citation latine dans l’apogée d’un vêtement dont le nom vient, dit-on, du latin.
Mais ce qui marquera surtout cette grande révolution, c’est que Menschikoff était vêtu d’un palletot, à ce qu’il paraît, dans lequel il portait la guerre d’Orient, lorsqu’il se présenta devant le Sultan.
Pour l’observateur, il y eut, dans cette invasion, bien autre chose que ce succès universel. Il était évident que .. ce n’était plus des sommités sociales que la mode venait, et que l’habit d’en bas, l’habit populaire, pouvait surprendre la haute direction. La société polie perdait un de ses privilèges, privilège bien grand en France, à l’époque où une poupée, une poupée sans métaphore, habillée selon la mode nouvelle, et partant des mains de belles dames de la cour, avait le droit de passer à travers les bataillons ennemis, à travers les escadres anglaises, pour aller porter, par tous les royaumes, la loi charmante.
Ce fut sans doute aux traditions de cette suprématie française que Brumel dut la puissance qu’il posséda en Angleterre, de 1796 à 1810.
Tandis que Napoléon menaçait de son camp de Boulogne l’Angleterre, et se voyait forcé, par la politique anglaise, de détourner sa redoutable armée, de la porter en Allemagne, Brumel était roi en Angleterre, Roi de la Mode ! C'était magnifique , c’était l’existence la plus extraordinaire du siècle.
Napoléon a fini ses jours sur le rocher de S‘®-Hélène ; Brumel est mort aussi déchu ; mais il est mort à Calais, sur la terre de France.
Le triomphe de Brumel fut dans l’homme ; le triomphe du palletot est dans la chose même, ce qui indique deux époques bien différentes.
Quel avertissement donné par le palletot aux politiques présents et futurs !
En 1837, au mois de mars, on commença à construire le bazar entre la ville et les Bains froids.
La nouvelle Compagnie dieppoise publia aussitôt son prospectus, que je donne en entier, le considérant comme une pièce importante de l’histoire des Bains de Dieppe, de l’histoire du Bain de mer en France ; je le donne aussi parce qu’il renferme des idées qui n’ont pu être réalisées, malgré le désir sincère de l’auteur, mais qui peuvent être recueillies.